‹ Les masques: biographie sans nomChapitre 28 sur 74 · LES ABEILLES · texte numérisé non relu

LES ABEILLES

voir leurs arbres, et elles se mirent à les chercher. A la manière dont elles tournoyaient à la place où ils avaient été, il n'y avait pas à s*y tromper : c'était bien eux qu'elles demandaient.

Après s'être assurées qu'ils n'y étaient plus, elles commencèrent à bourdonner furieusement ; puis tout-à-coup, s'étant réunies, elles se précipitèrent vers mon cabinet où elles entrèrent toutes ensemble. Dans leur idée d'abeille, s'étaient-elles imaginé que les arbres qu'elles regrettaient y étaient cachés ou que je pouvais les leur rendre? — Je ne sais ; mais elles se mirent à- tourner autour de moi comme pour me les demander, le faisant d'ailleurs avec convenance et sans essayer de me piquer.

Il s'agissait de m'en débarrasser sans leur faire de mal, et à cet effet j'agitai doucement mon mouchoir ; mais elles s'apercevaient sans doute que mon attaque n'était pas sérieuse, et elles s'entêtaient à rester. Cela dura longtemps. Enfin, prenant leur parti, elles sortirent toutes à la fois.

Le lendemain, quand je rentrai dans mon cabinet, elles y étaient déjà en si grand nombre et si bruyantes qu'on en était véritablement étourdi. Elles avaient l'air d'y attendre quelqu'un : était-ce moi ? Je ne puis l'affirmer, mais je suis tenté de le croire, car dès que je parus, elles m'entourèrent encore, semblant de nouveau me présenter leurs doléances. Elles y mettaient une telle chaleur que, sans Texpérience de la veille, j'aurais battu en retraite.

Je fis bonne contenance ; elles bourdonnèrent longtemps, puis partirent comme la première fois. Mais l'habitude était prise, et tous les matins, à la même heure, il me fallait subir leur visite ou tenir fermées portes et fenêtres. Encore trouvaient-elles moyen de se glisser sans bruit sous la porte, par les fissures des croisées, ou bien de suivre ceur qui entraient, et une fois introduites dans la place, leur bourdonnement recommençait de plus belle. Une

douzaine suffisaient pour rendre toute conversation impossible, d^autant plus que c'était de préférence autour des causeurs qu'elles faisaient leurs évolutions. Il en résultait que les personnes qui venaient me voir étaient toujours disposées à abréger leur visite. Bref, mes bonnes amies ailées étaient devenues une véritable plaie, et, malgré mon estime pour elles, par moment je les maudissais fort. Enfin, après avoir longtemps cherché le moyen de me tirer de cette fôoheuse position, je n'en ai pas vu d'autre que de transiger avec les réclamantes et de faire droit a leur requête : je ne pouvais leur rendre leurs arbres chéris, j'en fis planter d'autres. Le printemps suivant, elles les trouvèrent se disposant à donner des fleurs. Depuis ce jour, je puis ouvrir sans inconvénient portes et fenêtres : n'ayant plus rien à réclamer, elle ne me font plus de visites.

UN ÉCHANGE. « Mon frère, disait M"' Ursule à M. Bernadec, curé de Plonganou, vous avez là une méchante béte et vous devriez bien vous en défaire.

— Ma sœur, répondait le curé, mon poulain n'est pas une méchante bête, mais un excellent cheval que j'ai nourri de mes mains, et qui commence à faire un bon service ; il est un peu gai, mais c'est de son âge. »

Ne vous scandalisez pas de ce début , vous qui lisez cette histoire ; la scène se passe en Bretagne, où tous les curés sont cavaliers et même un peu maquignons, faisant des élèves en chevaux et les vendant le mieux qu'ils peuvent.

Pour en revenir à M. Bernadec, curé de Plonganou, il se lève un jour de grand matin, va à l'écurie visiter son bien-aimé poulain et, malgré les avis de sa sœur, sainte fille qui n'aimait pas les culbutes, il le fait seller et

brider ; puis se munissant d'un léger porte-manteau qui contenait son bréyiaire et quelques autres menus effets, le voilà parti.

Le but de sa course était le presbytère d'un sien confrère, oh il allait vicarier de temps en temps. La route était belle quoiqu'elle ne fût pas royale, et très-roulante à pied et même à cheval.

L'animal et lui cheminaient donc gaîment, lorsqu'il survint un monsieur monté sur un criquet qui, à la queue près, avait plutôt l'air d'un hanneton que d'un véritable cheval.

Quand on suit le même chemin, on fait promptement connaissance : le monsieur, qui avait la mine aussi fière que sa béte l'avait humble, aborde sans plus de façon le vénérable prêtre et le complimente sur sa monture.— Oui, répond celui-ci, c'est un poulain que j'ai dressé, il n'est pas trop mauvais.

La conversation, ainsi engagée, se poursuit sans autre accident que quelques sauts de mouton que se permettait le poulain, écarts toujours paternellement corrigés par le propriétaire qui n'était peut-être pas fâché (un curé est un homme) de trouver cette occasion de développer son talent d'écuyer et en même temps les formes de son élève.

Jasant un peu chevaux, un peu beau temps, un peu politique, on arriva dans ce qu'on appelle en Bretagne une lande: c'est un fourré d'arbrisseaux et de joncs marins, vraie tannière de chouans et d'écorcheurs ; mais on n'en ▼oyait plus depuis un mois, et le curé, en sa qualité d'homme d'église se croyant inviolable, ne s'en était jamais préoccupé.

Cependant le monsieur au criquet, après avoir regardé à droite et à gauche, considéra notre voyageur d'une singulière façon, en lui demandant s'il voulait vendre son cheval.

M. Bernadec, qui s^aperçut que le lieu n'était pas trèspropre à faire un marché, répondit négativement, mais pourtant ayce beaucoup de mesure et de politesse.

L'autre, qui semblait s'attendre à cette réponse, ajouta immédiatement que s'il ne voulait pas le vendre, il ne refuserait certainement pas de le lui prêter pour quelques jours; qu'entre gens servant la même cause (c'étaient deux royalistes), on devait s'entr'aider.

Le curé lui fit observer qu'il n'avait pas l'honneur de le connaître. — Mon homme reprit qu'il ne courait aucun risque, puisqu'il lui laissait son bidet pour nantissement, animal excellent et si bien dressé qu'il pourrait le conduire à la procession et le placer avec lui sous le dais.^Et même servir la messe, ajouta l'ecclésiastique qui crut que la chose ainsi tournée en plaisanterie n'irait pas plus loin.

11 se trompait : ce fut la plaisanterie qui en resta là, car le monsieur, roulant de gros yeux, lui renouvela sa demande et d'un ton qui ne semblait pas admettre un refus.

Cependant M. Bernadec, comptant sur quelque secours inespéré, hésitait encore lorsque notre acheteur lui laissa voir, comme par distraction, deux pistolets en fort bon état.

Le curé était brave sans doute, mais en chaire : il descendit donc sans se faire prier davantage.

Le voleur, car c'en était un, tenait sa valise toute prête; il l'attacha sur la croupe du poulain, en compagnie de celle du pasteur qu'il oublia de lui rendre; puis, mettant la bride du criquet dans la main du digne homme, il partit la tête haute et tout aussi tranquillement que s'il venait d'acheter un cheval à la foire.

Ceci se passait dans les Cent Jours ou vers l'an 1815, époque où beaucoup de gens avaient besoin de montures: dès-lors rien que de très-naturel dans la conduite de ce gentilhomme. Quoi qu'il en soit, notre curé, réduit à la

petite rosse qu'on lui avait laissée, se hâta de s'éloigner, craignant que, par remords ou par prudence, le monsieur, qui avait véritablement quelque chose de dur dans les traits, ne revînt sur ses pas pour lui mettre une balle dans sa calotte.

Poursuivi de cette préoccupation, il arriva tout pâle chez son confrère, lui conta sa triste aventure et se mit à table pour se refaire le cœur.

Cependant le nouveau propriétaire du poulain s'éloignait toujours. Lorsqu'il se crut assez loin, il entra dans une auberge pour faire rafraîchir sa monture et déjeûner lui-même.

Tandis qu'il mangeait et la bête aussi, une servante mal avisée voulut faire sortir des poules entrées dans l'écurie. Celles-ci, au lieu de s'en aller honnêtement sur leurs pattes, prirent leur vol, ce qui effraya le poulain. D'une secousse cassant sa longe, il s'enfuit ventre à terre et ne s'arrêta qu'à la maison où il avait été nourri.

M"* Ursule, en voyant l'animal tout seul, jugea qu'il était arrivé quelque chose à son frère. Elle commença à se lamenter, ne doutant pas qu'il n'eût été renversé et peut-être tué :— « J'avais prévu, disait-elle, que cette maudite bête lui jouerait un mauvais tour. Ah ! mon pauvre frère ! vous êtes sans doute eu ce moment mort ou mourant dans quelque fondrière. Vite, Jacques (c'était le bedeau), courez à sa recherche ! »

Jacques s'empressa d'obéir, regardant et fouillant dans toutes les ornières.

Marchant ainsi devant lui, il finit par se trouver chez l'ami du curé où, tout essoufflé, il s'informa de son patron.

On lui dit qu'il était à table.

M. Bernadec, à la voix du sacristain, parut, et aj^prenant que son poulain chéri était au logis, ne voulut pas rester une minute de plus.

1)4 DUBOISé.

De retour chez lui, après avoir reçu, comme il 8^ attendait, une verte semonce de sa sœur, il va à Tëcurie et trouve sa béte précisément dans Tétat oh il Tavait quittée au milieu de la lande, c^est-à-dire sanglée, sellée et ayant au dos deux valises. Il ne lui manquait que la bride restée dans rétable aux poules.

L^une des deux valises était la sienne, avec son bréviaire, comme nous Tavons dit. L'autre, celle du voleur, qa*oii s'empressa d'ouvrir : elle contenait, outre d'assez bonnes nippes, cent beaux louis d'or.

Un curé moins scrupuleux aurait pu s'en emparer, c'était un don de îin Providence et un juste dédommage* ment des tribulations de la journée ; mais M. Bemadec avait une de ces consciences comme on n'en fait plus aujourd'hui. Les nippes et les cent louis furent annoncés an prône pendant trois dimanches , avec invitation de venir les réclamer.

Personne ne s'étant présenté, les pauvres en profitèrent.

Quant au criquet, M. Bernadec en fit don à un artiste ambulant. Il exécute aujourd'hui, à la satisfaction générale, des tours à la foire de Lesneven ou de Landemau, disant quelle heure il est et devinant, sans jamais se tromper, la plus amoureuse de la compagnie.

DUROISE. Nous avons parlé d'un M. Griselin, grand tripotier, grand embrouilleur, honnête homme pourtant, et gâchant tout eu tout bien tout honneur et avec les meilleures intentions du monde. Maintenant voici venir le casseur d'affaires.

M. Jacques Duroisé, lui aussi, aime à se mêler de tout, mais il n'est pas de ces importuns timides pénétrant chez vous en rampant, ou qui, à l'aide de belles paroles, s'y glissent entre deux parenthèses ; non, Duroisé, comme s'il

DtJROISÉ. 125

était le magistrat du lieu, entre partout le front levé et s'y impose d'autorité , prononçant ce quMl croit bon , Tappnyant de sa grosse voix et de sa plus grosse raison et, au besoin, de son poing dont il ne dédaigne pas, quand il n'a d'autre moyen de persuasion, de faire usage comme un simple bourgeois, quoiqu'il se dise gentilhomme.

Par exemple : en bon paroissien qu'il est, après l'office du dimanche se montre-t-il, la canne à la main, dans la promenade unique de sa petite ville, attiré par quelque clameur s'échappant d'un groupe, il y arrive d'un saut, car il est fort leste malgré ses cinquante ans sonnés. II ne sait de quoi il s'agit, ni à quelle personne il a à faire, mais c^est ce qui lui importe le moins. Il commence par se planter au milieu du cercle, y interroger les parties, puis les prêcher à sa manière, c'est-à-dire de façon à faire d'une petite brouille une grosse querelle. Quand la colère des deux adversaires est arrivée à son paroxysme, c'est alors qu'il veut les mettre d'accord : n'y pouvant parvenir, il se fâche à son tour, et finit presque toujours, grâce à sa force athlétique, par les rosser tous les deux, à la grande satisfsiction du petit public chez qui, par une suite d'exploits de cette nature, il a acquis une immense popularité.

Ainsi étayé du vox populi, il est, en un jour d'orage, devenu maire de sa commune. Sa gestion fut courte, mais on s'en souviendra longtemps dans la gentille ville de *** qu'il manqua de démolir à coups de langue et à coups de poings. Aussi depuis son administration, de redoutable mémoire, quand il lui prend la velléité de briguer une fonction quelconque, on voit, toute brouille cessant, préfet, maire, adjoint, conseillers se réunir pour lui en fermer l'accès.

Duroisé a été militaire, et quoiqu'il fût sans contredit le plus beau, le plus fort et le plus brave soldat de sa

126 DUROISÉ.

compagnie et qu'il sût lire couramment, il ne put jamais arriver au-delà du grade de sergent, et quand il eut fini son temps, bien qu'il fût dispose a se rengager, on se hâta de se débarrasser de lui.

Le pourquoi est facile à deviner : c'est qu'au régiment il était absolument le même que dans sa ville. Soldat soumis, exact et pas ivrogne, ayant toujours à la bouche des maximes d'ordre et de paix , sous prétexte de tout pacifier, il n'en était pas moins de toutes les querelles, et s'il y avait dix coups de sabre de donnés dans la garnison, on en comptait huit au moins où il était pour quelque chose.

Comme il y mettait des formes, et se tenait, ainsi qu'il le disait, à cheval sur l'honneur et le règlement, il devenait difficile de le prendre en faute. Les officiers n'en étaient que plus ennuyés de ce terrible pacificateur sur lequel on ne pouvait pas mordre, et qui n'en était pas moins la cause de difficultés incessantes, soit avec les habitants, soit avec les militaires des autres corps.

Duroisé était légionnaire : c'était des deux cent cinquante francs de sa croix et de son petit héritage qu'il vivait, ainsi que sa femme qui, elle aussi, avait quelque bien. Or, il ne portait pas en ménage cette humeur batailleuse ; sa compagne vivait paisible, jamais il ne lui aurait dit un mot malsonnant ni donné une chiquenaude. J'ai remarqué qu'il était rare de voir un homme d'une force et d'une énergie au-dessus de l'ordinaire s'emporter contre les femmes et les enfants.

Si Duroisé, né vingt ans plus tôt, avait été homme a l'époque de la première République, il est à croire qu'avec cette ardeur à se mêler de toutes les querelles il eût joué un rôle. Alors, aidé de sa voix de stenl >r et de ses gestes de Jupiter tonnant, au lieu d'être un tyran de garnison et un Clodius de village, il eût été un Danton, un Legendre

on tout antre tribun de haut goût, avec la soif de sang de moins, car il n'était ni méchant, ni boute-feu pour l'être, c'est-à-dire pour nuire et bouleverser: c'était toujours en voulant ramener l'ordre qu'il mettait le désordre. Pai connu de grands politiques et d'éminents hommes d'État qui n'étaient pas plus heureux, seulement les conséquences étaient plus graves.

De Dnroisé le brouillon et le tapageur eût-on pu faire nn citoyen utile?-- Je le crois, en donnant un atimeutà cette surabondance de vie et en imprimant nne bonne direction à des qualités qui, au fond, n'étaient pas mauvaises : il ne leur fallait qu'un peu plus de culture. Ce chardon où tous les passants s'accrochent et qui semble n'être la que pour les piquer, les déchirer et pour épuiser le sol, produit, quand on sait le tailler, le soigner et le conduire, d'excellents artichauts. Néanmoins, gardonsnous des chardons, et plus encore de ces étranges apôtres de l'harmonie et de la paix universelle.

L'AMOUR ET LA FAIM. Les deux grands mobiles qui mettent en action les corps vivants et les rapprochent, quoiqu'avec des intentions bien différentes, sont l'amour et la faim.

Pour satisfaire à la faim, l'être détruit l'être. Pour obéir à l'amour, il le reproduit.

Otez l'amour de notre globe, il ne sera bientôt qu'un désert : l'herbe même n'y poussera plus.

Otez-en la faim, les êtres y deviendront si nombreux qu'ils ne pourront plus s'y remuer. Au lieu de se tuer pour se manger, ils se tueront pour se faire place. Encore n'y réussiront-ils qu'imparfaitement , car dédaignés par les Ters qui n'auront pas plus faim que les autres, les cada- Yres obstrueront toutes les voies, et s'ils se décomposent,

13ft L'AMOUR Et L4 FAIM.

Tnir corrompu et infect derîendrn mortel. Sans Tamoar et la faim, l^homme aurait donc depuis longtemps disparu.

Mais en supposant <}u'il vécût , je demande i quoi il occuperait sa fie?— L'ambition, direz-irous, le désir de commander, de se fdire admirer ou craindre, suffiraient largement à ses loisirs : il serait roi, il serait couqluéram.

S'il n'était ni l'un ni l'autre, car tout le monde ne saurait l'être, que férait-il? Je le cherche en vain. Il ne pourrait tenir table : manger sans faim est uti supplice. -^ Il boira, dira rivrogne. — Et puis après? on ne peut pas toujours boire. — II dormira.

Je craindrais assez quUI ne commençât par-là^ et alors comment s'éveillerait-il? Qo*est*ce qui éveille Tenfa&t? — La faim. Cette faim calmée, il se rendort. — Qu'est-ce qui le réveille de nouveau?— La faim encore. Et si cette faim ne vient pas, le réveil ne venant pas non plus, il dor-^ mira toujours : or, quelle différence voyez-vous entre l'être qui dort sans cesse et le corps qui ne vit pas?

— Mais n'est-il pas un autre aiguillon que l'appétit on le désir? la douleur n'est-elle pas là pour le remettre en mouvement?

— Oui. Selon le mode anglais k l'usage des apprentis tisseurs, on peut le plonger dans une cuve d'eau à la glace, ou lui pincer l'oreille avec un fer rhaud. Le remède est souverain, mais il n'est pas éternel, et dès qu'il n'y songera plus, il retombera dans son sommeil. — Nous recommencerons, direz-vous. — Bien. Cependant vous oubliez que vous-même devez être dans cet état de somnolence, à moins qu'on n'ait usé à votre égard du même procédé de réveil, et toujours ainsi depuis le premier homme. L'amour et la faim ont, j'en conviens, quelques inconvénients quand on aime sans espoir on {u'on n'a pas d'argent pour payer son dîner; mais l'eau qui nous glace, le fer qui nous brûle, ont aussi les leurs. Douleurs pour douleurs,

j'aime mieux les premières , elles ont au moins leur compensation.

~ Subtilités que tout cela ! Non, Tamour et la faim ne sont pas indispensables à Faction de Thomme. Si Fambition pe sufiit pas pour le tenir éveillé, n'a*t41 pas les arts? il sera poète, il sera musicien.

. — Poète et musicien sans amoùrl.y songez-vous? Où avez-vous vu un tel phénomène? Passez en revue les musiciens en commençant par le roi David, et les poètes sans oublier Salomon et le Cantique des Cantiques, Même dans notre siècle égoïste, point de troubadour sans sa mie, ni d'Orphée sans Eurydice. Quand Page ou Tinconstance a glacé Tamour, la faim, avec ses angoisses, s'est trouvée là pour y suppléer. Si Tamour créa des Anacréons, des Ovides des TibuUes, la faim a fait des Homères; et les neuf dijpèmes de nos Amphions et de nos Pindares modernes n'auraient jamais été que d'honnêtes ménétriers ou des faiseurs de bouts-rimés , s'ils étaient nés marquis avec cent mille livres de rentes. La faim, mieux qu'Apollon et les Muses, mieux que Vénus et son fils, est la grande inspiratrice du génie, et si elle a fait mourir quelques Camoens, quelque Gilbert, quelque Hégésipe Moreau a l'hôpital, elle en a placé cent autres sur le pavois. Tels qui trônent au sommet du Parnasse et dont les chefs-d'œuvre sont encore admirés, ne doivent leur couronne qu'aux tiraillements de leur estomac.

Si vous en doutez, interrogez nos auteurs vivants, demandez-leur à tous, sans en excepter nos académiciens des quatre académies (ceux qui ont fait quelque chose s'entend), si, sans ce stimulant de la faim, sans ce gouffre toujours béant, ils eussent surmonté les difficultés, les dégoûts qu'il faut combattre pour acquérir un vrai talent, ou ce qui est plus difficile encore, pour vaincre cet en- IraîBcment à l'oisiveté, ce goût du far-niente, contre lequel

échouent si souvent notre volonté , notre raison , nos intérêts et même nos devoirs.

La paresse et ses loisirs sont donc le premier penchant de rêtre. Qu'il porte une peau d'homme, une toison de brebis ou une écaille de tortue, il préfère Foisiveté à tout, sauf une chose peut-être qu'il aime mieux encore : le sommeil; et, sans un incitant quotidien, il dormirait sans cesse.

Vous le voyez, Dieu fait bien ce qu'il fait: le désir et le besoin étaient ici-bas de première nécessité, et s'il les y a mis, c'est qu'il n'en fallait pas moins pour éveiller et tenir en action l'homme et toutes les créatures.

Supposons un instant qu'il n'en soit pas ainsi: plaçant rhomme en dehors de la question , admettons qu'il puisse vivre sans l'amour et sans la faim, qu'il se perpétue sans désir, sans que le moindre attrait Ty porte et du même sang-froid qu'il ferait sculpter son buste ou commanderait son portrait chez le photographe du coin; admettons encore qu'on décide la femme à souffrir toutes les fatigues de la grossesse et les douleurs de l'enfantement, seulement dans l'intérêt de la conservation de l'espèce, par pur patriotisme et pour fournir à la loi du recrutement son contingent ordinaire, que ferez- vous de votre or, vous monsieur le millionnaire ? N'ayant pas faim, vous n'aurez pas de cuisine , ni dès-lors de cuisinier : grande économie au prix où sont les denrées. Vous ne le dépenserez pas davantage en équipage, parce que pour un équipage il faut des chevaux et un cocher : or, les chevaux , non plus que vous , n'éprouvant nul besoin de manger et refusant jusqu'à l'avoine ne se soucieront pas de marcher. De son côté, votre cocher n'étant plus stimulé par la nécessité, aimera mieux se promener pour son compte que de vous promener vous-même.

11 en sera ainsi de votre carrossier. Est-ce pour vous

L'AMOUR ET LA FAIM. 13t

être agréable ou bien pour son seul plaisir qu'il va vous faire un carrosse? — Certainement non; il le fait parce qu'il a une femme et des enfants à nourrir. Otez>lui cette préoccupation, et il ne voudra toucher ni un clou ni un marteau.

— S'il est dispensé de manger, répondrez-vous, il ne Test pas de se vêtir, lui et les siens. Ses filles ne peuvent aller sans robes et ses garçons sans culottes : il lui faut donc payer au tailleur et à la couturière ce qu'il ne paie pas au boucher et au boulanger.

— Sans doute. Mais autre difficulté : s'il ne veut pas fabriquer de voitures, le tailleur, que la faim ne talonne pas, ne voudra pas faire d'habits, ou s'il en fait, ce sera pour lui-même, et il vous engagera à faire comme lui.

C'est également ce que vous dira le maçon. Quand il aura édifié sa maison et qu'il y pourra dormir à l'aise, il ne se souciera pas d'en bâtir d'autres. Il pourra seulement, s'il est obligeant, vous indiquer où vous trouverez des pierres et vous prêter sa truelle.

Voilà donc mon nabab obligé d'aller à pied, et, s'il veut avoir un vêtement et un logis, contraint d'y travailler lui-même.

— • Mais il se fera aider par ses domestiques ?

— Vain espoir! il ne trouvera pas plus de serviteurs qu'il n'a trouvé de sellier, d'architecte et de tailleur. On n'est pas valet pour rien et pour l'honneur de la chose : c'est surtout pour manger et bien manger que l'on consent a l'être. C'est aussi dans l'espoir d'économiser quelques écus pour épouser la fille qu'on aime; mais quand on n'aimera plus, on ne se mariera plus, et dès-lors si l'on n'a ni femme, ni enfants, ni soi-même à nourrir, à quoi bon l'argent? et pourquoi se donner un maître?

— Si notre rentier ne peut se faire servir par les hommes , objecterez-vous , il y instruira les bêtes. On

132 L'AMOUR BT Là FAIM.

parle de singes de grande taille qu'on dresse au service de table et même à remplir Toffice de valet de chambre. On cite aussi des chœurs d'oiseaux faisant leurs parties comme de vrais choristes, avec basses et dessus, remplaçant ainsi les contralto, les ténors et les soprano.

— Impossible encore ! car singes et moineaux, faute des mêmes incitants, ne voudront ni remuer une patte ni desserrer le bec. Sans amour, plus de printemps; sans appétit, phis de fête : ils dormiront comme les loirs et les marmottes. Qui fait agir les singes dans leurs forêts, et voleter et chanter les rossignols sous nos ormeaux? Toujour le même aiguillon : l'amour ou la faim,

— Mais il y Q d'autreà besoins, d'autres passions?

— Chez les animaux, je n'en connais pas. ^

— Cependant n'ont-ils pas la colère, l'envie, le désir, la peur?

— Oui, quand un rival leur dispute une proie ou une compagne: or, sans faim, il n'y a pas de proie; sans amour, il n'y a plus de sexes ; sans causes de rivalités, plus d'ennemis à combattre, dès-lors entre toutes ces bêtes nul motif qui puisse troubler leur concorde somnolente. En vain l'administration des haras multiplierait ses circulaires et promettrait des primes aux éleveurs; en vain ceux-ci y mettraient tous leurs soins et leur savoir, et la Société d'acclimatation, ouvrant ses jardins vrais paradis des animaux, dépêcherait ses orateurs les plus éloquents dans les langues paléontologiqnes pour rappeler à ces bêtes dormeuses les lois de la nature et les joies de la famille, elles ne se réveilleront même pas pour continuer l'espèce.

Vous voyez que cela ne conduit à rien moins qu'à l'extinction totale de la faune vivante et à sa transformation, dans un temps donné, en faune fossile. Qui sait même si la chose n'a pas déjà eu lieu, et si ces grands ossuaires d'espèces inconnues dont nous considérons la disparition

comme la suite d'un déluge , ne prouvent pas plutôt le manque d*appétit de ces races et leur indifférence en amour?

QuKint aux hommes, ils ne tarderaient pas à faire comme eux, car ils n*auraient guère d'autre ressource. Condamnés au jeûne, que leur resteraît-il? — La prière.— Mais que demanderont-ils à Dieu? Je les vois d'abord obligés de supprimer la moitié du Catéohitmê, en commençant par le PtUer: n'ayant plus besoin de manger, réclamer leur pain quotidien serait de la pure gourmandise. Ce commandement du travail : Tu gagneras ton paiin à la mnur de ton fronts se trouverait également annulé de fait; et ce ne serait pas le seul : il en serait de même de celui qui touche au sacrement de mariage, dont l'abrogation entraînerait aussi la suppression du baptême.

Lorsque les hommes seraient tous moines, je demande que deviendraient les femmes ? ~ Probablement qu'elles feraient comme eux et seraient religieuses. — Mais quel est le devoir d'une religieuse ? — Honorer et aimer Dieu. Or, ici encore s'élève une question qui n'est pas indigne des casuistes. Pour éprouver l'amour de Dieu, il faut sentir l'amour de l'être, avoir un cœur aimant ou susceptible de s'attacher ; mais en possédant cette faculté, si l'on n'a pas celle d'en faire usage, si l'on n'aime ni son prochain, ni son frère, ni son père, ni sa mère, si l'on n'aime personne, si l'on n'a pas même la conscience de l'amitié qui n'est que le complément de l'amour, je ne m'explique pas comment on aimerait Dieu.

Tout ici est donc logique : le Créateur a senti qu'en nous donnant la vie sur la terre, il fallait, pour que celte vie ne fût pas une déception ou une faculté négative , une lettre morte enfin, qu'il y joignît ces deux stimulants. Or, il n'en pouvait inventer de plus sûrs et surtout de plus actifs : ils valent seuls tous les autres.

m L'AMOUR ET U FAIM.

Mais tous ces autres en dériyent plus ou moins. En effet, si nous voulons les aualyser, nous verrons que la presque totalité de nos passions , de nos goûts , de nos penchants, de nos vices, de nos vertus, en un mot, de nos bonnes et mauvaises qualités, vient de ce double, appétit dont le siège est d'une part dans notre cœur et de Tautre dans notre estomac. Les annales de la justice civile et criminelle prouvent jusqu'à Tévidence que la plupart des crimes qui se commettent contre les personnes et les propriétés ont la faim pour auteur ou tout au moins pour complice. Combien cette faim n'a-t-elle pas fait de faussaires, de voleurs et d'assassins ! combien n'a-t-elle pas amené de révolutions, suscité de guerres civiles* jeté de peuples sur les peuples ! Lisez l'histoire des empires, de leur décadence, de leur chute, lisez celle de leurs yiotoires et conquêtes, et vous verrez que c'est la crainte de manquer, la faim présente ou passée qui, dix-neuf fois sur vingt, nous*a mis les armes à la main.

Cependant elle a fait plus de bien que de mal : c'est la faim et la nécessité d'y satisfaire qui, après avoir éveillé l'homme et développé son intelligence et son désir de connaître, lui a indiqué le fruit qui devait le .nourrir, et qui lui a dit de soigner l'arbre qui devait le lui donner.

C'est elle, quand les fruits ont manqué, qui lui a appris à creuser la terre pour en arracher la racine nourricière ; puis instruit, par l'expérience, à la garder pour le lendemain.

C'est elle encore, lorsque la plante n'a plus suffi à ses besoins, qui, bandant l'arc et ajustant la flèche, l'a rendu chasseur et pêcheur.

C'est elle qui, en lui révélant ce que souffrait son frère moins heureux ou moins adroit pour se procurer cette uourrrture, lui a enseigné la charité et le devoir de s'entr'aider.

Après ravoir contraint au travail, c*est elle enfin qui lui a fait comprendre que ce travail devenait plus facile et plus fructueux par l^inion des bras , et l'a groupé en familles et bientôt en sociétés, en tribus, puis en nations.

C'est ainsi que la faim, découvrant Tassociation et le secours mutuel, a posé le principe social et préparé la civilisation, ses arts et ses monuments. C'est la faim qui a inventé la charrue et perfectionne Pagriculture. C'est sous sa puissante impulsion que la terre stérile ou abandonnée à rivraie, s'est couverte de riches moissons. C'est à elle que nous devons l'industrie et.le commerce : elle a monté le premier métier et élevé la première fabrique. C'est elle également qui a lancé le premier canot qui s'est confié à la vague, ou le premier vaisseau qui a traversé l'océan pour aller chercher au loin l'abondance et repaître la patrie affamée.

Mère de la prévoyance, c'est elle qui a creusé le premier silo, et qui, après avoir fondé la ferme, bâti la grange et assuré ainsi l'avenir du laboureur, a voulu aussi préserver la ville en y élevant des greniers d'abondance.

Supprimez donc cette faim, ce stimulant de tous les jours, et voyez où en serait l'homme et ce que deviendrait la société ! Oui, cette faim est la cheville ouvrière de la machine sociale ; elle est le principe ou le mobile sur lequel sont établies toutes les lois bonnes ou mauvaises qui ont régi et régissent encore le monde civilisé. 11 n'est, dans notre Europe vorace, presqu'aucune affaire, aucune transaction de famille ou de nation où son influence n'entre pour quelque chose. Elle est Tarrière-pensée de tous nos contrats et actes publics ou privés. C'est contre elle spécialement que sont rédigés ceux de mariage, véritable lutte d'appétit où les conjoints prévoyants se disputent les morceaux.

Moyen d'impulsion, elle n'en sert pas moins de frein.

136 L*AMOUR ET Là FAIM.

A la fois rincitant et le modérateur, elle est Téperon qui fait leyer le ehevai et le mors avec leqoel on le dompte. Sans elle, il ne voudrait pas marcher. Sans elle, ou ne pourrait Tarréter,

Graad sujet de eontroyerse, elle a exercé les phUoaophes et les sages autant que les orateurs et les légistes; et c'est encore en elle que tous tronyereg le fond et les arguments de presque tous les traités plnlosophiques« économiquest politiques et même théologîques qui ont concouru à édairer et régir les peuples, et aussi à les asservir et les enchaîner. Sans la faim, plus de puissance de l'homme sur Phomme, ni de Thomme sur les animaux. Sans la faim, plus d'alliance entre eux et nous.

Ce que je viens de dire de la faim, on peut, sur bien des points, Tattribuer à Famour. C'est aussi un appétit, quoique d'une autre nature; appétit dont l'un fait oublier l'autre, sans jamais que l'un supplée à l'autre : c'est plutôt le contraire. La plus grande ennemie de l'amour est la faim; elle le paralyse, elle le tue, ou bien elle le rend féroce et bestial.

L'amour hait moins la faim qu'il ne la redoute : il sait que le cœur se tait quand l'estomac crie, et que l'objet aimé lui préférera un morceau de pain.

Capable de tout bien et de tout mal, et tour-a-tour bon ou mauvais, crédule ou sceptique, intrépide ou poltron, fou ou sage, homme ou bête, Famour est un résumé de tous les contrastes.

Ce que l'amour a créé de chefs-d'œuvre et ce qu'il en a brisé, ce qu'il a allumé d'incendies et soulevé de tempêtes, ce qu'il a enfanté d'Achilles et de Thcrsites, de martyrs et de bourreaux, formerait une liste remplissant plus de volumes que n'en a brûlés Omar. Mais s'il a tué beaucoup d'hommes, renversé bien des villes et détruit des royaumes, il eu a fondé plus encore.

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