UN HOMME DE TACT
quoiqu'ils ne disent pas grand chose» ils ont beaucoup de succès.
Comment donc arrive-t-il à ces résultats si l>eaux, si constants?— C'est un homme heureux, dira-t-on. — Non ; je ne crois pas du tout au hasard, et pas beaucoup au bonheur. Théodore a une qualité, un talent si tous voulez : il connaît la valeur de Ta propos, il sait le saisir, en un mot, il a ce qu'on nomme du tact. Yoyex-le chef lui, dans le monde, à la cour ou à la ville ; demandes-lui son avis en politique, en religion ; interrogez-le dans on conseil, dans un comité, dans une consultation qnel-^ conque, vous ne l'entendrez jamais dire un mot qui ne soit à sa place. S'il n'est pas sûr de le bien placer, il ne le dira pas.
Intcrrompt-il celui qui lui parle? — Non, il l'écoute et ne lui répond pas toujours. Quand il le fait, soyez certain qu'il n'a rien à perdre en répondant, et qu'il ne lui en apprendra pas plus qu'il n'en doit savoir.
Autrefois, il avait la langue assez méchante à l'endroit du prochain , mais cela a peu duré ; il n'a pas tardé à s'apercevoir que le mal qu'on dit d'un homme offre trois chances ou trois résultats très-différents : le premier est d'atteindre le but où nous tendons, c'est-à-dire de nuire à notre ennemi ou celui que nous voulons perdre ; — le second est de nuire à nous-même ; — le troisième , de nuire à tous deux. On voit que contre une chance utile a nos intérêts, il y en a deux de mauvaises, et en prenant la chose moralement, il y en a trois.
Comment a-t-il, lors de son mariage, obtenu l'avantage sur SCS concurrents , dont plusieurs étaient plus riches, plus jeunes, plus beaux, plus spirituels que lui?— H l'a obtenu par cette seule supériorité déjà signalée : le tact. Il a profité de toutes les sottises qu'ils ont commises. S'il a fait moins qu'eux pour se rendre aimable, il a moins
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risqué d'âtre importun : sachant trouver Tinstant propice, il n'est jamais arrivé qu'à propos ou à l'heure juste où Ton remarquait son absence.
N'être de trop nulle part^ tel était lion calcul ; tandis que ses rivaux, prodigues de visites, s'épuisaient en soupirs ou faisaient, à grand bruit, assaut de compliments et souvent de fadeurs, lui, semblant aimer en secret, parlait peu et ne se montrait guère. On vit plus d'amour dans sa discrétion que dans les protestations des autres, et quand il se présenta, on accueillit sa demande, parce qu'il avait su la faire attendre et, par cela même, désirer. Ce n'était pas un adorateur passionné, c'était un amoureux habile.
Ce fut également par une tactique savamment patiente qu'il put, sans droit aucun, se faire nommer à une belle place qui revenait à un autre, et à laquelle (l'expérience l'a prouvé) il convenait assez peu ; mais il avait persuadé à tout le monde qu'il devait y convenir.
Sans science ni grand esprit, il n'en était pas moins auteur d'uu livre ayant eu de la vogue et un succès d'estime : c'est une compilation , une sorte de pasticcio fait de pièces de rapport, ds phrases et d'idées qui ne sont pas les siennes, mais qui, habilement déguisées et cousues avec adresse, offrent un certain ensemble et ont l'air de quelque chose. Dans tout cela, rien de bien bon, mais rien non plus de précisément mauvais, et comme on y rencontre à peu près ce que chacun croit penser et ce que tout le monde dit, personne n'y trouve sujet à critique. Reste alors place pour l'éloge, qu'avec un peu d'adresse mêlée d'un peu d'argent distribué en dîners ou autres politesses, on finit toujours par obtenir.
TR AG ASSIED • J'ai dans mon quartier un homme grand, maigre, ayant eu jadis une assez belle figure, mais
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qui, aojourd^hui, est bien ceile du plus renfrogné grognon qu^aient jamais grimée la fatigue et Tâge. Ce personnage^ portefaix de son métier, n'est connu que sous le nom de TfQcamtT. Je ne sais s*il est Tenu au monde lyre» car depuis vingt-cinq ans que je le connais et que je remploie è ranger mon bois et faire d'autres gros traraux que dédaignent mes sénateurs, je ne Tai tu que dans oet état flageoleant , toujours courant après ses jambes , allant à droite, à gauche, grognant contre tous, contre moi, contre lui, contre tous, mais ne tombant pas et ne s'emportant jamais. C'est d'ailleurs le plus honnête homme de la terre, et incapable de tous faire tort d'un centime.
Je me suis souTent demandé ce qu'étaient les réflexions d'un être humain qui, depuis un quart de siècle et bien plus longtemps peut-être, n'avait pas passé un seul jour dans son état normal ou en dehors d'une surexcitation alcoolique? A quoi pense-t-il quand il est soûl? est-ce à à l'amour, à la gloire, à la fortune? est-ce à une autre Tie, à l'enfer ou an paradis?
A l'amour ? — Non ; personne n'ignore que les buveurs d'eau-de-vie y sont peu propres et ne s'en soucient guère.
A la gloire? — Le pauvre Tracassier ne sait pas même ce que c'est.
A la fortune? — Qu'en ferait-il? S'il en voulait, ce ne serait certainement pas pour acheter un équipage, un hôtel, et pour s'entourer de laquais. Ce ne serait pas plus pour avoir une table bien servie, donner des bals et des fêtes : il mange peu, ne danse point, se sert toujours lui-même, et n'a pas besoin d'hôtel, puisqu'il couche dans la rue ou au cabaret.
A une autre vie? — 11 tient beaucoup à la vie présente, c'est-à-dire à la sienne, quoiqu'il ne la ménage guère. Quant à l'autre, il ne paraît pas s'en préoccuper beaucoup : il vit sans peur de l'enfer.
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Au fait, pourquoi Fy raeltrait-on?—Cest un ivrogne. — C'est vrai, mais il n'a pas d'autre vice, et je n'ai jamais entendu dire qu'il ait fait ou voulu du mal à quelqu'un. En quoi lui eu ferait-il ? il a toujours la langue si épaisse qu'il ne peut médire, et il n'a pas assez de malice pour calomnier. — Le maltraiter et le battre?— Comment s'y prendrait-il? il tient à peine sur ses jambes et, d'une ichiquenaude, on le ferait tomber.
Si je ne me trompe, c'est au paradis que, malgré sou air dédaigneux, songe Tracassier quand il est en ribotte; c'est dans le sein d'Abraham qu'il se transporte, au milieu de brocs pleins d'excellent cognac, entouré de pipes culottées toutes bourrées de tabac de fraude : il n'aime que celui-là. Les réflexions de Tracassier, sur ce monde comme sur l'autre, ne vont guère que de sa pipe à sa bouteille et de sa bouteille à sa pipe.
A cette double consommation près, qui, en eau-de-vic, approche d'un litre par jour, c'est l'homme le plus sobre : il vit comme un anachorète, et il n'est peut-être pas d'individu dans la ville qui consomme moins : avec un morceau de pain et la moitié d'un oignon, il en n pour sa journée.
A vrai dire, il n'a à songer qu'à lui. H est marié pourtant; il a une femme et trois ou quatre enfants, plus ou moins, car il ne les a jamais comptés ; puis il y a longtemps qu'il les a oubliés : sa femme qui, par sou propre travail, peut subvenir à leurs besoins, ne se soucie guère de l'en faire souvenir.
Personne probablement, et certainement ni vous ni moi, ne voudrions changer notre position contre celle de Tracassier, en songeant surtout qu'au premier jour on le trouvera mort dans un ruisseau. Cependant est-il beaucoup plus malheureux que les neuf dixièmes des hommes? — Je suis convaincu du contraire ; je crois même qu'il ne l'est pas