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Viens

élégant et beau. II n'avait guère plus de vingt ans, à cette heure, et il goûtait la vie, comme on fait à vingt ans, — joies primaires et puissantes d'un ciel éclatant, d'une lumière fougueuse, d'une ardente et barbare liberté, d'un orgueil qui s'étend, s'empare du monde et l'étreint tout entier.

A une douzaine de kilomètres de la ville, il fut salué, d'une prairie bordant la route, par un haut et corpulent fermier :

— Bonsoir, monsieur Mascran!

Il reconnut, appuyé sur une fourche, — chapeau de paille, chemise blanche, pantalon de toile comme les travailleurs, mais surveillant sans travailler, — le fermier Yermenouse. Il dut s'arrêter, car les fermiers de ce pays sont gens d'importance, susceptibles, au surplus, et qu'il convient de ménager; et puis il appréciait en Yermenouse aussi bien son assurance forte que son culte pour M. Mascran père et luimême. Il serra, par-dessus la haie, l'épaisse main du fermier.

— Belle journée, hein? vous avez dû en faire, de la besogne!

— On a commencé à trois heures moins un

quart, ce matin; on ira bien jusqu'à neuf heures et demie, ce soir.

— Cristi!

— Il faut ça, dit le fermier paisiblement. Avec des gestes comme rythmés, hommes et

femmes, autour d'un char, piquaient et soulevaient de leurs fourches les tas de foin que, sur le char, enfoui jusqu'à la ceinture, un garçon maigre, noir, — tète d'Espagnol avec de courts favoris, — recevait, empilait sans trêve; des brindilles accrochées à ses cheveux lui faisaient une couronne bleuâtre. Abel se demanda, un instant, combien de fois, dans cette interminable durée de travail, les mêmes gestes avaient brisé ces bras, roidi ces reins. Mais Vermenouse lui parlait de son affaire. Allait-on en finir? Il avait signé, l'autre semaine, au bas d'une feuille timbrée toute blanche, que le clerc était venu lui porter à l'hôtel. Il avait signé en toute confiance. Il voulait savoir si on s'était servi du papier.

— C'est une simple précaution, fit Abel, pour ne pas vous déranger encore, si votre cohéritier exige une convention. Nous sommes d'accord qu'il vous abandonnera...

Il rappela à Vermenouse le détail des concessions demandées.

— C'est bon, dit le fermier. Eh bien, tâchez de terminer au plus tôt.

Jusqu'à la ville, la route n'olTrait plus que de médiocres vallonnements : le cheval, plus impatient près de l'écurie, les franchit d'un seul temps de trot. Alaintenant les paroles de Vermenouse occupaient Abel. Il était content, dans cette affaire, de la combinaison qui devait tout arranger et vite. Cependant, à travers les détails juridiques de cette combinaison, un souvenir filtrait lentement dans son esprit : Vermenouse, la visite de Vermenouse à l'étude, la signature en blanc donnée par Vermenouse... C'était le lendemain de la nuit de jeu. En reconduisant le fermier, il avait trouvé sa femme qui l'attendait. Il avait redouté une scène, et cette impression vivement désagréable était restée enfoncée en lui, de même que les images de ce qui avait suivi... La rencontre de Vermenouse venait de lui rappeler toute cette suite : — un bref entretien avec son père, qui acceptait de payer sa dette; plus tard, dans la journée, la dette en effet payée, et, sans doute»

payée par Saffre... Brusquement, avec une prodigieuse véhémence, le souvenir de Saiïre. de ses familiarités, de la sujétion où il se trouvait réduit envers cet homme, enA^ahit, emplit sa pensée, en recouvrit tous les recoins, telle une eau dont la fluidité s'empare des replis d'une terre.

Il se sentit violemment irrité. En l'ét-it où les joies de cette journée l'avaient exalté, il ne pouvait rien tolérer qui ressemblât à une déchéance.

— Non, non, cent fois non! gronda-t-il.

Il jurait furieusement. A cette A'oix de colère, le cheval prit le galop. Abel le laissa galoper. La rudesse brutale de ce mouvement donnait bien à ses nerfs crispés, à ses muscles tendus, à son sang qui courait trop vite, un soulagement de bataille. D'ailleurs, sa vanité exaspérée lui suggérait que la faute première n'était pas à lui-même, perdant stupidement. Il en voulait à son père. Pourquoi emprunter à Saffre? A Saffre, justement? Comment n'avoir pas vu que c'était se compromettre au profit de cet homme et sacrifier, en un instant, le résultat de tant d'efforts qui les avaient élevés, eux, les

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Mascran, à la puissance considérée avec le père, à la royauté d'élégance, de relations choisies et de bon ton avec le fils?

« Démolir notre situation! quelle faute! » Aux yeux d'Abel, la « situation » était comme un édifice que l'imprudence de son père avait pu ébranler. Sa colère se complaisait dans cette image. De cette atteinte à la « situation », il était, en même temps qu'irrité, offensé comme d'un sacrilège : car il voyait en luimême l'homme qui avait fait mieux que d'assurer la prospérité de l'étude, — œuvre d'application et de banale honnêteté, — mieux que de conquérir toutes les confiances, et tous les respects, — œuvre estimable, mais sans^ beauté ni grâce, — l'homme qui avait réussi dans l'entreprise inouïe de se faire aimer de la marquise de Buret.

Le dos à la fenêtre, les jambes croisées, jM. Mascran fumait sa pipe en bois; il lisait, très attentif, des pièces qu'Abel venait de lui apporter, n'arrêtant sa lecture que pour cracher dans les cendres. Abel, assis en face de lui, avait laissé éteindre sa cigarette : il regardait par les fenêtres à petits carreaux le mur ensoleillé que l'étroitesse de la rue faisait proche. Comme il l'avait décidé la veille, en revenant de Buret, il voulait parler de Saffre; il voulait s'entendre confirmer que sa dette avait été payée avec de l'argent emprunté à Safîre, remontrer les dangers de cet emprunt, le faire rembourser, — savoir, enfin, et aussi se délivrer d'une contrainte affligeante. — Il était résolu, sans crainte d'offenser le vieillard, qui

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avait évidemment erré. Mais il se demandait si M. Mascran, détaché de tout respect humain, l'épiderme rude et la dent féroce, comprendrait son embarras.

La lecture achevée, M. Mascran rendit les papiers à Abel en formulant son avis.

— Bien! dit Abel.

Il restait assis. Son père, qui avait de l'ouvrage, s'étonna qu'il s'attardât : ce n'était point l'habitude.

— Tu as autre chose à me dire?

— Oui, au sujet de Saffre.

Le vieillard le regarda :

— Saffre?... Jean Saffre, le marchand de fromages?...

— Lui-même. Depuis que tu l'as fait venir pour lui emprunter...

— Qu'est-ce diable que tu me chantes là?

— Tu ne lui as pas emprunté cinquante mille francs, la semaine dernière... non, il y a une douzaine de jours, pour payer ma dette de jeu?

Abel avait parlé très vite, avec un sursaut de plaisir. M. Mascran ne répondait pas. Ses regards, tendus vers son fils, enfonçaient en lui leurs pointes qui le transperçaient, tandis que

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ses yeux, à lui, demeuraient impénétrables. Ainsi fouillé au plus secret de sa pensée, et en même temps incertain sur la pensée de son père, Abel entreprit de s'expliquer. En phrases multiples, avec des redites, il rappela les faits très simples de cette journée : M. Mascranpère, ne sortant pas cet après-midi, lui avait fait remettre, le soir, les cinquante mille francs promis le matin, et d'autre part, Saffre, qui n'était pas un client, avait été appelé par M. Mascran, était venu à cet appel, parti, puis revenu... Abel raconta franchement que de ces faits il avait induit un emprunt de M. Mascran au marchand, lequel sans doute se contentait d'un intérêt médiocre... M. 3Iascran se taisait toujours, et Abel continuait de parler : ce silence et le terrible regard du vieillard le gênaient, mais pour donner une forme expressive à sa pensée, non pas dans sa pensée même ni dans sa volonté d'être éclairci. Il commençait de croire que sa joie avait été trop prompte : c'était bien de Saffre que Amenait l'argent. Dans la lourdeur menaçante de ce silence où ses phrases boursouflées sonnaient mal, il souhaitait un mot de son père.

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Soudain M. Mascran grogna :

— Si maintenant on se met à m'espio-nner, c'est (lu propre!

Son regard s'était comme replié, et n'était plus que vaguement maussade.

— Il ne s'agit pas de t'espionner, protesta Abel, et tu sais bien que je trouverais aussi ridicule qu'inconvenant de me permettre envers toi la moindre observation : je ne l'ai jamais fait, je ne commencerai pas aujourd'hui. Si je t'ai parlé de cette visite de Saffre, et de l'argent que tu lui aurais emprunté, c'est que je suis très ennuyé à cause de cet homme.

Il se tut, un instant. Il voulait donner l'impression complète de cet ennui : lentement, avec des mots plus sûrs, il représenta l'audace du marchand, fort du service rendu. Toutes les susceptibilités de son orgueil et de son snobisme crièrent une sincère douleur.

— Il est homme à me jeter à la figure, en plein cercle, que son argent a servi à payer ma dette. Cela, je ne le veux à aucun prix : tout, plutôt que cela!... Il faut donc que j'accueille ses ouvertures, que je l'impose à mes amis. Demain il peut me faire entendre qu'il désire

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être invité chez les Terremont, chez d'autres... C'est le plus cruel des chantages.

— Peuh! fit M. Mascran père.

Il montra des yenx gouailleurs. Au vrai, sous l'élégance prestigieuse qu'il admirait en son fils, jamais l'enfantillage irrémédiable ne lui était apparu si crûment.

— En vérité,... répliquait Abel.

Les bras croisés d'indignation, il était au moment de se fâcher : car, outre la souffrance d'orgueil, le sentiment d'une incorrection lui était insupportable. Son père l'apaisa d'un geste :

— Réponds à Saffre comme il te plaira : il ne peut rien contre toi.

— Non? dit Abel. Ce n'est pas à lui que tu as emprunté les cinquante mille francs?

— Je ne lui ai rien emprunté du tout.

Le visage du vieillard était calme, sa voix ferme, et son sourire parfaitement aisé, avec une sorte de malice plus douce que d'ordinaire. Toute la pensée d'Abel, souffrante et contractée, se détendit.

Par une de ces sautes dont son esprit trop mobile était coutumier, il ne croyait plus rien

de ce qu'il avait cru l'instant d'avant; — il eut seulement cette question, machinale à la fois et inutile, autant que serait une poussée légère sur une porte qu'on est certain d'avoir fermée :

— Tu avais donc les cinquante mille francs?

— Il faut croire!

Restait bien à savoir pourquoi, le même jour, SafTre, appelé en hâte, était venu deux fois. Mais, si cette curiosité se fit sentir à Abel, c'était un résidu négligeable de ses soucis; l'essentiel, la crainte que Saffre n'eût payé la dette de jeu, avait disparu.

— Eh bien, alors, nous allons voir! — dit-il joyeusement.

Il était debout : sa tête eut des mouvements comiques; ses yeux prirent un peu de la dureté qui était habituelle à ceux de M. Mascran.

— Veux-tu un conseil? fit le vieillard. Sois très bon garçon avec Safîre. Avant peu, nous aurons besoin de lui, nous, tout notre parti. Nos amis n'ont pas trop d'argent : ils tiennent à ce qu'ils ont. Je ne peux plus rien leur faire donner. Le marquis n'est pas inépuisable. Je lui ai tant demandé! je n'ose plus... Tandis qu'avec Safîre...

— J'entends, fit Abel; tu peux compter que je le traiterai sans méchanceté. Seulement, autre chose est de se sentir à sa merci, ou de le voir venir et de lui accorder certains égards, en rapport à la fois avec ce qu'on attend de lui et avec ce qu'il mérite.

— Beaucoup de ménagements! reprit le vieillard.

Cette fois, il s'installait définitivement à son travail. Ses yeux, fixés aux feuilles jaunies d'un acte de vente très ancien, eurent seulement vers Abel qui sortait, léger, fringant, et qui s'en fût étonné s'il l'avait aperçu, un regard singulier, de menace, d'orgueil inquiet et tendre, et enfin de pitié.

Le colonel de Nérandières était justement fier de son tennis, entretenu par les ordonnances comme est astiquée une plaque de ceinturon. Mais il se contentait de le mettre à la disposition de ses amis; il ne jouait plus. Sur chacun des côtés longs du « cours », au milieu, le grillage s'évasait en deux larges rotondes, qui, tour à tour, l'une le matin, l'autre le soir, étaient en pleine ombre : des tables, des fauteuils

de jardin y accueillaient les simples spectateurs, les joueurs au repos. C'est là qu'on prenait le thé, et que M. de Nérandières se consolait de ne plus lancer de balles, parmi la gaieté de ses lieutenants et les sourires des jeunes femmes. Madame de Nérandières, parfois, consentait à une partie; mais, appliquée trop tard à ce sport, elle ne dépassait pas une bonne médiocrité dont l'évidence l'agaçait; elle préférait s'agiter entre ses hôtes : on lui reconnaissait unanimement .le mérite le plus éminent et le plus nécessaire dans sa fonction, l'entrain. Elle en avait la faculté complète, le don de s'intéresser à tout, de s'amuser de tout, d'animer les humeurs les plus engourdies; elle en avait surtout les moyens physiques, la vivacité infatigable.

Entre les deux plus forts joueurs, le lieutenant d'Assonne et madame Jeansin, femme d'un avocat de la ville, il y avait eu un single émouvant. A la fm, sur un coup de madame Jeansin, qui sut relever une balle désespérée :

— Je n'ai rien vu de plus magnifique ! s'écria madame de Nérandières.

Elle se retourna pour communiquer son enthousiasme, et aperçut Abel :

— N'est-ce pas?

— J'arrive, répondit-il.

Jamais il n'avait été si beau, ni paré avec une plus heureuse et délicieuse élégance. Dans la lumière éclatante, l'or de ses moustaches, son teint clair, la flamme sourdement vibrante de ses yeux bleus éblouirent madame de Nérandières.

— Vous êtes beau comme un astre ! lui ditelle avec une conviction émerveillée.

Il sourit sans inutile modestie : il savait qu'elle disait vrai. Elle l'examina plus attentivement : tout ce qui chez lui, depuis la journée de Tresles, étonnait et irritait les hommes, se résolvait pour elle, parce qu'elle était femme, en un charme dont le mystère lui restait fort accessible.

Elle sourit, à son tour, d'une S5'^mpathie amicalement jalouse.

— Mon cher, vous sentez l'amour à plein nez !...

Abel ne répondit pas; ses paupières, un moment pressées sur ses yeux, livrèrent ensuite à madame de Nérandières, d'un rci^ard lourd et passionné, tout le secret de sa victoire.

— Justement, madame Varignot est seule

aujourd'hui. Allez vite vous montrer tel que vous êtes!... Pauvre petite malheureuse, elle a besoin de voir ça, de l'amour!... Vous voulez bien?

Les paupières d'Abel battirent encore et son sourire s'accusa, mais de surprise. Ah! ah! madame Varignot?... Oui, il la voyait alanguie de vagues et amples désirs qui sollicitaient un peu de charité; il voyait ses yeux gris, beaux déjà, avec leur éternelle prière, comme ils seraient, sans doute, à l'heure où elle serait exaucée... Mais madame Varignot, pour lui, aimé de la marquise de Buret!... Sa bouche eut une moue de dédain léger, et indulgent d'ailleurs, car il savait gré tout de même à madame de Nérandières de l'hommage qu'elle lui rendait. Il obéit sans hâte : madame Varignot, debout, causait avec une autre femme. Il prit le temps de saluer tout le monde, de dire, au passage, très suffisamment, tous les mots qu'il fallait dire, gracieux ou galants; il arriva enfin jusqu'à elle, la dernière, comme elle se trouvait seule. Ils s'assirent dans ce coin un peu écarté où il l'avait rejointe.

Vraiment, madame de Nérandières avait raison : il était là, près de madame Varignot,

un peu penché, les coudes sur les genoux, jouant avec sa canne; il la regardait à peine, et disait des choses insignifiantes et gaies; mais l'immense joie, la force infiniment vaniteuse de conquête, qui étaient en lui, rayonnaient sur la jeune femme et l'avaient bouleversée. Elle coupait de paroles, de rires, les phrases d'Ahel : paroles et rires étaient maladroits, car elle manquait d'esprit; Abel les jugea plus maladroits encore qu'ils n'étaient, car il ne causait aisément qu'à la condition de n'être pas interrompu.

Cependant les yeux gris, libérés de l'alanguissement des longues paupières, se découvraient si larges, si lumineux, qu'il pardonna les maladresses à leur beauté : c'était comme dans une eau gris perle un feu mouvant qui tour à tour brille et se noie. Abel eut un retour de pensée inconscient vers d'autres yeux, ceux de madame de Buret : ils n'étaient pas plus ardents, ils avaient moins d'humbles et suppliantes caresses; mais il les avait vus, si hautains pour d'autres, frissonner sous ses baisers, se fermer à demi, rester ainsi, voilés, dans la merveilleuse stupeur d'une extase d'où il eût

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été délicieux de ne plus s'éveiller jamais. Près des veux gris qui espéraient, il revit ces autres yeux. Et tout son être frémit de joie mâle. En même temps, il reconnut devant lui, comme l'avait annoncé madame de Nérandières, dans le regard de madame Yarignot, sur ses lèvres tremblantes, dans tout son corps ployé, l'anxiété presque douloureuse qui adorait en lui l'amour même. Ses regards cessèrent de flâner autour d'elle et s'appuyèrent un peu sur les yeux inquiets : il marqua ainsi qu'il la comprenait, et qu'il était bien tel qu'il lui apparaissait, parce qu'il était infiniment capable d'aimer, infiniment digne d'être aimé.

— Les mots me manquent pour vous exprimer combien je vous trouve belle, dit-il soudain.

Elle sourit, mais son sourire resta suppliant.

— Pas si belle que... que d'autres! murmura-t-elle.

Il écarta d'un geste vague cette allusion. Mais, en même temps, parce qu'il convenait qu'elle souffrit un peu pour exhaler le charme suprême de sa beauté, il ajouta :

— Je sais bien que cette admiration dont je

ne peux pas trouver les termes, d'autres vous la disent aussi. Et, à vous voir si vibrante d'amour, je serais tenté de croire que vous êtes très amoureuse et très aimée.

Les yeux gris, d'une perfection presque animale de couleur et de forme, s'embellirent d'une vraie douleur : les paroles d'Abel avaientpénétré jusqu'aux plus délicates profondeurs de cette créature sans défense. Il l'admira davantage, souffrante ainsi, spiritualisée, et si amoureuse de l'amour! A cet instant l'image de la marquise s'éloigna : car la colère, l'impatience, le désir ne lui avaient jamais donné ce tressaillement de tout l'être sensible. Madame Varignot était plus complètement belle avec son regard de souffrance aiguë, et sa stupeur de blessée. Il se sentit le pouvoir d'apaiser cette souffrance, aussi aisément qu'il l'avait provoquée.

Ses yeux enveloppèrent la jeune femme comme d'une étreinte vigoureuse et très douce :

— J'ai une immense pitié pour les femmes qui laissent écouler leur vie sans avoir su ce que c'était que d'aimer et d'être aimées. En vérité, ce n'est pas vivre. J'ai connu ainsi une femme mieux que jolie, gracieuse et toute

rayonnante de tendresse. Elle avait épousé, très jeune, un très braA'e homme, insouciant et gauche. Gâtée, choyée, elle eut par lui tous ses désirs satisfaits, tous, sauf celui d'éprouver cette joie singulière pour laquelle les hommes et les femmes font tant de folies. Elle en resta étonnée; puis son étonnement devint de la tristesse, une grande tristesse : elle était toujours jolie, mais elle se fanait, réellement. Ce fut alors que son malheur et son charme attirèrent vers elle un homme qui l'aima : elle aima, à son tour. Vous avez vu peut-être des fleurs étiolées s'épanouir parce qu'on leur donnait de l'air, de la lumière? Ce fut chez elle aussi soudain et aussi beau. En un rien de temps, elle devint souriante, heureuse. Elle est toujours ainsi, et, quand il m'arrive de la revoir, moi qui sais son aventure, j'admire ce que l'amour a fait d'elle, comme il ferait de tout autre qui bravement se confierait à lui.

Apaisée très vite, la souffrance de madame Varignot n'était plus qu'une inquiétude enchantée, telle qu'en montrent, aux contes féeriques, les yeux des enfants. Etait-ce vrai tout ce qu'il disait? Et, si c'était vrai, avec qui s'embarquer

pour ce bienheureux pays où le rêve d'épanouissement et de joie serait réalisé dans la vie de chaque jour? Elle murmura :

— C'est une merveilleuse histoire. Mais votre amie eut la bonne fortune de rencontrer un homme qui l'aima véritablement. Combien d'autres se sont crues aimées, et ont été durement punies de leur faiblesse !

« Ainsi, — pensa Abel. — voilà tout le résultat de la surveillance de ce Yarignot ! Cette femme est prête à prendre un amant, s'il lui paraît suffisamment prouvé que ce ne sera pas pour un soir. »

Il observa qu'aux mouvements de sa tête, le corsage d'été, très échancré autour du cou, découvrait une peau, moins fine peut-être que celle de madame de Buret, moins brillante aussi, mais d'un tissu comme tendu, et d'une blancheur éminemment favorable à la gourmandise des baisers. Il eut, à cette vue, l'énergie des sincérités ardentes qui émeuvent et décident.

— Oui, vous avez raison, il faut savoir choisir. Vous, madame, si délicieuse, entre toutes les sollicitations que vous pouvez sentir

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autour de vous, prenez soin de choisir celle qui vient d'un homme sérieusement épris.

Les yeux gris l'interrogeaient, avec l'espoir que lui, peut-être, serait cet homme.

— Vous rappelez-vous, dit-il en se penchant un peu plus vers elle, le hal du cercle, au printemps, où vos épaules étaient si belles, avec de simples nœuds de velours et de tulle qui retenaient le corsage? Je me suis dit, ce soir-là, que pour obtenir d'être aimé de vous, toutes les audaces me tenteraient, que tous les dangers me plairaient, même celui de braver une surveillance qui certainement doit a'ous être odieuse. Mais je ne savais pas, je ne comprenais pas que vous aviez, comme la jeune femme dont je vous ai conté l'histoire, le grand désir d'aimer... Peut-être aussi que je me trompe, à cette heure, peut-être n'avez-vous pas ce désir?

Elle ne put s'empêcher de sourire à la venue des paroles qu'elle sentait prochaines.

— Alors, dites, laissez-vous aimer! Nul, mieux que moi, ne vous comprend, ne vous souhaite ce bonheur que j'ai vu s'épanouir chez mon amie. Et je suis sur qu'en moi vous trou-

verez... ne pensez-vous pas que vous trouverez celui-là même que vous cherchez?

Elle s'abandonna de toute la douceur amoureuse de ses yeux.

— C'est bien difficile, répondit-elle, si étroitement surveillée, dans cette ville où tout le monde épie le moindre pas!...

— Fiez-vous à moi : je saurai bien, sans que vous ayez rien à redouter, ni de votre mari, ni de personne, vous rejoindre, vous voir, vous parler...

Il prit sa main et la baisa avec ferveur, en ajoutant :

— Et vous aimer...

A ce baiser, elle fît un effort de protestation :

— Vous vous trompez..., commença-t-elle.

Mais déjà il s'était levé. Il avait eu tout de

suite l'idée d'obtenir de la « colonelle », par une insinuation câline, l'éloignement de Varignoi, pour quelques jours. Dans l'impatience de sa convoitise, il voulait parler, sans retard, à madame de Nérandières. Il lui fit signe : elle se détacha, en effet, et le rejoignit. 3Iais, frappée, sans doute, de la fièvre trop ardente de ses veux :

— Ah çà! dit-elle, pas de bêtises, mon cher! Je veux bien que vous donniez quelque amusement à cette petite femme en peine. Mais pas le grand voyage, hé ! Je suis responsable de toutes mes inférieures et je n'entends pas que vous partiez avec celle-ci, de votre pas léger... surtout, monstre que vous êtes, étant déjà engagé dans un autre voyage, n'est-ce pas?

En une seconde, Abel avait changé sa mine, voilé l'éclat de ses yeux. Il souriait innocemment à ces reproches.

— Vos craintes sont très injustes pour moi, ma colonelle. J'ai obéi à vos ordres en allant bavarder avec cette charmante petite femme. Mais je ne sais pas, hélas! emporter ainsi les cœurs d'assaut. Tranquillisez-vous. Ce qui défend madame Varignot, c'est elle-même. En revanche, ce qui l'exaspère et la précipitera aux suprêmes bêtises, c'est la tyrannique surveillance de son mari. Si elle prend un amant, ce sera non pour l'amant, mais contre l'époux.

— Et c'est bien là-dessus que vous comptez, mauvais sujet!

— Ma foi, si elle doit tromper le capitaine,

j'aime mieux, pour moi-même, que ce soit avec moi.

— Bien, j'ouvrirai l'œil! et, pour commencer, je parlerai à Yarignot, ou plutôt, je l'espacerai un peu, je donnerai un peu d'air à sa femme... Oh! vous pouvez rire, vous verrez...

Abel riait, en etiet.

— Vous abusez de ma franchise, c'est très vilain. Enfin!... Faites pour madame Yarignot comme pour vous... Hein! si le colonel montait la garde à vos côtés pour vous empêcher de trébucher!...

— Il est sûr que ça ne traînerait pas, dit-elle avec candeur. Sûr que je trébucherais, et même un peu plus.

— Laissez donc trébucher un tantinet madame Yarignot !

— Non, conclut-elle avec fermeté, ça,

non Et, à propos, que vouliez-vous me

dire ?

— Ce que je voulais?...

Il hésita, ayant tout obtenu. Au hasard, il inventa un projet de promenade en bande : il fallait toujours, pour les goûts de madame de Nérandières, qu'il y eût un projet en train.

Du tennis, isolé à un bout de la ville, il regagna allègrement le quartier central et la place, pour se rendre au cercle. Il était étourdi d'une légère et mousseuse ivresse. Tout réussissait si bien! Madame de Nérandières allait s'employer résolument, pour sauver la vertu de madame Varignot. à lui ménager la liberté qui serait propice à sa chute. Et ce cou si tendre, ces épaules très blanches, il était donc certain de les avoir, cependant que la marquise préparait son départ, et plus tard, quand il reviendrait de Luchon. Les beautés diverses de ces deux femmes affleurèrent à sa pensée, comme une chair qui accède à la prière impatiente d'une bouche. Des complications, oui : il aperçut qu'il aurait à manœuvrer... Il A'errait. Il avait bien le temps, et il savait assez manœuvrer! Pour le présent, il eût été stupide de gâter sa joie... Il allait, la tète un peu baissée; il arriva ainsi sur le square.

— Vous avez l'air bien content?

Ces paroles l'arrêtèrent devant Saffre, qui les lui adressait sans ironie, et dont les yeux mauvais s'essayaient loyalement cà la cordialité. Les doigts toujours occupés à rouler une cigarette.

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le marchand avait détaché une de ses mains qui se tendit vers Abel.

— Tiens! monsieur Saffre! — dit l'autre.

Il gardait son air « bien content ». et qui, même, fut un peu plus content. Car, devant ce visage, devant ces yeux verts redoutables dans l'étendue sombre du teint, c'était un plaisir de se rappeler à la fois que Saffre avait été dangereux et qu'il ne l'était plus.

— Monsieur Saffre!... et comment va?

Pour obéir à son père, et parce que c'était

aussi son envie du moment, il voulait se montrer encourageant, aimable.

— Faites-vous la hausse ou la baisse?

— C'est la baisse, dit Saffre avec une moue chagrine. Le Midi regorge de fruits; et, quand le Midi a des fruits, il ne veut pas manger de fromaçre.

— Singulière idée ! fit Abel.

Ils causèrent amicalement. La bienveillance d'Abel enhardissait le marchand, qui le traita plusieurs fois de « mon cher ». Abel acceptait ces familiarités. Puisqu'il était libre, quand il en aurait assez, de remettre l'individu à sa place ! . . . Libre ! . . . Tout de même, quelle angoisse

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c'eût été de se sentir définitivement à la merci du cynisme de cet être!... Il expliquait, paisible et net, ce Saiïre, la vaste spéculation qui, au début de chaque campagne, s'organisait dans son cerveau, aux cellules toujours prêtes comme les casiers de ses caves immenses. L'argent, chaque année, affluait, d'un mouvement néces sairo, régulier. Abel le voj-ait, le Ilot couluniier, s'ébranler, s'avancer à la voix du marchand. Il se rappelait le mot de son père : « Avant peu, nous aurons besoin de lui. nous, tout notre parti... » Certes cet homme était une force qu'il fallait garder pour soi, et ce pouvait être facile. Encore une fois, JM. Mascran avait eu la vue large, pénétrante qui ne s'embarrasse pas des misères, — réputation douteuse, répugnances mondaines. — Abel, dans son admiration pour son père, fut sur le point de s'avouer que c'étaient là des misères. Mais il fallait être M. Mascran lui-même pour en juger ainsi, il fallait dominer de très haut les impulsions, les règles toutes conventionnelles qui gouvernaient la vie de la petite ville... Qui donc, sauf M. Mascran, aurait pu se permettre cette hardiesse de solliciter SafTre?

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« Au fait, mon père l'a-t-il sollicité? — se demanda Abel. — Quand il l'a fait venir, ce fameux jour où j'attendais mes cinquante mille francs, ce n'était pas pour les lui emprunter : bon! Mais alors pourquoi? »

Cette curiosité lui était demeurée, à la fin de son entretien avec M. Mascran : oui, pourquoi son père avait-il fait venir le marchand de fromages? Modérée, tout d'abord, elle n'avait pu l'exciter suffisamment à une question indiscrète. Elle s'avivait maintenant, non pas impatiente, mais seulement comme chatouilleuse. Ainsi que beaucoup d'hommes, de nature très voisine de celle des femmes, Abel était infiniment curieux. Cela le tenta, l'amusa par avance, de surprendre un secret qu'il n'avait pas osé se faire dévoiler par son père, et brusquement il demanda :

— Quelle est donc cette affaire pour laquelle vous êtes vena deux fois l'autre semaine, appelé par mon père?

Il avait parlé très simplement, les yeux à peine luisants de malice intriguée :

— Mais, fit Saffre, j'ai promis à monsieur Mascran père le secret le plus absolu!...

— Oh! voyons, pas avec moi.

— Ma foi, je ne sais pas, il est certain que vous... Et. d'ailleurs, à vrai dire, la chose ne vaut pas la peine qu'on fasse tant de mystère... Du moins je n'aperçois pas...

— Alors?

— Oh! je veux bien vous dire... mais, au moins, soyez plus discret que moi!.,. Monsieur Mascran m'a fait venir pour m'emprunter soixante mille francs.

— Pour vous emprunter?...

La surprise d'Abel fut de la plus touchante sincérité.

— Pas pour lui, bien sur! — reprit Saffre avec un rire heureux d'homme riche et qui aime les autres d'être riches aussi. — Je sais bien qu'il n'en a pas besoin. Il pourrait plutôt me prêter... Non, ces soixante mille francs étaient pour un client à lui, à vous, et qui est mon client à moi, Vernienouse, le fermier du Chaumeil.

— Vermenouse? répéta Abel.

Il était devenu très sérieux, à ce nom, et il traçait sur le sable du square, avec sa canne, des lignes, des ronds auxquels ses regards se fixaient.

Saffre expliqua : dans une affaire de succession, le fermier avait besoin, le jour même, de cette somme. Il aurait dû l'avoir : tout le monde le supposait assez riche! En réalité, il n'avait rien , sa petite fortune gaspillée en mauvais placements. Cependant, ayant promis ces soixante mille francs, il avait avoué sa détresse à M. Mascran, qui s'était chargé de lui trouver un préteur absolument discret.

— Et, poursuivit Saffre, je suis très reconnaissant à votre père d'avoir pensé à moi. Je le lui ai dit, du reste. Comme il m'offrait de garantir personnellement l'emprunt de Yermenouse, je lui ai répondu : « Monsieur Mascran, je ne veux pas de votre garantie. Yermenouse est un travailleur économe et rangé ; vous me demandez pour lui un service comme pour vous : ça suffit. Quant au silence, comptez-y : cela ferait trop de tort à cet homme , si l'on savait. Gardez l'acte de reconnaissance dans vos papiers : c'est encore plus sûr... Et puis je vous promets que je n'oublierai pas la confiance que A'ous me témoignez. C'est moi qui suis votre obligé, et si, pour autre chose, vous avez besoin de moi, allez-y! Il y a des fro-

LES M A se II AN 221

nnges dans la cave et il y a des ccus dans la Clisse! »

Saiïre fit sonner joyeusement dans sa poche une poignée de pièces, qui n'étaient d'ailleurs que des sous. Les yeux toujours baissés, Abel posa diverses questions : on eut dit qu'il tenait à faire modifier dans le récit du marchand tel détail qui lui paraissait incroyable, et même, un peu plus, qu'il cherchait à se faire prouver que l'emprunt avait une signification autre. Mais Salfre répéta, en usant des mêmes mots, qu'il avait trop bien retenus, la demande de M. Mascran père, ses réponses, tout leur entretien.

Tournant autour du square, ils étaient arrivés devant le cercle : l'habitude, à cette heure, les y conduisait. Mais, sur le point d'entrer, Abel dit rapidement :

— Je n'ai pas le temps maintenant. Un rendez-vous...

— On vous verra, ce soir?

— Bien sur!

Il s'en alla vers la vieille maison. Il était bouleversé, furieux.

« Que veut dire celte histoire?... Yermenouse

a besoin de soixante mille francs?... à propos de cette succession qui est seulement de vingt cinq ou trente?... Il n'a plus d'argent, alors que je lui ai placé encore, le mois dernier, quinze mille francs sur hypothèque?... Pourquoi ces mensonges?... Ce sont des mensonges... Mon père a perdu le sens... Si sa tête se troublait!... Il a plus de soixante-quinze ans... »

Cette hypothèse, que le vieillard faiblît tout à coup, l'épouvanta : pour l'avenir, quel fardeau s'abattrait sur ses épaules ! Toute l'étude à diriger ! . . . Et dans le passé quelles fautes, quelles erreurs ne découvrirait-il pas?... Cependant, quelques heures plus tôt, il avait vu son père si ferme en la vivacité de son esprit! Et Saffre, homme sans illusions, venait de célébrer encore la promptitude et la sûreté de cet esprit, les avait admirées, le jour même où l'emprunt s'était conclu, où M. Mascran père avait conté la fable absurde de Yermenouse!

— Ah mais ! dit Abel à mi-voix. C'est moi alors qui perds la tête!... De deux choses l'une, ou mon père a eu le cerveau troublé , ou...

LES MA se K AN 223

Il n'osait se formuler le second terme de l'alternative . Comment qualifier cette manœuvre qui avait consisté, pour avoir soixante mille francs de Safîre, à inventerles besoins pressants de Vermenouse?... Les mains aux tempes, les coudes sur son bureau très bien ordonné, Abel regardait devant lui, ahuri, et ses regards, cherchant la bonne réponse, celle qui tout de suite l'aurait remis d'aplomb, ne rencontraient que le vide, un grand vide, des cercles élargis, fuyant... Ses raisonnements, le simple bon sens le poussaient vers cette conviction : « C'est un acte abominable! » Il cherchait à quoi se retenir, il ne trouvait pas. Mais soudain cette idée rétablit son équilibre :

« La signature de Vermenouse!... il aurait fallu que Vermenouse donnât la signature!... Or, ce jour-là, j'en suis certain, Vermenouse est venu me voir, dans la matinée; je le reconduisais quand j'ai rencontré ma femme prête à faire une scène. C'est l'après-midi que mon père a mandé Saiïre, qu'il lui aurait proposé ce prêt de soixante mille francs au fermier. Mais le fermier était parti : il n'a donc pas pu signer. Et toute cette histoire que vient de me conter

SalTre est bien un mensonge, mais un mensonge imaginé par lui. C'est évident! »

Sa joie montait, montait , il se sentait sauvé de la conviction terrible. Mais, rude et définitif comme un coup de rame sur la tète d'un naufragé, ce souvenir l'accabla : « Vermenouse a quitté l'étude avant midi, et Saiïre n'est venu qu'après midi. Mais cette signature de Vermenouse qu'on n'aurait pu avoir le soir, qui était indispensable pour l'emprunt, on est allé la demander à Vermenouse, le matin, à l'hôtel où il descend, et c'est mon père lui-même qui a voulu qu'elle lui fût demandée. »

Comme on voit des ombres, projetées sur l'étendue blanche d'un écran, préciser rapidement leur silhouette^ il voyait la série des faits et des êtres surgir, prendre relief.

A dix heures environ, il avait reçu le fermier Vermenouse ; il lui avait fait accepter, pour ce petit héritage de vingt-cinq ou trente mille francs qui devait se partager entre lui et son frère, un projet de transaction; il ne lui avait pas demandé de signature : on devait obtenir d'abord le consentement du frère.

c( Je lui ai même dit, je m'en souviens, que,

LES MASCRAN 22b

si sa signature était nécessaire, je lui enverrais le clerc à bicyclette... Oui, parfaitement!... » Vers onze heures, il reconduisait Vermenouse, qui était alors entré chez M. Mascran, pour un bail avec le marquis de Buret; au même instant, sur le palier, il avait trouvé sa femme; madame Mascran, insistant pour qu'il payât sans retard sa dette de jeu, l'avait décidé à solliciter aussitôt de son père les cinquante mille francs. Dans le cabinet de M. Mascran, il n'était resté que deux ou trois minutes.

« Mon père avait les 3^eux baissés, il me semble du moins, car je n'osais trop le regarder. Il m'a dit : « Tu vas bien! » et, presque aussitôt : « Tu auras ton argent ce soir. » Puis il m'a interrogé sur les affaires de Vermenouse, sur mon projet de transaction; il m'a demandé si j'avais pris par avance la signature du fermier. Je lui ai dit que non. Il a voulu alors que, sans perdre de temps, le clerc allât à l'hôtel de Vermenouse lui faire signer une feuille de papier timbré, en blanc. Et c'est moimême qui ai dit au clerc : « Allez prendre la signature de Vermenouse à son hôtel. » Et il y

est allé, puisque Vermenouse hier, voulait

savoir pourquoi cette signature que je n'avais pas jugée nécessaire, dans mon cabinet, quand nous causions... Ainsi, on avait la signature de Yermenouse sur une feuille blanche : on a pu, au-dessus de la signature, écrire une reconnaissance de soixante mille francs, des soixante mille francs que, le soir même, Safîre prêtait. Vraiment il n'v a aucune impossibilité... On a dit à Salîre : « Yermenouse a besoin de soixante mille francs ». Il s'est empressé de les apporter et, comme titre de sa créance, sur la feuille signée par Yermenouse, on n'a eu qu'à libeller au-dessus de la signature : « Je reconnais devoir à M. Saftre, etc. »

Tout ce raisonnement s'était établi dans l'esprit d'Abel avec une prompte facilité. Quand il en vit le terme, il fut si révolté de cela, contre lui-même, qu'il éclata de rire :

« Quel roman ! Jamais personne n'a inventé pareil conte à dormir debout!... Et c'est mon père qui aurait fait... »

Il cessa de rire. Il n'avait pas inventé, et son raisonnement n'avait eu tant d'aisance que parce qu'il s'appuyait sur un souvenir récent. A table, un matin, M. Mascran père

avait^narré une histoire toute semblable, qu'il venait de lire dans la Gazette des Tribunaux ; un notaire de l'Ouest prenant à un de ses clients, pour une transaction projetée, une signature en blanc, et, avec cette signature, négociant un prétendu emprunt, dont il gardait les fonds. Pendant des années ensuite, les intérêts avaient été régulièrement payés, et ni le prêteur ni le prétendu débiteur n'avaient soupçonnéla fraude; pour que tout se découvrît, il avait fallu la déconfiture du notaire, l'instruction, la cour d'assises... En rapportant ces choses, M. Mascran s'était indigné... « Quelle monstrueuse habileté dans la mauvaise foi ! Comment se figurer (|u'un notaire ira solliciter d'un client une signature en blanc, et s'en servir après pour se procurer de l'argent?... Mais que ne voit-on pas aujourd'hui!... » Son fils, sa bru avaient fait écho à cette indignation : Abel se rappelait son impression de bien-être, à sentir le contraste de leur honnêteté avec cette ignominie.

L'ignominie, l'odieux abus de confiance, en cette forme d'une signature surprise à la bonne foi d'un client pour extorquer à un tiers l'argent d'un emprunt simulé, cela n'était point sorti de

sa seule imagination : cela s'était fait une fois déjà, c'était l'histoire vraie de ce notaire de l'Ouest. Et c'était bien cette histoire qu'il venait d'appliquer à Vermenouse et à Saffre, en supposant que la signature en blanc de Vermenouse avait servi à établir pour Saffre une reconnaissance de soixante mille francs.

Toutes ces possibilités accablaient Abel. Mais il lui manquait une certitude, et, contre les menaces de toutes les terribles vérités dressées autour de lui, l'être paisible et confiant qu'il était moins d'une heure plus tôt se révoltait encore douloureusement.

Il se leva, se mit à marcher. Son esprit, si peu enclin à l'effort, se tendait péniblement pour étreindre, pétrir les faits, les idées, les réduire comme à l'évidence.

« Vermenouse n'avait pas besoin de soixante mille francs : il ne les a pas empruntés, voilà qui est sûr. S'il existe une reconnaissance de soixante mille francs au profit de Saffre, signée ce jour-là par Vermenouse, ce ne peut être qu'un abus de blanc-seing, et c'est la feuille signée en blanc par Vermenouse, à l'hôtel, pour un projet de transaction, qui aura

servi à faire le coup. Voilà qui est sûr encore. Cette reconnaissance existc-t-elle, datée de ce jour, signée de Vermenouse? »

Il fut satisfait de s'être clairement posé la question, dont la réponse ou bien le délivrerait de refTroyab!e soupçon ou l'enfoncerait dans un abîme, parmi quelles épouvantes! Cette réponse, il la voulait aussi prompte que possible. La reconnaissance, il voulait la lire, ce soir même. Si elle eût été aux mains de SalTre, il n'eût pas hésité à demander sur-lechamp qu'elle lui fût montrée. Mais SafFre l'avait laissée en dépôt à M. Mascran; elle était à l'étude. Elle devait être dans un cartonnier qu'Abel connaissait bien, réservé aux alTaircs dont le vieillard s'occupait seul.

« Ce soir, mon père parti pour la Prade, j'ouvrirai le cartonnier. Je le forcerai au besoin. Je veux savoir. Je ne pourrais pas vivre dans ce doute jusqu'à demain. »

Il était debout devant la glace, contemplant sans la voir une image élégante qui était la sienne. On frappa à la porte.

— Monsieur est servi, dit Antoine.

— Je descends, répondit Abel.

« C'est ATai, songea-t-il, il faut paraître à table, devant lui... Quelle figure ai-je? »

Il se trouva très pâle, mais les traits immobiles. Il pouvait faire croire à un peu de migraine. Au vrai^ c'est à sa ferme résolution de tout savoir qu'il devait de paraître intact, aux autres et à lui-même. Et puis, et surtout, quoiqu'il répétât ces noms : « Yermenouse, Satire », il ne réalisait rien. Clairement, il voyait possible, probable, toute la fraude, l'abus d'une sig'nature ; mais, entre ces faits peut-être exacts et la personne de son père, la cloison restait impénétrable, faite de ses sentiments anciens et forts, — le respect, la confiance, l'horreur enseignée par le vieillard luimême de toute indélicatesse.

Il descendit, il se montra silencieux de par le droit de sa migraine, mais sans aucun trouble ni des gestes ni du regard. Même il suivit, avec une attention qui n'était pas jouée, les paroles de son père, racontant les embellissements de la Prade, — une nouvelle grange, un pavillon pour le jardinier, une serre contre la maison. — De plus en plus, cette personne, toujours pareille, toujours respectée, de son père, se sépa-

LES MASCUAN 231

rait des actes frauduleux. ALel, par instants, retrouvait dans sa mémoire la chaîne bien liée de ces actes : il en avait un frémissement intime, prompt, aigu comme ces douleurs si justement dites fulgurantes. Mais un coup d'œil sur M. Mascrau, la sécurité puissante de ces yeux bleus, le repos du visage marbré, de toute la tête solide, autoritaire, sur les massives épaules, le remettaient en cet état singulier où la croyance que toute la vilaine histoire était probable alternait en lui avec l'impossibilité de croire que son père eût commis une action malhonnête.

11 craignit, un moment, que M. Mascran, au lieu d'aller à la Prade, ne restât, cette nuit, à la maison, ce qui aurait retardé l'ouverture du cartonnier. Mais, malgré la pluie qui commençait, le vieillard partit, comme d'habitude, avant neuf heures. Tout de suite, Abel voulut se coucher. Il n'aurait pu supporter un tèteà-tête avec sa femme ; il espérait qu'elle aussi se coucherait plus tôt, s'endormirait, lui laisserait enfin la liberté entière qu'il fallait pour ouvrir, pour forcer, au besoin, le cartonnier.

Et ce fut, en effet, moins d'une demi-heure

après lui que madame Mascran, muette, à pas légers, entra dans leur chambre. Il connaissait de reste les longues cérémonies par où elle se préparait à la gravité de la nuit, — toilette lente, déshabillage qu'interrompaient de subites rêveries, et finalement prières que le froid en hiver abrégeait un peu, qui n'avaient en été aucune raison de se terminer. — Il tenait ses yeux fermés, il attendait. Du dehors, à travers les persiennes, la clarté des jours de juin arrivait encore, atténuée, faiblissante; cependant la chambre s'éclairait de la lumière d'une lampe, vaguement rosée par l'abat-jour. Ces deux lueurs, celle du dehors, celle du dedans, se mêlaient en une buée incertaine et laide. Sous ses paupières closes, Abel sentait cette lumière vilaine. Il attendait, impatient des heures lentes qui s'écouleraient encore, soulagé -aussi, comme il arrive en ces sortes d'attentes qui précèdent des faits décisifs de notre vie, par des distractions hrusques et totales.

N'avait-il point, par moments, la vision exclusive des images infiniment agréables, souriantes, voluptueuses, dont sa pensée avait été occupéejusqu'à la rencontre de SafTre? C'étaient,

la veille, ù Buret, le triomphe, les merveilleux baisers de la marquise, ses abandons passionnés, et ces mots balbutiés ou criés dans la folie de leurs caresses : « Je t'aime, je t'adore... Tu es mon aimé... Je suis toute à toi, rien qu'à toi... » C'était, le jour même, la prière ancienne des yeux de madame Varignot qui se faisait soudain si douloureuse, et, après l'avoir remué tour à tour de délices cruelles, de désirs brutaux et comme d'une pitié sensuelle, s'apaisait enfin en leur commun espoir. Lui, lui-même avait vécu ces deux journées, avec toute la variété de ces émotions. Il les vivait encore, dans toutes leurs nuances, dans toute leur intensité. Et l'avenir, la royauté amoureuse entre ces deux femmes, rayonnait devant lui magnifiquement. . .

Ses paupières à peines ouvertes aux lueurs douteuses qui traînaient dans la chambre, et cet être qui avait savouré de si bonnes heures, à qui de meilleures encore étaient réservées, tout à coup lui semblait autre que lui-même. Tout, les souvenirs des sensations passées, les espoirs des sensations promises, il les voyait s'arracher de lui, se perdre, les uns tombant

234 LES MASCRAX

sans retour dans le néant, les autres détruits avant que de s'être accomplis, les uns et les autres plus beaux, d'une désespérante beauté, à le faire gémir, hurler de souffrance, parce qu'ils avaient été entièrement siens, et que maintenant ils ne seraient plus jamais en lui, jamais... Quelque chose de sec, de sombre, de borné, succédait aux vastes étendues lumineuses et fraîches. Et, tel qu'un mur haut et nu, cet unique souci barrait tout l'avenir : existait-il dans le cartonnier une reconnaissance de Vermenouse au profit de Safîre? Abel reprenait indéfiniment la série des raisonnements qui avaient acculé sa pensée à cela seul... Fatigué enfin, épuisé, il s'assoupit.

Quand il s'éveilla dans la nuit toute noire, aussitôt le souvenir surgit de ce qu'il devait faire. A peine les yeux ouverts, il était déjà levé. Il s'habilla légèrement, gagna la porte, se trouva hors de la chambre. En quelques pas, il serait à l'étude et jusque dans le cabinet de son père. Sans lumière, il ne tâtonnait que par excès de prudence, connaissant trop bien la disposition et la forme des lieux. Sa main rencontra très vite le bouton de la porte du

LES MA se R AN 235

cabinet. 11 entra, et là seulement se résolut à allumer.

Il avait allumé une bougie : sur la cheminée, le flambeau de métal voisinait avec une pendule qui était une simple borne en marbre noir. D'un geste machinal, les mains d'Abel se posèrent sur la fraîcheur du marbre. Combien de fois, tout petit, il s'était amusé de celte froideur dont il aimait à travers tous ses membres le long frisson!... La pendule sonna deux heures : son timbre était fêlé. Depuis tant d'années, il était fêlé! Certainement près de vingt ans avaient dû s'écouler depuis le soir où M. Mascran disait : « Ma pendule sonne faux, ces jours-ci. Il faudra que je fasse réparer la sonnerie. » Et la sonnerie n'avait pas été réparée. Pourquoi donc? Pourquoi, près de la pendule, le flambeau à trois pieds oîi brûlait la bougie était-il encore infirme, d'une boiterie si ancienne? Les regards d'Abel errèrent dans la pièce familière, s'arrêtèrent au cartonnier, qui était un disgracieux monument d'acajou plaqué, encadrant le vert noirci des cartons. Tout auprès, sur une chaise, pendait une étoffe sombre. La bougie à la main, Abel s'approcha

236 LKS MASCa.AN

du cartonnier; pour essayer ses clefs à la serrure, il posa le flambeau sur la chaise; il s'était mis à genoux, et il avait retiré de sa poche le trousseau dans lequel il allait chercher. Cependant la bougie éclairait l'étofîe accrochée à la chaise : l'usure, par larges et longues plaques, y alluma un vague reflet lustré. Abel, qui restait hésitant, ses clefs à la main, s'étonna de ce reflet. Il souleva le flambeau pour mieux voir l'étofle, et il reconnut un veston, qui avait été noir, — l'habit de travail de son père : — l'usure se marquait aux coudes, au bord de la manche, qui gardait le pli, presque la forme du bras; c'était une chose à la fois inerte et vivante. Depuis combien d'années Abel n'avaitil pas plaisanté son père de la négligence qui lui faisait recevoir, ainsi accoutré, les plus notables personnages, les femmes même? Mais le vieillard, les yeux mi-clos, jovial et bourru, répondait :

— Tu es assez beau pour nous deux. Et la veste neuve que je n'achèterai pas, parce que je n'en ai nul besoin, fera une robe pour Anne, ou un costume pour Henri.

C'est pourquoi durant quatre ou cinq ans

peut-être on lui avait vu ce même veston; et c'est pourquoi aussi ni la pendule ni le flambeau n'avaient été réparés. Tout ce qui eût été superflu pour un autre, dans rarji;ent qu'il gagnait, M. Mascran le distribuait en cadeaux à sa bru, à ses petits-enfants, parfois même à son fils. Quant à lui, son tabac, et de loin en loin un habit, un chapeau, c'étaient toutes ses dépenses.

Abel retourna la manche pitoyable du vieux veston :

— Un pauvre n'en voudrait pas!

Il chercha parmi les clefs. Il cherchait sans hâte : il savait bien qu'il ne quitterait pas ce cabinet avant d'avoir ouvert le cartonnier, fixé sa conviction. Et, tandis que ses regards comparaient la forme et la taille de ses clefs à la serrure du meuble, il se rappelait, il sentait tout contre lui la force bienfaisante de ce père sur qui s'appuyait toute sa vie. Il avait grandi, il avait eu des jours paisibles, légers, joyeux, passionnés, grâce au vieillard qui l'abritait contre les accidents et contre les ennuis, comme la puissante frondaison d'un chêne abrite contre la pluie, le soleil et les violences du vent.

Quelle A'ie plus délectable que la sienne! quelle protection plus sùre que celle de son père!

« Celle-ci doit aller, »

Il avait choisi une clef fort banale, celle de son armoire à habits. Instinctivement, il avait compris que M. Mascran, pour défendre ses secrets, comptait seulement sur le respect de tous, de son fils plus que de tous, et qu'il ne s'était point mis en peine d'une fermeture savante ou compliquée. La serrure était en effet banale : la clef entra, teurna aisément, et la petite paroi qui sur le côté retenait les cartons se détacha. Abel tira celui qui était le plus proche de sa main. Une pile de dossiers, tous avec l'inscription : « x\ffaires du marquis de Buret », emplissait ce carton. Il chercha ailleurs, il vit des dossiers encore, des registres de comptes, qu'il n'ouvrit même pas ; sous la rubrique : « Affaires diverses », il pensa enfin qu'il trouverait, si vraiment elle existait, la reconnaissance de Yermenouse. La cote, bourrée de papiers, lui offrit quelques actes qu'il écarta rapidement. Sa main, qui les feuilletait, s'arrêta soudain : au bas d'une feuille de timbre, une

LES MASCRAX 239

grosse écriture avait étalé en fortes lettres la signature : « Yermenouse ».

Il ne fut point surpris : il laissa la cote, le carton ouverts, et, la feuille à la main, vint s'asseoir au bureau de son père. C'était bien, très exactement, ce qu'il avait supposé : au-dessus de la signature, une reconnaissance de soixante mille francs au profit de SalTre avait été écrite. Et ce corps d'écriture, de même que la date : « 18 juin », — lendemain de la foire, — était de la main de M. Mascran.

Ainsi les faits d'abus de confiance se trouvaient vérifiés, et tous, groupés autour de M. Mascran, témoignaient irrécusablement qu'il les avait lui-même combinés, voulus, — la signature en blanc du fermier, l'histoire contée à Safîre des embarras de Vermenouse, enfin l'emprunt de soixante mille francs, tous les détails habilement reproduits de ces manœuvres qui avaient amené le notaire de l'Ouest en cour d'assises.

Quelques heures plus tôt, lors de ses premiers soupçons, de ces raisonnements douloureux qui avaient précédé le dîner, une telle révélation aurait désespéré Abel. Maintenant

2i0 LES iMASCRAN

qu'il avait la preuve, la certitude absolue, il restait, les yeux sérieux et calmes, devant la feuille timbrée, et il se disait seulement :

« De tout autre que mon père, ce serait une infamie. Mais je suis sûr que mon père n'a pas pu commettre une infamie. Pourtant voici l'instrument même de l'abus de confiance. 11 ne me prouve rien. Il existe : une reconnaissance a été rédigée par mon père au-dessus d'une signature qui n'avait été demandée que pour mon projet de transaction. Mais pour faire cela, le motif de mon père... »

Il s'arrêta : était-il un motif, une excuse à un acte pareil?

« Je ne sais pas : mon père est incapable d'un acte malhonnête. Quelque chose m'échappe, sans doute, certainement... Je saurai... il faut que je sache. Il y a autre chose que le crime vulgaire. Mon père?... jamais! C'est cette autre chose maintenant que je dois découvrir... »

Il s'enfonça dans des réflexions, des recherches; il s'y perdit; il ne comprenait pas... Un peu de clarté à la fenêtre, dont les persiennes n'étaient jamais closes, le décida soudain à

remettre la suite de son eiïort. La reconnaissance replacée, le cartonnier fermé, il regagna son lit. Longtemps encore, le désir obstiné de voir toute la vérité l'y tint agité, fiévreux : il ne dormit que lorsqu'apparut la forte et rassurante lumière du soleil.

Entre mademoiselle Devaluy et madame Yarignot, madame Mascran remontait le square, depuis l'église.

Cette heure matinale oii elles revenaient de la messe, parle square, par les rues ombreuses, était spécialement favorable, pour toutes les femmes de la bonne société, à des causeries qui leur donnaient à chacune un des plaisirs qu'elles aimaient le mieux, celui des paroles agiles. Elles s'en allaient lentement par deux, trois, quatre au plus. Elles ne faisaient pas ce tour du square qui semblait le privilège des hommes. Elles s'attardaient seulement sous les arbres touffus, arrêtées à dire des mots qui pouvaient bien ne servir à rien qu'à leur procurer la satisfaction de parler.

LES MASGRAN 243

Autour du square, par le débouché de toutes les routes, à travers la poussière, dans un bruit de grelots, et des claquements de fouets, c'était l'arrivage des voitures publiques. Des principaux villages situés à quinze, vingt, trente kilomètres à la ronde, ces équipages arrivaient ainsi, chaque matin, — attelages de chevaux maigres et vifs, diligences de jadis à vaste capote goudronnée sur une caisse jaune ventrue, ou bien tapissières grises de poussière, surchargées de caisses, de tonneaux, de paquets, qui les faisaient brimbaler terriblement. — Des gens sortaient de ces voitures : les hommes portaient la veste noire et le grand chapeau; les femmes se hâtaient de rabattre leur robe qu'elles avaient relevée dans le trajet pour ne la point salir au cuir douteux des coussins.

Entre ces visages, les « dames » de la ville cherchaient, découvraient parfois un visage connu. Et c'était une occasion de s'attarder encore un peu plus.

— Non, il n'y a personne, déclara mademoiselle Devalu3^

Elle parut en quête d'un autre prétexte ; elle

244 LES MASGRAX

sourit comme pour s'excuser de n'en point découvrir.

— Eh bien, au revoir! dit madame Mascran.

Elle seule savait prendre ainsi l'initiative de la séparation. Mademoiselle Devaluy accepta de partir, s'éloigna. Mais madame Yarignot dit, de sa voix un peu basse et chantante :

— Oh! je veux bien vous conduire jusque chez vous.

Autant la secrète vanité de madame Mascran et toute sa personne se hérissaient de défiance et de crainte à l'approche trop redoutable de la marquise de Buret, autant elles se trouvaient baignées d'aise par les paroles habiles, la douceur infinie de madame Varignot.

D'une intelligence qui était demeurée toute enfantine et ne s'exerçait que sur des soucis, des idées puériles, madame Yarignot avait néanmoins la particulière habileté qui accompagne souvent, en des natures très simples, le constant désir de plaire. C'était bien une habileté de cette sorte, souple, instinctive, qui lui avait conservé les bonnes grâces de madame Mascran, alors qu'il n'était presque jamais entre elles d'autre

LES M A se R AN 245

objet d'entretien que celui qui aurait semblé devoir le mieux les brouiller, c'est-à-dire Abel. Madame Yarignot parlait d'Abel à madame Mascran, assidûment; et madame Mascran lui répondait complaisamment. Et elles s'entendaient ainsi parce que toutes les paroles de madame Varignot, avec l'admiration la plus franche et la plus ingénue pour cet homme, rappelaient sans cesse à madame Mascran sa gloire d'épouse : toutes, elles lui offraient d'elle-même cette image, qui était vraie, et qui était fausse, d'une femme que toutes les autres femmes enviaient et avaient raison d'envier.

Ce matin, madame Varignot était entraînée à parler par une sollicitude plus tendre : depuis sa causerie, qu'elle ne pouvait pas oublier, avec Abel, au tennis, elle ne l'avait pas revu; il ne s'était montré nulle part qu'au cercle, — et encore, moins souvent que d'habitude. — Elle se demandait avec candeur si sa protestation, au moment où Abel la quittait, n'avait pas été trop vive et décourageante. Justement, le capitaine, envoyé au corps d'armée pour huit jours, venait de la quitter : elle était libre, amoureuse,

inquiète. Et il se trouvait qu'Abel s'éloignait

246 LES MASCRAX

d'elle, à l'heure même où elle souhaitait sa présence, sans trop s'avouer ce qui pourrait en advenir : le voir, elle en avait une telle envie ! Cependant il ignorait le départ du capitaine : elle tenait à l'en informer.

— Monsieur Mascran est-il souffrant? Il n'est pas venu, tous ces jours-ci, au tennis.

Non, il n'était pas souffrant : il avait énormément de travail.

— Il ne va même plus au cercle après le dîner. Il reste enfermé dans son cabinet fort tard, jusqu'à onze heures, minuit. Voici plusieurs soirs, quand il vient se coucher, que je dors si profondément que je ne l'entends même pas,

— Et il ne vous réveille pas?

— Il n'ose pas.

— Vous vous en plaignez!

— Dame !...

Le sourire de madame Mascran marquait une sorte de regret confidentiel : elle n'était pas fâchée qu'on la crût exigeante de joies conjugales, habituée à de constantes satisfactions.

Madame Varignot sourit aussi, sans embarras ; elle n'était point jalouse : madame Mascran était vraiment trop laide, et, au surplus, ces

joies étant conjugales, madame Varignot, par son expérience, en avait l'impression la plus froidement maussade. Mais glissée ainsi à l'intimité du ménage Mascran, elle voulait, comme tant de femmes, recueillir encore et faire des confidences d'alcôve.

— Oh! moi, au contraire... j'aime bien mon mari, mais... tenez, je suis presque contente qu'il soit parti hier pour toute une semaine.

— Il est parti?

— Oui, il va faire un stage de huit jours, peut-être un peu plus, au corps d'armée... Au moins je serai tranquille, ces huit jours.

Elles riaient toutes les deux : madame Mascran ne savait trop pourquoi ; madame Varignot prenait une revanche de gaieté sur des emportements qui lui semblaient si fastidieux et ridicules.

Devant la porte de la vieille maison, elles babillaient encore; madame Mascran eut quelque peine à s'arracher à la douceur de madame Varignot, dont les derniers mots furent :

— Dites bien à votre mari, de ma part, qu'on se désole de ne plus le A^oir. Le tennis, sans lui, ce n'est pas le tennis...

248 LES MAS'CRAX

Elle savait bien que ce souvenir irait jusqu'à son adresse. Madame Mascran, qu'elle avait eu l'art de ne jamais effaroucher, se glorifiait, par de telles paroles, que son mari fût un homme qu'on admirait et qu'on lui enviait. Montant tout de suite à sa chambre pour ôter son chapeau, elle aperçut Abel par la porte ouverte de l'étude : elle lui répéta aussitôt la phrase de madame Yarignot.

— Ah! fit simplement Abel.

Il lisait, debout, des papiers posés sur la table. Elle s'était approchée, et elle devisait abondamment, pour elle-même plutôt que pour lui, par plaisir de cette familiarité où s'affirmait son droit d'épouse : « Madame Yarignot était vraiment très gentille... Son mari était absent pour une semaine : ne serait-il pas bien de la recevoir une fois ou deux ou davantage, pendant cette absence?... »

Les regards d'Abel s'obstinaient à des lignes d'écritures qu'il avait brusquement cessé de comprendre : un délice infiniment douloureux engourdissait sa pensée. Madame Yarignot, les yeux gris si caressants, le cou très blanc, les épaules plus blanches sous le corsage de toile,

LES M A se R a:» 249

toute la nonchalance inquiète de ce corps vierge de volupté, l'espoir, le désir d'une extraordinaire révélation qui se tournaient vers lui et, sur de telles prémisses, tout à coup, le départ du mari gênant, — quelle joie, tout cela!... Oui, mais quelle joie pour l'autre, pourl'homme qu'il avait cessé d'être, le jour même où, après la causerie au tennis, il avait laissé madame Varignot si troublante et si émue!... Toute cette joie, l'homme d'à présent sentait qu'elle aurait pu, qu'elle devait être exquise, autant que facile à recueillir; mais il en était invinciblement séparé. 11 ne l'imaginait, si belle, que par delà un obstacle qui en défendait l'accès, qui défendait l'accès de toute liberté, de tout... Une fois encore, aux paroles de sa femme, Abel le vit, cet obstacle, — son formidable souci, — tel qu'un mur de prison qui décourage l'espoir, se dresser devant la joie évoquée, interdire la vie libre, étouffer sa vie même... Sans brusquerie, comme si c'eût été le geste que justement, à cette minute, il devait faire, il prit les papiers qu'il regardait en s'abstenant de les lire et les emporta dans son cabinet.

Il s'était jeté, depuis sa découverte de la

2o0 LES MASCRAN

reconnaissance Yermenouse, à une excessive activité. Il avait cherché, sans doute, à réagir violemment contre ses habitudes passées, qui étaient paresseuses; il avait cherché, par l'accomplissement d'un pénible devoir, à se libérer d'une détresse morale toujours plus forte... Il ne savait pas... Un instinct de conservation l'avait précipité à ce labeur inaccoutumé. Il tâchait d'y absorber sa pensée, et cependant, à toute heure, le même souci était sur lui, pesant du même poids : — pourquoi M. Mascran avaitil commis l'abominable abus de la signature Vermenouse?

Une seule idée aurait pu le satisfaire à peu près. Ce jour-là, le jour de la reconnaissance, il avait eu besoin de cinquante mille francs; il en avait eu besoin sans retard; il l'avait déclaré à son père, et c'est tout aussitôt que M. Mascran avait parlé de Vermenouse. Peut-être M. Mascran avait-il compris que l'honneur de son fils était menacé et qu'il fallait, pour le sauver, trouver, le jour môme, coûte que coûte, cinquante mille francs... Peut-être n'avait-il combiné soudain toute la fraude que pour avoir, surle-champ, ces cinquante mille francs, et, s'il en

LES MA se R AN 251

avait demandé soixante mille, c'était sans doute pour ne pas éveiller les soupçons de Saffre qui, devant connaître le chiiïre exact de la perte, se serait étonné que M. Mascran lui demandât précisément ce que son fils avait perdu. Ainsi l'acte avait, non pas une excuse, mais une explication qui venait à la fois atténuer la faute de M. Mascran, et bouleverser Abel : car le vieillard alors n'avait agi que par affolement, pour maintenir indemne l'honneur de son fils, et c'était sur le fils, sur l'absurde et sotte vanité qui l'avait fait perdre, que retombait toute la faute, toute la responsabilité.

Cette faute, Abel la sentait cruellement et il n'essayait pas de s'en excuser. Il voulait que ce fût vrai, qu'il n'y eût rien de plus qu'une aberration du dévouement paternel à la charge de son père; il aimait la douleur, le remords de sa ridicule et néfaste vanité : il ne voulait pas être contraint de déclarer son père malfaiteur. Cela, il n'avait pas eu à se le dire, à le chercher par une série de raisonnements. Cela s'était fait en lui, avec une rigueur automatique : pardessous les habitudes de plaisir, les exigences de vie agréable, il avait trouvé en lui-même,

essentiel, vital, le besoin de garder intacts sa confiance en son père, son respect d'enfant, son estime d'homme, sa sécurité de fils.

Mais, s'il souhaitait qu'elle fût vraie, cette explication, et qu'elle s'établît en lui, certaine, immuable, une impossibilité la lui faisait bientôt rejeter.

Pour que M. Mascran, cet honnête homme, se fût décidé à un acte malhonnête, dont la seule raison était de mettre en ses mains, sans délai, l'argent nécessaire à son fils, il fallait qu'il n'eût aucun autre moyen de se procurer cet argent. Or, riche assurément, il aurait eu dans n'importe quelle banque, sur un dépôt de titres, même sur sa simple signature, une avance de bien plus de cinquante mille francs. Il était inconcevable que cet homme riche, et qu'on savait riche, eût recouru à l'expédient désespéré des gens que la ruine affole.

Et il y avait encore autre chose, une saisissante étrangeté : comment si vite, sans une réflexion . sans une hésitation , M . Mascran s'étaitil résolu à la fraude?

— J'en suis sûr, — songeait Abel. — A ma demande il a simplement répondu : « Tu vas

bien!... » Et puis : « Tu auras ton argent ce soir. » Et il a ajouté : « A propos, Yermenouse a-t-il laissé sa signature?... » Comment un honnête homme peut-il voir tout de suite cette unique solution à un embarras d'argent, l'abus de confiance?...

Le front sur les papiers, oii, indéfiniment, il lisait les mêmes lignes, Abel crispait ses doigts sur ses tempes. C'eût été si bien, cette explication : à sa charge, une sottise criminelle; à la charge de son père, une folie de dévouement! Mais non, ce n'était pas cela, la vérité. On n'abuse pas d'une signature lorsqu'on est à peu près millionnaire; on n'invente pas d'emblée une si frauduleuse combinaison, même pour l'honneur de son fils, lorsqu'on a son propre honneur intact... Quoi, alors, quoi?...

Vers le soir, reprenant pour la centième fois ces objections, épuisé de tant d'efforts pour fixer son attention, tour à tour, au travail et à son âpre enquête, Abel finit par se dire :

« J'y renonce. Je n'en peux plus. Depuis

quatre jours que je cherche, je ne suis arrivé

qu'à ceci, qui est absurde : l'abus de confiance

ne s'expliquerait, dans les conditions où il a été

imaginé, effectué, que si mon père était sans ressources et s'il avait l'habitude de fabriquer pareils actes pour se procurer de l'argent... Voilà qui est bien clair ! »

Il se répéta, distraitement :

« C'est absurde... »

Et, presque aussitôt, un long frisson d'épouvante courut par tous ses membres. Il y eut en lui une formidable oscillation, où les bases mêmes de son être parurent se soulever, s'arracher, prêtes à un bouleversement définitif : il eut un atroce vertige, comme si tout, autour de lui, ainsi qu'en lui, allait s'abattre, et il vit nettement, cruellement, il vit que, cette fois, la vérité était devant ses yeux. . . Cette fois encore, il ne voulut pas la regarder. Il l'avait clierchée, appelée : il la repoussait, maintenant qu'elle était venue. Mais, lentement approchée, découverte enfin, libre de ses voiles, elle ne pouvait plus lui épargner sa présence; c'est elle, désormais, qui, forcée par lui, allait en retour forcer son regard et retenir sur elle ces yeux qui se détournaient.

Il lutta. Après le premier moment de terreur, il se ressaisissait. « Sonpère sans ressources, son

père habitué à se procuTer de l'argent par tous moyens frauduleux!... » A ce degré de démence, il se crut victime de la fatigue cérébrale accumulée durant ces quelques jours de grand travail et ces nuits d'insomnie. Sans doute, il devait suffire d'un peu de repos, d'un retour à son existence ordinaire. Il se déclarait en riant :

— -On ne devient pas ainsi, à quarante ans, un travailleur, sans être éprouvé... C'est la déplorable histoire des quatre étudiants : «... n'avaient pas l'habitude, sont morts au bout d'un an... » Comme elle chantait bien ça, Yvette, il y a... ma foi, il y a longtemps!...

Il revit la silhouette d'Yvette Guilbert, si longue, avec les longs gants noirs vers 1891, au Nouveau-Cirque. Ce soir-là, lui, des amis, de très belles filles, ils avaient eu, après les chansons, un souper si amusant!... Et cette Suzanne Viège qu'il avait ensuite ramenée chez elle, était d'une inoubliable souplesse, avec de si jolies jambes, minces et fermes!... Quel entêtement de brute à se forger les plus abominables chimères, quand le vaste monde offrait toujours à son bon plaisir la vie, toute la vie heureuse, et les yeux caressants, et la chair

douce des femmes!... Il se souvint que madame Varignot était seule.

« Voilà la vérité, l'unique. Et puis, dans une semaine, rejoindre la marquise. Le reste... »

Quand il retrouva madame Varignot, au tennis, il n'eut pourtant pas le libre plaisir qu'il se croyait promis. Une pesanteur gênait sa parole, une sorte de voile était sur ses yeux : il le sentit, et aussi, presque tout de suite, que madame Varignot le sentait elle-même. Et toutefois anxieuse, éternellement, avec une grâce qui cherchait à s'assurer, elle était infiniment tentante par le jeu de ces craintes et de celle confiance alternées.

Prochedesesyeux, un embarras, oùsemèlaient la tendresse et la sensualité, semblait àl'instantde la faire pâmer; proches de ses lèvres, les paroles d'abandon tourmentaient sa bouche, qui ne paraissait pas pouvoir les retenir. Abel, qui la vit ainsi, frémissante et possédée, recueillit cette image, ce désir, dans une âme sèche, dévastée, d'où rien ne pouvait y répondre, doîi rien n'y répondit. Il resta devant elle inerte et froid, sans regard, sans voix, avec un douloureux goût

LES MASCRA.N 257

d'amertume à sa gorge serrée... Il n'avait pas compris, comment aurait-il compris que l'horrible souci ne le lâchait plus, et que la vérité, désormais, absorbait sa pensée, sa force, sa vie?

11 fut déconcerté comme s'il subissait là un de ces accidents ridicules que tous les hommes d'amour ont connus, et dans les plus belles carrières. Il n'insista pas : il quitta le tennis, abandonnant madame Varignot qui le vit partir avec une stupeur attristée. Il se disait, en regagnant la ville :

« C'est drôle, ça ne me chante plus du tout. Elle est pourtant si gentille!... Est-ce donc que je vieillis?.,. »

Mais cet échec de son ardeur amoureuse le laissait plus misérable, plus conscient de sa misère, aux prises avec l'idée fixe, impérieuse devant lui :

« Mon père sans argent! Quoi? Et notre train de maison, qu'il soutient à peu près seul?... C'est lui qui paye toutes les dépenses, nourriture, chauffage, éclairage, le vin, et les cadeaux!... Serait ce possible, s'il n'avait pas toute une fortune amassée pendant ses cinquante années de travail?... Allons donc! »

Il se délivrait ainsi, pour un moment. Puis, à ses questions mêmes, une autre réponse surgissait, telle que ces personnages de féerie, qui, à l'imprudence d'un appel, s'élèvent tout à coup d'une profondeur obscure : c'est précisément parce qu'il n'avait pas de ressources que 31. Mascran, dès longtemps, avait dû recourir à des expédients frauduleux. Ainsi, pour trouver les cinquante mille francs nécessaires à son fils, c'est une fraude qu'il avait imaginée, tout de suite, naturellement, mécaniquement, parce que l'argent lui manquait, parce qu'il ne voulait pas emprunter pour lui-même une somme qu'il se savait hors d'état de rendre, parce que, enfin, l'habitude de la fraude était chez lui vieille et complète. L'histoire récente du notaire de l'Ouest lui avait fourni une combinaison toute prête.

Le long des rues, Abel marchait, possédé peu à peu par l'invasion de la certitude, terrifiante, écrasante. Il se défendait encore, par soubresauts rebelles.

« C'est insensé. Il avait certainement une fortune ; il ne l'a pas compromise, perdue en spéculations : il n'a jamais spéculé... Il ne l'a pas

davantage épuisée en dépenses excessives pour lui-même : il vivait, lui, économiquement, presque misérablement... »

Du bout de sa canne Abel chassa un caillou sur la route; il répéta tout haut :

— Misérablement!

Ce tableau familier de chaque jour, depuis tant de jours et d'années, était devant lui, dans la blancheur poudreuse du chemin : — les murs noircis du cabinet, les fauteuils usés ; sur la cheminée, la pendule au timbre fêlé, les flambeaux boiteux, et parmi ces choses, sous le veston fatigué, le vieillard infatigable. Abel s'émut encore une fois et redit :

— Si misérablement!...

Il se souvint que sa canne lui avait coûté dix louis, et, tout de suite, d'un calcul rapide, il évalua qu'habillé comme il était, — avec une simple correction, mais aussi avec un soin judicieux et parfait, — il valaitlui, linge, vêtements, chaussures, cravate et perle, gants et canne, à peu près cent louis. Il en sourit, avec une sorte de gêne. Mais, du moins, si M. Mascran se réduisait volontairement pour sa tenue comme pour le confort de son cabinet, il jouis-

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sait autant que son fils de cette largeur d'existence : la table, les réceptions, et ce qu'il aimait particulièrement, la vie à la Prade du propriétaire qui sans cesse entretient, agrandit, bâtit,

« En somme, ça lui est égal d'être mal tenu. Mais il jouit de ce qui est essentiel et de ce qu'il aime. Et c'est ça, d'ailleurs, le train de la maison, les constructions de la Prade, qui coûtent cher... »

L'idée revint sur lui :

« Peut-être trop cher... On se ruine très bien, sans folie, rien qu'à dépenser, chaque année, plus qu'on ne peut. Nous dépensons, rien qu'au train de la maison, une quarantaine de mille francs, et, à la Prade, quelques milliers de francs encore. S'il n'avait pas, s'il n'a jamais eu ces quarante mille francs, s'il en avait seulement trente ou vingt, ou moins... eh bien, il ne faut pas chercher davantage... La ruine d'abord, ensuite les expédients... »

Il était à bas ; il se crut tout à fait à bas. Mais, tant qu'il resterait en lui. de raison ou de sentiment, la possibilité d'une objection, il devait s'entêter à la lutte : il luttait comme pour sa vie même. Quand trop d'évidences l'accablaient,

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'était dans tout son être de ces défaillances physiques, brûlures de fièvre, frissons glacés, vertiges, où il semble que la mort même menace, approche. Et c'était la résistance désespérée de l'instinct, du besoin de vivre.

« xMais enfin, si c'est vrai qu'il s'est ruiné d'abord, qu'il a ensuite vécu d'expédients, même de fraudes, oui, de fraudes, combien de victimes a-t-il dû faire? Or personne, dans la ville, dans le département, n'a autour de soi un respect si parfaitement unanime... Qu'est-ce donc que ces victimes qui ne se plaignent pas?... Et puis, oîi les prendre, toutes? Comment, parmi les gens qui ont ici une surface, en trouver assez pour se procurer tout l'argent qu'il a fallu, si cela même n'a duré que peu de temps?... C'est donc alors que tous, toutes ces fortunes que je connais bien, et il n'y en a pas tant, il les a toutes, une par une, mises à contribution! »

L'invraisemblance, si forte, agit heureusement sur l'esprit d'Abel. Certes l'idée tenait toujours; mais voilà qui l'empêchait de s'imposer davantage. Abel respira un peu : à l'abri de l'objection qui arrêtait ainsi l'envahissement,

tous les souvenirs, tous les sentiments du passé reprirent quelque vigueur.

« Il reste un mystère : j'explique, je comprends, hélas! à peu près tout; mais cela, d'où il aurait tiré l'argent, peut-être beaucoup d'argent, c'est incompréhensible!... Bien mieux, il n'a pas pu par fraude se procurer beaucoup d'argent. Ainsi je n'ai pas le droit de le condamner. Tout ce que j'ai su de lui jusqu'ici, comme tout ce qu'il a fait pour moi, doit le protéger. »

Précaire, certes, mais tellement inattendue et précieuse, la sécurité qu'Abel venait de trouver en cette pensée, lui fut comme le ressaut inespéré où le malheureux qui roule vers un abîme reprend courage, une seconde. Son pas s'était allégé, sa tête se relevait, lorsque, au débouché des petites rues qu'un désir obscur de solitude lui avait fait choisir, il arriva sur la place de l'Hôtel-de-Yille. Le quincaillier Vidal le salua avec sa coutumière et débordante effusion.

— Bonjour, monsieur Mascran. Vous venez de promener?

Ce visage épanoui surprit Abel, le récon-

forta. Il y avait donc encore des gens heureux, une possibilité de bonheur? Il sourit à Vidal; ses yeux recueillirent cette joie vulgaire, toute son âme s'en nourrit avidement. La vivacité complaisante de ses yeux excita le bonhomme, qui n'en aurait eu nul besoin ; Abel écouta longuement parler Vidal, parler de tout, de ses allaires et de celles de la ville. Ces paroles lui étaient bonnes; et la déférence, aussi bien réelle que verbale, du quincaillier lui agréait. Comment, une fois, cette figure de joyeuse humeur avait-elle pu l'inquiéter?... Vidal, Paul de Buret, — une autre histoire de reconnaissance, mais si anodine celle-là, et où il s'était fait des soucis, soucis de luxe, parce que son père ne lui avait pas raconté que Vidal était devenu créancier du marquis!... Très léger, le regret passa en lui du temps où c'était cela, seulement, ses plus graves alarmes.

— Enfin, monsieur Mascran, un homme comme vous, qui êtes, on peut le dire, le plus considéré de la ville après monsieur Mascran père, je vous en fais juge : si la Compagnie du Gaz ne veut pas donner le mètre cube à vingt centimes, pourquoi qu'on n'essaierait

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pas, la ville elle-même, de nous fabriquer notre gaz?

De Vidal, citoyen excellent, gros électeur, sous-officier essentiel dans l'armée du bon parti, celte opinion aventureuse était à détruire sur-le-champ. Abel, officier, lui, reconnut sa responsabilité et son devoir.

— Mais c'est du socialisme, mon brave Vidal!

Il avait retenu, d'une vague lecture, quelques arguments contre la régie directe. Il les exposa; ils firent leur etîet. Tout de suite convaincu, Vidal parla d'autre chose : son commerce, son désir d'acheter une petite propriété, proche de la ville, qu'on disait à vendre. Le prix l'efîrayait . Son argent était bien placé...

« Oui, — songeait Abel, — Paul de Buret lui paie cinq d'intérêts... C'est singulier, Paul si riche, traînant cette dette de quarante mille francs I... Un oubli, sans doute : c'est mon père, qui, chaque année, doit verser les deux mille francs d'intérêts, sans même que Paul ait à y penser; mon père, ayant le maniement de toute sa fortune... »

Il cessa tout à coup de voir, d'entendre, de vivre. Au milieu du circuit de réflexions, où il

LES M A se II AN 265

cro3'ait flâner en paix, l'idée de nouveau lui était apparue, et maintenant si monstrueuse... 11 fit avec peine le geste de tirer ses moustaches pour cacher son visage, sa bouche : peut-être Vidal ne verrait-il rien qui trahît, au dehors de son être, ce cataclysme inouï. Il attendit ainsi, immobile, de recouvrer un peu de force, rien que la force de parler. Ce fut long. Il put dire enfin :

— Voulez-vous me confier jusqu'à demain la reconnaissance du marquis de Buret? C'est pour un compte... je fais tout un compte... vous comprenez...

Vidal ne comprenait pas, mais il ne lui importait guère ; dès lors quWbel exprimait ce désir, il s'empressait de le satisfaire. Le temps de monter à son logement, au-dessus des magasins, il rapporta une enveloppe :

— C'est plus propre, expliqua-t-il.

— Bien, fit Abel.

Il avait à traverser toute la place, et ses jambes tremblaient au point qu'il n'osait bouger. D'un effort surhumain il se décida, il marcha, il réussit à marcher... Ses mâchoires serrées craquaient. Et ses ongles, à travers les gants,

pénétraient dans ses paumes. Il voulait arriver là-bas, à ce coin, où s'ouvrait la rue, sa rue, pour se terrer, s'écrouler dans sa maison. Et il y arriva, en effet, si usé par Feffort, qu'en bas de l'escalier il dut à pleins bras étreindre la massive rampe de bois pour ne pas s'évanouir, exténué. De nouveau ses facultés se ramassèrent à l'ordre énergique d'un être qui. en luimême, parmi la débandade éperdue de toutes ses pensées, avait pris soudain le commandement, — un homme qui n'était fait que d'un sentiment, qui répétait obstinément les mêmes mots : « L'honneur... Il faut sauver l'honneur! » — Il gravit les marches. Il fut enfin dans son cabinet. Sur le fauteuil de son bureau, il resta ongtemps à trembler...

Mais ce n'était rien. Un ordre le harcelait : « Cherche encore, et trouve ce que tu vas chercher. » — Dieu! il n'avait plus besoin de trouver. C'était pourtant le dernier, le nécessaire supplice à s'infliger : la matérialité de la certitude. Il voulait reculer encore, maintenant qu'il était sûr de savoir : jusqu'à la nuit, il devait attendre. Quelques jours plus tôt, à ses premiers soupçons, il avait attendu ainsi: l'attente

LES M A se II AX 267

lui ciA'ait été insupportable alors; elle lui était maintenant presque bienfaisante. C'est qu'alors, et constamment depuis, à travers tout le travail de sa pensée, il s'était refusé à croire : il avait raisonné, redouté; il n'avait pas cru. Pas un instant, il n'avait eu fixée en lui, pour le déchirer, cette certitude : « Mon père a vécu, nous a fait vivre de la fraude ». Maintenant il la sentait en lui comme une béte. comme des milliers de bêtes qui le rongeaient affreusement, — le cerveau, le cœur, les entrailles; — il sentait des dents aiguës, venimeuses, habiles, féroces, le mordre, le brover, mais seulement assez pour tirer de lui des milliers de douleurs qui dureraient indéfiniment.

Attendre, oui! heureusement il devait attendre. La nuit seulement, une fois le vieillard parti pour la Prade et tout le monde couché, il aurait à retourner dans le cabinet noirci; il ouvrirait de nouveau le cartonnier; il prendrait tous ces dossiers où la main de son père avait écrit : « Affaires du marquis de Buret », et là... Il avait voulu les noms des victimes de son père : il serait satisfait. Il aurait, non pas des noms, mais un nom, toujours le même.

«Paul!... Dire que c'est Paul!... »

De rage, de honte, de désespoir, il tordit ses bras dans un geste de folie.

— Personne avec toi...? Bonsoir! fit la voix de madame Mascran. Viens-tu dîner? Ton père est parti, et les enfants ont faim...

Elle s'arrêta, effrayée de ces yeux hagards qui brûlaient dans le visage terreux d'Abel.

— Ah! mon Dieu, qu'est-ce que tu as?

Elle s'était élancée vers lui. Il réagit, d'une secousse violente, se redressa, l'arrêta de sa. main tendue.

— Rien, un malaise, des vertiges... La chaleur... J'ai trop fumé... Je ne dînerai pas.

— Je vais envoyer chez le docteur...

Il fit signe que non. Elle insista : chez le pharmacien, du moins. S'il se couchait?... Il avait peut-être la fièvre? Sa main était glacée.

— Non, rien, je ne veux rien, dit-il enfin, brutalement.

Il voulait n'être que ferme; mais son effort avait dépassé la mesure. Il reprit plus doucement :

— Une tasse de thé, un peu d'cau-de-vie... Mon père est parti?

— Oui, vers six heures... Tu avais besoin de lui?

Il eut un frisson.

— Je t'assure que tu devrais te coucher.

— Une tasse de thé, répéta-t-il, tout de suite, et de l'eau-dc-vie, la bouteille d'eaude-vie.... dînez tranquillement; ne t'occupe pas de moi... J'ai besoin de repos... Va... laissemoi... laisse...

Sa voix redevenait impérieuse. Ses regards avaient de nouveau une impatience irritée. Madame Mascran se rassura, à cette colère; elle fut seulement froissée qu'il repoussât ses soins, et elle sortit avec dignité en disant :

— Je vais te faire monter du thé et de l'eaude-vie...

Il la regarda sortir. — Il n'avait donc même pas les heures de répit que lui aurait données la présence de son père : M. Mascran parti, c'était tout de suite qu'il pouvait, qu'il devait faire sa recherche. Il tendit ses bras, et résolument se leva.

« Ah! il y a le thé. On doit me monter cette tasse de thé. Je ne peux pas commencer avant... »

Quelques instants de grâce ! Il se rassit. Mais le souvenir de l'enveloppe de Vidal le tourmenta aussitôt : puisqu'il avait dans sa poche la reconnaissance du marquis de Buret, il devait, en attendant l'examen des dossiers, y chercher une première certitude. Dans la rue, il n'avait pas pu, pas osé la regarder. Il prit l'enveloppe, retira la reconnaissance pliée en quatre, qu'il étendit sur le bureau. C'était une feuille de papier timbré, avec quelques lignes seulement de l'écriture menue de M. Mascran :

Je reconnais devoir à M. Vidal la somme de quarante mille francs pour prêt : je m'engage à la lui rembourser dans un délaide dix a/?s, lequel pourra être renouvelé d'un commun accord, et jusqu'à parfait paiement je paierai les intérêts à 5 p. 100^ chaque année ^ le...

Suivaient la date et les mots : « Bon et approuvé pour quarante mille francs », avec la signature :

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