‹ Les martyrs ridiculesChapitre 8 sur 9 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Une douleur renail pour une évanouie;

Quand un chagrin s'éteint, c'est qu'un autre est éclos;

La vie est une ronce aux pleurs épanouie.

Dansmapoitrinc sombre, ainsi qu'en un champ clos,

Trois braves cavaliers, à mon être incarnes

Se disputent mon être, et sous leurs coups de hache

Ma nature gémit; mais sur ces acharnes

Mes plaintes ont l'effet dus trompes, des timbales,

Qui soùlcnl de leurs sons le plus morne soldat,

Et le jettent joyeux sous la grêle des balles,

Lui versant dans le cœur la rago du combat.

Le premier combattant, le plus beau, — c'est le monde

C'est le monde joyeux, souriante effigie! Qui devant ma jeunesse entr'ouvre à deux battants 1 c clos de l'avenir, clos tout plein de magie, Ou mes jours glorieux surgissent éclatants, lueiïjjle lointain ' beau ciel peuplé d'étoiles ! C'est Je monde bruyant avec ses passions,

Ses beaux amours voilés, ses laids amours sans voiles Ses mille voluptés, ses prostitutions !

C'est le monde et ses bals, ses nuits, ses jeux, ses

femmes, Ses fêtes, ses chevaux, ses banquets somptueux; Où le simple est abject, les malheureux, infâmes ! Où qui jouit le plus est le plus vertueux! Le moude et ses cités vastes, resplendissantes, Ses pays d'Orient, ses bricks aventuriers, Ses réputations partout retentissantes, Ses héros immortels, ses triomphants guerriers, Ses poètes, vrais Dieux, dont, toutes enivrées Les tribus baisent l'œuvre, epars sur leurs chemins, Ses temp'cs, ses palais, ses royautés dorées, Ses grincements, ses bruits de pas, de voix, de mains! C'est le monde ! il me dit : — Viens avec moi, jeune

homme, Prends confiance en moi, j'emplirai tes désirs; Oui, quelque grands qu'ils soient, je t'en payerai

la somme !

Ces femmes admirables

Dont l'aspect seul rend fou, lu les posséderas, Et sur leurs corps lascifs, tes passions durables Comme sur un caillou tu les aiguiseras! Le second combattant, celui dont l'altitude Est grave, et l'air bénin, dont la componction A rembruni la face. Or, c'est -la solitude, Le désert; — c'est le cloître où la dilection Du Seigneur tombe à flots, où la douce rosée - Du calme, du silence, édulcore le fiel, Où l'âme de lumière est sans cesse arrosée ; Montagne où le chrétien s'abouche avec le ciel ! C'est le cloître! il me dit: — Monte chez moi, jeune

homme,

Laisse l'amour charnel et ses impuretés;

Romps il est temps encor; ton âme n'est pas faite

Pour un monde ainsi fait; de tes virginités

Sois fidèle gardien; viens, et si la prière,

La méditation ne pouvait l'étancher,

Alors tu descendras dans la sombre carrière

Delà sage science, et tu pourras pencher

Sur ses sacrés creusets ton front pâle de veilles

Magnifier le Christ — et verser le dédain

Sur la philosophie outrageant ses merveilles

Du haut de ses tréteaux croulants de baladins;

Tu pourras, préférant l'étude bien-aimée

De l'art, lui rendre un culte à l'ombre de ce lieu;

Sur ce dôme et ces murs, fervent Bartholomée,

Malheureux Lcsucur, peindre la Bible et Dieu!...

Le dernier combattant, le cavalier sonore, Le spectre froid, le gnome aux filets de pêcheur, Celui que je caresse et qu'en secret j'honore. Niveleur éternel, implacable faucheur, C'est la mort, le néant!... D'une voix souterraine Il m'appelle sans cesse : — Enfant, descends chez

moi; F.nfantplon^een mon sein, caria douleurest reine De la terre maudite, et l'opprobe en est roi ! Viens, redescends chez moi, viens, replonge en la

fange, Chrysalide éphémère, ombre: velléité!

Viens plus tôt queplus tard : sans oubli je vendange Un par un les raisins du cep Humanité. Avant que le pilon pesant de la souffrance T'ait triture le cœur, souffla sur ton flambeau .votre-Dame de Liesse et de la Délivrance, f.'est la mort! Chanaan promis, c'est le tombeau! Qu'attends-tu? Que veux-tu?... Ne crois pas au

langage

Du cloître suborneur, non, plutôt, crois au mien; Tu ne sais pas, enfant, combien le cloître engage ! Il promet le repos; ce n'est qu'un bohémien Qui ment, qui vous enjôle, cl vous met clans sa

nasse!

L'homme y demeure en proie à ses obsessions. Sous le vent du désert il n'est pas de bonace; Il atiise à loisir le feu des passions. Au cloître, écoute-moi, lu n'es pas plus idoine Qu'au monde; crains ses airsderepos mensongers Crains lessatyriasis affreux de Saint Antoine; Crains les tentations, les remords, les dangers, Les assauts de la chair et les chutes do l'àme. Sous le vent du désert tes désirs flamberont; La solitude élrcint, toiture, brise, enflamme; Dans des maux inouïs tes sens retomberont! Il n'est de bonheur vrai, de repos qu'en la fosse: Sur la terre on est mal, sous la terre on est bien; Là, nul plaisir rongeur; là, nulle amitié fausse; Là, pointd'ambition, pointd'cspoirdéçu... — Rien! Là, rien, rien, le néant!... uncabscncc, uncfoulro Morte, une mer sans fond, un vide sans écho !... Viens, te dis-je !... A ma voix tu crouleras en

poudre.

Comme aux sons des buccinslesmurs de Jéricho! Ainsi, depuis longtemps, s'entrechoque et se taille Cet infernal trio, — ces trois fiers spadassins : Ils ont pris — les méchants — pour leur champ de

bataille, Mon pauvre cœur meurtri sous leurs coups assassins, Mon pauvre coeur navré, qui s'affaisse et se broie, Douteur, religieux, fou, mondain, mécréant! Quand finira la lutte, et qui m'aura pour proie? Dieu le sait!— du Désert, du Monde, ou du Néant? (Préface de Madame Patiphar.)

PETRUS BOUEL

Où es-tu, ma jeunesse ?

Mes vingt ansqu'ètes-vous devenus?

Une à une j'ai vu s'envoler toutes mes croyances, apparaître tous les mensonges un à un.

Quand je chantais à mon aurore, et longtemps après encore, surnageant au milieu des épaves, la foi survivait; toutes mes ambitions déçues s'étaient réfugiéesdans un culte, Dieu!

Ma foi chancelle; ô mes vingt ans, qu'êtes-vous devenus?

Telles étaient les pensées d'Alpinien Maurthal, en scandant ces vers étranges et puissants dus à la plume incisive d'un écrivain encore méconnu, les écoutant, favorisant leurs ravages.

Il se confina dans un isolemeut farouche. 11 avait peur du soleil et des ombres; des ombres, parce qu'elles amenaient en son esprit des spectres grimaçants; du soleil, ses rayons ne formaient-ils pas une dérision amère avec la nuit de ses pensées?

Et il fuyait le commerce des hommes, dont les visages, lui semblait-il, trouvaient des sourires, quand leurs cœurs nourrissaient des crimes. Sa poitrine oppressée demandait-elle à se dilater au grand air ? alors, pliant

sous le faix immense de l'ennui, il s'arrachait à sa solitude, à l'affreuse solitude, et regagnaitles rues du vieux Paris croulant sous le marteau des démolisseurs. Immobile au milieu des ruines, demi-voilé par la poudre des débris, avidement il regardait tomber les murailles séculaires et disparaître un à un les témoins impassibles d'un autre âge, et dans cette contemplation, il goûtait une joie barbare, ironique. Chaque éboulement, chaque trouée, chaque chute bruyante de mur ou de charpente lui rappelaient ses chutes intimes, les éboulements de ses illusions en vain cimentées par une espérance vivace.

— Oui, tout passe, se disait-il, les hommes et les choses, tout redevient poussière, et dans la poussière s'enfantent et s'érigent de nouveaux palais, de ^nouvelles générations qui redeviendront poussière. Que n'en est-il de même de nos passions? Mais ellessont immortelles, et le temps se lasse et s'use à les ébranler.

Si les grandes catastrophes ne précipitentpas toujours celui qui en souffre dansles vertiges d'un désespoir qui l'enlève, il reste du moins terrassé, mais

non pas sans retour, car il ne peut vivre sans cesse dans un abattement morne, sans ressentir au cœur le besoin d'aimer ou de haïr. L'indifférence systématique, éternelle, est un mensonge.

N'ayant rencontré dans J'humanité que crimes et perfidies, Maurthal, obéissant à des lois immuables, aima en dehors d'elle : il aima les animaux; il eut un chien, un chat, des oiseaux. Par eux, sa vie reprit un but, un charme; ils devinrent ses amis, ses confident* ; il admirait les attitudes souples, lascives, les regards voilés, humides, presque féminins de son chat; les frémissements parleurs du chien, ses efforts, quelquefois triomphants, pour suppléer à la voix. Les trilles, les arpèges et les roulades de son chardonneret, berçaient ses rêveries plus douces, et des songes moins sombres le visitaient. Il lui semblait que des mains moins rugueuses touchaient à ses blessures, que quelque chose, comme des baisers, léchait ses plaies.

La résurrection morale de cet écrasé allait encore une fois s'accomplir et avec elle se développer progressivement cettenécessité d'amour, dont rien après les épreuves subies ne semblait

pouvoir détruire le germe mûri et fauché, mais jamais extirpé de son âme.

A travers ses courses plus nombreuses, rencontrait-il sur sa route un petit enfant frais et rose, à l'œil espiègle et déjà conscient, il s'élançait vers lui, l'étreignait dans ses bras, le baisait avec des élans déchirants et s'éloignait ensuite honteux de ses irrésistibles explosions. Un vieillard blanchi par les années, titubantsur ses jambes séniles, se trouvait-il sur ses pas, il lui pressait fortement et silencieusement les mains ; « Ce pauvre monsieur est fou ! »disait-onquelquefois, et lui de ne pas entendre, et de s'enfuir, croyant se dérober à une émotion toujours victorieuse. Sa raison ne lui faisait point découvrir l'artifice employé sans la participation de la volonté par sa nature aimante :

— Rien ne m'est plus... s'était-il dit ; mais, débordé, il avaitajouté :« ...rien sauf la vieillesse et l'enfance, l'aube et le crépuscule de la vie humaine; elles, je puis les aimer, l'une et l'autre sont pures;l'enfance, parce qu'elle s'ouvre au jour avec innocence, la vieillesse,

parce qu'elle s'approche de la mort en condamnant les turpitudes et les blasphèmes passés.

Le cercle de ses expansions s'élargissant, il eut bientôt retrouvé la puissance de la perception extérieure et la force des appréciations intimes ; il se passionna pour ses lectures, pour les travaux qu'il voyait exécuter sous ses yeux de tous côtés; dans son sang moins tourmenté s'infiltrait goutte à goutte une sève moins acre.

C'était le temps où les phalanges de France revenaient d'Italie ; il vit déboucher sur la place de la Bastille une brigade poudreuse et revêtue des habits bleus par la victoire usés; à l'aspect des étendards dont les fiers lambeaux flottaient au vent, de ces jeunes soldats, fils et petit-fils des preux de la Révolution, a qui les trônes avaient servi d'escabeaux, les pourpres royales de lits de camp, le front du convalescent s'illumina d'orgueil, son âme française frémissait au roulement des tambours et les fanfares guerrières jetaient dans ses veines les ardeurs et les furies de la bataille. Il suivit pas à pas les légions victorieuses, et tristement il leur dit adieu

quand elles pénétrèrent dans leurs vastes casernes.

Le drapeau... il n'eût plus voulu le quitter, il l'aimait déjà !

Son intensité d'amour, il ne savait plus comment l'exercer, comment la traduire. C'était à l'attitude, à la voix, au geste,àlamarclie,àla physionomie de tous les hommes, qu'il s'évertuait à reconnaître le seing des douleurs ; c'était à l'altération des traits, aux regards atones ou irrités qu'il demandait le secret des plus grandes catastrophes. Parmi les foules, dans l'épaisse agglomération des misérables, quel était l'être le plus violemment frappé de la main de Dieu ou de celle des hommes, celui qui recevrait la consolation la plus grande d'un embrassement inespéré, d'effusions inattendues ? Ces recherches lui donnaient l'enthousiasme des confesseurs, toute la mansuétude, la charité du Verbe s 'immolant au péché, s'offrant en holocauste. A l'aspect des gibbeux, des aveugles, des boiteux, desscrofuleux, des mutilés, toute son âme s'épanouissait en larmes, son cœur embrasé d'un violent amour, s'envolait jusqu'à l'extase de la prière, jusqu'au

paroxysme de la charité. Cécités, claudications, infirmités, rabougrissements, déformations charnelles ou morales, tout, il eût voulu tout accaparer, tout résumer dans ses propres souffrances. Il suivait pendant des heures, des journées entières, des vieillards caducs qui lui paraissaient cacher les plus cruelles infortunes sous leurs haillons, dans les rides de leur visage ; des espérances invincibles dansleurs sourires pleins d'amertume. A les suivre, à régler ses pas sur leurs pas, à contempler dans l'ombre ces abandonnés à qui il s'intéressait, que de fois ne se surprit-il pas chantant, solennel, des strophes profondes comme le gouffre des désespoirs, douloureuses commeles remords des damnés, et cependant portant l'espoir malgré l'anathème et surtout dans î'anathème. Tant il communiait avec la généreuse pensée du poète, il croyait dire le chant de sa piété et de son amour.

Mais moi, moi gui de loin tendrement vous

surveille.

L'œil inquiet, fixé sur vos pas incertains Comme si j'étais, moi, votre père, ô merveille! Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins.

Je vois s'épanouir vns passions novices; Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus; Mon cœur multiplié jouit de tous vos vices, Mon âme resplendit de toutes vos vertus!

Ruines! ma famille! 0 cerceaux congénères! Je vous fais chaque jour un solennel adieu! Où serez-vous demain, Èves octogénaires Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu?

Bientôt il éprouva des troubles et des émois profonds dans l'exercice de sa bienveillance; il voulut les analyser et l'exploration qu'il entreprit lui en fit découvrir le mobile.

— Ne pourrait-il émaner de moi, impur, que des impuretés, disait-il en s'accusant; quoi ! je tire des voluptés delà charité, jeme délecte dans mes bonnes œuvres, je me réjouis et jouis des larmes que la pitié fait couler sur mon visage.

Alors sa compassion maladive pour autrui s'oubliait et retournait aux sources d'où elle était partie ; il pleurait sur ses misères, sur ses désastres, sur la totalité de lui-même. Par le mouvement,il crut mortifier sa cbair,en éteindre les révoltes. Il s'éveillait tout à coup de sa noire torpeur et dans les rues resplendissantes de lumière, toutes réfléchies par les glaces des

magasins et des hôtels, il s'arrêtait, et, là, contemplait inconscient, avec une curiosité mêlée d'effroi, avec une inquiétude étrange, l'imagede son propre corps.

— Quel est cemalheureux?sedisaitil; quelles douleurs sur son front!

quelle amertume, quelle sombre résignation dans ses regards !

Et longtemps il regardait, regardait encore la tête foudroyée ; et, quand il s'était enfin reconnu dans le miroir, il eût voulu tomber à genoux pour expier son égoïsme, ensuitelevait ses bras alourdis parla stupéfaction et s'écriait :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! pardonnezmoi, quoique indigne de votre pardon...

Pour cette organisation de sensitive, pour cette nature énervée, subissant la pression de toutes les circonstances extérieures, les moindres événements prenaient des proportions surnaturelles. Il vivait, malgré lui, la vie de tous. Les malheurs publics ravivaient ses propres malheurs, et il appelait catastrophes les plus vulgaires incidents de sa vie intime. Ces animaux, dont il avait fait ses amis, mieux, ses frères, sa famille... il les perdit. Le chat mangea l'oiseau, le chat futétran-

•*»* <<26 — glé par le chien et le chien lui-même écrasé par une voiture.

De quel étrange limon sommes-nous donc pétris pour qu'une goutte de pluie le dissolve, alors que les torrents et les ondes de la tempête ne l'ont point ramolli? ce dolent se crut un être fatal destiné à être constamment frappé en ceux qu'il aimait. Hommes, bêtes ou choses,... tout ce qui sentirait l'étreinte de sa main ou les caresses de son esprit devrait-il donc se flétrir, s'étioler ou disparaître ?

En proie à cette crainte perpétuelle, il crut entendre l'épouvante hurler dans tout son être... Il eut des visions acharnées. Les fantômes de ses espérances, guidés par celle qu'il avait tant aimée, passaient et repassaient devant lui...; dans l'ombre, ou sous les splendeurs des cieux, se découpait le profil de l'iDgrate. .. Une voix tintait à ses oreilles sans merci ni trêve; il sentait dans sa marche une main invisible s'accrocher à la sienne, et, sur sa couche bruissaientdes soupirs bien connus; il recevait des baisers qu'il avait enseignés : alors ses bras s'ouvraient pour presser, mais ses bras se tordaient dans le vide.

— fer —

— Pitié, spectres ironiques, échos menteurs, pitié ! criait-il pendant ses courses extravagantes à travers Paris; mais toujours à côté de lui, la vision terrible, toujours !..

Tantôtc'étaitune femme dont la dé marche et lecostume lui rappelaient le costume et la démarche de la perfide, qu'il suivait frénétiquement dans les profondeurs de la foule ou aux carre, fourssolitaires; tantôt uninconnuo,qu'ii arrêtait tout à coup, en lui disant, d'une voix menaçante, sauvage :

— L'avez-vous vue?.. Où est-elle?

Parfois aussi il haltait interrogeant

autour de lui les murs, les toits, le ciel, l'horizon... et croyant avoir perdu la mémoire, s'orientait vainement et murmurait :

— Je ne la reconnaîtrais pas, si je la rencontrais...

S'efforçait-il de reconstituer dans son esprit les lignes et les formes de l'infidèle, sa pensée restait sans vigueur, sans audace, sur les bords du souvenir, comme un homme devant un précipice qu'il craint de ne pouvoir franchir. Aujourd'hui c'étaient des larmes, larmes qu'il ne sentait pas couler; demain des éclats d'un riie

rauque et strident, qu'il n'entendait pas et qui effrayait les passants... A travers les foules qu'il sillonnait sans yeux, dans le silence où il vivait lourdement, sans âme, sans pensée, un cri, toujours le même, partait de ses lèvres comme une explosion, et il s'écoutait, stupide, s'écrier : Glaire !

Osait-il descendre furtivement dans les -arcanes de son âme ?.. Epouvanté des sombres tableaux qu'il croyait entrevoir, il se hâtait de remonter bien vite à la vie réelle. Tout à coup, k travers le tourbillon de ses épouvantes, de ses regrets, de ses remords, vinrent se ruer tous les personnages du drame de sa vie, et il se désignait lui-même comme une victime prédestinée à l'holocauste. Ils vinrent tous et devant pas un il ne trouvait grâce ; l'image même de madame Salvonole, comme un parasite errant autour d'un festin, rôdait dans la mêlée et se perdait bientôt entraînée dans la ronde fantastique...

— ■ Faudra-t-il donc que je meure, ô mon Dieu ! s'écria-t-il, encore une fois lancé près de l'abîme béant du suicide.

L'ivresse lui apparut alors comme la panacée infaillible, l'antidote souve-

raio de tous ses maux.., puis il se rappela Fatier, dont Tulmont, qui l'avait rencontré naguère dans un triste état d'imbécillité, connaissait la sombre demeure.

— Si le pauvre diable est parvenu à ne plus se souvenir des malheurs passés, son but est atteint ; mais ce malheureux est-il sincère, ne se meut-il pas à lui-même avec bonne foi ? N'est-il pas en butte à des crises plus rares, mais aussi peut-être plus terribles?

Cette réflexion conduisit le raisonneurchezlepeintresonami;il le trouva immobile devant une grande toile à peine ébauchée; d'une main il tenait sa palette où les couleurs étaient confondues pêle-mêle; ses pinceaux avaient échappé à l'autre et gisaient à ses pieds.

A l'aspect de Maurthal, Tulmont lui dit sans changer d'altitude :

— Ne t'es-tu jamais demandé, toi, si nous étions de vrais artistes ou si nous ne cédions qu'à des excitations intérieures qui nous insufflent un orgueil que rien ne justifie, ne viendra justifier; je doute, mon ami, je doute, j'ai bien peur dem'être trompé, d'avoir longtemps rêvé.

— Douterais-tu aujourd'hui pour la première fois? répondit le visiteur en secouant tristement la tête.

— Non, mais pour la première fois, je désespère.

— Je désespère, moi, depuis longtemps; oui, nous sommes d'obstinés rêveurs, et, la rêverie prolongée, c'est l'impuissance.

— Peut-être aussi manquons-nous de courage? reprit le rapin ému du facile écho que ses pensées trouvaient dans l'esprit de son camarade.

— Manquer de courage! n'est-ce donc rien que d'avoir celui de vivre?

Fatier,... je l'avoue, en a davantage que nous, il a celui de mourir lentement. Ne l'as tu point revu? Où pourrais-je le rencontrer.

— En un caboulot où je me propose de prendre de concert avec toi un moyen. pour l'arracher aux humiliations que chaque soir on lui inflige.

— Dès-humiliations?

— Oui... Flambin nous l'amena, voici huit jours; depuis, cet égaré revient chaque soir à l'estaminet recueillir de l'absinthe, et des quolibets et des sarcasmes.

— Des quolibets, des sarcasmes?

— Oui, je voulais rapprendre combien il est affligeant de voir un être digne de pitié, eu butte à la risée publique; je voulais t'avertir, parce que par respect pour l'amitié qui nous a liés...

— Je te comprends,, interrompit Aipinien en serrant la main de son ami : c'est convenu, sois ce soir à l'estaminet, j'irai.

La mort de Julia avait jeté la perturbation la plus complète dans l'esprit de l'ex-officier du génie; ses facultés intellectuelles, fortement ébranlées par les coups de l'infortune, s'affaissèrent totalement sous ce nouveau choc, ses actes prirent un caractère plus désordonné; à l'incohérence de ses discours ne succédaient plus ces curieuses appréciations qui le faisaient jadisécouter de tous avec intérêt, avec déférence parles hommes instruits qui y puisaient de nouveaux enseignements, avec respect par les hommes de cœur à qui la mélancolie de ses regards, la lassitude de son geste, l'acuité ou l'abattement de sa parole, révélaient un passé de luttes et de souffrances. Ils eussent voulu remonter le courant de cette vie dont ils n'entrevoyaient certes pas les

luttes inconnues, mais dont ils devinaient les catastrophes certaines.

Au café Bavarois, depuis longtemps, on ne voyait plus Pipabs, assis silencieux à sa place favorite, mais on le retrouvait dans les tavernes, dans les bouges nocturnes, le teint yiolacé, l'œil éteint. C'était à qui s'amuserait «.du triple fou », à qui jonglerait avec les tristes inspirations de son ivresse, à qui provoquerait les plus singuliers délires, à qui ferait naître en son esprit les désirs les plus excentriques.

S'il est vrai que la commisération se produise spontanément dans le cœur de nos semblables, qu'elle eDgendre des dévouements, que par elle des élans généreux soient excités, pourquoi est-il vrai aussi que notre nature s'habitue à ne plus palpiter devant une longue agonie, s'ennuie à plaindre les souffrances latentes, pourquoi estil vrai que le ridicule absorbe la pitié ? Les accents nasillards d'un mendiant ne servent-ils pas de texte à de navrantes plaisanteries, à des comparaisons désolantes? Témoins des grotesques actions d'un dément, auditeurs de ses récits bizarres, vos rires ne sont-ils jamais greffés sur les pleurs, votre eu-

riositéou vos ennuis ne se sont-ils jamais délectés de ce qui tout à l'heure vous émouvait le cœur ? De la douleur ne files-vous jamais un jouet, de la victime un bouffon?

Maurthal s'était préoccupé de la disparition du « Mystique » inquiété de sonabsencesi prolongée et sicontradictoire avec les sympathies qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre, et ces sympathies avaient suggéré depuis longtemps au poëte de se faire le consolateur de cette grande infortune ; quoique effrayé des tempêtes récentes que son compagnon avait essuyées, il eût voulu opposer une digue à de nouvelles dévastations, et lui, ce déséquilibré, cedésorbité si profondément atteint, si horriblement meurtri eût voulu veiller un martyr plus profondément atteint, plus horriblement meurtri, que lui-même. C'était trop présumer de ses forces ; les tortures morales que sa maîtresse lui fit subir, les désordres de son imagination, le trouble de son âme et son inceititude entre deux amours, entre deux cultes, madame Salronole et Glaire, et plus tard l'abandon de celle-ci, ses regrets impuissants, ses désirs inassouvis,

le désespoir qu'il écoutait dans la solitude, ne lui permirent pas d'entreprendre l'œuvre pie. D'ailleurs quel est celuiqui alors était le plus à plaindre? Tous les deux n'avaient-ils pas leur folie? Quelle était la plus poignante?

Il avait fallu toute l'horreur d'une situation que les confidences du peintre laissèrent deviner pour qu'Alpinien, oubliant un moment ses souffrances, eût songé à adoucir celles de Fatier qu'il avait oublié...

L'estaminet du boulevard de Sébastopol avait changé de physionomie ; ce n'était plus un cercle spécial d'artistes et de sérieux discoureurs; parmi eux s'était glissé un alliage impur; à côté des types que nous avons esquissés grimaçaient des profils nouveaux : on remarquait des têtes d'un douteux caractère. Là, se 'donnaient rendez-vous des déclassés, se classant eux-mêmes daus une phalange d'élite, parce qu'ils avaient, non le talent et l'indépendance d'allures de ceux qui la composent, mais Je ne sais quoi de débraillé dans le costume et de cynique dans les discours; là, venaient encore beaucoup de fruits secs,

gens aux rancunes incurables, éteignoirs systématiques de toutos les lueurs naissantes. Ceux-ci, qui ne les connaît? Un sourire de pitié, de haute protection, est stéréotypé sur leurs lèvres. Parlez devant eux d'un artiste surgissant de l'obscurité ? Ils ricaneront, hausseront les épaules, leurs bouches murmurent dédaigneusement : Triste public! pauvre humanité ! Est-il question de la dernière pièce du Gymnase ou de l'Odéon, due à de jeunes auteurs, hier inconnus comme eux, comme ils le resteront toujours ? Un toile général s'élève :

B*** n'est qu'un idiot... M*** est stupide... s'écrient-ils, la pièce de V*** est niaise : charpente à la Berquin, style Pixérécourt... Les vers de R*** sont infects, ses images furibondes, la rime n'existe pas... La prose de D...

à l'épicier ! au confiseur! etc., etc., etc. Et derrière leurs clameurs, sous l'injustice et la grossièreté de leurs appréciations se cachent mal leur impuissance et leur méchanceté. Certes, tout grand cœur s'apitoierait sur eux, s'ils portaient avec dignité la Ghaîne qui les rive dans l'ombre; si, convaincus de stérilité, quoique sans batt:1*?

des mains, ils courbaient le front devant l'enfantement pénible de ceux qui sont leurs maîtres en douleurs et par la double consécration du labeur et du tatent... mais non! L'envie qui ronge ces lazzaroni de l'art et qui perce à travers leur pauvreté, labaine qu'ils couvent, le piédestal qu'ils se sont bâti avec les fanges de leur cœur et l'écume de leur esprit pour ciment, piédestal où ils se dressent en présence de quelques hébétés, afin de détruire, de salir et de baver leur fiel sur les combattants les plus intrépides, sur les convictions les plus austères et les plus pures, l'aveu secret qu'ils se font à eux-mêmes de leur infériorité, tout cela détourne la généreuse main habile à les arracher des bas-fonds où ils grouillent; tout cela empêche qu'on leur prête une étincelle pour ranimer leurs lampes sans rayous.

Le récit de Tulmont à Maurthal ne se justifie-t-il, ne s'explique-t-il pas? Quel respect ces êtres gangrenés, atrabilaires, pouvaient-ils éprouver pour la décrépitude morale de Fatier?

Aucun. Ils trouvaient au contraire et saisissaient avec empressement une occasion de se venger de leur agonie

intellectuelle, de la sécheresse de leur cœur, sur un homme intelligent et sensible que le malheur plus que la débauche avait privé de ses facultés, violemment écartées d'un monde où elles se produisaient avec éclat.

Or, le soir où les deux amis devaient s'y rendre, l'estaminet offrait un coup d'œil curieux. C'étaient un tumulte, une agitation extraordinaires. Tous les yeux étaient tournés vers un groupe aggloméré dans un coin; on se poussait ; on se culbutait, on sehissait sur les chaises, sur les tables... Des trépignements, des cris, des éclats de rire, des bravos, éclataient tout à coup ; puis le silence, et encore des cris, encore des bravos ! Pipabs était le triste héros, le Martyr ridicule de cette scène. Ce n'était plus le même homme: jeune naguère, des rides profondes creusaient son visage; son crâne s'était dénudé, ses mains tremblaient comme les mains d'un caduc, il était ivre. Devant lui plusieurs cruchons de bière, deux carafons de cognac vides; parfois ses doigts errants serraient le goulot d'une canette ou rencontraient un verre qu'il s'empressait de porter rapidement à ses lèvres..,

— Un verre à'abs.... ? disait-il.

— Doucement, un verre d'abs; il faut le gagner : que feras-tu pour ça, mazette?

— Les Commentaires de César, madame de Parabère et le Régent, fit Fatier en relevant ses yeux miclos.

— Nous connaissons ça..., autre chose.

— Badache, une idée ! Si nous le

faisions danser?

— Non, il vaut mieux qu'il imite l'ours blanc du Jardin des Plantes...

— Bravo ! Badache... oui, oui, l'ours blanc !

Celui qu'on nommait Badache était un de ces gars hybrides dont nous avons parlé. Il se disait peintre, et le pinceau et la palette, depuis longtemps, ne le connaissaient plus. Gommentvivait-il?Les uns disaient de l'impôt frappé sur les adolescents imberbes, d'autres que la préfecture depolice était son banquier. Sa laideur physique laissait soupçonner celle de son âme, il était hideux : noirs cheveux bas plantés sur un front déprimé, corps trapu, lèvres de faune, main courte et molle... il était hideux! Horrible assemblage

de tout ce qu'il y a de vil, de rabougri, d'immonde, de scrofuleux, la face de ce personnage, où le sourire semblait égaré, effrayait, soulevait le mépris et faisait naîlre l'indignation tout à la fois. Elle était zébrée des lividités et des vermillons du "vice, aromatisée de ses puanteurs. C'était lui qui se montrait le plus acharné contre le pauvre fou, lui qui se récréait avec je ne saisquelle ingénieuse et atroce volupté de ses aberrations, qui inventait tous les soirs des dégradations nouvelles, une nouvelle comédie, un supplice nouveau.

— L'ours blanc?... et le siège de Sébastopol, répondit-il à ceux qui l'acclamaient, connu !... non. il nous joue cette comédie tous les soirs...

Pipabs, les yeux écarquillés, la bouche béante, semblait ne pas entendre: un garçon fit tomber une tasse en passant près de lui :

— Xavier?... une chope... non, non...

un verre d'abs ; puis, comme suivant une idée fixe : Madame de Parabèro et le Régent au Luxembourg, répéta-t-il.

— Il veut à tout prix nous parler des faits et gestes delà Régence, reprit Ba-

dache, eli bien ! attendez, nous allons rire... eh ! l'idiot?

— Hou! hou! gloussa celui-ci, je veux boire, moi !

— Tu veux boire ? Sans doute, sans doute, c'est fort juste; mais avant de boire tu vas faire une révérence à Chevrette, et une déclaration d'amour, genre régence. Suppose que tu es le régent lui-même...

— Oui, oui, madame de Parabère...

— Tu y es, mon vieux '....Allons, commence...

— Bravo! bravo ! criait-on de toutes parts.

— Laisse-toi faire, blondine, disaiton à la maîtresse de Badache, fille de la rue, qui se refusait à remplir le rôle imposé par son amant...

— Chevrette, je le veux!... et toi, l'ivrogne, tu auras du nanan après la déclaration d'amour... allons, portez de la verte à Pipabs...

Dès que l'alcoolique aperçut le verre d'absinthe, il eut un sourire étrange; on eût dit que toute son âme, l'intelligence qui lui restait encore, s'était foi. dus dans le vœu, dans le désir de boire, éloquemment révélé par ses regards.

— Une, deux, trois... aïe donc!

— Madame la marquise, dit-il, traînant sa voix qui trouva des intonations d'une douceur etd'un^ finesse extrêmes, madame la marquise, je vous ai vue au Cours tantôt en votre chaise... Sur Dieu! dis-je au vidame de Riom, madame de Parabère est un astre qui eût même brillé à côté du soleil; si mesdames de la Vallière, Montespan, Fontanges ne fixèrent pas la flamme de sa majesté feu notre grand roi. .. vous, marquise... Voyez l'outrecuidance de M. de Riom... il me fit cette gageure : il os.a parier qu'au lansquenet de son altesse monseigneur le Régent, il me montrerait un astre plus radieux, Gossé, Fronsac, d'Alverde, tous furent mes tenants en cette conjoncture...

dites, marquise, daignez, pour l'amour de mes peines prendre en pitié ma

flamme... Le verre d'abs , afin que

je me rafraîchisse...

— Eh! d'abord, sacré loupard, le baisemain et la réplique !

Fatier baisa la main de Chevrette, puis, les yeux attachés sur le verre que tenait Ba'lache, comme fasciné, il ajouta :

— 0 Juliette ! si tes yeux étaient des étoiles et des étoiles, tes yeux !... En-

tends-tu l'alouette? To le or not to &e...Desgrieux, Yorik à Manon... j'ai soif...

— Tout à l'heure.

— Hamlet au cimetière, Yago...

Pouah !

Il était un petit navire

Qui sur la mer s'en est allé...

■ le verre d'ab?... ?

Tout à coup l'ex-ofiicier du génie s'arrêta, puis sa voix reprit, éclatante, métallique :

— Artilleurs ! appuyez de l'écouvillon, raclez la culasse. Feu ! allons, feu partout ! Très-bien ! la charge porte en plein au bastion Korniloff. Chargez !

Brigadier Leblanc, pointez! Du leste, Marette, vous rallumerez plus tard votre pipe. Visez !... Halte-là ! pavillon parlementaire... Les chacals couronnent la courtine du reclan de Karahelnaïa... En avant...

La casquette, la casquette Entends-tu, la casquette?

le verre d'abs , le verre d'abs,..?

— Bravo! bravo! qu'on lui donne l'absinthe.

— C'est jusle; il n'a jamais si bien radoté. Tiens! pochard...

Il obéit, puis :

Hier, en voyant une hirondelle, . . .Musc de l'infidélité. . .

— Garçon !.., Ernest... Zacharie, une chope!

Nouveaux trépignements, acclamations nouvelles.

-*- Puisque tu as encore soif, nous allons passer à d'autres exercices.

Ohé ! tu vas nous exécuter la grande marche tartare.

Là- dessus, Badache affubla Fatier d'un large tablier de cuisine, attacha deux longues queues de papier à son chapeau, et lui mit en mains un bol d'étain et une cuiller d'argent.

— En avant, marene !

Pipabs commença titubant une promenade grotesque autour des tables de l'estaminet, vociférant des mots d'une langue inconnue; de la cuiller il frappait le bol d'étain à coups redoublés.

Deux fois il trébucha, deux fois son front, heurtant le carreau, s'ensanglanta ; deux fois son tuurmenteur exigea que la marche et le chant recommençassent, et, tant il est vrai que la

bouffonnerie absorbe la pitié, personne ne protesta, l'hilarité tordait tous les témoins de cette scène.

— A boire ? râla le patient, épuisé.

— Quand tu te seras mis à genoux devant la société.

— Oh! oh! oh! firent sourdement quelques voix.

A cet ordre brutal, Fatier releva la tête, son œil brilla, ce ne fut qu'un éclair, qu'une lueur d'indignation ; un moment il prit une attitude pleine de noblesse et de grandeur; debout le regard contracté, les bras étendus : A genoux, officier, Crimée, murmura-t-il, puis il poussa un hoquet, ses yeux s'éteignirent : J'ai soif, repritil; la chope !

— Vite, à genoux, hurla de rechef le bourreau, qui avait eu peur.

Déjà la victime s'appuyaità une table pour exécuter ce commandement, déjà ses jarrets fléchisaient, déjà même il touchait le sol... une main robuste le releva.

— A genoux, à genoux! fit une voix éclatante, c'est Badache qui ordonne et c'est Fatier qui obéit; et l'on rit ici parce qu'un drôle flagelle un brave?

— Maurthal!

Ce ne fut qu'un cri. Le boute-en-train immobile, se dissimulait de son mieux dans le groupe qui l'entourait; après avoir promené ses yeux autour de lui, le nouveau-venu se prit à rire amèrement.

— Y a-t-il un homme parmi vous?

non! Vainement on allumerait la lanterne.

Personne ne répondit.

— Des artistes, vous?... ah ! ah ! ah ! ah!., des artistes, mais où donc? je n'en vois pas un seul ici. Artiste...

mais on ne l'est que parce que l'on sent pins ardemment et plus profondément que la foule les grandeurs et les désastres de l'humanité, et personne n'a compris qu'il y a ici un martyr et un bourreau. Vous applaudissiez, quelle ironie ! un lâche, un sot qui outrageait un vaillant, un savant, car celui-ci pourrait encore vous enseigner, vous tous. Encore une insulte, et vous eussiez souffert vraiment qu'on lui crachât au visage, sans songer que l'outrage serait retombé sur vous de tout le poids de son infamie.

Trente ou quarante jeunes gens étaient là ; pas un cependant De se ca-

bra sous la provocation et l'insulte; c'est que le provocateur n'était pas seul, il avait avec lui la vérité. C'était au nom de l'honneur qu'il avait parlé et l'honneur l'avait rendu éloquent. Et chacun subissait une honte...

-*■ 0 toi, Verda, un sculpteur, disait Maurthal, s'adressant tour â tour à ceux qu'il connaissait, où donc as-tu pris la vie que tu donnes au marbre?

Ton Spartacus, cet esclave voulant être libre, tu l'as animé, tu l'as fait grand, superbe d'espérance et d'indomptable orgueil. Bah ! tu te seras trompé, ton ciseau et ta spatule ont fait par hasard ce que j'attribuais à ton cœur. Du cœur, si tu en avais, n'aurais-tu pas eu pitié de ce vaincu? Quant à vous, monsieur Dalchambert, vous me donnez envie de rire à votre barbe, ah ! ah! ah ! Je me souviens du compterendu de votre poème, des appréciations de la presse : Monsieur Dalchambert est avant tout un homme de sentiment^ ses vers vont droit à l'âme, lui parlent. . Me sera-t-il permis à moi, qui vous connais, monsieur, de corriger l'erreur de ceux qui ne vous connaissent pas et de dire :

M. Dalchambert est un heureux char-

latan, ses sentiments nichent dans son cerveau. Je t'aperçois, Flambin, pauvre garçon, va, je te savais un peu loustic, mais j'aurais juré que souvent tu riais pour déguiser tes larmes ou pour que l'on dît de toi : « si par hasard il est ému, c'est de joie. » Je me suis trompé, pas la moindre poésie sous la grossière prose dont tu fais si bon marché à tous venants.

Pipabs s'était assis pendant cette scène à côté du justicier, il semblait s'amuser beaucoup à aligner des cartes sur la table, mettant les rois avec les rois, les dames avec les dames, lésas avec les as...

Alpinien se pencha vers lui et lui dit à voix basse quelques mots à l'oreille. L'autre, aussitôt, se leva, une étincelle avait pétillé dans son œil.

— Viens, viens, suis-moi, mon frère, reprit l'exécuteur ; au revoir, vous, le silencieux qui l'avez ÎDjurié; si jamais votre cœur, battant plus vite, se rompt tout à coup, en vérité ce ne pourrait être que de peur : au revoir!

Fatier murmura :« Bien, très bien; puis : Ecoute, attends un peu, cadet, je veux encore boire un coup, Paul, une chope! »

Maurthal branla la tête, et puis aidé deTulmont, qui l'avait rejoint, il entraîna l'imbriaque au dehors, .sans secousse, avec soin, pieusement, comme eût fait une mère de son enfant, un fils d'une aïeule.

Parmi ceux-là qui ont le plus profondément souffert, tous ceux qui ont le plus longuement expérimenté les déceptions et les fallacieuses caresses de l'idéal, nous parlons de l'idéal dans toute l'acception du mot : idéal intime; l'amour, la femme, l'amitié; idéal mondain : l'ambition, la gloire, les ovations entrevues au loin; se trouvent aussi les très-raresqui conserventleplusreligieusementla pudeur de leurs défaillances et de leurs aberrations. Ilssont jaloux de cacher à la grossièreindifférence du monde les découragements légués par le malheur, leurs désordres et l'abaissement de leur dignité. Les lamentables excès de Fatier empêchèrentson vengeur de se précipitera son tour dans l'ivresse, où un instant il avait espéré perdre les souvenirs qui le poursuivaient, les remords de ne "pas avoir assez vaillamment combattu pour satisfaire ses plus nobles ambitions. Faut-il l'avouer?

Tant il est vrai que la coquetterie est inhérente à noire nature, il craignit de se donner en spectacle à une tourbe infime, de lui servirdepitreetd'entendre dire de lui ce qu'il avait entendu dire de son aîné : « jouons-nous de lui ; ce gaillard est d'un grotesque, d'un cocasse, d'un gai (ont à fait charmant! » Mais alors quel contre- poids opposer à la tyrannie de ses pensées ? l'infatigable cortège des songes disparus les sillonnait en tous sens ; sur elles s'entaient des visions implacables ! Gomment échapper au taon de la douleur qui s'acharnait à ses flancs ? Ce fut alors que, fatigué de se lancer à corps perdu dans les réunions populaires où il avait vainement cherché un refuge contre leshorreurs du silence, les inspirations de la solitude, contre les sarcasmes de l'avenir et parfois aussi contre les conseils destructifs de la faim, ce fut alors qu'effrayé de la longueuret de la tranquillité des nuits sans sommeil et sans écho, ce visionnaire se complut à intervertir l'ordonnance de la nature. Quand tout grondait autour de lui, il voulut le repos, et quand tout se taisait, battre les rue3 solitaires, sonder les replis obscurs de la

vieille ville. Il savourait une étrange volupté dans la contemplation des édifices d'un autre âge, évoquant les fantastiques découpures de ceux qui furent jadis. Vivant, il se surprenait dans la Lutèce romaine ou la cité gothique, devisant joyeusement, rapière ballante, feutre retroussé, écharpe au vent, sous les arcades de la place Royale. Pour lui parler, pourle presser, les fantômes prenaient une voix, un corps. Avec les enfants de la « gaie science » il descendait la gluante rue Saint-Jacques, et recouverts de pourpoints dépenaillés, capets en tête, soubs le grand hostel de Nesle, touts s'en allaient se gaudir. 0 les joyeuses lippées en l'île duPasseur-aux- Vaches, le carillon de Saint-Germain-des- Près, les coupetées retentissantes du bourdon de Noire-Dame! S'éloignant avec frayeur des temples et des monuments modernes, dont les lignes bâtardes, l'architecture confuse et sans caractère, le rejetaient dans les mondes qu'il ne croyait plus habiter, ses yeux étudiaient, curieux, les guillochures, flèches et clochetons, les niches ogivales des tours gothiques et romanes.

Ces colonnes torses, ces festons en-

guirlandes, dentelés, ces gauffrures, ces innombrables aiguilles s'élançant dans les airs comme les épis de blé émergeant du sein de la terre, ou comme les chênes séculaires sur les ilancs et les croupes des montagnes, disaient à son imagination lapuissance de ceux, qui firent surgir du néant tant de merveilles, qui trouvèrent dans leur foi enthousiaste les plus audacieuses conceptions du génie, et une sairi te opiniâtreté pour les matérialiser. Lancé surles escarpementsde l'histoire et de l'archéologie, cet extatique convulsé déboula jusque dans les arcanes les plus mystérieux etlespluslugubres.

Devant ses pas se levaient les spectres de nos dissensions intestines ; morne et roide, une longue procession glissait devant lui. A travers la cité, antique témoin des convulsions humaines, défilaient tous les chefs de la vieille monarchie : la silhouette narquoise du fondateur des communes grimaçaitnon loin de Karl-lo-Grand, l'empereur germanique; à côté des graves figures de saint Louis et de Suger, apparaissaient le profil erotique du Béarnais, Richelieu et son esclave, groupe étraûgel Ensemble se mou-

vaient le satyre et le satrape bourboniens, le Jupitercorse et les Encelades révolutionnaires, Provence, d'Artois, le lieutenant-général du royaume.

Arrivée aux hommes de nos jours, la pensée du rêveur s'arrêtait indécise.

Ses ailes se repliaient vers le passé et plongeaient avec amour en ses sinuosités et sesprofondeurs.En chaque rue, en chaque monument, à tous les noirâtres méandres delà cité se produisaient des apparitions, etc'étaitdans le spectacle des scènes les plus palpitantes et les plus horribles, qu'il laissait s'égarer son hallucination et ses extases.

Ici, les hordes de Caboche se ruant au pillage et au viol; là, les ligueurs poussant leur cri de guerre : Tue ! tue ! et les huguenots égorgés à la porte de Buci. De ce côté, Goncino Concini, brutalement arrêté par la mort aux portes du palais où sa vie fastueuse se prélassait; G-aligaï dans les flammes; de l'autre les mitrailladesde la Fronde . Plus loin, les alcôves où les filles du peuple étaient données en pâture au minotaure des royales convoitises ; eî, au sommet de cette monstrueuse agglomération de crimes et d'orgies, le triangle deGuillotin fauchait, fauchait

les innombrables épis de l'humanité.

Horreur! horreur! pitié! s'écriait, ens'éveillant, l'halluciné, poursuivi par des cris stridents et furieux, par des hurlements d'angoisses et d'épouvantes.

Dans sa course insensée, il s,e retournait, tout à coup, et, à ses épaules, il croyait sentir de spectrales étreintes ; en ses oreilles entendre des sanglots d'outre-tombe.

Savez-vous ce que répondraient bien des hommes qui ont longuement souffert pour une idée ou par leurs sentiments, si on leur disait : Là -bas, la richesse; là-bas, l'oubli! Ces rêves que tu as convoités, les visions dont tu t'es nourri, tes souffrances tant de fois maudites, à tout jamais vont disparaître; ces pages de ton passé que tu as si souvent feuilletées seront rayées de ton livre de vie ! tes larmes, ton sourire, ton désespoir, tes extases, l'avenir les emportera sur son aile et pour toi se lèvera un soleil morne, sans chaleur, toujoursterne ; oh ! savezvous ce qu'ils répondraient à vos questions? Ils se retourneraient peut-être sur leur lit de douleur : Qu'on nous laisse gémir, qu'on nous laisse Ja souffrance, cette constante affirmation de

la vie, ces flammes renouvelées sans cesse au foyer divin ; nous voulons souffrir et pleurerencore! s'écrieraiantils assurément.

Or, si à travers les ardentes convoitises du repos, Àlpinien, orgueilleux de ses immolations, fuyait et maudissait les étreintes douloureuses des regret?, croyant épancher ainsi le fiel dont il était saturé, parfois aussi ses bras s'étaient levés au ciel, et étonné, stupéfait, il avait écouté YHosannah de la lamentation qui s'était élancé de sa bouche : Mon Dieu ! les malheurs que vous m'avez envoyés m'ont rendu bien heureux! Puis son âme, répondant à sa voix comme un écho, il avait peur de son action de grâces, et s'accusait d'idiotisme ou de folie. Est-ce que j'existe, est-ce que je suis? Qu'ai-je dit, moi. qui traîne sur mes pas un boulet si solidement rivé? qu'ai-je dit?.. J'ai souhaité, oui, j'ai osé souhaiter que ma chaîne ne puisse être brisée, j'ai béni mes tortures. Il n'est que trop vrai, je vis et je souffre, je le sens au tumulte et aux bourdonnements de mon imagination; mais qu'est-ce que la souffrance ? Ne résiderait-elle [as dans notre faiblesse native ou vo!on-

taire, et, comme disait Malès, nousmêmes, ne sommes-nous pas notre Dieu?

A cette morsure du doute, à ees baisers de l'orgueil, Maurthal s'abandonna tout entier. Stériliser le cœur d'où partent les mensonges, détruire un sentimentalisme toujours impuissant, conquérir une philosophie forte et personnelle, n'élever de sanctuaire qu'à une seule puissance, la véritable, l'intellectuelle, la raison, mère toujours féconde, vigilante sentinelle des inspirations, indestructible ciment des plus audacieux édifices ! Il envisagea ce but comme un affranchissement, comme l'application, la seule vraie, la seule sage, de toutes ses facultés, comme le trait d'union de son passé improductif et de son rayonnant avenir. Ce fut d'abord avec recueillement, avec un patient courage, qu'il fouilla les créations des poètes et des écrivains ; mais, bientôt soulevé par leurs souffles invisibles, il s'éleva jusqu'aux cimes de l'esthétique et de l'abstraction. Découvrait-il, dans leurs œuvres, un sens jusqu'alors ignoré, une allusion obscure? parvenait-il àchasserles ombres ambiantes? En ses

difficiles explorations à travers les fantaisies et les étrangetés de la forme découvrait-il un filon inconnu, des sentier? vierges, un pic infranchissable? il s:y élançait avec toutes les furies de sa nature, et des acclamations s'élevaient en son âme; mais l'envie jalouse murmurait bientôt en son esprit ; le sentiment de sa propre incapacité le terrassait, les splendeurs créées le rendaient avide de créer luimême, ei il sentait son impuissance, son infirmité. Tantôt de son mépris, tantôt de sa vengeance, il eût voulu frapper les êtres qui lui avaient pris depuis ses naïves croyances jusqu'à la foi de sa reproduction spirituelle, que l'artiste garde si religieusement enfouie au fond du cœur et qu'il allaite d'une confiance de plus en plus caressante, d'un respect de plus en plus profond. Il maudit ceux qui les premiers avaient assassiné, ses illusions, cette force de l'artiste, sa meilleure palette; Malès, qui appelait le crime, génie; Sapy, qui appelait l'égoïsme, sagesse; il maudit ces deux sceptiques, qui avaient fait son imagination eunuque, qui niaient l'âme et la foi, productrices de la force. Il maudit Glaire, il la mau-

dit cent fois elle, qui l'avait exténué, engourdi, tué; il maudit Salvonole, qui avait feint de raviver le flambeau de sa vie pour le rejeter dans les mortelles ténèbres; il maudit ia terre, il maudit les cieux, il maudit les hommes, il se maudit lui-même, il maudit Dieu. Plus calme, il eut horreur de toutes ses malédictions, et u osa encore espérer. Ajouter sans cesse une pierre au tas, charrier dans l'amoncellement des ambitions le mortier qui les joint et solidifie, préparer à réclusion son obscure individualité!... La tâche était lourde, le chemin ardu; mais que n'ose l'espérance et ses prestiges lointains, et qui songe, guidé par elle, aux icariennes témérités? is'os poètes, nos maîtres, William et Byron, Gœthe et Schiller, Homère et Shakespeare, Dante et Bosquet, il vivait avec eux. Les préoccupations de la vie matérielle pouvaientà peine l'en éloigner. S'écoulait-il quelques heures sans qu'il leur parlât, sans qu'il descendît dans les arcanes de leurs œuvres, sans qu'il escaladât les cimes qu'ils avaient gravies, sans qu'il entendît pleurer ou rire leurs harmonies? Avec quels épanouissements

son cœur se précipitait vers eux, avec quelle ardeur il les rejoignait; il ressentait alors les émotions que donne l'embrassement extatique, délirant, surhumain, d'un vieil ami que l'on aurait cru mort par delà des mers.

Emmaillottées par l'admiration, longtemps contenues, ses pensées, dont il ne combattit pas la fougue, se déchaînèrent et prirent un cours plus tempétueux. Adieu le stoïcisme, adieu la concentration désintéressée du jugedisciple. Sa lutte continue se traduisait par d'inconcevables crises. Aujourd'hui le triomphe; les défaillances demain. Désespérait-il? il détestait. Son espérance se ranimait-elle? il aimait.

Enfin les fulgurantes auréoles rayonnant autour des génies l'aveuglèrent, et il eut soif, une soif immense, insatiable. Qui suis-je ? disait-il, si je ne puis ravir aux soleils un rayon subtil, une humblelueur? Ses enthousiasmes, ses adorations se convertirent en contemplations niaises... Il considérait, hébété, envieux, les gigantesquescréatures tombées du front des penseurs sur les haines impuissantes au milieu des foules prosternées, saisies de respect et de vénération. Tantôt ses yeux

couraient de page en page, de ligne en ligne, avides de pénétrer les artifices de la forme, les secrets et les audaces du sujet; tantôt stupide, sans âme, écoutant les sanglots du découragement, perdu dans les ombres de son ignorance, effrayé des splendeurs et des impossibilités de la lutte, il laissait son intelligence errer dans les gouffres insondables de l'infini... Croyait-il distinguer dans l'œuvre d'autrui quelques faiblesses, quelques incertitudes?il s'efforçait d'amener etd'établir une comparaison inique entre elle et ses lignes incertaines ou ses plus heureux bégaiements; mais bientôtil retombait abattu, terrassé, par le sentiment àiire, intimement austère, de son infériorité.

Parfois, aux grèves de l'Armorique, on voit le Breton s'arrêter béant et craintif devant les pierres druidiques, dolmens et men-hirs, respectés de nos pères, et s'exercer à deviner par la contemplation les cataclysmes passés ; puis, attendant en vain la révélation, tomber dans les ahurissements de l'ignorance et de l'inconnu.

Voulant percer le voile qui lui dérobait la prédestination des génies, rou-

lantdansles ténèbres de l'impuissance humaine, toujours repoussé sur les teirestres sentiers, cet ambitieux s'épuisait àvouloir dépasser les limites assignées à la raison pour s'envoler sur les ailes delà sérénité et de l'omniscience dans les mondes métaphysiques :

— Pouvoir; savoir, impossible!

grondait-il; blasphèmes et prières, révoltes etchutes, invocationscélestes, sataniques évocations, rien ne put, rien ne pouvait le surexhausser jusqu'aux monts inaccessibles où plane dans sa mystérieuse majesté le pondérateur de tout ce qui fut, de tout ce qui est, de tout ce qui sera,..

— Seuls, ils peuvent tout m'apprendre; j'irai les implorer dans leur asile éternel! Atomes, ils ont proféré des foules ; peut-être me diront-ils comment je pourrais enfanter les atomes, moi, néant !

Et une nuit sombre et blafarde surpritl'audacieux errant avec ses ambitions et ses épouvantes dans les rues d'une vaste nécropole.

— C'est ici la tombe de Manuel, fit-il toutàcoup; puis s'agenouillant,ilpria; ses mains s'avancèrent, hésitèrent, s'avancèrent encore.

Quel étrange sacrilège, quelle profanation osait donc accomplir cet être si violemment enlevé sur l'aile des soDges dans les vertigineux tourbillons de la folie? 11 tenait entre ses mains le médaillon de Béranger que la religion du peuple a placé sur le marbre funèbre de son vieil ami, et il semblait le questionner...

Où courait-il maintenant, franchissant les fosses entr'ouvertes, foulant le sol oùdormentles enveloppes desàmes, cherchant quelque chose d'un œil inquiet, lisant les inscriptions tumulaires, examinant avec une anxiété curieuse les groupes et lés statues?

— Enfin! dit-il.

Il était devant latombe de Balzac.

Le respect, la vénération, l'imagede cette grande ombre le paralysaient; il restait immobile; mais, s'élançant bientôt vers le buste, il s'accrocha à son col, baisant avec ferveur cette tête où la vérité avait si longtemps trôné, où Dieu avait laissé fructifier quelques parcelles de son entendement... Les mains de ce novice semblaient vouloir fouiller cette puissante tête, vivante dans le marbre, aux frémissements pétrifiés; et, l'ayant secouée, comme

pour l'abattre, comme pour l'arracher du socle, il se prosterna, les moins suppliantes :

— Fais-moi grand, s'écria-t-il, toi qui domines l'humanité, ou dis-moi comme tui'esdevenu?Tu seras grand...

Ai-je bien entendu? Tu vivras... tu vivras! Oh! parle encore...

Et, s'enflammant aux éclairs de son hallucination, le visage baigné de larmes, les yeux inspirés, l'aspirant s'abattit inanimé et sa tête heurta lourdement le piédestal de la statue du maître.

Il y a de tristes coïncidences, et suivant leur situation d'esprit, si les hommes accueillent la nouvelle de certains événements comme un avis personnel, c'est parce qu'ils y voient plutôt une excitation à se laisser aller à la dérive sur cette mer houleuse qu'on appelle la vie, que des enseignements d'en haut et des exemples à nepas imiter.

— Fatier a été frappé hier d'une congestion cérébrale. Le médecin constate un ramollissement du cerveau et affirme que l'imbécillité du malade ira croissant, jusqu'à la mort, qui ne saurait se faire attendre...

Telle est la nouvelle que Tulmont apportait à Maurthal.

— Ilest bien heureux, réponditceluici, très calme.

— Que dis-tu? Chez toi quelle impassibilité!

— Jadis j'eusse considéré peut-être cela comme une catastrophe; aujourd'hui, je dis : ce coup de foudre est un bonheur.

— Un bonheur?

— Oui, certes; si notre ami perd ses facultés intellectuelles, il ne comprendra plus; s'il ne comprend plus, il ne sentira plus; et quand on ne sent pas, il n'est plus de souffrances...

— Adieu, mon épilogueur,interrompit le peintre; en t'écoutant, j'aurais peur d'êlre de ton avis.

Ils se séparèrent.

— Enfin, il a su celui-là trouver un remède à ses maux... pourrais-je aussi l'employer9 Allons, l'alcool me tuera peut-être aussi.

C'en était fait; Alpinien Maurthal, qui déjà n'avait pas osé rechercher l'oubli par l'ivresse, parce qu'il avait eu peur de servit* de jouet à Ja foule, comme Pipabs, osa rechercherl'auéantissementdans l'ivresse parce que celui-

ci l'y avait rencontrée. Dès lors il s'abandonna avec cette frénésie âpre et farouche qui caractérise les défaillances des natures à la fois ardentes et mélancoliques; mais ses terreurs, ses trépidations, ses bouleversements et son ennui recueillirent un nouvel aliment désorganisateur dans le tumulte des sens, dans la course d'un sang embrasé, dont l'ébullition était sans cesse redoublée par l'absinthe, cette liqueur corrosiveetenfiellée. Si timide dans les actes ordinaires de la vie, d'une humeur si facile aux incertitudes, il sentit brusquement bouillonner en lui des audaces non-pareilles, des proj ts insensés, de lubriques visions; il convoitait les délires et se complaisait à écouter le tonnerre tantôt sourd, tantôt retentissant de ses nouvelles effervescences. Gardant un silence absolu, dans une concentration d'esprit qui avait quelque chose de sinistre et de sarcastique à la fois, il buvait à longs traits l'écœurant poison qui charriait eà ses veines des flammes dévorantes, et lui donnait d'insondables vertiges.

Aux éclairs des lustres dans les anh( s de la débauche et de l'orgie, toujours seul, toujours morne, il assistait

aux transactions des courtisanes, aux marchés offerts par les vieillards, entendait les crainlives promesses des adolescents attirés dans les rets qu'ils croyaient avoir tendus. Partout le choc des verres, partout les rauques sanglots de l'ivresse, les regards sombres du désir, et partout le mensonge affectant les déguisements les plus attractifs et les plus gracieux. Une femme papillonnait-elle autour de lui, questionnant d'un œil inquiet et envieux son apparente léthargie...? Immobile, glacé, la face tendue par une rigidité inexpressive, stupide, il sentait son cœur se comprimer et se détendre, mille poignards, mille glaives le déchirer, et, à travers l'atmosphère opaque et grise, se tordaient et riaient les spectres du passé. Son visage! la vie ne paraissait point l'animer. Et son âme!

les furies jalouses y avaient établi leur siège. Les contrastes de son individualité se heurtaient en tous sens. Pour tous, son attitude était étrange, mais passive, mais inerte, et cependant, quoique enseveli dans les ténèbres de ses maux, quoique replié sur luimême, mille ardeurs le consumaient; il était calciné par des fièvres déchiran-

UÀ.RTYRS RIDICULES, III, 3

tes; dans les profondeurs de son être s'opérait un travail mystérieux, grouillait une informe fermentation. S'élançait-il, les bras hauts et frémissants, hors des cloaques où agonisaient sa raison et son sens moral, dans ses yeux, fixés vers les astres nocturnes, passaient comme des contritions et des prières. L'air fouettait ses tempes, goDfléespar le torrent de la circulation sanguine et paralysait ses membres. A ses pieds il croyait avoir des ailes, et ce n'était que par des efforts convulsifs exécutant les ordres d'une volonté confuse, indécise, que ses jambes le transportaient d'un lieu à un autre. Loin des hommes, sous le ciel parsemé d'étoiles, sur la terre, es des lieux solitaires, ses genoux ployaient sous lui, ses mains roidfeS se joignaient, ses lèvres criaient des mots inarticulés, et lui, lui, croyait alors formuler un cantique éloquent, chanter de maguifiquespsaumes.Ilse dituajourqu'à travers les brumes de son cerveau, l'image decelleqai l'avaitquitté ft'apparaissait plus avec la précision mathématique, la monotone périodicité d'autrefois, et il se jeta à lui-même un cartel singulier, un étrange défi ; «Je ne vois plus

— '67 — l'idéal, se dit-il, l'idéal n'est-il pas un mensonge? La volupté est tout, elle seule existe; quel danger à l'aimer et à la rechercher? » Et il essaya de furtifs sourires, des regards auxquels il attribuait une fascination irrésistible ; mais celles qui virent ses sourires, celles qui reçurent les éclairs de ses yeux, tressaillirent. D'infâmes héroïnes qui affrontaient avec insolence et cynisme toutes les caresses humaines, vinssent-elles del'àme, vinssentelles du corps, de honteuses trafiquai tes qui faisaient étalage de leur jeunesse et de leur beauté, retrouvèrent des hésitations et des pudeurs à son aspect. Elles, qui depuis longtemps ne connaissaient que les émotions lascives, que les sensations horriblement sapides des couches aventureuses, retrouvèrent, à l'aspect de ce fantôme, le frémissement des palpitations premières, eurent un retour des naïves joies de la puberté, palpitations et joies bientôt entassées à jamais dans les abîmes de l'oubli, mais aussi, à leurs yeux, se déchira le voile de leur horizon, et elles le virent, lui, prophétisant, de son sourire amer, les tortures, les maux et les regrets incurables; elles

eurent peur alors et se détournèrent.

Moins gangrenée ou peut-être plus cynique, une d'elles osa se redresser devant lui avec toutes les hideuses promesses du vice qu'elle sut embellir des séductions de la mélancolie. Aux sourires de cet amateur^ et quels sourires ! elle répondit par des soupirs, et, dérision burlesque si elle n'eût été navrante, par des larmes, oui, des larmes ! 11 les regardait couler avec avidité, et, dans sa contemplation, ses mains s'avançaient comme pour les étancher, ses lèvres s'entr'ouvraient comme pour les boire ; puis, comme s'il eût fouillé sous le masque et chassé le prestige du mensonge, il lança un rire strident, rire de colère et de pitié. Les pleurs de la fille de joie tombaient toujours. Se croyant sur les traces d'un de ces martyres, d'autant plus dignes de commisération qu'ils se subissent dans l'enfer des turpitudes humaines, dans cet inexorable gouffre où le remords et le repentir n'entrent jamais, et surpris peut-être par un réveil de ses illusions, il s'approcha de cette bacchante dont les lèvres dessinèrent à demi un sourire de triomphe. Elle se le-

va aussitôt et lui prit le bras; ils sortirent ensemble du bal.

Silencieux, ils parcoururent les larges artères et les rues étroites de la ville, lui en proie aux mirages de son imagination, elle, étudiant avec convoitise cet homme bizarre, ne ressemblant à aucun de ceux que le hasard ou le rut capricieux avait jetés sur sa route, portant en lui toutes les atonies de la désillusion et toutes les flammes du désir. Elle soupesait avec calme, s'aidant des calculs de sa précoce expérience, les révélations qu'elle découvrait, les déchirements, les actes et les discours étranges dont elle serait témoin.

Pas une piotestatiou ne s'échappa de sa bouche pendant leur course longue et désordonnée à travers les places et les carrefours; pas une seule fois, son cavalier les yeux fixés à terre, la pensée vagabondant par les sillons du passé et les lignes incertaines de l'avenir, ne lui adressa la parole. Ils arrivèrent enfin à la rue de Bretagne, gravirent les cinq étages et pénétrèrent dans la mansarde. Toujours sombre, toujours farouche, il se laissa choir dans le vieux fauteuil effondré, où il

avait si souvent rêvé de Glaire, de sa Glaire bien-aimée, devant sa table de travail qui avait si souvent gémi sous ses mains tumultueuses, lorsque, tardifs traducteurs de la pensée, elles jetaient ces pages insensées, pleines de frissons et de sanglots, dont la forme mystique et sauvage avait arraché à Sapy,à l'imperturbable Sapy lui-même, des exclamations d'étonnement et de crainte.

Debout au milieu de la chambre, mais troublée maintenant par une vague inquiétude, celle qu'il avait amenée là, celle qui se proposait naguère d'examiner à satiété cette retraite et d'y découvrir la clé d'une énigme humaine, n'avait plus la force de s'abandonner à la sécheresse de l'analyse, aux subtilités d'une patiente observation.

— Quel est votre nom? fit-il tout à coup en attachant sur elle un œil scrutateur.

— Mon nom, dites-vous ?

Il inclina lentement et gravement la tête.

— - Je m'appelle Marie.

— Marie ! vous vous appelez Marie !

quelle amère dérision !

— Une amère dérision! pourquoi, mon ami?

— Votre ami ? rayez ce mot de convention; votre ami, depuis quand?

comment? en vertu de quelle épreuve, de quel dévouement? C'est un mensonge, je ne suis pas votre ami. Vous mentez, et pourquoi mentir? Vous souriez? ah ! je comprends, il est difficile qu'ici, chez moi, vous puissiez me donner un autre nom. Mon ami?

répétez, vous avez prononcé ce mot avec une accentuation bizarre qui m'a fait beaucoup de mal et que j'aime cependant. Répélez-le... non ! mille fois noa, taisez- vous ! c'est bien assez d'un mensonge. On dirait en vérité que les hommes aiment entendre la répétition systématique de ce qu'ils savent, ne pas exister, de ce qui n'a jamais été, et chemin faisant on se cogne à des gens qui vous disent : Si la vérité est un mythe, tâchons au moins d'en acquérir les apparences. C'est une sublime comédie que nous faisons jouer et que nous jouons. Ils appellent le mensonge une sublime comédie! Oh! ces pantins, ces polichinelles!

Et il se redressait, en disant ces mots, de toute sa hauteur, devant la

vierge-folleépouvantée de cemonologue et des mouvements saccadés qui l'accompagnaient.

— Pardonnez-moi, reprit-il après quelques instants de silence, pardonnez-moi, mais ne souriez pas ainsi.

Ah! cette main ! pas ainsi, pas ainsi! C'est étonnant comme vous ressemblez... Oubliez ce que je vous ai dit, c'est oiseux, c'est inutile; c'est du reste un langage que vous ne devez plus comprendre, ; si toutefois il est vrai que jamais vous l'ayez compris.

Vous me disiez donc que vous vous appeliez Marie?

— Oui, Marie...

— Marie, Marie... et vous êtes blonde ! Vous ai-je déjà dit que ce nom, cette douceur empreinte sur votre visage, ces boucles de cheveux épais et dorés comme les sourires du soleil, c'était une amère dérision ! Vous vous appelez Marie, comme la mère de Dieu, vous ! et peut-être dans la nomenclature de vos amants, je me trompe, de vos dupes, trouverait-on un sculpteur dont la spatule a modelé la terre, un peintre dont les pinceaux ont animé la toile, pour faire de votre figure, de votre expression, de votre torse, de

voustouteentièreeûfiD,une image de la Madone ! Ah ! ah ! ah ! laissez-moi rire ! Et les populations naïves des campagnes, et les mères priant pour leurs fils qui combattent au loin, et les vierges demandant au ciel clémence pour les crimes de leurs pères, se seraient prosternées avec amour, avec extase, devant l'image d'une courtisane ! c'est une dérision!! Ah! ah! laissez-moi rire et riez avec moi ! je le veux, je vous en supplie, je l'exige, riez de la profanation et de l'infamie... ah !

ah!

Sans souffle, sans force après les spasmes de ce rire nerveux, il ouvrit violemment la fenêtre de sa chambre etaspira les brises de la nuitavec avidité. Un bruit de chaise le ravit à sa rêverie.

— Qui donc est là? dit-il brusquement et comme s'il eût oublié la présence de l'inconnue; il s'avança vers elle; qui donc 3st là ?

— C'est moi...

— Qui, vous ? répondez, qui vous envoie vers moi ? Vous a-t-e<7e chargée de me remettre une lettre ou bien de me répéter de vive voix ses désirs et ses vœux ? Faites, je vous écoute.

N'oubliez pas un mot, un seul mot, souvenez-vous de tous ses gestes, de ses intonations de langage. Parlez donc ! parlerez-vous, enfin ?

— Vous vous trompez, c'est moi !

vous ne vous souvenez pas? Marie, dit la courtisane trop émue pour avoir surpris le secret qu'il venait de trahir à son insu.

— Non, je ne vous connais pas. Où vous ai-je donc vue ? attendez, oui, il me semble... oh ! pardonnez-moi. Que vous ai-je dit? Pourquoi ne reposezvous pas ? dormez, le sommeil doit vous aimer, dormez, fit-il en dénouant laceinturede la prostituée, oh ! jeveux vous voir dormir.

— Vous paraissez souffrir! dites, vous souffrez ?

— Tu es bien toujours la même, va!

n'est-ce pas que toutes ces beautés sont à moi, ne te tardait-il pas de me revoir? viens, méchante, viens.

Marie s'était livrée aux douloureuses caresses de l'insensé. Tyrannie des désirs, avidités charnelles, elle n'éveillait rien en lui qui, croyant parler à Claire, disait :

— Reine, réreine, n'est-ce pas que tu aimes ton petit roi, riri, roro, ra-

ra, ton petit roi ? Tu te tais, achève... tu ne peux pas avoir oublié; allons, dis-moi, je veux que tu me dises : La petite reine, réreine aime bien... Allons donc, finis la phrase ou je pleure, là.

La fille se mit à rire.

- Où suis-je ? s'écria-t-il en revenant à la réalité. Puis, dès qu'il se fut relevé des pieds de la courtisane et rejeté violemment en arrière, sa main se promena sur son front, lentement, avec des hésitations et des incertitudes, comme cherchant à river dans la pensée des souvenirs infidèles; puis, ayant ouvert un tiroir, de sa commode, il prit une liasse de papiers et la lança sur les genoux de Marie.

— Lisez! cria-t-il avec un geste sec, impératif.

Ces papiers étaient la correspondance de Glaire pendant le temps qu'Alpinien avait passé auprès de sa mère, à lui.

— Quellest sont ces lettres, en quoi pourraient-elles m'intéresser?

— Lisez ! répéta— t-il .

Sa voix tremblait, quoique contenue; ses lèvres eurent un étrange sourire.

— Tiens, tiens! ce sont des lettres de femme, je la connais peut-être.

Comment s'appelle-t-elle ? La signatare est presque illisible... Clai...

Mais elle n'acheva pas le nom... En démence il s'était précipité sur elle, et l'ayant saisie à la gorge comme pour étouffer un cri qu'il ne voulait pas entendre:

— Chut! taisez-vous, taisez-vous!

dit-il, ma brutalité vous consterne?

on croirait que vous tremblez, il vous reste donc quelques fibres vibrantes, à vous? quelques émotions?

ne serait-ce que celles de la peur ?

Celle qui a signé ça, vous ne la connaissez pas ; peut-être je me trompe, dites : la connaîtriez-vous ? Ecoutezmoi : vous la rencontrerez un jour, si déjà le hasard et la honte ne l'ont pas jetée sur votre route. Comment ne la rencontreriez-vous pas? vous suivez le même sentier, c'est une de vos sœurs.

— Une de mes sœurs, que ditesvous ?

— Oui ! votre 3œur, une courtisane comme vous. Tenez ! vous avez les yeux pleins de larmes, ils ont la même expression que ses yeux. Mensonge et infamie ! Vous devez la connaître, elle

vous aura appris cette attitude de victime; tourne1/, la tête, ne me regardez pas ainsi. Si elle était là, savezvous ce que je lui dirais : Madame, vous avez placé votre corps sur un étal, au-dessous duquel estun écriteau où on lit : Ceci est à vendre!

— Monsieur...

— Silence ! écoutez et retenez mes paroles. Ah! ah! ueci esta vendre : eh bien ! la qualité, le volume , l'ensemble, les détails me plaisent.

— Laissez-moi ! je veux m'en aller; ah ! laissez-moi ! j'ai peur !

— Attendez la fin et le salaire.

Tenez, vous, une de ses sœurs, payezvous...

La langue de ce forcené sifflait, ses bras s'agitaient menaçants, la sueur inondait son visage, ses cheveux se tenaient droits, hérissés en bloc. La malheureuse épouvantée repoussa loin d'elle la bourse de soie qu'il avait jetée à ses pieds, et dans laquelle brillait une petite pièce d'or à côté de quelques gros sous.

— Prenez ! vous avez gagné cet argent de la même manière qu'elle en gagne à cette heure. Allons, allons donc, gueuse, paye-toi I

Très pâle, yeux hagards, la pauvre fille reculait ; ses mains s'étant appuyées à la porte qui céda, elle s'élança an dehors.

— 'Prenez la bourse, s'écria-t-il en la poursuivant, vous êtes sa sœur, ah! ah! ah! .. Et le rire strident, suraigu, tintait encore aux oreilles de l'impudique qui s'enfuyait a/ec précipitation et toute palpitante sur le trottoir de la rue de Bretagne.

Dès huit heures, le lendemain, Maurthal montait les degrés de l'église Saint-Paul.

— Le prêtre de semaine-? demandat-il à un sacristain.

— Dans la sacristie...

— Monsieur, dit-il à un vicaire, je désirerais que l'on dît à l'instant une messe.

— Pour un agonisant ?

' — Quoi ? plaît-il ?

-- Serait-c^ pour un défunt ?...

— Oui... oui... pour une défunte, répondit-il.

— Son nom, afin que je puisse l'offrir à Dieu pendant la sainte Elévation?

— Hein !... son nom ?

— Oui, Monsieur.

— Je l'ai oublié... priez pour une âme qui a fait naufrage!

Bientôt, à genoux sur les dalles, le front levé vers le ciel, et les mains jointes il parut prier pieusement : « Mon Dieu, disait-il en lui-même en sortant de la chapelle, mon Dieu, pardonnez-moi, je vous ai peut-être imploré pour un crime, ma prière a dû outrager votre justice; si vous me la rendiez... oh ! noii, iion, ne me la rendez pas !

Aux tempêtes, aux ouragans hurlant déchaînés sur sa tête, il n'opposa désormais qu'une involontaire et molle résistance. Les impulsions de son désespoir se renouvelaient bizarres, capricieuses, insensées. Malgré les opaques sommeils de l'ivresse, dans l'embrasement des sens, la vision qu'il répudiait flottait sans trêve devant ses yeux, s'immisçait dans les replis de son àme. Poursuivait-il sous les baisers lascifs, à travers le prisme des flacons, d'autres ombres, d'autres rêves? brusque, ironique, imprévu lui apparaissait l'objet de ses remords et de ses regrets éternels. Le rire forcené des spasmes, le choc du cristal, les mousses purpurines de l'amphore

le forçaient-ils à disparaître, à s'évanouir une heure, un instant? il surgissait de nouveau plus terrible, plus implacable encore. Tous les vents contraires le secouaient sur la mer sans accalmie qu'il sillonnait; jusque dans les casinos, il tenta d'aborder l'apaisement, mais ses révoltes et ses convoitises moutonnaient comme des vagues dans son incorrigible amour. Où il croyait trouver l'oubli, il rencontra des excitations nouvelles. Phénomènes psychiques dus aux titillations de l'orgie, peut-être aussi aux mirages du monde idéal, la musique enlevait son âme, et son œil était morne; la bacchanale rugissante lui suggérait des élans et des bonds, et il était prostré. Eclats métalliques des cuivres, lamentations des violoncelles et des altost glapissement des hautbois!

c'était une harmonie âpre, débordante, et ce débordement musical provoquait la rupture des pudeurs, le bris des ceintures, toutes les avidités. Bras voletant comme des ailes gluantes et griffues, planant au-dessus des imbécillités et des rages humaines, cheveux silfiants comme des langues vipérines, les femmes se ruaient, piétinaient,

ardentes. Elles souffraient les douleurs de la volupté, geignaient les râles du plaisir, criaient les défis de l'ivresse. Parfois, il eût voulu étreindre cette masse, cette foule féminine, pour extraire d'elle, foyers en ignition, une étincelle dont il eût préparé l'incendie où se consumer; mais bientôt le mépris l'inondait de ses bouffées amères; les baines du souvenir roulaient confondues avec les amours pures dont il caressait l'espérance. A le voir immobile, tête aride et sans rayonnements, suivre d'un œil tantôt terne, tantôt aigu, ces orgiaques assoiffés, cet borriblebystérisme, on eût dit de lui : C'est un marbre dans une fournaise, une nuit jalouse de s'étendre sur les flammes des passions humaines. Sapy, en vérité, Sapy ne se fût pas mépris sur les impressionsdece détraqué. «Mon très cher est gris, aurait-il murmuré, tel quel, il rêve d'embrassements et de larmes d'amour; il voudrait je gage, se multiplier pour enlacer tous ces corps, pour bumer toutes ces cbaudes émanations, car il bout comme une chaudière alcoolique, quoiqu'il soit aussi glacé qu'un pic du pôle. » Bernard eût

dit vrai, mais ce n'était pas tout.

Au milieu des délires et des convulsions, son ancien ami convoitait les joies intimes de la famille, du foyer, de la paternité enfin; les rayonnements éphémères de l'orgie le faisaient songer aux lueurs sereines de l'amour idéal, à la vivace étincelle de l'union sociale. L'avenir... pouah! l'avenir!

Glaire spasmodique se mouvait dans ses profondeurs, et lui qu'elle hantait se repliait vers le passé, et le passé, c'était le néant, le chaos. L'esprit ivre et déchaîné, la hête stupide et roide : tel apparaissait. Idiot ou insensible, ainsi la foule l'eût jugé. Après les impressions que donne le monde, ce tourmenté trébuchait devant les inspirations de la solitude. Après les éblouissements et le tumulte, le silence et l'ombre. Ses insomnies, ses ardeurs ténébreuses épanchées dans l'engourdissement du corps par les délires de l'imagination, ses explorations, ses visions, les détresses de son âme, rien, non rien pour les dépeindre : elles sont indescriptibles. Le sommeil le courbait-il ? La matière, il est vrai, restait inerte, ou, plutôt, inconsciente, et cependant elle tressautait sous les

chaudes visions que l'esprit arrêtait et entraînait dans son vol.

Invaincus par le sommeil, l'ivresse transportait les rêves de cedamnédans les régions du cauchemar et des fantômes, au centre des mondes transterrestres. Que ne voyait-il pas? Où n'allait-il point s'égarer? V éternel féminin de Gœthe, il en jouissait, le buvait, en vivait. Révélations étranges et prestigieuses. Il voyait venir à lui une forme, une ombre, un ange, un démon, une femme... oh! belle! belle en vérité ! elle résumait les plus ambitieuses conceptions de l'idéal. Ses cheveux! non, ce n'était ni de l'or, ni de l'ébène, ni du feu, mais tout cela à la fois, tout cela fondu et quintessencié. Cette chevelure avait le rouge, le noir et le cendré dans ses nuances. Le corps, ni chaudement bruni comme celui de l'Andalouse, ni bleuissait et carminé comme celui de la nixe germanique, ni orangé, ni d'un grain doux et dru comme celui de la créol-e, ni lacté comme le corps des Saxonnes, mais fusion de toutes les beautés, amalgame de toutes les perfections.

Dans l'image surnaturelle, l'illuminé reconnaissait quelque chose de ses

maîtresses terrestres : la fauve crinière de celle qu'avant toutes il avait aimée, l'œil vague et félin de Claire, l'ascétisme ardent de madame Salvonole. Tout ce qui lui avait fait désirer une femme, tout ce dont il avait rêvé : harmonie de la voix, perles nacrées, lèvres humides, torses souples ou fougueux, tout, tout était là devant lui et il possédait ce tout. Et alors il lui semblait que des lèvres renfermant mille lèvres, qu'un corps, représentant des corps innombrables, le frôlait et le caressait; qu'une main, le résumé de cent mains, le tâtait et le recherchait; et il ne se trompait pas, c'était l'horrible vérité : c'étaient des mains qui le harcelaient, qui le pressaient, qui s'agitaient frémissantes.

Et dans un spasme suprême il s'éveillait, pantelant dans la souillure; réveillé, il descendait comme un tourbillon des hauteurs sidérales où il se rassasiait de voluptés, et, ô comble de la stupeur, effroi du réel! chai tant encore Y Hosannah du plaisir, ses larmes, larmes de colère et de dégoût, coulaient sur ses bras encore chauds de ses propres baisers. Alors, comme dit George Sand, l'inspiré de

rêve, le révélateur des désirs et des arcanes de l'àme : « Il lui prenait un de ces désespoirs soudains qui sont toujours 1 effet d'un mai intérieur long- If mps couvé dans le silence de la nuit, et il se sentait si découragé qu'il se laissait tomber et s'abando nait à ses pleurs puérils qui sont l'affreuse expression d'un abandon complet de la force. » L'immensité déserte du rêve où il avait erré le rejetait comme l'immensité peuplée de la vie où il mourait. De soubresauts en soubresauts, d'exaltations en exaltations, il aboutissait à une imbécillité furieuse; ses nerfs cliquetaient, et lui, niaisement, les regardait s'entrechoquer sous l'épiderme, bosseler ou excaver ses membres. Malheur, s'il sortait de sa léthargie, malbeur à celui dont le regard croisait son regard, dont il interceptait le sourire compatissant ou ironique; l'insulte cinglait sa face, et l'insensé dans les enlacements de la lutte, dans les élans du combat, éprouvait une joie sauvage, des transports inouïs. Il se réjouissait de trouver sous sa main un obstacle que sa main pouvait briser, que ses yeux pouvaient brû-

1er, qu'il pouvait tordre sur sa poitrine. Etait-il vaincu, le sang ruisselait-il sur son visage? Il se rendait compte de sa douleur, des meurtrissures qu'il avait reçues; au contraire, son antagoniste fléchissait-il sous son étreinte? C'était avec soin qu'il choisissait la place où il voulait l'atteindre, c'était avec une préméditation barbare qu'il portait ses coups. Mais après, dans le silence des nuits, il songeait aux piétinements féroces, aux jouissances folles, impies de la rixe, et il se prenait à gémir, lui si bon, si aimant, sur les acres sensations qu'elle lui avait fournies, une invincible horreur de lui-même s'emparait de son âme et il arrachait les bandages de ses blessures, regrettant de ne pas en avoir reçu une seule mort -lie, appelant de toutes ses forces la fin de son existence et de ses misères.

Ayant été instruit de ses désordres, Tulmont accourut. Il trouva le monomanenu,àgenoux sursonlit, mouillant de sespleurs, baisant, mâchant, déchiquetant des loques étranges. Legs des amours malsaines, triste héritage, ces nippes étaient une robe de Glaire.

Impuissant à soulager ce maudit et,

courbé lui-même au poids des découragements, pour toutes exhortations, pour toutes remontrances, le peintre serra son ami dans ses bras, répondant à ses pleurs par des pleurs.

— Je me résigne à porter ma croix en silence, lui dit celui-ci; ne me demande pas d'oublier, je ne le pourrais.

Tu veux que je sois calme, que je sois homme, comme s'expriment ceux que le malheur n'a jamais secoués, eh bien ! j'essaierai : si je tombe, ce sera sans éclat, à l'écart! Oui, tu as raison, mon cher, comme le bonheur le désespoir doitavoir son silence et sa pudeur, et peut-être moi, les ai-je prostitués l'un et l'autre. Adieu, Tulraont, puisque ton. amitié me reste, je n'ai pas tout perdu.

Le vieil hiver s'enfuyait, chassé de son trône de brumes et de glaçons, par les premiers sourires du soleil du printemps : les arbres s'émaillaient de timides bourgeons, et sous la feuillée naissante des bocages se lutinaient les oiselets; sur les ondes tranquilles et limpides, quelques yoles traçaient d'humoristiques zigzags. Caressée par les baisers du renouveau, l'humanité tout entière se redressait coquette et

plus ardente ; les fronts chargés de rides avaient comme un vague reflet des jours qui furent, et les jeuDes poitrinesaspiraient, avides, les excitantes émanations de la mère nature. Emus par une immense harmonie d'amour, des hommes à la pensée scabreuse et sombre, depuis longtemps allaités par le méprisou la haine, sentaient osciller en eux leurs projets et leurs résolutions; dans le mystère des nuits, les vierges étaient lentement conquises par l'extase, et les désirs, d'abord vagues et sourds, puis brûlants et tempétueux, grondaient sur leurs couches et dans leurs âmes; elles s'enivraient de leurs mélancolies, et les soupirs qui soulevaient leurs seins, jusqu'alors endormis, résonnaient doucement à leurs oreilles comme une plainte de lyre, comme des prières et des chants à la madone apportés par la brise.

Ainsi que tout dans les mondes, depuis l'Océan superbe jusqu'aufrêle roitelet, le faux résigné, rongé par l'insatiable cancer de ses douleurs, salua avec onction l'aurore et la majesté des sérénités universelles, écouta le Te Deum de l'hymne mystique. En lui descendit la quiétude solennelle

que la nature commandait aux éléments, à la terre naguère sans verdure, aux cieux naguère sans étoiles, aux mers h riantes et sourdes, aux prières des navigateurs, avares d'asile. S'étonuant de ne plus sentir au cœur les morsures et les déchirures de la souffrance, si âpres et si mteases qu'elles lui avaient dévoilé la fiction des anciens,le vautour de Prométhée : Enfin, se dit-il, serait-ce l'heure de paix et de délivrance ?

Si celui, qui, à travers les ruines de sa jeunesse, marche aux incertitudes de l'avenir, se recueille et s'interroge dans les événements extérieurs, dans ses impressions, partout il croit rencontrer et entendre des avis ; tantôt il trouveun enseignement dans les splendeurs du soleil, tantôt dans ie gémissement des bourrasques ; aujourd'hui un rêve le lui donne ; une lecture, une pensée, un récit, l'aspect inattendu d'un monument, des lieux où, sans le savoir, il a porté ses pas, le bruit des fanfares, les cris de la foule, seront les oracles qu'il écoulera demain.

Près de Saint-Germain-l'Auxerrois, dans une ruelle bordée de tourelles et de toits à pignon, Maurthaî découvrit

sous une niche noire aux dentelures capricieuses une petite vierge gothique. L'expression de ses traits était si miséricordieuse, si auguste, qu'il se demanda si le sculpteur ascétique n'avait pas interprété une révélation divine, si les anges, par l'ordre du Puissant, n'étaient point descendus eux-mêmes sur la terre pour coopérera l'interprétationsainte.

Il se souvint, en contemplant l'effigie, des litanies que l'aïeule psalmodiait à son berceau : « Petit enfant, lui disait-elle en s'efforçant de joindre ses petites mains, prie toujours la Sainte-Vierge : elle n'abandonne jamais ceux qui l'aiment. » Le souvenir des conseils quasi prophétiques de sa vieille mère, cette apparition soudaine au mois de mai, au mois des fleurs et de l'amour, au mois voué à la reine des anges, et avant tout le besoin immense de se rattacher à une pensée consolante et sans amertume, d'aimer avec toutes les ardeurs de son âme avide d'amour, n'était-ce point assez pour que cet être accablé s'écriât : Dieu me prend en pitié, ! c'est la divine mère qui a intercédé pour moi! je puis l'aimer ?ans crainte, elle !

Dès lors, chaque jour il fut s'incliner devant la statuette, recruter auprès d'elle une nouvelle provision de fermeté, et chaque jourla statuettelui paraissait plus belle, plus rayonnante de promesses, plus vivante, enfin ! Sa farouche hypocondrie faisait place peu à peu à une mélancolie qui n'était pas encore la résignation, mais qui n'était plus le désespoir. Il se risqua à interroger son àme, à se poser en juge de ses actes passés. En descendant, des hauteurs nébuleuses de ses rêves et de ses enthousiasmes, dans les replis de sa conscience, il prit en pitié les transports qu'il n'avait pas su combattre, ses convulsions que le scepticisme avait redoublées. Sous l'empire des idées austères que l'image sacrée avait tirées de l'oubli, ce faible cœur osa s'analyser tout entier. Sespassionscoufuses et toujours inassouvies, ses désirs sans frein, flottant indécis de la vierge à la courtisane, sa prostration devant Glaire, les impures effervescences qu'il n'avait point calmées à l'aspect de Julia, ses aspirations coupables vers madame Salvonole, les lâchetés et les hontes de l'ivresse, ses rages sourdes, ses levains de vengeance, ses haines

éclatantes, ses folies, enfin ! toutes les scènes de sa vie passaient devant ses yeux, et il était troublé comme un dormeur que poursuivent au réveil les horreurs d'un sinistre rêve...

— Je sais que les embûches et les entraves de mon imagination, s'avouait-il, peuvent se multiplier sans répit, que ma timidité et ma mollesse de caractère me font juger insurmontables les actes les plus simples de la vie, que les moindres pressentiments m'irritent oum'égarent, que je nourris des tristesses et des ardeurs toujours prêtes à s'entrechoquer et à m'abattre, que mes passions, si je ne les dompte, m'élèveront aujourd'hui jusqu'aux sérénités du spiritualisme pour me rejeter demain dans les bas-fonds d'un matérialisme abject. Et je sais aussi que mon cœur abrite des délicatesses pudiques et de libidineuses et sordides ambitions; si je ne veux voir disparaître un à un tous les respects de moimême, je dois extirper les unes et veiller sur les autres, rompre le lien anormal, insolite, qui les a jusqu'à ce jour maintenu dans une indissoluble solidarité.

— Tu me retrouveras quand tu vou-

dras être un homme, lui avait dit son rude et tranchant censeur à leur dernière entrevue; depuis ils ne s'étaient pas rencontrés.

— Que devient Alpinien? cette ardente individualité agonise-t-elle sous le souffle des passions et des désirs toujours ravivés, s'était plusieurs fois demandé Sapy?

— Bernard, pensait souventMaurthal, Bernard s'achemine d'un pas toujours égal sans doute vers le but que tous les deux nous nous étions proposés d'atteindre; il y touchera fatalement et sans surprise, et moi, peut-être seraije sans fin ballotté par le flux et le reflux de mes désirs, toujours inassouvis et toujours transformés !

Il revenait un jour d'un de ses pèlerinages à Saint-Germain-l'Auxerrois lorsque son copain, débouchant de la cour du Louvre, parut à dix pas devant lui; sa marche était rapide, mais d'une rapidité méthodique, le pas actif et régulier d'un homme pourchasant sans élan, mais aussi sans défaillance, les promesses de l'avenir, et se rapprochant à toute heure insensiblement et avec sûreté de leur réalisation ; à sa vue l'iconolâtre hésita : son premier

mouvement fut de se détourner, le second, de tendre la main. S'il n'eût été certain d'en avoir été aperçu, peutêtre aurait-il laissé passer en silence son ancien camarade.

Celui-ci s'avança sans étonnement et sans secousses, et .sur son visage se grava cette cauteleuse et narquoise bonhomie, masque illisible qui fait dire d'un homme, et le survenant le savait bien : C'est une nature bonne, serviable, il a toujours le sourire aux lèvres.

— Je pensais que nous nous reverrions, dit~il, en abordant celui qui avait été tenté de le fuir; et je te félicite d'avoir repris ta liberté; garde-la désormais, pas de nouvelles chaînes, car vient un temps où l'on s'efforce en vain de les rompre. Ah! je ne t'eusse point cherché; mais, puisque le hasard nous met en présence, voilà ma main, sans rancune cette fois.

Trop ému pour répondre, le dévot s'erra nerveusement la droite que l'incrédule lui tendait.

— Doucement encore un enthousiasme inutile, tu m'as brisé les os, tu es toujours le même, toutes les fièvres ont élu domicile en tes veines.

— Je suis heureux de te voir, tu es mon ami et

— Assez, chut! cette déclaratioa est oiseuse; crois-tu donc que je ne le sache pas? Parlons plutôt des affaires sérieuses : 1° T'appartiens-tu? 2° Bûches-tu? 3° Pourquoi rôJes-tu par ici?

— Ce que je viens faire ici? J'y viens tous les jours glaner du calme et du courage.

— Je t'en supplie, sois clair; ne prêche pas, en un mot.

— Eh hien, regarde.

Alpinien désignait du doigt la niche où reposait la figurine.

— Que me montres-tu,

— Tu ne vois donc pas?

— Oh ! si, pardieu! je vois une muraille lézardée et noircie, qui ne me donne point l'explication de ta charade.

— Cette apparition, a ranimé mes forces 1 Je chancelais, j'oscillais. Prêt à rouler dans les enfers, je me suis élancé versles cieux.

— Voyons, mon petit, m'expliqueraslu enfin ce logogriphe fort ennuyeux, je t'assure; en vérité, ne jouirais-tu pas de ton bon sens; il m'en coûte trop de croire que tu me fais une déplaisante charge.

— Mais examine cette expression céleste se reflétant sur la pierre, ce sourire d'indulgence.

— Ah ! ah ! ah ! fit l'athée en riant aux éclats, c'est de cette méchante sculpture que tu gloses; en toute humilité je t'avouerai que je ne distingue là qu'un bloc de pierre, assez grossièrementfouillé, et pas la moindre émanationsurnaturelle. Ces murs caducs s'effritent et s'affaissent; pourvu qu'il n'en soit pas ainside toi-même? au plus vite rassure-moi en apaisant l'exaltation de tes regards, ah! ah! ah! on dirait vraiment que tu attends un miracle ; pauvre fou, tu l'attendrais longtemps et rienne me fait supposer que cette dame de marbre -veuille imiter l'ânesse de Balaam.

Sur ces mots,Bernard, ayant passé son bras sous celui de Maurthal. l'entraîna vers le Pont-Neuf ; chemin faisant:

— Je t'ai adressé plusieurs questions, reprit-il, qui sont restées sans réponse, surtout la plus importante : travailles-tu?

— Moi, je me recueille.

— Si tu fais allusion à tes recueillements mythologiques, bibliques ou évangéliques, choisis le mot qui te convient le mieux, prends garde qu'ils

ne te cristallisent l'imagination...

écoute-moi, tu pousses des soupirs comme une dévote qui aurait perdu son scapulaire, écoute-moi donc : i'ai une heureuse nouvelle à t'apprendre.

— Parle.

— Messire d'Esgunihâc est à Paris, il veut te proposer une collaboration.

— Et puis?

— C'est tout.

— Tu parles d'or...

— Justement.

— Voyons, toi, depuis quand es-tu devenu fantaisiste?

— Ne crains rien, si je fais de la fantaisie, c'est par le mot et dans la forme : au fond je suis et resterai toujours le même, amant du positivisme, c'est-à-dire de mes intérêts et de mon bien-être. Ayant quelques minutes à perdre, il me plaît de les employer à te montrer ta voie. Oh!

non va, je ne te donnerais pas de conseils si en les suivant tu pouvais me nuire ou contrecarrer mon ambition et 'mes projets. Pour toi que j'aime, comme je sais, comme tous devraient aimer, je n'irais jamais jusques à faire le sacrifice de mes intérêts. Tu le vois, je n'ai pas changé ni

n'ai rien rabattu de ma manière de voir.

— Tu fais voyager mon esprit sur des nuages ! explique-toi.

— Ne te sachant pas obtus, tu me permettras de penser que tu es devenu sourd et aveugle.

— Opère-moi le tympan et les prunelles.

— Ne bouge pas alors, je commence :

d'Esgunihâc a conservé de toi un excellent souvenir, il estime, peut-être parce qu'il ne les possède pas luimême, l'âpreté et l'énergie de ton crayon; le sien est incolore, me dirastu? il peut le doter des mille couleurs de l'arc-en-ciel.

— Le phénomène serait étrange!

Paul a, je l'accorde, de très rares qualités d'observation, mais...

— Un moment de silence, mon vieux, l'opération sera bientôt terminée. Je disais que ton futur collabo peut doter sou crayon des couleurs de l'arc-enciel; à quoi tu répondais que ce serait un étrange phénomène.

— Je l'affirme encore.

— Erreur ! d'Esgunihâc est riche.

Maintenant, tues opéré; entends-tu, vois-tu bien?

— Pas davantage.

— Serais-tu décidément tombé en enfance, dis donc?

— Tu as conquis, mon cher, une vivacité, une acuité d'expressions que je ne t'ai jamais connues.

— Pas mal, pas mal! cette épigramme me démontre que tu as mis les pieds hors du bourbier où tu as si longtemps barboté, et remis sur tes épaules ta tête qui vagabondait dans les nuées. Eb bien ! puisque tu as enfin prononcé un mot qui n'est pas ÏDsensé, je reprends le fil de mes déductions, ne le casse plus. Sois...

— Une aiguille pour ton fil?

— Bravo ! tu railles et tu plaisantes, donc tu es guéri, tu n'es plus amoureux.

— Parlons affaires, mon ami, parlons affaires.

— Je m'aperçois qu'il serait dangereux de mettre le doigt sur tes cicatrices; un emplâtre te serait encore utile, mon cher.

— Tu disais, Sapy, que d'Esgunibâc...

— A des relations et de l'argent : en s'achetant un nom, il achèterait le tien.

— Jamais!

— Tu dis des bêtises.

— Ce n'est qu'à mon mérite que je veux devoir...

— Ta réputation? Ceux qui parlent ainsi l'attendent toujours; on jurerait en vérité que tune t'es jamais aperçu que le mérite c'est la fortune, et vice versa, la fortune, le mérite ! Si j'avais à personnifier l'occasion, je la représenterais en femme qui ne donne qu'une nuit à ses amants; malheur à celui qui hésite: il mourra puceau!

— Fichtre! tu prêches très-habilement, mais dans le désert.

— D'Esgunihâc est riche et tu es pauvre, voilà peut-être d'où viennent tes répugnances ; permets que je fasse tomber quelques douches sur tes enthousiasmes de vertu. Ecoute bien cette comparaison que me fournit un mot de ta réponse : un voyageur égaré dans le désert se meurt de soif et de fatigue: il rencontre un Bédouin monté sur un dromadaire et poussant devant lui un second chameau chargé d'outrés pleines. Cevoyageurdoit-il ne pas boire parce qu'il n'aura pas découvert la source où l'eau contenue dans les outres a été puisée; ne pas se servir du dromadaire inoccupé, parce qu'il

n'a pas acheté cet animal? devra-t-il attendre que le simoun, la faim, la soif et le soleil le rongent et le tuent? Hé ! dis-moi : une femme est belle, son œil pi ein de p tomes ses;et de voluptés, croistu que de parle monde il existe un hypocondriaque qui refusât de coucher en son lit parce qu'un autre l'y auia précédé. Toi-même, enfin, serais-tu jaloux de ce qu'on lui aurait appris à ton profit la science de l'alcôve, je suis en verve, je veux te régaler. Deux ambilieuxserencontrent; l'un est idiot, l'autre intelligent. Je ne fais allusion ni à d'Esgunihàc ni à toi : vous vous valez. L'idiot est riche, l'intelligent n'a jamais possédé ni liards ni piécettes. Or, le premier dit : Je veux être un grand homme! et le second : ?vloi.un homme riche. Est-il marché plus facile, plus acceptable? Ne peut-on le conclure sans faire le moindre accroc à la probité? Et, s'il fallait fronder la probité, tu sais que je m'empresserais de te chercher noise, mais l'habileté n'est pas même cousine éloignée de la fourberie, et l'honneur n'a jamais fait ménage avec la sottise.

La voixdudiscoureurordinairement traînante et accentuant tous les mots,

sifflait, murmurait, avait des éclats insolites, de profondes notes. Maurthal l'écoutait en silence.

— Bernard, dit-il enfin, je l'affirme de nouveau, c'est par moi seul que je veux arriver.

— Pauvre, ambitieux etorgueilleux !

tes vertus te barrent la route ; tu n'atteindras jamais ton but. Télescope aujoud'hui, microscope demain, ton œil ne sait pas voir vrai. Couche-toi, dors, et ce sera mieux que de poursuivre inutilement des chimères

— Merci de l'avis..

— Tu ne veux pas suivre le précédent, tu repousses le meilleur...

— Encore !

— Sois donc logique une fois ! tu me disais ja lis : Ma nature s'oppose à ce que je pénètre dans le sanctuaire de l'art par les portes dérobées; c'en est fait de moi si je ne parviens à forcer la grande barrière; je te répondais :

Je préfère monter, monter doucement, c'est plus sûr et presque facile; flatter et flatter toujours !a stupidité des uns, les marottes des autres, la bouffissure et la vanité de ceux-ci, la gloire, volée ou non, de ceux-là, les intérêts de tous ; le secret n'est pas autre part !

je puis le résumer et l'habiller en sentence : Museler ses opinions, être de l'avis de tout le monde.

— Je sais, par l'exemple, toute l'utilité des moyens pratiques; je sais...

— Et moi, je n'ignore point que ton caractère farouche, ton échine sans souplesse, le rendent inabordable le rôle que je tiens, et bien des fois je me suis dit : mon compaing perd quatrevingt-dix chances sur cent... Oui mais, en voici bien d'une autre à présent : le hasard, tu dirais, toi : la Providence ; l'un et l'autre reviennent au même, ce sont deux synonymes de la même idée :

le second est complexe, le premier, simple; le hasard t'amène, ailes, pieds et poings liés, la fortune, et comme si tu étais de ses favoris, tu ne parles de rien moins que de lui faire cadeiu d'une roue de rechange, afin qu'elle se précipite à tout jamais loiu de toi.

— Tes raisons, mon cher Sapy, sont excellentes sans doute, ta diplomatie est nécessaire, ton jeu productif, mais il me serait impossible de le jouer.

— Quoi! parce que tu côtoies la vie hors des sentiers battus, parce que tu t'emprisonnes benoîtement dans les mailles de tes ridicules scrupules,

parce que tu fréquentes des fantômes, parce que tu recherches et te crées des mirages, tu perdrais le bénéfice de tou intelligence? J'y mettrai bon ordre.

— Tu parles un singulier langage.

Es-tu bien un artiste?

— Oui... mais je place l'art sur un trône d'or; s'il est ailleurs, je ne le connais pas, je ne veux pas le connaître. Je vois où tu veux en venir...

prends garde, sire Job, l'orgueil germe sur ton fumier...

— Et, à travers les fissures de tes monceaux d'or, suintent tes goûts de boutiquier. L'art réside dans un temple auguste, et ta le fais siéger dans un comptoir d'escompte.

— Comptoir d'escompte, je m'en gausse, pourvu qu'on y accepte mes valeurs !

— Ton mot est lâcbé.

— Et lu gardes le tien. Mais nous voici rendus chez mon Vatel, entre, dit le sceptique en poussant le naïf dans le couloir d'un maigre cabaret.

Très étonné, celui-ci se demandait si son compatriote avait fait un héritage, ou si c'était par distraction qu'il l'avait invité à dîner.».

Relancé par Sapy jusque dans ses derniers retranchements, Maurthal accepta la proposition de l'E<gunihâc ; mais les lazzis de Bernard ne lui firent pasabandonner son culte pour la vierge de l'Auxerrois; chaque jour, avant de se rendre chez son collaborateur, place Royale, il allait se recueillir une heure devant la statuette. Là s'apaisaient ses troubles nocturnes ; là se ranimaient l'intrépidité du labeur, l'opiniâtreté de l'athlète.

Si le travail n'attire pas immédiatement l'oubli, du moins par les charmes de la vie contemplative s'atténuent les aspérités, s'adoucissent les abrupts escarpements de la vie réelle. En poursuivant l'idéal, l'esprit ne regardé pas à terre. Bizarras attitudes, élans étranges que les élans et les attitudes d'Alpinien errant dans les zones mystérieuses de la pensée. Les éclairs du regard, son .abattement morne, révélaient pour ainsi dire l'idée matérialisée par la plume, et aux reflets de son front subitement éclairé ou rembruni, l'on aurait pu suivre sans fatigue toutes les péripéties de l'œuvre. A le voir ainsi, on eût dit que son corps pétrifié attendait pour être

mû le retour de l'âme explorant au loin. I)e$ créatures de sa pensée, il fit bientôt ses compagnons, ses consolateurs, les aima d'un immense amour; par eux il fut initié aux extases paternelles, pénétra les secrets et les voluptés de la reproduction de soimême. Venait l'heure du repos; avec eux il regagnait son toit; mais,- hélas ! ils n'eu frauchissaientpasle seuil. Les vivants partis, il retrouvait les morts ; les enfants de l'esprit disparus, vse dressaient les fantômes du cœur. En son lit solitaire haussaient des baisers ironiques, des soupirs plus déchirants que des glaives, des regrets plus aigus et plus corrosifs que les fiels vipérins , 'des remords noirs comme la tombe. Sur les ruines dupasse celle qu'il avait perdue apparaissait, lui montrant vers les horizons de l'avenir une autre Claire, une Claire banale, une Glaire prostituée. . Alors il s'efforçait d'embrasser doucement une vision suave, harmonieusement plaintive : sa mère, martyre par son amour, martyre par son isolement, martyre de l'espérance, sa mère, n'occupant dans son cœur, à côté d< trônes renversés ou détruits, qu'un l i «lestai modeste. A travers l'espace

il croyait entendre la voix maternelle lui crier : Courage, courage! Mais les spectres chassés revenaient encore avec leurs rugissements de rage, s'entrechoquant, hurlant le rire, et dans ce rire tombaient comme des larmes.

« Claire! Claire! s'écriait-il, et, joignant ses mains avec ferveur, toute son àme vers Dieu, tout son être prosterné, jusqu'à ce que le sommeil vînt fermer ses yeux, arrêter ses délires, il répétait une prière que celle qu'il avait tant aimée plus que toutes les adorations de sa vie, la famille, la liberté, Dieu, lui avait apprise aux beaux jours à jamais disparus d'un amour alors si vrai, si vaste, infini. Cette prière, la mère mourante de sa maîtresse emportant dans l'éternité des craintes et des pré visions douloureuses, avait fait jurer à sa fille de la dire tous lesjours pour chasser les défàiiiances, détourner les chutes, pour conserver l'honneur intact dans une jalouse et indépendante pauvreté.

« — Souvenez-vous, o très misé" ricordieuse Vierge Marie ! que tous ceux qui ont eu recours à votre sainte protection n'ont jamais été

abandonnés ; animé d'une pareille confiance Je viens vers vous, Vierge des Vierges, et vous prie d'intercéder pour -moi auprès de N. -S. Jésus- Christ, votre cher Fils. Ainsi s oitil! »

Et l'idéaliste ajoutait :

— Ame de Jeanne F***, du haut des cieux, veillez survotre fille...

Henri de Roche-Brune à Alpinien Maurthal

T***, ce 13 juin 18..

« Cher Alpinien,

« Maintenant, m'écris-tu, que je considère plutôt comme un charme jue comme une douleur la mélancolie des regrets, maintenant que je m'appartiens tout entier, nous reprendrons, si tu le veux, notre correspondance, pour ne plus l'interrompre cette fois.

Ta n'y trouveras peut-être pas de nouveaux exemples de l'humaine versatilité, et moi, j'y rencontrerai certainement cette forte philosophie dont tu te nourris, secret que tu finiras sans doute par m'apprendre.

> Il n'est rien que je haïsse tant,

mon cher ami, que les sermons flanqués d'exorde et de péroraison, et si parfois il m'arrive d'en subir, je ferme vite mes oreilles et ouvre à ma pensée les portes du vagabondage. Suis-je obligé d'inquiéter le sommeil de ceux que j'aime, de leuropposerle plus souvent, comme je le fais aujourd'hui envers toi, les discours de la veille au silencedu lendemain? S'ils sont sourds ou veulent l'être, j'ai rempli mon devoir.

» M'irriter ! je le voudrais et je le veux, mais la plume en main j'ai beau me persuadera moi-même queje suis furieux, que ma plume sera l'interprète fidèlede monindignation, que je la tremperai dans le fiel... tu sais ce qu'elle et moi nous faisons: elle t'écrit mille choses agréables que je ne pense pas : moi, je la trempe tout bonnement dans l'encre et la laisse mentir à sa guise, étonné si je me relis d'avoir été faible quand j'aurais voulu être énergique, m'accusant d'indécision, moi qui m'étais proposéla sévérité. Mais ce qui fut écrit reste écrit, et l'amitié a failli à sa mission comme toujours.

» Trois mois durant, le facteur de la roste a passé sous mes fenêtres d'un

air narquois ; du plus loinque je l'apercevais : «Eh bien ! » lui disais-je. Il secouait la tête sans lever les yeux, tout en envoyant un sourire se perdre dans les fourrés de sa barbe en broussailles.

» Les petites gens qui nous servent aujourd'hui ont, je crois, hérité de l'impertinence de ceux quel'on servait jadis.

» Pourquoi t'écris-je ?... vrai ! je l'ignore. Je suis fâché contre toi. Je te le répète. La plume frémit sous mes doigts, bravo ! elle partage enfin ma colère. Si tu l'oses, lis ce qu'elle griffonne.

j> Le silence envers un ami qui n'a pourvous rien de caché, dont l'attachement n'a jamais fait naître un doute, n'est-ce pas ?ce silence, dis-je, prouve: 1° de la méfiance, 2° un danger. Si tu te tais, c'est parceque tu t'écoutes toi~ même: si tu ne me confies pas ce que tu te dis, c'est que tu n'es pas certain que je l'approuve...

» D'Esgunihâc! tu me parles longuement, tiès longuement de lui. Imagines-toi, me dis-tu, une tête de fauve sur le corps de l'Hercule Farnèse; écrivain lourd, mais chercheur ; observateur, il n'étudie pas les passions

avec une lorgnette, mais par lui-même; et ses passions, comme les chevaux numides,n'ontjamaisconnulefrein;ila de l'argentpourlessatisfaire. Pourquoi s'est-il enrôlé sous la bannière de la littérature? Il est ambitieux. Encore?

il aime un monde féminin dont l'or ne force pas toujours les boudoirs. Il prétend que les voluptueux archétypes sont les empereurs romains ; qu'à Lesbos ont vécu les femmes les plus passionnées, les plus intelligentes. Le volume qu'il va publier aura pour titre : Les Inassouvis. » Ton bonhomme m'épouvante fort. Pour lui ? Eh que m'importe ! veille à ce qu'il ne fasse de toi un compagnon d'orgies, et de quelles orgies !.. Dieu te préserve de rechercher sur cette route l'oubli de celle que tu as parcourue, dans les plaisirs que ce brutal préconise une compensation à tes joies éteintes.

» Ma plume a très-bienditma pensée ; je suis content d'elle.

> Es-tu content de moi?

» Henri de Roche-Brune. >

Alpinien Mauvthal à Henry de Roche-Brune.

Paris, 21 jui let.

« Riri, veux-tu faire aux gages, comme nous disions petits enfants? Oui, soit. Eh bien ! tu as perdu, dis-moi vite ce que tu feras pour ravoir tes gages. Ce que je voudrai? Parfait, je te condamne à n'être pas étonné de ce qui suit.

» Te souvient-il de ce que Ghamfort pense de l'amour? Entre autres, cette définition est restée populaire : «L'amour est l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes. » Que t'en semble? le philosophe a fait école : maître et disciples sont-ils dans le vrai ? Hum ! hum !

» Me demanderait-on, à moi, de quelle manière j'appréciel'amour ? me forcerait-on à condenser ma pensée?

Voici comme :

» La femme est un paysage, et l'amour, le soleil qui l'éclairé. »

» J'explique : quellequesoit labeaulé d'un paysage, si le soleil manque, il paraît terne. Qu'on présente à un nomme une femme belle comme...

comme... comme la Vénus de Milo !

-* 113 — Après quelques regards et quelques extases, la forme ne lui suffira plus, et, en la regardant, il s'oubliera jusqu'à rêver de telle laideron osseuse, ou replète pour laquelle son cœur fait tictac.

> Glaire, celle-là qui fut mon ange, ma reine, ma vie, est un paysage que je considère aujourd'hui par un soleil terne et sans chaleur. Je t'autorise à me le dire : j'étais fou à lier. Lignes grêles et plates, traits heurtés, œil glauque et sans rayonnements: voilà la matière ! Astuce, méchanceté, fourberie, telle est l'àme !

> L'heureux mortel, d'Esgunihâc !

quelle maîtresse il possède : une actrice, mon cher!

»Oh!je ne veux rien te cacher :

je suis aussi heureux que lui et même davantage : Ce sont deux sœurs. S'il a la blonle, j'ai la brune Longtemps j'ai rafïolé des blondes ; bah ! c'était une folie ! Labruneseule estpétriedans la braise; la blonde, c'est de la glace animée. Avec ses rugissements, la lionne n'est-elle pas préférable à la levrette qui jappe et sautille ?

»Toi, qui découvre même la logique de mes inconséquences, devine celleci, tu me rendras service.

> Nous passons, mon colaboureur et moi, nos journées à fumerie narghileh tête à tête. Nos nuits... pourquoi aussi, exiges-tu mes confessions, curieux? nos nuits !ah ! mon ami, comme elles versent le cliquot, comme elles le sablent... c'est la bourse de d'Esgunihâc qui paie les frais; nous réglerons un jour.

»Toninella! Elle s'appelle ainsi ma ballerine. J'aime son nom. Elle?

pas du tout ; la volupté, oui ! La volupté, c'est la seule vérité de l'amour, comme l'ivresse en est l'apéritif. L'ivresse et la volupté, voilà mes croyances. Rien n'est vrai, si ce n'est elles. Je le sais à présent. Combien je suis plusbeureux avec ma danseuse que jenel'étaisavecl'impassible, l'autre, la disparue, la morte pour moi. Jadis, je m'en allais cbancelant, ivre des baisers de Claire, ivre de nos nuits naïves, du souvenir de l'heure passée, de l'espérance de l'heure à venir. Je songeais quand elle n'était plus là à nos jeux puérils, à ces bégaiements dont les inventions et l'éloquence sont intranscriptibles. Je me rappelais les joutes burlesques, celles*ci, par exemple :

palpons à celui qui embrassera le

plus longtemps ; nos défis idiots, entr'autresle suivant : Faisons à celui qui dira : je t'aime! le plus vite et sans respirer.

» Ineptie, enfantillage, bêtise humaine.

» Si je chancelle aujourd'hui, c'est que je suis repu de vius et de baisers, des baisers larges et bruts deToninella. Chose étrange ! je reste calme, imperturbable sous cette ivresse, et je la commente, à mon gré, puis je vais sans trouble et sans pensées, assouvi, moi que l'autre ne pouvait jamais assouvir.

La chorégraphe m'amuse, certainement elle m'amuse beaucoup ; mais l'ivresse davantage.

» Bête, dit l'espritau corps, bête, tu es saoule, je veux que tu marches droit; et, tu marcheras. Si la bête trébuche et roule, la pensée raille et se délecte dans les railleries. Elle écoute le cadavre piauler, sanglote ses hoquets, tousser ses râles, vomir ses pituites ; absolument pure, indépendante et forte, elle se gausse de la matière vile.

» L'animal est maté enfin, asservi :

l'esprit triomphe. Bizarre clairvoyance que celle donnée par l'alcool ! Que si

je pouvais, comme la photographie reproduit les images, reproduire mes lucidités et mes visions, mon éloquence, les splendeurs entrevues, sur ma foi ! je serais un grand initiateur, médium entre les mondes physiques et métaphysiques.

» Décidément, tu ne peux pas ne pas reconnaître l'excellence de ma vie actuelle sur celle de jadis, le temps du vampire aux ailes de chauvesouris qui m'a sucé le cœur : tu sais bien, Glaire. La bête se portait à ravir alors, mais l'âme était bien malade ; aujourd'hui, c'est le corps qui geint et l'âme s'en récrée et le domine ; je préfère cela ; cela n'est-il pas préférable ?

» Et le travail ? me diras-tu. Le travail... Etudier le cœur humain, n'estce donc pas travailler? Que veux-tu, mon cher, nous rassemblons des matériaux, nous buvons ensuite, nous nous laissons aimer, nous sommes heureux.

C'est un rêve.

» Hélas, il va bientôt finir. Dans une huitaine Toninella et sa sœur partent pour Saint-Pétersbourg, elles nous l'ont dit du moins. D'Esgunihâc se dispose à dormir son été à la

campagne, dans un hamac immense.

Quevais-je devenir, moi?

y> Pauvre ami, Dieu veuille que tu n'aies pas eu de mauvais songes ; je ne t'entretiendrai plus désormais de ces femmes indépendantes et bellts, vraies artistes qui boivent, fument, savent écrire et parler, toi qui ne vois là-bas, à T... que des orangs-outangs femelles, qui parlent très mal et qui n'écrivent pas du tout, rivées à une chaîne dont elles se débarrassent dans l'ombre, mais qu'elles n'osent pas secouer au grand jour.

» J'espère que je traite les femmes à la Sapy.

> Gomme je suis devenu fort, hein ?

» Alpinien Maurthal. »

Alpinien Maurthal à Henry de Roche-Brune.

Paris, ce 2 août...

» Plains-moi, si tu m'aimes ; plainsmoi, je suis impuissant.

» Il est deux heures de la nuit et je vois encore voltiger devant mes yeui tous les personnages de la première pièce de Bernard, jouée hier au soir au Gymnase.

» Grand succès, et succès légitime !

» Je suis découragé.

> Sapy a deviné le cœur humain, il n'a jamais souffert et ses personnages pleurent comme pleurent les hommes, aiment comme les hommes aiment, ah! lui ai-je dit pendant le second acte, toi, comment, donc as-tu fait pour mentir si vrai ?

» La vie est une comédie, il s'agit de savoir la jouer, m'a-t-il répondu.

» C'est un roc que maigriot ! à certains moments pourtant son œil m'a paru humide.

» — Allons, allons, lui ai-je dit alors, tu t'efforces de tenir ton cœur, mais il était trop ému pour me [répondre sans se trahir ?

» D'Esgunihâc est dans les Pyrénées. Elles sont en Russie, Elles. Je suis seul. C'est hideux, la pauvreté. Je m'ennuie, et puis je vieillis, oui, je me fais vieux !

» Les jours ont passé, les années passent. On est resté aveugle, et puis un matin, on voit la lumière. L'on se contemple et l'on a peur. Jeune hier, vous voyez des rides, horribles serpents, ramper sur vos joues caves, l'étincelle du regard vacille, les épaules

se voûtent, le torse est discord ! Si encore l'intelligence avait gagné ce que la chaira perdu, mais non, l'esprit aussi s'est affaissé, les ardeurs sont factices, l'imagination est flasque et seulement accessible aux épouvantes et aux regards stériles. La vanité, cet auxiliaire de la jeunesse, n'est plus permise aux vieillards prématurés et inféconds. Et cette pensée d'impuissance qui s'incarne en moi, et siège, implacable, au milieu des ambitions en ruines, des amours détruites, cette pensée ne me quitte plus. Le remords me crie : Lâche, si tu avais voulu ! Oh ! Henry, si j'avais voulu, si Glaire avait voulu, faut-il dire, si elle m'eût aimé, que de désordres évités, que de travaux accomplis ! J'aurais fait comme Sapy, je... mensonge ! Est-ce que je suis un artiste, moi?

d Alpinien Màurthal. »

» P. -S. J'allais oublier de te parler de quelqu'un que tu aimes. Après une longue convalescence, Fatierestà peu près rétabli, ses idées sont nettes, lucides ; il m'a heureusement étonné. Un mot encore : en Bretagne, près de son village, estun couvent dedominicains ;

ses démarches pour y entrer ont abouti. Sa volonté est inflexible, il part demain. Qu'il soit heureux! c'est aussi ton vœu, n'est-ce pas ? »

Henry de Roche- Brune à Alpinien Maurthal.

T.... ce 45 août.

« Approuverais-tu quelqu'un disant à un failli, qui aurait tout abandonné pour se réhabiliter et conserver à ses enfants, à défaut de toutautrehéritage, celui de la probité : Monsieur, sur vous et votre descendance, à tout jamais, pèsera un stigmate de honte?

» Que penserais-tu d'unaliénistedont l'ordonnance se bornerait à récapituler à l'aliéné qu'il veut guérir tous les actes que la folie lui a fait commettre, à lui rappeler la cause occasionnelle de ses aberrations? Ne penserais-tu pas que le médecin est le pire des fous, et que c'est bien plutôt à lui que les douches devraient être administrées ?

» Eh bien ! pauvre cher, veux-tu que j'imite l'étrange docteur dont je te parle? qu'à son exemple j'en appelle à de tristes souvenirs , que je prononce

des noms autour desquels le silence doit régner?

» Rêveur, quand finiront tes rêves?

» Homme, tu ne l'es pas quand donc le seras-tu?

» Devine, tu me l'as écrit, devine la logique demes dernières inconséquences.

» Malheureux, tu railles !

» Est-il vrai que Lacenaire, couché sur la planche de la guillotine, ait fait signe au couteau arrêté de descendre plus vite? Je suppose que ce n'est pas là un modèle que tu veuilles singer. Non, je ne veux pas croire que tu cries aux passions qui te courbent et t'étreigoent : Plus fort, étreignez-moi, tordez-moi encore, plus fort ! Et pourtant... relis attentivement tes deux dernières lettres. Si ta raison n'est pas submergée, tu y découvriras les contradictions qui me frappent et m'affligent. O le singulier malade, celui qui affirme sa guérison en criant : Je souffre !

» La résignation t'a donc abandonné.

N'était-ce pas elle cependant qui t'avait permis de jeter vers l'avenir un ngard austère, un regard de dédain sur ton passé ?

» Je parlerai... Me taire serait un crime. Je ne me tairai point, te dis-je, je ne me tairai point, non ! M. et madame Stupet ont dûarriverà Paris, hier, 14août. A cette heure, tu as sans doute reçu d'euxplusieurs lettres, parmiiesquellesiiQe de ton père, l'autre de ta mère. M. et Madame Stupet t'ont-ils dit qu'ici, à 1***, il y a une femme qui se désole, etqui, par excès de souffrances, s'obstine à espérer. Oh 1 voudraistu tuer en ta mère, martyre, l'espérance qu'elle conserve encore de te voir victorieux de tes désordres, fort contre toi-même, honoré, considéré, homme enfin! Veux-tu être son bourreau, toi ? Lui voler cette espérance, est-ce là ce que tu cherches, ce que tu médites? Tu serais plus injuste que le châtiment frappant l'innocence ! Allons, allons à genoux, chapeau bas , devant la douleur maternelle ! Si tu n'as plus le respect de toi même, songe qu'il est peut-être quelque chose de plus sacré que la dignité personnelle : c'est l'amour filial.

» Suis-ie ton ami, moi? Réponds!

Si oui, ce titre me donne des droits ; sinon, c'est parce que je l'ai cru que je les usurpe et ne veux point les déposer.

» Il en est temps encore, Alpinien, en avant!... Non, je ne te dirai point de pousser plus loin. Recule au contraire, en arrière, en arrière et vite ! Tu n'es pas fait pour vivre au milieu des tourments, de taille à les braver, car lu portes en toi une étincelle prête à s'enflammer au moindre choc, et plutôt d'écarter les flammes, tu te précipites au milieu des fournaises.

> Je neveux pas être cruei, je veux être vrai.

» Quitte Paris, renonce à tes songes.

Amour-propre, vanité, qu'est-ce que cela! Quels ont été, quels sont, quels seraient tes succès d'ailleurs?

» Les artistes, je ne parle pas des bâtards qui s'intitulent et se surnommentainsi, lesartistes doivent marcher droit devant eux sans accrocher à chaque buisson du chemin une parcelle de leur cœur. Crois-tu que pour enfanter ils aient trop de toutes leurs f' rces? Interroge-les.

» Tes épreuves sont nulles. Jamais tu Rapprendras à suivre, sans dévier, l'jnflexible sentier des labeurs. Loin d'avancer, tu rétrogrades.

» Recueille- toi ; sache qu'il n'est point donné à chacun de nous de vivre

la vie que chacun de nous a rêvée, de vivre après sa mort, et mourir iramortel.

» Auprès de ta mère, entouré de son amour, de l'affection de ceux parmi lesquels je revendique encore une place, d'heureux jours pourront luire pour toi. Artiste! n'est-ce donc rien que de l'être parle cœur, par l'amour, le devoir?

» N'est pas grand homme qui veut, dit un vieil adage.

» Le sage ajoute : Celui qui s'acquitte de ses devoirs, qui vit en paix avec lui-même, celui-là connaîtra le suprême bonheur,

» Je suis de l'avis du sage, puissestu le partager enfin.

» Henri de Roche-Brune. »

Marie-Anne Maurthal à Alpinien Maurthal.

T***, 9 août

« Très cher eûfant, je profite du départ pour Paris de M. et de madame Stupet pour te donner de mes nouvelles. M. Stupet et son épouse sont bien heureux, ils vont à Paris exprès pour

voir la fête du quinze août. On dit que c'est si joli, les illuminations et le feu d'artifice et la revue des soldats par l'Empereur. Toutes ces choses-la doivent t'empêcher de penser à ta pauvre maman qui est bien malheureuse d'être privée de te voir. Sais-tu que bientôt il y aura quatre ans que tu es parti. Si tu m'aimais comme je t'aime, tu serais revenu auprès de ta mère qui ne vit que pour loi. Enfin, que fais- tu à Paris?

Il serait temps cependant, mon pauvre Ninien, de songer à ta position. Je me fais bien vieille et je ne voudrais pas m'en aller chez le bon Dieu sans te voir établi, marié. Que je serais heureuse si tuavais des enfants, ut tuserais si heureux si tu voulais m'écouter ÎMais non, tu n'entends que les mauvais conseils des uns et des autres, et tu aimes mieux mener une vie dissipée. Ton père n'est pas si méchant que tu le penses, mais tout le inonde lui ditque tu le ruinerassi tu continues, et qu'il a raison de ne pas t'envoyer de l'argent. Je pleure tout le jour et toute la nuit en songeant à ta con iuite ; ces femmes de Paris te perdent. Ne les écoute pas, mon enfant, elles sont la cause de bien grands malheurs, elles n'ont pas de cœur et vous

poussent à faire le mal. A ton âge, tu devrais avoir déjà de l'expérience.

Tu ne dois pas prier la sainte-Vierge, car si tu la priais, elle te préserverait desmauvaisespenséeset deton indifférence pour ceux qui t'aiment sincèrement. Je te gronde bien, mon petit Ninien, mais tu le mérites bien aussi.

Quand je serai morte, tu te diras bien souvent : Où est maman? ma pauvre maman qui m'aimait tant; mais je ne serai plus là. Voyons, que te manquerait-il àT" où tu t'entêtes, hélas! à ne pas revenir? Je t'aime tant ! Tu étais toujours si propre ici, si bien babillé, peigné, tu ressemblais à un lion. Quand tu voulais manger quelque cbose de bon, je te l'achetais, je ne t'ai jamais rien refusé. Pour tes menus plaisirs, je te doanais tout l'argent que j'avais; je me suis privée plus d'une fois de bien des choses pour que tu pusses t'amuser avec tes amis. Et maintenant, tu le sais, tu es dans la misère ; tu ne te dis donc jamais : Si maman était avec moi, elle me laverait les menottes et la figure, pendant l'hiver, avec de l'eau chaude. Le soir, quand je rentrais, je trouvais toujours le moine au lit, et le lit bien chauffé, bien bon, bien blanc.

Ta tisane quand tu es enrhumé, qui te la fait à présent ? Qui te donne ton lait d*ànesse qui te faisait tant de bien à la poitrine? Mon petit chéri, reviens, reviens vite... ou, je le répète, tu me feras mourir. Ce ne sont pas ces filles de la rue qui auront soin de toi.

Les mères sont bien malheureuses d'être abandonnées pour ces coureuses, ces dévergondées sorties on ne sait d'où, qu'on n'a jamais connues ni de père ni de mère; et qui nous volent nos enfants qu'on a si soigneusement élevés... oh! laisse -moi pleurer, tout ça me fera mourir

» Je suis bien méchante, n'est-ce pas? mon pauvre Ninien, mais enfin, tu pardonneras à ta mère qui t'aime tant et qui te voudrait sage, tranquille, bien portant, heureux.

» M. et madame Stupet te remettront trois paires de bas chinés de coton, que j'ai tricotés moi-même.

Ils sont bien jolis, va! deux paires de bas de fil, une cravate noire, six chemises dont deux de couleur, et un louis de 20 francs. Je regrette que ton père ne veuille pas t'envoyer de l'argent, mais c'est inutile de lui parler

de cela. Il dit que tu le maDgerais mal à propos. Sois raisonnable ; après tout, mon enfant, ce brave bomme a gagné ce qu'il a à la sueur de son front, et il ne serait pas juste de dépenser misérablement ce qu'il a gagné avec beaucoup de peine. Oh! sois bien sage, pense à moi tous les jours. Afin que tu ne m'oublies pas je t'envoie un souvenir. C'est UDe médaille de sainte Germaine qui a été bénie par l'archevêque. Porte-la, prie la sainte Vierge et sainte Germaine, elles te protégeront. Tout de suite achète un petit cordon de soie qui te coûtera deux ou trois sous et mets la médaille à 1on cou ; si tu ne faisais pas ce que je te dis, tu pourrais la perdre et ce serait un grand malheur.

» Adieu, je t'embrasse mille fois : il est dix heures, ma lettre est .bien longue, je ne puis plus écrire sans lunettes. J'entends la bar loque (beffroi) qui sonne dix heures; je vais me reposer et prier le bon Dieu pour toi.

» Ta mère qui t'aime, et t'embrasse encore,

» Marie-Anne Maurthal. »

« Dans l'enveloppe de ma lettie, tu

trouveras uae lettre de ton père. Ce matin, il m'a dit : si tu écris à ton fils n'envoie pas ta lettre sansmeprévenir.

Ce soir il m'a demandé ti ma lettre était écrite, je lui ai répondu que oui ; alors il en a mis lui-même une autre sous la même enveloppe que la mienne et j'ai porté à madame Stupet. Je ne sais pas du tout ce que te dit ton père, mais il te fait sans doute des reproches. Au nom du ciel, mon enfant, ne te fâche pr s de ces reproches, réponds à ton père avec douceur. Il n'est pas méchant au fond et ne demande pas mieux que vous soyez d'accord ; tout mon rêve est qu'il en soit ainsi le plus tôt possible, afin que nous puissions nous revoir bientôt.

» Je t'embrasse, une autre fois bien fort, bien fort.

» Marie- Anne Maurthal... »

Pierre-Alpinien Maurthal à Alpinien Maurthal.

T , 10 août.

« Monsieur mon fils, M. Stupet vous remettra ma lettre en même temps que celle de mon épouse. Je vous écris plutôt pour faire plaisir à votre trop faible mère que pour vous répéter une der-

:fARTYRS RIDICULES. III. 5

Lière fois ce que je vous ai dit si souvent. Revenez à la maison, et vous serez bien accueilli, si vous voulez faire ma volonté. Ce ne serait pas bien difficile de surveiller des propriétés, puisque vous n'avez pas voulu suivre une carrière honorable et libérale. Je me fais vieux, votre mère est toujours malade, et nous sommes seuls, abandonnés. Vous ne songez qu'à vous. Oui, vous avez dit à des gens qui me l'ont répété que j'étais un égoïste, que je ne vous aimais pas, que je préférais ma bourse à mon fils. Vous en avez menti, je vous aime, comme je le dois. L'argent ne se gagne pas dans un jour, et vous dépenseriez, si ^e vous écoutais, dans un mois tout ce que j'ai péniblement amassé en trente ans. Si vous saviez le prix de l'argent, vous ne vous comporteriez as comme vous le faites. Vous dites que vous restez à Paris pour faire de alit térature : qu'est-ce que c'est que ça, la littérature? ce n'est pas un métier, et il n'y a d'honorables que les lgens qui ont une occupation, qui travaillent. La littérature, c'est un prétexte pour obéir à vos passions et désobéir à vos parents. A votre âge vous pourriez être médecin, avocat, notaire,

tant de choses. Sur mille, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf littérateurs crèvent la faim. M. le curé Eneum'a bien dit, il est vrai, qu'Myavaitun M. Scribe qui avait gagné trois millions en écrivant ; mais c'est si rare ; et puis il faut avoir de la capacité; es-tu capable ? Je ne le crois pas. Si tu l'étais, tu l'aurais déjà prouvé. Ce que vous gagneriez en exerçant une profession, et le revenu de nos propriétés, suffirait pour que nous vivions tous très-bien en pleine tranquillité. Pour qui travailléje? je n'ai pas d'autre héritier que vous. Malheureux que vous êtes, tout le monde jalouse uos propriétés, il n'y a que vous qui ne vous en occupez pas.

Si vous voyiez comme notre campagne estjolie;ilfaut maintenant cinq paires de bœufs pour l'exploiter. J'ai fait des plantations de peupliers et de châtaigniers. C'est superbe. J'ai défoncé la vieille vignequi, dans quelquesannées, medonneracinquante barriques de vin.

La récolte se présente bien ; si le temps ne se dérange pas, j'aurai cinq cents sacs de blé. J'ai trois cents moutons ; quatre paires de vaches laitières, et trois juments bretonnes bonnes poulinières. A qui sera tout ça? a vous, in«

•'<- 132 — grat, mauvais sujet, qui perdez votre jeunesse et votre santé sans en connaître le prix. Vous êtes un fainéant orgueilleux qui ne demandez qu'à vous amuser, riboter et dormir. Misérable!

vous grevez votre avenir, vous mangez votre bien enherbe et vous oubliez que, n'étantpas tombés de la cuisse de Jupiter, nous ne sommes que de très petits propriétaires. Vous êtes de ceux qui disent : Mangeons bien et nous mourrons gras! Ab! mieux vaudrait être de mon avis. Il n'est plus temps de fermer la porte quand le poulainadécampé.Vous direz que je suis un radoteur, parce que je vous moralise ; un avare, parce que je ne vous envoie pas l'argent que vous jetteriez par les fenêtres : de l'argent ! mais malheureux ! je n'en ai pas, etme voici bientôt obligé d'emprunter, moi qui ne l'ai jamais fait. Si vous ne venez pas m'aider à gérer mes biens, je tomberai en déconfiture et peut-être un jour, l'hôpital m'attend. Je suis pauvre, très pauvre; il faut que je paie un tas de choses et je n'ai pas en main le premier sou : mon secrétaire est vide.

Ah ça! lisez bien attentivement. Je paie deux mille francs d'impositions pour la campagne ; maintenant la pa-

tente pour faire le commerce du bois, les domestiques, les assurances; c'est toute une roue d'affaires. Et puis, j'ai deux vaches à payer à Gassans, notre bordier, dont l'une, entre parenthèses, est morte du vertige, il y a quatre jours. Vous croyez que c'est fini : et le matériel d'exploitation qu'il faut renouveler; les maréchaux-ferrant«, les charpentiers, les maçons(j'ai fait construire un pigeonnier le printemps passé), les journaliers, vingt ou trente tous les jours, le roulier pour les charrois, la servante de votre mère, et la rente viagère que je sers au père Ternail, qui a quatre-vingts ans et marche comme s'il n'en avait que dix-huit.

Ce vieil homme n'est utile à personne, il devrait s'en aller, mais, bast! si je suis en retard d'un jour pour le service de sa rente, il m'envoie ilicau Achille- Roch Courseur, l'huissier, qui ne badine pas. Et les frais vont vite. Il y a de quoi perdre la tête. Tenez! encore ça, terrible gaspilleur qui me mettriez à la misère, je n'ai pas encore payé à maître Finardol, notaire, le lopin de terre que je lui ai acheté, il y a bientôt six mois. Ce lopin de terre m'était indispensable pour l'enclos, mais main-

fenant nous serons chez nous. Le gaillard de notaire voyait bien qu'il me fallait ces quelques arpents; aussi il m'a salé, il m'a assassiné. Heureusement je n'en mourrai pas, et les tricheurs sont toujours punis. Je lui ai passé une créance sur Martivert, le plus mauvais payeur du pays. Pour toucher cette créance, il faudra attei.dre la mort de la femme Martivert, mariée sous le régime dotal. Me Finardol sera payé, mais ce sera long, je vous jure. A propos de ce tabellion, si vous vouliez être raisonnable, il y aurait un beaucoupàfaire.GeFinardoln'aqu'une fille unique, bonne à marier; elle a dix-huit ans et aura un jour deux cent mille francs au moins; elle n'est pas mal et elle est vaillante. Elle serait excellente femme de ménage. Le papa nous la donnerait tout de suite, d'autant mieux que ses propriétés touchent aux miennes et que ses biens s'agrandiraient en agrandissant les miens.

Mais de quoi diable aussi vais-je vous parler là? Vous êtes un garnement; un sacripaot qui ne respirez que pour ravager mes biens. Je vous le dis encore, je me coule; avant peu je serai ruiné si vous ne venez pas m'aider a

conserver notre petite aisance. N'est-ce pas honteux qu'un jeune homme qui approche de la trentaine, ayant reçu de l'éducation, pouvant gagner de l'argent, ose en demander à son père, sachant surtout que son père n'en a pas, et qu'il eit à toute extrémité?

» Réfléchissez.

» Je vous salue.

» Pierre-Alpinien Maurthal. »

Alpinien Maurthal à Henry de Roche-Brune

Paris, ce 20 août...

* Oracle de malheur, va! Dans les plaines, ou sur quelque pic sourcilleux du Midi, as-tu suivi le vol de quelque orfaie sinistre? entendu le croassement des corbeaux? Tulmont, mon cherTulmonta dit adieu à ses pinceaux; il lâche pied devant la misère et devant la... gloire. Sera-t-il plus heureux ? Adieu, m'a-t-il dit, si tu viens jamais sur les rives du Rhône, auprès de V***, tu y trouveras une bastide blanche, aux angles peints en rouge. Frappe, on t'ouvrira. Tu verras là mon père, ma mère, deux paysansbourgeois, ni bourgeois ni paysans,

pour mieux dire ; tu verras ton pauvre copaiutondu comme Samson, peut-être jétendu aux pieds de quelque vulgaire Dalilah...et encore, qui sait? mains sales, mal peignés, barbotant avec les canards dans la mare, deux ou trois anges, comme Bouclier n'en a jamais voulu peindre, mais que Courbet serait heureux de reproduire... Dans un coin, appendus à un clou, côte à côte d'un fusil de chasse, ma vareuse et ma palette seront là, témoins du passé, que moi, rustique apostat, j'évoquerai souvent pour me rappeler ceux que j'aimais, qui me comprenaient, par qui j'étais aimé et compris, le temps qui n'est plus, hélas 1 Ce que tu pourrais rencontrer encore à la bastide, je rignore... le titre d'une nouvelle peut-être : le Rapin laboureur, par exemple.

» Jusqu'à la gare de Lyon, ce déserteur a été très calme ; mais quand il m'a dit adieu, m'a serré dans ses bras, son visage était baigné de larmes. Oh!

je t'entends me crier : Et toi, sera-ce bientôtàton tour de quitter Paris ?Quitter Paris, Henry ! je te dirai à toi ce que je n'ai pas dit à mon père, ce que je n'ai pas dit à ma mère, dont j'ai reçu les

lettres par M. et madame Stupet;les divertissants mollusques, ces provinciaux ! Que répondre à mon père, ce rude gaillard qui a accueilli la misère par ces paroles : Va-t-en, gueuse ! et la fortune souriante par celles-ci : Toi viens ma mignonne, je te veux ! Il ne comprendpas et ne peut pas mêmecomprendre, lui, l'idéal autre part que captif dans une pièce de cent sous. Que répondre à ma mère? Sainte femme, je t'aime, ne pleure pas, je t'aimerai toujours. Voilà ce que j'ai écrit à ma mère, que voulais-tu donc que je lui racontasse. Fallait-il lui parler de Dieu, de la Sainte-Vierge, qu'elle prie tous les jours et que je ne prie plus. A quoi bon d'ailleurs les prier ? Fallait-il lui parler de sainte Germaine, parce que madame Stupet m'a remis une médaille de cette b'enheureuse. Si je disais à ma mère que sainte Germaine n'a jamais guéri personne, ma mère ferait dire des messes nuit et jour pour le repos de mon âme. Pauvre et sainte femme!. Quel est le rêve de mon père?

voir son fils notaire ou avoué, officier ministériel enfin ? La belle vie ! apprendre pendantquarante ans à secrûiniser devant des paperasses, quand on est

déjà crétin. Quel horizon ! des'pupitres, des dossiers, un habit noir, une cravate blanche inamovibles, casaque etcarcan des galériens honorables; je n'en veux pas ! De son côté, que rêve ma mère ? voir son fils marié, père, immobile et dévot. Tu avoueras que je ferais piteuse mine dans vingt années si, entouré de trois ou quatre filles hébétées et de deux ou trois garçons ignares, marguillier de ma paroisse, je nasillais des psaumes et des cantiques. Et mon père et ma mère, et mon ami de Roche-Brune, tendent à me faire quitter Paris. Allons donc, quitter Paris? jamais ! malgré tes épîtres et tes satires. Paris, mon cher, c'est le Reims de l'artiste, et malgré ton pronostic, je ne renonce pas â être sacré...

» Depuis quelques jours Flambin habite la rotonde du Temple ; c'est un idiot, cet animal-là ! Ne serait-ce point à cause se son idiotie qu'il est heureux avec la plus vilaine créature du monde ?

» A la voir avec son front chargé de cheveux roux, son œil gris comme un brouillard, son nez écrasé commecelui d'un Cosaque, et sa bouche fendue jusqu'aux oreilles, on dirait que quelque

truande de 1815, son aïeule, s'énamoura d'un fétide Baskir.

» Le nommé Salvonole est arrivé de Melun, son séjour ici sera de peu de durée ; il doit repartir pour assister à l'inauguration de sa scierie mécanique. Hier j'ai passé la soirée chez Ganodeau l'aquarelliste qui n'a qu'un œil ; Laurent y est venu, mais il n'y est pas venu seul. Madame sa mie est toujours très belle, oui ! nous ne nous sommes rien dit, elle et moi. Lui, comme toujours a été fort ennuyeux...

Une dissertation de deux heures sur le mouvement perpétuel, juge! Sa femme souriait... jamais sourires si doux, si gracieux n'ont voltigé sur des lèvres féminines... Elle est adorable !

« Alpinien Maurthal. »

Alpinien Maurthal à Henry de Roche-Brune.

Paris, ce 1er septembre...

« Une carte de visite ; une lettre ! ! I

» Sur la carte de visite :

» Un écu ellipsoïde portant d'argent à la croix bretescée d'azur, cantonnée des quatre bezans de même, au chef cousu de gueules, chargé de trois têtes

*- 140 — de gulvres d'or ;l'écu timbré de la couronnedecomte ; pour supports deux levrettes, pourdevise : Pietate et juslitiâ. Le tout entouré du cordon de l'ordre de Grégoire XVI, soutenant lacroix d'or émailléedepourpre, à quatrebranches profondément bifurquées ; au centre , un cercle d'or à fond d'azur avec le buste de saint Grégoire. Sur le revers, une auréole et un Saint-Esprit entoures d'un cercle d'azur avec la de. vise de l'ordre :

Pro Deo el principe,

» Au-dessus de l'écu.

» Malès, comte d% Santé- Croce.

» Sur la lettre :

» Mon cher Maurthal, je vous attends ce soir, dix heures, avenue Montaigne, charmilles du Moulin-Rouge, Veuez sans faute je pars dans la nuit pourNaples.

» A vous.

» Mon nom se trouve sur la carte de visite ci-jointe... »

» Hein? Lui, Malès... comte diSante- Groce ? ce titre, cette lettre ? Tiens, Henry, je crois que Merlin et Maugis se plaisent à m'égarer de féeries en fée-

ries, et cependaiat tout est vrai, j'ai vu... j'ai entendu.

» Qu'aurais-tu fait à ma place ? Aller àce rendez-vous, et le revoir lui! lui! la cause de mes ruines, lui, ce fourbe, cet athée qui m'a indiqué la route où je me cognerai à toutes les fourberies, où se ruent tous les scepticismes !

» Sa lettre, sa carte de visite étaient là, sous mes yeux...

■» Le souffleter, lui cracher à la figure ! Oui, oui, c'est ce que je dois faire, me suis-je dit tout d'abord, puis : non, je n'irai pas tendre la main à ce comte de contrebande, à ce seigneur de mauvais aloi. Sa main laisserait sur la miennecomme une odeurdescrimes dans lesquels elle s'est probablement trempée.

» Dix heures approchaient, j'errais place de la Concorde, je voulais fuir ce revenant, et mes jambes infidèles à mon désir me transportaient vers le lieu où je savais le rencontrer.

» Comprends-tu ça, toi?

> Au Moulin-Rouge, des groupes murmuraient, chuchotaient, soupiraient sous les charmilles ; je m'assis sous la plus sombre.

» Je n'avais vu, examiné personne,

» — Que désire Monsieur? me demanda un garçon de l'établissement.

» J'avais la fièvre.

» — De l'eau et du sucre, répondis-

» Combien dura la rêverie qui me saisit ? Je ne sais.

» — Excusez-moi, je suis en retard, fit une voix sous le berceau voisin, et je n'aperçois pas celui à qui j'avais donné rendez-vous ; il se sera lassé de m'attendre.

» Je m'éveillai en sursaut. C'était la voix de Malès.

» Une autre voix, une voix de femme répondit:

» — Celui que vous attendez -reviendra sans doute,

» Quelque chose me serra le cœur comme un étau. Cette voix aigre et cassante, où l'avais-je entendue? où, mais où? J'étais agité d'un effroyable pressentiment, la sueur ruisselait sur mon visage. La tête me pesait et me tournait, mes cheveux se tenaientdroits, il me sembla qu'ils ne fléchissaient point sous mes doigts, qu'ils étaient pétrifiés en bloc...

» De nouveau, les voix se firent entendre; j'écoutais...

» — Celui quej'attends, disait le monsieur est un original, une sorte d'il-' luminé, je l'ai aimé malgré lui.

» — Par intérêt probablement?interrompit la dame.

» — Oui et non. Vous avez du coup d'œil; avec quelle rapidité vous jugez les gens.

» — Et avec quelle vérité, hein?

c'est que déjà je vous connais.

» — Oh! vous êtes très forte. En quelques jours vous auriez découvert en moi ce que ceux qui m'ont fréquenté pendant de longues années, n'ont pas su découvrir ; votre jugement peut se modifier, Hermance. »

» Hermance, mon cher Henry, Hermance! oui, oui! c'était elle! La sœur de Julia. Elle et Malès ! Le démon les a réunis. Près de moi, là sous mon bras, l'homme qui avait détruit en moi la sainteté des croyances; la femme qui avait initié Claire, ma Claire bienaimée, aux séductions de la fortune; j'aurais voulu être tout-puissant, pour les déchirer, les exterminer, pour les réduire en poudre.

» — Eh bien! est-ce convenu? repritil, me suivez-vous à Naples? Vous êtes belle ; je suis encore jeune, comte

et..., ne souriez pas, c'est inutile, taillé en Don Juan ; je me connais, ma chère. Avec vous, cartes sur table! Si j'ai quitté Rome, c'est que je n'avais plus rien à y gagner. En Sicile, unis tous les deux, nous pourrions beaucoup. La révolution y est imminente. Vous poursuivez la fortune, vous. Je sais comment l'atteindre, moi! Vous serez ma maîtresse, surtout pour la forme ; nous nous aimerons, en un mot, comme vous et moi pouvons aimer.

Avant tout, c'est la fortune qu'il nous faut. Vous me comprenez enfin...

» — Parfaitement, répondit-elle en riant, vous êtes ambitieux et vous estimez que, jeune et belle, votre maîtresse pour la forme, vous aiderait à monter les plus difficiles échelons. Prenez garde, vous me servirez aussi à monter, comte di Santa-Croce. »

» Comte di Sanla-Croce, Malès ! ah!

ah! ah!

» — -Je le veux pardieu bien, continua-t-il sans sourciller; oui, le terrain étudié, nous trouverons, soit à la cour de François II, soit à celle du Galantuomo% vous, des armoiries et de l'or, moi, de l'argent ; j'ai déjà le titre.... Et d'ailleurs... n'avons-nous pas encore

Garibaldi.On prétend que c'estuo héros,, unhommeantique, un Gincinnatus, que sais-je! Tant mieux, les héros sont mauvais diplomates, les âmes chevaleresques, niaises . Le vieux Metternich disait que le canon est l'arme de ceux q ii veulent tout perdre. Ici ou là, royalistes ou républicains, les hommes sont lis mêmes; en les prenant par lejrs passions, on les domine.

» — Je sais tout ça, j'accepte lepacte.

» — Enfin! dit Malès, que le contrat soit scellé par un baiser sous les étoiles, elles brillent comme le métal que nous cherchons.

> — Partons-nous cette nuit?

» — Oui, dans quelques heures; mais rentrons, si vous le voulez, j'ai quelques lettres à écrire avant de quitter la France, quelques instructions à donner. Ce fou que j'attendais ne serapas venu, j'aurais bien voulule voir cependant; peut-être serions-nous allés trois en Italie. Ce sacré Maurthal ne saura jamais profiter des occasions.

> — Maurthal ! avez-vous dit, Maurthal? s'écria-t-elle .

» — Oui, Maurthal ; oh! vous ne le connaissez pas, il pst pauvre!

» — Riche ou pauvre, je l'ai vu quel-

que part: !... ah! ah! ah! j'y suis! comment c'est lui que vous attendez, ah ! ah! ah! ah!

>Le rire d'Hermance m'arrivait en pleine poitrine. Elle instruisit Malès, avec assez d'exactitude, des circonstances qui nous avaient fait nous connaître: la mort de Julia, mes amours et mes malheurs avec Glaire: oh! quel cynisme, oh ! quelleinfamie ! lorsqu'elle parla de notre dernière entrevue, j'arrêtai un cri qui déchirait ma gorge j'allais hondir, une question de Malès m'arrêta.

» — Qu'est devenue cette fille, le savez-vous?

> — Oui... »

» Je ne voulus pas en écouter davantage; mon ami, la rage et la douleur bourdonnant à mes tempes, je me précipitai dans les Champs-Elysées* Quand j'arrivai rue deBretagne, j'étais épuisé. L'ombre de Glaire était là.

Dans ma course insensée, en ma main j'avais senti sa main, ses lèvres sur mes lèvres ; j'avais cru la laisser au dehors, je la retrouvais dans ma chambre, partout, assise à la fenêtre, brodant et chantant, mettant en ordre mes crayons et mes manuscrits sur ma

table; couchée sur notre lit, non, sur le mien, la perfide! cheveux épars, délirante. Henry, je suis bien malheureux. On saitcequ'Elleestdevenue, Hermance lésait, donc elle existe, elle vit, et moi qui souvent m'étais imaginé qu'elle était morte. Oh ! si elle était morte? je le voudrais, personne alors, personne... Tiens, l'enfer hurle dans ma tête, je l'aime encore, là! es-tu content, moraliste?

satisfait, contempteur de mes misères et de mes désordres? Ah! si je connaissais quelqu'un qui l'eût possédée, je boirais son sangavec délices, je humerais sa douleur. Ses souffrances, sa mort, me donneraient des extases, oui, des extases béates! Je le déchirerais, je le dépècerais, je le hacherais en petits morceaux, petits, petits morceaux,jele déchiqueterais fibre à fibre.

Certes, je sais bien qu'elle m'a trompé, va ! Mais l'inconnu, c'est insaisissable. De corps, l'ombre n'en a pas. Eh bien, veux-tu entendre un étrange aveu? J'ai cherché à reconstituer les formes, l'aspect, le geste, la voix, l'œil de celui, de ceux, tu vois bien que je parle, que j'écris comme un poëte resté sans illusions, oui, de ceux qui

l'ont... je ne veux pas écrire le mot si la pensée m'épouvante, le mot me tuerait. Connaître, ignorer, lequel des deux est le moins amer, le plus corrosif; lequel desdeux? l'infàmetête, crée dans mes rêves, l'horrible face léchée de ses baisers, qui ricane le sarcasme, dont le rire, comme un glas d'agonie, tinte à mes oreilles. Oh !

hideux, hideux! N'importe, sur mon âme, Henry, je préfère savoir qu'il est, et ne pas le connaître; non, non, ne pas le connaître, non! Henry, je suis perdu, te dis-je. Je ne veux plus demeurer ici; je veux quitter la rue de Bretagne, cette chambre, mais comment? La misère m'y cloue. . . .

. . . . Pourquoi ma lettre a-t-elle étéinter.rompue? Qui s'est permis cette nuit de frapper à ma porte ? Si je voulais jouer au sphinx, le beau moment? Je préfère raconter tout simplement ce qui s'eut passé. Qui a frappé à ma porte? C'est madame... Salvonole !

Madame Salvonole ? Oui, madame Salvonole.

» Il était deux heures après minuit.

Laurent n'avait qu'un- rouage à ajouter

à une machine dontles projets étaient couchés sur le papier, lorsqu'en levant les yeux au plafond, peut-être pour y poursuivre un dernier engrenage :

« Oh, Oh! qu'elle est helle, » fit-il en voyant une grosse araignée se dandiner à sa toile invisible, et déjà il était sur le chambranle de la cheminée, hissé sur la pointe des pieds, étirant les bras pour saisir l'insecte. Tout à coup il perdit l'équilibre et roula sur le parquet. Sa tête avait cogné le lit où dormait sa maîtresse.

» Qui appeler, que faire? quelles angoisses ! Voyons, aussi pouvaitelle hésiter ? Elle s'en vint heurter à ma porte dans un déshabillé... Avec ses noirs cheveux flottants sur sa pâle figure, je crus voir la reine des ombres.

» — Laurent... s'écria-t-elle sans pouvoir ajouter un seul mot.

» Sur un signe, je la suivis.

» Ce maladroit gisait à terre, sans mouvement. Nous le relevâmes. De l'eau et du vinaigre sur les tempes et sous le nez et il revint à lui . A ma vue il eut un sourire, puis : Je la tiens, dit-il en ouvrant sa droite. L'araignée, captive, s'y trouvait.

» — Vous ici, voisin, ajouta-t-il,

vous ici ? Je me félicite alors de ma chute. Puisque vous êtes venu, vous reviendrez, n'est-pas ?

» Elle rougit, mon cœur battit plus vite, je balbutiai.

» —Allons, la paix est signée, s'écria le prédestiné.

» Quelque demi-heure après, il sommeilait.

» — Combien vous êtes méchant, vous! me dit-elle.

» — Me pardonnez-vous ?répondis-je.

»Elle me tendit sa main.

» La dégringolade de Sganarelle n'aura pas de suite fâcheuse. Son voyage ne sera même pas diiïéré. Dans trois jours, il retourne à Melun.

» — Bonne nuit, dis-je à la chère madame.

» — Voyez, fit-elle, le jour commence à poindre. »

» Henry, tu l'aimerais, si tu l'avais vue sourire à ce moment.

» — A demain !repris-je en la saluant.

» — Non, à bientôt, aujourd'hui, répondit-elle.

» Je te certifie, je t'assure, mon cher Henry, que, vraiment, elle est très belle, et quel cœur !

» Alpinien Maurthal. »

Henry de Roche-Brune à Alpinien Maurthal

T...., ce 18

» Ci-inclus un mandat de 100 fr. sur la poste.

» C'est tout ce que je puis faire pour t'aider à quitter la rue de Bretagne, où à chaque carrefour, ici, là, partout, l'image de ta Claire te poursuit sans trêve. Prends un logement dans un quartier éloigné. 11 le faut, Alpinien, il le faut !

» Tu me fais peur!

> Henry de Roche-Brune. »

Alpinien Maurthal à Henri de Roche-Brune.

Paris, ce 18

« Elle et moi nous sommes retournés à Vincennes...

» Quelle nuit!

» Elle s'appelle Angèle, mon cher, elle s'appelle Aogèle !

» Alpinien Maurthal.

Alpinien Maurthal à Henry de Roche-Brune.

Paris, ce 18

« Il sait tout. Sapy et Verda seront mes témoins. Qui, les siens ?je l'ignore, le croirais-tu, oui, mon vieux? Elle, me le préfère. Demain, il mourra, je le tuerai, je le sais. Ah! j'ai hâte de le tenir au bout de mon épée. Elle me préfère ce fendeur de fils en quatre, cette ignare et cette sotte que mon cerveau malade enrichissait de tous les sentiments du beau, cette grossière à qui mon âme attribuait toutes les délicatesses. Est-il possible ? Auxflammes elle préfère les ombres, le pédant à l'inspiré, le chiffre à l'infini, le calculateur au poète? N'est-ce-pas qu'Elle est insensée ?

» Alpinien Maurthal. »

Alpinien Maurthal à Henry de Roche-Brune

Paris, ce 18

« Vendredi, 10 heures du matin, Sapy

entre chez moi en riant. « Ton cocu difil, est un grand philosophe! »« Pourquoi donc?» « Il prétend t'aimer trop pour consentir à échanger une halle ou à croiser le feravec toi. »«Quoi?m'écriai-je, il refuserait de se battre? » « 11 refuse.» «Est-ce un lâche ou bien fou!» « C'est un sage un courageux, et c'ust toi seul, Vaurthal, qui es fou, » « Sapy ! » < Eh bien? » « J'aime Angèle. » « A ton aise !» « Tu vois donc bien alors qu'il me faut la vie de Laurent,- puisque celle que j'aime l'aime. » « Bah ! elle l'aime et t'aime aussi peut -être. » « Mais alors?... » « Eh ! mon cher, le cœur d'une grue est assez vaste pour contenir et nourrir deux amours. Au revoir, toqué, j'ai été assez heureux pour t'empêcher de faire une sottise et la pire de toutes, te battre en duel. Ne réclame plus mes offices en pareille occurence, je ne te les donnerais point, àcoup sûr. » Six heures du soir. Je quitte Salvonole à l'instant. Nous avons pleuré dans les bras l'un de l'autre. » « Je l'aime et je lui pardonne, comme je vous pardonne » m'a-t-il dit. « Je l'aime et la veux oublier, » ai-je répondu.

> Alpinien Maurthal. »

AlpinienMaurthal à Henry de Roche-Brune

Paris, ce 18

« Quelle destinéeque la mienne ! Hermance avait dit vrai, très vrai à Malès ; Claireexiste, je l'ai vue. Angèle m'aime, elle me préfère à l'autre, j'en suis persuadé. Quel marbre, mais quel marbre splendide! c'est de la première que je parle. A mon aspect elle a souri , elle n'a eu qu'un sourire et elle a passé. Dans mes nuits sans sommeil, je l'entends cette voix harmonieuse qui me berçait si mollement autrefois ; ces yeux humides et profonds la seconde, je les vois, ils me brûlent; sa main presse la mienne.

Te te le jure, Henry, je rêve de meurtres, de sang, de ténèbres, de destructions. Plus de doute, Glaire est à jamais perdue pour moi. C'est une fille, une fille! elle avait une longue robe de velours noir! des diamants aux doigts, aux oreilles, partout! Angèle pâlit quand je la rencontre chaque jour. Gomment n'en serait- il pas ainsi? Ob!

je savais bien, moi, qu'elle ne pourrait me fuir à jamais pour monsieur Laurent Demain, mon cher Henry, je vais ba

3 ni at-

tre Paris en tous sens. Ici, là, d'un coté, de l'autre, aux boulevards, dans les ruelles, en tous lieux, je fouillerai, je chercherai. Il faut que je retrouve celle que j'ai perdue, la seule aimée. Il faut que je la retrouve, te dis-je, il le faut!

» Alpinien Madrthal. »

Alpinien Maurthalà Henry de Roche-Brune

Paris, ce 18

« A moi, toutes les deux, elles sont à moi. Glaire, Angèle! leurs images se confondent dans mon esprit; leurs âmes fusionnées en une seule âme, habitent mon âme. Fou ! je suis fou. Que je te dise un peu, queje te raconte : Hier madame Salvonole ! Aujourd'hui ! Mademoiselle mon ancienne. Hier et aujourd'hui! Est-ce que je sais lequel, des deux je préfère d'aujourd'hui ou d'hier?. . Ah ! si demain était à la fois hier et aujourd'hui!

* Alpinien Maurthal. »

Alpinien Maurthul à Henry de Roche-Brune

« Seul, seul, seul !

» Alpinien Maurthal. »

Henry de Roche-Brune à Jean

Tulmont A Xian {Bouche 's-dU' Rhône).

« Il est sauvé, il est perdu. Que vous dirai-je ? Sa mère a obtenu un miracle de Dieu. Jamais plus furieux délires n'ont secoué un être humain. Triomphe, acclamations, le beau, l'idéal, les palmes, la gloire, l'amour, Angèle, Claire, le néant, je vais au ciel! mon Dieu! je suis sacré ! ma mère] adieu l'espérance et la vie ! adieu !

tout est chaos ! Ainsi, se heurtant en chocs désordonnés, éclataient ses remords, ses doutes, ses regrets, et ses rêves et ses espérances. Imprécations épouvantables, prières enthousiastes !

nous avions peur.

» Vou* (jui l'aimez, beaucoup, plai-

gnezsamère, et plaignez-le. 11 est convalescent. « Henry, m'a-t-il dit avanthier, Henry, j'ai besoin d'aimer; Henry, m'a-t-il dit aujourd'hui, je veux, j'veux Claire ! » et il s'est mis à pleurer à chaudes: larmes en riant comme un fou...

» Plaignons Maurthal.

» Henry de Roche-Brune. »

Vallée aux Lilas, en Berry, 1860.

Page 1