I.a pauvre enfant n'osa rien dire, et Jérôme sortit
Quand ils furent dehors, le Marseillais lui frappa sur l'épaule.
• Roujour, citoyen, lui dit-il.
— Vous m'avez déjà dit bonjour, observa le vieux Jérôme.
— Ça ne fait rien , c'est pour mieux entamer la connaissance.
— A votre aise, citoyen.
— Ainsi, dit le Marseillais, vous êtes meunier?
— Pour vous servir, citoyen.
— Je n'ai pas de farine à moudre, mais je cherche femme.
— — C’est de votre âge, citoyen.
— ■ El liens ! dit le Marseillais sans plus de cérémonie, un brin de fille comme celle qui te suit m'irait comme un gant!
— Ma tille? dit Jérôme.
— Farceur! répliqua le Marseillais; cette demoiselle est ta fille comme je suis ton nereu, moi... n
Et il plongea dans les yeux gris du vieillard un regard ardent.
b Voyons, mon bonhomme, reprit-il, je vais te dire ton affaire, moi.
— Vous? fit Jérôme.
— Moi. Tu n'es pas un meunier... tu eB un domestique, et cette petite est une aristocrate. »
Et comme Jérôme se récriait :
■ Où la cooduis-tu? je ne sais, mais je devine.
-T- Allez! allez! dit Jérôme d’un air finaud, vous causez bien, vous! Continuez, mon garçon... »
Le Marseillais reprit : *
• Tu es bien certainement quelque intendant voleur qui rêves de f emparer du château de Ion maître.
— Après? fit Jérôme avec flegme.
— Et comme sans doute Ion maître et ses fils ont déjà fait connaissance avec le citoyen Brutus, à moins qu’ils n'aient été massacrés au 10 août...
— Chut! fit Jérômf.
— Ah! ah! dit le Marseillais *0 vois que je devine aisément les choses.
— Continuez , vous parlez bien. . .
— Tu la conduis à Paris, où tu la dénoncera» au comité de salut public, n
Le vieux Jérôme haussa les épaules , puis il se planta tout debout devant le Marseillais. “ t
a Eh bien , dit-il , quand tout cela serait vrai , est-ce que ça von regarde ?
— - Mon, mais on pourrait s'entendre...
— Vous êtes un joli garçon . répliqua Jérôme, mais vons ne me ferez pas dire ce que je veux faire.
— Vieux farceur! écoule donc, fit le Marseillais, qui prit le vieillard par le bras et l'entralua à cent pas de la maison. Ecoule donc, et uous allons nous entendre . »
Jérôme s’assit sur un tronc d’arbre.
« Parlez, dil-il. Autant vaut prêter l'oreille à vos sornettes que dormir sur une chaise.
— Je te disais donc que sans doute la petite fille est orpheline et que tu la mènes à Paris où elle espère retrouver son père ou des parents quelconques, lesquels, tu le sois, loi, ne sout plus de ce monde. A Paris, tu la livreras comme aristocrate...
— Et puis après? demanda le vieillari^dont le visage demeura impassible.
- — Tu l’en retourneras au château, qui sera mis en vente, et lu l’achèteras pour cent écus.
— Et puis?
— Mais si tu t’entendais avec moi, citoyen, continua le Marseillais, je te ferais faire une besogne autrement sérieuse et qui te poserait fièrement dans l’esprit du citoyen Robespierre. Tu deviendrai* maire de la communp, membre du district, ami du comité de salut public, que sais-je? »
Le vieillard perdit son masque de bonhomie, et ses petits yeux gris se fixèrent avec ténacité sur le Marseillais.
> Tu es donc quelque chose dans le gouvernement? dit-il.
— Je ne suis rien et je suis beaucoup.
— Comment cela? »
Le Marseillais mit un doigt snr ses lèvres.
b Chut! dit-il, c'est moi qui suis chargé de dévoiler au gouvernement les conspirations des aristocrates.
— C'est-à-dire que tu eB un homme de police?
— A peu près. »
Le vieux Jérôme tressaillit d’aise. Le Marseillais reprit .
b Donc, tel que tu me vois, je puis le faire faucher... et ta petite avec toi. •
Jérôme eut un léger frisson.
b Mais j’aime mieux transiger et te prendre dans mon jeu. La petite me plaît . et tu me laisses libre de m'en laire aimer. C'est à merveille! En échange, je te promets que lu auras le château, que tu seras moire, membre du district et ami du cituyen Robespierre. »
Comme il parlait ainsi, le Marseillais saisit le bras de Jérôme.
« Ecoute ! » dil-il.
Jérôme prêta l'oreille. Un bruit lointain, presque imperceptible vint mourir à son oreille.
C'était le galop d'un cheval.
b Mon vieux , dit le Marseillais , le brigadier de gendarmerie que tu as vu tout à l’heure est un gentilhomme déguisé, un aristocrate qui conspire pour son sire, son roi. Mais je suis là. moi, l’homme de la police, et j’ai à une lieue d'ici, à Moutgerou, une douzaine do municipaux qui attendent mes ordres. Veux-tu être des nôtres?
— Mais c’est convenu depuis longtemps, a dit le vieux Jérôme.
I.'Aristo était rentré dans la salle d’auberge et rêvait, la tête dans ses mains; le gendarme né dans le faubourg Antoine s'était appuyé sur la table et dormait on faisait semblant de dormir.
Les hoouêtes Alsaciens jouaient toujours au doigt mouillé.
Tout à coup ce bruit lointain, ce bruit du galop d'un cheval que Jérôme et le Marseillais avaient entendu, arriva jusqu’au brigadier. Alors I’Aristo boudit sur ses pieds et courut vers la porte. • F.n ce moment aussi le vieux Jérôme et le Marseillais, qui sans doute avaient conclu quelque pacte ténébreux, revinrent prendra place autour du foyer dans l’auberge du Corbeau virant. u Où va-t-il, le brigadier? n grommela la Mayotte.
L'Aristo entendit cas mots.
* Jr vais à la rencontre de mon maréchal des logis , n répondit le jeune homme qui s’élança au dehors.
Le hruit du cheval galopant à travers buis était devenu plus distinct. Lr brigadier entra sous U futaie, tuil deux doigts sur sa bouche et lit entendre un coup de rilfict.
Un coup de riffiet répondit.
Le cheval galopait avec furie eh les branches d'arbres, courbées par le vent d’hiicr. craquaient sons :•« pied».
L’Aristo fit quelques pas à su rencontre, puis tout à coup il cria:
« Halte! »
Le cheval s'arrêta presque aussitôt, et une voix jruuc. sonore, rette voix qui déjà avait frappé l'oreille du vieux Jerome et de la jeune fdlc qui le suivait , demanda dans 1rs ténèbre* :
« Est-ce toi , brigadier ’(
- — Oai, marchef! répondit l’Aristo.
— Es-tu seul?
— Seul.
— Où sont te» gendarmes’!
— Dans i' auberge, s
La voix du maréchal des logis, appelé marche/ par une abréviation familière dans l'armée, étouffa un juron énergique; puis le cheval et le piéton firent quelque» pa* k lu irnct nlre i’un de l'iiulrr, et f Ariaii'i posa sa maio gauche sur le pommeau de la selle.
« Eli bien? »
Il articula ces mots avec émotion.
— Eh bien , répondit le marchef d’une voix non motus émue , tout est perdu !
— 'C'est impossible.
— - loi conspiration est découverte. Nus camarades ont été arrêtés à Melun . et demain ce ne sera pas la gendarmerie qui entourera la toiture, nuis bien les municipaux.
— Tu es fou, baron!
Je dis vrai, chevalier; et nous u' avons plus que deux partis à prendre, le premier est iusrnsé , mai» digue de nous; il cousUic a aller uuu» faire tuer là-bas, sous Ica jeux du roi.
— Et le second?
— Fuir.
— Fuir! Fuir! tais-toi, baron...
— Ait- mus encore, dit le marchef, ce u est pas tout. Nos deux amis qui jouent si bien leur rôle de gendarmes > t d'Alsacien* sont d’ honnêtes gens , niais le troisième est uu misérable. L’est lui qui n trahi...
— Es-tp sûr de ce que lu avance* , mordieu !
* — Très-*ûf, chevalier. Jacques Saunier est un traître!...
— Mais c'est impossible!
— Ecoute encore... Il y a uu étranger dans l'auberge, uu Marseillais?
— Oui.
— C'est uu homme de lq police; il a placé trente bornon s autour de l'auberge, trente niuiucipmx qui ne uous feront pas quaiUr... Ainsi, mii»-ui'eu, saule en selle avec moi, je te prendrai en croupe.., et par ous!
— Non, non! dit l’Aristo, je ne laisserai pis» massacrer uos amis... a
Et en proimnenrit ces mots tout haut , ic jeune homme peu su tout has à la jeune hile vêtue en paysanne , et dans laquelle il avait deviné uuu aristocrate.
« Tu u*- les empêcheras point d'être massacré» et tu le seras Unmême . chevaber. Crois-ouu, laisse-moi lu prendre en croupe et partons. . .
— Non, dit le jeune homme avec eucrgic. Mai», toi, «uû. loi, qui es à cheval , par»...
— Non pas j répondit |r marchef,, puisque tu \eiix rester! Nous, mourrons ensemble , s'il Je faut.
— Soit, murmura f Aristo, que gngn.iit un sombre dé-e.-poir. Viens, alors.... *
il prit le cheval par la bride , cl tous deux sc dirigèrent vers le cahnret . dont le» lumières hrilfnirnt h travers le* Arbres.
A vingt pas de bv porte, fAritio s'arrêta, et dit lotit ho» i.n ,
Marchef :
• « Es-tn sûr que ce soit Jacques Saunier qui nous ait trahis?
— — J 'ou suis Hilr.
— - En as-tu la preuve ?
Oui.
■ — Eli bien, il faut tout de suite faire justice du traître.
*— Comment?
— Tu vas voir, je vais l’appeler pour qu'il piciiae ton cheval et le conduise à l'écurie.
— Bien. Apre»?
— Le reste me regarde. *
L’Aristo alla ouvrir la porte de l’an berge, s’arrêta sur le snutl et dit d’un ton bref, le ton du commandement :
» lié' Jacques Saunier... Voici le maréchal des logis qui revient de Melun et a besoin de toi. » #
Le gendarme du faubourg A uloiuc avait liai de dormi depuis uor heure; moi» la voix de l' Aristo était trop impérieuse pour qu’il pût prolonger son prétendu sommeil.
Il Irva la tête, «e dressa sur ses pie*!» et fil le salut militaire. !«a bons Alsacien* se regardèrent avec fétunneinent naïf des «jeu» ivresmort».
— Avance à l’ordre! dit P Aristo. la* marchef a besoin de toi.»
Le gendarinr se dirigea vers la porte, mais uuu sans avoir échangé
un regard rapide atec le Marseillais.
I.’ Aristo surprit ce regard cl ne douta plu» un seul niumeul de la trahison de J arque- Saunier.