MARQUIS DE BURET
Abel lut plusieurs fois. Il cherchait quelque chose qu'il était étonné de ne pas trouver, et cependant quelque autre chose le gênait.
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« C'est étrange, se dit-il. L'acte est parfaitement correct; la reconnaissance, régulière. Rien qui sente la fraude. Et pourtant... »
Il relut, d'un œil encore plus attentif. On frappa à la porte.
Antoine apportait sur le plateau le thé, la bouteille d*eau-de-vie,
« C'est bien tôt! » — songea son maître.
Antoine versait le thé dans la tasse. Abel l'arrêta :
— Non : il n'est pas fait. Laissez. Il faut qu'il infuse.
Antoine sortit. La main sur la théière, Abel eut quelques minutes où ce très menu souci de guetter le moment de se servir prit une part de son attention, ralentit l'activité douloureuse de sa pensée. Il put enlin verser le thé : sans hâte, il prit du sucre, le fît fondre, ajouta de l'eau-de-vie, abondamment. Après avoir bu, il chercha ses clefs ; et il lisait encore la reconnaissance. Il la lut mot par mot jusqu'aux derniers, jusqu'à la signature : « Marquis de Buret... »
— C'est ceci qui m'étonne, fit-il : « Marquis de Buret... » Mais il n'y a ici rien de pareil à la reconnaissance Vermenouse. Paul,
n'étant pas agriculteur comme Yermenouse, a dû écrire le « bon et approuvé », et c'est bien lui-même qui a tracé les mots : « Bon et approuvé pour quarante mille francs ».
« Allons! se dit-il. Il faut savoir ».
Il s'était levé, sans peine, cette fois. Dans le cabinet de son père, il retira du cartonnier les dossiers : « ^larquis de Buret », papiers et livres de comptes. Installé à la table de M. Mascran, il commença sa recherche.
Depuis tant d'années que M. Mascran, homme de confiance des Buret, s'occupait seul de toutes leurs affaires, graves, journalières, petites, les pièces s'étaient amoncelées. Et il y avait surtout, dans un carton, à la rubrique : Correspondance, une quantité de lettres du grand-père, du père de Paul, de Paul lui-même. Abel les feuilletait rapidement : les lettres de Paul, seules, l'intéressaient, — car il ne pouvait croire que la fraude, si elle s'était exercée au préjudice de cette famille, remontât au delà de la mort du précédent marquis, père de Paul, dix ans plus tôt. — Il ne retint donc, pour les lire, que les lettres où se voyait la signature de Paul. Quelques-unes, antérieures à la mort du
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vieux marquis, étaient signées simplement : « Paul (le Burct ». Depuis qu'il était chef du litre et des armes, Paul signait : « Buret », ou : « Marquis de Buret ». Abel ne lisait pas les lettres : ses yeux couraient à la signature; et, chaque fois qu'ils l'apercevaient, il y avait en lui comme un étonnement. Faible d'abord, cette surprise l'arrêta soudain sur une de ces lettres où le point de 1' « i », dans « Marquis », était comme une large tache, où les jambages de r « M », dans le même mot, et la barre du « t », dans « Buret », étaient des pleins fortement appuyés.
— Quoi, qu'y a-t-il?
Il se demandait à lui-môme les raisons de sa surprise. Il répéta :
— « Marquis de Buret... » Eh bien oui, c'est ainsi qu'il signe. Qu'est-ce donc?...
Il se rappela une autre signature : « Marquis de Buret », sur la reconnaissance Vidal. 11 saisit la feuille de papier timbré. Il y chercha, il y trouva cette autre signature.
Il avait, l'une près de l'autre devant lui, la reconnaissance et la dernière lettre triée dans le tas. Il les rapprocha davantage encore, la
lettre sur la reconnaissance, pour que les deux signatures : « Marquis de Buret », fussent l'une contre l'autre. Ses yeux n'eurent pas à regarder très longtemps : d'une signature à l'autre, les mots avaient des formes d'abord assez ressemblantes; mais des caractères tels que le point écrasé de 1' « i », ou le trait lourd du jambage de r « M », ou de la barre du « t », étaient, dans la reconnaissance, bizarres, laborieux, comme si Ion s'était repris à plusieurs fois pour les reproduire ; il y avait, à chaque mot, d'autres différences si nombreuses, et de telle nature, qu'après un bref examen il n'était pas possible de douter : les deux signatures n'avaient pas été tracées par la même main; l'une d'elles était fausse, celle de la reconnaissance : « Marquis de Buret ». et faux également, les mots « bon et approuvé pour quarante mille francs » qui précédaient cette signature.
— Un faux! murmura Abel; cela dépasse tout ce que j'avais redouté.
Il ne souffrait pas au delà de ce qu'il avait déjà souffert; il restait inerte et stupide. De temps à autre, il murmurait encore :
— Un faux!... Il a fait un faux...
Heureuse d'un bon dîner et d'une irréprochable digestion, madame Mascran entra.
— Cela va-t-il mieux?... Comment! tu travailles encore, avec ce malaise?
Il répondit vaguement, doucement : il allait très bien... il avait une recherche urgente à faire, le soir même...
— C'est ennuyeux : tâche de ne pas veiller trop tard. Je vais dire qu'on t'apporte de la lumière. Ce cabinet est si sombre!...
Inerte toujours, il la laissa partir; il regarda, un peu étonné, comme s'il ne l'eût jamais vue, la lampe qu'Antoine posait sur la table, en écartant les papiers. Dès que le domestique fut sorti, il se remit à lire d'autres lettres, d'autres papiers. Il comprenait à demi ce qu'il lisait : il ne cherchait que les indications qui auraient pu se rapporter à ce mot, tintant sans relâche à son oreille : « Un faux, un faux... »
Il lisait vite ; mais il avait tant et tant à lire ! Des heures passèrent. Il ne trouvait rien; cependant, dès que la fatigue l'arrêtait, la sonorité lourde le forçait à continuer : « Un faux, un faux... » Après les lettres et les actes, les notes de toute espèce avaient été, une à une, lues,
examinées. Restaient les livres, deux livres où l'écriture menue de M. Mascran couvrait les pages. Au moment de les ouvrir, Abel eut envie de remettre cette besogne au lendemain. Mais non, c'était bien cette nuit même, sans retard, qu'il fallait tout connaître. Il sentait à peine, du reste, ses reins brisés, ses membres raidis; sa tête était singulièrement vide, il alluma une cigarette, parce qu'il avait à la langue l'âcreté de la faim.
Ces livres étaient des registres de comptes. Tout de suite, dans le premier, en faisant sous ses doigts voler les pages, Abel reconnut la régularité constante des écritures : aux deux colonnes de « doit » et d' « avoir ». les dépenses et les recettes s'inscrivaient, sans ratures, avec des reports exacts. Tout de suite aussi, quand il inspecta chaque page, il fut frappé des mentions périodiques de dépenses, ainsi libellées : « Intérêts de la reconnaissance Chapron », ou « Rouquières », ou « Couderc », — une série de noms qui lui étaient familiers, ceux de commerçants de la ville, de propriétaires des environs. — D'année en année, aux mêmes époques d'échéances, les mêmes mentions
reparaissaient; et, chaque année, il s'en ajoutait de nouvelles, de nouveaux noms de créanciers. Quand rinscription était portée pour la première lois, un trait d'encre rouge la soulignait, et elle se complétait de quelques mots explicatifs :
Un an d'intérêts Couderc. . . . 600 francs. [Reconnaissance Paul de Duret
du 'JO janvier 1 2 000 francs,
remboursables en cinq ans.)
Par des sommes de toute importance, depuis deux mille jusqu'à soixante mille francs, il y avait une telle accumulation d'emprunts et de dettes à la charge du marquis, et, avant lui, de son père, de son grand-père, qu'Abel en chercha, stupéfait, le total : même écartant un assez grand nombre de ces dettes qui étaient portées comme remboursées, il trouva plus de neuf cent mille francs. Il en fut abasourdi.
Cependant, à la colonne de « l'avoir », il aurait dû trouver l'encaissement de toutes ces sommes empruntées : il ne trouvait rien. En face de chaque paiement d'intérêts figurait seulement à cet avoir l'inscription d'une recette
exactement correspondante, mais sans explica-
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tion, avec ce simple mot : « Prélevé ». Jusqu'aux dernières pages, il ne découvrit, aux recettes, aucune trace des sommes empruntées. Etait-ce donc que le marquis Paul, son père, son grand-père, avaient reçu directement des prêteurs le montant de ces emprunts et que M. Mascran avait été seulement chargé d'en payer les intérêts, qu'il prélevait sur les revenus de ses clients ?
Ce fut alors, entre les deux dernières pages, où sa recherche l'avait conduit, qu'Abel vit une enveloppe jaune où, de l'écriture de M. Mascran, était tracée cette ligne :
A ouvrir après via morl.
Les doigts d'Abel avaient agrippé l'enveloppe : un instant, ils hésitèrent. Devant ses yeux fiévreux, hallucinés, la mince ligne noire parut venir à lui, dresser sur lui la menace des mots solennels... Mais il était à bout. Il voulait savoir : ses doigts eurent un geste violent et bref; l'enveloppe se déchira. Avec elle, il avait à demi déchiré une feuille de papier qui portait, de la main de son père, des lignes trop lisibles. M. Mascran avait écrit :
A ce jour, les faux billets, les fausses reconnaissances que fai fabriquées au nom de monsieur le marquis Paul de Burel s'clrvent à neuf cenl vingl- Irois mille francs. Quand fai commencé au détriment de son grand-père, monsieur le marquis Charles, pour une somme de trois mille francs qui était nécessaire à la pension et au trousseau de mon fils, je ne pensais pas aller plus loin. J'ai continué cependant, parce qu'il fallait soutenir la maison, et que l'habitude est venue tout de suite. J'ai eu soin, toujours, de choisir les prêteurs parmi des gens d'une disci'étion sûre, de sentiments très déférents envers la famille de Duret, et qui, honorés d'être créanciers de monsieur le marquis, devaient garder le secret le plus absolu. Us Vont gardé, en effet : ils ne se connaissent pas entre eux, ils n'ont jamais rien dit à personne. Ma plus grande infamie a été de ne pas tout avouer à ce jeune homme confiant, monsieur lemarcpiis Paul, et, au contraire, d'abuser de cette confiance notoire pour soutirer de l'argent en son nom à tant de braves gens. Maintenant je ne peux plus m'arrêter et je ne peux pas savoir comment tout cela finira.
La tête dans ses mains, Abel gémit :
— Mon père ! mon père ! . . .
Un long sanglot brisa sa poitrine, son visage s'abattit sur les livres, et il pleura comme un enfant.
La porte qui s'ouvrait, madame Mascran en cliemise de nuit qui entrait, — les yeux clignotant à la lumière d'un bougeoir, — qui courait à lai, et relevait son visage et baisait ses larmes avec des questions épouvantées, tout cela ne parut pas, ne pouvait pas toucher son être anéanti. A ces questions qui se précipitaient, il répondit seulement, dans ses sanglots, roulant sa tête comme pour arracher de lui la trop insupportable douleur :
— Mon père ! . . . Lis ! . . . C'est lui !.. .
Sur son épaule, sa femme lut. Elle ne dit rien. Il sentit qu'elle tremblait. Et, tout aussitôt, sur lui, autour de lui, il perçut l'enlacement de ses bras, la chaleur de son corps. Contre le visage d'Abel, elle avait mis son visage; et, comme lui, elle pleurait, mais silencieusement; longtemps, ils pleurèrent ainsi,
— Je ne comprends pas tout, dit-elle enfin, et sa A'oix était basse, indistincte, inégale. Explique-moi...
— Que veux-tu que je t'explique?... Mon père... eh bien, oui, mon père a fait... des faux... en signant du nom de Paul... et il y en a... pour neuf cent mille francs... Mon père !...
Il eut une nouvelle crise. Mais, cette fois, sa femme, le caressant, essuyant, de sa manche de batiste, les larmes, ne pleura pas comme lui. Quand il fut plus calme, par des questions prudentes et précises, elle le sollicita de nouveau : « Pourquoi ces crimes?... Comment avait-il su? » Elle parlait de la même voix. — chuchotante comme si elle avait eu peur que ses paroles ne fussent entendues, — nette cependant et qui s'affermit assez vite. De même, le tremblement qu'elle avait eu d'abord cessa peu à peu : elle n'eut plus que de grands frissons, par intervalles. Elle écoutait Abel, dont les réponses, haletantes, disaient maintenant avec quelque suite l'histoire de ses soupçons, de ses craintes, et le drame de ses découvertes successives. Elle murmurait, de temps en temps :
— Je comprends.
Ou bien elle le plaignait avec tendresse :
— Mon pauvre chéri, comme tu as dû souffrir ! Aux premiers mots qu'il avait prononcés,
rien qu'à formuler ces vérités pour un autre être que lui, même pour elle, sa gorge s'étranglait; puis, c'avait été une délivrance. Saignant
et rompu, il n'avait plus l'étouiïement du far-
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deau à porter seul. Il la regarda. Il n'avait pas pu, pas osé la regarder encore : il avait peur d'une souffrance qui accroîtrait la sienne; il avait honte comme pour lui-même; il craignait instinctivement un mot qu'elle aurait eu le droit de dire, et qui eût enfoncé en lui, dans sa chair vive, la marque d'infamie. Elle ne disait rien que des phrases de pitié : il la regarda enfin. Très pâle, la disgrâce de son visage exagérée, sous les cheveux tirés, par le tremblement de la bouche qui lui faisait une mine d'enfant battue, elle conservait, dans une inexprimable détresse, une lueur chaude et droite au fond de ses yeux mouillés. Assise contre lui, elle lui montrait de tout près ces yeux qui étaient sans mystère. Quand elle répétait : « Pauvre, pauvre ami! » il voyait la lueur s'aviver, grandir, et toute cette âme, où il régnait depuis si longtemps, se porter vers lui. A d'autres momenls, elle avait quelques larmes qui lentement débordaient les paupières, coulaient... La lueur devint plus profonde, plus ample, d'une tendresse infiniment douloureuse, quand Abel eut tout dit, et que de sa voix très basse, plus basse, elle murmura :
— Nos pauvres enfants!... Qu'allons-nous faire?
Abel tressaillit. 11 n'avait pas regardé dans l'avenir. Tout avait croulé devant lui, masquant l'horizon. Mais, en vérité, c'était trop simple, c^était trop peu de souffrir mille morts, par la découverte de cette honte. Il ne dépendait pas d'eux de supprimer le temps, et l'avenir les attendait... Quel avenir! Déshonneur, misère, toutes les tortures, après la chute qui broie. Il ferma les yeux.
— Ne me parle pas de cela! je ne veux pas y penser!
Elle lui pressa les mains :
— Il faut y penser, au contraire, à nous deux, résolument. Il faut faire ce qu'il y a à faire.
— Quoi? que veux-tu? Je donnerai jusqu'à mon dernier sou, mais ce n'est rien dans ce goufîre !
— Tu prendras aussi ma dot... Si, je le veux... mais ce n'est pas cela... Pratiquement, quelle conduite tenir? que faire avec les créanciers ?
— Ah! gémit Abel.
Cependant le rappel de sa femme agissait sur lui. Ses goûts anciens de correction se ranimaient dans le désordre de sa pensée, et toute sa personnalité avilie, disloquée, reprit quelque consistance en ce besoin qui naissait, croissait, dominait, d'être, parmi les affreux désastres, l'homme correct, irréprochable de toujours. A l'expression de son A'isage, dont tous les traits se recomposaient, madame Mascran \ïl cette cristallisation prompte. Abel s'était redressé. Ses yeux, très sombres, regardaient fixement.
— Mon père... commença-t-il.
Il s'arrêta : la chair de son visage, de ses mains, frissonna longuement, hérissée. Il resta silencieux, les yeux toujours fixes et plus sombres. Madame Mascran attendait. Elle sentait dans ce regard, dans ce silence, la lutte effroyable de l'idée d'un devoir contre des sentiments trop forts.
— Mon devoir est certain, prononça-t-il très distinctement. Non seulement je ne peux ignorer ces crimes, mais je ne peux pas le cacher : je m'en ferais le complice. Si j'avais assez d'argent, je paierais. Puisque je n'ai pas assez d'argent, il faut que la justice soit pré-
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venue : je dois dire à mon père qu'il se dénonce lui-même; sinon, c'est moi qui le dénoncerais.
— Oh! lit madame Mascran.
Ils se turent tous les deux. Leurs regards parallèles cherchaient dans la pénombre.
N'était-ce pas, en effet, le devoir? Dans les yeux de madame ^[ascran passa soudain un éclair : elle ouvrit la bouche pour parler, mais se retint aussitôt, et ils continuèrent, sans paroles, de regarder, d'interroger l'ombre.
Après un instant, madame Mascran demanda :
— Tu l'avertiras, lui, aujourd'hui?
Il se raidit :
— Je l'avertirai aujourd'hui : j'aurai avec lui un entretien... Je...
Il parut hésiter; mais il n'ajouta rien.
— S'il faut que tu préviennes toi-même la justice, dit-elle, attends vingt-quatre heures...
— Je crois que... Oui, fit-il (et il semblait suivre sa propre pensée plutôt que répondre aux paroles de sa femme), j'attendrai vingtquatre heures après... après cet entretien.
Il se mit debout. Toute l'atroce fatigue de cette nuit se révéla par une souffrance qui à la
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fois sciait ses membres, perçait sa chair, martelait son cerveau. Il murmura :
— Je n'en peux plus...
Sans l'aide de sa femme, il eût été incapable de marcher : ce fut elle qui rapidement replaça livres et dossiers. Elle lui donna son bras, ensuite, pour le conduire, voûté, chancelant, jusqu'à leur chambre.
Dans un angle de la cour, les saillies du mur qui faisait face aux fenêtres du salon maintenaient une épaisseur d'ombre au plus fort de la chaleur. C'est là qu'après le déjeuner M. Mascran s'accordait une heure de récréation et de repos. Il y était assis, par cet après-midi de juin : sa belle-fille lui avait laissé les enfants pour monter près d'Abel, qui n'avait point paru dans la salle à manger. Tête nue, tous les rouges de son teint marbré fondus en écarlate par un solide repas, la pipe aux lèvres, les jambes croisées, le vieillard réunissait dans une de ses larges mains les mains fluettes d'Anne et d'Henri. De chaque côté de sa chaise, sur leurs petits fauteuils bas, les enfants s'appuyaient à ses genoux; leurs nez, leurs bouches entr'ou-
vertes et leurs yeux vifs guettaient, sur le visage de leur iirand-père, le clignement des paupières, le sourire, la grimace dont s'accompagnaient les histoires, les histoires si drôles qu'il leur contait. Quand ils étaient venus s'asseoir là, Anne avait dit :
— Maintenant, grand-père, fais-nous rire!
Il les faisait rire, en effet. D'abord il riait lui-même, — rire vigoureux et sonore, — et, par la contagion de ce rire autant qu'à cause des paroles qu'il disait, ils riaient à leur tour, — chanson cristalline, légère, roulant indéfiniment ses notes aiguës. — Par instants, il y avait comme un silence : jM. Mascran, conteur habile, faisait presque sérieux son récit, laissait attentives, étonnées, à peine détendues, les deux petites figures. Et soudain, plus sonore, plus aigu, le bruit des rires montait dans la cour.
Appuyé contre une fenêtre de sa chambre, au premier étage, Abel contemplait, à travers le rideau, le groupe de son père et de ses enfants, écoutait leur joie. D'une oreille singulièrement sensible, il recueillait en même temps, venant de la maison, le fracas de la vaisselle essuyée par les mains lourdes d'Antoine, et, venant du
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dehors, la sonnerie des horloges qui annonçaient une heure et demie. Sur la paix de la ville, dans l'air sec et hrùlant, ces sons, de timbres divers, — à droite, à la mairie, clairs, argentins, — à gauche, à l'église, graves, profonds, — ne lui arrivaient pas autrement que tous les jours, à cette heure. Tant de jours, depuis tant d'années, il les avait entendus! Et, justement, cette sensation perçue à peine durant tant de jours de sa vie, durant presque toute sa vie, lui rappelait tous ces jours, cette vie, un passé qu'il allait clore... Il contemplait, dans la cour, la gaieté heureuse et paisible de son père. Quant à lui-même, et s'il se fût écouté, le sentiment trop ancien et trop fort de ce qu'il devait à cet homme eût engourdi sa sévérité en présence des crimes qui n'avaient de mobile que l'orgueil insensé, l'ambition insatiable pour les siens, pour la maison. Mais, plus que jamais, plus que la veille même, toute la personnalité d'Abel s'était prise en bloc autour de celte seule idée : le devoir d'honneur. Et c'est pourquoi, l'œil sec, l'àme ravagée mais résolue, il se disait : « Encore quelques heures. Je lui parlerai à quatre heures... »
Madame Mascran, dans un coin de la chambre, réfléchissait, les mains jointes, et priait aussi. Comme la veille, elle avait, de temps à autre, vers son mari, un regard plus intense, où paraissait le désir de prononcer quelque parole grave. Mais son regard s'éteignait; elle ne disait rien; elle réfléchissait, elle priait, elle attendait.
Un peu plus tard, la cour devint silencieuse. Il était deux heures, le moment où, chaque jour, M. Mascran retournait à son travail. Dans l'escalier, les dernières marches, sous son pas pesant, eurent leurs craquements habituels. Madame Mascran avait quitté la chambre pour donner des ordres ; dans la cour, Henri et Anne, en attendant la promenade, qui se faisait tard à cause de la grande chaleur, lisaient sagement, assis dans leurs petits fauteuils, le nez sur des livres illustrés. Abel se levait, par instants, faisait des pas de la fenêtre au fond de la chambre. Il ne sentait point passer le temps : car c'était, à travers son esprit, une course fantastique» vertigineuse, d'images; emporté par illusion avec elles, et cependant cloué à la réalité de son attente, il avait ce malaise du voyageur
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qui, dans un train immobile, voit glisser devant lui la machine, les visages aux portières, les fourgons d'un autre train, et ne sait plus lequel est en repos, lequel marche. C'est quand le malaise devenait trop insupportable qu'il se levait, et rétablissait en lui-même la vérité présente : les souvenirs glorieux, charmants, exquis, s'enfuyaient ; une seule pensée demeurait, celle du devoir sombre et dur.
Madame Mascran reparut. Elle vit qu'Abel ne voulait pas lui parler : elle ne chercha pas à le faire parler. Elle le sentait tout ramassé, d'un effort prodigieux pour lui, dans le projet de cet entretien avec son père. Secrètement, de toute la force de son affection, elle l'encourageait; et il y avait en elle, à l'approche de la débâcle que cette fin de journée allait précipiter, une paix étrange, comme si elle eût aperçu, à travers bien des obstacles et bien des peines, le retour salutaire à une sorte de vie qu'elle avait dû souhaiter, et où ses goûts seraient enfin satisfaits.
— Quelle heure? interrogea Abel.
■ — Il va être quatre heures.
Elle le vit se diriger vers la porte ; il posa
la main sur le bouton, et attendit encore, la tête un peu baissée. Il attendit jusqu'à ce que les deux horloges, les deux sonneries, l'une légère, l'autre profonde, eussent annoncé quatre heures.
Il ouvrit résolument la porte et sortit de la chambre.
Son pas était tranquille, sa voix tranquille, quand il demanda au clerc si son père était seul ; du même pas il entra dans le cabinet de 31. Mascran, et de la même voix il répondit au vieillard. Celui-ci, le visage sur ses papiers, les yeux à peine levés, avait demandé ;
— Cela va-t-il mieux?...
— J'ai été malade, fit Abel, d'avoir découvert ici des choses que je soupçonnais depuis quelque temps...
M. Mascran tourna la tète vers lui, le contempla de ses yeux fermes et calmes, seulement un peu plus voilés : Abel ne retira pas son regard, qui était ferme aussi et très triste. Mais il eut besoin, pour continuer, d'aspirer l'air longuement. Il avait hésité, durant son attente, s'il ferait au vieillard, comme à sa femme, un récit détaillé de ses soupçons et de ses décou-
vertes, ou s'il dirait brusquement ce qu'il savait. Maintenant, devant cet être vivant qui était son père et qu'il devait frapper, le coup direct et définitif parut le moins cruel à ses sentiments de fils.
— Inquiet de... certaines choses,., j'ai ouvert ton secrétaire, examiné tous les dossiers Buret...
— Tu as?...
— ... et su enfin que tu avais fait, en imitant la signature de Paul, pour plus de neuf cent mille francs de faux.
11 avait soudain pâli, tout son sang au cœur, qui lui faisait très mal. Il n'aurait pu ajouter un mot. M. Mascran, tout de suite, porta sa main à sa bouche rasée; et ses yeux lancèrent vers ceux de son fils une interrogation rapide, intense. Puis il dit :
— Ah!...
Et, son fauteuil détourné vers les cendres du foyer, comme toutes les fois qu'il voulait réfléchir, il resta un grand moment silencieux.
Ce fut peut-être, ce moment, celui de la plus vive souffrance pour Abel. Le coup était porté; mais il fallait frapper encore, et des coups autrement terribles, et sur qui? La tête blanchie
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s'enfonçait entre les massives épaules, comme tant d'autres jours, où, par l'effort de ce cerveau puissant, Abel avait reçu l'avis le plus fin et le plus sage. Ce visage aux yeux baissés était celui de l'umi le meilleur, le plus absolument dévoué; ce corps robuste penchait, malgré sa force, sous le poids de tant d'années de labeur! Abel, à cette heure, trouvait ce corps de vieillard, et aussi cette tète blanche, respectables, pitoyables par l'effet de la seule durée, et il avait la sensation toute physique que sur cette tête et sur ce corps sa main de fils allait s'abattre, frapper, frapper encore, sans merci ! . . . Qu'était-il donc cependant, lui, pour faire cette besogne? et devant ces crimes que son indifférence avait favorisés, que sa paresse peut-être avait rendus nécessaires, comment était-il qualifié pour exercer maintenant le devoir d'un justicier?... Dans l'émotion qui de toutes parts ruinait son courage, il voyait mieux, il voyait seulement, que l'obstination criminelle de son père avait eu pour but le bien-être des siens, que le vieillard en avait profité à peine, et qu'au contraire lui-même, Abel, avait dû à cette longue suite de fraudes et de faux la vie brillante, luxueuse, glorieuse.
LES MASCKAN -•^^
Cependant, à cette vue, qui faisait d'abord a.^oniser toute son énergie, il se retrouva ferme et' Résolu, comme à son entrée dans le cabmet. Autrefois, dans tout ce passé, il n'avait rien su, il ne pouvait rien soupçonner : là était son excuse unique. Maintenant il savait : la mouidre faiblesse l'associerait désormais, et aussi bien pour le passé que pour le présent, aux actes abominables. Cela, à aucun prix! De nouveau son âme se durcit.
Il aurait bien mieux valu ne rien chercber,
et rester comme nous étions.
M Mascran avait parlé assez bas; sa voix assourdie tomba dans le silence qui fut ensuite plus vide et plus sombre. Abel reconnut que ces paroles exprimaient, comme s'il les eut prononcées lui-même, le regret obscur de sa propre lâcheté. Il refusa son attention à ces pensées mauvaises, et dit, très calme :
Ou' allons-nous faire?
La main de M. Mascran esquissa un geste
vao-ue. Il murmura :
1 Tu auras bien le temps d'y penser... quand
je ne serai plus là!...
Abel eut un léger frémissement : se compre-
naient-ils déjà, sans qu'il eût besoin de parler, et son désir, le désir qu'il ne pourrait jamais formuler, était-il deviné? tout de suite?... ^i. Mascran ajouta, d'une voix égale, presque i idiiïé rente :
— En attendant, que faire? Il ny a rien à faire... rien...
Non, ils ne s'étaient pas compris : il fallait insister, laisser voir ce terrible désir...
— Dès l'instant où j'ai découvert ce secret, dit Abel, il ne m'appartient pas de le garder pour moi. Garder un seul jour le secret de ces actes, c'est m'en faire le complice. Mon devoir est simple et net : je dois les dénoncer au parquet.
La tête de M. Mascran se dégagea, roula sur les épaules, et les yeux bleuâtres, largement ouverts, dardèrent sur Abel la flamme libre de leurs regards. Ce fut un mouvement de puissance et de menace, comme d'un fauve qui a été imprudemment irrité. Immobile, figé en une raideur glaciale, qui était bien celle de son âme même. Abel soutint la menace. Pour la lutte, il était armé et fort. Mais il n'y eut pas de lutte. M. Mascran se taisait. Ses yeux s'étaient retournés vers les cendres, et il
battait légèrement, du bout des doigts, les bras de son fauteuil de paille. Un instant après, ses mains, d'un geste qui leur était familier, se tendirent vers le pot à tabac, vers la pipe qui fut bourrée méthodiquement, comme à l'ordinaire. Mais ensuite les doigts n'allèrent point chercher à la place liabituelle les allumettes de contrebande, et, au contraire, la pipe toute prête fut reposée sur le coin de la cheminée.
— Ah! Ht Al. Mascran.
Il se redressa sur son fauteuil.
— Et toi , demanda-t-il , ta femme , tes enfants? Moi, après tout, cela ne compte pas : ma vie est finie. Mais vous? C'est pour vous, en somme, que j'ai a^ouIu de l'argent, toujours de l'argent...
— Je le sais, dit Abel, et c'est pourquoi il est juste que nous ayons notre part dans l'expiation. Nous l'aurons. Je l'accepte, quant à moi, et Amélie l'accepte aussi.
— Amélie sait...?
— Tout, et elle m'approuve entièrement.
— Eh bien... va, mon garçon! Va chercher
les gendarmes... J'attends.
Il se laissa couler dans son fauteuil, la tête
sur le dossier bas, ainsi qu'il avait coutume aux heures de complet repos. 11 parut à Abel que, les yeux clos, son visage se plissait de défi ironique.
— 11 n'est pas possible... commença Abel.
— Quoi? lit le vieillard; qu'on me voie conduit en prison par deux gendarmes?... 11 est certain que cela fera quelque eiïet... Les gamins viendront me regarder sous le nez, les gens sortiront des boutiques, et sur le square il y aura une telle foule que je ne pourrai pas avancer!
11 rit bruyamment, trop bruyamment. Abel eut honte pour lui de ce rire, comme si toute la ville l'eût entendu.
— Est-ce l'heure de railler? dit-il. Oue veuxtu de moi? Tu me connais assez pour être sûr que ce devoir m'est atrocement douloureux. Tout ce que tu me dis, oui, je l'ai pensé. Depuis hier, j'ai cherché de toutes manières si je ne pourrais me soustraire à cette amertume sans nom de te dénoncer, moi, ton lils, moi qui...
11 eut la gorge étranglée par un spasme : toutes les souffrances l'assaillaient au même
instant; il perdit de nouveau courage, se sentit enfant, chétif et misérable, comme au temps où il pleurait de désespoir devant le mystère indéchiffrable d'un texte grec ou latin.
— Depuis hier j"ai repassé ma vie et la tienne. Ma vie! depuis que je suis au monde, c'est toi qui l'as faite telle qu'elle a été jusqu'à hier, si heureuse, si douce! Jamais, à aucun moment, je n'ai connu les embarras ni les luttes qui arrêtent les autres hommes : à la moindre difficulté, collégien pour mes versions, jeune homme pour mes dettes, notaire pour toutes les alTaires, je t'ai trouvé près de moi, toujours prompt à me donner le coup d'épaule qui fait avancer. On ne peut pas imaginer une existence plus facile que celle que je t'ai due : après le collège et les années de droit, et le stage, où ce «'est pas le travail qui aurait pu me fatiguer, tu me réservais ici, avec ton étude, une situation privilégiée; j'ai continué à m'amuser, tandis que tu travaillais pour deux; tu m'as marié à une femme excellente et riche qui a été incomparable comme maîtresse de maison, comme épouse; j'ai pris, dans toute la société du pays, la place que tu m'avais préparée. Ce que j'ai
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pu faire par moi-même n'est presque rien, rien; je te dois tout. Et jamais je ne l'ai aussi profondément senti... Ne comprends-tu pas qu'à cette heure je souffrirais cent fois, mille fois moins, si tu avais été un père injuste, égoïste ou seulement indifférent?
Il lui fallut s'arrêter encore : il avait pris son front dans ses mains, et il parlait, non pour son père, mais pour lui-même, par besoin d'exprimer entièrement sa souffrance...
— Depuis que je me souviens, j'entends répéter : « Monsieur Mascran est l'honneur du pays. » Déjà, quand j'étais tout gosse, avant d'aller chez les Pères, cela me flattait, ces choses que le principal de notre vieux collège disait en classe, lorsque par hasard j'avais une bonne place. Plus tard, quand je suis revenu de Paris m'installer, j'ai encore mieux compris : je me suis enorgueilli d'être ton fils. J'ai compris que cette situation conquise par toi, j'avais le devoir de la maintenir, d'y ajouter. Je n'étais pas ce qu'on appelle un homme sérieux : je n'aime pas le travail. Je ne pouvais pas espérer qu'on dît de moi : « Il est aussi fort que son père. » Mais j'avais quelques dispositions pour
les succès mondains : j'ai voulu être le modèle du « chic », de la distinction; j'y ai travaillé, j'y ai réussi; j'ai tenu surtout à donner, après toi, l'exemple de la plus parfaite correction. Kt je suis sûr au moins qu'on dit de moi ce qu'on a toujours dit de toi ; on dit de nous deux : « Les Mascran. c'est de l'or en barre! » Que dira-t-on, ce soir, demain, quand on saura?... La ruine, la dégringolade, c'est épouvantable : je devine un avenir si sombre, après avoir eu la vie si facile, que je n'ose même pas y penser... Mais sauvons l'honneur de notre nom, de ton passé. Encore une fois, aide-moi! Tu vois bien que le devoir est là qui me presse, qui me commande de te dénoncer. Je n'y faillirai pas. Cependant, en te dénonçant, je me sauve moimême, je me dégage de toi: tu restes perdu, toi et notre vieux renom d'honnêteté. Regarde, au nom du ciel, regarde s'il n'est pas un moyen de nous sauver tous...
Depuis un moment, JM. Mascran contemplait son fils, et sa face, d'abord décomposée et tremblante, puis ironique et dure, de nouveau crispée par une sorte d'angoisse, enfin attentive, réfléchie, avait révélé toute l'évolution de
ses sentiments, entre l'épouvante de se sentir définitivement perdu, et l'acceptation à la fois cynique, résignée et brave d'une destinée inévitable. Aux dernières paroles d'Abel, qui maintenant interrogeait ardemment ses yeux, il se retrouva, de visage comme d'esprit, le Mascran perspicace et paisible des bons jours. Il offrit au regard de son fils, la netteté sans illusions de ses yeux bleus :
— Tu as une idée? demanda-t-il.
Il affirmait en interrogeant, suivant sa coutume. Abel pâlit et frissonna : c'était ici le tournant décisif. Devaient-ils se comprendre sans qu'il parlât? Il l'espérait encore. Il voulut parler cependant. iMais le « oui» quil avait à proférer ne sortit point de sa bouche, qu'il sentait en lui comme un espace immense où les mots s'égaraient. Il n'avait pas besoin de parler : l'émotion violente de son silence, et la douleur étrange de ses yeux renseignaient assez M. Mascran.
— Il faut que je disparaisse? dit encore le vieillard.
Abel ne put qu'aspirer fortement, avec un geste maladroit de ses doigts écartés.
— C'est bien cela? insista M. Mascran.
Sur cette troisième question, il attendit une réponse parlée. xMais Abel ne pouvait pas articuler le mot, le mot eiîroyable de condamnation. Ce fut son silence même, la terreur suppliant*' de ses yeux, le tremblement de ses mâchoires, le bruit de ses dents entrechoquées qui répondirent...
— Je suis de cet avis, conclut M. Mascran. Il s'était accoudé sur sa table, ses poings
rudes et velus serrés contre ses tempes. Il restait très calme; Abel, effaré, ne pensait même pas à le remercier de son sacrifice. C'était fait cependant, cet accord, qu'il avait dû souhaiter pour n'avoir pas à dénoncer son père; et maintenant, devant le sacrifice nécessaire, désormais accepté, il n'en voyait plus que l'horreur prochaine.
— Pas ici, murmura M. Mascran, à la Prade... Un accident, oui... qu'on ne croie pas au suicide.
Il rélléchit encore un moment, et, comme s'il eût achevé de régler un projet qui le concernait seul, il se retourna vers son fils.
— Il y a autre chose, fit-il. Je m'en vais,
c'est bien, tu n'as pas à me dénoncer. Mais, pour qu'on ne sache rien, et que Thonneur reste intact, il faut rembourser toutes les fausses reconnaissances. Qui paiera?
— Qui paiera? dit Abel.
La question le prenait au dépourvu. Il n'avait eu devant son effort que ce but essentiel : épargner à son père Fignoniiuie de l'arrestation. Il répéta, désemparé :
— Qui paiera?
— Ecoute-moi bien, répliqua son père.
Il est un homme, un seul, à qui tu peux, et tu dois tout raconter, tout montrer, c'est le marquis Paul. Quand il saura tout, tu lui demanderas en mon nom. au tien, au nom de notre parti, qui serait avili, déshonoré en ma personne, de faire ce gros sacrifice d'un million et de reconnaître pour bonnes toutes ses fausses signatures.
— Jamais de la vie! s'écria Abel.
Son père reprit doucement :
— Si. D'abord le marquis peut faire ce sacriiice : safortune dépasse neuf millions, etiln'apas d'enfants; ce qu'il abandonnera est en somme un peu moins que le legs Buret-Tourdes. Et
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puis, moi vivant, il serait impossible de solliciter de lui un tel service qui me profiterait un peu trop; moi disparu, c'est autre chose. Il me pardonnera peut-être; du moins il sera désarmé; en tout cas, l'intérêt du parti le touchera vivement...
M. Mascran développa cet argument, qui lui paraissait le meilleur; il donna toutes les raisons qu'un chef tel que lui, pratique et renseigné, pouvait seul présenter si fortes et convaincantes. Il parlait avec lenteur, comme un professeur fait sa leçon, en ordonnant ses idées pour qu'elles fussent promptes à se classer dans l'esprit d'Abel, en choisissant les mots qui pouvaient le mieux être retenus.
Les mains crispées, le visage, tout le corps, nerveusement travaillés d'impatience, Abel subissait la leçon. La même stupeur devant cette chose terrible, le sacrifice consenti par son père, l'opprimait encore ; la force des paroles vives et nettes s'enfonçait en lui; la facilité d'une solution définitive et immédiate le saisissait. Mais tout son être se soulevait de dégoût et de fureur, à la pensée d'implorer de Paul une telle générosité.
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— ■ Voilà ce que tu diras, acheva 31. Mascran.
— Je ne dirai rien, rien! protesta Abel. Plutôt que de demander à Paul un semblable service, j'aime mieux me tuer.
— Des mots! — fit le vieillard.
Il regardait son fils, très grave. Gonvenait-il qu'Abel prononçât cette phrase banale devant un homme qui allait mourir? Mais Abel reprit désespérément :
— Ce ne sont pas des mots. La mort est préférable à certaines hontes. Tu las compris pour toi; je le comprends pour moi. Puisqu'il faut que j'expie, je disparaîtrai comme toi, en même temps que toi.
— Il n'y a pas de honte pour toi, riposta M. Mascran paisiblement, ni à avouer ma faute au marquis, ni à lui demander de sauver l'honneur de notre parti. La honte est tout entière pour moi, de même que la faute; et, à rheure où tu parleras, j'aurai, je crois, suffisamment expié...
— ^'insiste pas, je t'en conjure : tout plutôt que dem'abaisser à cette infamie et avec lui. lui!
— Le temps de la vanité est passé.
— Il ne s'agit pas de vanité, mais de délicatesse et d'honneur.
— D'honneur?
— Oui, d'honneur. Demander ce service à Paul, c'est me déshonorer à mes yeux. J'aime mieux...
— Pourquoi? comment?... Le marquis, justement, l'homme le plus généreux et discret!... En vérité... Qu'y a-t-il donc entre vous?... hein?... Ah! il faut parler... J'ai bien quelque droit, à cette heure, de savoir tous les secrets!
Plus nerveux, haletant d'angoisse et de colère, Abel sembla vouloir résister. 11 se décida enfin à dire :
— Mais il y a des cas où la plus simple délicatesse interdit même d'emprunter de l'argent à un homme. On ne peut pas prendre l'argent d'un homme quand on lui a pris déjà...
— Quoi?... Sa femme, peut être?... Avec la marquise... toi... tu... Ah bien ! par exemple!...
— ïu vois... Je ne peux rien demander à Paul!
— Ah bien! répéta le vieillard. Parce que tu as eu sa femme ! ... en voilà une affaire ! . . . Est-ce qu'il le sait? Est-ce qu'il s'en doute?... Eh bien,
alors, ça ne compte pas.. Tonnerre de D...! c'est bien le moment des scrupules!...
— Nous ne nous comprenons pas.
— Je ne comprends qu'une chose, c'est que tu as le moyen, moi disparu, de tout elîacer. Tu connais le marquis comme moi : il paiera, et te gardera le secret. Il faut être triple fou pour aller s'empêtrer d'une bête d'histoire de femme, quand tout est si simple, si facile!... Hein? est-ce convenu?...
— Non, non! je ne pourrais pas, je ne peux pas!
La face de M. Mascran s'empourpra, et il fut au moment de hurler son indignation. Mais, brusquement, les épaules secouées comme d'une sorte de pitié, il dit d'un ton radouci, indifférent :
— llien n'est plus bête que le sentiment... Régions cette affaire comme une affaire... Nous avons chacun une dette à payer... Quant à moi, c'est entendu, je f. .. le camp : c'est ma peau qui paie, je n'ai pas autre chose à donner. . . jMais loi aussi, tu as ta dette... Inutile de te le montrer : tu l'as reconnu... Il faut payer... Paie avec tes scrupules, ta délicatesse, toutes ces machines qui t'embarrassent pour solliciter le
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marquis... Chacun son sacrifice... Tu me demandes ma vie : je te la donne. Moi, je le demandes tes scrupules...
— Plus que ma vie !
— Oui... enfin, soit, plus que ta vie. N'imporle, c'est ce que tu dois donner. Fais comme moi... Et ne me force pas à te dire que, si tu ne veux pas, tu me rendras mon sacrifice odieux, abominable !
— C'est assez, fit Abel; je parlerai à Paul.
— Sûr?
— Je te le promets.
Ils se regardèrent quelques secondes, les yeux dans les yeux. Le désespoir qui faisait ceux d'Abel si profonds, presque noirs, assura M. Mascran que l'engagement serait tenu.
— Bon! dit-il. Ëli bien...
Ensemble ils avaient senti que les dernières paroles étaient prononcées. L'heure des actes approchait. Ensemble encore ils la sentirent approcher. Silencieux, M. Mascran contempla, un moment, ses meubles, ses livres, le décor de tant d'années : ses lèvres se mirent à trembler sans qu'il les cachât du geste de sa main. Abel l'observait; et, de même qu'en cet être si
robuste encore, l'arrachement de la vie causait en lui, dans toute sa chair, une intolérable douleur.
Un peu de temps s'écoula ainsi, — le temps, pour le vieillard, de détacher de lui-même le cortège de ces compagnes idéales de sa longue existence, les habitudes de son esprit comme de ses yeux : il repassait les souvenirs de tant d'efforts, il revivait les émotions éprouvées aux premières fautes, puis, plus tard, avec l'indifférence, les soudaines épouvantes; et, parmi des joies, des soucis, il sentait, une dernière fois, dominant la suite des jours, l'orgueil familial triomphant, insatiable. Un à un, comme des branches arrachées à un vieil arbre, tous ces souvenirs et souhaits tombèrent : et, à mesure qu'ils tombaient, c'était un ébranlement, mais qui laissait le vieillard allégé et plus fort. Sur ses lèvres toujours tremblantes un sourire parut, lorsque enfin il eut tout revu de ce qui avait tenu à sa vie, fait sa vie journalière, et quand il reconnut que du moins resterait intact le renom du « père Mascran ». Ses lèvres ne tremblèrent plus. Il boutonna son vieux veston, et dit, très ferme :
— Appelle Antoine. Qu'on attelle. Je pars pour la Prade.
Ces actes simples qu'il imposait à son fils, — sortir du cabinet, appeler le domestique, donner les ordres, — délivrèrent Abel de la contrainte physique où langoisse l'immobilisait. Quand il revint près du vieillard, il le trouva debout, en manches de chemise, allumant la pipe qui était restée toute bourrée; le vieux veston pendait sur une chaise; M. Mascran alla jusqu'à sa chambre prendre l'autre veston, qui servait pour les sorties; revenu, il eut à retourner dans sa chambre, parce qu'il y avait laissé un paquet enveloppé de papier jaune. Durant ces allées et venues, il n'avait pas parlé, ni Abel. Il expliqua seulement, à propos du paquet :
— Des verrous pour la grange, que Vidal m'a envoyés... Je les fc'rai poser en arrivant.
Il y eut sous la voûte un roulement de voiture.
— Ah! Chilpéric est prêt, fit M. Mascran.
Il se dirigea vers la porte de son cabinet. Abel était appuyé au cartonnier d'acajou, très pâle.
— J'aurais bien voulu voir les petits, murmura M. Mascran.
Il s'arrêta, baissa les yeux, secoua un peu la tête, puis aperçut la pâleur de son fils.
— Il vaut mieux pas, reprit-il. Allons, allons! Ce serait arrivé dans trois ou quatre ans... Ce n'est qu'un moment pénible... Surtout n'oublie pas ce qui est promis... Et... nous pouvons peut-être nous serrer la main...
Sa main se tendait un peu timidement; Abel la saisit, attira son père, l'embrassa de toutes ses forces... L'énergie de cette étreinte fut évidemment pour le vieillard un bienfait inespéré. Son visage s'éclaira, s'affermit.
La pâleur d'Abel s'étendait jusqu'à ses lèvres, qui prononcèrent ce seul mot :
— Merci.
— Tu diras à ta femme que j'ai pensé à elle, et qu'elle est une bonne femme; pour les petits, tu leur diras que je les aimais bien.
La porte était ouverte : Abel s'apprêtait à suivre son père; .M. ^lascranle retint d'un geste, et, tourné vers lui, iît avec la tète plusieurs petits mouvements, maladroits, pitoyables, où s'exprima un simple attendrissement de vieil homme, sur lui-même et son imminente destinée. 11 disparut; les marches de l'escalier crièrent;
en bas, il y eut un peu de bruit sous la voùle, puis dans la rue la voiture commença de rouler, roula plus vite, tourna le coin...
A cette place, contre le cartonnieroù M. Mascran l'avait laissé, Amélie trouva son mari. Elle le vit abîmé dans une telle détresse que sa curiosité, qui était ardente, s'éteignit. (]omme elle avait fait le matin de ce jour, elle soutint Abel de son bras, le conduisit à leur cbambre, et, quand il fut étendu sur la chaise longue, le caressa de baisers, de mots très tendres. Il était entre ses bras comme un paquet de chair inerte, le visage livide, les lèvres si terreuses, que sa moustache paraissait soudainement blanchie. Il ne parlait pas. Il abandonnait son visage aux mains moites, à la bouche d'Amélie; par moments, ses yeux s'ouvraient, regardaient fixement, et se fermaient d'épouvante. Sous ces mains et ces lèvres une douceur stupéfiante passait en lui; ses nerfs épuisés se détendaient : exténué par tant de secousses, il glissa au sommeil.
Il dormit peu, à peine deux heures. Quand il s'éveilla, il craignit d'avoir dormi toute une nuit et tout un jour, si lointaines étaient les
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impressions d'avant le sommeil, et il dit à sa femme :
— C'est bien aujourd'hui... c'est bien cet après-midi que j'ai eu avec mon père un entretien?...
— Mais oui! lui répondit-elle.
Et, inquiète de ce trouble, elle voulait qu'il se reposât encore. Mais maintenant tous les souvenirs d'Abel vivaient. Et il s'écria :
— Te l'ai-je dit? mon père est parti pour se tuer.
— Se tuer, lui!
— Et c'est moi qui lui ai demandé, oui, demandé, de se tuer!
— Tu as pu?...
— Je n'aurais jamais pu le lui dire, je ne lui ai pas dit... je l'ai supplié de ne pas me contraindre à le dénoncer, et il a reconnu que c'était son devoir de disparaître.
— Oh ! lit madame Mascran.
— N'était-ce pas son devoir?. . . et mon devoir, à moi, de le lui faire comprendre?...
— Si, si! Mais c'est horrible! Demander cela à son père!... Alors il va...
Abel s'était levé. Il passa la main sur son froal.
— Je n'en peux plus... J'ai faim, je crois... Quand dînera-t-on?
— Mais nous avons dîné sans toi!... Il est près de neuf heures.
— Neuf heures!... Peut-être que... Je n'y vois plus... Qu'on me serve n'importe quoi...
— Ici?
— Non, je descends. . . va. . . je descendrai bien seul.
La cuisinière, prudente, avait tenu prêt un autre dîner pour l'appétit de son maître, qu'elle savait, en toutes occasions, exigeant et impatient. Ce fut Abel qui se fit attendre : car, gêné dans le linge et les habits où il avait dormi, il les changea, malgré sa fatigue. A table, il mangea voracement : Amélie restait grave et muette à côté de lui. Le repas, d'ailleurs, fut précipité et bref. Sa faim apaisée, Abel dit à sa femme : — Allons dans le jardin.
Elle n'eut pas besoin de l'interroger : il parla tout de suite, abondamment, minutieusement; ses paroles se pressaient, se choquaient, toutes fiévreuses; il parlait à voix basse. Bien qu'elle fût assise contre lui. l'oreille tendue, elle perdait des mots : parfois elle le faisait répéter. Dans la
nuit, penchés l'un près de l'autre, elle écoutant, lui chuchotant, ils semblaient préparer l'œuvre la plus sinistre.
Ils eurent le sentiment que celte œuvre s'accomplissait, à un moment où Abel après avoir longtemps parlé, se taisait enfin.
— Crois-tu, interrogea sa femme, crois-tu que ce... que... cela... arrive... cette nuit?...
— Oui, souffla-t-il, ce soir... Il n'attendra pas... Sa résolution prise... il voudra... tout de suite... C'est peut-être déjà fini.
— Ah ! mon Dieu!...
Elle se serra contre lui : blottis dans le silence et la nuit, ils attendirent; toute autre pensée que celle de la chose terrible disparut de leur esprit; et leur force vitale resta suspendue, de respect et d'angoisse.
Une fois, elle murmura :
— Pensera-t-il à offrir à Dieu son sacrifice? Abel ne répondit pas.
Une autre fois, elle demanda :
— Comment saurons-nous? Iras-tu à \n Prade?
— On viendra, fit-il.
Ensuite, ils ne parlèrent plus. Ils entendaient
leurs cœurs battre à grands coups sourds... Ils entendirent soudain dans la rue un roulement s'annoncer, s'approcher, grandir, s'arrêter à la porte.
— Ah! cria madame Mascran.
Le vacarme éclatant de la cloche étouffa ce cri. Elle était debout. Abel la força à se rasseoir, d'une main qui broyait la sienne. Et aussitôt il y eut sous la voûte du bruit, des exclamations. La porte de la cour s'ouvrit violemment, et, d'une voix étranglée, Antoine lança :
— Ah ! monsieur, quel malheur!... On vient de la Prade... le fermier... monsieur 3Iascran père...
Le fermier expliquant, Antoine gémissant, puis la cuisinière, l'Allemande, Abel interrogeant, madame Mascran sanglotant, ce fut un tumulte rapide. On sut qu'en voulant nettoyer un revolver qui se trouvait chargé, M. Mascran père avait pressé la détente et s'était tué raide.
— Je ne l'ai vu que mort, acheva le fermier. C'est l'Isabellou qui m'a raconté...
— Partons tout de suite! — dit Abel.
Il était pâle, avec beaucoup de calme. Il
réussit à obtenir, à travers les lamentations d'Antoine, un chapeau, un pardessus.
— Madame n'y va pas, au moins? sanglota la cuisinière.
Madame Mascran était, au contraire, décidée à accompagner son mari. Il fallut beaucoup de temps pour trouver son manteau. Enfin prêts, les époux montèrent dans la voiture du fermier.
(!lomme aux dimanches des plus grandes fêtes, la ville s'était à la fois recueillie et animée : la plupart des boutiques, sur le chemin du cortège funèbre, étaient closes; les rues, les places grouillaient de femmes en noir, d'hommes en tenue de cérémonie; les visages des hommes, sous le haut de forme, avaient ces traits contractés ou cette expression ahurie, que donne une coiilure inaccoutumée; à cette uniformité d'embarras, chacun reconnaissait en soi et chez les autres la solennité des jours d'enterrement. Cependant de la campagne, proche ou lointaine, par le chemin de fer, par les voitures publiques, dans leurs voitures enfin, propriétaires et fermiers étaient tous venus : devant les auberges, c'était l'agitation des plus grandes
foires, renchevêtrement des véhicules dételés, brancards en l'air, les chevaux pressés dans les écuries; les groupes de paysans cossus et de « messieurs » stationnaient à la porte, ou, dans les salles à manger, se lestaient de fortes tranches de pain et de fromage, avec un large coup de vin blanc, pour attendre l'heure tardive, après l'église et le cimetière, où l'on pourrait déjeuner.
Gens de la ville, gens de la campagne, un même mouvement les porta, tandis que les cloches graves de l'église se mettaient à sonner, vers cette rue du centre, où, si longtemps, M. Mascran avait été en effet comme le centre des intérêts et de l'activité de toute la cité. De plus en plus tortueuses, étroites, à mesure qu'elles se rapprochaient de la maison mortuaire, les rues canalisaient les flots de la foule en deuil. Lentement, de plus en plus lentement, les masses sombres avançaient en ondulant: par places, les ors des uniformes d'officiers éclataient au soleil. Il y avait, sur cette cohue, un ample bourdonnement de voix qui se retenaient. Devant la maison, un peu sur le côté, une autre foule attendait, regardait, immobile,
— celle des pauvres, clients habituels de madame Mascran. Assidus aux obsèques de leurs bienfaiteurs, ils n'avaient jamais eu à donner cet humble [témoignage de reconnaissance, leur présence, à une générosité plus active et dévouée que celle de madame Mascran; si souvent repoussés, brutalisés, par son beau-père, ils n'étaient peut-être que réconfortés de sa mort, comme d'une justice imprévue, insolite : ils trouvaient ainsi, tous accourus à ses funérailles, les satisfactions mêlées d'une revanche contre lui, d'un pieux hommage à sa belle-fille, et ce double sentiment faisait monter de leurs âmes vagues à leurs visages incertains un reflet triste et doux.
Comme il est d'usage immémorial, tout le monde entendait offrir à Abel, dans la maison, un premier tribut de condoléances, qui se répéteraient à l'église, puis au cimetière. Mais ces cérémonies, dans une petite ville, n'ont pas la surveillance et la direction d'un ordonnateur. C'était donc avec les plus grandes difficultés, mélangeant les flots des entrées et des sorties, que la foule pénétrait dans la maison. Cependant Durieux, le clerc, se démenait de son
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mieux : constamment arrêté, apostrophé par tant de gens qui le connaissaient, comme ils connaissaient son vieux patron, il n'arrivait qu'à diviser un instant les deux flots, aussitôt après confondus. A la porte du salon, c'eût été, sans la présence trop proche de la famille, une bousculade; on passait enfin, péniblement, un par un.
Démeublé, le salon offrait, toute vide, son étendue qui paraissait immense; en face, contre la cheminée, le visage blanc, de la blancheur du plastron, sur tout le noir de l'habit, des gants mats, et du chapeau. Abel, immobile, la tête un peu basse, les regards se levant à la hauteur de chaque figure nouvelle, recevait les saints, les serrements de mains. On repartait vers la porte, les gros souliers glissaient sur le parquet; et c'était pour sortir le même embarras que pour entrer.
Paul de Buret. qui assistait Abel, comme l'ami le plus intime, se décida à des mesures d'ordre : il ouvrit la porte du salon qui donnait sur le jardin, dériva d'autorité par cette issue le flot des sortants. Dès lors il y eut dans les allées et venues un cours régulier; ce ne fut
qu'avec une demi-heure de retard qu'on partit pour l'église.
Le cortège s'avançait par les rues et les places comme dans une ville déserte, car toute la ville était dans le cortège. Abel, derrière le char, sentit ce vide, ce silence. Il songeait... Il revoyait, très lointains, les événements des derniers jours. Toute sa pensée piétinait douloureusement dans le cercle trop étroit des souvenirs de cette semaine : il respirait, sentait, vivait comme dans une atmosphère écrasante. Par instants, l'élancement d'une souflrance plus aiguë lui rappelait l'heure prochaine où il devrait tenir sa promesse, solliciter le marquis de Buret. Il avait promis : il ne pensait pas, son père ayant payé sa dette, à ne point payer la sienne. Mais la honte de la révélation, delà sollicitation, le torturait. Oui, si riche, si généreux, le marquis, sans doute, donnerait ce qui lui était demandé. Tout de suite madame Mascran, avait dit, elle aussi : « Le marquis remboursera... » Bien donc : tout serait remboursé. Toute trace d'infamie serait lavée. A quel prix? Sans tourner la tète, du coin de l'œil, Abel apercevait ces pieds larges, large-
ment chaussés, que tant de fois il avait raillés, et qui portaient la pesante, la loyale personne (le Paul. Une colère lui venait encore : l'autorité, la puissance qu'ils semblaient attester, toujours il les avait haïes; un moment, il avait pris sur elles la plus élatante revanche; maintenant il était vaincu, définitivement vaincu, il devait leur faire le sacrifice du plus précieux de lui-même. En sollicitant cet homme dont il avait eu la femme, en acceptant de lui le salut pour l'honneur de son père, pour le sien, il perdait à jamais le sentiment essentiel de sa vie, l'armature de tout son être, l'estime de soi. « C'est ignoble! » se disait-il avec dégoût. Et, tout aussitôt, par un puéril mouvement de retour en arrière, volonté inutile et sotte que ce qui était ne fût pas, il ajoutait : « Pourquoi faut-il que mon père?... »
Cela le ramenait aux souvenirs des derniers jours, à la réalité aussi de ce char cahotant : sous les fleurs, le drap noir, les planches et le suaire, il voyait la poitrine rouge et velue, défoncée, ensanglantée par la balle, le visage résolu et sévère, tels qu'ils lui étaient apparus, le soir du drame, à son arrivée à la Prade.
Il fut un peu distrait de ces pensées à l'église. Pour honorer M. Mascran le père, tuteur habile €t dévoué de leurs intérêts, pour marquer à son fils leur sympathie et leur persévérante confiance, tous les prêtres de toutes les paroisses voisines étaient venus. Sous les surplis blancs, qui faisaient comme une guirlande de blancheurs parmi les tons sombres des vieilles stalles, Abel les reconnut, un à un; et il y en avait qui n'étaient là que pour qu'il vît, qui cherchaient son regard, en même temps qu'ils examinaient dans la nef cette foule extraordinaire; il en était aussi dont la présence le toucha : très vieux, à peine les cadets de son père, ils avaient un air grave et résigné. Les uns et les autres, Abel les avait reçus chez lui, à sa table, les avait obligés d'un conseil, les avait trouvés en retour empressés à lui plaire, flattés de ses égards. Leur présence, à tous, attestait cette forte autorité morale dont son père avait disposé, dont luimême jouissait encore... Encore! Pour si peu de temps que ce fut, et peut-être parce que c'était pour peu de temps, il eut en lui soudain la force généreuse de ce sentiment oublié, l'orgueil d'être considéré, estimé, respecté.
Derrière lui, il n'eut pas besoin, alors, d'entendre ces bruits amples de toux, de chaises remuées, par où la foule se révélait, pour la sentir innombrable. L'affluence de tous ces êtres qui emplissaient l'église et la faisaient moins sonore, agit sur lui comme si tous avaient uni leurs efforts pour redresser son orgueil lourdement écroulé. Et jusque-là, à la maison, dans le trajet vers l'église, à l'église même, il avait été parfait de tenue, grave et digne, sans y tâcher ni en avoir conscience, par disposition de son génie. Il reprit conscience de lui-même, de sa puissance encore intacte, quoique si fragile à cette heure, et du personnage vraiment parfait qu'il offrait une fois de plus, peut-être une dernière fois, à l'admiration publique.
De telles cérémonies font éclater la supériorité de la province sur Paris : en province, on a du temps pour tout, même pour assister décemment à des obsèques. On &'est vu la veille, quelques instants plus tôt, on se reverra tout à l'heure, et il n'est donc point nécessaire de profiter d'une rencontre à un enterrement pour échanger des propos : on n'a pas de propos à échanger. A l'église, tant que dure la
cérémonie, on est comme peuvent être des gens qui n'ont pas d'autre idée que d'y assister. Derrière Abel, la foule était donc recueillie. Cependant, des livres pieusement ouverts, le nez d'une femme se levait, d'une autre, encore d'une autre : car la tentation était trop forte de parcourir la multitude, d'y reconnaître la réunion de tout ce que la ville, le pays comptait d'éminent. — élégance et grande propriété, aristocratie et bourgeois notables, fonctionnaires, officiers. — La curiosité remontait, au delà du moutonnement des têtes, jusqu'au premier rang, où la taille svelte d'Abel se dressait, un instant, seule, chaque fois qu'il fallait se lever. On n'avait pas eu le temps, ou si peu, dans le trajet depuis la maison, de l'admirer en ce rôle de premier plan : — le fils qui conduit le deuil de son père, l'homme à qui toutes les sympathies viennent s'offrir; et on le disait très abattu par ce terrible coup, on l'avait entrevu énergique et beau dans son effort pour contenir sa douleur. Avec des émotions diverses, curiosité, tendresse, madame de Buret, madame Varignot attendaient le défilé de la fin, où il descendrait l'église et passerait devant elles.
II descendit enfin l'allée centrale de la nef et passa devant elles : il était extrêmement pâle, avec un frémissement de ses lèvres trop serrées. Elles reconnurent, et leur cœur battit plus fort, dans la beauté et le charme souverain de son visage, la lutte la plus émouvante, la violence de son chagrin refoulée, mais présente : elles l'aimèrent d'avoir du chagrin, d'être beau, de lutter. Leurs yeux dirent : « Pauvre garçon ».
Il les sentit, il sentit la caresse de ces sympathies, de toutes les sympathies des femmes, et ses lèvres frémirent daA^antage, en même temps que sur son front, sur ses tempes, passaient des ondes d'une douleur brusquement attendrie, ces ondes qui annoncent les larmes. A la vérité, ce fut un moment de délice aigu, tout le bonheur d'un enfant à pleurer sa grande peine dans les bras de sa mère, toute la volupté d'un homme à mouiller de ses larmes, sa tête sur l'épaule de la femme aimée, le cou et la joue chaude oîi tout à l'heure il mettra ses baisers. En cet instant, le cœur d'Abel s'ouvrit largement, non pour donner de soi ce qu'il n'avait pas. mais pour accueillir toute celte pitié amoureuse, qui vibrait et brûlait vers lui ; il avait des
yeux sincères et avides, comme agrandis, sombres de toute la profondeur de l'être qu'ils révélaient et qui attiraient ces regards, les absorbaient.
Aux sons de l'orgue qui jouait et rejouait la marche funèbre de Chopin, avec des trous aux mêmes endroits, parce que certains jeux avaient besoin de réparations, la foule défila. En descendant vers le bas de l'église, Abel n'avait vu que les rangs qui, de chaque côté, bordaient l'allée, et encore, dans ces rangs, que les visages des femmes. Au delà, il sentait vaguement la foule.
Il ne la sentit pas plus nettement durant le défilé qui l'émiettait. Tant d'êtres qui passaient devant lui, un à un, ne lui donnaient pas une impression particulière et complète, non plus qu'une impression d'ensemble : c'était simplement une vision morcelée, confuse, lassante. Peu à peu cet émoi que lui avaient donné au passage les regards des femmes, — douceur infinie d'être plaint, aimé, — s'altéra par la multiplicité des sensations visuelles et la fatigue qui venait. Il n'eut plus que de l'énervement, le désir que tout se terminât au plus tôt et la
ayeur de ce qui restait, — de la ra)itîî si longue au cimetière.
Un moment, alors, il ne vit, n'entendit plus ,rien. Le cortège s'était reformé et gagnait la route en lacets, par où l'on s'élève sur la colline qui porte le cimetière. Abel marchait tète basse, ahuri, écroulé. La fin, il souhaitait la fin, et rentrer, s'enfermer, s'étendre, dormir, ne plus rien voir, ni penser à rien... Auprès de lui, Paul de Buret respectait, de son silence, cette torpeur. . . Cependant, à un détour, qui laisse apercevoir les lacets inférieurs et, en bas, la place elle-même, le marquis eut une exclamation étouffée :
— Ah!
Abel l'entendit, leva les yeux et les tourna là où le marquis avait tourné les siens. C'était le spectacle saisissant de la foule qui, depuis la place, en suivant les lacets de la route, poussait ses flots aux pentes de la colline. Justement, selon l'usage, le cortège s'arrêtait pour donner aux chevaux le temps de souffler. L'arrêt se propagea en secousse par les rangs pressés. Tout en bas, au commencement de la montée, où les derniers flots étaient moins denses, on continua un moment de marcher.
Abel regarda : il regarda, stupide d'abord, ce peuple en habits de deuil, qui, avec lui, conduisait M. Mascran au champ du repos. Le soleil brûlait terriblement : toute l'étendue noire du cortège s'était tachée de blanc, — les mouchoirs blancs qui essuyaient les fronts mouillés de sueur; — un bourdonnement montait de cette foule, et, maintenant que sur la route de basalte les roues du char ne faisaient plus leur grincement dur, Paul de Buret déclara, d'une voix émue, avec une grande force de conviction :
— Voilà un spectacle qui réconforte! Dieu merci, il y a encore de braves gens, et des cœurs reconnaissants. Tous ceux que ton cher père a obligés, et toi aussi, mon cher ami, ils sont tous là, jusqu'à ces pauvres qui l'aimaient bien, l'excellent homme^ et qui viennent aujourd'hui lui rendre le dernier hommage.
— Oui, fit Abel, ils sont tous là.
Au bord de la route oii il s'était avancé, il regardait toujours. Mais maintenant il voyait : il voyait, en même temps que le fourmillement de la multitude, la signification de cette affluence. Tous ces êtres humains, par cen-
taines, par milliers, les pauvres, les riches, les boutiquiers, les fonctionnaires, les propriétaires, les grands marchands et les nobles, tous étaient là pour son père, pour lui : ce jour solennel réalisait en ce grouillement d'êtres la puissance de 31. Mascran, la sienne; la ville entière, le pa3's tout entier, de si loin qu'on avait pu venir, étaient en marche avec lui.
— On repart, murmura Paul.
Les roues grinçaient de nouveau sur la route lisse : Abel reprit sa place, derrière le char qui gravissait les dernières pentes. 11 marcha, la tête haute, le pas assuré. Devant ses yeux, l'image qu'ils avaient recueillie, l'image de la foule innombrable était encore présente dans l'air embrasé et vibrant : en lui l'orgueil tendait tous les ressorts de son énergie.
Paul de Buret disait, à son côté :
— Pas avant une heure, au moins...
Sans doute, il évaluait la durée de cette fin de cérémonie. Ces paroles rappelaient à l'esprit d'Abel la pénible révélation qu'il devait faire au marquis, ce jour même, au retour. Certes l'idée qui lui revenait ainsi n'était pas moins humi-
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liante, cette fois-ci, que les autres. Mais tout de suite un désir nouveau l'emporta sur la mesquine douleur de la honte ; ce fut ce souhait passionné :
« Il faut que Paul accepte, pour me conserver la puissance d'aujourd'hui qui croulerait demain ! »
Paul accepterait-il? Le sacrifice était énorme, et à tout autre il eût été plaisant de le demander. Mais à Paul!...
« Je me rappelle si bien, au collège, ce qu'il donnait, sans jamais se faire prier ni faire valoir ses générosités. Et à Paris, pour mes dettes, sa bourse toujours ouverte; ici, les pauvres, les V œuvres », les élections, lui prenant, chaque année, quoi? quinze, vingt, trente mille francs! Combien de fois à une demande que je lui présentais pour une veuve, un infirme, il a répondu au delà ce que j'attendais!... Oh! il acceptera! Et puis il y a l'argument politique : mon père avait raison; je le pousserai là-dessus. Il doit accepter : un homme tel que lui ne peut pas ne pas accepter. »
L'image de la foule se fixa plus fortement
devant ses yeux; la confiance l'affermissait, et
ce fut en lui comme un espace ouvert de tous
côtés OÙ la multiplicité de tous ces êtres s'étalait librement. Il eut le sentiment vigoureux et jaloux d'une possession : tout ce monde était à lui, en vertu de la sympathie et du respect, biens inestimables, conquêtes obtenues par tant d'efforts, récompenses méritées par tant de services... Eli oui, l'humiliation d'avouer les crimes de son père à Paul de Buret, la gêne de devoir à cet ami trop envié, la honte enfin, secrète, de prendre l'argent d'un homme après lui avoir pris sa femme, il fallait à ce prix payer de tels biens; mais ces biens valaient cela, et plus encore. Pour les conserver, Abeleùt tout donné à l'ivresse furieuse de sa vanité ; en cet instant, et pour la première fois, il excusa son père; il fit mieux, il le comprit.
Dès lors son visage parut ennobli d'une gravité mâle et simple. Ce n'étaitplus le fils luttant contre la douleur d'une horrible catastrophe^ ni l'homme aimé, Abel, recevant des femmes le retour de tant d'amour qu'il leur avait donné : c'était Mascran, liiéritier, le successeur du grandMascran, le seul Mascran désormais, conscient de l'honneur et des devoirs qu'il recueillait par la disparition de son père.
Il fut célébré, ce père, devant la tombe où son cercueil allait glisser, par les hommes les plus notables du pays, et généralement par tous ceux qui avaient envie de parler en public. Ces discours étaient pareils, non seulement en leur forme, et par les épithètes amoncelées comme des fleurs qui ne coûtent rien, mais par l'inspiration qui à tous les orateurs avait imposé ce thème : louanges au disparu, espoir, confiance, certitude que son fils le remplacerait. Debout près du tertre, à ce sommet du cimetière, en face de la foule qui se pressait sous le soleil, — pittoresque avec les mouchoirs tendus et les ombrelles ouvertes, — en face de l'horizon le plus somptueux, où les montagnes se dressaient puissamment au-dessus de la ville aux toits rouges et gris, Abel écoutait, avec un regard triste et ferme. Paul de Buret parla le dernier : il était extrêmement ému de parler en public et les feuilles qu'il lisait tremblaient dans sa main. Comme il disait des choses violentes, rappelant le rôle politique du défunt, le contraste du langage avec sa timidité fît un peu sourire des adversaires, qui témoignèrent ainsi de ce plus mauvais goût; il eut en revanche la juste admi
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ration de ses partisans. A la fin, s'adressant à Abel, il formula avec une autorité plus grande les espoirs déjà exprimés :
— Dans ta douleur profonde, mon cher ami, tu as la douce consolation de voir tes regrets poignants partagés par une population entière. Ne te laisse pas cependant absorber par le chagrin d'une mort si imprévue et si cruelle. Regarde la vie de celui qui n'est plus, donnée tout entière au service de son pays. Cette vie est un exemple : tous ici nous savons que tu le suivras. Il faut que tu le suives. Les ennemis que ton père a toujours combattus redoublent d'audace. Nous avons ])esoin de toi; et, en déposant sur cette tombe l'hommage de nos plus douloureux regrets, je peux dire en mon nom, en notre nom à tous : « Dormez en paix, cher monsieur Mascran : avec votre souvenir qui ne périra jamais dans nos cœurs, vous laissez un fils digne de vous. Nous comptons sur lui. Au revoir, monsieur Mascran! »
Abel fît un pas vers le marquis : leurs mains se serrèrent; parmi les murmures étouffés de la foule, l'émotion qu'ils avaient l'un et l'autre dressa leurs tailles, tendit leurs bras, les posa
toas les deux, tète haute, mains jointes, en 'attitude consacrée par l'usage pour réchange de solennelles promesses. Reconnaissantle geste, qu'elle avait pu voir au théâtre dans les drames, et, au hasard de la vie, dans les foires, pour la conclusion d'un marché, toute l'assistance eut le sentiment qu'un acte important venait de s'accomplir.
Au retour vers la ville, tous ceux qui étaient, si peu que possible, capables de penser et de parler, se livrèrent à des commentaires éperdus sur ce serment. Parce que le geste avait été saisissant, il annonçait, il devait annoncer des événements inouïs. Quels événements? L'imagination de ce peuple montagnard et méridional, dès qu'elle s'éveille, est chaude, emportée, prompte aux créations héroïques et violentes : des orateurs prophétisèrent que les deux hommes, Mascran et le marquis, tenteraient de grandes choses. Ils disaient : « Masqiœmnne » « marrequis » ; sur la route dure, le roulement dur des gros souliers à clous était dominé par le chant âpre de leurs voix. Graves, bouches fermées, faces mortes, d'autres écoutaient, comprenaient vaguement, se défiaient. Parmi les
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gens de la ville, avec une égale vivacité, on louait et on blâmait le marquis : « C'est bien ce qu'il fallait dire... » ou : « Parle-t-on politique sur une tombe? » Sur les bas-côtés de la route, la foule se divisa, se rangea, pour faire place aux voitures qui descendaient au grand trot; un coupé passa : on salua les profils, vaguement entrevus, dignes et hautains, d'Abel et du marquis.
Ce même jour, vers cinq heures, ensemble encore, Abel et le marquis de Buret sortaient du cabinet du père Mascran, descendaient l'escalier, et, sous la voûte, se dirigeaient vers la porte cochère. Ils ne disaient rien. La mine de Paul de Buret était singulière pour un homme de son humeur, — toujours quitte envers sa conscience qui no lui reprochait rien et son intelligence qui ne le sollicitait pas. — Sa bouche débonnaire faisait une moue chagrine, et toutefois, dans le vide de ses yeux, quelque chose qui ressemblait k une énergie durcissait le regard, sous les sourcils presque comiques d'être trop froncés.
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Le rcj^arJ d'Abel étail fixe aussi, mais vague, tout le visage maussade, et comme rapetissé.
Tels, Fun et l'autre, ils avaient dû être dans leur enfance, après quelque dispute, qui laissait à Paul vaincu la force inconsciente de sa supériorité sociale, à Abel vainqueur la conscience humiliante et irritée de sa propre infériorité.
Au moment où la main du marquis atteignait le loquet de la lourde porte, Antoine appela :
— ^lonsieur le marquis!... madame la marquise est au salon pour attendre monsieur le marquis.
Paul, se retournant, regarda Antoine, puis Abel, comme incertain : il cherchait, sans doute, si cette présence, et l'obligation de paraître devant madame Mascran s'accommoderaient, en cet instant, avec son émotion. Il aA^ait une sympathie pour l'àme de madame Mascran, qui lui était fraternelle. Cette sympathie le décida.
Dans le salon, les visages de ces deux femmes qui ne se plaisaient guère, trop évidemment tendus, l'un de contrainte, l'autre d'ennui, s'animèrent.
— Vous n'êtes pas trop fatiguée, madame? demanda Paul à madame 31ascran.
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Elle répondit simplement : elle avait pour lui un respect infini, mais exempt de gêne, et qui s'enhardissait à le soupçonner, à le plaindre de n'être pas heureux.
La marquise n'avait pu causer avec Abel; des serrements de mains, des regards avaient exprimé une sorte de pitié qu'elle éprouvait pour un chagrin qui lui paraissait un peu excessif, qui la reléguait loin de lui. Du moins elle s'était sentie toute disposée, par le visage que ce chagrin faisait plus attirant, à mettre en œuvre, pour consoler, tous les moyens d'apaisement et de joie dont peut user une femme aimée. Et elle voulait qu'Abel le sût. Dans ce salon, près de son mari et de madame Mascran, elle ne résistait pas à son envie. Gomme la douceur de ses yeux pouvait être légitimée par la sympathie de circonstance, elle fit ses regards aussi doux qu'ils avaient été à leur dernière entrevue, au moment de le quitter, sur le petit pont, en face des tours de Buret.
Lui, le dos tourné au groupe de sa femme et du marquis, eût été libre de la regarder à sa guise; cependant il ne répondit pas à l'invite consolatrice de ces yeux. Il considérait, comme
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pour y compter les grains de poussière, les fentes du parquet, privé encore de son tapis, sali par le piétinement du matin. Il disait les choses qu'on dit après un tel malheur, le soir d'un enterrement. La tête baissée, il ne montrait pas ses yeux : il semblait accablé. Elle fut déçue, et, le sentant étranger, se sentit lointaine.
— Il serait temps de partir, chère amie, fit le marquis.
— Quand vous voudrez.
En serrant la main d'Abel, la marquise vit, cette fois, tout son visage, et le trouva si fâcheusement changé qu'elle ne put s'empêcher de dire :
— Il faudra vous remettre, voyons!
— Il est des coups dont on ne se remet jamais, qui vous enlèvent jusqu'au goût de vivre.
Il la regarda enfin; et elle ne retrouva rien dans ce regard de tout ce qu'elle y avait aimé. Tout leur passé, tout leur amour était mort, La peine assez vive qu'elle en éprouva ne lui donna d'autre envie que de se détourner, comme on fait d'une chose qui pourrait attrister inuti-
lement. C'était sa propre vie et son ardeur de vivre qui se détournaient de cette mort.
Sitôt les Buret partis :
— Eh bien? demanda madame Mascran. Tu lui as parlé? Consent-il?
— Je lui ai parlé : il consent.
— Ah! fit madame xMascran. Raconte-moi... C'a été pénible, mon pauvre ami !
— Je ne recommencerais pas pour tout l'or du monde!
— Qu'a-t-il dit?
— Ah! je ne sais, pas grand'chose : que voulais-tu qu'il dît?... Il a été stupéfait, naturellement; irrité, sans doute. Mais il est homme de parfaite éducation; il aie respect de la mort; il a compris que mon père, en sacrifiant sa vie, avait rendu toute récrimination oiseuse : il a agi comme s'il le comprenait. Puis, quand je lui ai demandé ce qu'il décidait pour ces faux billets, s'il les prenait à sa charge, ou si je devais révéler aux créanciers, à la justice, que mon père, le vieux Mascran, le représentant de nos idées, avait été un faussaire, il a très bien senti que notre sort, à nous, était entre ses
mains, mais qu'aussi le l)on renom de notre parti dépendait de sa décision. Je l'ai regardé alors. J'ai bien vu qu'il était à la fois content, oui, content de nous tenir à sa merci, tenté de se venger en nous déshonorant, et inquiet de ses responsabilités, peut-être aussi du ridicule. Il répétait : « Quelle affaire! » ou : « Que va-t-on « dire?... de moi qui avais si bien placé ma con- « fiance?... de nos amis?... » Je me taisais, j'attendais. Il restait perplexe, tourmenté... Tout doucementenfîn j'ai donné l'avis qu'il ne voulait pas demander : pour lui-même, pour tout le parti qu'il a dirigé avec mon père, il devait payer. C'est bien la solution que lui conseillaient son amour-propre et ses scrupules. Mais alors il n'avait plus de revanche contre nous. Cela l'agaçait évidemment, bien qu'il ne soit pas méchant. Mais il est comme tout le monde : il n'aime pas à être joué; plus que de la perte d'argent, il restait vexé d'avoir été joué. Il me regardait, toujours perplexe. Il m'a dit : « Et « toi, que A'as-tu faire?... » A ce moment, je n'avais qu'une idée : la dette payée, nous en aller, n'être pas exposé, chaque fois que je le verrais, lui, à cette mine de protection irritée
et dédaigneuse. Je lui ai déclaré que je vendrais l'étude, que je lui en remettrais le prix, avec ta dot, avec tout ce que j'ai, et que nous nous en irions nous enterrer n'importe où. Et il a répondu : « Oh! mais je ne veux pas... » A tout ce que j'aurais pu dire, il aurait évidemment répondu : « Je ne veux pas. » Ce qu'il ne voulait pas, c'était ce que je voulais, moi. Mais il fallait des raisons, et il a ajouté : « Je n'ai « pas besoin de ton argent; j'ai besoin de toi, « de tes services... » Mes services!... Je suis son domestique, n'est-ce pas? puisqu'il paie ma dette !
Le visage de madame Mascran, durant ce récit, avait exprimé une satisfaction immense, mêlée de quelque peine : elle était profondément heureuse de la décision du marquis; elle était peinée d'apercevoir qu'Abel, par réaction de son amour-propre humilié, travestissait certainement la pensée de Paul de Buret.
— Oh ! fît-elle, avait-il l'intention de te blesser? Tes services, c'est ton aide, le secours de ton intelligence, de ton expérience...
— Naturellement, il ne s'agit pas de cirer ses bottes... Parbleu! je sais que, livré à lui-même.
incapable de rien prévoir ni décider, il deviendrait la fable du pays. Je sais que j'ai tout ce qui lui manque et, à défaut du savoir et de la robuste intelligence de mon père, du tact, de la dextérité... C'est tout cela que je lui dois en retour de sa générosité. Il me l'a fait assez bien sentir. Comme je résistais, il a été nettement exigeant : « Il faut que tu restes : en échange « de ce sacrifice d'argent que je fais volontiers, « et qui va sauver l'honneur de ton nom, j'ai le « droit d'exiger ta présence... De ton père, je ne « veux me rappeler que ceci, c'est qu'il fut pour « nous un chef incomparable; toi seul peux le c( remplacer à mes cotés : tu dois le remplace cer... »
— Tout cela est vrai, fit madame Mascran;
et je trouve que c'est aussi très beau, dit
par le marquis... cela ne m'étonne pas de lui.
Abel la considéra, l'œil dur déjà comme était
celui de son père.
Évidemment! répliqua-t-il d'un ton léger; la même chose paraît très belle ou très laide suivant qu'on est placé pour la regarder.
Ou suivant la manière de la regarder...
__ Oui... Enhn il te plaît de ne voir là qu'une
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magnanime générosité : je ne discute pas. Bref j'ai cédé, et il est donc convenu que, tous les faux billets acceptés par lui, notre situation restera pour tout le monde ce qu'elle était avant : rien ne sera changé...
— .Jamais je n'aurais espéré cela, fit madame Mascran.
Abel eut un rire sec :
— Rien ne sera changé... entendons-nous! Nous gardons nos revenus et le produit de l'étude, puisqu'il ne veut pas de mon argent. Mais il va falloir vivre désormais avec nos revenus vrais : la moitié de ce que nous avons toa- . jours dépensé!
— Qu'est-ce que cela fait? Le deuil nous servira de prétexte pour ne plus recevoir, pour changer notre train... En vérité, c'est peu de chose.
— Quant à moi, continua-t-il, je n'en parle pas : l'étude à diriger seul, la correspondance politique, la surveillance de tous nos comités... Si je ne crève pas à la tâche!...
— Mais non! dit-elle, tu suffiras h toutes ces tâches, et tu t'en tireras à merveille. Jusqu'ici, c'est l'occasion qui t'a manqué de donner
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ta mesure : tu disparaissais à l'ombre de ton père. Maintenant que tu es seul, on saura ce que tu vaux... Moi, je le sais, et c'est pourquoi je te dis d'envisager l'avenir avec courage et confiance : avant peu, sois sûr que tu auras autour de toi toute l'estime et tout le respect que tu as bien vus, ce matin, autour de ce cercueil...
L'œil bleu d'Abel, morne et dur, s'était animé, à ces paroles, d'une lueur d'attention. 3Iadame Mascran poursuivit avec autorité. Elle se sentait sur lui, à cette heure et pour l'avenir, J'autorité d'une associée fidèle, dont les conseils avaient toujours été excellents, de l'amie qu'il savait passionnément dévouée à sa personne, de la femme au cœur solide qui avait su consoler toutes ses peines, les petits ennuis du passé, la grande douleur récente. Elle sentait en lui, dans le désarroi de la catastrophe, l'éternelle vanité, à la fois faiblesse et force, qui lui faisait pleurer la douceur du passé, qui avait été rudement éprouvée par l'aveu au marquis, mais qui pouvait aussi dresser fortement son être au-dessus des soucis de l'avenir. Elle donna à la faim de sa vanité défaillante tout ce
qu'elle put trouver d'aliments, des plus délicats aux plus grossiers; et quand elle n'en trouva plus dans l'opinion très sincèrement enthousiaste qu'elle avait de ses mérites, elle en inventa. Elle dit bien au delà de ce qu'elle pensait. Mais il acceptait tout. Que n'eùt-il accepté!
Limpides et tranquilles, les yeux de madame Mascran laissaient voir en son âme une image de lui très noble et très belle, qui paraissait l'emplir tout entière : Abel se prit à les contempler avec un peu plus que l'indulgence habituelle. Il écoutait les paroles de sa femme. Puis son regard se mit à chercher, plus vague, l'avenir qu'elle promettait.
Ce fut, dans son esprit, comme une scène immense, qu'un rideau lentement relevé eût découvert peu à peu. Du fond jusque sur le bord apparaissaient, incohérentes, des formes d'êtres et de choses : — l'image sanglante, telle qu'à la Prade, était là, installée à jamais, la poitrine défoncée, le visage sévère; cependant Paul de Buret, tout auprès, semblait embarrassé de sa taille, de son argent, de tout ; madame Varignot souriait, alanguie; la marquise étalait,
comme dans la chambre du château formidable, son impudeur amoureuse; il y avait d'autres femmes, un mouvement brillant d'êtres joyeux et parés, qui faisait le théâtre semblable à une salle de bal ; il passait des galops d'amazones en costume de chasse, suivies d'hommes insouciants, et, parmi eux, lui-même, le plus chic et le plus hardi; dans un coin, des visages ardents et pâles se penchaient sur le tapis d'une table de jeu; au loin, des femmes élégantes et flâneuses contemplaient une mer d'argent bleu, telle qu'est, de la Croisette, la Méditerranée, vers le soir... Continuellement la vaste scène s'emplissait de ces tableaux'où se reproduisaient les heures les plus insignes de la vie d'Abel. Les tableaux apparaissaient, fuyaient. Cependant, immuable à travers ces formes changeantes, l'image de la Prade restait au premier plan. Il sembla peu àfpeu|que la sévérité de ce visage, l'horreur de cette poitrine sanglante éloignaient à jamais les visions légères, charmantes, passionnées. Un instant, l'image demeura seule, et ce fut un instant d'angoisse affreuse, où Abel, les yeux fixés à cette blessure, put croire que désormais, éternellement, il n'aurait pas d'autre
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vue, — l'horreur et le désespoir toujours, et l'implacable sévérité de ces lèvres résolues, de ces yeux clos...
Mais la scène se peuplait de nouveau, en même temps que l'image se voilait : de toutes parts une foule d'êtres recueillis, visages de sympathie et de confiance, envahissait, emplissait l'espace vide; il en venait toujours, et les premiers rangs se pressaient pour que les arrivants pussent trouver place; et tous ne parvenaient point à entrer. Au delà des derniers visages, Abel devinait d'autres visages. Il reconnaissait ces êtres, tous ceux qu'il avait vus au cimetière, debout près du cercueil qui enfermait l'image voilée : et il regardait autour de lui. Il sentait venir à lui, de l'immense foule, la force mystérieuse de tant de confiances, de désirs, de volontés, qui le souhaitaient pareil en dévouement et sagesse au grand Mascran, son père : il recueillait par avance, dans l'unanimité des hommages au disparu, la reconnaissance et la gloire qui l'attendaient lui-même. Il se A'it comme il avait été, ce matin, calme et grave. Il se A'it aussi tel qu'on voulait qu'il fût, riiomme de droiture, de raison et de généro-
site, l'ne joie nouvelle lui parut réservée à cet homme, une joie austère, mais combien puissante, — le sentiment de tenir groupés autour de lui, comme ils avaient été aujourd'hui, par le respect, l'intérêt, l'estime, la crainte, l'affection, tout ce monde, la ville, le pays entier!
Auprès de cette joie, toutes les autres, celles du passé, et jusqu'aux baisers des femmes, lui parurent sans goût. Pour l'avoir, elle, il comprit que ni la honte secrète devant Paul de Huret, ni la rudesse rebutante des labeurs sans plaisirs ne compteraient : car en elle seule pouvait s'épanouir démesurément, indéfiniment son orgueil.