UNE BONNE LANGUE
loin à loin, saisi quelques paroles, jamais je n'ai pu les rattacher les unes aux autres.
Voici pourquoi : tandis que je méditais sur les premières, il en avait défilé tant d'autres qu'il n'y avait plus moyen de les rattraper et de les assortir; je pouvais compter les périodes, mais non pas les mots. Cest ainsi que lorsqu'un régiment défile au galop, on sait combien il y a de pelotons, mais non combien il passe de soldats.
Quoi qu'il en soit, il est évident que, puisqu'elle parle, elle dit quelque chose, et même d'excellentes choses, car c'est une femme d'esprit et de sens, et ce qui l'annonce, c'est qu'elle a très-bien conduit sa fortune et dirigé son mari qui l'aimait beaucoup et qui l'aimerait encore, si un boulet (il était militaire) ne l'avait pas emporté.
Ajoutons que, devenue veuve, elle a élevé au mieux ses enfants ; mariant ses garçons à de belles et bonnes femmes, et ses filles à des hommes riches et pas trop laids.
11 est vrai que filles et garçons, tous heureusement nés, intelligents et sages, possédaient ce qu'il faut pour se bien pousser dans le monde. Ils n'avaient qu'un défaut, c'était d'être si taciturnes qu'on les eut pris volontiers pour des muets. La cause de cette taciturnité est facile à concevoir : la mère, qui parlait toujours, ne les écoutait jamais, alors ils ont reconnu, dès l'âge le plus tendre, qu'autant valait se taire, car d'habitude, c'est pour être entendu qu'on parle. Puis, lorsqu'est venu l'instant de desserrer les lèvres et de réclamer leur droit à la parole, le pli était pris. Mais tout calcul fait et toutes conséquences pesées, ayant acquis la preuve qu'il y avait dans l'usage de la langue moins à gagner qu'à perdre, ils ont conservé leur habitude silencieuse.
Je ne prétends pas dire pourtant que ce silence soit absolu et qu'ils ne parlent pas de temps à autre, mais c'est seulement dans des occasions solennelles ou bien encore par régime et ordonnance du médecin , dans la