TRACASSIER
du tout. Il grogne, mais dans ce grognement il n'y a rien de plaintif : rien ne dénote en lui la souffrance ni physique ni morale. Sa maigreur et son air bourru ne sont que l'effet de Taicool, une simple contraction de la peau et non de Tesprit. Il n'a jamais eu de maladie : dans ses indispositions assez fréquentes, fluxions, rhumes ou rhumatismes, il double sa dose d'eau-de-vie, et guérit en dépit de la Faculté.
Quant au souci du lendemain, ce fantôme qui nous poursuit sans cesse et qui est le plus cuisant de nos maux, le brave homme, s'il y a songé autrefois, n'y songe plus depuis longtemps. La mort et ses angoisses ne sont pas pour lui un spectre menaçant ; je ne pourrais pas même affirmer qu'il y croit, ou qu'il sache bien nettement s'il doit mourir : c'est tout au plus s'il se souvient d'être né. Ce qui est probable, c'est qu'il mourra ivre, sans médecin, sans curé, sans notaire. Qu'a-t-il besoin d'un médecin? il n'y a pas de remède à l'eau-de-vie ; elle tue aussi sûrement que l'arsenic : ce n'est qu'une question de temps. Le notaire ne lui est pas plus utile : il n'a jamais gardé un sou que le temps qu'il fallait pour gagner la porte du cabaret. Quant au curé, il n'aurait qu'un péché à lui dire : Je suis un iwogne^ et cela se voit de reste. Or, à ce péché près, péché qui n'a jamais passé pour mortel, Tracassier est certainement en état de grâce. Il n'a pas même à se reprocher l'abandon de sa femme, puisque c'est elle qui l'a mis à la porte avec l'aide de ses enfants.
Je donnerais d'ailleurs beaucoup pour le voir faire son entrée là-haut. Pourra-t-il la faire sans s'appuyer au mur? J'en doute ; mais qu'importe, pourvu qu'il entre et y retrouve cet aplomb qu'il cherche vainement sur la terre, et dont l'absence , entr'autres iuconvénients , lui rendit si difficile l'exercice de ses droits politiques.
C'était en 1848, je le vois encore allant voter pour nos représentants et s'entêtant à vouloir mettre lui-même sa
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vote dans'ia urne, comme il le disait en électeur peu lettré. Il le tenta longtemps, prit toutes les poses que lui suggéra sa volonté bien arrêtée d'user personnellement de son droit. II ne réussit pas : au moment où il croyait avoir trouvé enfin l'ouverture de la boîte, Tune de ses jambes fléchit, et le billet et rélecteui;> allèrent tomber à trois pas du bureau.
Notre ivrogne en eut assez comme cela : jugeant sagement qu'il n'était pas propre à faire des députés, il renonça pour toujours à la vie politique. Mais fut-il parvenu ce jour-là à introduire le papier dans Turne, le résultat n'eut pas répondu à ses intentions : au lieu de quatorze noms qu'il avait cru voir écrire sur le bulletin, il n'y en avait qu'un qui le couvrait tout entier : Tbacassier.
Il eut une autre fantaisie : ce fut de porter un cierge à la procession. 11 manqua d'en résulter une émeute, non qu'il y commît d'indécences et encore moins d'impiétés; il y parut en bon chrétien, avec toute l'onction convenable; seulement, comme il faisait ses zigzags habituels, il arrosa ses voisins de tant de cire et de flammèches, que ceux-ci, voyant ainsi gâter leurs vêtements et craignant à chaque instant d'être allumés eux-mêmes, réclamèrent si haut et si fort qu'il fut décidé qu'on expulserait du cortège ce malencontreux paroissien.
Ceci, vu l'entêtement ordinaire aux ivrognes, eut pu souffrir quelque difficulté ; mais un hasard heureux, aidé d'une manœuvre habile, évita tout scandale. Dans un tournant, Tracassier ayant fait un coude plus prononcé que de coutume, les rangs s'ouvrirent devant lui, et il alla frapper contre la porte d'une allée ; elle céda, et notre dévot se trouva, avec son cierge en main, au beau milieu d'une impasse. On se hâta de fermer la porte ; et quand, pensant toujours suivre le dais, il voulut aller en avant, il trouva visage de bois.
tu TRACÀSSIER.
Il crut s'être trompé de route et lit volte-f«ce; mais il donna contre un mur humide où son cierge s'éteignit. N'y voyant goutte, il ne comprit plus rien à la situation ; il se mit à tourner sur lui-même, et on le trouva le soir, toujours son cierge à la main, cherchant encore, en chantonnant un psaume, à rejoindre la procession qui était rentrée depuis deux heures.
Nous avons dit que Tracassier ne songeait guère à la fortune ; c'est peut-être à cause de cela qu'elle lui apparut. Un jour, il lui tomba du ciel un héritage; ce n'était pas une mine d'or ni un château avec parc et tourelles, c'était une maisonnette pas trop belle, mais en bon état et fort convenable pour une petite famille.
Une maison pour Tracassier qui s'endormait partout où l'ivresse le terrassait, était un luxe inutile; aussi' tout autre ivrogne se serait empressé de la vendre et de la boire. Il fit mieux : il se souvint à cette occasion , ou peut-être un voisin charitable l'en iit-il souvenir, qu'il avait une femme et des enfants, et il ordonna qu'on les en mît en possession. La chose faite, il ne se rappela pas plus qu'il était propriétaire, qu'il ne songea, depuis, qu'il était marié.
On pourra demander ici de quoi notre homme vivait et comment surtout il pouvait subvenir à sa consommation d'alcool. Nous avons déjà dit qu'il se nourrissait de peu, et que sa cuisine ne lui coûtait certainement pas plus de trente centimes par jour. Sa toilette lui coûtait moins encore. Quant à la boisson, c'est différent, et il en absorbait, tabac compris, pour un franc vingt-cinq centimes au moins. Il y pourvoyait par son métier de portefaix qui, terme moyen, lui rapportait de deux a trois francs : il ne dépensait donc pas tout ; mais s'il en restait, il le perdait, ou il en régalait le premier venu en lui payant à boire.
Chose assez bizarre, c'est que lui qui, dans son état de