RUE AUBER
Ayant achevé son potage la première, madame Abel Mascran déclara sentencieusement :
— Des soirs comme celui-ci, notre salle à manger est la plus fraîche de toute la ville.
Ces paroles, en rappelant une discussion ancienne et habituelle, sollicitaient évidemment l'attention d'Abel. Il répondit avec ua sourire :
— - C'est vrai. Il fait délicieux.
— La journée a été terrible, reprit-elle. A sa gauche, M. Mascran, le père, s'écria :
— Il faut ça! Les récoltes ont besoin d'une forte poussée de chaleur; nous sommes en juin.
Sous les cheveux gris, entre les courts favoris blancs, le visage rasé de M. Mascran, le père, offrait, parmi les rondeurs du nez et des joues, jusqu'aux oreilles, un mélange de rouges sombres et vifs, où le soleil ni le froid ne pouvaient plus mettre une brûlure ; vigoureux et dru, les épaules massives, il portait allègrement des habits de gros drap, les mêmes qu'en hiver. Sa belle-fille tourna la tête vers lui : leurs yeux se rencontrèrent, un instant, et aussitôt madame Mascran baissa les siens. Il en était toujours ainsi : involontairement, la jeune femme cherchait le regard indifférent ou réfléchi, qui filtrait sous ces lourdes paupières, et, dès qu'elle le sentait sur elle, cordial cependant, mais trop chargé d'expérience, elle ne pouvait le soutenir.
Elle considéra ses deux enfants, Henri et Anne, frais, jolis dans la toile de leurs costumes d'été, et tout appliqués, en ce moment, à humer l'arôme des blancs de volaille que leur Allemande achevait de leur découper.
Anne, l'aînée, avait été conçue dans l'enivrement du troisième mois de mariage; et ses yeux rayonnaient d'une caressante lumière bleue qui
vivait toute pareille dans les yeux de cet homme souriant, Abel, le père, l'époux.
Madame Mascran le contempla, lui, ses traits réguliers, sa légère moustache rousse, avec adoration. Après dix ans, cette adoration restait ainsi candide et neuve devant l'aisance souveraine, un peu ennuyée, aiïable d'ailleurs, qui faisait, d'habitude, tout le caractère de ce visage; même, ce que chacun appréciait, mais une fois pour toutes, en cet homme, l'élégance affinée de ses mains très blanches et de ses ongles polis, ses gestes et sa manière de manger, madame !)Iascran ne se lassait point de le découvrir pour ladmirer encore.
Mince, grand, Abel Mascran était merveilleusement habillé d'une jaquette moulée à ses épaules; entre les revers de l'étofTe presque noire, le gilet de coutil avait des nuances safranées sur un fond clair, et la cravate de soie blanche, nouée habilement, piquée d'une très belle perle, étalait une douceur charmante, quasi-féminine, sous le menton : sauf que ses cheveux blonds n'étaient plus assez fournis, cet homme de quarante ans avait conservé une jeunesse de visage qui justi-
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fiait da moins radmiration persistante de sa femme.
Les clartés du couchant, avant de pénétrer jusqu'à cette salle à manger, s'assombrissaient aux feuillages des arbustes plantés dans la cour ; par les deux portes-fenêtres, grandes ouvertes, c'était une perspective prétentieuse et médiocre : entre le corps de la maison, les deux ailes, et le mur dune maison voisine, un espace encombré, une façon de jardin anglais, — pelouse, corbeilles, bassin, — où se dressaient ces arbustes trop maigres pour orner, assez touffus pour obscurcir. Jadis, quand M. Mascran le père était seul à commander, cette cour recueillait sur ses pavés en têtes de chats les piles de bois pour la provision de l'année, les A^ieilles barriques, tout le rebut d'une maison de province, oîi il faut bien que les choses s'usent comme ailleurs, mais où l'on se garderait de rien jeter. Le jardin anglais était l'œuvre d'Abel; et, par la même volonté de rajeunir l'antique demeure, il avait fait percer les portes-fenêtres, il avait fait repeindre dans toutes les pièces les plafonds, les boiseries, tendre des papiers riches, changer les meubles
pour ce que le meilleur tapissier de la ville fabriquait de plus luxueux : la maison entière, la vieille maison jadis embuée de poussière et de fumée, maintenant trop reluisante, témoignait assez que le iroût d'Abel jMascran ne s'exerçait avec bonheur que pour la parure de sa personne.
Il y eut une dispute entre les enfants, à propos d'un morceau de pain : l'Allemande apostropha Henri :
— Bases Kind! Sie sind /josn\'
Madame Mascran prit sa voix de sévérité, qui était fausse et suraiguë. Son mari regardait la dispute avec tranquillité. Comme le petit garçon, forcé de céder, allait fondre en larmes, son grand-père lui lança une boulette de pain qui l'atteignit au nez. Us rirent tous les deux : à de tels moments, l'œil trop expérimenté de M. Mascran le père devenait limpide autant que celui de l'enfant.
— Vous avez eu du monde pour votre partie ? demanda madame Mascran à son mari.