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Les masques rouges

Iæ veut d'biver sifflai» , arrachant aux arbrrs de la forcît de Sénat*» de lugubres craquements.

I.n eol. détrempé par les dernières neiges qu'on pile rayon de soleil avait fondues, était boueux et glissant aux pied».

Depuis longtemps déjà la nuit était venue : — une nuit obscure, sinistre, féconde eu mystérieuses épouvantes.

A chaque pas qu'ds faisaient, les voyageurs s'arrêtaient, prêtaient l'oret essayaient de sonder les ténèbres, et semblaient n'oser s’avancer davantage. -

u Où sommes-nous, mon Dieu! mon bon Jérôme? dit une voix qui , malgré son angoisse , demeurait fraîche et pure comme le tintement de V.'ingilus parmi les éléments déchaînés.

— Je ne tais pas, mademoiselle, répondit une voix plus grave, la voix d'un viiillard; tuais ce que je sais birn. c'est que le bun Dieu protège ceux qu'l sont eu péril et se recommandent à lui. Ainsi , prenez courage... et marchons...

— Ail! je suis si lasse, mon bon Jérôme! comme c'est loin Paris! Voici huit jours que nous demandons notre- chemin , et toujours no nous dit : « C'est loiu encore!... n

— * Paris est loin , cnelfot. mademoiselle, mais qoiis finirons bien par y arriver.

— - Mon Dieu! pourvu que je retrouve mon père et mon frère, dont nous n'avons pas la moindre nouvelle...

— lions les retrouverons. Ve sous l' ai-je pas dit. Dieu assiste ceux qui ont fui en lui.

— Puisse-t-il t'entendre, mon bou Jérôme, a murmura la jeune fille , qui paraissait épuisée de fatigue.

Tout à coup uu bruit lointain se lit entendre , c’était le galop précipité d'un cheval.

* Vous le voyez, mademoiselle, dit Jérôme, on u'invoque jamais Dieu en vain. Vuus sommes égarés, rl voici un cavalier qui, sans doute, ta nous remettre .dan» notre chemin. «

Le cheval galopait avec furie; au buut de quelque» minutes, sa silhouette et celle de son cavalier se détachèrent eu vigueur au milieu des ténèbres.

« Citoyen ! » cria Jérôme.

Au bruit de celle voix, le cheval s'arrêta brusquement.

u Que me veul-oo? demanda le cavalier, qui , si on ra jugeait par le son de sa voix, était jeune.

— Citoyen , continua Jérôme . prends pitié d'un pauvre paysan et de sa liile qui se rendra! à Paris et se sont perdu» du us les nui». •

Le cavalier répondit avec bonté :

• Si vous u'uiez pas absolument hrsoin d'aller à Paris relie nuit, je vous conseille de coucher en route. Il tic Tait pas bon à Pari», d'abord; ensuite , voua on êtes encore à près de quatre lieue*. Mais suivez ce sentier, et tournez à droite, vous vern-i de la lumière dan* réloigueuieuL 11 y a là une auberge, à l'cnseigue du Cor lu a h tirant . uù vous pourrez passer la nuit.

— Merci, répoudil Jérôme. Citoyen, je n'uuhlierai pas le service que tu uou» rwids.

— - Excuaez-iuoi , répondit le cavalier. Excuscz-moi , je suis pressé. »

Et il mit l’épcrou aux flancs de son cheval et disparut dans les ténèbres.

La jeune fille avait pris le bras du vieillard et s'appuyait sur lui.

u Ah ! disait-elle , pourquoi mou père et mon frère sonteils allés à Paris? Mous étions si bu ri dans mitre calme province, aux pieds de nos vertes collines morvandelles , au bord du Cousin, notre jolie rivière.

— Votre père et votre frère, mademoiselle , répondit Jérôme, ont fait leur devoir en demi- uran» auprès de leur roi captif et persécuté. »

K» ton» en poilant ainsi, malgré leur lassitude extrême, 1rs deux voyageurs roulumuient à marcher, et comme le sentier qu'ils suivaient inclu ait brusquement à droite, ils aperçurent un point rougeâtre dans le lointain.

ün eût dit la lueur d'une lanterne dans le brouillard.

« Voilà sans Junte l'auberge dont nous a parlé cet homme à cheval , dit Jérôme.

— As-tu remarqué, mon bon Jérôme, comme il avait h vola émue? reprit la jeune fille.

— \ou , mademoiselle.

— Ce doit être un jeune homme, poursuivit-elle, c» sons doute, oh ! je le jurerais . il était en proie à uni: vive douleur et à une agilatioa extrême . cor sa voix tremblait bien fort.

— Je n’ai pas remurqué, - dit le vieillard.

A mesure qu'ils avançaient, le poiut lumineux s’agrandissait petit à petit, et bientôt les deux voyageurs aperçurent une maison au milieu de* arbres.

Ils firent quelques pas encore , et le bruit d'une chanson vin' mourir à leur oreille :

Ali! ça ira ! ça ira!

Lai aristocrate* à la lanterne f

chantait une voix nasillarde , fortement empreinte de la mélopée provençale.

Ce chant d'extermination , qui , déjà , avait fait le tour de la France, donna le frisson à la jeune fille.

< Oit! n'allons pas làl dit-elle , marchons encore, a

Mais le vieillard répondit :

» Qu'avons-nous à craindre, mademoiselle? \ 'êtes-vous pas vêtue comme une paysanne morvandelle, avec un fichu rouge sur lu poitrine, des inilniues de tricot aux mains et des rabots aux pieds ? El ne suis-je pas, moi, le meunier le plus accompli des environs de Clamecy-stir-Xièvre?

— C’est juste , dit la jeune fille.

— Marchons donc, poursuivit le vieillard . et Dieu nous assistera. «

Ils cheminèrent encore, trébuchant parfois, mois avançant toujours. A mesure qu'ils approchaient, la lumière pn-nait des proportions plus vastes, la maison se dessinait plus distinctement sur le ciel nuageux , et la chanson leur arrivait plus stridente.

a Ces gens-là ne soûl pas des homme»! murmura la jeune fille. Ah ! mon pautye Jérôme, si tu m’eu croîs, et Lieu que je sois affreusement lasse , nous éviterons cette maison et nous irons toujours droit devant nous.

* Vous êtes folle , mademoiselle.

-- Ab ! j’ai peur., fit-elle, j'ai peur...

— - Ne suis-je nas avec vous ? ■

U voix mâle du vieux Jérôme rassors un peu la pauvre enfant.

• Comme Dieu voudra! * dit-elle.

Et ils continuèrent leur chemin.

La maison d'où s’échappait cette lumière rougeâtre qui depuis un quart d'heure guidait le» voyageurs égarés s’élevait au milieu d'un carrefour de forêt, au bord d'uo chemin pierreux et mal eotr»tcuu . qui s'appelait alors la route de Paris à Melun.

Celait une odieuse construction en pisé et < u torchis , couverte de branches d'arbre liées en fascines , avec du papier huilé aux croisées en guise de vitres, une porte mal jointe, un seul étage, rl une cheminée unique du tuyau dr laquelle s'échappait une co- I Ion m- de fumée. A l'entour »e dressaient, comme autant dr fantômes . les arbres dépouillés d- la lorét , et devant la porte surg<s>ait un poteau qui portait pour indication : Hvutr du Chrne tordu.

« Jiruiue! Jérôme! supplia une dernière fois la jeune fille, au nom du ciel, n'allons pas la*. . <•

loi chanson des patriote* continuait à retentir, et le Çm ira arrivait aux oreille» effrayées de la pauvre enfant comme un glas funèbre.

A ce rhunl... véritable chant de mort... se joignent le cliquetis des verres, les paroles bruyantes, les éclats de rire d une nombreuse compagnie Mai* le vieux Jcrùuie n'eut aucun égard pour la terreur de celle qu'il appelait madrutoittllr, et il frappa rudement à I» porte.

*0 tuuu Dieu! mou Dieu! pria la jeune fille, ayez pitié de moi... j’ai peur... j’ai peur!... *

Au dedans comme au dehors, c'était bien le même aspect sinistre.

Le» maîtres étaient au eoin du feu , — un maigre feu de bois vert, d'où s' échappaient de lugubres éiinrelles, étoiles confuses dau» un brouillard de fumée grise.

l-o* hôtes euluiiraieot une table chargée des débris vulgaires d'on

Î souper de cabaret.

Table graisseuse , dépourvue de nappe , encombrée de bouteilles , vides, de verres dcmj^plein» , d'tffii'llcs ébréchées.

À l'entour de l'&tre, il y avait un homme entre deux Ages, coiffé d'un bonnet de laine rouge, vêtu d'une blouse bleue, les pieds dans de» sabots garnis de paille.

LES MASQUES h^GES.

Il avait 1V.I gris , la lèvre miiirc <*4 railleuse, le front fuyant, le* cheveu* grisonnants sur tes tempe* , les favoris épais cl noirs.

Type complet du pajsau des environs de Paris, cet homme fournit silencieusement dans une pipe a court tuyau, *c tournait par* fois pour prêter l'oreille au* propos de scs fuites , souriait sans mot <iiro, et ramenait ensuite sou regard louche vers h-s tisons mal en- Haiumcs du foyer.

A sa droite était une de ces femmes qui. n'ont pas d'à;;.' . qui peuvent avoir trente ans ou soixante, selon le jeu qu’elles impriment à lerr physionomie.

Petite, chétive, horriblement grêlée , les cheveux d’un roux jaunâtre , les dents noires, le menton pointu, h'S joues osseuses, uni i le regard brillant, audacieux, effronté, celle créature était épouvantable à voir. Ce n’était ni la feuime, ni la mère, ni la tille du maître de la maison.

C'était un être sans état civil, sans patrie, sans famille, un être venu on ne savait d'où , mais vomi par quelque bouche de l’enfer, assurément, et qui s'était endormi , ou soir, les pieds ensanglantés, le corps couvert de haillons et de verrniatr, sur le seuil de l'mim-rge de maitre Gourjii.

Gourju était le nom du cabarrtier.

Celle femme, mendiante la veille, était devenue maîtresse le lendemain.

Comment , par quel procédé magique était-elle parvenue à capter la confiance de «naître tîourju, à s'installer chez lui, à veiller sur •es intérêts et à conduire l'auberge?

An bout de dix ans, c'était encore un mystère.

Mai* depuis que la Mayotte, c’était son nom, présidait au comptoir du Corbeau vivant . le sinistre cabaret avait vu grandir sa mauvaise fépulïliot).

Les bûcherons de la forêt, les paysans du voisinage n’entraient jamais dans ce repaire. Seuls, quelques rouliers attardes y buvaient en passant un verre de vin.

De terribles et sombre» légendes couraient même dans Ig contrée. Dieu avant l'époque où commence en récit . et quand la France jouissait d’une paix profonde, plus d’un voyageur attardé avait trouvé, disait-on, une* foi mystérieuse dans le cabaret du Corbeau tirant .

A ilongeron, à Villeneuve, à Brunoy et tout alentour de la forêt' de Sénart, on avait longtemps appe lé le cabaret du Corbeau rivant le coupe-gorge de la triuitv. Ce nom étrange venait des trois personnes qui habitaient l’auberge forestière, maître Nicolas Gourji., la Mayotte et le l iras.

Ce dernier personnage, ainsi dénommé par ahréiialiun, était le père du cabarrtier. — l'n petit vieillard sec, anguleux, au* yen* verts, au ne* pointu, parlant peu, mais ayant un sourire de mauvais augure.

Celui-là était assis à la gauche de* maître Nicoli? Gourju et remuait à chaque instant les lisons du foyer.

Autour de la table il y avait *ix personne* , quatre gendarmes et deux pekins, comme on eut dit uuc di*auii' d'aune. plus tard.

I«es quatre gendarmes venaient de Paria; deux parai -;iiii»t être de vigoureux Alsaciens, un troisième se vantait en tordant >a moustache d'être né dans le faubourg Antoine.

Le quatrième enfin, qui était le plu» jeune et qui portait sur h* bras les galons de brigadier, avait une jolie moustache brune, mt sourire railleur et lin, et un grand «-il bleu mélangé de fierté et de douceur.

Un l'appelait Y.-îristo. Ce sobriquet lui ve nait de sa tournure distinguée, de scs mains blanches et de son petit pied, bien qu'il eût déclaré, deux années auparavant, en prenant du service, qu’il se nommait J ea n -\ é p c> i b ucè OC Denis, lil* d un confier de Bordeaux.

A la droite de l'Arislu se tenait un personnage curieux à examiner.

Il était vêtu (Pime carmagnole, coiffé d’un bonnet rouge, fumait daus une pipe dite brûle-gueule, pouvait avoir trculr-cinq uns environ, portait toute sa barbe, qui était noire, et montrait en riant d'un méchant rire deux rangées de dents blanche et pointues comme celle* d'un animal carnassier.

• Aussi vrai que Paris est un gros village auprès de Marseille, dit te dernier personnage eu achevant sou fameux Ça ira! — car c’était lui qui dmi'wl,,— aussi vrai que l'Aintu a plutôt i'air d’un colonel que d’ nu brigadier, je vous tvl firme, citoyens, que le monsieur que voilà aura bien de l'agrément à Paris demain. »

En parlant ainsi, l'homme à la carmagnole, qui s'était autre qu'uu de ces fameux Mvsedlais qui étaient venus à Paris dcmuuder

la léte de Louis XVI 5 l’homme a In earntngnolp, «Usons-nous, montrait le sixième bile de l’auberge du Carton tt rira»/.

C’était un grand jeune homme aux longs bras, aux jambes osseuses, maigre comme une chevillé, osseux comme une vieille, la tête couverte de cheveux jaunes, l'iml bleu dépourvu de sourcils, la bourbe garnie de bonnes grosses lèvres naïves, sur lesquelles un beau sourire d'ontre-Bhin s'épanouissait h l’aisé. Il portait une redingote à brandebourgs de couleur grise, une petite casquette rirée, un étui de fer- Man c en bnndouillère et des bottes molles pKwtées.

Il s’exprimait difficilement en français. Cependant il parvenait à se faire comprendre, et avait annoncé en entrant dan* l'auberge qu'il se nommait Fritz Muller, natif de Munich, et était étudiant en médecine de l'université de Heidelberg.

Il avait marché tout le jour, se dirigeant sur Paris, était arrivé à l’entrée de la forêt comme la finit arrivait, et avait fait rencontre du Marseillais dans le chemin qui conduisait an Corbeau mirant.

Le Marseillais lui avait servi de guide.

Lorsqu'ils étaient entrés dans l'auberge, les gendarmes s'y trouvaient déjà cl se menaient à table pour souper.

Le Marseillais avait pris une chaise eu disant : a Quand i! y 3 pour quatre, on trouve aisément pour cinq.

■ — F.t même pour six, » a ait ajouté FArisfo en avançant un siège et faisant place à l'Allemand de Heidelberg.

On avait soupe bravement. Le lard sale et les nommes de terre accommodés par la Mayotte avaient' été convenablement arrosés par uni' douzaine «Ir litres de petit bleu.

Chacun avait payé son écot «le gaieté.

I.es gendarmes al aciens avaient crié l ire fa Répabliiftte! le Parisien du faubourg Antoine avait raconté une scène du dernier opéra joué à Paris; l'Aristo avait prétendu que, hien qu'on fût an 2<t janvier 1793, il se sentait assez chaud pour dlrr son uniforme, ce qu'il avait fait au grand Mandate de ses trois subordonné*.

Enfin , le Marseillais avau entonné le Ça ira !

Seul l'Allemand était demeuré grave ri mclanroliqup , comme il sied à un homme né dan» le pays de la poésie, de la choucroute et des cigognes.

Aussi , lorsque le Marsriilais prononça ces paroles : m Monsieur aura peu d’agrément à Pari* l’étudiant leva-t-il fa télé et régir. !ut-il son interlocuteur d'un sir étonné et uaif. u Et pourquoi cela? » demanda-t-il.

Les gendarmes et le Marseillais se regardèrent d’uo air qui signifiait •

— Ali en! uni» d'où vient-il? Il ne sait donc rien? *

Puis le Marseillais reprit :

« Vous êtes Allemand, n’esl-co pas?

— Oui.

— Xon naturalisé Français?

— Xon, dit f Allemand.

— Alors, fit le Marseillais, on peut se dispenser de l'appeler eitoycn.

— C'est juste, observa l’Aristo.

— - Eh bien donc, mûssiru, continua le Marseillais, j'avais l’honneur de vous dire que vous n’auriez pa* grand agrément à Pari-,

— Pourquoi ? demanda l’ Allemand obstiné.

— Parce qu’on y guillotine pas mal. »

Et de peur que l' Allemand ne comprît pas, le Marseillais eut une pantomime expressive imitant le jeu du couperet qui fait tomber une tête.

L'Allemand se pril à sourire:

* Oh ! je sais... dit-il.

• — Ah! vous... savez?

— Va!

— Et cela ne vous effraye pus, trou de Pair? »

L'Allemand eut on sourire plu* laine, plu* épanoui, a C'est pour cela que je viens, » dit-il.

Celle réponse simple et naïve donna !«• frisson aux auditeur*, d’autant mieux qu'un septième convive Sâul.i s ir la table et lint réclamer sa part du souper, tandis que maître Nicolas Gourju, la Xlayotte et le Vieux se retournaient curieusement aux dernières paroles de l'étudiant do Heidelberg.

Ce septième convive, qui venait picorer dans les assiettes demipleine- . n'était :mtro que la vivante enseigne du cabaret, un corbeau centenaire qui vivait en liberté dans la maison depuis plus (T un

diMui-sièrlc.

■ Signe de malheur! balbutia l’Aristo, qni pAlit soudain.

— Ah! ricana le Marseillais en s’adressant k I* Allemand, monsieur vient à Paris pour *e foire guillotiner? •

LES MASQUES R Olî CK S,

Mais l'étudiant n'eut pas lu temps de répondre.

Un bruit se fit au dehors et oo frappa résolument à la porte.

Ce fut la Marotte qui se leva et alla ouvrir.

Les gendarmes le Marseillais et l'Allemand tournèrent les yeux ver* la porte avec curiosité.

Qui donc arrivait à celte heure attardée?

On vit apparaître sur le seuil d'abord un homme anx cheveux grisonnants, ensuite une jeune fille.

L'homme était de petite taille, maigre, chétif en ses formes anguleu s es.

Il avait la lèvre mince, l'œil profondément enfoncé dans son orbite et d'nne mobilité extrême, le nez d'un oiseau de proie, le menton pointu.

Avec cela un' air de fausse bonhomie répandu sur tout le visage, le geste rond , la démarche assurée.

Il était v élu d'une blouse bleue, coilTé d’un chapeau de feutre gris, chaussé de sabots, et portail, accroché à la boutonnière de son gilet qu'on apercevait par la blouse entr ouverte, un gros bâton de houx hérissé de nœuds.

« Salut, citoyens] dit-il. Bonsoir, les amis!... •

On lui rendit son salut amical, mais tous les regards se portèrent sur la jeune fille qui l'accompagnait.

‘ C’était une créature d'une rare beauté, grande, mince, svrllc, au front blanc et mat, aux cheveux blonds, è l'œil bleu, aux mains transparentes comme de la cire et mignonnes comme celles d'une duchesse.

Pourtant elle était vêtue d'une robe grossière de colonnade bleue, portait un fichu rouge au cou et avait emprisonné su luxuriante chevelure dans un pauvre petit bonnet d’indienne, comme en ont les paysannes morvandelle» des bords du Cousin.

Mais sa beauté était si rayonnante, si splendide que, de tous ces hommes qui se trouvaient là, il n'en fut pas un, même le lieux, qui pùt réprimer un geste d'admiration.

Elle entra rougissante et les yeux baissés.

a Bagasse! dit le Marseillais, voilà une citoyenne qui n’est pas déchirée, mes amis.

— Une ptlle fdme ! n grommelèrent les Alsaciens.

L'Allemand admira rêveur.

■ Un beau brin de fille! • murmura le Parisien du faubourg Antoine, qui était connaisseur.

Le brigadier de gendarmerie, celui qu'on apprlait Yaiitlo, ne disait rien, lui, mais il Iressodlil profondément, et son œil investigateur s'arrêta sur les mains blanches et délicates de ta jeune fille.

Quant à la Mayotte, que son horrible laideur chagrinait, elle fut si choquée de celte beauté souveraine qu'elle murmura :

« La jolie chipie! Avec qui donc ça court-il les grands chemins?

— Holà! citoyenne, dit le nouveau venu, rxcusex-moi de venir Iroohler votre souper; mais il fait un froid de loup en forêt; ta bise pénétrait sons mon tricot, et ma pauvre fille que voilà était transie.

— Ah! dit maître Nicolas Gourju, l'hôtelier, qui se rangea pour lui faire place au Feu , c'est la fille, citoyen?

— Oui, citoyen, ma propre et légitime fille, Adexandrine-Victoire Macbemin, née native de l'IsIc-sur-Serein , en pays morvandiau , où je suis meunier de mon état.

— Alors, rirana le Marseillais, c’est pas étonnant que la citoyenne ait les tnuins blanches.

— Pourquoi? demanda un des Alsaciens naïfs.

— Parce qu’elle se les lave dans le son.

— Gombmult pat! dit le second Alsacien.

— Ce qui , acheva le Marseillais , vaut mieux que Siitnuer de-

lans. •

A celte horrible plaisanterie, les deux Gourju et la Mayotte se uirent à rire, tandis que la pauvre jeune fille s'asseyait toute tremblante devant le feu pI ôtait ses salrols pour réchauffer si s pieds endoloris par la marche et le froid.

l.’Aristo fronça le sourcil et réprima un geste de colère; PAIIeinaod demeura grave et demanda, impassible :

« Qu’est- ce que vous appelée éternuer dons le sun?

— Mais, dit le Marseillais, vous le saurez prochainement, «ndaneu...

— Comment?

— Puisque vous venez à Paris pour la chose.

— Quelle chose ?

— Est -ce que vous n'avez pa» dit que vous vouliez ious faire guillotiner? »

Wu rUfoiuand cul un aourirc candide-

■ Pas précisément, dit-il. Je suis médecin, et je me livre à d< sérieuses éludes sur la mort par la décollation.

— Ah! ah!

— On dit que la mort par la guillotine est instantanée.

— Vous verrez ça un de ces jours...

— - Moi, continua l’Alleman avec flegme, je sontieos le ooo- I raire. «

La jeune fille frissonnait; mais celui que, tout à l'heure, elle appelait mon bon Jérôme et qui lui donnait le titre respectueux de madernihMelle, regarda le Marseillais en souriant :

u Farceur! dit-il.

— Moi, dit la Mayotte, qui se leva sur ses jambes torses, grimaça un hideux sourire et jeta un regard de haine instinctive à ta jeune fille toute tremblante, j’ai vu ça l'autre jour, à Paris, c’cst-il drôle !...

— Ix citoyenne aubergiste, s’écria le Marseillais , est une Romaine !

— D'abord, continua la Mayotte encouragée par ce compliment, il y a beaucoup de monde sur la place. Moi , j'aime la société. Ensuite, on crie : lire la Républifme! et ou joue du tambour. C’est amusant ! F.l puis celui qui a inventé ce bijou de macbine-là est un fier lapin tout de même! On voit mouler l'homme, puis on voit courir une planche, puis on a l'air ébloui par un éclair, et c'est fini.

— C’est à donner envie à mvtsitv d'essayer, dit le Marseillais en désignant l’Allemand.

— ■ Tais-toi , la femme ! dit brutalement le caharetier.

— Hein? De quoi? fit la Mayotte, ou ne peut donc pins rire maintenant? ■

Le vieux Jérôme crut devoir se mêler à la conversation.

■ La citoyenne a raison, dit-il, on doit pouvoir rire après boire. — Il lit efopper sa langue. — Si j'avais seulement bu un verre de vio... »

Le Marseillais lui tendit son verre qu’il emplit jusqu’au bord.

u A ta santé, citoyen! * dit Jérôme rn le vidant d'un trait.

Puis il regarda sa prétendue fille.

• Et toi, petite, as-tu soif?

— Je n'ai ni soif ni faim, répondit la jeune fille. J’avaia bien froid tout à l’heure , mais à présent je suis réchauffée, et je crois que nous pouvons nous remettre en route.

— En voilà des pratiques I murmura la .Mayotte. Ça se chauffe sans donner un liard, et ça vous parle ensuite de s'en aller!...

— Non, nia petite, répondit Jérôme, nous ne noua remettrons pas en route par un temps pareil. Que dirait ta mère, la citoyenne Florine Machemin, ma légitime épouse, si tu tombais malade f Nous sommes ici avec de braves citoyens et sous la pruteclion de la loi ! ■

A ces mots, il salua les gendarmes.

u Mais, dit brutalement la Mayotte, si vous couchez ici, tou» dormirez sur une chaise. Nous n'avons pas de lits.

— Auprès du feu , tous les lits sont bons. »

L’Aristo, silencieux jusque-là, regarda la Mayotte de travers.

« Est-ce que tu couches sur une chaise, toi, citoyenne?

— Moi, j'ai mon lit...

. — Eh bien, tu le céderas à cette jeune fille.

— Plus souvent! grogna la hideuse créature.

— Bah! fit le brigadier, une mauvaise nuit est bientôt passée. Et puis , tu ne voudrais pas déplaire à la gendarmerie. »

Crs derniers mots attirèrent au brigadier, de la part du vieux Jérôme . un regard étrange que surprit le Marseillais.

a Ah çà, lit la Mayotte, qui prit une attitude insolente, voilà qui* vous protégea le» aristocrates? -

Lu jeune fille rougit jusque dans le blanc des yeux, et le vieux Jérôme cnil devoir se troubler si fort que le Marseillais le regards à son tour fixement.

I.' Allemand, eu contemplation devant la voyageuse, semblait étranger à tout ce qui se disait et se passait autour de lui.

Mais l'Aristo, à qui □'avaient échappé ni le trouble du vieux Jérôme, ni la rougeur de la jeune fille, ni le regard perspicace de Marseillais, se leva tranquillement et prit la Mayotte sous le» aisselles ; puis il l'enleva de terre comme il eût fait d’un enfant.

u Di» donc loi, citoyenne, fit-il, tu n'as qu’à continuer de m’agacer les nerfs , et je te montrerai comment je protège les aristocrates.

— Aiel vous uie faites mal, geignit la Mayotte tandis qu'il la reposait sur son escabeau.

— Hé! brigadier, hé! la Muyollr, gronda maître Nicolas .'îonrjn, la paix s'il vous plaft!

— Rassure-loi, citoyeo, je oc veux pas te prendre la femme, n répondit le brigadier d'un ton railleur.

Celte scène avait été courte, mais pas assez pour que le vieux Jérôme et le Marseillais u eussent eu le letnps d’échanger un nouseau regard.

Ces deux hommes, qui se voyaient pour la première fois, s'étaient déjà devinés.

La Mayolje continua à murmurer, les Alsacien* vidèrent une onzième bouteille, l'Allemand demeura en extase devant la jeune fille, i'Aristo se leva, alla ouvrir la porte et sortit.

Alors le Marseillais, le vieux Jérôme et la Mayotte respirèrent. On eût dit que la présence du brigadier les gênait sensiblement. Quant à maître Gourju , il avait vidé tant de bouteilles de vin , en compagnie des grndarmes, qu'il était un peu ivre et voyait ce qui se passait autour de Ini à travers le brouillard de sa pipe.

La jeune fille, au contraire, éprouva un redoublement d’effroi en voyant sortir cet homme en qui elle devinait un protecteur.

L'Aristo s'éloigna de quelques pas et entra dans un fourré.

U il se coucha & plat ventre et colla son visage contre terre.

Mais aucun bruit ne vint mourir à son oreille, et il se relira découragé.

« Nous n'avons pourtant que quelques heures, murmura-t-il. Si nous ne sommes pas autour du Temple demain avant le jour, tout est perdu ! ■

El il revint vers l'auberge, poussa la porte et alla s'asseoir au coin du feu auprès de la jeune fille, dont le front attristé se rasséréna sur-le-champ. •

L'Allciuaud était toujours abîmé dans sa contemplation, les Alsaciens jouaient au doiyt mnuiltf pour tuerie temps, la Mayotte grommelait des paroles malsonnautcs et le Vieux était endormi.

Le Marseillais tira de sa poche une blague en peau de chien et y enfonça son brûle-gueule , qu’il se mît à charger méthodiquement.

Quand le brûle-gueule fut bourré, il posu dessus un tison qu'il prit avec ses doigts, regarda de nouveau le vieux Jérôme, et sortit a son tour en disant : #

« Je vais voir le temps qu'il fait.

— Moi aussi... h dit Jérôme

Et te vieillard se leva.

La jeune fille éprouva un frisson et lui dit d’une voix pleine d'an-

gois!<e :

• Est-ce que vous sortez, mon père?

— Je vais prendre l'air sur le pas de la porte; chauffe-toi bien, petiote. *

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