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Méchant enfant! Vous êtes méchant

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Elle voulait qa'Abel la sentît toujours attentive à ce qui l'intéressait lui-même.

— Mais oui, dit-il avec bienveillance; et plus que d'ordinaire. On est arrivé déjà pour la foire de demain. Paul de Buret est venu dans sa nouvelle voiture, une trente chevaux : il a mis juste une heure et quart depuis Buret.

— C'est à se casser le cou ! grommela M. Mascran.

— Cela ne fait que du quarante. Mais, avec les côtes, c'est joli.

— - Et la marquise? interrogea madame Mascran.

Elle prenait un plaisir touchant à dire : « la marquise » ; cependant sa voix trahissait un peu d'inquiétude. Et peut-être son mari l'avait-il remarqué; il répondit, très détaché :

— Paul lui enverra l'auto demain matin ; bien entendu, ils déjeuneront ici.

II ajouta :

— Si cela continue ce soir et demain, il laissera au cercle la forte somme. A nous quatre, Emmanuel de Terremont, Aymar et Georges de Risac et moi. nous lui avons gagné

tout à l'heure près de cent louis. C'est sa faute, aussi : il ne connaît pas le poker.

— Il ne connaît pas grand'chose, affirma M. Mascran.

— Tu te le rappelles dans la succession de son oncle, le comte de Buret-Tourdes, te donna-t-il assez de mal, et à moi aussi!

Le vieux Mascran eut un rire muet : tout le pays avait vanté naguère l'adresse de M. Mascran père, l'ancien notaire, et de son fils et successeur à tirer le marquis de Buret des broussailles épineuses de cette affaire. Madame Mascran s'empressa de répéter ces louanges. Abel souriait vaguement, sachant bien qu'elles ne lui étaient point dues. Son père, le dos un peu voûté, les fortes joues plissées de volupté, ronronnait, comme un chat.

— ■ Onze cent mille francs, dit-il enfin, onze cent mille francs qu'il n'a eus que par nous. Ma plus belle affaire!... Et, ma foi, je fus heureux pour monsieur le marquis Paul autant que pour moi. Car, s'il n'est pas fort, il n'y a pas de plus brave garçon, et, somme toute, il représente honorablement la plus grande famille du pays.

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11 dit avec conviction le prestige ancien et glorieux de cette famille, la succession de services, d'emplois, de dignités et d'alliances, qui depuis trois siècles maintenaient les marquis de Buret à la tête de cette vieille province d'Auvergne. Ses paroles étaient éloquentes, sincères, et ses yeux s'humectaient d'émotion déférente. Abel n'aurait eu garde de protester; mais son acquiescement ne s'exprimait que par des signes imperceptibles, et sa bouche se tendait assez vilainement d'une moue envieuse. Le 13'^risme religieux de son père lui représentait, en un relief trop saisissant, l'inégalité extérieure et, pour ainsi dire, officielle entre la situation de Paul de Buret et la sienne, entre le marquis et lui-môme, notaire installé, sans doute, dans la confiance et la familiarité des plus nobles personnages du pays, mais simple notaire, après tout. Cependant il avait par ailleurs tant de réels et précieux avantages sur Paul de Buret! Il maniait à sa fantaisie, non sans cruauté parfois, cet esprit débile et confiant; il se savait le modèle d'élégance et de perfection mondaine constamment copié par le marquis; il entrevoyait enfin que la marquise, si provo-

cante, et belle d'une beauté dont son simple mari n'était pas digne, lui accorderait peut-être la plus savoureuse et la plus définitive des victoires. A une nature fortement trempée d'orgueil, cette réalité dans le présent, un tel espoir pour l'avenir auraient suffi : le reste ne comptait plus! Abel se révélait évidemment médiocre par la sorte de souffrance qui le forçait, en cet instant à tenir ses regards baissés : il souffrait, véritablement, d'entendre proclamer par son père, par sa femme, la seule supériorité du marquis ; il en oubliait tout ce qui le faisait, lui, et le ferait vainqueur.

Abel ainsi contracté de sot dépit, ce fut madame Mascran qui fournit à son beau-père l'écho auquel il était habitué. C'était en effet la tradition, dans cette maison, que la haute société du pays fût louée à tout propos, car elle était, par sa clientèle, l'honneur de l'étude, et cela dès longtemps. Toutefois il y avait une différence singulière, un immense progrès du père au fils : M. Mascran, le père, n'avait eu que des clients ; Abel avait, dans ces mêmes clients, des amis. M. Mascran, le père, en était émerveillé devant son fils, et il restait, d'ailleurs,

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quant à lui, toujours un peu lointain et gêné. Madame Mascran y trouvait un profond délice d'amour-propre. iSée dans une famille de riches marchands de drap, qui n'avaient eu ni Fart ni l'occasion de jouir de leur argent, elle était la maîtresse de cette maison si enviée, la maison Mascran; ambitieuse de joies passionnées, mais laide et sans grâce, avec un cœur exigeant, tendre et troublée, elle était la femme de cet Abel universellement aimé. Cette gloire suffisait à sa vie. On pouvait railler son origine : elle était madame Mascran. Elle avait parfois, malgré la prudence d'Abel, de brusques élancements de jalousie : elle était l'épouse, et elle gardait de lui pour elle seule la part qu'elle disait la meilleure, l'homme vrai, faible et sans masque.

L'enthousiasme de M. Mascran, le père , dérivait insensiblement vers des objets moins nobles. Le marquis de Buret, depuis la succession Buret-Tourdes, conservait une reconnaissance effective et loyale à l'ancien notaire qu i avait si bien joué à son profit ses cohéritiers. Quand le vieux Mascran disait : « Monsieur le marquis Paul, voici ce qu'il faut faire »,

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Paul de Buret exécutait, obéissait. Ainsi, sur des conseils impératifs et respectueux, il s'était hasardé dans une lutte électorale : il avait été, par le zèle ardent et sagace de l'ancien notaire, poussé, tiré, hissé; il était devenu conseiller général. Maintenant, pour les élections législatives, M. Mascran intriguait en tous sens : de ce parti conservateur, que sa forte main savait tour à tour retenir et pousser en avant, il se demandait où il porterait TelTort, à une opposition violente, comme l'y excitaient ses rancunes contre le député sortant, incertain et fuyant, ou à une transaction que lui commandaient son Lon sens et son goût des marchés. Il commençait, à tout hasard, par les violences, pareil à un maquignon sur de lui, qui joue le dédain et feint de s'éloigner pour alarmer le client. Sous ses paupières mi-closes, les prunelles ombrées, presques noires, lançaient des éclairs batailleurs et mauvais :

— C'est assez. Nous en avons trop enduré. Nous n'irons pas plus loin. S'il faut sauter, nous sauterons : du moins nous n'aurons rien sacrifié de nos principes, de nos croyances, et ceux qui auront notre peau sauront ce qu'elle leur coùtej

C'était la menace d'un drame révolutionnaire, inévitable, prochain : les enfants, les domestiques, madame Mascran frissonnèrent d'allégresse et de terreur. Abel, qui connaissait chez son père ces emportements et les retours lucides, avait gardé son calme. Par tendance naturelle, d'ailleurs, et par snobisme altier, il était plus intransigeant encore : il approuva ■donc les résolutions extrêmes. Le vieillard, animé par de grands coups de vin, épandit sa verve puissante : il s'excitait lui-même à la véhémence des mots, à l'enthousiasme effaré de sa belle-fille, de ses petits-enfants, du domestique Antoine dont les yeux puérils s'écarquillaient : il était en cet état heureux où le comédien s'émeut lui-même, sincèrement, par le choc en retour de l'émotion que son jeu a créée.

Il y eut un coup de sonnette à la porte d'entrée : — sans cesse, dans cette maison où tant de clients venaient consulter l'ancien notaire et son fils, tant de pauvres solliciter madame Mascran, la cloche retentissait, très bruyante sous la voûte sonore de l'allée; dans la salle à manger, personne n'y prit garde.

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— C'est la Dejou qui revient pour madame, annonça Antoine.

— Ah! bien : qu'elle attende un peu, fit madame Mascran.

Et elle expliqua :

— Je lui ai promis des vêtements pour son petit.

— Quelle Dejou? demanda M. Mascran le père. La femme du cordonnier?

— Oui.

— Ma chère Amélie, vous me ferez le plaisir de dire à cette femme, puisque son mari déclare que les réactionnaires, « les amis au père Mascran », sont des salauds, eh bien! que les salauds ne peuvent rien pour elle.

— Oh! mon père, commença madame Mascran, elle n'est pas responsable...

— [Des bêtises!... Si vous ne lui donnez rien, elle fera une scène à son animal de mari, qui se le tiendra pour dit. Pas de sentiment avec ces gueux-là. Prenez-les par leur intérêt... Je vous en prie.

Il avait parlé sèchement, rudement. Madame Mascran fît signe qu'elle obéirait. Abel avait eu un^léger sourire : il n'aimait point ces procédés.

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et il savait qu'Amélie, en cachette, avec toute sorte de craintes et de remords, n'écouterait que ses propres et pitoyables inspirations.

Il s'était fait un silence triste. Comme si l'on eût été en cérémonie, avec des étrangers, Abel intervint pour dégager les esprits de cette fâcheuse contrainte : ses paroles roulèrent, aisées, banales; bientôt les paroles de sa femme suivirent, puis celles des enfants, de son père. Il se tut alors : on n'avait plus besoin de lui.

— Je pense que tu ne vas pas ce soir à la Prade? disait-il ensuite à son père, comme on quittait la table.

— Mais parfaitement si ! répondit le vieillard. Dans le salon encombré de sièges, dont les

velours et les soies faisaient une disparate de tons un peu criarde, le vieux Mascran avait installé ses petits enfants, chacun sur un de ses genoux. Il leur chantait en patois une bourrée, et du pied marquait lu mesure : les enfants, secoués en cadence, se cramponnaient à lui; il riait avec eux et le rire lui faisait prolonger en cascade les mots sonores : « pêcairé », « la maïré » '.

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