UNE BONNE LANGUE
crainte que leur langue ne s^ankylose par nne immobilité trop prolongée.
Pour en revenir à ma cousine et à son infirmité, car on a prétendu que c'en était une, il n'aurait pas fallu lui dire qu'elle parlait trop, non qu'elle s'en fut formalisée, c'était la douceur même, mais parce qu'elle ne tous eût pas compris : elle n'a jamais cru parler plus qu'une autre.
P«ut-étre croyait-elle parler moins, et même ne point parler du tout. Je me suis souvent dit que là pouvait bien se trouver l'explication de son incessant babil; elle pensait tout bant, mais sans avoir la conscience qu'elle remuait les lèvres ni qu'elle fit entendre un son quelconque; enfin elle se parlait à elle-même, et voilà pourquoi elle n'attendait jamais votre réponse. Si nonobstant vous répondiez, elle vous prenait pour un interlocuteur maladroit qui venait la troubler dans ses réflexions et lui chanter pluie lorsqu'elle rêvait beau temps.
Ensuite était-elle douée de la seconde vue? avait-elle l'art de deviner, quand elle posait une question, ce que vous alliez lui répondre?— Je ne sais ; mais je vous ai dit qu'elle ne se trompait guère en affaires et qu'elle en eût remontré aux avoués, avocats et notaires; aussi quand elle allait les consulter, c'était moins pour les écouter que pour s'en faire entendre : c'était elle qui leur donnait une consultation, et elle en faisait de même pour son médecin. Probablement que la recette était bonne, car elle gagnait ses procès et guérissait de toutes ses maladies.
Elle est fort dévote, cependant elle se prive d'assister au sermon, ou pour mieux dire c'est son prédicateur, l'excellent curé de sa paroisse, qui se prive de prêcher devant elle, ayant senti l'inconvénient d'un prône à deux voix dans une seule église.
C'est une raison analogue, ou l'espèce d'étoufferaent que j'éprouve d'un silence trop prolongé, qui m'a fait quitter
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ma cousûM. Aptes aToîr été longteBips soa comnieiisal, je in*aperças que , malçré Faboodance de sa table el les petits soins dont elle m^entoorait, je maigrissais à Tue d*criL Gela m*élDBiia. On a tu que ses enfiints n*anrient poiDt pâti de ee r^îme et qne son mari s>n portait à met- ▼eille. Sans doote* ee pariage étemel arait dû le fatîgiier, mais non jasqa*aa point de compromettre sa santé, et la preoTe, c*est qu'il n*est pas mort de cela ; tandis qoe moi, soit qoe ma constitntion lot moins robuste ou ma susceptibilité plus grande, je me sentais d^âir : ce diquetis de mots, après le sens désquds je courais sans-cesse, comme ce chien après la pelotte de neige qu'il cherche encore quand die lui fond dans la gueule, me frisait lùie ce qu'on appdle du mauvais sang et, par Timpatience rentrée, me conduisait à Tépilepsie et a la congestion cérébrale. Ma position était critique, il s'agissait de la Tie. Il fallait prendre un parti, mais ce parti me coûtait: on ne renonce pas ainsi à une affection de trente ans. Enfin, après une longue suite d'hésitations et de combats entre mon amitié pour ma parente et la conscience de ma propret conservation, je me suis imposé la loi de ne la chérir que de loin, c'est-à-dire hors de la portée de sa langue.
La résolution que j'ai prise et les causes qui l'ont motivée, ne seront pas, je l'espère, interprêtées au préjudice de la bonne dame. Elle parle beaucoup, c'est vrai, mais est-ce là un crime irrémissible? où en senons-nous si personne ne parlait, et même ne parlait justement que ce qu'il faut pour se faire entendre? Un tel laconisme, on le sent, nous réduirait à l'état de la brute : adieu la poésie ! adieu réloquence ! adieu la société qui ne vit que de paroles creuses. Oui, ma cousine parle, elle parle beaucoup, elle parle excessivement, mais je suis loin de lui en faire un reproche, et mon estime et ma considération pour elle n'en ont pas diminué.
C^est donc du fond de mon cœur que je lui souhaite une longue et douce existence, bien certain que ses proche} et tous ceux qui la connaissent forment le même ▼œu. Mais rheure venue, celui qui l'assistera à son dernier moment aura une rude tâche à remplir : ce ne sera pas {Celle de loi fermer les yeux, mais bien de loi fermer la bouche.
LE CORBEAU. Si je revenais au monde, je voudrais être oiseau, et si j'avais le choix de Tespèce, c'est corbeau que je serais. En effet, parmi les volatiles, le eorbeau est le {etvori de la nature : parce qu'il est noir et qu'il chante mal, Phomme se soucie peu de l'avoir en cage ; parce qu'il a la chair dure, il n'aime pas mieux le mettre au pot; enfin, comme lui-même tenant à sa liberté et plus encore à sa peau, n'ambitionne ni le pot ni la cage, il arrive d'ordinaire, grâce à la dose de prudence dont Dieu l'a pourvu, qu'il échappe à l'un et à l'autre.
Par suite de ce bon sens , il sait mieux que personne s'accommoder à la circonstance : tel animal se laissera mourir parce qu'il n'aura que du grain, tel autre parce qu'il n'aimera que la chair ; le corbeau se contente de la fortune du pot, il mange ce qu'il trouve, ce qui ne l'empêche pas d'apprécier le mérite des choses : la preuve, c'est que là où se présente un bon morceau, jamais il ne prendra le pire.
Essentiellement sociable, il vit dans la compagnie de ses semblables. Fidèle à sa tribu comme l'Arabe à la sienne, il partagera sa bonne et sa mauvaise fortune. Brave dans l'occasion, il n'hésitera jamais à venir en aide à un confrère en péril.
Néanmoins, il a ses jours d'égoïsme, et lorsque la neige couvre la terre et qu'il craint la disette, il ne dédaignera
pas le toit d'une bonne maison. Là, ponr pen qne le maftre le choie et le nourrisse grassement, car il est gros mangeur, il 8*attachera à ini. Il apprendra même à parler. Son vocabulaire n*est pas riche, mais ce quMl sait, il le sait bien. Ne confondant jamais un mot qui blesse avec celui qui flatte, il se montre au besoin aussi habile courtisan que s'il n'avait pas fait d'autre état.
Se croit-il en faveur? il devient familier. Toujours grand emprunteur et même un peu fripon, il abuse parfois de rhospitalité : c'est un ami sans gène. On le lui passe en faveur de son bon caractère et de sa jovialité. Malgré sa grosse voix de chantre enrhumé et sa robe de croque-mort, il est naturellement plaisant et sait amuser son monde; en un mot, il aime les farces, et il vole moins pour voler que pour vous faire chercher. Regardez-le quand il vous voit en peine : son œil goguenard semble vous dire : Oui/ cherche.
Qui méconnaîtra là une civilisation avancée et un long usage du monde? Le corbeau dans Tarche était déjà ce bouffon que nous voyons aujourd'hui, et Dieu l'y avait mis pour y distraire les passagers et les sauver du spleen.
Nonobstant ses qualités sociales, il est des gens qui l'accusent, lui le plus facétieux des oiseaux, d'être hypocrite et cruel : — C'est une bête féroce, disciit-ils, qui n'épargne pas même les autres créatures emplum'ées ; il va à la chasse aux nids pour en gober les œufs ou en dévorer les couvées. —Ils l'accusent même d'en vouloir aux poussins de nos basses -cours et de les enlever quand la mère a le dos tourné.
Ce sont là des on-dit : flâneur et curieux, il aime un peu trop, j'en conviens, à se mêler des affaires des autres ; il aura donc pu regarder dans les nids pour voir ce qui s'y passe; mais de la à en dérober les œufs et manger les petits, il y a loin, et ici comme toujours la malice et l'envie
ont fort exagéré ses torts : on peut être indiscret sans être malhonnête.
Ce qu'il y a de certain et ce que personne ne nie, c'est qu'il a toutes les vertus privées, qu'il est très-bon père, qu'il soigne ses petits, les nourrit avec sollicitude et les défend avec courage.
n est aussi époux fidèle ; il s'attache à une compagne et presqn'autant qu'à son hôte : c'est pour elle et seulement pour elle qu'il le quitte. Encore ceci n'a-t-il qu'un temps : s'il vieillit avec l'homme, il ne l'abandonne plus. Alors il est inutile de lui lier l'aile ou de le mettre en cage. Il pourra faire, durant les beaux jours, quelqu'excursion dans le voisinage, mais chaque soir il reviendra au logis, non pas, comme le chat, pour ce logis même, mais bien pour celui qui l'habite, pour vous son patron. C'est si vrai que si vous changez de domicile, sans s'inquiéter de la distance, il n'hésitera pas à vous y suivre : la patrie c'est vous. Comme vous cosmopolite, quand vous déménagez il déménage.
D'une santé de fer, il est tout muscle, tout aile, tout estomac. Il vit au nord comme au midi. Sain et dispos sous la zone torride comme sous les glaces du pôle, ses plumes imperméables, sa peau sept fois tannée le préservent des rhumes et des coups de soleil. Il n'y a pour lui ni peste, ni typhus, ni fièvre, ni choléra : jamais on n'a vu un corbeau malade, pas même indisposé. Aussi ne connaît-il ni les infirmités ni la décrépitude : il ne devient ni sourd, ni muet, ni aveugle, et, quel que soit son âge, il ne blanchit jamais. Comment blanchirait-il? il ne sait ce que c'est que vieillir. S'il meurt, c'est par accident ou par pure distraction : il a oublié de vivre.
Le proverbe populaire prétend qu'il flaire la poudre.— C'est vrai. J'ai remarqué que si vous approchez la badine à la main et en simple promeneur, il ne se dérange pas ;
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tandis que si tous tenez un fusil, a ti'ois cents pas il vous tire sa révérence. Il sent tout aussi bien les trappes et les engins : jamais corbeau ne s'est pris au piège; il se rit du trébuchet et en tire Tappât sans y laisser une pkine.
Part-il pour une expédition de maraude, pour dépouiller un verger, y cueillir des noix, ou pour déterrer les pois d'un jardin nouvellement ensemencé? il a bien soin de choisir Theure où le propriétaire n'est pas encore levé, et s'il craint une surprise, de placer des sentinelles.
Mais s'agit-il dejonger quelque carcasse, qudqne béte équarrie exposée dans au champ et non loin de la ville? comme il sait très-bien qu'on l'a nnse \à pour hii et qu^on n'est pas fâché qu'il en débarrasse la voie, il s'attable et prend ses aises., ainsi qu'un invité à un banquet de noces.
I^ous avons dit qu'il était vaillant; en effet, vous k verrez dans ses évolutions aériennes « comptant sur k vigueur de ses ailes, croiser fièreufient les plus gros oiseaux de proie, et même ks poursuivie de ses cris moqueurs. Mais il est parfois dupe de sa bravade, «t il arrive qu'un milan qui s'est mal éveillé, qu'une buse qui n'aime pas qu'on la hargne, prendra mal son incartade, ou bien encore qu'un faucon affamé voudra faire de lui son déjeûner : alors les rôles changent , le chasseur devient gibier, et si l'imprudent ne parvient pas à gagner de l'air et à s'élever au^essus de son advei*saire, il est perdu. Mais gare aussi a l'assaillant s'il est aperçu d'un groupe d'autres corbeaux, qu'il fuie à son tour et qu'il se presse, car, bientôt entouré par la bande furieuse, il court risque d'être plumé vif et, comme Phaéthon, d'être précipité dans l'Eridan.
Le corbeau courtisan de l'homme a ses flatteurs, ses parasites. Qui n'a rencontré à sa suite et jusque dans ses rangs des volées d'étourneaux ne le quittant non plus que son ombre, s'envolant quand il s'envole, se reposant quand
ils&repose, suivants intéressés qui rivent de sa desserte et comptent sur sa prudence?
S'il a ses familiers et ses clients, il a aussi ses tyrans. Tyrans comme ceux de Fhomme, ayant la face et la couleur de leurs sujets, mais se disant d'une autre espèce et descendants de Jupiter. Ces corbeaux de hautjîgnage sont aux corbeaux communs ce que les Francs furent aux Gaulois et'les barons aux vilains. N'habitant que les grands bois, ils n'y soufrent que leur nichée, et le pays est leur rés^ve. Malheur au peuple croassant et caquetant, quelle que soit sa nuance, freux, corneilles ou pies ! Quand le ménage tyrannique a convoité son territoire, se souciant peu des votes et du consentement national , ces terribles souverains, rois par la grâce de leur bec et le tranchant de leurs oncles, ne leur laisseront pas plume sur plume : œufs et petits, pères et mères eux-mêmes vont servir à leurs festins et aux^oies de leurs nourissons.
On dira que c'est justice et qu'on leur rend ce qu'ils font aux oisillons, mais on a vu que le délit n'était pas prouvé, et, dans tous les cas, qu'il y aurait une circoQ>stance atténuante, puisque les oisillons ne sont pas de leur famille.
Le corbeau est-il un bel oiseau? — Voilà une question qu'on peut poser, car on n'est nullement d'accord sur ce point. Les uns vont dire d'un enfant laid, au teint bis : Jl est noir comme un corbeau. Les autres, en voyant une jolie femme dont le front blanc ressort sous ses cheveux d'ébène, s'écrieront : Sa chevelure est noire comme Vaik du corbeau. Si je dois ici me prononcer comme juge, je répondrai: Si nous jugeons le corbeau d'après l'opiuion populaire et le rang qu'elle lui accorde dans la hiérarchie volatile, c'est un oiseau des plus vulgaires et dont l'ornithologiste lui-même semble faire peu de cas, ne le logeant dans sa galerie, s'il daigne l'y admettre, que dans le coin
le plus obscur, entre le merle et le pierrot. — D*où naît ce dédain pour le corbeau? — De la même cause qui nous fait déprécier ce merle et ce moineau : Ils sorU communs, disons -nous, on les trouve partout, — La belle raison! Mais rhomme aussi ne le trouve-t-on point partout? en vaut-il moins pour cela?
Admettons un instant que le corbeau cesse d^étre commun, qu'il s'éloigne de nos plaines et disparaisse de nos forêts, ou bien qu'il s'étiole, qu'il grisonne, et que l'oiseau primitif, le corbeau noir, de ce noir de jais au reflet métallique, au velouté d'émeraude, ce corbeau que nous méprisons parce qu'il est partout, devienne aussi rare que le phénix ou que le merle blanc, croyez-vous qu'on le dédaignerait encore? — Non ! en le voyant unique, vos yeux se dessilleraient ; il vous paraîtrait ce qu'il est : le héros de sa couleur, le plus beau des oiseaux noirs, comme le cygne est le roi des oiseaux blhncs. Vaincu par l'évidence et reconnaissaht enfin que la nature fait bien ce qu'elle fait, vous vous écrierez : L'admirable plumage' le magni" fique oiseau 1! et votre admiration redoublera encore si vous considérez ses yeux brillant du feu de l'intelligence.
Ajoutons qu'il est parfaitement proportionné dans sa taille, ses pattes, sa tête, son cou, sa queue ; ses ailes sont en parfaite harmonie et merveilleusement attachées ; enfin c'est, comme oiseau, un modèle de force qui n'en exclut pas la grâce.
Aussi sa vigueur est-elle prodigieuse : j'ose à peine citer ce qiie peuvent faire des corbeaux de la. taille d'un pigeon. J'en ai vu trouer des soliveaux, en arracher des clous, couper des planches, briser des fils d'acier et traîner des objets trois fois plus gros qu'eux-mêmes ; j'en ai vu un manger un morceau de viande plus lourd que son propre poids et tendre encore le bec ; et un autre, par un chefd'œuvre d'arrangement, porter dix cerises dans le sien.
les manger, pais s'envoler en' emportant une branche où en pendaient le double. J'en ai tu tenir un dogue en arrêt et, en voltigeant autour de sa tête, Tétourdir au point de le faire tomber. Enfin, j'ai vu ce même oiseau, commensal de mon logis, guerroyant contre les chats et les autres animaux qui s'y introduisaient sans son attache, et, fort de son droit, les obliger, par sa bonne contenance, à vider la place.
Est-ce la taille ou la figure de son ennemi qui va l'arrêter? Non; il se perchera sur un bœuf, sur un cheval, et tiendra bon sur un âne effrayé qui a pris le galop pour se débarrasser de son étrange visiteur, et il galoppera avec lui.
Enfin, c'est le corbeau qui le premier, avec le moineau son émule en audace , a affronté la locomotive , et que vous pourrez voir chaque jour aux abords de la voie, y attendre les aubaines que lui réserve le voyageur.
Le corbeau est-il ou n'o^t-il pas un animal nuisible? Autre sujet de controverse. Nul doute qu'il n'exploite quelquefois les champs ensemencés; qu'il ne soit un grand maraudeur de cerises et de tous les menus fruits. D'un autre côté, si l'on calcule de combien de larves et d'insectes il nous débarrasse, je suis tenté de croire qu'il nous fait plus de bien que de mal.
11 peut même nous venir en aide contre son espèce quand elle devient trop importune, et j'en citerai un exemple. A certaine époque de l'année , des nuées de corbeaux se perchant sur mon toit, y faisaient beaucoup de bruit et pas mal de dégâts ; tous les moyens de les faire renoncer à ce lieu de rendez-vous avaient été essayés en pure perte. Un jour, deux couples voulurent s'y établir à demeure ; je n'y mis pas d'opposition ; on les laissa construire leur nid à l'abri d'une cheminée, y couver et élever paisiblement leurs petits. Depuis lors, regardant ma maison comme la leur, les deux couples viennent
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chaque printemps retroayer leurs nids, qn^on respecte. Dès qu'ils y sont installés, la police des toits recommence ; ils n'y tol^nt aucun intrus. Il en résulte qu'au lien d'une armée de corbeaux, je n'en ai plus que quatre, car les petits, derenns grands, s'envolent et ne reparaissent pas.
Je sais que tout le monde n'admettra pas ce lactum en faveur du corbeau; on me répétera que les anciens, et même les modernes. Font toujours considéré comme un oiseau de mauvais augure ; que, précurseur du carnage, on le voit, regardant les guerriers comme ses pourvoyeurs ordinaires, suivre les armées et s'abattre sur les champs de bataille, confondant, dans ses festins de cannibales, vainqueurs et vaincus.— Mais sont-ce là des preuves d'un mauvais naturel? Que demande le corbeau? — A vivre. M'est-ce pas ce que veulent toutes les créatures, la plus noble comme la plus infime? — 11 vit de cadavres, c'est vrai ; mais qu'est-ce qui n'en vit pas ? — Est-ce lui qui les fait? est-ce lui qui a versé leur sang? quel est l'homme qu'il ait jamais fait mourir? Il ne s'en prend point à l'humanité vivante, il la respecte, il l'honore, et le seul ennemi qu'il vient ici combattre, c'est la faim.
Nos conclusions sont donc que le corbeau, comme tous les habitants de ce monde, a ses bonnes et ses mauvaises qualités, mais que les bonnes l'emportent: ce qui le prouve, c'est qu'il vit, c'est qu'il prospère. Or, je vous le demande, quelle chose ou quelle créature peut subsister longtemps et se perpétuer quand en elle le mal domine? n'est-ce point par le mal que tout s'étiole et périt?
DEMI-FOUS. Il est des individus qui, sans être fous, sont toujours à côté de la raison. Je les trouve pires que les insensés véritables : ceux-ci on les enferme et on les traite; ceux-là on ne peut ni les enfermer ni les guérir.
DEMl-PCKIS. 61
Dans les familles, quand le malheur veut qa'il soit né un demi-fou, et qu'il s^agit d'un partage ou de toute autre transaction qui, avec des gens sensés, deriendrait fecile, mon demi-iou se jette à la trarerse et, sans raison aucauft on avec des raisons qui ressemblent à tout lUtte chose, il trouve moyen de faire naître dix i^ocès.
J'ai vu uoe grande dame, personne pieuse, réputée bonne et même d'humeur facile, arrêter pendant dix ans un mariage des plus convenables que désirait faire soa fils qu'elle paraissait aimer.-- Et pourquoi l'empéchaitelle? pour lui en proposer un autre? — Non.—- Pour le conserver près d'elle ?— Non.— Parce qu'elle n'aimait pas la future ?— Noa, elle en faisait le plus grand cas.-— Enin pourquoi?— Elle Q^en savait rien ; c'était son idée, voilà tout. Elle avait dit non, dk croyait manquer de caractère en ne le disant plus, enfin elle le répétait seulement parce qu'elle l'avait dit.
Cette demi-aberration n'est pas plus rare chez k& hommes. M. *** est instruit, il passait pour un jurisconsulte habile» et pourtant il manquait de jugement. 11 n'en fut pas moins ministre ; mais, lui aussi, quand il s'était prononcé, eût-il dix fois tort, croyait de son honneur de ne pas se dédire, et c'est ainsi que, bien que ce fût un homme probe, il a commis autant d'injustices que s'il ne l'eût pas été.
Rien de plus à craindre que les souverains demi-fous. L'histoire nous apprend qu'ils ont fait beaucoup plus de mal que ceux qui le furent tout-à-fait, parce que ceux-ci n'ont pu en faire longtemps : de l'excès du mal naissait le remède ; on leur donnait un successeur ou bien un conseil qu'ils étaient toujours disposés à accepter. Un fou a ses moments lucides, il entend parfois raison. Un demi-fou ne l'entend jamais ou ne l'entend qu'à moitié, et le peu de bon sens qui lui reste, il ne l'emploie qu'à défendre sa folie et à tenter de la faire passer pour sagesse, ce à quoi il ne réussit que trop quand il est prince.