PREMIERE PARTIE
Dans un estaminet noir d'aspect, à la devanture brumeuse, aux carreaux opaques, se mouvaient de jeunes hommes, dont, dès l'abord, il n'était pas facile de déterminer la condition.
Quelques-uns étaient revêtus de la vareuse artiste ou parasite; sur quelques autres se moulaient des coachman aux doublures déchirées, d'une coupe flasque et indécise. Plusieurs vêtements trahissaient au contraire, le ciseau de Renard ou de Dusautoy.
Nombre de ceux qui étaient là portaient la chevelure inculte et longue.
Ils appartenaient à cette classe de gens que le Parisien désigne sous le
— ai -
nom d'artistes, et qu'il sait bien reconnaître, sous le farlane aux flottantes draperies, ou sous la blouse maculée ; gens, pour la plupart, quand ils sont jeunes, sans préjugés bourgeois et sans fausse bonhomie. Ceux-ci jouaient une partie de cartes, ceux-là de billard. Trois ou quatre moos gisaient vides sur les tables. Retiré dans un coin de l'estaminet, on remarquait un groupe plus sévère. De ceux qui le formaient, les uns fumaient la pipe, les autres la cigarette; tous écoutaient ou parlaient tour à tour; Balzac, Hugo, Musset, Lamartine, Ingres, Delacroix, Meyerbeer, Rossini, Sand, toutes les illustrations de la pensée humaine passaient sur la sellette. Chacun témoignait de ses sympathies, chacun affichait ses haines. Sympathies et haines presque toujours inexplicables, instinctives; thèses et saillies empreintes de verve étourdie, gonflées de nerveuses jactances quelajeunesse entraîne. Tantôt un orateur se levait, lançaitunanathème, et les yeux au ciel semblait le prendre à témoin du dédain ou de la pitié que lui faisaient éprouver les ar-
guments contradictoires; tantôt un interrupteur frappait bruyamment la table de son poing fermé, et s'écriait : « Absurde! absurde! » les fronts se coloraient, les paroles se précipitaient vibrantes, les gorges sifflaient... Tout à coup le silence. Et les tressaillements des nerfs apaisés, le sang battant moins violemment les tempes :
— Qu'en dis-tu, Maurthal! ii tune voix.
— Oui ! oui ! qu'en dit-il ?
— Allons, toi quitte le ciel, descends sur terre. Ton avis ?
Celui qu'on interpellait ainsi n'avait point l'habitude de se mêler à ces monotones controverses. Devant un appel strident, une brutale provocation, ses lèvres se crispaient sans murmure, — crispation de l'homme qui n'entend pas ou qui n'entend qu'un son, sans suivre l'idée qu'il transmet ; — ou bien dans son regard vague, indécis, teroe, presque éteint errait une rapide étincelle.
Il se levait, ce soir-là, pour répondre, lorsqu'un nouveau venu entra bruyamment dans l'estaminet.
— Ah! ah! Flambin... bonsoir, estce bien toi? crièrent les discoureurs.
— Moi-même, mes petits, et avec la sacoche. Allons-nous rigoler, hein?
Mais apercevant Maurthal, Flambin s'avança vers lui, et rapidement à voix basse :
— Dix heures, mon pauvre vieux, et tu es ici?... Ça m'étonne... mais, tu sais... carrément !
De cette phrase bizarre, Maurthal n'entendit qu'un mot, un seul : dix heures. Il prit son chapeau placé à côté de lui. roula silencieusement une cigarette, serra la main à ceux qui étaient le plus rapprochés, et disparut sur le boulevard,
— Quel toqué, mon Dieu ! quel toqué ! s'écria un loustic en nasillant.
Les uns sourirent, d'autres branlèrent la tète lentement, avec tristesse, eût-on dit.
— Doucement ! reprit Flambin avec des gestes mi-serieux, mi-burlesques, doucement! Ne riez pas de lui...
Dame ! mes petits, il m'a paru drôle la première fois que je l'ai vu; mais, depuis, je sais que...
— Que sais-tu?
— Rien.
— Mais encore?...
— Ma foi ! je sais que.,, c'est un fou, comme bien d'autres. Riez, si ça vous botte; ça ne me regarde pas.
Sur les visages glissèrent de nouveaux sourires et de nouveaux rembrunissements. Etaient parmi ces jeunes hommes des Parisiens sceptiques :
leur cœur bat sans croyances, ils sont nés railleurs. Étaient aussi la des provinciaux presque toujours élevés dans le culte et le respect de l'inconnu : leur âme se resserre quand ils croient découvrir la piste d'une souffrance.
Alpinien Maurthal avait vingt-cinq ans. Sa bouche sans sourires, ses yeux sans caresses, ses épaules lourdement voûtées, sa démarche incertaine lui enlevaient tout aspect de jeunesse.
Des sourcils charnus, noirs et barrés, un teint pâle, bilieux, des cheveux fauves courant sans art et formant un cadre tourmenté à une figure anguleuse, donnaient à sa physionomie je ne sais quoi de dur et de heurté. Le
nez avait des lignes hardies et une bizarre courbure; les crocs roussâtres et longs de sa moustache se mêlaient à sa barbe brune, curieusement plantée, échancrée, aux joues. De profil, c'était la tête de Méphistophelés; de face, VEcce liomo. Si la prunelle de l'œil, jaunâtre, atone, voilée d'ordinaire, s'animait, une étincelle léonine en jaillissait, et les cils qui l'ombraient n'en atténuaient que faiblement les éclairs. Ses lèvres épaisses, facilement crispées, annonçaient à la fois les ardeursde la chair et les fièvres de l'àme. A l'aspect de cet homme on ne pouvait se rendre compte du sentiment qu'il faisait naitre. Était-ce une vicieuse nature, une tête foudroyée? Tel qui, dans un sympathique élan, lui eût tendu la main, aurait senti le retenir une puissancesupérieure|àsa volonté. Certes, les douleurs avaient plané sur ce front et s'y étaient gravées; mais quelles douleurs ? Pourquoi cette narine se mouvait elle ainsi? Pourquoi d'étranges lueurs éclairaient-elles soudain cet œil blafard?
Les vêtements de Maurthal n'offrai-
eût de remarquable qu'un contraste :
la richesse de la coupe et l'usure de l'étoffe. Il les portait sans préoccupation, sans honte, sans afféterie, comme le voile indispensable dont le corps humain doit se recouvrir.
Sorti de l'estaminet, Maurthal fendit la foule bigarrée qui sillonnait les boulevards, et marcha d'un pas rapide.
Sa poitrine grondait; c'étaient comme des souffles plaintifs, des sifflements aigus chargés de menaces qui s'en échappaient. A plusieurs reprises, il s'arrêta brusquement, puis sa course devint plus vive. Il était dix heures. Sur les boulevards se ruaient tous les intérêts et toutes les passions. Ici la richesse coudoyait la misère; là la frénésie se heurtait à l'indifférence. Au boulevard Montmartre, la lorette, glaneuse de nuit, promenait déjà son cynisme et sa cupidité; les fronts chauves des sexagénaires et les imberbes profils s'avançaient curieux : les vieillards comptaient sur l'influence invincible de l'or, les adolescents sur l'attrait des yeux et sur l'entraînement de la parole. Dans tous les cœurs fermen-
taient de monstrueuses ou fantaisistes appétences. Parfois, à travers les groupes, à travers les éclairs du regard, apparaissait un promeneur silencieux, roided'allures, à l'œil profond et froid; un examen rapide suffisait aux femmes : « C'est un philosophe ou un poète ».
et elles passaient. Ce n'était point qu'elles s'en laissassent imposer par d'austères visages ou des fronts recueillis! Non! Elles savaient les capricieuses sinuosités et les détours hypocrites que décrivent les désirs. Elles passaient, parce que, avec l'instinct dont elles sont douées, elles découvraient sur ces tètes ravagées un stoïcisme ou un mépris que le vent du hasard ou de la luxure ne pourrait faire envoler; Il était dix heures, venait le moment où allaient s'accomplir de hideux marchés; où des femmes, jeunes hier, aujourd'hui flétries, quoique enfants encore, échangeraient pour un peu d'or leurs lascives caresses contre des haisers caducs : où des hras forts et souples feraient crier sous l'étreinte des torses roides et cacochymes. Des mensonges pour de l'or, des haisers
pour de l'or, des crimes pour de l'or !
Quand Maurthal eut atteint la rue du Temple, sa taille se redressa, ses mains s'agitèrent dans le vide et se tendirent roidies vers la longue ligoe des théâtres échelonnés sur le boulevard ; il semblait écouter anxieusement une acclamation lointaine... Sa bouche eut deux sourires ou plutôt un sourire à double expression, sourire de triomphe et d'amertume et il murmura : « C'est un beau rêve, mais ce n'est qu'un rêve !»
Après quelques instants de muette contemplation, il descendit la rue du Temple jusqu'à la hauteur du square, tourna à gauche et longea la rue de Bretagne; puis examinant un globe lumineux sur lequel étaient inscrits ces mots : — Hôtel meublé — il glissa dans le couloir d'une maison d'assez pauvre apparence. Au premier étage, une femme rouge de peau, brune de poil, rechignée d'aspect, lui dit :
— C'est vous, monsieur, vous voulez votre clef, n'est-ce pas ? •
Il resta silencieux et fit un signe d'assentiment.
— Pour donner la clef, il faudrait l'avoir... On y est.
Maurthal monta soixante marches et se reposa essoufflé; puis il saisit une rampe de corde, et gravit encore quelques degrés étroits et obscurs avec autant d'hésitation qu'il avait mis d'ardeur à escalader cinq étages.
On était sous les toits... Il s'arrêta; on eût entendu battre son cœur
— Enfin, dit-il.
Avec une précaution extrême, il poussa une petite porte qui lui faisait face et pénétra dans une mansarde piètre et froide.
Deux chaises disloquées, une commode ventrue, débris douteux du style Louis XV, un fauteuil à jambes torses, un lit à rideaux jaunes sur tringle de fer, une pendule sans âme, une table branlante, un miroir de quinze sols, en formaient tout l'ameublement. Dans un bougeoir de cuivre vertdegrisé, agonisait une chandelle de suif. Un roman à vignettes gisait sur une descente de lit effilochée et rabougrie.
Les rideaux du lit étaient tirés et on entendait bruire au-dessous une res-
piration faible, mais régulière. Maurthal les souleva lentement, bien lentement et s'agenouilla avec ferveur au bord de la couche.
Blanche et douce sur le fonds sombre de la tapisserie, apparut une tête déjeune fille; des flots de cheveux châtains se déroulaient sur les draps qui laissaient à demi-découverte une gorge frêle, dont les lignes timides n'avaient pas encore atteint leur développement. Maurthal retenait son souffle et son regard, étudiait le sommeil de la jeune fille avec une expression étrange; un amour sans bornes se reflétait dans ses yeux, et aussi un mélange d'épouvante et de fureur.
Tout à coup un tressaillement nerveux parcourut le corps de la dormeuse; elle s'éveilla en sursaut, puis effarée et ramenatît avec un pudique empressement les couvertures sur son sein :
— Qu'y a-t-il, qui est là ? lit-elle.
— Claire, c'est moi, répondit Maurthal.
— C'est toi, tu m'as fait peur.
Et Glaire entoura de ses bras le cou de son amant, mais sans expansion,
sans élan; pas la moindre étincelle ne s'alluma dans ses grands yeux verts.
Son regard faisait froid au cœur, il avait quelque chose de morne et de léthargique comme celui d'une somnambule. Maurthal, lui, frémissait sous ce baiser calme, machinal, et des gouttes de sueur brillantaient ses cheveux.
— Tu souffres, Alpinien ? interrogea Glaire, toujours impassible.
- Non.
Ceci fut dit d'une voix sourde.
— As-tu dîné, mon ami ? reprit la jeune fille en se dressant paresseusement sur son coude.
— Oui.
— Où donc? tu n'avais pas d'argent ce matin.
— Où?... je ne sais... avec Tulmont que j'ai rencontré par hasard à la pointe Saint-Eustache.
— Mon Dieu ! en te voyant si triste, si affaissé, j'ai eu peur.
— Toi, peur !
Un rire strident et plein de larmes s'échappa des lèvres de Maurthal.
— • Tu es méchant, Alpinien,
— Non ! je pourrais frapper et tuer, moi...
— Que veux-tu dire ?
— Ce que tu sais et feins d'ignorer; ton indifférence est un lent assassinat.
— Tes humeurs noires?... pourquoi m'éveiller?
Maurthal ne répondit pas, et un moment après :
— Allons, au travail ! fit-il en se parlant.
— Tu ne veux donc pas te coucher, mon ami; il est bien tard cependant...
L'accentuation de cet avis était singulière; rien qui vibrât, rien d'entraînant!
— Il faut vivre et puis...
— Puis, quoi ?
— Le soleil va bientôt venir, et ta robe...
— Ma robe... oh! sois tranquille, va.
— Glaire, tu m'effraies; sois tranquille, va! tu as prononcé ces mots comme une menace et non comme une consolation.
— Tu es fou.
— Je voudrais l'être.
Il s'assit devant sa petite table de
travail, et quelques instants après, il écrivait fiévreusement.
— Que fais-tu, Alpinien?
— Un article.
— Tiens !... pour quel journal J
— Pour l'Opinion nationale.
— Sur qui ou sur quoi ?
— Sur Béranger.
— Ton article sera refusé comme celui que tu as fait dernièrement sur Cavour et Mazzini.
Pour toute réponse, le pied deMaurthal heurta violemment le parquet; il n'était plus à sa mailresse; tout entier maintenant il appartenait à des passions d'un autre ordre.
* On a soulecé les rideaux de l'alco ce... Ce sont les hommes noirs. — Toi, un faux bonhomme ?
Sa pensée se traduisait ainsi par des exclamations qu'il n'entendait pas; ses traits se mouvaient; ses yeux immobiles semblaient suivre une éclatante vision, et sa main de plus en plus fébrile, labourait le papier. Celui qui aurait vu cet homme avec ses soli-
M.VKTYHK RIDICULE 2
taires enthousiasmes, tressaillant d'une conviction ardente, eût sans doute admiré cet ébranlement amené par une foi politique que rien encore n'avait pu amollir :
« La liberté et Bé ranger sont si intimement liés, qu'il est impossible de parler de l'une sans songer à l'autre... »
La voix de Maurthal, suivant ou précédant sa plume, avait des éclats métalliques. Ce porion de la pensée élait plus riche en courage et en sincérité que ne le l'ut jamais au pouvoir ministre libéral. Ses cheveux en désordre, tordus par une main impatiente, donnaient à sa physionomie quelque chose de farouche; autour de son front, scintillait comme un rayonnement d'indépendance.
Glaire avait ramassé le roman à vignettes que le sommeil avait fait tomber de ses mains, et toujours impassible, souriant de l'agitation de son amant, elle levait ironiquement la tête à chacune de ses exclamations. Celui-
ci poussa tout à coup un long soupir, sa plume traça plusieurs grands traits; l'article était écrit. Le front dans les mains, courbé, presque affaissé, Alpinien Maurthal restait immobile; mais bientôt traduisant ses préoccupations :
— Tu as raison, Claire, fit-il, mon article sera probablement refusé.
Comme il nous faut de l'argent, de l'argent à tout prix..., je vais écrire en 'iascogne.
— Comme tu voudras, répondit-elle, sans interrompre sa lecture.
— Tiens... veux-tu lire? demanda Maurthal.
— Donne.
— Lis tout haut, je n'ai pas relu.
« Moucher Henry,
« Au plus vite cinquante francs; je te sais dévoré d'inquiétude et de besoins; n'importe, je ne puis hésiter.
Il le faut, entends-tu bien, il ie faut! Ces instances te diront que ce n'est pas pour moi, mais pour Claire, ma pauvre Claire dont le soleil d'avril éclaire les haillons... »
— Si M. de Roche-Brune est si malheureux, si gêné, pourquoi lui emprunter de l'argent !
— Claire, tu es folle, c'est pour toi, pour toi seule.
— Ah !... Tu ne te couches pas ?
Et la jeune fille, feignant de ne pas remarquer la pâleur mortelle qui envahissait le visage d'Alpinien, reprit sa brochure.
— J'ai soif, murmura Maurthal.
— Je crois qu'il n'y a plus d'eau dans la carafe, tu ne ferais pas mal d'en aller chercher.
— J'y vais.
Quand il remonta, on pouvait lire sur la physionomie de Maurthal, une confuse expression d'étonnement et de joie :
— Clairon, c'était la caresse verbale qu'Alpinien donnait à sa maîtresse, — Clairon, devine qui habite l'hôtel depuis ce soir...
— D'Esgugnhâc ?
— Non, il est dans les Pyrénées.
— Tulmont !
— Tu n'y es pas.
— Sapy, peut-être?
— Nous sommes en froideur, il ne serait pas venu.
— Qui donc alors ? je ne devine pas.
— Cherche.
— Gomment veux-tu?...
— Cherche, te dis-je. Sa...
— Sa... Sa... eh bien? Sapy.
— SalvoDole.
— Salvonole ?
— On dirait que cela t'ennuie.
— Ça m'est bien égal.
— C'est un bon garçon.
— Un idiot.
— Il est fort intelligent au contraire,
— Je ne m'en suis jamais aperçue.
— Salvonole n'est pas seul ici et voilà ce qui me réjouit.
— Qui est avec lui?
— Sa femme.
— Il a donc une femme aussi, celuilà.
— Je te l'ai dit cent fois.
— Ça m'intéressait si peu...
— Je veux justement jue cela t'intéresse.
— Tu veux?...
— Dame! quand tu sauras...
— Quoi ?
— Madame Salvonole travaille dans les modes, il paraît qu'elle a beaucoup de travail, c'est à souhait; tes formes ne vont plus, ma petite laitonneuse... tuvoisque le ciel nous protège. Salvonole que j'ai vu hier, était-ce hier? non, c'était avant-hier, assurait qu'il serait enchanté de vous voir travailler ensemble.
— Cela ne sera pas.
— Tu veux rire ?
— rela ne sera pas.
— Pourquoi?
— Une idée; tu m'ennuies.
— Toujours ia même, tu ferais damner un saint.
■ — Et-t-ce que je connais cette femme, moi. Sais-je qui elle est, d'où elle vient, si son caractère...
— Tulmont, qui l'a vue plusieurs fois, la dit très bien élevée; du reste nous la verrons.
— .le n'irai pas chez ces ennuyeux personnages.
— Tu y viendras.
— Non.
— Tes éternelles désobéissances me mettent hors de moi.
— Jure, sacre, je n'irai pas.
— Et voilà deux ans, s'écria AJaurthal, deux ans que j'obéis à tes capricieuses anihipathies; parfois, si je m'écoutais...
— Que ferais-tu ?
— Je ne sais.
— Ce que tu as fait plusieurs fois, tu me batterais.
— Tu lasserais Dieu.
— Je suis ainsi faite, et si tu me menaces!... tu comprends.
— Tu me quitteras ?
— Juste.
Les yeux de Maurthal étaient remplis de larmes; sa colère s'était envolée, emportée par la crainte qu'avait suscitée le mot prononcé par Claire, avec l'accent d'une résolution inébranlable.
— Mon pauvre Clairon, reprit-il, tu sais combien je t'aime, n'est-ce pas?
Embrasse-moi, mon enfant, je ne chercherai plus à t'impober mes volontés, embrasse-moi.
— Non.
— Tu ne m'aimes plus?
— Quelle question !
Pendant ce dialogue, Glaire n'avait point cessé d.e feuilleter son roman, et, pour répondre, elle n'interrompait sa lecture qu'à grands regrets.
— Mais si tu ne m'aimes plus, dis-le moi, ne me frappe pas à l'improviste, je t'en supplie. Claire ne joue plus ce jeu, tu me tuerais, fit Maurthal en réprimant un sanglot. Quelles preuves exiges-tu de mon dévouement , — :
reprit -il, — seraù-je revenu de mon pays sans toi, aurais-je quitté ma mère, supporterais-je des souffrances sans nom?
— Je les supporte bien, moi.
— Sans doute, mon petit Clairon, je ne me plains pas de ton courage, Dieu veuille que tu puisses rester forte jusqu'au bout. Je réussirai un jour et puis...
— Ton père peut mourir, hein? N'y compte pas, il a la- vie trop dure.
— Claire, tu me fais frissonner. T'aije jamais laissé supposer que je désirasse acheter mon repos un tel prix, dis?
— Alpinien, tu m'agaces, tu me fais toujours des scènes. C'est fatigant.
Couche-toi, ou pour te calmer, va prendre l'air, mais laisse-moi dormir, j'ai sommeil.
Maurthal buvait ses larmes dans l'ombre, tout son corps était agité de tremblements convulsifs. Cette nuitle sommeil ne vint pas; la respiration sifflante, l'œil hagard, penché sur sa maîtresse qui dormait paisible, il l'écoutait murmurer des mots indistincts où il trouvait de vagues menaces, et sur son front se gravaient un immense amour, une immense douleur !
L'enfance d'Alpinien Maurthal s'était écoulée au loin, dans une petite ville de province, à jamais condamnée à végéter dans le cercle restreint des préjugés et des habitudes. Les mesquins intérêts de la vie domestique, les susceptibilités jalouses des vanités froissées, les impuissants efforts d'intelligences abâtardies s'épuisant à conquérir une auréole muuicipale, tel est le monotone tableau qu'il vit, durant près de vingt années, passer sous ses yeux. Les scènes de famille dont il était témoin n'étaient pas de
nature à lui faire oublier le hargneux marasme de la cité.
S<»n père, enrichi par le négoce, brimborionnait, — disait-il, — pour s'entretenir la main. Il possédait de quoi vivre les bras croisés, et bien d'autres à sa place n eussent eu d'autre ambition que de contempler à satiété les rayons de la lune ou le jeu fantastique des nuagas, mais lui n'était pas delà famille des mollusques proprement dite. Il aimait l'or, d'ailleurs, malgré le poids des ans, avec toute l'ardeur d'un adolescent pour sa maîtresse. Homme intelligent, mais sans instruction, ce rude-là jeta ses forces vives dans la cupidité; vieux déjà, il se fit agriculteur, déchira les entrailles de la terre, se rappelant peut-être la fable du Laboureur èe Lafontaine. Artiste sans le savoir, il donna à ses propriétés une division ingénieuse ; elles grandirent et se développèrent sous sesyeuxet toujours sa pensée les caressait d'une paternelle complaisance. Trois mottes de terre changées de place, tel monticule disparu, tel fossé comblé, l'enorgueil-
lirentau point qu'il se crut le créateur du sol. Dès lors Alpinieu ne fut plus sou seul véritable enfant. N'avait-il pas terminé ses éludes classiques?
à lui de marcher à son gré dans le monde et d'attirer vers lui, par le talent qu'il avait acquis au collège, une fortune que le bonhomme prétendait avoir conquise sans l'aide du magisler ou des régents ? Autocrate d'un peuple de villageois et de paysans abrutis, il ne dénouait sa bourse que pour envoyer à sa femme et son enfant le strict néees.-aire.
Le caractère farouche d'Alpinien, des aspirations qu'elle ne comprenait pas, qu'elle ne pouvait comprendre, tirent éprouver à sa mère des appréhensions qui ne devaient que trop tôt se justifier. S'etoutfant dans sa ville natale, eli'rayé du lourd sommeil de son entourage, l'enfant en voulut s'en éloigner. Quoiqu'elle ne fut point accompagnée du moindre ducaton, ce lie fut pas sans se faire longuement prie1', que son père lui accorda sa bénédiction. Un léger trousseau, quelques maigres écus difficilement amas-
ses, toutes les larmes de ses yeux, un baiser d'adieu où passa son âme, que pouvait de plus lui donner sa mère?
Elle priait \elton Dieu, tous les jours, de guider son enfant dans Paris, cette immense ville qu'elle n'entrevoyait qu'à travers un prestige effrayant de splendeurs et de crimes , prestige entretenu sans cesse par le récit des sots ou la faconde de quelque Gaudissart en non-activité; aussi bien pressentaitelle, aidée de l'admirable intuition de l'amour maternel, les débordements de la nature ardente, inquiète, irritable de son fils, dont tant déjà elles étaient saillantes, les aspérités l'avaient blessée.
Alpinien n'avait pas quinze ans, que d'étranges visions s'aventuraient dans son imagination à la fois déréglée et réfiécbie; à vingt ans, son cœur saignait par plusieurs blessures. Ses deux premières maîtresses, mariées toutes les deux, l'avaient attiré presque malgré lui ; il l'avait fallu pour que Maurthal, d'une timidité sans égale leur eût appartenu. L'une avait vingt ans et la ceinture facile; l'autre trente et
toute l'expérience inventive de son âge ; elles humèrent les premiers parfums de son adolescence. La première avait aiguisé les sens, la seconde entamé le cœur. Par elles, l'esprit de Maurthal s'éiait peuplé de désirs, et son àme appelait les chauds épanouissements.
À Paris s'envolèrent bientôt les rêves naïfs du jeune homme. Il y était venu chercher les luttes, et à peine dans l'arène, il se sentait défaillir. C'était par sa plume qu'il voulait répondre aux caresses de son ambition, c'était dans les lettres qu'il voulait poursuivre ces chimères qui étaient nées avec lui et qu'jl devait nourrir iusqu'à la tombe; il eut peur, et ses yeux plongeant dans l'avenir, se détournaient de l'horizon incertain et jetaient vers le passé de longs regards de tristesse et de regrets.
Le scepticisme parisien sapa sans relâche toutes ses convictions: elles furent ébranlées. Quand il voulut parler de sa foi religieuse, — ■ il la poussait jusqu'à la superstition; ayant été bercé au monotone bourdonnement des cantiques, à la psalmodie des prières
il portait scapulaire et médailles, — il recueillit d'ironiques sourires, partout des lazzi et des sarcasmes le souffletaientsanscriergare. Osait-il hasarder ses appréciations politiques, suivre le vol de ses espérances : ses idoles étaient renversées et foulées aux pieds, brutalement. S'indignait-il du cynisme hautain des femmes, on haussait les épaules, et chacun infusait dans son esprit une écœurante morale. Fouetté parle mépris, honni par les huées, son idéal recula, s'éloigna, s'évanouit; il ne le voyait maintenant que daos l'infini, juché sur de vertigineuses hauteurs; sans s'en douter, Maurthal subissait l'action délétère du cloaque.
Peu à peu ces femmes, dont la première apparition avait agacé son dégoût comme eût fait un soulèvement de pituite, prirent dans ses rêves des formes plus indécises, moins charnelles. Il ne distinguait plus le piédestal de boue, il voyait l'idéale statue.
— Je n'pvais jamais aimé, puisque j'aime avec tous les tressaillements et toutes les volontés de mon être, se dit-il bientôt en s'endormant dans les
ravissements inlinis de l'espérance.
Songe court, réveil poignant!
Enfant le prit, celle qui arracha les premiers lambeaux duvoile, ellele rejeta homme. Bien d'autres après elle passèrent dans sa couche; chacune y laissant des souvenirs impurs, chacune emportant une feuille de cette fleur qu'on appelle illusion. Mais par les artifices de sa douleur ou l'égarement de ses sens, toutes lui apparaissaient sous la forme de celle qui l'avait initié auxpremiers mensonges, qui les avait bégayés au milieu des baisers et des pleurs, dont le souffle corrosifavait terni son âme, Adèle miroir où se Jreflétait sans cesse la même image.
Ses voluptés nouvelles doublaient les regrets des voluptés perdues.
La peine du talion, appliquée à faux puisqu'elle ne pouvait atteindre la femme dont il avait souffert, lui fournit des jouissances atroces. Il sut se faire aimer et avec la plus horribledes cruautés, — la cruauté du calcul, — ilrépondait pardes éclats de rires, s'il voyait couler des larmes. « Dent pour dent, pensait-il, les souffrances d'au-
trui seront longues à payer les miennes. »
A ce jeu, les inégalités de sa nature s'accrurent; un mot, un geste, une caresse, une moue'de dépit irritaient ses nerfs; et ses colères, qu'il trouvait ridicules étaient d'autant plus opiniâtres, d'autant plus ardentes, qu'en vain s'efforçait-il de les étouffer. Pour les fuir, il cherchait la solitude ; elles l'y poursuivaient. Traversant la ville, errant dans les bois voisins, par fois il comprimait ses sanglots, il les laissait éclater parfois. Ceux qui l'entouraient, les lieux où il portait ses pas lui devenaient tout à coup odieux par le seul fait de sa présence Ici l'ennui, là encore l'ennui, partout l'ennui.
La puissance de ses rêves le transportait aux cimes nébuleuses du mysticisme. Rencontrait-il une sépulture, il y était envahi par des épouvantes sans nom, et il se demandait avec toutes les sonorités et les éclats de sa voix, s'il n'était point l'ombre de luimême? Des couples lascifs et mélancoliques longeaient-ils sa route? C'était
des enlacements impossibles, des rapts scabreux et subtils, de savantes séductions. Aujourd'hui la solitudel'attirait, elle l'effrayait demain. Il croyait voir des fantômes invisibles pour tous ;il se cognait, sans la voir, à la réalité. Repu de haine et d'amour, il se glissait dans les églises, et là, écoutant le» échos de la nef, sous les voûtes sombres, son âme entonnait un cantique que sa bouche ne pouvait formuler. Il parlait à Dieu, il se prosternait devant lui, il le touchait, et se mêlant aux phalanges qui entouraient son trône il planait en des sérénités inaccessibles, balloté par d'étranges harmonies.
Les découragements continus, les douleurs latentes pétrissent l'homme et le rendent malléable comme de la cire molle, sa volonté se corrompt et s'affaiblit au point qu'il ne parle, n'agit, n'existe que par assimilation.
La violence, les marasmes, l'atonie, les exaltations desaufres gouvernent tour à (ourles natures arrivées au déclin de la résistance, ouvertes aux invasions du doute. Elles accepteront désormais sans combats l'impulsion donnée ;
l'âme ne sera point rétive à l'obéissance : essayerait-elle de se raidir, ses élans éphémères n'aboutiraient qu'à lie plus lourdes rechutes.
En proie aux excitations maladives de son esprit, Maurthal retrouva un homme, — il le connaissait de vieille date — dont le cynisme l'avait jadis écœuré :
Cet homme se nommait Malès.
Il était dévoré d'une ambition sans bornes, et, pour l'assouvir, il s'étayait sur un inexorable égoïsme, sur une impiété absolue et de brillants avantages intellectuels et physiques. Sa parole nerveuse, agile, insinuante, chassa du coeur de Maurthal les délicatesses de sentimentqui y régnaient encore :
— J'étais dangereusement malade, dit-il à Malès, vous m'apportez le remède.
Ceremède était l'impudente négation de tout ce qui est beau, de tout ce qui est vrai, de tout ce qui est juste.
— Votre Dieu, — s'écriait Malès, — votre Dieu dont vous ne parlez que trop souvent, votre Dieu n'existe pas.
Le seul Dieu qui soit, c'est notre génie, notre volonté ; il n'en est pointd'autre. En vérité, la femme est un marchepied qui doit servira notre élévation, devrions-nous cent fois et cent fois encore changer d'escabeaux; nos amis sont nos intérêts. Ne me faites point, mon très cher, cette demande que je pardonnerais à peine au niais le plus obtus : quel intérêt avez-vous à m'aimer ? Aucun, sans doute ; je subis simplement une influence fatale qui s'impose à tous les hommes. Chacun a besoin de communiijuer ses pensées, ses vœux, ses projets. Si je vous ai choisi, c'est que j'ai reconnu en vous une étoffe fine et solide. Ecoutez-moi : marchez dans le sillon que j'ai patiemment creusé, et jetaut un coup d'œil sur l'imbécile humanité, vous répéterez avec moi : Les intelligents et les audacieux ont le droit de glaner des rentes dans les terres des sots.
Sous la pression de Malès, Maurthal prit tout à coup des attitudes dédaigneuses ; sa bouche ne s'ouvrit que pour lancer des sarcasmes ou des blasphèmes. Ceux qui le connaissaient se
demandaient quelle puissance l'avait transformé, lui, si timide, si aimant, en fanfaron de vices, eu hâbleur de scepticisme. Geuxqui raimaientetdont la perspicace amitié avait fouillé les replis de son âme, branlèrent la tête en disant : Pauvre garçon, pauvre diable!
L'œuvre de Malès était cependant loin d'être accomplie ; le tentateur ne s'acheminait que prudemment, que tortueusementvers son but. Si Maurthal eûtanalysé ses ambiguïtés, ses audaces expansives, il en eût peut-être découvert le mobile. Malès ne possédait pas un sou vaillant; rien à venir du chef des siens : sa fortune logeait dans son cerveau. Lui, Maurthal, au contraire, jouiraitunjourdequelques mille livres de rente que l'on pouvait facilement escompter. Ainsi jugea Malès, obligé de faire face aux exigences de sa vie problématique mais luxueuse. Et puis tout moisi lui-même, il fut heureux de s'adjoindre un compagnon depourriture dont il souda l'existence à la sienne par des emprunts communs : l'un les contractait avec la froide astuce de
ses combinaisons, J'autre en tremblant.
Celui qui savait ne jamais payer souriait en signant les lettres de change, et celui qui ne commettait que des actes d'imprudence hésitait et s'accusait en obéissant. Tous les moyens, Malès les employait à vaincre les susceptibilités de son ami. Des femmes liées par une ignoble solidarité, se prêtaient à ses manœuvres ; il les jetait à volonté dans les bras d'Alpinien, les retirait à volonté de son lit. Toute passion naissante était brusquement étouffée.
— Quoi! disait-il, vous aimeriez encore? Si vous êtes incorrigible, je tous abandonne.
L'éhonlé parasite savait bien qu'il étaitdevenu indispensable àsa victime.
Orgies sur orgies, dettes sur dettes, mensonges sur mensonges, il entassait tout pour franchir un cran, et la laisser ensuite aux prises avec les funestes inspirations qu'il aurait allumées.
La lassitude qui devait affaisser Maurthal l'arracna des griffes de Malès. L'orgie lui parut un métier, les éclats
de rire des cris de souffrance: l'esclave rêvait d'affranchissement. En vain Malès usa-t-il de nouvelles tactiques ; en vain fit-il un appel désespéré aux arts que Maurthal chérissait ; en vain Malès invoqua-t-il de poétiques mirages où l'éblouir, où l'égarer : il échoua. Toute sa diplomatie tendit alors vers un atermoiement. Il lui fallait de l'or pour tenter une séduction qui lui créerait dans la société une position honorable.
— Travaillez, mon cher, travaillez:
faites un roman, une comédie. Les revues, les théâtres, tout m'est ouvert : il est si facile, d'ailleurs, de forcer les serrures.
Voyant de nobles palmes à conquérir, bien des hontes, bien des misères à effacer, Maurthal puisa à foison dans ses souvenirs, dans ses songes et dans une imagina tiou que l'espérance en (laminait et enrichissait d'éléments inépuisables, de fertiles combinaisons. A son tour, ce fut lui qui pressa Malèy de le mettre en contact avec les distributeurs de renommée ; à son tour, ce fut lui qui demanda à franchir toutes les bar-
rières. Mais l'autre était arrivé à ses fios. Depuis deux jours il était nommé secrétaire-gérant d'une grande administration ; cette nomination, ii la devait à une femme, — la femme du premier administrateur, — qui crut le tenir là, sous sa main, en coupe réglée. Malès accepta le marché, tout prêt à Le rompre et à rejeter sa maîtresse dans l'oubli, comme il fit de l'ami, inutile désormais.
Les liens de l'habitude sont plus solides, plus difficiles à rompre qu'on ne le suppose généralement, et tel qui aspire à être dégagé des chaînesqui l'enceignentles reprendrait de lui-même le lendemain du bris, s'il n'écoutait que sa prostration, — conséquence inévitable de l'accomplissement même de vœux appelés avec toutes les ferveurs de l'âme.
Malès disparu, Alpinien Maurthal sentit cérame un déchirement dans son existence. 11 avait beau se concentrer dans un repos investigateur : où la main qui répondrait à l'étreinte de sa main, où un cœur qui entendrait l'appel déchirant de son cœur? Cette
paix, la paix des sens, qu'hier il imaginait ne jamais goûter, lui paraissait pesante comme un suaire aujourd'hui.
— Je n'existe plus, pensait-il; est-ce exister que d'assister tous les jours à la systématique répétition des mêmes actes, à l'exercice fastidieux de nos infirmités. Je ne suis qu'un animal avec ses instincts grossiers et dégoûtants. Qui me rendra des épanouissemer ts, des baisers et des larmes, même factices? Vivre sans amour, c'est une condamnation injuste, un inique arrêt dont je veux braver les dispositions.
Fatigué d'une rébellion qu'il croyait inefficace, Maurthal se souvint qu'il avait été mutilé par la créature, et il implora le créateur. Les seules heures où il s'éveillait de sa léthargie, où il sentait encore bouillonner en lui la sève de la jeunesse, étaient celles qu'il employait à prier Dieu. Que lui demandait-il ? 11 l'ignorait ; mais ses mains se joignaient convulsives ; mais sa bouche balbutiait les litanies que son aïeule avait si souvent
gémies , courbée sur sou berceau.
De ses déceptions, de tous ses amours, de toutes ses chutes, de toutes ses voluptés groupées en faisceau se détachait-il une ombre ; voulait-il la presser, la retenir, la poursuivre, il ne rencontrait que le vide, et il s'accusait.
— Le bonheur n'est point, ne pouvait être où je l'avais placé. Dans quelles ondes me suis-je désaltéré, dansquelle flamme ai-je épuré mes souillures? Ici l'adultèreetsessanglots etses spasmes; là des baisers et des convulsions stipendiés; plus loin le troupeau banal des quêteuses nocturnes, l'écho de 1 "orgie... Que n'ai-je cherché un ange aux blanches ailes, un cœur .cans cal, une àme sans ténèbres, un corps où le vice n'ait jamais bavé. Où quérir, où trouver ? Mon Dieu! m'euverrez-vous celle qui me fera bénir mes douleurs, pleurer mes haines?
Et Maurthal mêlait ses entraînements à ses prières, et il aimait déjà un souffle, une vision, une forme dont les lignes vagues liottaient entre un gouffre et des pics, sur des ruines ot de?
splendeurs naissantes, entre la terre et les cieux.
Seize ans, taille svelte, grands yeux mélancoliques, teint blanc comme les brumes matinales, aérienne démarche, chevelure touffue où l'or se marie à l'ébène, ainsi Claire apparut à ce rêveur comme une révélation. « C'est elle ! » dit il. Pour la posséder, il fit taire ses tressaillements farouches; ii donna la forfanterie pour voile à sa timidité; l'élégance de sa mise devint plus minutieuse, plus lissée; il prit la poésie pour auxiliaire, et à travers les reflets de son langage miroitaitun avenir rayonnant de bonheur ; pour la posséder, il y avait un crime à commettre, Maurthal le commit.
Claire abandonna la maison où mourut sa mère, où pour son père naquit la désespoir. Alpinien eut pour elle d'infatigables délicatesses ; ce fut pour lui une seconde vie. Son ravissement...
il ne voulut point le brutaliser. A sa bien-aimée, il consacra un appartement séparé du sien dont il s'imposa de ne pas franchir le seuil. Ce fut comme un sanctuaire qu'il ne voulait point
violer, mais à l'inauguration duquel il voulut être convié.
— Veux-tu revenir auprès de ton père ? demandait-il à Glaire ; pour toi je saurai tout souffrir.
Elle se taisait.
— M'aimeras-tu? reprenait-il à voix basse; réponds-moi, dis.
Et il écoutait les intraduisibles murmures de la réponse ; et si le front de la jeune fille, illuminé des rais du désir, se courbait comme honteux du silence des lèvres, lui sentait refluer à son cœur un torrent de félicités. Ce sacrifice : l'oubli d'un père, lui semblait sublime; il ne songeait pas aux larmes que son délire provoquait à cette heure.
Le jour vint où sans force, palpitante craignant et désirant l'inconnu, Glaire dit à Maurlhal : « Je t'aime ! » A son réveil, plus étonnée qu'heureuse, elle le regardait d'un œil calme. Ce regard était celui de la femme : la vierge n'existait plus. Ce regard désenchanté, son amant l'accueillit comme le recueillement d'une passion sans limites.
Frissonnant, éperdu, il eut peur de
succombera de trop grandes délices; il s'étonnait que les mondes n'eussent point roulé dans un cataclysme confus.
Il se pressait, il se tâtait; la pâleur montait à son front : « J'habite les cieux, se disait-il, et Glaire est sur la terre. Si je ne la revoyais plus?» Mais alors elle se dressait devant lui, et lui, ce fou, toujours inassouvi, s'épuisait à inventer de nouveaux assouvissements.
Après la gracieuse chanson des brises, les profondes harmonies de l'ouragan ; après le vase de miel, la coupe pimentée,
Gronder, rugir, se tordre ; ses ambibitions, ses désirs insensés, s'élançaient sur lui en tous sens, et, éruption torride, lave calcinante, se glissaient, pénétraient, s'infiltraient dans tous les atomes de lui-même. Ses larmes d'amour eurent quelque chose de corrosif comme des pleurs de haine.
C'était un assaut, si l'on peut ainsi dire, que se livraient entre eux tous ses sens révoltés, en ignition, furieux... C'étaient des voluptés quetous voulaient atteindre, et dont un seul
pouvait jouir et s'enivrer par l'immobilité et l'impuissance des autres.
Oneut dit quesesyeuxétaient jaloux des jouissances de ses mains ;que sa bouche gémissait d'être privée des saveurs etdes délices que son imagination lui laissaitentrevoirà demi. Les paroles de Claire, quelle mélodie suave! Il l'écoutait, s'en abreuvait; il eut voulu s'en repaître que déjà il devenait avide d'émanations et d'arômes forts, acres, pénétrants, qui l'eussent grisé, exténué, engourdi.
— J'ai soif d'amour, murmurait-il en lui-même, et mes ardeurs sans cesse ravivées, qui s'éteignentpour renaître, qui s'apaisent pour s'élever plus tempétueuses, ne pourrai-je donc pas les satisfaire ? Le désir ironique n'amènet-il à ma pensée toutes ces images que parce qu'elles sont inaccessibles? Si les voluptés humaines ont un apogée, ne pourrai-je jamais y toucher, l'atteindre?Monter, descendre, remonter tous les courants du désir, le torrent de mes aspirations; escalader les pics où plane le bonheur suprême, avare, jaloux ; plonger dans les gouffres où
il se dissimule, je le veux, je le veux!
Des obstacles? Où sont-ils? Par où lessurmonter, les tourner? Des impossibilités ? A quel génie, à quelle puissance adresser mes prières pour les franchir ?
Obstacles, impossibilités. Que dis-je ?
N'est-elle pas à moi, à moi seul ? Ne l'ai-je pas reçue immaculée ? et m'appartiendra-t-elle pas toujours?... s'écriait-il alors avec des transports superbes, et il applaudissait aux battements de son cœur, au bourdonnement de ses tempes, et ses caresses, curieuses, étranges, semblaientrecbercher des formes chimériques. «Nonîjun ange ne peut, ressembler aux démons! > pensait-il.
Les dettes que Malès et Maurthal avaient contractées solidairement ne furent point payées; le premier ayant pris ses mesures pour ne point être tracassé dans son administration, les créanciers se retournèrent contre le second. Celui-ci n'avait plus un sol en poche; il fallait vivre. Que faire?
D'un bond il gagna le pays natal. Sa
mère, — c'est une profanatiou que Maurthal expie eucore, — sa mère crut qu'il était accouru de Paris pour lui donner ses baisers, et tout à sa joie elle questionnait son 111s sur ses aventures, ses travaux, ses projets, ses espérances. Il inventa des contes, eut des attendrissements hypocrites, et demanda de l'argent. Maigrement pensionnée, la mère ne possédait que son amour. AlpiDien maudit terre et cieux. A grand'peine mille francs furent empruntés, et en les lui donnatitsa mère lui dit : « Tiens, mon pauvre enfant, songe que je ne pourrai plus recommencer. « En face de ce dévouement, de cette abùégaùon, il resta froid, insensible ; sa bouche ne sut point sourire, ses yeux ne surent pointpleurer : il avaitoublié son cœur à Paris, il s'empressa de l'y rejoindre. Léabsence ranima la vitalité de l'amour. Claire eut des expan:*ions inusitées, des embrassements inattendus; son amant la trouva plus ardente, plus aimante, plus femme, enfin. Leur vie devint un long baiser. L'impétuosité de Maurthal ue connut pa-i de lrein...
Ce furent des explosions passionnées, d'ineffables extases.
Un jour, encore agités de la trépidation des sens, les yeux de l'amant s'attachèrent avec une rayonnante fixité sur les yeux de sa maîtresse; elle chancelait sous ces regards de flamme et lui suivait, avide, l'étrange torpeur qui l'enveloppait. Tout à coup les yeux de Claire se voilèrent, et un souffle faible, régulier, intermittent entr'ouvrit ses lèvres. Maurthal se précipita; il la crut morte, elle dormait ! Dans son sommeil, elle disait des mots d'une tendresse infinie; sa voix avait de caressantes inflexions que son amant ne lui connaissait pas. La découverte d'un pouvoir fascinateur était un monde inexploié ouvert à l'imagination du forcené; il se crut armé d'une influence surnaturelle, et tous les jours, avec les signes bizarres du magnétisme, qu'il avait appris, il en renouvelait l'application. Son amour rencontra un nouvel aliment dans les régions inconnues du somnambulisme. Il devint despote, et pendant le sommeil de Claire, il ne voyait plus en elle qu'un
sujet, qu'il abandonnait au réveil pour étreindre sa maîtresse avec une plus grande frénésie. Ses exaltations le jetaient en d'incroyables égarements; elles le rendirent cruel, dans ce qu'il appelait l'intérêt de ses recherches. 11 voulut que ie corps de Glaire lui appartint sans la participation de l'àme : il s'imaginait alors posséder un cadavre auquel d'un souffle il pouvait rendre la vie. Il éprouvait, pensait-il, les sacrilèges ambitions de Satan en lutte avec son Dieu, et se disait les avoir atteintes puisqu'à son gré il donnait ou la vie ou la mort. Au milieu de spasmesinouis, il songea aux épreuves du fer et du feu; à l'aide de charbons ardents ou d'un couteau, il fit des blessures à son sujet, et lorsqu'Elle s'éveillait avec la souffrance, il se précipitait en pleurant àses pieds, léchait les plaies que sa main avait faites, et se frappant lui-même, s'arrachant les cheveux, poussait des sanglots pleins de larmes.
Telles étaient les aberrations de cette nature; ainsi se traduisaient chez cet homme, de bonne heure éprouvé par
MARTYRS RIDICULES, f '■',
les passions , les excitations d'un amour d'autant plus désordonné qu'il l'avait trouve d'autant moins prodigue dans la carrière parcourue.
Irrévocablement marquées dans la vie de chacun de nous, il est des heures lourdes et pénibles; elles arrivent à l'improviste et lorsqu'elles retentissent, surpris et tremblants, nous écoutons leurs vibrations. Le temps n'a pas de course rétrograde, sa marche immuable nous apporte aujourd'hui la joie, demain les douleurs.
La pauvreté vint s'abattre Mir les amantsavec toutes ses horreurs et toutes ses destructions. Ils sont durables et solides les sentiments à l'épreuve de la misère, cette pierre de touche de la sincérité. Tout entiers à leurs amours, les deux tourtereaux n'avaient point songea sa brutale intervention, mais il fallut compter avec elle et conjurer ses coups. Lui puisa de l'audace au centre de ses désolations; la rougeur au front, l'épouvante au cœur, il courut offrir aux grands et aux petits sa plume ignorée; les grands lui dirent :
D'où venez- vous, qui êtes-vous? Les
petits firent mieux, ils ajoutèrent :Nos peines personnelles nous empêchent de compatira cellss d'autrui ; voyez ailleurs !
Elle, de son côté, assouplit son orgueil, principal apanage de son caractère ; elle sollicita de l'ouvrage, qu'on ne lui accorda pas sans difficultés et sans d'horribles exigences auxquelles elle dut se soumettre. Le malheur n'est pas avare de ses coups : à son contact, la jeune fille perdit ses illusions, l'amant sonprestige, le spirite sa puissance.
La dignité personnelle nécessite parfois de sublimes sacrifices, mais il est des transactions et des accommodements qu'elle doit constamment repousser.
Maurthal ne le comprit peut-être pas, ou s'il le comprit, il ferma les yeux. La souffrance avec Glaire fut pour lui une terrible épreuve, mais une séparation lui paraissait une catastrophe sans remède. Ils vécurent du maigre produit de l'aiguille et de la pince, et à l'aide d'un crédit de plus en plus difficile et restreint. Alpinien recourut à
mille subterfuges, à mille mensonges qui déchiraient sa délicatesse... mais le ]>ain eût manqué, et les larmes et les indignations se comprimaient.
Que celui qui a connu la faim, se lève, et ose proclamer que quelques lambeaux de sa dignité ne sont point accrochés aux buissons de la route :
nous l'en défions.
Depuis six mois, juchés dans des mansardes froides et nues, Elle et Lui supportaient les privations les plus rudes. Toujours à l'affût des ennuis de sa maîiresse, il savait, rien de plus vrai, en accaparer la plus grande part, mais en dépit de tout, il ne pouvait empêcher la nécessité de s'implanter sous leur toit et de commander haut. Glaire, elle, subissait les assauts d'une lutteintérieure; son front se rayait sous des préoccupations inavouées, et si son amant l'interrogeait avec violence, elle appelait, pour détourner ses doutes, un sourire d'étonnement sur ses lèvres. Cependant le travail, qu'on avait presque mendié, manqua subitement; Alpinien dut consentir à ce quesacompagne entrâtchez
une laitonneuse ; ce fut là le coup le plus douloureux. Seul, toute lajournée, avec ses angoisses auxquelles vinrent se mêler les haines jalouses, il se laissait aller aux suggestions du désespoir; déjà le suicide grimaçait à son horizon brumeux. Sa foi religieuse, quoiqu'à l'agonie, lui ayant lait détourner la vue, il reprit ses travaux littéraires; mais ses livres, ses vieux amis, ne le connaissaient plus, et sa plume infidèle trébuchait à mille obstacles que sa pensée ne savait plus soulever.
Dans ces circonstances, Maurthal reçut la visite de Bernard Sapy, camarade d'enfance, arrivé depuis deux jours à Paris. Il apportait à son compatriote mille baisers de sa mère et quelques épargnes laborieusement amassées. Le mêruebut poursuivi, plusieurs souvenirs de parenté, des espérances sœurs les avaient autrefois liés : ils se rappelèrent leur amitié, et Sapy parut d'autant plus heureux de la resserrer, que sous son couvert il entrevoyait la possibilité de rendre quelques services à.
son ami, sans grand dommage pour ses propres intérêts, d'ailleurs. Dès
qu'il connut la gravité de ses chagrins domestiques, le nouveau-venu chercha et crut trouver un dérivatif: il proposa une collaboration littéraire que l'autre accepta avec empressement.
Quoique méridional, Bernard Sapy avait une nature sèche, un caractère systématique. Malgré ses vingt-huit ans, il était vierge de tout élan vers la femme, de toute exaltation du cœur. Sans être avare, il eût plutôt préféré rendre un service qui lui eût coûté quinze jours de démarches, qu'un seul franc de sa bourse. Du reste, il n'entrevoyait pas les besoins d'autrui, ou s'il feignait de ne pas les apercevoir, c'était avec une habileté telle qu'elle eût dérouté le plus perspicace observateur.
Son père, républicain austère, l'avait élevé clans le cul te d'une probité dédaigneuse. Sans emphase, maisaussi sans honte, il affichait ses convictions. Il ne croyait ni à Dieu, ni à sa créature ; son Dieu était son bien-être ; la créature, un animal semblable à lui, venu on ne sait d'où, allant on ne sait où, de la volonté et du travail de laquelle dépendaient le repos et la tranquillité
relatifs à sa condition sociale. La mort était l'interruption fatale, inévitable des facultés vitales, une cessation de jouissances, la perte des richesses que chacun, pendant sa vie, avait pu acquérir avec son intelligence, mais sans jamais entacher de la moindre souillure l'honneur rigide, l'honneur, c'est-à-dire ce que l'on entend et accepte par ce mot.
Brusquiaire de sentiments et de rêves, convaincu d'athéisme, fruste incarnation de l'honnête homme sans grandeur, sans magnanimité, pour prévenir une chute sa main ne se fût point tendue ; loin de les pallier, elle eût mis en reliefla vastitude des ruines. Aride géant d egoïsme, ses yeux broyés, exprimés, n'eussent pas réuni une larme devant des apothéoses de vertu, devant une irande déchéance. Contempteur implacable des évanouissements et des résurrections de l'âme, niant l'amour qui ne l'avait jamais hap'é, dont il ne soupçonuait pas les nuits et les soleils soudains, devait-il aimer un jour ? Appariteur morne, propagateur etpourvoyeur des sombres
fantômes du doute, interrupteur de sourires, humain glaçon, solitaire et immobile au milieu des volcans humains, échangeant, confondant leurs laves en une copulation douloureuse, Bernard trahirait-il le secret si bien gardé de sa pétrification ? Peut-être un jour nous sera-t-il donné de le révéler ; nous n'avons aujourd'hui qu'à relater son influence, ses actes et leurs conséquences dans la vie de Maurthal, ce qu'à son contact celui-ci perdit ou gagna. Finalement, égoïsme et probité, scepticisme et philanthropie théorique, tels étaient les saillants contrastes que l'on découvrait dans cette robuste individualité.
A leur première entrevue^ Claire et Sapy ressentirent l'un pour l'autre une méfiance extrême. Sapy, parce qu'il avait lu dans l'âme de la jeune fille des calculs et une insensibilité que l'amoureux Maurthal n'y pouvait deviner; Glaire, paice qu'elle sentit que Sapy jetterait sur l'effervescence d'Alpinien son analyse froide et sévère.
Il fut d'abord très sobre d'appréciations sur son compte, à elle se contenta
de dire à son bouillant ami : « Je no la connais pas encore. »
Les deux collaborateurs se mirent à l'œuvre sans retard: l'un, avec beaucoup d'ardeur; l'autre, avec un patient courage. Les difficultés étaient combattues pied à pied et vaincues ou tournées avec une habileté qu'expliquait l'alliance de deux natures possédant chacune les qualités des défauts de l'autre.
Maurthal semblait oublier ses souffrances et Sapy s'en applaudissait en silence, lorsqu'un matin, à l'aube, son ami, effaré, entra brusquement dans sa chambre:
— Qu'as-tu, Alpinien?
— Oh ! je suis perdu Ta main,
donne-moi ta main.
— Je ne devine pas
— Une catastrophe irréparable.
— Ta mère ?
— Ma mère... je n'y survivrais pas.
— Eh bien ! alors?
— Glaire!
— Ah!
— Quoi donc?
— Elle t'a quitté... je m'y attendais.
— Sapy, au nom du ciel, parle; sau^ rais-tu quelque chose ?
— Non, sur ma foi, si ce n'est que l'occasion, oh! je ne l'ai pas recherchée, de te dessiller les yeux est enfin venue. Je savais bien qu'elle viendrait. Elle me prouve que ta maîtresse n'a pas les ailes d'ange que tu lui attribues, mais bien des griffes de démon, dont plus d'une fois il m'a semblé distinguer les pointes. Je vais te faire une théorie sur les femmes de pérégrinations aventureuses, au vol incertain, et parmi lesquelles la tienne pourrait être classée.
— Elle, Glaire, tu la comparerais...
Oh! Sapy, apprends un secret que je n'ai confié a personne. Elle ne se nomme pas Glaire Davil, mais Glaire de Fervières. Ta souris, tout cela est tor long à raconter. Mais quand tu sauras... Écoute, je ne t'ai point caché que lorsque jel'aiobligéed'abandonner sa famille, c'était une enfant, une jeune fille s'ignorant elle-même. Ton infernal sourire glisse sur moi sans me pénétrer, je m'y connais assez pour savoir qu'elle ne mentait pas, qu'elle
— To —
ne pouvait mentir... Oh! mon Dieu!
— As-tu choi si ton caba non à Bicêtre?
— Et puis, Sapy, si tu l'avais vue le soir prier la Vierge, invoquer sa mère qui est au ciel...
— Quelle collection de bourdes et de cascades me débites-tu là?
— Tu es injuste, Bernard.
— Puisque tu as fini, je commence.
Étouffe tes burlesques sanglots afin de ne pas me faire déclamer une tirade inutile. C'est ça, je t'entends moins.
Veux-tu que je te parle des femmes, d'une tactique qui leur est habituelle?
Au premier rendez-vous d'amour, elles allégueront une indisposition organique, inhérente à leur nature; au second, elles vous diront, par exemple:
« Jene vousattendais plus, monsieur...
je me disposais à écrire une lettre à l'un de mes amis avec qui j'avais envie d'aller promener en voiture...' »
Chansons que tout cela!
11 kur faut un combat pour avoir uu vainqueur.
Elles n'ont garde démettre leurs menaces à exécution, et bientôt le nouvel
amant écrit leur lettre en baisers sur leurs joues et elles se prélassent dans ses bras avec une coquetterie, une morbidezza, on croirait vraiment les voir se pavaner au bois dans le coupé en question. Dès la troisième entrevue et surtout quand on vit maritalement avec l'une d'entre elles... eh oui! parbleu, comme toi, mon très-cher et
mademoiselle mademoiselle de
de Filières; commentas-tu dit?... Bref ne m'interromps pas, ie disais : dès la troisième entrevue, elles monteront et descendront tour à tour le sentier des confidences. Une Normande prétendra n'avoirjamaisbudecidre, probablement parce qu'elle aura brassé la pomme; la Berrichonne n'avoir jamais vu de moutons, parce qu'elle en aura gardé; la Gasconne
— Mais de quelles femmes parlestu donc, Sapy?
— De quelles femmes ! tiens, des femmes du demi-quart, du quart, du demi-monde et au-dessus s'il le faut, mais principalement au-dessous.
— Tu n'as jamais connu ma Glaire, alors ?
— Achète d"S lunettes, île* lorgnons, un microscope. Je reprends : les filles de la Garonne, disais-je, si empressées aux vendanges et à la moisson, affirmeront ne s'être jamais aperçues de la fertilité de leur pays. Les Parisiennes, mon cher, les Parisiennes ont une autre chanson : toutes assureut n'avoir eu qu'un amant, qu'elles ont aimé et connu si peu... si peu, que chacun de nous est accusé par elles à tour de rôle d'être l'initiateur, le véritable conquérant des dépouilles opimes. D'aucunes, et d'ordinaire ces fieffées gredines alîectant des poses mélancoliques, ajouteront appartenir à une famille honorable, noble... comme celle de Tervières, par exemple; ce nom deTervières, tu ne le trouveras, je t'en préviens, dans aucun armoriai.
Elles essaieront de vous persuader que vous avez mordu le premier à la pomme, tu sais, l'arbre de la science...
je ne veux pas aller plus loin, ta femme ayant été assez habile, pour te convaincre de ce détail.
— Sapy !
— Bien, très-bieu. Voici leur his-
toire, crois-moi ; elle est et sera éternellement la même, à n'en pas douter; c'est à jurer qu'elles se soût donné un mot d'ordre; ce mot d'ordre trahit cependant le bout de l'oreille : « Nous avons été, gémissent-elles, adulées, circonvenues, repoussées brutalement, sans ménagements et sans douceurs, nourrissant en nous-mêmes de vivants remords et des douleurs amères... »
Quelle plaisante comédie!... Ah! ah!
ah! j'ai envie de rire de tes larmes.
— Tout autre que toi, Bernard... oh!
Si tu n'étais pas mon ami.
— Vraiment ! Ecoute encore quelques secondes. Cette habitude de la prière chez ta maîtresse me fait songer que les femmes savent sepréparer des auxiliaires en tout milieu, que leurs yeux se dédoublent, se multiplient en effet Comme si chaque fragment de rétine ou de cristallin cherchait l'inspiration aux quatre points cardinaux.
— Quel malheur ! quel malheur! gémissait Maurthal en se tordant les mains.
— Quoi, la disparition de ta belle?
Allons donc! Quel bonheur, veux-tu
dire ! Te voila libre et fort. Au travail, mon ami, au travail ; c'est de lui et de lui seul que tu obtiendras ce que tu as si longtemps demandé à tes illusions Sur ce, je reprends mon somme interrompu. Adieu, viens ce soir à huit heures, adieu !
En disant ces mots, Sapy s'enfonça sous les couvertures, et quelques instants après il dormait profondément.
Pliant sous l'énergique volonté de son ami, Maurthal reprit la plume; un moment les enfants de sa pensée lui permirent de braver les bourreaux de son cœur, et Sapy, d'ailleurs, toujours implacable, raillait sans merci et présentait son visage d'une sérénité telle qu'Alpinien se demanda, malgré ses déchirantes angoisses, si Bernard n'avait pas, lui, surpris la vérité, bien avant qu'elle ne se fût si brusquement dévoilée...
C'était au mois de janvier, par une nuit humide et sifflante; assis autour d'une petite table, les deux amis faisaient les dernières retouches à un.
manuscrit. Maurthal, rêveur, grattait le papier machinalement, et tantôt son
oreille écoutait le fouet delà pluie dont les innombrables lanières frappaient les vitres de la croisée, et tantôt les crépitations de quelques rares mottes de charbon de terre se consumant dans la cheminée.Sapyl'étudiaitda coin de l'œil depuis quelques instants, et s'apprêtait à fondre avec véhémence sur les regrets et les tristesses dont il suivait l'impression sur ses traits, lorsqu'on heurta tout à coup à la porte de la chambre.
— Entrez, fit Bernard.
Glaire parut. Son pâle visage était bleui par le froid, elle portait haut la tête; dans ses yeux une honte mal déguisée, mais pas uue larme.
Maurthal allait bondir, un signe de Sapy le retint. Ce signe voulait dire : « Hier, tu m'as promis de l'accueillir par le mépris; sois un homme aujourd'hui. »
— C'est moi, Alpinien, dit Glaire, roide au milieu de la chambre.
— Bien, très-bien, répondit-il d'une voix que l'émotion faisait chevroter, assieds-toi...
— Il n'y a plus de chaises, fit Sapy. Maurthal ne dit mot; Claire lança à
Bernard un regard de vipère. Son amant subissait mille supplices,, mais il avait juré d'être fort, et il puisait dans son amour-propre, dans sa douleur même une pénible énergie. Quant à Sapy, il semblait indifférent.
Deux longues heures, la jeune femme resta là, debout, en face de ces deux hommes, sans recueillir une seule parole; l'un buvait ses pleurs, l'autre laissait voir son sourire, tout en feignant de le dissimuler.
— Je pars, je m'en vais, dit-elle enfin avec effort; adieu, Alpinien.
— Adieu, répondit celui-ci sans la regarder.
— Attendez, madame, ricana Sapy, son éternel caustique sourire à la bouche; je vais vous éclairer.
— Où va-t-elle, mon Dieu, où va-telle à cette heure? se disait Maurthal. Oh! je n'y tiens plus. Glaire ! Claire ! Glaire!
Sapy rentrait. Il affecta de ne pas remarquer le désordre de son ami.
— Et voilà comment, dit-il avec une certaine solennité, on doit punir les gueuses, le mépris...
— ssii fut interrompu par une voix dolente geignant dans le corridor de l'hôtel et demandant le cordon au concierge endormi.
— C'est elle, mon ami, s'écria Maurthal à la cinquième plainte.
— Bah! ce n'est que dans ton imagination que tu peux entendre sa voix.
Alpinien écouta.
— Bernard, je te disque c'est elle, reprit-il en heurtant violemment la table de son poing fermé; tu es sans pitié!
Sapy haussa les épaules et sortit.
— Eh bien ! me trompai-je? interrogea Maurthal quand il fut de retour.
— Ma foi, je l'ignore, le concierge tirait le cordon comme j'arrivais, et je n'ai pas vu.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !
Maurthal serrait son front à deux
mains.
Deuxjours après cette scène, Glaire écrivit une longue lettre à son amant; elle le suppliait de pardonner un oubli. Elle jurait qu'elle lui appartenait tout entière encore, n'ayant jamais appar-
tenu qu'à lui, à lui seul ; elle le jurait sur la tête de sa mère, et par ce serment, elle prouvait combien lui était connu le chemin qui menait au cœur d'Alpiûien. (Le culte que Claire aflectait d'avoir pour sa mère, avait été pour beaucoup dans le charme et l'entraînement de leurs amours ; c'en fut là, peut être, le lien le plus solide et le plus sympathique.) Elle ajoutait que sadouleurlui montrait l'étendue de son malheur; que si ce malheur étaitirréparable, elle n'y survivrait point; elle esp érait qu'il se laisserait Jléchir , elle ledemandaità Dieu par ses piières; elle savait qu'Alpinien l'aimait malgré sa faute : que son cœur avait des générosités saus restrictions ; qu'il aurait déjà daigné pardonner, s'il n'eûtété retenu par une fatale influence; elle n'accusait personne, mais n'ignorait point cependant de quel côté partait l'impulsion contraire à ses vœux; elle sentait que les larmes de l'un et de l'autre seraient l'absolution de leurs torts respectifs, et que leur amour épuré par Us souffrances n'en serait que plus vivace et plus brûlant
désormais. Enfin et ce moyen, elle le savait irrésistible ! elle lui demandait s'il aurait le courage d'abandonner aux insultes de tous cette jeune fille dont si longtemps il s'était fait le protecteur; qu'elle serait peut-être trop éprouvée pourque sa résolution de l'aimer toujours, même en dépit de son pardon, ne faiblît pas devant les funestes conseils de l'isolement, au milieu des tâtonnements de l'inexpérienceetdes angoissesdeson désespoir.
C'en était trop : la douloureuse fermeté que Maurthal devait aux sermons de Sapy fut vaincue. Il n'eut garde de parler de cette lettre, et dans un recueillement passionné, il s'écria:
— Je savais bien, moi, qu'elle ne pouvait m'oublier ainsi, qu'elle me reviendrait!
Sapy ne fut point dupe de la détermination prise par son ami, sans qu'il en eût été référé à ses avis ; mais il eut l'air de ne l'avoir point pénétrée etil rompit sans cesse devant les explications que Maurthal cherchait timidement à engager dans l'espoir d'amener l'approbation durésultat qu'il désirait. Décou--
ragé par l'insuccès de ses tentatives, harcelé parsesdésirs impatients, Aipinien se dit qu'il serait toujours temps d'aborder cette dificile question aussitôt qu'elle seraitdénouée, et que forcément alors Sapy, de plus facile composition, passerait outre. Il se rendit auprès de Glaire, la ramena chez lui, et encore chaud de ses baisers, mouillé de ses pleurs, surexcité par la convictiond'innocence que les uns et les autres avaient établie, Maurthal apprit à son ami la réconciliation qui s'était opérée.
— Je te connaissais faible, lui dit Sapy ; tu me le prouves une fois de plus.
— Une étourderie méritait-elle...
— Maurthal, noussommesamis, restons amis. Le veux-tu? Si oui, ne parlons plus de cette...
— Sapy!
— De ta femme, allons, je te l'accorde. Je ne veux point chicaner sur un mot.
— Cependant...
— Nous nous verrons comme par le passé ; je serai poli avec elle, très poli même, je t'assure. Tu ne saurais, cerne semble, exiger davantage.
Son pardon obtenu, tous les efforts de Claire tendirent vers un but unique, reconquérir dans le cœur de son amant toute son influence pour la tourner ensuite contre celui qui avait essayé de lui ravir celui qu'elle dominait si bien autrefois. On le voit, il y avait loin, bien loin déjà, de la jeunette timide dont Maurthal avait si longtemps respecté les pudeurs, à cette femme si prématurée dont les calculs savaient se voiler de la circonspection la plus patiente. Silesévéuements, modifiant ses combinaisons, en retardèrent les effets, loin de s'amoindrir, sa haine se retrempait au souvenir de ses humiliations, aux sources vives des vengeances.
A l'hôtel qu'habitait Maurthal vint loger une pauvre phthisique de vingt ans. C'était par l'intermédiaire de Malèsque Maurthall'avait jadis connue dans toute l'insolence de sa beauté. Il avait été poussé vers elle par un de ces désirs qui n'admettent pas d'obstacle, mais qui ne laissent pas de regrets s'ils sont satisfaits. La nature ardente d'Aipinien, les éclairs de ses
yeux, ses épouvantes sans cause et sans fin, sa diction tantôt embarrassée et sourde, tantôt éclatante comme une fanfare, séduisirent Julia, dont la manie, du reste, était de collectionner des originalités.
C'avait été du temps des expériences magnétiques de Maurlhal que naquit et mourut la fantaisie de Julia.
Glaire avait ignoré la trahison de son amant ; aussi ne fit-elle aucune difficulté pour donnera la phthisique.
aussitôt son installation à l'hôtel, des soins dont Maurthal la louait à toute heure. Ces témoignages de reconnaissance Jui parurent bientôt d'autant plus étranges qu'Ai pinien n'aimait guère s'entretenir du passé de la malade.
Grâce à quelques rayons de soleil et au régime très fortifiant qu'on lui fit adopter, elle parut se rétablir peu à peu.
Aimant Claire de toute la puissance de son âme, Maurthal l'avait trompée sans cesser de l'aimer. En revoyant Julia, son impressionnabilité, tyran absolu auquel il n'opposait qu'une résistance vaine, l'étieignit comme un
étau. Il sentit gronder en lui une lave bouillonnante dont il désespéra d'arrêter l'éruption. Dans les profondeurs de sa pensée fermenta l'audace d'assouvir un incompréhensible désir qui le poursuivait dans son sommeil... jusque dans les bras de sa maîtresse.
Julia revenait à la vie ; ses grands yeux retrouvaient leur éclat merveilleux, ses lèvres décolorées leur vermillon perdu.
Elle aimait faire entendre sa voix, autrefois puissante, dont les cordes usées possédaient encore des notes d'une sympathique amertume.
Accoudée sur son lit,, soutenue par Maarthal, elle soupirait une romance tirée du répertoire d'un chanteur des rues.
Cette romance, malgré les incorrections de la forme, la vulgarité des pensées et l'étrangeté du rhythme, empruntait un charmeirrésistibleà sa triste prophétie :