‹ Les martyrs ridiculesChapitre 3 sur 9 · LA FLEUR D'AUTOMNE · texte numérisé non relu

LA FLEUR D'AUTOMNE

Simple fleur à la frêle tige, Ton parfum suave est si doux, (£uo l'oiseau qui vers toi voltige Est heureux; nh ! j'en suis jaloux !

Toute flétrie

S'en va ma \ i' Sous le ciel si pur et si beau ; Car ici-bas ce que Dieu donne,

Ma fleur d'automne, Il lo reprend dans le tombeau !

A chaque lever de l'aurore, Plus belle je te vois fleurir, Demain te reverrai-je encore.' 0 mon Dieu, si j'allais mourir!

Toute flétrie

S'en va ma vie Sous le ciel si pur et si beau; Car ici-bas ce que Dieu donne,

Ma fleur d'automne, Il lo reprend daus le tombeau !

D'abord ce fut avec désintéressement que Maurthal se réjouit de la pénible résurrection. Ensuite, il chercha à se rappeler les commotions dont il avait été ébranlé au premier aspect de Julia. Enfin, au milieu de souvenirs

confus se dressa l'épouvantable idée de les retremper à leur source.

— Quels secrets inconnus, se disaitil, cette femme doit rapporterdes bords de la tombe ; quelles extases les voix mystérieuses de l'autre monde

doivent lui révéler ; quels transports excités en son âme quand elle flottait entre les hommes et Dieu ! Quelle saveur délicieuse en sa nouvelle virginité, quelles voluptés, à la cueillir, quelle ivresse à la savourer.

Résister, Maurthal l'essaya ; mais ses résistances, ses scrupules s'affaiblissaient lacb.ement.Sapy, qui voyait ses agitations et s'en gaussait sous cape, Sapy, qui reçut ses confidences, se contenta de répondre par un éclat de rire.

— Tu es fou, lui dit-il; tu prends toujours des grains de sable pour des montagnes et la goutte d'eau pour des océans. Prends Julia, c'est au mieux ; n'aie garde seulement d'occasionner une rechute, et c'est peut-être ce qu'il y a à redouter... Bah! que vais-je te chanter là ; tu finirais par me donner des scrupules dedévote à moi aussi !

Maurthal n'hésita plus.

Quels obstacles pouvait opposer une femme dont les seuls regrets venaient du culte abandonné de l'orgie, de l'impuissance de son corps on ruine ?

D'ailleurs il est un fait depuis longtemps étudié et constaté: chez les phthisiques se développent d'insurmontables appétits, d'effrayantes ardeurs. Où il croyait rencontrer des palpitations imprévues, comme autrefois, comme toujours, Maurthal ne trouva que les désillusions et la honte de ses indomptables rages.

L'amélioration qui s'était produite dans la santé de Julia n'était "que la dernière protestation de la vie; les défaillances reparurent et avec elles les crachements de sang qui la rejetaient sur sa couche, sans souffle etglacée par les approches de la mort. Conscience bourrelée, Maurthal s'accusait en silence du retour du mal; il pénétrait tremblant dans la chambre de l'agonisante, et là son œil examinait ce corps étique, anguleux, que pour la dernière fois peut être il avait vu se raidir dans les convulsions et le délire des sens.

Avide d'entendre une bouche humaine détruire ses frayeurs et l'absoudre :

— C'est moi qui l'ai tuée, disait-il à Sapy.

— Peuh! criminel imaginaire, riposta celui-ci. De quoi t'accuses-tu, pour avoir payé une redevance inespérée, un tribut sur lequel on n'avait plus le droit de compter.

Glaire n'avait pas abdiqué son rôle de garde malade. D'une jalouse vigilance, elle travaillait au chevet de Julia, partageant ses projets et ses rêves.

— Ne craignez pas, mignonne, disaitelle ;auxbeaux jours nous irons voir la campagne et les grands bois ; vos forces seront entièrement revenues. Je sais ramer, nous irons sur l'eau. Nous aurons un chalet, le grand air, le silence.

Et Julia de la remercier par un vague sourire où hésitait un rayon d'espoir.

Les deux jeunes femmes, l'une par reconnaissance et pour étouffer les cris de sa conscience, l'autre par un singulier calcul d'où la pitié n'était peut-être pas tout à fait bannie, ne voulurent point vivre séparées. La

première ne supportait point qu'une main autre que la main de Glaire lui présentât la nourriture inventée par ses tristes caprices : la seconde, pour ne pas quitter cette chambre où déjà planait la mort, trouvait des prétextes que son amant ne pouvait ne pas admettre. Il était cependant venu à son esprit que Claire puisait ses infatigables vigilances dans un sentiment absolument étranger à la générosité.

Par prudence, Maurthal séjournaauprès d'elles, détournant les conversations qui eussent mis sa maîtresse sur les traces de la vérité, et Julia dans la nécessité d'en faire l'aveu.

Ce secret, qu'il eût désiré enfouir dans les profondeurs de l'oubli, fut divulgué.

Un soir qu'il rentrait harassé de longues courses, il en eut le pressentiment. Glaire n'était point chez lui:

«Elle est auprès de Julia, se dit-il»; et il s'empressa de l'y rejoindre. Quand il parut, Glaire l'enveloppa d'un regard indéfinissable. D'une pâleur livide, les yeux rougis par des larmes qui coulaient lentement sur son visage, les

mains tremblantes, Julia semblait implorer un pardon.

— Vous vous trouvez mieux? demanda-t-il.

— Oh '.bien mieux, répondit elle en échangeant avec Glaire un coup d'œil qui donna desfrissons à son amant.

— Elle sait tout !. .

Maurthal ne se trompait pas.

Sans oser se l'avouer à elle-même, et malgré les vivants tableaux que dessinait sa pensée vagabonde, des avertissements instinctifs disaient à la malade que chaque minute écoulée la rapprochait de la tombe. Emporter dans l'éternité les regrets du crime qu'elle avait commis en outrageant les devoirs les plus sacrés, 'plier plus longtemps sous un si lourd fardeau.,, elle n'avait pu s'y résigner.

— 0 Claire, je ne t'eusse point cru aussi bonne, aussi dévouée. Comment m'acquitterai-jede lavette contractée envers toi? Ecoute, si ju meurs et que Dieu me pardonne, je le prierai de veiller sur toi...

Et puis, après un moment de silen-* ce, Julia ajouta :

— Aimes- tu Maurthal?

— Saus doute, pourquoi cette question?

— Et t'aime-t-il, lui?

— I) ne m'ajamais trompée, fit Claire en examinant en dessous la physionomie de la phthisique.

— En es-tu bien sûre?

— Oui.

— Le seul homme que j'aie aimée, moi, m'a trahi.... mais ce n'est pas à lui que j'en ai voulu.

— Ah! et à qui donc?

— A la femme qu'il me préféra.

— Tu étais injuste.

— Elle était mon amie.

— Puisqu'elle était ton amie, elle eut tort, mais

— Elle vint me demander pardon, qu'aurais-tu fait à ma place?

— Je l'aurais embrassée.

— Et lui?

— Lui ! s'il m'avait témoigné de ses regrets, de son repentir, eh bien....

— Eh bien?

— J'eusse tout oublié.

— Tu es un noble cœur loi ; mais Glaire, j'ai été coupable envers toi,

bien coupable, me pardonneras tu, dis, si je te fais l'aveu, oh! un aveu bien

terrible

En disant ces mots Julia joignit ses mains et les tendit suppliantes.

— Toi, m'avoir offensée, oh. ! non, je ne le crois pas.

Et Claire ayant pris dans ses mains la tête de la malade, la baisa à plusieurs reprises avec transport. Ce transport félin était l'effort suprême tenu en réserve pour arracher ce secret si bien perdu dans les replis du cœur qu'elle sondait vainement depuis plus d'un mois. Julia étaitfemme,elleaussi; néanmoins elle ne surprit point le moindre indice d'astuce et de faux attendrissement.

— Laisse-moi pleurer, ces larmes sont douces, elles me font du bien, laisse-moi pleurer...

— 0 Julia !.

— J'ai peur.

— Peur, de quoi ?

— De toi.

— Ne dis pas cela. Ne vois-tu pas que ta douleur me fait du mal ? Je souffre.

Après avoir laissé le temps à celle qu'elle abusait, de voir deux larmes maigres apparaître et se liger au coin de sa paupière, Glaire cacha son visage entre ses mains.

— Ecoute-moi, viens tout près de moi approche, plus prèsencore, Maurthal..

— Maurthal ?

— ... a été mon amant !

— Enfin ! se dit Claire, puis donnant à sa voix la plus lente et la plus douce des intonations :

— Y a-t-il longtemps?

- Six mois.

— Ah! » Et après un moment de silence elle ajouta:

— Quel est tou crime, tu ne me connaissais pas alors.

C'estvrai... mais...

— Ne crains rien, achève,.. .je ne lui en parlerai jamais.

— Je ne sais comment te dire...

— Voyez-vous cette peureuse, lit Claire, en entremêlant savamment l'émotion et la câlinerie.

— Ecoute. ..mais avant, tourne la tète ne me regardepas Je.n'oserai sans cela.

MAHTVKr> RIDICULES, I. 4

— Je ne te vois point, parle.

— Mon Dieu, pardonnez-moi!., je me suis donnée à Alpinien depuis que je te connais.

— Vrai, dit Glaire en faisant un violent effort pour arrêter les sifflements de sa gorge, depuis que tu habites près de nous?

— Oui, voici huit jours.

Si la pécheresse repentante avait vu l'expression d'implacable haine qui se peignit tout à coup sur les traits de la maîtressedeMaurthal, detoutes les forces de son âme sans doute elle eût regretté cette confession. Mais l'empire de Glaire sur elle-même était si puissant qu'après un léger tremblement nerveux, bientôt comprimé, sesyeux se fixèrent sans flammes sur les yeux de Julia.

C'est à ce moment même qu'Alpinien arrivait. A sa vue, comme malgré elle les lèvres de sa maîtresse balbutièrent ces mots : « il y a huit jours, il y a huit jours ! »

Dès qu'ils furent seuls, Glaire se couvrit du plus impénétrable masque ; son impassibilité déjoua les investigations de son amant; par ses baisers et

ses caresses, elle provoqua baisers et caresses et sut si bien saper ses craintes qu'Alpinien crutnavoirécouté et entendu que le tumulte de sa conscience et les chimériques boulever* sements de son imagination. Le lendemain, elle redoubla de zèle et de sollicitudes envers Julia, mais des symptômes précurseurs de la suprême crise s'annoncèrent avecun tel caractère de gravité qu'elle dut les signaler à Maurthal ; il courut en toute hâte chez le médecinetl'entraînapresque de vive force auprès de la malade. L'homme de l'art branla la tète en silence et se retira quelques minutes après en affirmant qu'il n'y avait plus rien à faire sinon continuer les dernières prescriptions.

Forcé dans ses derniers retranchements :

— Mon ministère est désormais inutile ! déclara-t-il.

— Est-elle donc perdue saus retour?

s'écria Maurthal.

— Dieu est grand, réponditle..

tique docteur avec un soujà#^^i;séu4s peut aider la science !

Cette phrase sacramentelle' thMEC/

puissance humaine, obligéeà serejeter dans les espérances divines, apprit au questionneur qu'il n'était plus possible de reculer l'heure où s'opère la mystérieuse séparatiou de l'âme 'et du corps.

11 s'en allait chancelant, éperdu, répétant à tous ceux qu'il connaissait la déclaration du docteur, et il interrogeait leurs émotions et leurs regards pour se convaincre qu'ils en acceptaient le pronostic.

La chambre de la mourante se remplissait d'amis ou de curieux qui, ne pénétrant pas les arcanes de ce drame intime, étaient frappés d'admiration par la douleur d'Alpinien, le dévouement de sa maîtresse et la résignation de Julia.

Parmi eux se trouvait un homme que Maurthal chérissait avec toutes les sympathies que l'on éprouve pour les grandes intelligences frappées d'imbécillité, pourles grands cœurs foudroyés ou pliant sous le faix des misères humaines. Tout ce que l'on savait de lui, c'est que malgré sa tête ravagée, ses yeux éteints, le désordre de sa mise, l'incertitude de ses allures, il

n'avait pas dépassé l'extrême limite de la jeunesse. OnYiisait qu'il avait été officier dans le génie, et que n'étant pas encore rayé des cadres de l'armée, il touchait la demi-solde accordée pour disponibilité ou retrait provisoire d'emploi. Chacun racontait sur son compte des traits d'une audace telle qu'on était obligé de se demander s'ils n'avaient pas été accomplisavec le désir de trouver la mort. D'aucuns, par exemple, affirmaient qu'en Grimée l'officier du génie avaitl'habitudede se hisser matin et soir sur lacrête des épaulements les plus avancés, en avant des batteries, et que là, immobile, en dépit des feux croisés et de la mitraille, ses yeux interrogeant l'horizon du côté de la France, il semblait invoquer une image chère. Après la campagne, il était revenu dans sa patrie. Son amour de la solitude, ses boutades misanthropiques devinrent l'objet des préoccupations e des discours de tous ; plusieurs fcist on l'entendit prononcer dans l'ivresse qu'il demandait aux alcools les plus corrosifs des parole s incohérentes où revenaient périodiquement ces excla-

mations : trahi, ma femme, mon enfant.., Vinf âme... son sang... amour, vengeance. Les chirurgiens du corps, ayant déclaré qu'il était en proie au clelirium tremens, il reçut un congé temporaire.

Cet homme se nommait Fatier.

Lafplupart dujtemps accroupi devant une table du Café Bavarois, fumant une grosse pipe de racine ou buvant une effroyable quantité d'absinthe, il n'était connu que sous le surnom Pipàbs.

Ce sobriquet résumant et indiquant les habitudes qui l'absorbaient, était dû à l'ingéniosité des louslics du quartier.

Fatier et Julia s'étaient vus dans un autre monde, mais personne, Claire elle-même qui avait surpris quelques regards discrets, recousu quelques phrases entrecoupées, n'obtint les moindres renseignements à ce sujet. Depuis qu'il avait serré sa main, Fatier s'attachait aux pas de Maurthal avec une obstination que celui-ci n'osait pas contrarier; en outre, Fatiern'était pas d'un commerce difficile, et n'eussent été quelques digressions inintelligibles,

ses conversations étonnaient par une lucidité et une profondeur qui le faisaient écouter avec un recueillement triste et doux. Si l'on favorisait l'animation de sa parole, si l'on n'arrêtait pas le cours et les développements de sa pensée, surexcité par les fièvres latentes qui le minaient, il s'élançait dans les régions de la métaphysique et c'étaientde longs récits devisions, des révélations mystérieuses; parfois il s'interrompait tout à coup, et inquiet, effaré, interrogeant les uns et les autres, il s'écriait : Qu'avez-vous entendu ?

qu'ai-je dit?...

— Laissez-moi, disait-il souvent en touchant alternativement du doigt son cœur et son front; laissez-moi, vos remontrances ne portent pas, ne peuvent porter: ceci tuera cela, parce qu'autrement cela tuerait ceci !

Dans ce cri poignant, revêtu d'une bizarre formule, Maurthal crut découvrir un secret que non-seulement >1 voulut respecter, mais dont au contraire il s'appliqua à arrêter les débordements.

Tous les hommes intelligents, vieux ou jeunes, témoius des tumultueuses tempêtes qui ballotaient Fatier et qui, sans doute, l'emporteraient un jour, éprouvèrent pour lui une pitié qu ils ne cherchèrent, poiut à déguiser. Ce sentiment prenait sa source, chez les vieillards, dans le souvenir des orages passés ; chez les jeunes hommes, dans la prescience de ceux qu'ils auraient à subir. »

Deux êtres assistaient insensibles aux convulsions de cette agonie intime:

Glaire et Sapy !

Sapy disait à Maurthal : « J'jguore pourquoi tu te complais à applaudir aux jérémiades de ton fou : à ta place, depuis longtemps, je l'aurais mis à la porte. »

Glaire, au contraire, si Fatier laissait écoulerquelques jours sans leur rendre visite, disait à son amant : « Que devient Fatier? on ne le voit plus, va le chercher, il nous fera rire. »

Entre ces deux natures sèches, où la sève généreuse ne circulait plus, où elle n'avait jamais circulé peut-être, Alpinien se sentait comme étouffé. Ses

expansions étaient comprimées par la crainte de paraître ridicule aux yeux de son ami, stupide aux yeux de sa maîtresse. Il se contentait de plaindre au fond de son âme le malheureux Fatier, et de lui donner en cachette ses consolations et ses étreintes. Les sympathies de celui qu'il encourageait et ranimait ainsi, se traduisaient par des attitudes et des protestations extravagantes; Glaire et Sapy s'en moquaient ouvertement; Maurthal en pleurait dans l'ombre.

La maladie de Julia ne ralentissait pas ses dévorants progrès. Elle s'éteignait peu à peu ; de violentes secousses, dernières résistances de la vie, son corps n'en était plus agité... dans ses yeux, plus de lueurs; plus de volonté dans son esprit. Elleétaitplongée dans un assoupissement, qui n'est ni la vie ni la mort.

Fatier et Maurthal s'entretenaient, un matin, de l'immortalité de l'âme, lorsque Glaire, qui était allée porter une potion calmante à la malade, rentra.

— Venez, dit-elle, Julia se meurt!

Il est des événements depuis longtemps attendus, des catastrophes depuis longtemps prévues, et cependant quand l'heure du dénouement retentit, on croit apprendre la fatale nouvelle, on croit entendre le premier, non, le dernier glas de l'agonie.

A l'appel de Glaire, Maurthal et Fatier s'élancèrent vers la chambre de la moribonde; ils s'arrêtèrent tous les deux, tremblants, sur le seuil ; la même pensée les agitait : peut-être elle est morte !

— Je vais entrer la première, puisque vous n'osez pas, dit Glaire qui les avait suivis.

Et la maîtresse d'Alpinien, l'index étendu vers le lit de mort : « Voyez ! elle râle. »

Les deux hommes s'approchèrent alors et regardèrent. Une mousse sanglante bordait la bouche et les narines de Julia; sa respiration rauque était entrecoupée de hoquets et d'affreux sifflements; ses yeux tournoyaient dans l'orbite dilaté.

— Un prêtre... s'il en est temps encore, dit Maurthal d'une voix sourde;

pardonnez-moi, raonDieu, de n'y avoir pas songé plus tôt!

— Un prêtre, oui, oui, répéta Fatier.

Glaire les entraîna sur le carré :

« Un prêtre ! pourquoi faire ? demandât-elle. Julia n'en veut point; elle me l'a dit cent fois.

— 11 le faut! ditMaurthal.

— 11 le faut! dit Fatier.

La voix de son amant était si impérative, si énergique, que la jeune femme courba le front.

Bientôt elle ajouta : « Mais... mais il faut prévenir Julia ; qui la préviendra? »

— Toi.

— Moi ! mais...

— Je le veux !

Claire rentra silencieusement dans la chambre mortuaire dont elle referma la porte sur elle.

— Ami Fatier, reprit Maurthal, je cours, je vole, attendez, restez chez moi... peut-être aurons-nous besoin de vous.

— Faites de moi ce que bon vous semblera, je vous appartiens.

D'un bond Alpinien Maurthal fut à l'église voisine :

— Un prêtre, un prêtre ?demanda-t-il.

Le bedeau le renvoya au sacristain

le sacristain à la chapelle, le préposé de la chapelle à la fabrique.

— Voilà de l'eau bénite, monsieur, nasilla uq bedeau subalterne en présentant le goupillon à Maurthal.

— Mais c'est un prêtre, vous dis-je, un prêtre qu'il me faut et à l'instant !

Sa voix éveillait les échos des som^ bres voûtes.

— Voici monsieur le curé, parlezlui ; répondit le bedeau.

Attiré par le bruit, un vieux prêtre s'avançait; dès qu'il connut son désir, il amena Maurthal dans la sacristie et désignantun jeune ecclésiastique blond et pâle :

— Adressez-vous à l'abbé Mignet.

Le temps s'envolait rapide; Alpinien

frémissait de toutes ces longueurs, de toutes ces formalités.

— Quelle est l'adresse? demanda le vicaire.

Maurthal la donna.

— C'est bien, monsieur, reprit lé vicaire en écrivant l'adresse sur un petit carnet aux fermoirs de nacre, en

— îoy —

tout point semblable à ceux dont on se sert dans les bals du grand monde...

on ira dans la journée.

— Mais, monsieur, il ne serait plus temps, la malade expire, venez sur l'heure.

— Cependant...

— Au nom du Ciel, ne perdez pas une minute, venez.

— Mais, monsieur...

— Je vous dis qu'une femme expire; votre devoir, le Dieu que vous représentez ici-bas vous commande de vous rendre auprès d'elle sur-le-champ.

Le vicaire appela un enfant de chœur:

— Allez chercher les huiles, fit-il.

Puis, s'adressant de nouveau au solliciteur : « Monsieur, on va se rendreimmédiatementà l'adressequevous avez donnée. »-

Sapy entrait chez Maurthal comme celui-ci arrivait de l'église.

— Quel est ce remue-ménage ? question ua-t-il.

— Julia se meurt, on va lui donner l'extrème-onction.

— C'est toi qui a imaginé ce dénouement... il est drôle.

— Silence, Sapy... Oses-tu donc railler devant la mort?

— Adieu, je me sauve,

— Tu ne veux donc pas assister à ses derniers moments?

— - Je n'ai pas le temps, morbleu? A propos... j'allais oublier: donne-moi mon Balzac; j'en ai besoin pour terminer ma pièce du Gymmase. Au fait, si la comédie que tu as charpentée devait être lestement jouée... j'attendrai s! je pourrais en utiliser les détails.

— Sapy, tu me fais frémir ! s'écria Maurthal épouvanté.

Après la sortie de son amant, Claire nettoya la chambre d'agonie, avec un bruyant empressement, disposa les chaises et les meubles, épousseta la cheminée, fit tenir les rideaux grands ouverts.

En présence de la mort, elle avait l'étrange privilège de conserver toute sa lucidité, toutlecalmedeses pensées.

Une idée ingénieuse traversa son esprit.

S'étant approchée du lit de Julia, et penchée sur elle :

— M'entends-tu, Julia, m'entends-tu?

L'agonisante ouvrit péniblement les yeux...

— Oui, que me veux-tu?

— - Rien, mon amie,., sinon te dire que nous allons recevoir une visite.

— Une visite, ah !

— Oui.

— Qui?

— Oh ! quelqu'un qui te veut du bien, te le jure.

— Qu'il vienne.

— Regarde-le.

Un crucifix d'ivoire était placé bien en vue, sur la commode.

Claire avait fait le ménage.

On eût dit que ce crucifix exerçait un rayonnement fascinateur, tant les yeux de la malade s'y attachèrent avec une navrante fixité. Dans son regard on lisait un hébétement anxieux, une stupéfaction folle ; puis l'intelligence sembla y revenir peu à peu. D'un effort immense elle se dressa sur son séant ; puis, ses yeux errèrent du crucifix à Glaire, de Glaire au crucifix...

Et celle-ci, la main étendue vers la croix, semblait le messager de la mort chargé d'annoncer la dernière

heure. Comme si les mains de Julia eussent voulu écarterune épouvantable vision, elles s'agitèrent dans le vide avec une indicible expression d'horreur...

Glaire ne bougeait pas... Son silence avait quelque chose d'impie... un je ne sais quoi de fatal et de triomphant.

— Je vais donc mourir, demanda Julia d'une voix éteinte.

Et, dernier tribut payé à la vie, un torrent de larmes se répandit sur son visage. Glaire n'eut pas un pleur à répandre, une consolation à offrir. Déjà son silence de marbre avait fait sécher les larmes de la moribonde : déjà sur les traits de Julia ravagés par l'agonie se mêlait la contraction de la peur.

Maurthal parut.

— Le prêtre arrive, dit-il tout bas.

— Il était temps !

Soudain, Fatier se présenta, et dit en se signant:

— Le prêtre est là! le prêtre est là ! A l'aspect du ministre de Dieu, Julia

ne put comprimer des tressaillements convulsifs; mais bientôt larésignation se peignit sur son visage, et elle écouta...

La paroledivine, onctueuse et sainte, trouva le chemin de son cœur ; et quand les bras du prêtre se levèrent pour absoudre, une espérance sans bornes illumina son visage.

— Mes frères, vous pouvez maintenait venir auprès de moi, et joindre vos prières à celles de votre sœur et aux miennes pour le repos de son âme, dit le ministre du Christ.

Claire, Maurthal, Fatier et Sapy entrèrent découverts et silencieux.

Pendant les préparatifs solennels du saint sacrifice, pendant la consécration du mystérieux holocauste, ni trouble, ni crainte ne se manifestèrent sur les traits de Julia. Le prêtre commença la prière des agonisants, la sombre litanie de la mort.

— Amen! répondait la moribonde en se signant avec l'enthousiasme de la foi.

— Amen! disait Maurthal à genoux et frappant de son front les carreaux de la mansarde.

— Amen! répétait Fatier prosterné, en tendant des bras frémissants vers le ciel.

Glaire et Sapy gardaient le silence et l'immobilité; Glaire, au chevet du lit, les bras croisés sur la poitrine, la bouche tordue par son impitoyable sourire, semblait suivre curieusement les impressions de la moribonde; Sapy, le menton appuyé sur sa main droite, froid, dédaigneux, d'un mouvement comprimé, presque imperceptible, faisait mouvoir ses épaules. Une fois, Maurthal leva les yeux vers lui, et il entendit tomber de ses lèvres ce cri du sceptique et de l'athée : Comédie!

comédie !!

Au même moment, Fatier délirant, les yeux enflammés d'une simple exaltation,s'écriait: « L'âme monteau ciel., je la vois... elle est blanche et pure; un ange la soutient... J'entends la musique... Oh! que c'est beau!... un trône... la musique... le trône... et l'àme monte, monte... monte!

Et sur ces mots, Fatier roula épuisé au pied du lit funèbre.

Julia n'entendait plus, on la crut morte ! Elle rouvritles yeux cependant et murmura doucement, bien doucement : Hermance ! Hermance /C'était

le nom de sa sœur, impudique comme elle l'avait été, et qui, peut-être, à cette heure râlait sous les baisers du vice comme sa sœur râlait sous les baisers de la mort.

N'était-ce point Dieu qui avait permis que la mort retardât son étreinte pour que tous entendissent la protestation du sang, -le suprême pardon :

« Hermance... je lui pardonne... »

Alors, dans la rue, sous les fenêtres de la chambre mortuaire, il se passa quelque chose d'horrible.

Un orgue de barbarie disait les notes d'ua air désordonné, trivial :

Ohé ! les petits agneaux! et les notes venaient expirer comme des soupirs à l'oreille de la moribonde... Encore une fois, elle put entendre cet air qui l'avait tant de fois entraînée dans les tourbillons de la danse, cet air qui avait accompagné les élans de sa vie spasmodique, et qui venait la poursuivre jusque dans les bras de la mort.

— Hermance !... je lui pardonne.

Julia n'était plus.

Tous avaient vu s'envoler le dernier

souffle, tous, s'interrompre la dernière convulsion, et tous, cependant, rivés au sol, n'osaient faire un seul pas vers le lit où naguère était une âme, où n'était plus qu'un cadavre.

Pâle, insensé, hors de lui, le premier, Alpinien s'avança,

— J'ai cru voir se remuer les lèvres, dit-il; un miroir !

Claire le prévint.

— Inutile, dit-elle; et ses mains .soulevant les draps, parcoururent le cadavre encore chaud avec une étrange curiosité et s'y reposèrent longuement.

Enfin, se retournant vers son amant effaré :

— Le cœur ne bat plus, fit-elle.

Ceci fut dit d'une voix sèche et haineuse.

•— L'acte a été un peu long. Adieu, mon vieux.

Et Sapy sortit en jetant un regard d'indifférence surla morte et de mépris sur Pipabs, qui pleurait en prononçant des mots inconnus.

IlappartenaitàMaurthal d'accomplir les formalités légales exigées pour l'inhumation et la levée du corps ; par

lui lurent prévenus de l'heure du convoi quelques rares amis de la défunte; par lui fut achetée la petite croix de bois noire qui, fichée en terre sur la fosse commune, recevrait le numéro administratif. Après avoir refoulé ses émotions, dompté son abattement, appelé à lui le calme indispensable à l'accomplissement de ces pénibles dispositions, il surveilla l'achat des cierges funéraires, des immortelles, dernier et vain souvenir offert à ceux qui nous quittent pour toujours et que nous oublions bientôt; il se résigna même à choisir le bois qui devait abriter les dépouilles mortelles, et de ses mains tremblantes, il prit les dimen-' sions du cercueil.

Oh ! si jamais il osa maudire la pauvreté, ce fut ce jour où elle imposa des calculs et des combinaisons pécuniaires à son esprit absorbé par les douleurs d'une séparation éternelle.

Sa tâche terminée, il regagnait sa demeure, exténué par les efforts qu'elle avait exigés et entretenus. A sa porte s'arrêtait un élégantcoupé. Une femme jeune, puissanteetbelle, endescendit :

— M. Maurthal? demanda-t-elle au concierge.

— C'est moi, madame. Que désirezvous?

La jeune femme ne répondit point; mais se'penchant sur l'épaule du jeune homme, les seins soulevés par un souffle précipité : « Oh ! ma pauvre Julia, fit-elle, je ne te verrai plus ! »

— Êtes-vous sa sœur Hermance?

— Hélas! monsieur...

Alpinien la conduisit dans sa chambre ; Claire chantonnait en travaillant.

— Madame est la sœur de Julia, dit-il.

— Croyez, madame, à mon éternelle reconnaissance; je sais combien vous aimiez ma sœur. On m'a parlé de votre zèle infatigable, de votre dévouement.

Je suis bien malheureuse !

En disant ces mots, Hermance leva ses yeux, des yeux secs, des yeux sans Jarmes ; les regards des deux jeunes femmes se rencontrèrent, et quelque chose comme un sourire passa sur les lèvres de Glaire.

— Je voudrais bien voir ma sœur, reprit Hermance d'un ton dolent après

quelques instants de silence. Si vous vouliez m'accompagner, monsieur; seule, je n'oserai jamais!

Maurthalpritsoncœuràdeux mains.

Depuis la veille il n'avait point pénétré dans la chambre mortuaire; une frayeur secrète lui en interdisait l'accès. En frôlait-il le seuil, le sang battait ses tempes; il avait peur que le cadavre accusateur surgît devant lui et lui demandât compte de sa profanation anticipée.

Il avait peur d'entendre une voix, étrange lui crier : <c C'est moi, moi cette femme que hier encore tu couvrais de baisers; me reconnais-tu, sacrilège; oserais-tu m'enlacer encore? »

— Ecartez les rideaux, fit Herrnancè quand ils furent près du lit de mort'; et son col se tendait, et dans son attitude se révélaient la curiosité et l'effroi.

Maurthal obéit en retournant la tête, les draps dessinaient la silhouette rigide du corps, et leurs plis raides tombaient brusquement, comme sur un bloc de marbre.

— Elle me regarde..,

Et après avoir entendu ce cri d'angoisse, Maurthal n'eut que le temps de recevoir la visiteuse dans ses mains frémissantes.

Par un inconcevable oubli, ou par ce que Dieu l'avait ainsi voulu, les yeux de Julia étaient grands ouverts et immobiles, ils semblaient opiniâtrement s'attacher sur un point fixe. Ces yeux, Hermance n'aurait-elle pas dû les fermer au dernier soupir de sa sœur?

Ces yeux, Hermance n'aurait-elle pas dû les baiser quand ils eurent perdu leurs derniers rayons? Us paraissaient le lui dire et l'accuser, et cette fille eut peur! Alpinien appela Glaire de toutes ses forces et se précipita au dehors.

Quand il revint avec des sels, les deux jeunes femmes causaient tranquillement.

— C'est quelquechose debien hideux qu'un mort, fit Hermance.

Ce quelque chose de bien hideux frappa Maurthal en pleine poitrine.

« La mort est donc bien sinistre, pensa-t-il, pour que les nôtres osent ainsi l'apprécier. »

Alors s'engagea une conversation saccadée, entremêlée de soupirs, de sanglots et de remarques douloureuses.

Hermance en détourna le cours avec adresse, comme pour répondre à une demande de Glaire, s'informantdu prix delà peluchedesonmanteau; dedigressions en digressions, de chute en chute la sueur de la morte parla de ses amauts, de leur nombre, des qualités qui les distinguaient, de leurposilion sociale, de leur barbe, des nuances de leurs cheveux, de leur taille, deleur fortune, de la couleur de leurs yeux. Le dernier était peintre; au Salon, il venait d'exposer quelques toiles qui avaient attiré les applaudissements de l'empereur et des hommes de la cour. Maurthai s'enquit du nom, s'excusant de son indiscrétion, mais l'expliquant par ce fait que la notoriété publique devait le lui avoir appris et que lui-même, artiste naissant, devait connaître un artiste éclos. Hermance dit nom et prénoms ; Alpinien ne put réprimer un mouvement de surprise. L'homme qu'on lui désignait était un barbouilleur bourgeois, à la façon de Pierre Grassou. 11

l'avait vu plusieurs, fois dans les cercles, et toujours il s'était écarté de lui avec une antipathie d'autant plus vive qu'elle était justifiée par la suffisance à toute épreuve de ce lauréat, une verve lourde et pâle comme sa palette, un besoin de sotte admiration de luimême qu'il cherchait constamment à satisfaire en attirant l'attention par la sonorité de sa voix et la bouffonne solennité du geste.

— Vous connaissez donc V***'? demanda Hermance.

— Peu, répondit sèchement Maurthal.

— 11 est cependant célèbre, et de plus bien beau garçon, riche.

Glaire prêtait une oreille avide à cette conversation et son œil s'allumait devant les tableaux d'une vie qu'Hermance exposait avec une vanité et une complaisance extrêmes.

Ses vêtements en laine, de modeste ouvrière, elle les comparait à la robe de soie, au riche manteau de la lorette et son amant crut deviner qu'elle se posait cette question:

— Pourquoi, moi aussi, ne brille-

rais-je point au feu des lustres. Des appartements, un coupé? cette li lie les a bien, pourquoi ne les aurais-je pas?

Maurthal voulut scruter plus avant les agitations de sa maîtresse, mais déjà Glaire avait repris son œil atone, illisible.

Tout à coup deux heures sonnèrent à la pendule.

— Oh, mon Dieu, quelle heure est-il donc, fit Hermance, j'avais pris rendez-vous pour une heure et demie, mon amant attend le coupé, il devait être à deux heures chez le comte Molmoff. Deux heures, comme le temps a passé, c'est toujours ainsi quand on parle des plaisirs du monde.

Elle s'arrêta court, Maurthal la regardait avec colère et ce regard lui remit en mémoire le motif de sa présence chez lui. Voulaut donner un correctif à ses paroles : À vous qui avez été les derniers et les plus sincères amis de ma sœur, toute ma reconnaissance...

— Je ne mets jamais la reconnaissance de personne à l'épreuve, interrompit Maurthal en se levant.

— Ne m'en veuillez point, monsieur, si je n'ai pu fermer les yeux de ma chère Julia, Dieu m'est témoin...

Hermance n'acheva pas, et ses larmes jaillirent ; loin de détruire la fâcheuse impression de ses discours sur l'esprit d'Aipinien, la courtisane produisit un contraste hideux.

— Je n'ai pas été adroite, ouf, comme j'ai mal posé ! se disait-elle en descendant l'escalier et en essuyant ses larmes.

Le lendemain, une heure avant la cérémonie, les invités arrivaient chez Maurthal ; ses amis lui pressaient les mains en silence et il recueillait des approbations de sa conduite, approbations sincères, il est vrai, mais impuissantes à étouffer la voix de sa conscience, et sa conscience lui disait:

— Tu es le complice de la mort !

Les indifférents, les femmes surtout,

étudiaient la physionomie de Glaire.

Chacun se plaisait à mettre en relief sa force dame, son dévouement. On examinait ses traits de marbre, on cherchait à découvrir les traces de l'abat-

tement et des fatigues qu'elle avait supportées, mais les investigations n'amenant pas le moindre résultat, en désespoir de cause, tous se disaient:

« l'âme de cette jeuDe fille est vigoureusement trempée. »

Lorsque Fatier se présenta, des murmures de pitié s'élevèrent, des chuchotements rompirent le silencerecueilli qui régnait dans l'appartement :

— C'est le fou ! dit-on.

Le désordre de son visage, sa voix altérée, ses yeux hagards, sa démarche chancelante excitaient la commisération générale; mais après avoir échangé un regard avec Maurthal, Fatier s'assit à l'écart, sans s'inquiéter de la curiosité qu'il faisait naître ou sans réellement la remarquer, tant l'absorbaient ses désolations.

Bientôt l'on entendit des pas précipités; c'étaient des alléesetdes venues; un bruit indéfinissable, puis, dans l'escalier, d'étranges piétinements et des voix qui disaient ;

— Par ici, par là... doucement... un peu de côté... tous ensemble maintenant... encore un effort, tirez à vous !

Et contre les murs se produisaient des chocs et des cahotements inégaux.

— Quel est ce bruit? interrogea Fatier.

— On monte la bière, répondit Glaire lentement.

Un frémissement rapide circula dans toutes les veines; plus d'un front fut envahi par la pâleur; plus d'un cœur sentit ses battements se précipiter ou se ralentir. Mais, quand parut une femme, couverte de haillons sordides, les cheveux gris et rares, aux mains crochues comme les griffés d'un acci" pitre, chacun se dit avec terreur :

« qu'est-ce ? que veut-elle ? »

Cette femme, préposée à la garde des cadavres, pendant le temps exigé parla loi pour l'entier accomplissement des dispositions funèbres, s'approcha de Glaire et lui dit quelques mots à voix basse.

— Alpinien, s'écria la maîtresse de Maurthal devant la foule attentive, veux-tu m'aidera plier le corps? Les personnes chargées de ce soin prétendent qu'elles ne le peuvent, parce qu'on a trop attendu.

Maurthal frissonna des pieds à la tête : « Je ne pourrais jamais, dit-il d'une voix sourde. »

— Qui donc aura assez de courage pour rendre ce dernier service à Julia ? reprit Glaire en promenant ses longs regards sur la foule.

Tous gardaient le silence, et, mou»

vement d'horreur irrépressible, chacun recula d'un pas... !

— Dépêchez, fit Glaire, le corbillard arrive.

— Je vous suis, madame, dit enfin un jeune homme aux longs cheveux noirs, à l'œil intrépide.

— Merci, Tulmont, s'écria Maurthal en lui serrant la main.

Tulmont était un graveur de ses amis.

— Venez 1

Claire se dirigea vers la porte de la chambre.

Tous les rangs s'ouvrirent. On s'écartait de leur passage comme si ce jeune homme et cette jeune femme allaient commettre un crime; à leur retour, Tulmont était pâle, il se soutenait à peine; Glaire marchait la tète

haute; impassible, elle s'approcha d'Alpinien.

— Quel courage, ma pauvre Claire.

— Du courage, il a fallu en avoir beaucoup en effet, ça sentait si mauvais !

Puis, se croisant les bras, les yeux fixés sur les yeux de sou amant et de manière à n'être entendue que de lui seul, elle lui dit ces mots: « Je suis maintenant sure que ta Julia ne reviendra pas.. »

Maurthal frissonna.

— Ecoute, entends-tu? reprit Glaire.

Des coups de marteau retentissaient

simultanément sur le cercueil et dans le cœur de Maurthal.

— Que veux-tu dire... ? fit-il à sa maîtresse, eu joignant les mains.

— Moi ?... rien.

Et ensuite élevant sa voix qui sembla trembler d'émotion : « Hélas !

c'en est fait, nous ne reverrons plus notre pauvre amie ! »

Eu ce moment éclatèrent, dans la rue, les psaumes liturgiques, le chant solennel du De profunclis !

Gomme le cortège allait ne mettre

en marche, arriva le coupé d'Hermance. Recouverte de vêtements de deuil, longs et luxueux, elle put voir de derrière les panneaux de sa voiture, hisser le cercueil de sa sœur sur le corbillard du pauvre et défiler la suite peu nombreuse qui l'escortait, dans le coupé, la demoiselle n'était pas seule; un monsieur, jeune encore, bâillait d'ennui à ses côtés.

— Albert, voilà madame Maurthal, descends, offre-lui unejpl a ce dans notre voiture.

— Est-ce donc bien utile ? nous allons être si serrés...

— Va donc, mon chat, va, je t'en'prie ! Le jeune homme descendit et revint

aussitôt avec Glaire qui prit place à côté d'eux.

En tête du convoi, immédiatement après la morte, venaient Maurthal et Pipabs ; tous deux, découverts, recueillis, les yeux à terre ils écoutaient parler en leur àme les voix éteintes du passéetles voix inquiètes de l'avenir.

Sapy rejoignit la sépulture avant l'arrivée à l'église.

— Je ne comptais pas sur toi, dit Alpinien.

— C'est vrai, répondit Sapy, je ne devais pas venir, mais, et après réflexion, comme je n'avais rien de mieux à faire, je n'ai pas voulu me priver de cette distraction. Oh, oh !

comme tu es bouleversé, mon cher.

Voyons, du calme, et avant tout du mépris pource faux attirail de larmes.

Si je pouvais me courroucer contre l'hypocrisie, si je ne préférais marcher sur mon indignation que d'en faire retentir les éclats, j'avoue que j'aurais une belle occasion, la plus belle dont puisse me régaler la tartufferie humaine. Alice, tu sais, cette amied'enfance de Julia qui remplissait hier ta chambre de cris et de sanglots...

— Alice, interrompit Maurthal, elle doit bien cruellement souffrir pour n'être pas venue.

— Oh ! bien cruellement, elle a froid !

— Froid... qu'est-ce à dire....

— Je te le douce en dix, en cent...

en mille.

— lai —

— iJjs-moi vite.

— Joséphine, la grosse rousse, ta voisine, que je rencontre à l'instant et qui devait l'éveiller une heure avant la cérémonie. ..

— Achève.

— Joséphine s'est acquittée de sa commission...

— Après ? je ne vois rien là.

— Minute ! unpetitmoment. Avantde verser le cidre, il faut le faire mousser, que diahle! Alice était au lit couchée avec son amant: « C'est toi, Joséphine? a-t-elledit. »« Oui, moi-même, lève-toi, il est temps. » « Oh non, il fait froid, hien froid; puis mon petit Bébé ne veut pas que j'aille au cimetière, il prétend que je m'enrhumerais. N'estce-pas, Bébé ? Cette pauvre Julia...

je la plains bien.. »

— Profanation ! s'écria Maurthal.

— Pouah! ditFatier.

— Et vous avez des larmes, poursuivit Sapy, des larmes encore, des larmes toujours. Devrais-je passer pour fou auprès de tous ces fous qui nous entourent, je veux rire, moi, à gorge déployée... Mais j'y pense, Alpinien, avec

qui donc ta femme est-elle dans ce coupé?

— Avec la sœur de Julia.

— Vraiment! Et son amant, sans doute? Encore un beau sujet de morale ! Glaire paraît se trouver trèsbien ainsi carrossée. Toutà l'heure, en me regardant passer, elle avait l'air de dire: « J'étais née pour avoir équipage et valets, ne trouvez-vous pas, monsieur Sapy? *

Surleseuilde l'église, un prêtée reçut le corps, et l'office fut dit dans une petite chapelle située derrière le maître-autel. Dans une chapelle attenante se célébrait un mariage. Les rires ici, les larmes là; d'un côté les sombres parures de la mort, de l'autre les séductions et les brillants attraits de la vie. Séparés par l'éternité, dans la même enceinte, sous le même dôme, le cadavre roidi, déjà mordu par le ver, d'une jeune fille, et le corps souple, lascif, léché par le premier baiser des passions, palpitant de désirs, d'une autre jeune fille. Et le prêtre qui consacrait la vie avait une onction douce'et'pénétrante, et presquejoyeuse ;

et le ministre qui bénissait la mort avait le geste plus ample, plus solennel. Pourquoi? Même jusque dans le temple de Dieu, ne se glissait-il pas une pensée mondaine ?Et ceshommes, quoique délégués du Tout-Puissant, n'autorisaient-ils pas, par leurs attitudes, l'attachement aux choses périssables de la terre? ne donnaientils pas l'exemple de l'horreur pour la mort qui ouvre'cependant les portes de la vraie vie, et qui nous dote des éternelles béatitudes?

— Gomment veux-tu que je croie à ton Dieu et aux hommes? dit Sapy à Maurthal;je ne vois ici que des visages de convention. Jusqu'au morne cheval du corbillard, qui, délivré de sa martingale, piailerait gaiement si on l'attelait au char nuptial.

— Vous êtes bien jeune, interrompit Fatier. pour vous improviser apôtre de désillusions et de découragements.

Prenez garde que les unes et les autres ne vous apparaissent d'autant plus cruels que vous les aurez d'autant plus bravés.

Sapy regarda Pipabs d'un œil étonné,

puis il murmura à l'oreille de Maur thaï:

— Ton fou aurait-il des moments de lucidité?

— Peut-être ! répondit gravement son ami.

Après la messe mortuaire, le convoi s'achemina lentement vers sa dernière demeure.

— Je ne vois plus le coupé, dit Sapy qui avait jeté ses regards en arrière.

Alpinien se retourna.

— C'est infâme! fit-il.

— Que veux-tu, mon cher, le rôle de Julia est fini, Hermance continue le sien. La mort a recueilli les baisers que la première avait peut-être projeté de donner; la vie force la seconde à distribuer les siens, au hasard, sans trêve.

— Tu es inexorable, Sapy.

— Je suis juste tout simplement, et comme je n'ai foi qu'en ma conscience, il faut bien que j'écoute et transmette ses jugements.

Quand de l'asile des vivants on eut pénétré dans le champ des morts, ces

longues allées désertes, ce lugubre silence troublé par le gémissement des saules et des cyprès, succédant au bruyant tumulte de la rue, amenèrent Maurtbal à un recueillement qui bientôt le domina tout entier.

— Qu'est-ce que la vie, se disait-il, sinon une vaine etmonotone agitation, et l'homme devrait-il l'aimer d'un amour si avaricieux? Que ceux qui possèdent des richesses inépuisables frémissent quand sonne l'heure fatale et s'attachent avec rage aux biens d'oùilsonttirétoutes leurs jouissances, toutes leurs satisfactions, c'est bien, c'est acceptable, c'est admissible, je l'accorde ! Mais le pauvre, lui, au contraire, devrait s'en aller sans regret dans cet autre monde où les inégalités s'effacent et disparaissent, dans ce royaume de justice où, puissants ou faibles, n'entrent que ceux qui ont aimé leurs frères comme eux-mêmes.

Point! Quand la mort se dresse en ?a masure, le pauvre, lui aussi, tressaille et regrette cette terre qu'il a fécondée de ses mains, nourrie de ses lueurs, où tous ses pas ont été marqués

par de nouvelles larmes, par des souffrances nouvelles. Tout serait-il donc ici?... Sous cette enveloppe humaine n'est-il donc rien?... Le néant! Oh.!

ce serait affreux, le néant ! ! !

— Que veux-tu donc trouver quand nous ne sommes plus? interrompit Sapy, fatigué du long monologue que son copain pensait haut.

— La récompense de nos bonnes actions, la punition de nos crimes.

— Tarare ! Chacun trouve sa punition ou sa récompense sur la terre.

— Où est la punition du méchant gorgé de richesses?

— Quelquefois dans ses malheurs domestiques ; dans sa conscience toujours.

— S'il n'a pas de conscience?

— Ils mentent ceux qui prétendent n'en pas avoir.

— Mais l'enfant qui vient de naître et qui succombe sans avoir connu le bien, sans avoir connu le mal, passera-t-il comme il est venu, sans douleur et sans plaisir? Quel est son rôle ici-bas?

— Changement de complainte ! Il est

un instrument de vengeance ou de rémunération.

— Un instrument de qui ?

— De nous-mêmes, tiens, parbleu!

— Sa passivité serait une injustice qu'on lui inflige etqu'il n'a pas méritée, puisqu'il ne peut être responsable de la vie qu'on lui donne, de la mort qui l'emporte.

— Traité de philosophie religieuse par Alpinien Maurthal ! Je te promets un four. D'après Bernard Sapy, ton contradicteur, i'enfant n'existe que lorsqu'il sent en lui naître sa conscience ; il aura seulement alors la perception duhjen et du mal, et dès qu'elle se sera révélée par cette faculté, l'enfant subira la loi générale.

Le cortège était arrivé devant la fosse commune ; les fossoyeurs descendirent la bière, la placèrent sur une ligne délimiée i>ar une corde fixée à deux poteaux par ses extrémités. Dans ce lieu-là le vieillard reposait à côté de l'enfant, la femme pauvre dormait à côté de la courtisane emportée dans tout l'éclat de ses triomphes.

La première passait d'une couche rabo-

teuse dans un lit raboteux ; la seconde quittait un lit de satin pour la terre froide et nue.

— Maurthal, vois cette fosse, dit Sapy pendant que la terre roulait sur la caisse avec un bruit que l'on n'oublie pas ; qui reçoit-elle? Des pauvres, toujours des pauvres. Pas plus que dans la vie l'égalité ne règne ici. Le prêtre est-il venu jeter son eau bénite et cbantonner ses patenôtres sur cette tombe banale? Non! Il n'était point payé, et son religieux enthousiasme et ses afflictions austères, personne ne lésa pu admirer qu'au prix de quelques chiffons de Garât. L'égalité!...

Allons donc, rêveur obstiné, de quoi vas-tu donc t'aviser? Je t'accorde qu'au-dessus de nos fronts il y ait tout autre chose que des nuages et des planètes, qu'il y ait un autre monde, pour parler comme tous ! Oh ! Croismoi, comme ici oa y reconnaît des castes, et la hiérarchie y est aussi bien constituée que sur cette boule ; et d'abord, si ton Dieu n'e qu'un poids, qu'une mesure, il devrait nous gratifier d'un spécimen de son intégrité.

Pourquoi, même sur la terre ne donnerait-il pas comme preuve à ses élus un avant-goût des célestes récompenses ? En donnant un os à un chien, lu lui fais comprendre que tu peux lui en donner d'autres, de même de nous ; si Dieu veut que nous goûtions à la tartine que son vicaire le pape est chargé de prôner, pourquoi ne pas nous allécher, nousaff'riander, en permettant que nous y placions, par aventure, doucement les dents.

— • Grâce, Sapy, pourquoi voudraistu m'enlever ces espérances aui me soutiennent, la foi où se puisent toutes les inspirations, sans laquelle n'est point de vraie grandeur, ne sont pas de vrais triomphes, cette foi...

— Ami Maurthal, j'ai eu tort de mettre une telle question sur le tapis. J'aurais dû me rappeler qu'à hout de raisons, tu mejouerais une fantaisiesur ta chanterelle favorite : la foi ! En voilà une invention de banquiste!

Veux-tu que je te la définisse ? C'est le dédommagement offert àceux qui n'ont rien par ceux qui ne veulent rien céder. Donne dans le panneau si tu veux;

— liJ --

moi je suis absolument de l'avis du fabuliste :

Un bon tiens vaut, dit-on, mieux que deux tu l'auras.

A l'ombre je préfère la proie. Voilà mes principes, et je les mets en action... Avoue que si tu m'imitais, tu te trouverais à l'abri des raffales, des bourrasques, du vent, de la pluie, du mauvais temps entin, et qu'aujourd'hui bien des gens derant qui tu soulèves respectueusement ton chapeau s'empresseraient, faquins obséquieux, de mettre du sable et du gazon aux endroits où tu poses les pieds.

— Foinde l'adulation, foin des richesses !

— Bon ! en voilà bien d'un autre, à présent; mais si ton désintéressement, si ton humilité sont sincères, pourquoi combattre, pourquoi poursuivre la renommée qui miroite près de tes yeux, loin de ta main? Tu souris. Ignores-tu donc que la gloire est comme le papillon ? L'une et l'autre ne voltigent qu'autour desflambaux, près des foyers étincelants. Que ne brises-tu ta plume

■ — Ui —

à lout jamais, e'. mieux vaudrait n« plus tarder, si tu renonces d'ores et déjà à caresser c^tte courtisane dorée qui force toutes les portes, renverse toutes les vertus, qui fait que l'on chante, que l'on adule les vices... Mais jem'aperçois, ajouta Bernard Sapy.que mon long sermon a charmé la longueur et les ennuis du trajet. Nous sommes de retour, et la corvée est finie. Corvée... Je parle pour toi, Maurthal, car pour moi, je suis allé à ceconvoi aussi froidement que je fusse allé à un bal. Etudier les mensonges ici ou là, n'estce point toujours une étude, et pour ceux qui aiment l'étude, un plaisir?

Adieu. Chasse ta morosité, éteins ces effervescences qui ne te harcèlent que parce que que tu leur donnes pâture- Le bonheur ne gît point dans le désor. dre des sens, ni dans la course désordonnée des pensées ; il se trouve bien plutôt, et tu peux l'y rencontrer, dans une philosophie douce et réglée.

Sois honnête avant toute chose; ne prodigue point tes baisers, encore moins tes larmes ; ne presse la main des gens que lorsque tu les connaîtras ;

dans l'infortune sois uniformément calme, plus calme encore dans lesplaisirs. Je disais bonheur, tout à l'heure; je me reprends ; c'est un mot impropre et qualifiant un état dans lequel on ne se trouve jamais. En un mot, c'est la paix qu'il faut ambitionner. Voilà la vraie sagesse, mon très cher; le secret de mon égoïsme s'est dévoilé... Que t'en semble? Ma religion doit-elle céder le pas à la tienne ?

— Si je ne me trompe, ô Sapy, tu m'engages à laisser mon cœur se pétrifier, à vivre pour et par mes intérêts, à leur élever un temple, à m'entourer d'indifférence et d'insensibilité, n'ayant pas à ton exemple, une larme pour les catastrophes, me riant des infortunes d'autrui, les préparant Aiême pour dégager la route, eh bien, tu ne saurais me convaincre. Tu vis au nord, moi au sud ; tu regardes en bas, je regarde en haut ; ta force vient de tes dédains, l'amour anime la mienne. Ta sagesse est un mensonge [froid et ennuyeux; ta religion orgueilleuse et personnelle; la mienne humble et charitable. Tu agis en philosophe, je veux

me conduire en chrétien. Tu t'aimes toi-même, moi j'aime les autres.

L'égoïsme, tel est ton culte. Le mien, c'est la fraternité.

— Ah, ah, ah !

— Tu ris?

— Pauvre fou !

— Triste sage !

— Adieu, saint Chrysostôme.

— Adieu, Socrate.

S'étant pressé la main, ils se séparèrent.

Comme Alpinien regagnait son domicile, sa discussion avec Sapy lui revint en mémoire.

— Il vaut en effet mieux que moi, se disait-il; du moins se conduit-il avec la logique de ses convictions, tandis que je laisse mon âme s'éparpiller à tous les vents du hasard. Ses besoins, ses désirs, Sapy puise en lui-même la force de les dominer, et mes ardeurs, mes enthousiasmes fortuits reçoivent un nouvel excitant de ma toi vague, indéfinie, qui me pousse à affronter tous les orages.

Ainsi s'accusait Maurthal, mais ses pensées, ses appréciations s'évanoui-

— lurent à la vue du lieu où venait de se dénouer pour lui un acte de ce long drame qui avait commencé avec sa vie et dont il appréhendait le dénouement.

Toutes ses terreurs le saisirent à nouveau; il allait donc se trouver seul maintenant en face de sa maîtresse; ses amis, attirés par la curiosité ou la pitié que leur inspiraient les souffrances de Julia, ses amis ne viendraient que rarement, bien rarements'enquérir de ses rêves et de ses travaux. Il s'était habitué à cette circulation incessante, à ces soupirs qui correspondaient aux siens, à ces milles conversations dont sa chambre, autrefois un sanctuaire, était devenue le théâtre, et il avait horreur de la régulière tranquillité qui leur succéderait, horreur de l'isolement, horreur de la solitude avec ses inspirations moroses; puis, daus le tête-à-tête intime, que répondrait-il à sa maîtresse? Avouerait-il ses relations avec Julia, le funeste retour qu'elles avaient engendré. Sinon, quel stratagème, quelle duplicité continue emploierait-il, et Glaire, d'ailleurs, n'en était-elle pas déjà instruite par

celle qu'il venait d'accompagner au champ du repos ? Que signifiaient ces paroles qu'elle lui avait dites avant la sépulture, d'une voix concentrée et menaçante : « Je suis sûre maintenant que ta Julia ne reviendra point » ?

Quelles étaient les résolu tions de vengeance accueillies par sa maîtresse; qu'elle nouvelle catastrophe planait sur sa tète ? Un abandon... il ne se croyait ni l'énergie, ni la volonté d y survivre. Lé culte des tendres souvenirs, sa puissance magnétique disparue et qu'il pouvait peut-être reconquérir, le pain de la misera qu'ils avaient partagé, le calice d'amertume qu'ensemble ils avaient épuisé, le sentier ardu, difficile, qu'ils avaient sillonné de concert, c'étaient là les iniissolubles anneaux de la chaîne rivant à son présent son passé et son avenir. Et cependant il entendait retentir dans les intimes profondeurs de son être ce cri déchirant : « Tôt ou tard, cette chaîne sera rompue ! »

Telles étaient les réflexions d'Alpinien Maurthal, tel était son trouble, telles les incertitudes dont il était

agité, en montant l'escalier à présent si paisible de son hôtel. La porte de sa chambre était entr'ouverte, et au dedans, c'étaient comme un bruit de voix, des chuchotements difficilement comprimés. Quoique la curiosité ne constituât point un travers de son caractère, il prêta l'oreille et chercha à distingupr le sens des paroles et ceux qui les prononçaient.

A la sortie de l'église, Hermance prétextant ses fatigues et de ne pouvoir supporter le choc des émotions que solliciteraient les minutieux et terribles détails de l'enterrement de sa sœur, avait manifesté le désir de se retirer. Son amant s'empressa d'adhérer à une propositiondontl'accomplissement, pensait-il in petto, mettrait un terme à ses bâillements et à la démangeaison de ses lèvres friandes d'un cigare.

— Fais-moi conduire, lui dit Hermance, chez madame Maurthal; là, j'attendrai la fin de la cérémonie.

Dès qu'elles furent seules, les deux jeunes femmes se débarrassèrent au plus vite du deuil de leurs physiono-

mies; Hermance donna l'exemple; Claire l'imita. Elles s'étaient depuis longtemps devinées, le premier regard avait suffi pour qu'elles se connussent. La lorette avait découvert que la grisette chasserait avant peu sur les terres communes, etla grisette avait imaginé que la lorette après l'avoir édiliéa sur un monde qu'elle brûlait de connaître, lui servirait de guide, mieux, d'introductrice ou de truchement, si elle-même se décidait à l'explorer.

— Voyons, cartes sur table et pas de blagues, avait dit Hermance à la suite d'une conversation, où chacune d'elles ayant essayé de lire dans le co?urde l'autre, avait complètement réussi, ne me cachez pas vos pensées.... votre intention n'est-ce pas, est de quitter Maurthal?

— Pas encore, riposta Glaire.

— Pas encore? c'est-à-dire demain, si ce n'est aujourd'hui.

— Je ne sais, je veux attendre.

— Attendre ? Ah ! j'y suis ; attendre que vous soyez flétrie par la misère, épuisée, exténuée par les privations !

Si vous me croyez, n'hésitez pas.

D'ailleurs, pourquoi différer au lendemain ce qui peut se faire la veille ? Le moment n'est pas toujours opportun, les occasions ne sont pas toujours favorables, et j'en ai les mains pleines en ce moment. N'hésitez pas ; plus tard vous regretteriez vos indécisioas, et alors, dame ! il ne serait plus temps Oh! certes vous êtes gentille; vous avez des qualités, votre taille est bien faite, vos yeux valent des mille et des cent...

mais ce n'est pas tout, vous manquez d'éducation en touspoints. L'éducation, ma chérie... ah!... il faut plus d'un jour pour la faire. Rouler et fumer une cigarette ! Tenez, j'ai mis six mois pour m'habituer à faire sortir la fumée par le nez. Voyez !

Et Hermance, le corps élégamment cambré, dans une pose savanteet voluptueuse, la tête à demi-renversée en arrière, les lèvres souriantes, s'entoura d'un nuage odoriférant et azuré. D'un œil dont elle ne pouvait éteindre les lueurs, Claire dardait ses regards envieux sur cette jeune femme que des fréquentations impures avaient

initiée à cette tactique de boudoir.

Elle se pencha sur la lorette comme pour mieux voir la fumée du Maryland se jouant aux narines.

— Qu'avez-vous là, reprit Hermance tout à coup, qu'avez-vous là !

Glaire porla les mains à sa gorge.

— Ne vous cachez pas ainsi. Serait-ce une mouche? voyons, eh oui, vraiment.

Mais ma petite, pourquoi chercher la fortune, vous la portez sur vous ; une mouche, un signe à la gorge, c'est la Californie. Elleest belle, elle est ravissante, n'ayez pas peur.

L'o3il d'Hermance s'était illuminé d'étranges éclairs ; sa main avait arraché plutôt qu'écarté la collerette de la maîtressedeMaurthal etsa mainerrait, s'égarait. Claire avait baissé le front devant les regards qui la troublaient.

Elle était craintive ; elle se sentait timide, gauche, pleine de pudeur, elle qui restait impassible sous les convoitises chercheuses de son amant.

Maurthal aux écoutes n'entendait plus.

11 était étrangement oppressé.

Il ne savait pourquoi, mais il frissonnait.

Maurthal écouta encore.

On parlait enfin!

— Pour dominer, vois-tu ma petite, il faut être coquette, partout et toujours. Avoir du luxe n'est pas tout; au contraire, il faut savoir le déguiser, et ce n'est encore là que Va, b, c, d, de la diplomatie... On trouve des hommes qui sont entraînés par un rien, parce qu'une femme a des yeux noirs ou bleus, des cheveux blonds ou bruns ; j'en ai connu qui raffolaient des rouges ; parce qu'une robe est plus ou moins décolletée, les bas plus ou moins à jour; ces hommes-là, ceux qui aiment le linge en un mot, sont presque tous jeunes et parconséquent sans carrosse et sans meubles... mais il en est d'autres, et ce n'est que de ceux-là que nous devons, que tu dois principalement t'occuper, il en est d'autres qui résistent aux séductions de la mode, que l'on n'enchaîoe que par l'originalité spéciale que l'on saitdonner à son costume ou à ses allures. Tu as eu des soins et de l'amitié pour ma sœur,

ma pauvre sœur !... elle a été bien belle, mais bien niaise! je serai bonne pour toi ; je t'apprendrai à boire, à manger, à rire, à dormir même, si tu ne connais pas encore les attrayantes séductions du sommeil... J'étudie, moi ; j'étudie tous les jours, nous étudierons ensemble; l'émulation, les rivalités rendront nos progrès plus rapides. Ça te va-t-il ?... Touche-là!

Et la sœur de Julia tendit sa main où, depuis de longsjours, le travail ne mettait plus de callosités ni de déchirures.

— Nous verrons, fit Claire rêveuse; nous verrons plus tard !

— Vraiment!... tu me ferais rire...

tu regrettes peut-être l'empire que tu exerces sur ton passé... Ne nie pas, je m'en suis aperçue ; mais cet empire exercé sur tous les hommes que tu v:rras à tes pieds, balayant tes tapis de leurs genoux, couvrant tes mains de leurs baisers, aux éclairs devi ngt flambeaux, à la détonation du Champagne...

tout cela ne vaut-il pas ce pouvoir ignoré, cetce obscure autocratie, qui se heurtent aux angles de cette froide

et misérable mansarde? Et ce trône étincelant que je t'offre, le dois-tu repousser pour ce fauteuil boiteux où s'accroupit tajeuuesse?

— Hermance !

— Quoi?

— Le revers de la médaille?

— Pauvre petite, va. Que les hommes qui rampent devant nous se redressent et s'en targuent... quand nous ne sommes plus là ; à leur aise, je le veux bien, mais sous nos yeux, jamais !

Nous mépriser?... si tu les connaissais, tu saurais qu'ils n'en ont pas le droit !

Surexcitée, éblouie par le miroir d'alouette qu'Hermance faisait scintiller à ses yeux, Glaire multiplia ses demandes et ses objections, auxquelles la lorette répondit par des ironies et des sarcasmes.

— Oli ! metslamainau plat, — disaitelle, et tu ne voudras plus te passer de son assaisonnement.

Malgré ses désirs, malgré la tension de ses facultés, Maurtbal, aux aguets, n'entendait que des paroles sans suite, des mots dont il ne pouvait établir la corrélation, c'étaient des lambeaux de

phrases qu'il s'épuisait vainement à coordonner. Les voix disaient : Misère, richesses, domination, froid, faim, Champagne, soie, velours, guenilles ; leur bourdonnementconfus frappait les oivilles d'Alpinien, qui, sueur au front mains crispées, s'efforçait de chasser le trouble qui l'étreignait... N'y pouvant plus tenirenfin, ilentra brusquement dans la chambre. A. sa vue, Hermance laissa échapper un cri de surprise, et une légère rougeur monta à son front ; mais Claire se retournant paisiblement vers son amant, lui dit de sa voix la plus naturelle:

— C'est toi, mon chéri ! tout est donc fini maintenant; viens m'enbrasser, mon pauvre ami !

Claire pensait:

— Quand je le voudrai, je serai plus forte que cette femme ; elle a changé de visage, et moi, je suis restée impassible.

— Comment pourrai-je jamais m'acquitter envers vous, M. Maurthal, de mon immerse dette de reconnaissance?

reprit la lorette après un moment de silence; je suis désolée que mon

courage ait été vaincu par ma douleur; mes forces m'eussent trahie, je le sentais. Ah ! je sais bien que j'aurais dû me faire violence, accompagner ma sœur jusqu'à sa dernière demeure, Oh ! mon Dieu dites-moi. M. Alpinien, que ma conduite n'est pas coupable; vous ne m'accusez pas... dites, je vous en prie...

Maurthal fixait son regard sur Hermance, il cherchait à lire sur ses traits la sincérité des regrets qu'elle affichait. Mais si rapide que fut son examen, la jeune femme eut le temps d'appeler à son aide deux grosses larmes qui tombèrent lentement de ses cils sur un fin mouchoir de batiste.

— Bien, joué, très bien pensait Glaire attentive, il faudra qu'elle m'apprenne aussi ce secret; elle pleure à ravir.

— A 'revoir, M. Maurthal, reprit la sœur de Julia, après quelques nouveaux sanglots et quelques doléances nouvelles, couronnées par un profond soupir, adieu, Glaire; à revoir, mes bons amis.

Ses mains jetées en avant rencontré-

rent la main d'Alpinien et celle de sa maîtresse.

— Me suis-je trompé? se dit-il cette femme est émue, sa mam a frémi dans la mienne.

— A bientôt... fit Glaire.

Sa voix eutune accentuation étrange, que Hermance traduisit ainsi :

— J'ai compris l'avis que ta main m'a donné, je me souviendrai.

Les yeux des deux jeunes femmes échangèrent comme un dernier sourire d'intelligence.

— D'où te vient, demanda Maurthal après le départ de l'impure, cette subite amitié pour Hermance?

— C'est une bonne fille, reponditelle.

En face de Claire, seule désormais, l'existence d'Alpinen reprit son antérieure monotonie; il cherchait à rallumer en elle cet amour dont il conservait toujours l'étincelle,en lui. L'isolement, la presque absolue claustration dans lesquels ils vivaient, la lui rendait plus chère. Il ne pouvait s'accoutumer à l'idée d'une séparation, même lointaine, et cependant retentis-

saient sans répit ni trêve à ses oreilles, les paroles de sa maîtresse, le jour de l'enterrement de Julia. Ses pressentiments le lançaient-ils sur la trace de la vérité, aussitôt de s'accuser de folie et de condamner les aberrations de sa pensée qui charriait des périls fictifs en son esprit. Malheureux rêveur, il avait besoin d'aimer quelqu'un ou quelque chose ; ses enthousiasmes manquaient-ils d'aliments, il se repliait en lui-même et cherchait à ses côtés un autel où il pût célébrer ses sacrifices. Glaire feignait de ne pas apercevoir les larmes soudaines dont s'emplissaient ses yeux; d'un mot elle arrêtait ses extases et ses épanouissements fortuits; d'un mot, elle le rejetait dans ses insatiables inquiétudes.

En vain, voulut-il revenir au travail comme à un moyen qui jadis lui avait donné quelques heures de repos; en lui. grondait bien encore le torrent des idées, mais entre Ta conception et l'exécution s'élevait une barrière infranchissable.

— Bah, bah ! un homme peut ce qu'il veut, gourmandait Sapy. Tu ne

feras jamais rien, si tu n'invoques la volonté. Par elle seule...

— Mais je veux avec toutes les forces démon âme.

— Il faut vouloir avec le calme de sa pensée.

Et Sapy, voyant un obstacle barrer la carrière que voulait fournir Maurthal, le questionnait, le sondait, flairait les machinations dressées dans l'ombre et répondait à ses protestations de sécurité et d'indépendance par des hum! hum! dubitatifs.

FIN DE PREMIER \TII.l ME

Asnïères. — Imp. louis boyf.r et C", ~, rue du Bois.

Page 1