‹ Les masques: biographie sans nomChapitre 74 sur 74 · L'OPPOSITION · texte numérisé non relu

L'OPPOSITION

usage ni la conserver même un jour ; qualite's, ne l'oubliez pas, qui indiquent, comportent et rendent indispensables ces sens dont nous sommes pourvus nous-mêmes : le toucher, Fouïe, la vue, le goût, Todorat.

Et c'est en secouant une plante sèche dans un pot d'eau, ou en mêlant à cette eau du sucre ou de la gélatine, que TOUS allez produire toutes ces choses! Allons donc!! Non, mille fois non, cela n'est pas et ne peut être, car cela blesse à la fois ma conscience et ma raison.

Je le répéterai encore : la vie ne peut naître que de la vie. La où la vie n'est pas sous une forme quelconque, il ne peut paraître d'être. Ceci est l'évidence même, car la matière ne peut donner ce qui n'est pas en elle.

N'allons donc pas dire ici : J'y crois parce gue c'est impossible; car de toutes vos observations, quelque savantes et consciencieuses qu'elles soient, il n'en est pas une seule qui me montre cette possibilité, et qui nous fournisse même l'apparence d'une preuve. Tout votre système repose sur cette simple négation : Nous n'avons pas vu. Mais vous oubliez que si vous voyez aujourd'hui ce que vous n'avez pas vu hier, vous pourrez voir demain ce que vous ne voyez pas aujourd'hui. Finissons-en donc une bonne fois avec ces théories rêveuses, ou si nous voulons les soutenir, appuyons-les de preuves qui aient une valeur quelconque.

L'OPPOSITION. Les vieillards aiment à blâmer le présent et à exalter le passé. Cela s'explique : on ne peut pas voir les choses du même œil à vingt-cinq ans et à soixante. Mais il est des hommes qui, sans être vieux, sont toujours de l'opinion qui n'est plus ou du gouvernement tombé, lors même rfu'ils ont travaillé à le renverser.

Vitalis est de cette espèce : c'est l'opposition incarnée,

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mais une opposition qui toujours vient trop tard ou quand elle ne peut ni éclairer ni servir le pays : c'est la raeine de chiendent qui arrête la charrue sans féconder le champ.

Puisque cette opposition ne peut être profitable ni à loi ni à d'autres, pourquoi la fait-ii?— Demandez- le lui; je doute qu*il puisse vous le dire. Mais moi je vous le dirai : il fait de l'opposition pour elle-même^ pour parier, &ire des phrases, pour se donner un air de courage, bien qu'il n'ait aucun danger à courir. Il en fait par cet esprit de contradiction propre aux petits esprits, qui voient toujours un mal dans ce qui est hors de leur portée, ou qui se plaisent à crier contre ce qui est, seulement parce que cela est, et de crier d'autant plus fort que la clK>se vous semblera meilleure. Remarquez qu'il ne crierait pas moins si elle vous semblait mauvaise, parce qu'alors il la trouverait excellente.

Vitalis est donc ce que sont beaucoup d'autres qui, pour leur seul plaisir et simplement pour passer le temps, entravent , autant qu'il dépend d'eux , la marche de la raison, et rendent ainsi tout progrès impossible.

Vitalis a-t-il une opinion ? — Il a celle de contrarier, et il se jettera du côté qui lui donnera le plus d'occasion de le faire : il veut faire du bruit, il le veut coûte que coûte.

Les gens de ce caractère sont la peste des États, et notre histoire est là pour dire le mal qu'ils nous ont causé : nous leur devons nos dernières révolutions. H les ont faites, non pour la France, non pas même pour leur fortune, mais pour lire dans leur journal un article qui citât vingt lignes de leur éloquence problématique.

LA SENTINELLE. Nul plus que moi ne respecte la consigne , me disait mon ami Jacques , et je n'aperçois jamais une sentinelle que je ne lui tire mon chapeau. Ncan-

LA MNTINELLE. Ht

moins, je n'ambitionne pas sa position, car elle doit être roédiocrenient gaie, si j>n juge à la piteuse mine que fait d'ordinaire un homme en faction, surtout quand il ne sait pas pourquoi il y est. Peut-être la ferait-il plus triste encore s'il le savait. Et là-dessus, il racontait Thistoriette suivante :

Dans la ville de B**, bonne ville s'il en fut et plus forte encore qu'elle n'était bonne, on plaçait, depuis un temps immémorial, un factionnaire sur un point en dehors de la première enceinte ; point assez étrangement choisi, car il n'y avait là que des ruines que, n'étant ni grecques ni romaines, nul n'avait envie d'écorner. Comme elles interceptaient la vue, on ne devinait pas ce que faisait là ce factionnaire.

Cette réflexion, qui n'était probablement venue à personne, n'échappa point à un général envoyé pour inspecter la garnison. En faisant sa ronde, il demanda à la sentinelle pourquoi elle était là ?

Celle-ci le renvoya au sergent, qui le renvoya à l'officier.

L'officier lui dit que l'ordre venait du commandant de la place.

Le général fut trouver le commandant, et s'enquit du motif de cette consigne.

Celui-ci lui répondit qu'il la tenait de son prédécesseur.

Le général ne se tint pas pour battu, il voulut savoir de qui ce prédécesseur l'avait reçue ; il lui écrivit donc, et en eut la même réponse.

Alors il ordonna des recherches dans les archives de la ville. Nous étions en 1849, on remonta jusqu'à 1785, c'està-dire à la dernière liasse : on ne trouva rien. Seulement, on acquit la certitude que la sentinelle y était déjà à cette époque, dès-lors que la consigne datait de plus haut.

Le général était têtu. De retour à Paris, il alla droit au dépôt des archives de la Guerre, et après bien des re-

472 U SEOTINELLE.

cherches, il décoavrit dans la correspoodaoce qu'eu 1720 il existait à Fendroit méine où il avait rencootré le actionnaire un magasio de literies militaires, autrement dit de paUloêies (c*étaient les lits d'alors), d'où ron tirait celles qui étaient nécessaires aux besoins de la garnison. Ce magasin, d'ordinaire, se gardait seul, mais la porte en ayant été repeinte, ou y plaça une garde pour empêcher que cette peinture encore fraîche ne fût gâtée par les passants.

Huit jours après, elle était sèche; mais dans llntenralle, le commandant qui avait donné la consigne étant parti, son successeur, sans s'informer pourquoi une sentinelle était là, Fy laissa.

Depuis, le magasin était tombé en ruine et, sauf quelques paus de mur, il n'en subsistait rien. Cependant, la consigne était restée, et durant cent vingt-neuf ans on y monta la garde sans que qui que ce fut eut songé à demander pourquoi. Il est à croire que sans ce général un peu plus curieux que les autres, on l'eût montée pendant un siècle encore.

Croyez-vous que cet exemple soit unique? — Non; il existe, dans notre Europe militaire, bien des centaines de postes et des milliers de factionnaires qui, jour et nuit, bayent aux corneilles pour des raisons de la même force. Si, depuis qu'ils y sont, au lieu de leur laisser les bras ballants, on avait utilisé ces bras, avec les millions ainsi gagnés, on aurait bâti dix casernes et réparé autant de citadelles.

Est-ce à dire qu'il ne faille plus de sentinelles? ajoutait Jacques.— -Non, car il y a sentinelles et sentinelles, celles qui sont utiles et celles qui ne le sont pas. Les premières gardent quelque chose, les autres ne gardent rien. Ces dernières se mettent à la porte d'un préfet, d'un général, etc., pour leur faire honneur et pour annoncer aux passants qu'il y a là un mandarin de première classe. Mais une afOche, une inscription, un drapeau avec tels ou tels

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insignes, annonceraient aussi bien la chose et même mieux, car les neuf dixièmes des gens qui passent ne savent pas plus pourquoi ce pauvre diable est là, qu'il ne le sait lui-même.

Quant à moi, si j'avais Thonneur d'être un personnage quelconque, l'idée d'avoir à ma porte un individu grelotant l'hiver , suant l'été et me maudissant en toute saison , m'empêcherait de dormir.

Là-dessus, mon ami Jacques proposait de supprimer tous les factionnaires qui ne sont pas utiles.

Quant à ceux qui le sont, il les sauvait de l'ennui en les garant de l'oisiveté : il les occupait, en temps de paix, à tricoter des bas, et en temps de guerre, à faire de la chatpie ou des compresses pour les blessés ; occupation qui, selon lui, les empêcherait de s'endormir sans leur ôter les moyens de voir l'ennemi.

Une pétition qu'il adressa aux chambres fut vivement repoussée par les militaires; mais non moins chaudement soutenue par les économistes, elle fut prise en considération et renvoyée ^u ministre à une grande majorité.

Le ministre prit donc la pétition, et la mit dans sa poche où elle est encore.

MADAME MATHURIN. Si vous avez occasion de visiter les côtes de la Manche et de parcourir, soit en chassant, soit en herborisant, ce qu'on appelle la ligne des douanes, vous apercevrez de lieue en lieue, sur les points culminants les plus avancés dans la mer, une barraque à côté de laquelle est un homme regardant le temps qu'il fait. La barraque s'appelle le poste des douanes, et l'homme un douanier. Eh bien! vous adressant à ce douanier, n'importe lequel, demandez-lui s'il a connu madame Mathurin? A ce nom, si le douanier est vieux, il se mettra à

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sourire et voas dira : oui: s'il est jeune, il fera la grimace et vous dira encore oui.

Qu'est-ce que M"*Mathurio? Cest dooc une bien grande dame, puisqu'elle est ainsi connue de tout le personnel douanier?^ Rien moins: M"* MaUiurin est tout simplement la femme de M. Bfathurin, ancien soldat décoré et préposé des douanes.

M"' Mathnrin était fort jolie il y a une yingtaîne d^années, mais elle avait une faiblesse qui n'est pas rare chez le beau sexe : celle d'être courtisée. Certes, ce n'est pas Qn crime quand on n'en abuse point; toute femme doit être coqoette, et tout le monde y perd, même son mari, quand elle ne l'est pas : elle semble alors sortir de sa nature ou n'être plus de son sexe : une femme sans coquetterie est, comme un bomme sans courage, un être anormal.

Cependant, nous venons de le dire, il faut des bornes à ^tout, et c'est précisément ce que M*' Mathurin n'avait pas compris : elle poussait jusqu'à la manie le goût des adorations, et dans chaque résidence où son mari allait, et il en changeait souvent, il fallait, bon gré, malgré, qu'elle obtînt les hommages de tous les hommes du poste sans plus ni moins, n'ayant ni cesse ni repos qu'elle n'eût eu, sur ce point, satisfaction complète.

M. Mathurin, qui était très-jaloux, s'apercevait parfois de quelque chose, mais c'était toujours quand elle en était au dernier, c'est-à-dire lorsque devenue souveraine, elle avait attaché à son char, en tout bien tout honneur, ne nous y trompons pas, jusqu'au plus récalcitrant, et vu successivement, brigadier en tête, toute la brigade à ses pieds.

Si Ton se rappelle les amants de Pénélope et leurs faits et gestes, on conçoit que tant de prétendants ne pouvaient, nonobstant l'habileté de la dame qui, sous ce rapport, valait la reine d'Ithaque, se maintenir en parfait accord : de temps en temps, il y avait des mots entr'eux, puis des

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indiscrétions. C'est alors qu'après avoir vertement chapitré sa femme qui compromettait, par ce qu'il appelait ses inconséquences, sa dignité de fonctionnaire, le chatouilleux Mathurin demandait son changement qu'on lui accordait pour la morale.

A sa nouvelle résidence, les choses se passaient absolument de même : c'était encore au dernier amoureux que ce digne décoré soupçonnait que son honneur pouvait courir quelque danger; et toujours, par précaution et dans l'intérêt des mœurs, ses chefs, compatissant à ses inquiétudes maritales, le plaçaient ailleurs.

C'est ainsi que dans l'espace de quinze années, ce pru-< dent époux, pour conserver sa moitié pure et sans tache, avait dépensé ses économies en déménagements et traversé bien des cantons, sans autre différence dans les habitudes de madame que celle qu'il peut y avoir d'un adorateur à un autre: partout elle voulait être souveraine, et partout elle l'était. Vous voyez que c^était un grand caractère et une maîtresse femme que M"* Mathurin, et son mari un brave parfaitement décoré.

La belle douanière, c'est ainsi qu'on la nommait, qui, si elle n'eût porté jupes, eût été un Alexandre ou un César, ayant parcouru et soumis la direction entière, songeait a en conquérir une autre et travaillait sous main pour que son mari passât le Rubicon, c'est-à-dire fût placé sous les ordres d'un autre directeur, ce qui est une grande affaire pour le douanier, ordinairement fidèle à ses supérieurs comme à son clocher.

La dame ayant mis dans ses intérêts plusieurs chefs qui, peut-être, n'étaient pas fâchés de s'en débarrasser, était au moment de réussir : toutes les difficultés étaient applanies et la permutation prononcée. Mais elle avait compté sans son maître : ici Mathurin , ce soldat modèle , cet exemple de la subordination militaire et autre, oubliant

cette longue carrière d'une soumission he'roïque et se mutinant pour la première fois, ne voulut jamais obéir au vœu de son épouse ni même aux conseils de ses chefis. Changer de direction c'était, à ses yeux, changer de drapeau et passer à Tennemi : il ne bougea donc point.

Ici, M** Mathurin, cette favorite de la victoire, était vaincue, mais le champ de bataille lui restait. Avant d'être douanière, elle avait vu la guerre ; depuis, elle avait lu rhistoire des victoires et conquêtes, et se souvenant de la belle retraite de Moreau, elle se rabattit sur la marche rétrograde, c'est-à-dire qu'elle voulut reparcourir la direction en repassant successivement par tous les postes et tous les cœurs où elle était passée. Mais les choses n'allèrent pas aussi couramment que la première fois : on était fatigué de donner des changements au bonhomme Mathurin, et la beauté de madame n'offrait plus sa fraîcheur printauière. Il est vrai qu'en compensation, elle avait aujourd'hui l'ascendant d'un grade : le cheiuilier Mathurin, ce vieux de la vieille, ce héros de Leipsick, de Dresde, de Waterloo, ce vétéran de l'île d'Elbe, médaillé de toutes les médailles, était devenu brigadier, et ceux qui autrefois ne cédaient qu'à la beauté, aujourd'hui fascinés par l'éclat du grade, obéissaient à la subordination. Bref, pas un n'eût voulu manquer aux égards qu'on doit à la femme de son chef : ils l'adoraient par déférence administrative et respect de la discipline, de manière que M"' Mathurin n'avait pas encore à se plaindre de l'indifférence ou de ce qu'elle nommait l'inconstance des hommes. Plus d'un poste fut donc de nouveau parcouru avant qu'un seul, ni des anciens adorateurs ni des nouveaux venus, manquât à l'appel, et la dame atteignit ses quarante ans sans que la légitimité de ses droits acquis et les égards qu'on devait au grade fussent le moindrement mis en doute.

Peut-être, si l'on eût vu ses états de service où figuraient

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vingt-quatre ans d'activité et de je ne sais combien de campagnes, on eût dit : — La digne femme a mérité quatre chevrons, et nul ne les lui disputera ; mais faire encore des passions, c'est une prétention un peu haute quand on n'est ni maréchale ni femme d'un agent de change.

En ceci on eût pu se tromper: d'abord, ses états de service, elle ne les montrait pas ; puis, n'ayant jamais eu d'héritier et fort soigneuse de sa personne, elle était si bien conservée que nul ne lui eut donné son âge.

A cette époque, on mettait tout en caserne : c'était le goût du moment. Pour gendarmes ou douaniers, on en construisait partout. On en plaça donc une au poste où était Mathurin qui, toujours jaloux et soupçonneux, s'imagina qu'ainsi caserne il lui serait plus facile de surveiller à la fois son épouse et ses préposés. La caserne terminée, il signifia à madame qu'il ne changerait plus de résidence et qu'il attendrait sa retraite dans celle-ci.

Une caserne où il n'y avait que dix hommes était uuv champ bien restreint pour notre héroïne qui, en vieillissant, n'en était pas moins ambitieuse. Depuis longtemps la conquête des dix hommes était faite et refaite. Toujours la même chose est fastidieux. Il n'est pas de femme un peu délicate qui n'eût dit comme elle : C'est bien monotone—Comment y remédier? — Mais son esprit était à ressources. Le digne brigadier s'entêtant à ne vouloir plus bouger, et ses chefs lui ayant signifié qu'à la première demande de changement il serait mis en disponibilité, il ne fallait plus songer à aller de poste en poste quêter des soupirants. Les appeler à elle était moins faisable encore. — Qu'imagina-t-elle? — Je vous le donne en mille: elle se les fit envoyer. — Et par qui?— Par l'administration elle-même. Voyez-vous cette respectable régie des douanes, cette doyenne des corporations financières, ce noble corps où ne dédaigneraient pas de servir

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ks chevaliers romaios et saint Matthieu lui-méne, se chargeant de renonTeler la eonr de IP* MatlMuiB et de rapprovisionner d'adorateurs! Qni de nous ne se fat écrié : C'est impossible ! Mais qne ne peuvent le génie et la Tolonlé féminine?

Voici donc comment die s'y prit : elle se mit à sunreiller les préposés dormeurs ou n^Kgents, et sous prétexte de zèle pour le service et de crainte que son époux ne fâl compromis, elle lui dénonça tous ceux qui restaient dans leur lit aux heures de veille ou qui s'endormaioit eo faction. Le bouillant brigadier, avec son exactitude toute militaire, ne manquait pas d'inscrire tous ces dâits sur son registre, puis d'en faire le rapport. Il en résultait un changement de poste pour le délinquant, et conséquemment l'arrivée d'un remplaçant.

C'était tout profit pour la brigadière : grâce à son procédé ingénieux, elle voyait, dans un délai plus ou moins long, mais qui ne dépassait guère un trimestre, un renouvellement presque complet du personnel, et dès-lors une variété de ligures qui lui permettait, comme jadis à la grande Catherine, d'échapper à l'insipide uniformité des mêmes adorations et de diversifier ses sentiments.

C'e'tait déjà bien, et la plus difficile aurait pu s'en contenter. Pourtant les choses s'améliorèrent encore; voici comment : le chevalier Mathurin passa bientôt pour le plus exact et aussi le plus sévère des brigadiers ; on vit en lui le restaurateur de la discipline antique et le réformateur de tous les abus. Devenu ainsi la terreur du préposé, sa caserne fut un poste de punition, un purgatoire officiel, où l'on envoyait , pour un temps déterminé , tous les hommes qui avaient fait une faute. La caserne offrait ainsi un défilé perpétuel, une sorte de lanterne magique, où une iigurc ne disparaissait que pour en montrer une autre.

Grâce à l'intelligence de M"* Mathurin, l'âge d'or était

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revenu pour elle. Tout se passait comme dans les beaux jours et même mieux encore : alors elle avait des amoureux de tout âge, toujours en tout bien tout honneur, ne perdez pas cela de vue ; aiyourd'hui, elle n'en avait guère que de jeunes, car c'est ordinairement parmi ceux-là que se trouvent les négligents et les mauvaises têtes, et Ton sait que ces têtes là n'effraient jamais les femmes au cœur généreux : elles espèrent les convertir. Enfin, de ce purgatoire elle avait fait un vrai paradis.

Tout a une fin. Mathurin prenait de Tâge et, toujours jaloux, il craignait que sa vue venant à faiblir, il ne pût surveiller sa femme avec le même succès et préserver de toute tache son honneur intact jusqu'à ce jour. Il demanda sa retraite, malgré les larmes de sa vertueuse moitié qui lui objectait que dans le monde elle serait exposée à bien plus de pièges et de séductions que dans une caserne isolée où Ton ne mettait que des garnements ou de méchants conscrits qui, certes, ne pouvaient donner aucune inquiétude à un grenadier de la vieille garde qui, d'ailleurs, connaissait ses principes et son amour. Rien n'y fit, le bonhomme était parfois têtu : il voulut sa retraite, et il l'obtint.

11 se retira dans une ville de Normandie, avec sa pension qui, vu ses longs services, égalait presque son traitement. La dotation de sa croix et une petite rente formée de ses économies et de la dot de sa femme, complétèrent son revenu.

Madame avait alors quarante-cinq ans, mais la satisfactioB que lui avait procurée sou dernier poste l'avait rajeunie ; elle y avait pris de l'embonpoint et une petite teiu^e rosée qui ressemblait à de la jeunesse. Ajoutez qu'elle avait oicore les plus beaux cheveux du monde, et qu'il ne lui manquait pas une dent. Au total, elle était fort présentable.

Cependant, ia grande renommée qu'elle sMtait acquise était parvenue à sa nouvelle résidence. Malgré cela, oo peut-être à cause de cela, les hommes so|it si bizarres I elle y eut bientOt une fouie d^adorateurs, bourgeois, militaires et douaniers. Elle reçut ces derniers avec un grand dédain. Soit que le goût lui en fût passé, car en dé6nitife c'était toujours la même chose, soit que Fempressement dont elle était l'objet eût élevé ses prétentions, elle ne voulait plus recevoir que les hommages des bourgeois notables et des fonctionnaires à broderies ou à épaulettes.

Ajoutons que le titre de capitaine dont, selon l'usage des petites villes, on honore les décorés de l'Empire, n'eussent-ils été que caporaux, n'avait pas peu élevé son orgueil. Sans doute les envieux, car il en est partout, disaient qu'on n'appelait ainsi le bonhomme Mathurin que par allusion à son grade dans le régiment des maris, dont on aurait pu même, si on lui eût rendu justice, le nommer colonel. Mais ces mauvaises plaisanteries ne parvenaient pas aux oreilles de madame, et les plaisants n'avaient garde de les répéter devant monsieur qui n'avait pas encore brisé son vieux sabre et aurait pu les payer d'une monnaie qui n'eut pas été de leur goût.

Toujours jaloux de son honneur, toujours amoureux, M. Mathurin, n'ayant plus à surveiller les fraudeurs de la côte et pouvant donner tout son temps à madame et à la tendresse conjugale, avait fait les plus beaux projets du monde pour utiliser ses loisirs. On lui avait offert plusieurs fonctions civiques, mais il lui en fallait qu'il pût remplir sans cesser une surveillance qui lui avait si bien réussi jusqu'à présent et que le séjour de la ville, où les mœurs sont moins pures qu'au village, rendait aujourd'hui plus indispensable que jamais. Ajoutons que le digne homme n'avait point perdu l'espoir d'avoir un héritier, et que c'était l'un des motifs, car il voulait absolument qu'il fut

sien, des précautions minutieuses qu'il avait toujours prises pour bien garder sa femme, tout incapable qu'elle fût de manquer à ses devoirs.

Mû par des motifs si fondés, il avait donc redouble de vigilance, et ses démarcbes, il faut le dire, avaient été couronnées d'un plein succès : sa femme s'était rangée, et les mauvaises langues ne lui donnaient au plus que trois à quatre adorateurs, tous gens fort respectables et qu'on fie pouvait soupçonner de vouloir troubler un si bon ménage. Aussi Mathurin se tenait pour le plus chéri des époux et le plus heureux des hommes, quand une chute qu'il fît rouvrit une de ses nombreuses blessures. Elle était à la poitrine. On ne put arrêter l'hémorragie intérieure, et deux jours après, le vieux soldat n'était plus. Heureusement pour son bon cœur et son repos d'outre- tombe, que sa mort ne fût pas si prompte qu'il ne put témoigner à sa femme sa reconnaissance pour son amour et sa fidélité, en lui léguant sa succession entière.

Elle n'excédait pas trois cents francs de rente, et la part de la pension revenant à la veuve était plus minime encore. Ce n'était donc pas une riche héritière ; mais que ne peuvent la grâce et la beauté, ajoutons la bonne renommée, car on en avait tant dit de la digne femme que personne ne croyait plus à rien? Pendant deux grands mois, il faut le reconnaître, elle avait, par respect pour le défunt, tenu tous ses amoureux à distance. C'était peu sans doute, néanmoins cela avait suffi pour lui rendre la blancheur de Phermine, et il était des gens qui prétendaient que Mathurin, pour des raisons à lui connues , l'avait laissée comme il l'avait prise à seize ans, et qu'enfin elle était demoiselle. Vous jugez si ceci doubla l'ardeur des soupirants.

Or, dans le nombre, il s'en trouva un sérieux : c'était un honnête bourgeois de la capitale, qui, veuf de sa pre-

mière femme, Parisienne assez légère, était venu chercher en proTÎnce des liens mieux assortis et trouver une épouse iidèle. On l'avait assuré qu'elles Tétaient toutes, il n'a?ait donc que rembarras du choix.

S^éCant arrélé dans la petite viHe de ***, il y fat sédtit par la fr«lclie«r et je dirai presque Tair vitfiaol de M** MalhoriD, qui porlaît fnerreillenseoient si^k costume de veuve.

Notre épouseur, qu'on appelait M. Benoît, ancien bonnetier et Tnn des gros capitalistes des Batignolles, approchait de la soixantaine : c'était un homme sage et prudent, aussi ne manqua-t-il pas de prendre des renseignements sur la dame.

Us furent excellents : c'était à qui lui vanterait ses vertus et le bonheur dont avait joui feu le capitaine Mathurin, chevalier de la Légion-d'honneur, ancien ami de Napoléon et l'un des hommes les plus distingués de l'ancien Empire.

Le curé, que M. Benoît alla également consulter, ne dit ni oui ni «on, mais il attesta que M"' Mathurin était fort exacte aux oftices, et que lors du décès de son mari, elle avait noblement fait les choses.

C'était plus que n'en demandait l'amoureux Benoît. 11 épousa la veuve qui, aujourd'hui, fait, aux Batignolles et lieux circonvoisins, l'édification des fidèles et le bonheur d'un mari de plus on plus épris de ses charmes et de ses vertus.

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