‹ Les martyrs ridiculesChapitre 7 sur 9 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

{Suite)

Huit ou dix cadavres, raidis, affreux, les uns mutilés et sanglants, les autres boursoufflés et livides, étaient rangés sur les tables de pierre.

Quel dessein nourrissait-il, lui si superstitieux, si craintif devant la main, mystérieuse de la mort, pour avoir osé pénétrer dans cette tombe anticipée? Singuliers, avides, ses regards parcouraient les cadavres; ils paraissaient surtout se complaire à étudier, à examiner un homme, jeune encore, dont le corps neportait aucune trace de violence.

— On jurerait qu'il dort ! murmurat-il, la mort est-elle autre chose qu'un sommeil réparateur? ou bien est-ce le néant? le néant !

Une vive expression de répugnance se peignit sur ses traits, il fit quelques pas devant lui :

— Gomment cet homme a-t-il succombé ? demanda-t-il au gardien qui lavait le cadavre avec d'énormes éponges, tout en fumant une grosse pipe de racine dont le fourneau sculpté représentait un groupe obscène; répondezdonc, je vous prie, comment est-il mort?

— Empoisonné !Mais est-ce que vous voudriez en tâter, mon petit père ?

dépêchez, nous avons encoreune place, dit le valet funèbre.

Alpinien tressaillit.

— Et celui-ci ? reprit-il en désignant un autre cadavre.

— Ça, c'est un maçon qui n'a jamais été marin, bien sûr! il a fait un plongeon d'un sixième et s'est tué sur lecoup.

— ■ Sur le coup, sur le coup ? bégaya Maurthal avec lenteur, appuyant sur chaque mot.

— Damé ! oui, sur le coup ! est-ce que vous croyez que l'on peut piquer

une tête comme ça, sans prendre le grand passeport ? Je vous retiens, vous êtes drôle, vous!

— Sur le coup, sur le coup...

Et répétant ces mots machinalement, il se dirigea en courant vers Notre- Dame.

— Où passer pour monter à la tour ?

demanda-t-il à un bedeau.

— A droite, près de la première chapelle.

— Monsieur, lui dit un vieillard, revêtu d'un costume moitié mondain, moitié clérical, il est de bien bonne heure pour monter à la tour, habituellement...

— Je pars à midi pour l'Angleterre, interrompit-il, égaré.

— N'oubliez pas les pauvres, monsieur, montez et appuyez-vous sur la rampe de gauche.

Quelques instants après, le désespéré paraissait sur la tour. Immobile, recueilli, longtemps ses regards errèrent sur ce Paris, où il avait tant aimé, tant souffert, sur ce Paris, tombeau de tant d'illusions, scène de misères et de grandeurs, minotaure toujours inassouvi.

Pendant sa muette contemplatioo, le

sang était remonté à son front; ses yeux brillèrent d'un feu sombre et sa bouche laissa échapper de sourds murmures; puis il marcha avec force, ses bras s'agitèrent et décrivirent des signes bizarres dans l'espace... Il s'écriait:

— Quasimodo, Frollo, Fatier, Sapy, Malès, Esmeralda, Glaire, Julia!

On eût dit qu'Alpinien Maurthal était soumis aux délires d'une étrange incantation...

Tout à coup il s'élança rageusement vers la balustrade, et le corps hors de la plate-forme, il regardait le vide...

Son corps fut secoué d'un frémissement spasmodique, et sa tête violemmentrejetée en arrière, apparutlivide, contractée, tordue par des épouvantes sans nom.

— Je n'ose pas, dit-il.

Et descendu de la tour, il s'arrêta sur le parvis de Notre-Dame, et là, ses lèvres murmurèrent :

— Il le faut! il le faut!

Et puis il longea la rue de Constantine; sur les quais, une légère brise baigna son visage, rafraîchit ses tempes.

S'accotantàlarampe du quai de l'Hor»

loge, d'un œil atone, inconscient, il re-

gardait le vortex hurlant produit autour des vieilles piles du Pout-au-Change par les pilotis et le choc des courants détournés. Une main se posa sur son épaule, il se retourûa. Un agent de police lui ordonnait de se retirer. Cet ordre avait été provoqué par ses regards qui semblaient rechercher une tombe dans le lit du fleuve... Il obéit sans réplique, traversa la passerelle et s'arrêta au pied de la tour Saint Jacques dont il sembla mesurer la hauteur; puis, secouant la tête, il remonta la rue de Rivoli jusques à la rue Vieille-du Temple qu'jl suivit...

De grands flacons verts, jaunes, rouges, bleus, étalés derrière la devanture d'un pharmacien, le firent s'arrêter de nouveau ; après les avoir examinés avec une expression singulière d'étonnement et de crainte, il entra. Un quart d'heure après, il était chez lui.

Sur sa cheminée était une tasse curieusement ouvrée ; Tulmont le peintre en avait dessiné le modèle, et Verda le sculpteur, un autre de ses amis, l'avait taillée dans la pierre. Il la prit, la retourna entre ses mains, la flaira, puis ayant tiré de sa poche

un petit flacon rempli d'un liquide noirâtre, il le déboucha... Ses maius frémissaient comme celles des vieillards; sur ses traits était gravée une indéfinissable horreur...

— 11 le faut ! répéta-t-il encore, il le faut, je le veux !

Et, très ferme, versa dans la tasse cent gouttes de laudanum.

A ce moment, on frappa à sa porte.

11 cacha la tasse et le petitflacon, et faisant sur lui-même un tffort suprême :

— Entrez, dit-il.

C'était Salvonole dont la figure s'illumina d'un rayon de joie en voyant le sourire auquel Alpinien avait condamné ses lèvres.

— Allons, allons, çava bien, fit Laurent, j'avais peur de vous trouver triste; je...

— Pourquoi, pourquoi donc? interrompit Maurthal.

— Heu. ..heu... parce que... on ditici comme ailleurs dans le voisinage. .

enfin, vous savez.

— Ah ! vous voulez parler de celle qui m'a quitté.

Le philanthrope ne répondit pas, mais branla la tête en signe d'assentiment,

comme un homme qui veut démontrer par ses mouvements et son attitude la part qu'il prend aux douleurs d'autrui.

— Hé bien ! mon cher, oui, c'estvrai, reprit l'abandonné, Claire est partie; voilà tout.

— Et vous ne savez pas où elle est à présent?

— Oh ! ça m'est bien égal... Le sauriez-vous ?

— Je vous l'eusse dit déjà.

— Que m'importe 1

— Gomment!...

— A quoi bon ? penseriez-vous donc que je tienne à la revoir.

— Je croyais, essaya le bonhomme, je pensais...

— Quoi?

— Dame!...

— Que comme d'autres j'étais en tutelle aussi?

— Non, mais...

— Je suis fort, moi ! s'écria le faible des faibles en riant ironiquement au nez de son voisin qui comprit l'allusion...

Nature vraiment incompréhensible que la nature humaine, et que de fois l'analyste harcelant, pressant, sur le point d'atteindre la vérité, n'est-il pas

obligé de s'arrêter au seuil de Vin* connu?...

Laurent Salvonotesetrouvaitdevant Alpinien Maurthâl. Était-ce assez pour expliquer le monstrueux sarcasme, le mensonge épouvantable de celui-ci9 Faudrait-il donc croire que l'orgueil soit si profondément enraciné en nous que même en présence delà mort, l'homme quel qu'il soitne puisse s'en défendre?

— A revoir, mon cher ami, dit le bon philosophe après un court entretien, je quitte Paris pour qulequesjours ; on me mande à Melun'pour étudier une scierie mécanique dont on veut renouveler les machines. Mon système a été reconnu parfaitement applicable; au revoir, àbientôt;.jevous tiendrai au courant.

Laurent disparu, Maurthâl s'étenditsur son lit et approcha de nouveau le funeste breuvage de se's lèvres... Il se releva d'un seul élan et ayant pris une plume, il écrivit...

Sommes-nous donc ainsi faits, dans notre égoïsme, que les catastrophes seules provoquent des retours vers l'amour le plus pur, un amour qui n'a jamais menti, l'amour maternel enfin...

alors que tant de fois, pendant qu'il attendait et veillait infatigable, nous le

sacrifiions sans hésiter aux fantaisies delà route, nous laissant arrêter par tous les mensonges, par toutes les chimères, par un baiser banal?...

Alpinien n'avait écrit que ces mots, ces seuls mots :

« Chère mère... > et sa main restait glacée , inerte, les larmes ruisselaient sur son visage. Il reprit sa plume, la quitta... et la reprit encore. Il se dressa enfin de toute sa hauteur, et les bras étendus vers le ciel, il jeta ce cri vaillant, cri de remords et d'espérance :

« Ma mère, je vivrai!... *

— Que t'a donc dit M. Maurthal, demanda Mme Sa lvonole à son futur, qui la baisait au front avant de partir pour Melun ?

— Notre poète, ou plutôt le tien, ma bonne amie, est très peu affecté, je t'assure... Oui, ma foi je crois, comme toi, qu'il n'aimait plus Glaire, depuis quelque temps.

Et sur ces mots dits avec sincérité, il sortit.

Sa femme resta longtemps immobile, silencieuse, pensive : de poignantes angoisses se reflétaient dans ses yeux errant dans le vague, La tête penchée,

sur la poitrine, lentement, sans s'er.tendre, d'un accent de poignante tristesse, elle dit :

— Non, non... je ne veux pas; je ne dois pas l'aimer!

FIN DE LA DEUXIÈME PAh'WB

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