‹ Les masques: biographie sans nomChapitre 73 sur 74 · L'HOMME AUX PLAGES · texte numérisé non relu

L'HOMME AUX PLAGES

moyens de l'être : il est riche, il a de Tesprit et beaucoup d'instruction ; il parle avec éloquence et écrit avec facilité. Aussi dans chacune de ses fonctions peut-il, mieux que personne, rendre un compte, faire un rapport ou rédiger un mémoire. Il le sait, et quand un tel travail est nécessaire, il ne refuse jamais, pour peu qu'on l'en prie, de se charger de Taffaire. Dans huit jours, le rapport sera prêt; il en prend l'engagement.

Une semaine se passe , deux , trois , quatre : pas de rapport. Les mois se succèdent : rien ne paraît. Hélas ! c'est que rien ne paraîtra : le dossier a été rejoindre quelques centaines d'autres, et ajouter une assise à la pyramide de papiers qu'il élève ainsi depuis vingt ans à la déesse do l'oubli, vaste catacombe des intérêts de tous, oîi dorment pêle-mêle des projets, des réclamations, des suppliques, des plaintes; puis les plans de vingt écoles communales, de dix abattoirs, de presqu'autant de ponts, de gares et de débarcadères, d'une caserne de cavalerie, d'une autre d'infanterie, sans compter douze projets de tarif pour l'octroi municipal.

Pourquoi donc M. de R** ne peut-il rien finir? — C'est parce qu'il ne sait rien commencer, qu'il ne peut pas se décider à écrire la première ligne. Ce premier pas fait, il ferait les autres, car ses intentions sont excellentes. II veut certainement faire ce dont il s'est chargé, et il est convaincu qu'il le fera ; mais voilà bientôt dix ans qu'en renouvelant chaque semaine la promesse de l'exécuter, la semaine suivante son travail n'a pas avancé d'un pas. Or, remarquez bien qu'en protestations vaines, qu'en excuses banales, qu'eu visites, qu'en lettres pour justifier sa paresse, il a perdu trois fois plus de temps qu'il n'en aurait mis à tenir sa parole.

M. de R** est un fort honnête homme, et il ne voudrait, pour quoi que ce soit, faire tort à quelqu'un. 11 n'en est pas

moins vrai qu'il n'y a personne qui ait plus nui que lui à ses concitoyens : on ne saurait dire tous les intérêts qu'il a compromis, et combien de gens lui doivent des procès et le dérangement de leurs affaires.

Quant à sa ville, il en est véritablement le fléau, car il est la c<'iuse qu'elle n'a obtenu aucune faveur du gouvernement et qu'elle n'a rien amélioré : tout ce qu'il y avait à faire, tout ce qu'on aurait fait a été se perdre dans l'abîme de son cabinet.

Comment cette malheureuse cité lui confie-t-elle encore ses affaires? — Hélas! on ne les lui confie pas, c'est lui qui s'en empare : il veut vous servir malgré vous, et vous sert vous savez comment.

M. de R** ne se sert pas mieux lui-même, et ses biens sont gérés de telle façon que personne ne doute qu'il n'aille un jour finir à l'hôpital. Que manque-t-il donc à M. de R** pour sortir de ce gouffre? — La volonté.

UN GOUTTEUX. J'ai toujours été frappé de ces paroles d'un homme d'un nom fort connu et qu'on citait comme un des heureux du siècle. Il l'avait été en effet, sauf sur un seul point que lui-même va vous faire connaître :

« Dieu m'a donné, me disait-il, richesse, noblesse, esprit, santé même, car, vous le voyez, bien que septuagénaire, j'ai conservé toutes mes facultés : le goût, la vue, l'ouïe sont chez moi aussi sains, aussi vifs qu'ils l'étaient quand j'avais vingt ans. Heureux en affaires, j'ai presque toujours réussi dans mes entreprises, et, par un bonheur assez rare, je n'ai jamais eu d'ennemis, ou du moins je ne les ai point connus, ce qui revient à peu près au même. J'ajouterai que dans ma jeunesse j'ai passé pour très-joli garçon. L'étais-je en effet? — Qu'importe encore ; on est toujours

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assez beau quand on se croit tel. Eh bien ! nonobstant tant d'éléments de bonheur, si, reTenant au monde, Diea me disait : Je te rendrai tous ces biens, mais arec eu ti retrouveras dans ton orteil ce germe qui, dans ce momcat même, s'y manifeste par une tache rouge et brûlante, je dirais au Seigneur: Reprenez tout, enlerez-moi beauté noblesse, esprit, faites-moi naître savetier et laid eomme Esope, mais ôtez<moi la goutte. •

Ainsi parlait mon homme, et bien des gens que j*ai consultés sur la question m'ont dit qu'ils feraient comme lai.

Pourquoi donc n'a-t-on pas encore découvert de remède à la goutte? est-ce qu'il n'y en a pas?— Je suis conTaincii qu'il y en a et qu'on le trouvera un jour, eomme on a trouvé le quinquina contre la fièvre et la vaccine contre la petite vérole : Pas de mal sans remède est un proverbe de tous les temps. S'il n'y en avait pas à la goutte, c'est q«e la goutte ne serait pas un mal. Mieux encore : comme rien n'est inutile dans la création, c'est qu'elle nous préserverait d'un plus grand mal, c'est enfin qu'elle serait un bien.

— C'est difficile, me dira-t-on, car elle passe pour la reine des douleurs. — Qu'en sait-on? est-ce que quelqu'un les a eues toutes? est-ce qu'il n'y en a pas autant que d'individus? est-ce que celle que l'on a n'est pas toujours la pire? Laissons donc sa royauté et revenons à mon dire que la goutte peut être guérie, qu'elle peut même être prévenue, ce qui serait plus avantageux encore, par cette raison toute logique qu'il vaut mieux empêcher notre ennemi d'entrer chez nous que d'être obligé de le mettre à la porte.

Comme la goutte nous vient à propos de rien, la prévenir doit aussi dépendre de peu de chose, mais malheureusement d'une de ces choses que jamais savant ne découvrira ni ne voudra qu'on découvre, parce qu'elle est trop simple.

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Là -dessus, quelqu'un m'a fait observer qu'avant de chercher ce qui àte la goutte, il serait bon de savoir ce qui la donne, et, pour cela, de découvrir, s'il se peut, ce qu'elle est, en nous assurant où elle est, car nos docteurs ne sont pas plus d'accord sur ce point que sur les autres, et il est à craindre qu'ils ne le soient jamais, puisqu'il y aura bientôt trois mille ans qu'ils se disputent à ce sujet. -^Est-elle dans les humeurs ou dans le sang? dans les muscles ou dans la peau ? dans la chair ou dans les os ? Véritable Protée et coureuse de sa nature, on ne sait où la joindre : quand on l'attaque à gauche, elle tourne à droite; l'y poursuit-on, elle n'y est déjà plus ; on la sent partout, on ne la voit nulle part. Médecin et pharmacien, électriseur et homéopathe, tous, jusqu'à la somnambule, y perdraient leur latin. Le diable lui-même n'y voit que du feu, car ici les médium restent muets. Hippocrate s'avoue battu, et Notre Seigneur, qui ressuscitait les morts, qui faisait voir les aveugles, parler les muets et marcher les paralytiques, n'a jamais guéri de goutteux.

On dira : Preuve qu*il n'y a pas de remède. — Je répondrai : Preuve qu'il y en a ; mais, comme je viens de le dire, le remède est sans doute si simple que Notre Seigneur n'a pas cru que l'intervention du ciel était ici nécessaire. Il a voulu laisser quelque chose à l'intelligence des praticiens : vous avez vu qu'ils en ont profité à peu près comme les pharisiens profitaient de sa parole.

On accuse les goutteux d'être la cause de leurs maux : la table les a conduits là. —Ce sont encore les pharisiens qui disent cela. Sans doute il y a des gourmands qui sont goutteux, mais j'ai vu beaucoup plus de goutteux qui devenaient gourmands^ et chez qui la goutte avait de longtemps précédé la gourmandise. On pourrait donc tout aussi bien croire et dire que c'est la goutte qui rend gourmand. C'est uiéme la version la plus probable : la

ff« ny Gormnrx.

ZoatUî D^ pr^Dd jamais ao palais ni aux niclioîra. et TOUS laissa un ficellent estomac jusqu'au jovr oè sy lozeant, tous délogez de coaipagnie.

Quant aux irrociies, ils meorent dTijdropisîev d*apaplexie, de consestioo cérébrale, do dMimm irtmem»^ mm de la çontte, jamais ; et cela est si frappant qa^on cniinit que rivresse continue en préserve. Pent-^lre aussi iât-eife oublier qu'on Ta, et tous tne-t-elle avant qa^oD ne s'en aperroÎTe.

Si les grands iTrognes ne meorent pas de la gonttr* les grands libertins ne semblent pas en mourir daTantage. Ils Tieillissent de bonne heure, ils dcTiennent imbédlles, ils s'éteignent en détail, ils meorent époisés, ma» non goutteux.

Je ne sais si les fous ont la goutte. S'ils en sont exempts, la goutte aurait bien son mérite, et je comprendrais pourquoi Notre Seigneur ne Toulait pas qu'on en guérit. Pour mon compte, j'aimerais dix fois mieux être goutteux qu'insensé. Je m'explique d'ailleurs comment la goutte peut préserver do la folie et m^me la guérir : rien de tel qu'une grande douleur pour distraire d'un chagrin, d'un remords et déplacer une idée fixe. Je n'ai jamais rencontre de goutteux en état de démence, ou s'il y tombait, c'était accidentellement et lorsqu'il n'avait plus la goutte. Sans doute un goutteux peut mourir de chagrin, mais ce ne | .sera jamais qu'entre deux accès. I

Renianjuez que les grandes affections du cœur, le chagrin allant jusqu'au dégoût de la vie, jusqu'au désespoir et au suicide, n'atteignent d'ordinaire les personnes que dans la force de l'âge ou d'une constitution robuste et dont la souffrance n'est ni constante ni de longue date. | Un homme peut se tuer pour se sauver d'une douleur, mais ce n'est pas durant l'accès de celte douleur qu'il se frappera : c'est avant pour y échapper, ou après dans la

crainte qu'elle ne revienne; ce qui prouve que la peur du mal est pour lui plus insupportable que le mal lui-même.

Ne nous en étonnons pas : celui qui a éprouvé alternativement de grandes peines morales et de grandes douleurs physiques, redoutera plus les premières, et, de ces peines morales, les plus terribles sont souvent les moins fondées ou celles dans lesquelles la pensée entre pour la plus grande part. La moitié des suicides ont lieu pour des causes futiles ou purement imaginaires.

Quant aux souffrances physiques, l'imagination n'y est pas toujours étrangère, tant s'en faut. Elle ne les donne pas, mais elle les augmente et les prolonge. Il est des goutteux qui, avec une dose égale de douleur, souffriront plus que les autres : c'est qu'ils ajoutent à leurs maux celui de l'imagination ; tandis que ces autres se résignent et acceptent ce que Dieu leur envoie.

Une grande émotion, l'annonce d'une fâcheuse nouvelle, d'une perte d'argent ou de la maladie d'un ami, d'un frère, d'un enfant, d'une femme aimée, peut suspendre tout-à-coup les souffrances les plus vives ou les faire oublier. Elles ne reparaissent que lorsque le danger est passé ou que la consolation est venue. Cet ascendant de la sensibilité morale sur la sensibilité physique est frappant chez certains malades, et prouve que le cœur a aussi son influence sur la goutte.

Ce qu'on peut considérer comme certain , c'est que l'égoïsme ou Tindifférence aux maux d'aulrui est un des grands irritants des nôtres, et celui qui se tue ne le fait d'ordinaire que parce que toute sa sensibilité s'est concentrée $ur lui-même. Une seule pensée de pitié, le plus petit épanchement bienveillant sur autrui, l'eût sauvé. Le désespéré à qui il reste un sou et qui le donne à un pauvre, ordinairement ne se tue plus.

Maintenant, si nous considérons la goutte sous ses rap-

ports politiques et sociaux, et si nous calculons les sTaotages qu'elle peut offrir au commerce et à Tindustrie, je dois, comme économiste, convenir qu'ils sont grands et qu'il y aurait de graves inconvénients à la supprimer. Si elle tue quelques personnes, si elle en fait souffrir beaacoup, le nombre en est minime comparativement à celni des individus qu'elle fait vivre et même qu'elle conduit à la fortune. Il sufOt d'ouvrir un journal ou seulement de jeter les yeux sur les afiiches qui couvrent nos mnrailles, pour voir à combien d'industries et conséqucmment à quel roulement de capitaux elle donne lieu, non-sealement à Paris, mais dans la France et dans l'Europe entière. Avec les seuls articles, annonces et réclames proclamant ses remèdes, tous infaillibles, on ferait cent volumes in-folio; et la somme qu'elle consacre a la publicité et verse mensuellement aux journaux s'élève à des millions. Or^si nos inventeurs et dispensateurs de baumes peuvent acheter si cher leurs annonces, on peut juger de l'importance de leur produit, de l'immensité de leur débit et des beaux bénélices que, bon an, mal an, tous frais faits, leur rapporte chaque tôte de goutteux.

Il est sans doute des malades plus ou moins productifs, c'est-à-dire plus ou moins sensibles aux réclames et dévoués aux expérimentations ; mais prenant un terme moyen, on peut, sans rien exagérer, estimer que deux douzaines de goutteux font vivre deux fabricants de remèdes et tout autant de débitants ou d'administrants, et parmi ceux-ci je ne comprends pas les médecins que, dans leur foi aux afiiches et ù l'infaillibilité des journaux, la plupart des podagres se dispensent d'appeler.

Il est donc facile de voir quelle perturbation apporterait dans l'industrie pharmaceutique et dans notre commerce intérieur et extérieur et, par suite, dans les revenus de l'Etat, la guérison de la goutte, ou ce qui serait plus dé-

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sastreux encore, la découverte d'an régime qui la prévînt. I^ goutte une fois rayée du budget médical, avec elle tomberaient les professions qu'elle comporte. Voyez que d'ateliers fermés ! que de familles à Taumône ! que de pharmacies veuves de leurs articles les pins chers et les plus courus : teintures, liniments, baumes, sirops, huilée à dix francs la topette ; taffetas et papier à cent sous la feuille ; chaînes, bagues, bracelets de laiton, vendus au poids de l'argent ; machines électriques, galvaniques, dont rétincelle vaut cent fois l'or ; enfin tant d'autres agréables inventions faisant la consolation des incurables et la richesse de leurs consolateuni !

En vérité, il faudrait qu'un goutteux n'eût pas de cœur, qu'il fût l'égoïsme même, s'il consentait à guérir à ce prix. D'ailleurs, à quoi lui servirait sa guérison? comment pourrait-il dormir en paix en songeant que tant de malheureux, dont il a brisé les moyens d'existence, veillent dans les angoisses de la faim?

On répondra à cela que si l'on vend moins de remèdes qui ne guérissent pas, on en vendra davantage de ceux qui guérissent. — Erreur ; car la goutte guérie, adieu les remèdes, on n'en achètera plus d'aucune sorte; tandis que les remèdes qui ne guérissent pas, on en achète toujours. La preuve, c'est qu'il en est qu'on vend depuis la guerre de Troie : c'est Homère qui nous l'apprend. Ils n'ont rendu, il est vrai, la santé, pas plus aux Grecs qu'aux Troyens, mais à tous ils onjt donné l'espérance. N'est-ce pas quelque chose? n'est-ce pas tout? L'espérance, c'est la première panacée du monde : elle a sauvé plus de malades que tous les autres remèdes ensemble.

Encore une fois , la découverte d'un remède sérieux contre la goutte, d'un remède qui la guérirait, serait une véritable calamité, et, en bonne politique, aucun gouvernement ne peut le désirer, car la majorité serait ici sacrifiée

à une minorité sans importance et qui deyîent ane lourde charge si on la rend improductive.

Mais que sur ce point nos économistes se rassurent : nos fabriques, déjà ébranlées, à ce qu'elles disent, par la levée des prohibitions, n'ont pas à craindre ce nouveau malheur. Si Ton en juge à Tétat florissant de la fabrication des antigoutteux, à Tusage qu'on en fait et au nombre d^iropotents croissant dans une proportion égale à leur consommation, il est à croire que cette industrie durera longtemps encore. Ces remèdes neutres ou innocemment médicaux, amusant les malades sans les tuer et, sous ce rapport, intiuiroent préférables à ceux qui les tuent sans les amuser, ont, dans tous les temps, été du goût des masses.

Encourageons-les donc en nous gardant des topiques qui guérissent, avec le même soin que de ceux qui tuent, car en économie politique, je viens de vous le démontrer, les uns font autant de mal que les autres: un homme guéri tombe ici dans la même catégorie que Thomme mort : c'est une non-valeur. Demandez-le plutôt aux médecins et aux pharmaciens, très-compétents dans la question.

Retenez donc ceci : peu de malades qui guérissent, mais beaucoup qui espèrent guérir, voilà ce que la Faculté, si elle entend ses intérêts et ceux des classes estimables dont je défends ici les droits, ne doit jamais perdre de vue.

Honneur donc aux remèdes qu'on vend beaucoup et qu'on vend toujours ! honneur aux têtes qui les inventent et aux estomacs qui les supportent !

Quelques médailles civiques, quelques croix d'honneur placées à propos, seraient un grand encouragement pour ces hommes utiles, pour ces curateurs d'incurables, ces habiles inventeurs et préconiseurs de tant d'antt goutteux et de baumes divins, tous également infaillibles pour la conservation de cette précieuse infirmité. Ces récompenses si bien acquises, en prouvant l'équité de nos jurys mé-

dicaux, deviendraient en même temps une garantie pour d'autres industries qui prospèrent eu France, et qui e'prouveraient peut-être un certain embarras si on leur demandait à quoi elles sont bonnes.

MOUSTACHE. Connaissez -vous Moustache ? — Certainement ; c'est le chien de la baronne de Ranchou, animal Irès-insupportable, soit dit entre nous, car pour rien au monde je ne voudrais que la baronne le sût, je lui ai juré cent fois que le barbet était charmant.

— Ce n'est pas de ce Moustache là dont je veux parler.

— Alors je n'en sais pas d'autre. 11 y en avait bien un/ courrier de l'empereur, gros homme à moustache, qu'on voyait toujours galopant devant la voiture de Sa Majesté; mais il doit être mort, car il aurait aujourd'hui cent dix ans.

— Vous n'y êtes pas encore. Moustache est un petit jeune homme haut de quatre pieds dix pouces, et à qui on n'en donnerait guère que quatre et demi s'il ne se tenait droit comme un cierge, entre des talons de deux pouces et un toupet d'égale élévation. Cependant ce ne sont ni le toupet ni les talons qui frappent d'abord le passant et le font s'arrêter ébahi devant cette mine insolite : c'est une grosse paire de moustaches qui ont valu son nom à leur heureux propriétaire, car elles semblent former toute sa iigure, laquelle est tellement eflilée que celui qui se présente en face est obligé de faire un oblique pour s'assurer que c'est une iigure. C'en est bien une, seulement elle n'est pas comme les autres: imaginez-vous une lame de couteau sur laquelle on aurait appliqué transversalement, ou en manière de croix, deux queues de martres terminées en queue dç rat. Que la chose soit étrange, on ne saurait le nier; mais je le répète, ce n'en est pas moins une figure et une lière, ainsi que vous allez le voir.

Vous avez compris rcnsembic de la face taiilëc en angle aigu ; eh bien ! le caractère de Thomme est absolument ce qu'est cette face: tranchaut comme elle, pointu comme elle, étroit comme elle; euiin, M. le vicomte de Nerac, car Moustache n'est ni son nom de famille ni son nom de baptême, est bien le plus singulier extrait humain qui soit sorti du pays d'Âuch, lequel s'honore de Paydir va naître. Croiriez-vous que ce petit bonhomme, qu'un chat renverserait d'un coup de patte et mangerait en deux bouchées, a eu dix duels, qu'il a blessé six personnes et en a tué deux?

— Six blessés et deux morts !

— Oui ! deux morts, ni plus ni moins.

— Voilà de gi'ands péchés pour un si petit homme.

— Sans doute ; mais chut ! car s'il vous entendait, vous pourriez bien faire lé troisième ; et moi-même je ne sais pourquoi je m'avise d'en parler, car j'ai presqu'auàsi peur de lui que vous en avez de son homonyme le chien de la baronne. Comment se défendre d'un assaillant si mince èl d'un corps si étroit qu'on croirait qu'il est tout prolil? L'épée, comme la balle, glisse dessus ; on passe à côté, et, quoique je ne tire pas mal, je n'ai jamais pu couper une balle sur le tranchant d'un sabre , comme faisait jadis votre ami le colonel Fournier.

M. le vicomte est très-noble, du moins il l'assure, cl cela se peut, puisque tout le monde est noble dans le pays d'où il sort. 11 est très-riche, à ce qu'il prétend aussi, et ce n'est pas non plus impossible, quoiqu'on ne lui connaisse qu'un petit château qui ressemble à une cage à lapin. Il est très-fort, c'est ce qu'il répète ù tout propos ; n'ayant jamais lutté avec lui, je ne puis pas dire le contraire. Mais il veut également être très-grand; sur ce point, je ne saurais être complètement de son avis. S'il parlé de son cœur, je le veux bien; s'il s'agit de son cheval, je ne demande pas mieux; de son laquais, je l'aflirmerai comme

lui ; mais quant à sa personne, la toise est là pour lui répondre, et nonobstant les suppléments d'élévation ou les (articles additionnels dont nous avons parlé, quelque bien qu'on le mesure, on n'arrive pës a cinq pieds. Mais en apprbchérait-il, on né Jjeut, dians aucun t)ays, sauf en LaponiCi considérer «h homme de quatre pieds onze pouces comme uh géant. Au surplus, qil'importe ! est-ce qu'un {nôHCé dé plus ou de moinâ peut ittfluer sur le mérite d'uii Vicomte? Voilà pourtant ce que M. de Nerac ne veut pas comprendre, et c'est la question controversée de ce malheureux pouce en plus oii en moins qui l'a rendu si querelleur.

Il tient tellement à une haute taille et il est si bien convaincu que la sienne est telle, que si la place de tambour-major de la septième légion, oii il est fusilier, tenait à vaquer, il n'hésiterait pas à en faire la demande.

D'après cette conviction qu'il est grand, il n'aime que ce qui est en rapport avec sa grandeur : il porte toujours une longue canne, un grand parapluie, un haut chapeau, uh grand binocle. Il n'aiine que les grandes femhies, et dans un bal pour rien au ifionde il n'en inviterait une petite à danger. Quand il fume^ c'est avec une pipe dont ie tuyau pourrait lui servir de lance et le fourneau dé casque. Il a un lit immense et des fauteuils qui, mesurés à sa taillé, semblent des canapés. Il ne boit que daiis un verre tertant une pinte, bien qu'il boive fort peu, et Sa tààse à café pourrait lui servit* de soupière.

Par Un contraste bizarhe^ lui qui h'estime physiquement que les grandes choses, ne s'attache moralement qu'àuit petite»; Nouis avons vu qu*il S6 fâchait souvent: ôr, c'est toujours pour dés vétilles, des plàisabtèriés doiit tout autre aurait ri^ Dans là conversation, il est ei*gôteùr, et dans \et affaires, minutieux à l'èiéèSj s'arrêtant aux détails isàns en saisil* l'ensemble.

Il adressait aux femmes, en petits vers ou en petites ëpîtrcs, de petites idées musquées, de petits bouquets à Chloris qui contrastaient singulièrement avec ses grosses moustaches : c'était Cupidon en sapeur.

Amoureux de toutes les belles, pourvu qu'elles fusseut grandes ou grosses, il avait vingt fois essayé de se marier. Mais il avait de hautes prétentions : il lui fallait fortune, esprit, noblesse, etc. Une personne ainsi douée qui voulût de lui, ne semblait pas chose très-trouvable ; cependant que ne peuvent l'excentricité et la réputation de brave ! Cette chance, il l'avait rencontrée deux fois, et le refus était venu de sou côté, parce que l'une des deux consentantes était petite, et l'autre parce qu'elle était maigre. Voilà un petit homme bien diflicile !

A l'entendre, il avait eu maintes bonnes fortunes. 11 se vantait surtout d'avoir conquis certaine dame, espèce de virago, qui n'avait de remarquable que son poids et d'assez beaux yeux; du reste, redoutable commère, et qu'il ne faisait pas bon d'attaquer, comme on va le voir.

Les vanterics du vicomte, qu'elle ne connaissait que de vue, arrivèrent jusqu'à elle. Vivement blessée, elle jura de s'en venger. Dès ce moment, au lieu de détourner les yeux quand elle le rencontrait, elle eut l'air de répondre à ses œillades.

Ainsi encourage , il lui écrivit en lui demandant un rendez-vous. C'était là qu'elle l'attendait : elle ne lui répondit pas; mais, par l'intermédiaire d'une messagère discrète, l'amoureux vicomte fut engagé à se rendre un soir à une campagne que possédait la dame, lui dit la confidente, à quelque distance de la barrière du Trône.

L'heureux Nerac y vola sur les ailes de l'Amour. La nuit venue, on le conduisit à une entrée secrète ou plutôt à une brèche qui semblait avoir été pratiquée pour la circons- *ance , et par laquelle il entra devinez où? — Dans un

traquenard. — Oui, dans un grand sac dont on tira immédiatement les cordons et qu'on noua fortement.

Ainsi ensaché, monsieur le vicomte fut chargé sur le dos d'un homme vigoureux et déposé au milieu de la place du village, ou il fut trouvé peu d'instants après par des paysans attardés.

Entendant des grognements dans le sac, nos campagnards étaient bien tentés de laisser là leur trouvaille; mais, réflexion faite, ils pensèrent que ce pouvait être un cochon de lait tombé d'une charrette, et comme l'aubaine n'était pas à dédaigner, ils entrèrent dans le cabaret voisin pour s'en assurer.

A l'ouverture du sac, on fut bien surpris d'y voir gesticulant un petit homme muet de colère et si ébouriffé, qu'instinctivement tous les spectateurs se sauvèrent dans les coins, croyant qu'il allait leur sauter aux jambes.

Le garde-champêtre, qui survint, ayant pris connaissance des faits, se mit à verbaliser, et en quels termes ! il parlait d'un nain échappé de quelque ménagerie et trouvé dans une toile à paillasse. Le vicomte, malgré son humeur, eut le bon sens de l'arrêter là; il glissa un napoléon dans la main du champêtre, deux dans celles des paysans et de l'aubergiste, en leur disant que c'était un pari qu'il avait fait et qu'il l'avait gagné.

On lit semblant de le croire, car^ assurait l'aubergiste, chacun 'prend son plaisir où il le trouve, et même au fond d'un sac,

M. de Nerac, débarrassé de son enveloppe et de ses libérateurs, voulut retrouver la maison où il avait été si indignement traité : il ne put la découvrir. Il s'informa de M"" de M**. On n'en avait jamais entendu parler, et elle n'y avait point de campagne.

Enfin, voulant tirer cette aventure au clair, il résolut d'aller lui demander l'explication à elle-même.

M"* de M** le reçut fort poliment, mais comme que^ii^u qu'elle voyait pour la première fois. Elle joua si bien sei rôle que M. de Nerae, craignant d'ébmiter son aventure et pensant qu'un rival inconnu avait p« abuser du non de la dame, n'osa lui parler ni du billet, ni du rendovous, ni du sac, se réservant de punir ce rival s^il U découvrait un jour.

Les choses en restèrent donc là pour Pinstaut ; mais il ne douta plus qu'elle ne fût Tauteur du coup, lorsqu^nn soir, arrivant dans un cercle où elle se trouvait, le mot sao ayant accidentellement été prononcé, H"* de M^* 64 prise d'un tel fou rire qu'elle manqua en étouffer. Bientôt sa gaîté gagna toute |a société, et le vicomte ne put se dissimuler qn'il n'en fût l'objet.

Ne sachant quelle contenance tenir ni à qui s'en prendre, il alla chercher noise à un monsieur qpi lui tournait le dos et le seul qui n'avait pa^ ri. Le monsieyr ne répondit rien, il se contenta de lui demander son adresse.

Le lendemain, il reçut la visite d'un ami du monsieur qui lui donnait rendez-vous pour le jour suivant , hors barrière, près du village de **.

Le vicomte s'était fort mal adressé : l'homme provoqué n'était autre que le trop célèbre F**, le duelliste le plus redouté de l'époque. A ce nom, le vicomte vit qu'il était mort, s'il manquait son coup. Heureusement que la chance l'avait favorisé. On avait choisi le pistolet, il devait tirer le premier : or, il lirait bien.

Au jour dit, chacun fut exact. Le vicomte tira, mais soit émotion, soit défaut de l'arme, il manqua. Alprs son adversaire, prenant son lorgnon, se mit à l'examiner de la tête aux pieds, en ayant l'air de mesurer sa taille avec un objet placé derrière; puis, partant d'un éclat de rire, il lui tourna le dos, remonta dans son tilbury avec son témoin et disparut.

L'affront était sanglant; M. de Nerac aurait préfért^ di;^ fois que spn adversaire lui eût brû)é la cervelle. 11 voulait çpuriraprès Tinsolent pour le forcer à continuer le combat, i| fut arrêté par son témoin qui, lui aussi, $0 donnait ui| in^l iniini pour capher le rire qui Tétranglçit, Ifi vicomte, tOMtjoHrs fûriei^^, allait s'échapper, lorsque se retournant, i| pâUt et demeura comme frappé. ^

Sçit baç^rd/^oit, ce qui est t)lus prpbable, une nouvelle méc^^nce^é de la clame, à Tarbre soii$ leqnel il sp trouvait é^iit auspeadu un grand saQ \ le même peut-être dans Içqm^ il ét^it entré, car c'était non Ipjn du village témoin de spn aventure que le duel avait eu lieu.

DE LA GÉNÉRATION SPONTANÉE. Parmi les découvertes de la science moderne, celle que mon ami Jacques détestait le plus, car il en détestait bien d'autres, c'était la génération spontanée.

Ce fut en l'an de grâce 1815, justement au moment où chacun époussetait ses parchemins et qu'il avait déployé les siens, qu'un savant de l'époque, M. ***, avait soulevé cette grande question. Mon ami Jacques, jeune alors, en fit presque une affaire personnelle, il semblait que c'était se3 dix quartiers de noblesse qu'on mettait en doute ; aussi l'épée d'une main et la plume de l'autre, il s'apprêta à squtenir que ni lui ni personne n'avait été spontanément généré, et depuis quarante-cinq ans, il a vaillamment continué la lutte.

Il avait beau jeu dans le principe, car, il faut bien l'avouer, ses adversaires n'étaient pas forts. 11 n'en est plus de même aujourd'hui. Mais voyons ses arguments qui ' sentent un peu leur époque très-encline au scepticisme.

La génération spontanée, disait Jacques, est une rêverie, et de celles qui ne peuvent faire de bien à persouue.

parce que si elle était admise, elle conduirait droit au matérialisme. Si la matière inerte pouvait produire /^ moindre des^ corps organisés ou une chose jouissant de la ▼ie et conséquemment de la rolonté, de la mémoire, du désir, de Tespérance, enBn des principales facultés qui caractérisent Thomme lui-même, on ne voit pas pourquoi cet homme aussi ne serait pas une création spontanée, et par quelle raison on ne le verrait pas naître partout oi!i existeraient les conditions nécessaires pour le faire vivre.

La taille et le poids ne sont rien dans la création, et une souris peut avoir plus d'intelligence qu'un bœuf. Or, cette intelligence d'où lui vient-elle? — De la matière. Elle était donc dans la matière, car on ne peut tirer d'une chose que ce qui y est. L'intelligence est-elle autre que la vie, et la vie autre que l'individu (1)?

Nous posons donc ce dilemme : ou la vie est* dans la matière, ou elle n'y est pas. — Si elle y est, il n'y a pas de créature spontanée. — Si elle n'y est pas, il ne peut pas y en avoir.

Blessant à la fois la raison et l'évidence et annulant Dieu lui-même, la génération spontanée n'est pas possible. Mais fût-elle réelle, je vous dirai que toute la science humaine, aidée des plus puissants instruments, ne saurait démontrer cette spontanéité. Toutes les expériences qu'on présente comme convaincantes n'ont, à mes yeux, aucune valeur. Vous avez isole un corps quelconque de tout contact extérieur, dites-vousP — Non, vous ne l'avez isolé ni do la lumière, ni de la chaleur, ni de vous-même ou de votre fluide : or, dans cette lumière, dans votre souffle, dans la vapeur plus ou moins chaude qui s'échappe de vos

(4) En d'autres termes, il n'y a pas de vie collective ni d'àme divisible. L'âme, la vie et l'individualité ne sont qu'une. (Voir : De la Création, essai sut roT\9\tve Oie^ tVtwV

organes comme de tous les corps vivants , il y a des germes (1).

En vain vous me direz : Il n'y en a pas.--- Je vous répondrai: Qu'en savez-vous? vos yeux, vos instruments mêmes sont-ils infaillibles? est-ce que rien ne vous échappe? voyez- vous l'âme, la vie? voyez-vous le principe qui met en mouvement la sève des plantes, qui les féconde et leur fait produire des fleurs et des fruits? Le jour où vous avez découvert le microscope, un monde inconnu s'est ouvert devant vous : vous avez aperçu ce que vous ne soupçonniez même pas et ce que les naturalistes les plus avancés auraient traité de vision et de fable. Qu'il naisse un opticien plus habile ou plus heureux que ses prédécesseurs, qu'il ioiyente une machine plus puissante, c'est encore un nouveau monde où vous allez mettre le pied, et vous verrez des milliers d'êtres où vous n'en aperceviez pas un seul.

Les germes organiques sont partout : la terre, la mer, l'air en sont remplis (2). S'ils s'en éloignent un instant, bientôt ils y reparaissent. La chaleur, la lumière, l'électricité et d'autres moteurs encore que nous ignorons les font

(1) Tout germe, par sa nature, est attractif, comme d'ailleurs du plus au moins le sont tous les corps, même inertes. Ce n'est qu'ainsi qu'on peut expliquer l'existence des masses ou des parties solides. Quand la dissolution les atteint, c'est que leur attraction cesse et qu'ils cèdent à celle d'autres corps. La diversité des attractions et des matières sur lesquelles elles s'exercent, fait la diversité et la spécialité des corps. Les germes attirent l'élément nécessaire à leur développement. Tous les germes ne forment pas des corps, mais ceux qui avortent contribuent à la formation des autres.

(2) n viendra un temps où l'on regardera comme anormaux et faisant exception, les corps où l'on ne trouvera ni germes ni êtres. Qui sait même si ces êtres ou ces atomes mobiles, ces corpuscules qui vivent et circulent en nous, ne sont pas aussi indispensables à notre existence que le chyle et le sang ?

surgir 46s entrailles de la terre comme des profondeurs de l'espace et peut-être de quelqu'autre globe, car ces germes marchent aussi vite que ces rayons, que cette chaleur, que ce son, que cette lumière, que cette électricité qui les conduit ou qui les pousse.

Nos corps surtout, comme ceux des animaux et des végétaux mêmes, sont les grands moyens de transport des germes et les conducteurs de cette essence fécondante qui les éveille et les nourrit (1).

Comment admettre des êtres spontanés ou de génération sans précédents, quand il existe partout, non-seulement des germes préexistants, mais des germes fécondants et

(1) Tout 8*encha!ne dans la nature, tout s^antr'aide à vivre et à mourir; car la mort elle-même, ce grand renouvellement des organes, n*est qa*un des moyens de la vie. Si, par cette mort ou cette dissolution de Tenvetoppe, nos corps deviennent poussière, ce n*est pas de la poussière ou de ces détritus, de cet humus seulemei.i propre à It v«{;ëtation qu'ils se reconstituent, c'est de la matière répandue dans l'atmosphère, de cette matière qui a un mouvement et uiîe chaleur qui lui sont propres ou qui lui communiquent ces effluves de la vie, ces émanations (le nous, enfin ce gaz vital qui, dans l'état normal, s'échappe de nos corps par sa surabondance même et va nourrir et activer la vie dans d'autres corps. C'est ce même gaz, non encore signalé et attendant l'analyse, qui, dans la vieillesse, la maladie ou les blessures, se perd en nous sans su reproduire ni sans être compensé par celai que, bien portant, nous recevons d'autres êtres. C'est qinnd la puissance attractive de nos organes est tout-à^-fait épuisée, quand notre corps usé ne peut ni produire suffisamment ni retenir le gaz qui lui est propre, ni absorber celui d'antrui, que la vie l'abandonne. Cependant, ce gaz vital, ne nous y trompons pas, n'est point la vie, mais la parcelle de la matière la plus légère, la phis homogène au germe, la plus sensible i^ son attraction, celle enfin qui lui est le plus facile de s'assimiler et d'animaliser.

Ainsi, chaque germe, selon sa puissance vitale ou attractive, se pose en s'éveillaût et se fortifie ensuite de cet élément analysé ou réchaufl'é et épuré par ces myriades d'atomes uu de germes inféconds n'ayant que l'apparence d'êtres et qui sont stuieraont propres à nourrir d'autres germes, à les fortifier et à constituer d'autres corps.

Dis LA GÉNÉRATION SPONTANEE. 463

toutes les parties accessoires nécessaires à la constitution organique et au développenïent de cns êtres? Dans ces créatures improrisées, sans passé ni avenir, je ne pourrais voir qu^nne anomalie, qu^une superfétation. Je n'y recontiaîtrafs pas même de spontanéité ni de création, je n'y verrais que Parrangement ou Tasseuiblage de parties déjà prêtes. L'expérimentateur serait ici dans la position du maçon à qui Ton fournit le plan et la matière pour bâtir une maison, pierre, fer, bois, mortier, et qui n'a plus qu'à les mettre en place.

Encore ici notre opérateur ne les y met-^il pas, car ils s'y mettent seuls.

Comment se font ces créations dites spontanées ? — Par la macération de produits végétaux, par une infusion de plantes plonges dans l'eau qu'on a fait bouillir dans un ballon. De ce mélange, on voit surgir des milliers de points mobiles, aspergiiles ou autres, qu'on est convenu d'appeler animaux microscopiques, et l'on a donné cela comme une démonstration. En admettant que ce soit bien des êtres pourvus de tous les organes et propres à se reproduire, la . seule conséquence que j'en tire, c'est que si ces êtres n'étaient pas dans le liquide, ils étaient dan& la plante, et que le contact de l'eau chaude, loin de les tuer, les a fait éclore.. Chose que nous voyons tous les jours dans nos mares et nos étangs, surtout l'été, quand, à demi-taris, les herbes y fermentent sous les rayons d'un soleil brûlant. Cette fermentation ne crée pas les êtres, mais elle les éveille et les pousse à agir.

En vain vous me direz que l'eau a été analysée et soumise à l'alambic, que la feuille ou la graine qu'on y plonge a été réduite en poudre, passée au tamis, puis au feu, et que vous avez pris les précautions les plus minutieuses pour prévenir toute communication et tout contact. — Je réponds : L'eau distillée, la matière calcinée, le vide opéré,

l'air épuré, toutes les analyses et toutes les investigations microscopiques possibles, ne prouvent et ne peuvent rien prouver autre chose que Timpuissance de nos moyens, la faiblesse de nos yeux et Finsuffisance de nos cornues. Je suis parfaitement convaincu que vous n^avez pas vu de germes et que je n'en verrai pas plus que vous, mais je n'en tiens pas moins pour certain que là où un être apparaît, c'est que lui-même ou son germe y était.

On a aussi donné comme preuve de l'absence d*êtres dans l'atmosphère, le petit nombre de ceux qu'en rapporte la neige en tombant; mais n'en eût-elle apporté qu'un seul, il prouverait qu'il y eu a, et ferait croire que tout autre corps que la neige, qui n'a rien d'attrayant, en aurait pu ramener davantage.

On nous dira que ce ne sont pas eux qui la cherchent, mais bien cette neige qui, les saisissant au passage et les enveloppant comme un réseau, devrait les amener en grand nombre, si réellement l'air en était peuplé.

A ceci, j'objecterai que ce réseau de neige me paraît à bien larges mailles pour que des animalcules et des germes aussi ténus ne puissent lui échapp^, et que si cette neige est devenue assez épaisse pour former une couche opaque et dès-lors imperméable, elle doit, par son poids et son mouvement, par la pression qu'elîf^ exerce, par cet air qu'elle déplace, écarter ces corps sans les atteindre ; ou si elle les atteint, sa première couche les ayant ramassés, il n'est pas étonnant qu'on n'en rencontre que peu ou point dans les suivantes. Cette expérience, non plus que les antres, n'est donc pas concluante.

Mais admettons qu'elle le soit et que votre théorie est une vérité, je demanderai : Ces êtres que vous faites naître ainsi spontanément, nouveaux sur la terre, y datent-ils de votre opération? sont-ils différents de ceux qu'ont vus vos prédécesseurs, ou bien ont-ils déjà eu leurs analogues?

et parmi ces analogues, en est-il qui sont nés par la voie commune ou parla génération ordinaire? enfin, y auraitil ici concurrence entre la nature et la science, ou si vous voulez, entre le chimiste et le Créateur ? Si les êtres nés de la chimie sont venus au monde tout développés et sans subir ces épreuves qui, de l'état de germe et d'embryon, nous conduisent, à travers tous les dangers de la parturition, à la naissance, à Fenfance et à Tâge adulte, il faut avouer qu'ils sont singulièrement favorisés, et que Tenfant du laboratoire laisse ici bien loin derrière lui l'enfant de la nature.

Cependant, l'expérience nous prouve que cette nature choisit toujours les voies et les moyens qui sont à la fois les plus simples et les plus sûrs. Il est vrai qu'elle ne se hâte pas, qu'elle prend son temps, et que vos procédés sont infiniment plus expéditifs ; mais sont-ils aussi certains, et toutes les formalités que vous avez mises de côté étaient-elles vraiment superflues? Quant à moi, routinier, j'ai foi aux anciennes méthodes, et je serais plus porté à croire aux générations spontanées si elles l'étaient un peu moins, ou si, au lieu* de se faire à la minute ou en quelques heures, elles se faisaient en quelques mois; enfin, si je voyais passer sous mes yeux toute cette suite de tranformations que Tanatomie nous montre dans le développement des espèces.

Si vous voulez me persuader, faites comme la nature : commencez par le commencement, créez d'abord un œuf, une graine, une bulbe, un bourgeon, un brin d'herbe ou de mousse, même une simple sporule, cela doit vous être facile: qui peut le plus, peut le moins. Ainsi je pourrai suivre toutes vos expériences, et il ne tiendra qu'à vous de me convaincre.

La nature nous a tracé les règles et fourni les modèles ; l'art doit les suivre et les imiter s'il se peut. Il eu ^^t^-

chera quelquefois, mais jamais il ne les égalera, et moins encore ne les surpassera.— Tels étaient, disait Jacques, les conseils que je donnais à nos sculpteurs. Je serais tenté de les donner aussi a nos générateurs, dans la crainte qu'en voulant nous embellir, ils n'arrivent an résultat contraire. Et, prenant au sérieux sa parabole, il apostrophait ainsi ses adversaires :

~ Non-seulement vous n'embellirez pas les êtres, mais vous pourrez en faire d'étranges figures, de véritables monstres qui, par leur bizarrerie, désorientant nos naturalistes , dérangeraient nos plus belles classifications. Si vos créatures sont sans antécédents ni type de forme, si elles sont nées sans père ni mère , où seront leurs caractères de genres, d'espèces et de races ? Â qui ressembleront-elles et d'où tireront -elles leur analogie? Sans moule organique, jetées ainsi dans celui du hasard (1), elles devront varier à l'infini ou selon les lieux et la circonstance. — Alors pourquoi le contraire arrive-t-il? pourquoi vos aspergilles sont -elles toutes semblables? Cela seul indiquerait qu'il n'y a pas de spontanéité : la spontanéité n'est que l'accident, et jamais accident n'amène une suite d'effets réguliers et similaires. Jamais accident non plus n'a été créateur, parce qu'il n'y a rien d'improvisé dans la nature non plus que dans l'art : toute œuvre se compose de détails. Un choc, une convulsion, un coup de foudre, frappe, brise, détruit et n'édifie pas. Cette répétition des mêmes foraies, cette vie qui, selon vous, les anime, prouvent donc qu'il n'y a pas d'accident et que la spontanéité n'est qu'apparente. Votre opération éveille ou développe un être, mais ne le crée pas. S'il se montre,

(4) Nous nous servons ici de celte expression faute d'autre. Le hasard n'est qu'un mot inventé par notre ignorance, pour designer les effets dont nous ue gouu^vs^v^ ^^& V^ «a».^«s.

c'est qu'il était là; ou s'il n'y était pas, lui ou son germe, c'est qu'il s'y est introduit à l'aide même des moyens que vous avez pris pour Ten écarter.

— Mais qu'attendait- il pour paraître, direz- vous, et pourquoi ne se manifeste-t^il qu'au moment juste de notre opération ?

— C'est que par cette opération même vous l'avez mis en mesure de se mamifester, et vous n'êtes pas plus le créateur de cet être que vous mettez en mouvement, que l'accoucheur n'est le père de Tenfant qu'il aide à venir au monde.

La puissance de l'homme peut aller jusqu'à modifier quelques parties extérieures de la forme et, de modiGcation en modification, à présenter des variétés, des races même qu'on prendrait pour des espèces ; mais cette puissance ne va pas jusqu'à produire ces espèces, les perpétuer, ou d'une esiièce en faire une autre, et moins encore à créer l'âme, la vie, et à la donner à la matière.

Si la génération spontanée était possible, à quoi servirait la génération lente et complexe? Pourquoi ce travail progressif, cette succession de causes et d'effets : la fécondation, la conception, la gestation, b naissance et la croissance? A quoi bon ce tâtonnement, cette suite de demi-moyens, cette série de transitions et de métamorphoses pour amener à bien une seule créature, s'il suffisait de fafre bouillir un peu de foin pour en créer une multitude?

Vous me direz : Il y a créature et créature.— Non, car je n'admets pas qu'il y ait vie et vie. La vie est toujours un être, et ce qui n'est pas un être est toujours la matière. Nul doute que cette matière entre dans la constitution de cet être, mais nul doute aussi qu'elle «'est pas cet être même, et qu'elle ne peut ni le produire ni l'animer. La création spontanée d'un puceron, s'il joiut de toutes les facultés de la vie, si c'est un être enfin, m'étonneratt tout autant qv^

celle d'un enfant qu'on ferait apparaître en délayant un boisseau de farine dans un baril d*eau.

Cependant, je croirais à la possibilité de cette création si, dans cette farine, vous me montriez rintelligence, la volonté, le désir, Tamour, la crainte, la vue, TouTe, Vodorât, le goût, enfin tout ce qui rentre dans les attributs d'une créature et la caractérise.

Et si toutes ces qualités s*y trouvent, je vous demanderai encore de m'y montrer le principe qui a pu les harmonier et former un tout pourvu d'organes aux ordres de la pensée, un tout ayant des fibres et des muscles esclaves de la volonté et qui lui obéissent en la réalisant en actions ou en la matérialisant en œuvres.

— Nos prétentions ne vont pas si haut, direz-vous ; les êtres que nous faisons ne sont que de pauvres atomes, des animaux sans nom, enfin les plus infimes des créatures.

— D'accord; mais ces créatures vivent- elles? — Sans contredit. — Le savent-elles? — Certainement. — Veulentelles continuer à vivre? — C'est probable, puisqu'elles se défendent quand on les attaque et qu'elles cherchent leur nourriture. — Vous reconnaissez donc toutes ces choses? — Oui. — Eh bien! ce que vous reconnaîtrez aussi, c'est que pour songer à se défendre et en avoir la volonté, il faut prévoir et comprendre le danger ; que pour chercher sa nourriture, il faut la désirer et l'espérer ; que pour en retrouver le lendemain , on doit se rappeler où on Ta trouvée la veille.

Or, dans cette série d'actions communes à tous les animaux, quelque stupides que vous les supposiez, dans les facultés qu'elles nous révèlent, vous reconnaîtrez précisément celles que je viens de vous détailler : volonté , désir, courage, prévoyance, souvenir, espoir; qualités sans lesquelles il n'est pas d'êtres, puisque sans elle la vie ne serait qu'une déce^lxoiv et qu'ils ne pourraient en faire

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