DANTON
Le jour naissait, le ciel était de ce gris bleuâtre estompé de brume qui aonouce les belles matinées d'automne sous Ira latituJcs un peu froides.
C’était toujours en b terrible année 170-f .
Un horiime à cheval remontait le cours de l'Yonne, suivant un Inrge sentier, moitié roule, moitié chemin de bal-ige, que bordait tantôt une vigne poussée dans le caillou de la colline, tantôt un gras pituruge entouré de peupliers.
Cet homme tira sa montre.
« Cinq heures et demie, dit-il. I^s jour* sont courts en octobre, et j'ai cocorc un joli bout de chemin à faire. Je n'arriverai jamais avant qu'on soit levé à Azay. J'aurais dû quitter Coulanges plus tôt. -
Il pressa le petit cheval mon an iiiu qu’il montait et le mit au trot.
Cet homme était grand ; il avait une large poitrine, un front jeun;; et des cheveux gris , des cheveux que le* passions et les orages d sa via niaient prématurément arrachés à leur noir d'aile de corbeau
Il cheminait, respirant à pleins poumons l’air humide et froid damalin , et de temps à autre il s'échappait de sa poitrine un grand soupir de soulagement.
— Ah! murmura-t-il, je n’ai pas depuis longtemps respiré si bien... »
Un petit village était groupé au bord du chemin, mirant ses toits de chaume et ses murs de pisé dans les flots calmes de l'Yonne.
Le cavalier en traversa la rue unique son mantpau ramené sur son visage, comme s'il eût craint d'être reconnu.
Mais le village sommrillnit encore, lies portes étaient closes à peu près partout.
Seule, la boutique du forgeron était ouverte et mêlait sa clarté rougeâtre aux pâles clartés du malin.
Ce fut là que le cavalier s'arrêta, non sans avoir jeté un regard furtif à l'intérieur sur l’ouvrier qui tenait l.i corde du soulfli't et allumait sou feu.
■ CVst un jeune homme, pensa-t-il. Ce doit être un compagnon qui fait son tour de France. Il ne me connaît pas... *
fit il lui fit un signe.
Le forgeron accourut.
u Mon ami , dit le cavalier en niellant pied à terre, je suis trèspressé cl n’ai pas une minute à perdre. Je viens de m'apercevoir que mon cheval était déferré du pied monloir. Seulement, le fer lient encore nn peu. C'est trois clous à remettre; peux-tu le faire tout de suite?
— Oui, citoyen, dit l'ouvrier. Seulement, je vais appeler le patron , qui est encore couché.
— C’est inutile, mon ami. Je tiendrai le pied de mon cheval moi-même. Laisse dormir ton patron.
• — Comme vous voudrez, » dit lè forgeron.
Et il releva le pied du ehpvnl ph pressant légèrement le tendon.
• C’est l' affaire de quelques minutes, » dit-il.
fit tandis que le forgeron arrachait le fer avec ses tenailles, le remettait k b forge et parait la fonrehette dn cheval , qui se montrait fort docile. Te voyageur contemplait en rêvant les maisons du tillage.
« Oui , se disait-il tout bas, c’est bien cela, c'èst bien b province calme, monotone, que rien ne change et n’agile. Il y a cinq. ans que je ne suis venu ici, et loot est à b même place. On a brûlé les châteaux , mais on a respecté les chaumières Pourvu que je re-
trouve encore quelques décombres du chMqau d'Azay! *
Le forgeron couda le fer, le trempa, l’appliqua funiAnt sur b sole du cheval, et le voyageur lui tint le pied avec l’aisance d’un homme qui a longtemps vécu en province.
Puis ce dernier se remit lestement en selle, jeta nne pièce do trente sols au forgeron , cachant son visage de nouveau , et il partit précipitamment comme s’il avait en peur que les fenêtres des maisons voisines ne s'ouvrissent toutes k b fois.
Ce ne fut qu’à nn quart de lieue de distance, lorsqu’il se retrouva carie chemin désert, qu’il ralentit l’allure amblée de son cheval.
Alors, rejetant son manteau en arrière, bissant tomber sa bride sur le pommeau de b selle , il tira de sa poche un petit carré de papier couvert de chilTres.
Mais ces chilTres correspondaient aux lettres de l'alpliabet, et il possédait sans doute la clef de cette écriture hiéroglyphique, car il se mit à lire à mi-voix les mots suivants :
« Dans b nuit qui a précédé lenr fuite, M. d’Azay et son fils ont caché nne somme de soixante-quatorze raille livres en or et en billets de caisse de l’Etat d’Angleterre dans les caves du château.
» La cachette a été fort ingénieusement pratiquée dans le sous-sol JV* «aveuu.
» Il est à peu près certain que, malgré t'incendie du château , le trésm n’a pas etc découvert.
i On compte sur l'homme qm aime mademoiselle de l'érinières pour retrouver cette somme, aucun de ceux qui s'intéressent & U famille d’Azoy ne pouvant sans danger sc risquer dans le pays.
» Voici indications :
r Le» caves avaient une entrée unique 4 laquelle aboutissaient trois corridors, l’un qui conduisait aux anciennes ouhlirtles du château, l’autre qui descendait à l'Yonne et qui, au temps des gnrrrcs de religion, servit plusieurs fois d’issue mystérieuse ; le troisième, enfin, qui menait simplement au cellier, vaste rotonde voûtée sons laquelle sc trouvaient le* cuves et les futailles, et qui a pu contenir jusqu’à trois mille muids de vin. C’*st dans ce dernier boyau souterrain que 1rs soixante-quatorze mille livres enfermées dans un coffre de cuivre ont été enfouies à trois mètres de profondeur.
s Dons l'espérance où il* étaient alors de revenir promptement chez eux, le* messieurs d'.Azay avaient pris leurs précautions pour retrouver l'endroit exact où le coffre était enterré.
• Ils avaient fixé une corde à l'entrée des caves , et déroulé rette corde jusqu’à ce que, s’arrêtant, ils eussent entamé le sol arec une bêche.
" Le coffre enterré rl la terre foulée de nouveau , Us mesurèrent !a corde, qui avait nne longueur de 120 pieds.
!* En employant le même procédé, il sera fnrile à Thomme .qni •imr mademoiselle de Yrriiiièrc* de retrouver le coffre de enivre. " Le cavalier remit dans ?a poche le rnrré de papier, reprit sa bride et donna un léger coup de talon à son cheval, qui se remit à trotter,
U fil encore un quart de lieue environ, puis, comme la rivière qu’il longeait toujours faisait un coude et que le chemin tournait brusquement, il s’arrêta tout à coup.
« Mon Dieu! murmura-t-il d’une voix émue, suis-je jeune encore î Voici que mon cœur bat comme si j'avais vingt ans... * L'éruolion que le cavalier venait d’éprouver était due à la vue d’une petite maison blanche Initie à gauche de la route, et qui venait de surgir à ses yeux du milieu d'une touffe d'arbres, dont le feuillage commençait à jaunir sou* l'haicinr des vents d’automne.
•' Ma pauvre vieille tan«el te dit-il, vais-je te retrouver?... »
Et, dominant son émotion, il lança son cheval au galop et ne s’arrêta plus qu'à la porte de la maison hluucbc. l<ea volets étaient fermés, la porte dose.
Le voyageur fut prb d'une vague anxiété; il n’osa mettre pied à terre tout d'abord . tant il redoutait de trouver celte maison déserte.
Ifr ureusemeut C aboiement d’un chien sc fit entendre dans la cour.
Alors le voyageur respira; puis, d'une, voix pleine et sonore, il appela :
u né ! Snlpiee ! ■
n se fil peu à peu quelque bruit dans la maison, un volet s'ouvrit, une grosse tête ensommeillée encore et couronnée d’une broussaille de cheveux appnrut ; nuis une voix étonnée s’écria ; u Ah ! mon Dieu 3 c'est le neveu de madame ?
— Yeux-lu bien dire citoyenne, imbécile! répondit le voyageur en riant. Tu veux donc qu’on te prenne pour un oristocrate? *
Mais déjà la grosse tête avait disparu , et l'homme à qui elle appartenait, dégringolant ? escalier. sc hâtait de repir ouvrir la grand’ poite de la cour.
I-e cavalier y entra, et jeta la bride à ceîoi qn’il avait appelé Snlpicc , sc hâtant de lui dire :
u Gomment va ma bonne tante?
— Ah ! monsieur, répondit Snlpiee, elle est bien vieille, si vieille qu’elle est quasiment tombée en enfance.
• — Mais physiquement elle sc porte bien?
— Oh ! pour ça, oui.
— Allons, dit le voyageur en soupirant, mets mon cheval I l’écurie, et p«b apporte-moi une brassée de javelles pour me faire un peu de fen, je sois transi.... Il ne faut pas faire lever la bonne femme.
— 01» 1 «oyet calme , monsieur, dit Snlpiee qni arait prb une poignée de paille et bouchonnait le cheval à la porte de l'écurie, iiiadmiie ne se lève pas ai ont huit heures. C'est Jacqueline qui munie rhabiller.
— Eli bien, n’éi'eîllr ni nia tinte ni Jarjjjcline. Fais-moi du frn I et trouve-moi un verre dT eau-de-vie de marc. »
Lr voyageur pénétra dans lu maison en humme qui en connaît j parlai temeut les êtres, gagna la cuisine, et, en attendant que Sulpica *
arrivât avec ses javelles , il prit les pincettes et ae mit à découvrir les tisons enfouis sous la cendre.
Solpice était un gros garçon aux cheveux blonds et crrpûs, à la mine rubiconde, aux yeux ronds, aux lèvres épaisses. Moitié servitrur, moitié parent, Sulpiee était une manière de cousin éloigné qu’on axait élevé dans la maison et qui remplissait les fondions de maître Jacques.
Il revint, alluma du fen, ouvrit un placard, y prit nne bouteille et un verre qu'il po«* snr one table auprès du vuyngeur, et sc tint itnmuliile devant lui comme un soldat qui attend des ordres.
Mais le voyageur était tombe dans nne profonde rêverie, et il De prit garde à Snlpiee.
Celui-ci sortit alors sur la pointe du pied et retourna à l'écurie.
Douze heures après environ, c’est-à-dire à l'entrée de la uuit,
T homme que nous avons vu à cheval de si grand matin était asus an seuil de la petite maison, auprès d'une vieille femme qui le regardait avec une sorte d’étonnement.
C'était la pauvre iimie tombée en enfance. •
Sulpiee, assis sur In marche du seuil, plumait on canard.
« Elle ne me reconnaît pas, disait le voyageur avec tristesse eu s’adressant à Sulpiee.
— C'est la révolution qui l’a mise en cet état, mon boa monsieur. *i ■
Un nuage passa sur le front du voyageur.
Sulpiee continua :
b Elle a été près d'un an, voyez-vous, qu’elle criait chaque nuit qu’on la voulait assassiner...
— Pauvre tante!
— Kl puis elle disait : Les voilà qui brûlent encore le château !
— Ah! fit le roysgenr, on a brûlé le château?
— Mais oui, monsieur, dit Sulpiee. Il n'en reste que les quatre murs.
— Je voudrais bien voir ça...
— Dame! monsieur, vous savez le chemin — seulement, il y • une bonne Eboe d’ici là-haut, et voici qu’il est nuit.
— Sans compter, dit line voix à l'intérieur qni passa par la croisée dn rez-de-chaussée, — la roi* de Jacqueline la cuisinière, — «uns compter, monsieur, que le souper sera prêt datas dix minutes...
— Eh bien , nous irons après dîner. . ,
— La nuit ! fit Sulpiee avec effroi.
— Pourquoi pis?
— Mais il ne fait pas clair, monsieur, la loue est nouvelle et ne se lève que très-lard.
— Que t'importe? je Suit un peu comme les chais, dit le voyageur en souriant, j’y vois la nuit. »
Comme il achevait, on entendit un pas retentir sor la route, un pas lent, mal assuré, traînant et qui trahissait la fatigue.
l’ois on vit se dessiner une silhouette , et enfip , dans le clairobscur du crépuscule, Sulpiee et le voyageur aperçurent distinctement un jeune homme grand, mince, aux traita hâves, à l'inil fiévreux, aux vêlements eu lambeaux et la tête couverte d'un bonnet rouge.
Quand re jeune homme fut auprès d’eux, il s'arrêta et dit d'une
voix tremblante :
■ Citoyens, esl<-cc que vous ne prendrez pas pitié d’tm pauvre voyageur qui meurt de faim et de huuilude?
— Fai* 1a charité à ce garçou, Sulpiee, » dit le neveu de ta vieille femme, qni commuait à balancer la tête de gauche à droite uvec un regard brillant de fièvre et de folio.
Sulpiee alla dans la cuisine et en revint avec la moitié d’un pain.
« Ah ! citoyens, reprit le jeune homme d’une vuix lamentable, il y a si longtemps que je marche et je suis si las que von* ne rue refuserez pas une place dans le grenier à foin pour celte nuit?
— Soit, In ferôs coucher ce gniçon, Sulpiee. »
Sulpiee haussa les épaules et grommela :
n Le neveu de madame est fou... Ksl-oe qu’on sait ce que goul tous ces vagabonda? *
Mais le voyageur adressait la parole au mendiant et n'entendit pat la réflexion de Sulpiee.
« D’où venez-vous? lui dit-il,
— - Dp Ne vers, citoyen.
— Avez-vous un état?
Je suis compagnon menuisier.
— El voua ne trouvez pas d ouvraga^
— Non, citoyen.
— - Eli bien, vous souperez ici, mon garçon ; on TOU donnera un lit, et demain nous tâcherons de vous venir en aide.
— Le neveu de madame est toujours le même, . — murmurait Sulpice avec humeur, — le cour sur la main et rien à lui... Mais quelque chose me dit que ça ne lui portera pas bonheur aujourd'hui... ce gnrron a un mauvais mil, il marque mal ..
— Monsieur, cria Jacqueline du fond de sa cuisine, la soupe est sur la table; donnez donc le bras à madame et venrr dîner. *>
l.a bonne et vieille femme idiote ae laissa prendre par le bras tans résistance cl conduire à l'intérieur de la maison. Sou neveu la plaça daos son fauteuil garai d'un coussin de cuir, et se mil à table en face d’H!e.
La vieille souriait de ce sourire bienveillant et sans expression des bonnes gens tombés en enfance.
Le mendiant ai ait suivi Sulpice et Jacqueline à la cuisine.
C'était un garçon de vingt-cinq ans environ, maigre, presque décharné. avec de longs pied* et des main* courte* presque carrées, aux ongle* rouges et plat*. Son regard était fuyant et d'une grande mobilité ; ses lèvres étaient si nonces qu’on eût dit que sa bouche avait été fendue mec un conteau. Sulpice avait eu raisoo en disant qu'il marquait mal.
Cependant il «'assit sons mot dire en un coin de la cuisinr et y prit une attitude humble et souffreteuse qni toucha le ctror de Jacqueline.
Jacqueline était une grosse fille du Morvan, intelligence obtnse et bon cttur, qui n’aimait pas, comme elle disait, à voir souffrir le monde. Aussi rllc s'empressa de servir au rompagnn n sans ouvrage une large écuelte de soupe en lui disant :
" Mangez, mon garçon, cl chauffez-vous, car vous paraissez vêtu Lira légèrement, n
Le compagnon regarda sa blouse en lambeaux et soupira. Jacqueline était bavarde de son naturel.
u C'est quasiment un bonheur pour vous qne vous von* soyea arrêté ici, reprît-elle.
— Oh! oui,' fit le jeune bomtnc, car voua êtes bien bons pour
moi. »
Kl il dévorait l'écueile de soupe.
a Ce n'est pas à canse de cela, poursuivit la cuisinière; mais, v yez-vous, le neveu de madame a le bras plu* long qu'il n'en a l'air, et s'il s'intéresse à vous... enfin, suffit! »
Sulpice Cl de gros yeux à fa servante.
» Est-ce que lu ne vas pas te taire? dit-il avec humeur. Rnvezmoi un bon verre de vin, mon garçon, » ajonlo-l-il afin d’arrêter le* (uufidences indiscrètes de Jacqueline.
Kl il versa à boire au jeune homme.
Puis, quand ce dernier eut bu et mangé, il lui dit : a Je vais vous conduire dans le grenier h fourrage. Il y a de la bunne paille, vous dormirez là comme un petit prince.
’ : — Je le crois, murmura le mendiant avec un sourire, car je dora déjà tont debout.^
Et il suivit Sulpice, qui s'était armé d’une lanterne.
Le grenier à fourrage était situé au-dessus de l'écurie. On y montait par une échelle de meunier, et il n'y avait qn’nne porte, que Sulpice ferma prudemment à clef, se faisant cette réflexion judicieuse :
■ Ce drôle-là pourrait fort bien avoir envie cette nuit de venir dans la maison pour y faire quelque mauvais coup. »
la* compagnon s'était jeté dans le foin, et il avait fort bien entendu le bruit de la clef tournant dans la serrure, puis celui des pas de Snlpîce qui redescendait les marches plates de l’échelle, traversait la cour et rentrait dans la maison.
Mais alors, au lieu de cédera ce sommeil qni semblait T ar cahier, lé compagnon se serons , sortit du foin , et , rampant sur le ventre, se mit à parcourir le grenier dans les ténèbres.
tîn bruit sourd, qui se fit au-dessous de lui, le guida.
C'était le cheval qui piaffait.
Au-dessus du râtelier était percée une trappe qui servait n jeter le fourrage. Ce fnt vers cette ouverture que le compaguou se dirigea.
La trappe était assez large pour laisser passer le corps d'un homme. »
« L’hnbérilc! » murmura te compagnon faisant allusion à Sulpice qui avait fermé la porte du grenier à foin.
Et il se laissa glisser par la trappe dans le râtelier, et du râtelier dans l'écurie.
Après le départ du compaguou menuisier, Jacqueline cl Sulpice o’étaienl mis à causer.
Sulpice disait :
« l’nc chose qne je ne comprends j as bien , c'est le retour du neveu de madame.
— Pourquoi donc? répondit Jacqueline, c'est bien naturel tout d'même qu'un neveu tienne voir sa tante. *
Sulpice haussa les épaules.
u Mais tu ne sois donc pas, dit-il, que le neveu de madame est un des gros bonnets du gouvernement7
— F.h bien , après ? »
Et Jacqueline se posa un poing sur la hanche.
« Et s'il est revenu, c’est que sans doute ça va mal là-bas.
— Eh bien, tant mieiixj dit Jacqueline; tant mieux si on la renverse, ce gouvernement d'incendie, de guillotine rl de pillage!
■ — Il est certain, con'iuua Sulpice, que je ne comprends pas trop comment le neveu de madame, qui es! un bien bon homme, après tout, et qui, à mon idée, ne ferait pas de mal à un poulet, a pu se mettre avec ces gens-là.
— Madame en est dcveuuc folle, murmura tout bas Jacqueline.
— Chut! » fil Sulpice.
La porte de la cuisine s'ouvrit et le voyageur entra.
Son large froul était soucieux, son regard baissé, sa démarche brusque.
* Hé! Jacqueline, dit-il, ma tnntç s’est assoupie, Félon cou habitude, après son souper. Va la prendre, couduis-la dans sa chambre et fais-la coucher, *
Jacqueline sortit sans mot dire.
Le voyageur vint s'asseoir au coin du fru auprès de Sulpice.
u Qu'as-iu fait de ce jeune homme? lui demanda-t-il.
— Monsieur, répondit Sulpice, je l'ai conduit an grenier à fourrage et je l'y ai enfermé.
— A quoi bon ?
— On ne sait pas! j’ai dans l'idée qne c'est un mauvais drôle! »
Le voyageur haussa les épaules.
* Je ne crois pas qu’il y ait grand’ chose à voler ici, dit-il. Ma pauvre tante n'est pas riche.
— Hé! hé! monsieur, qui sait? vous trouverez peut-être après elle un joli magot, n
Le voyageur soupira.
* Mon pauvre Sulpice, dît-il, nous vivons en un .temps où les jeunes gens ne peuvent se flatter de survivre aiix vieillards. «*
Sulpice tressaillit et ne lépondit pas.
Le voyageur avait pris les pincettes et tisonnait le fen avec distraction. •
» El tu dis, reprit-il après un sileuce, que la lune se lève tard?
— A trois heures du matin.
— El le jour vient à cinq?
— - Oui , monsieur.
— Alors, nous nous passerons de la lune, Sulpice.
— Pourquoi, monsieur?
— - Pour aller voir les ruines do rbâtean. -
Sulpice le regarda avec une sorte de stupéfaction.
« Mais, monsieur, dit-il, il y a plus d’une lieue d’ici au ehâlcan.
— Je h* sais.
— Il faut passer à travers les bois...
As-lu peur?
— Non, mais on fait souvent de mauvaises rencontre».
— Tu prendras ton fusil et moi mes pistolets.
——Ri' importe, dit Sulpice, c’est une drôle d'idée!
— Soit, mais nous partirons aussitôt que Jacqueline sera couchée.,. r>
Sulpice se tnt, et le voyageur retomba dans sa rêverie.
Il s'écoula environ deux heures, pendant lesquelle* Jacqueline, après avoir couché sa maîtresse, remit tout en place dans la maison. Puis elle souhaita le bonsoir à son futur niailrp et gagna sa chambre.
Alors le voyageur prit son manteau et passa le» pistolets que Sulpice avait retirés des fontes dans une ceinture de cuir qu'il avait autour du corps.
« Mais, monsieur, c’est donc vrai? dit Sulpice.
—'Certainement.
— Nous allons au château?
— San» doute, ri In tas emporter, outre (on fusil, uni' corde,
une lanterne cl une bêche. * t
Celle fois, Sulpirr comprit qu'un lotit autre but que celui de contempler un manoir ruiné par le feu faisait «{prie voyageur, aussi ne réphqnfl-1-il qu'un seul ntol :
■ Faut-il que la corde soit longue?
— Il faul qu'elle ail au moins une longueur de rrnl vingt-lit uf
pieds.
— Alors , dil Sulpicr , je vais prendre le cordeau du jardinage.
— El pas de bruit, ajouta le voyageur; il est inutile que Jacquc* line sache que nous sortons de la maison.
— Ah ! fit Sulpicc pensif. Eh bien , nous allons passer par le jardin en traversant U cour, n
Le voyageur suivit Sulpicc, qui avait pris une lanterne et s'elait bien gardé de rallumer.
Ils sortirent du jardin par une porte à dairc-roic et gagnèrent un sentier qui, s'éloignant de l'Yonne, montait vers les bois qui, doua années auparavant, formaient encore le parc du chélrnu.
La nuit était obscure; cependant le sentier sc détachait blanchâtre anr la terre brune des gnérrls.
■ Ah çà! monsieur, dit Sulpicc tout bas, est-ce que vous ailes rester un bout de temps avec nous?
— Non.
— Vous reparte» ?
— Demain , au point du jour.
— - Ah ! fit Sulpfce d’un ton singulier.
— Et, ajouta le voyageur, comme personne ne m’a vu arriver et que je ne suis pas sorti de la maison, je tiens à ce que Jacqueline et loi vous gardiez le silence. *
Solpice fit de la tête un signe d'assentiment, fa' voyageur continua :
* Est-ce que lu n'cs pas allé souvent au château?
— Oli ! si, monsieur; défunt mon oncle, le père Tbibert, j était
garde-chasse. •
— Et lu dis qu'ils ont tout brûlé?
— Il ne reste que les quatre murs.
— Et... .les caves?
— Les caves étaient pleines, elles sont vides, comme bien vooa pensez.
— Mais on ne les a pus brûlées?
— C'est-à-dire que la maçonnerie a résisté.
— A-t-on fait des fuuillrs?
— Non , » dit Sulpicc.
Et, mnlgré l'obscurité de la nuit, il darda sur son compagnon an regard qui le fit tressaillir.
Le voyageur retomba dans son mutisme.
Ils cheminèrent ainsi une grande heure , Sulpicc marchant en avant, sa bêche et son fusil sur l'épaule, — le voyageur portant la cordon de jardinage enroulé autour d'un piquet. Ils avaient quitté les champs et étaient entrés sou» bois.
Tout à coup, Sulpicc s'arrêta net.
« Qu'as-tu r demanda le voyageur.
— N'avez-vous rien entendu ?
— Rien.
C’est singulier! il m’a semblé qu’on marchait derrière noof»
— Je n’ai rien entendu... continuons notre chemin... ■
Sulpicc se remit en marche.
Mais le silence lui pesait.
LES MASQUES ROUGES. lt
l* «ojâgcur jfi» an erl s ■ Todâ In «-ITffi! • dit-il. — Pngr ~i.
• Ab çàl monsieur, dit-il, sauf votre respect, pourriez-vous ino dire h quoi va vont servir cette bêche?
— *■ A faire no troo.
— El puis? ■
Le voyagrnr parut hésiter.
— Ecoute , mon bon Sulpire , dit-il enfin , tu es un fidèle servi* teor, on parent dévoué, et l'on peut tt fier à loi, n'esl-ce pas?
— Oh ! certes , répondit Sulpice avec nne bonne foi naïve.
— Je puis donc te dire ce que je vais faire ou château ?
— Mais dame! fil Sulpice.
— Eh bien, je vais à la recherche d’un trésor... »
Sulpice s'arrêta net comme un cheval qui se cabre devant an précipice.
■ Cela t'étonne? fit le voyageur.
— Non, mais... a El Sulpice hésita.
« Voyons ! parle...
— Monsieur, dit froidement Sulpice, je suis le petil-oereo... à la mode bretonne, de madame votre tante, et qnand elle avait son bon aras, elle me permettait de parler franchemeut...
— Après? fil le voyageur
— Eh bien, voyez -vous, reprit Sulpice, je sois franc connue Ter, moi... et ce que j’ai sur le cœur vient tout de suite au bord
des lèvres.
— Alors, parle... j’aime les geos qui disent ce qu’ils pensent.
— Von* aller déterrer un trésor?
— Oui.
— - Un trésor enfoui dans les ruine* du château ?
— Oui.
— A qui appartient ce trésor?
— A la famille d’Aray.
— Monsieur, dit brusquement .Sulpice, dussiez-vous me faire guillotiner comme un ami des aristocrates , je vous jure que je ne vous aiderai point à commettre un vol. »
Ces mots firent bondir le voyageur et lui arrachèrent comme un rugissement.
Il posa sa main sur l'épaule de Sulpice et son œil flamboya.
• Je crois que tu es fou ! dit-il.
— Kon?
— Mais malheureusement tu as donc oublié qui je suis?..,
— Mais... monsieur...
— Voler, moi ! voler ! ! 1
« — Alors , dit Sulpire naïvement et avec confusion , que voulez- * vous faire de ce trésor? •
— Je veux lo rendre à la famille d'Azay, • répondit -il simplement.
A son tour Snlpice éloufTa un cri.
» Ah çà. monsieur, dit-il, si vous ne vous expliquez pas, je finirai par justifier votre parole de tout à l'heure, je deviendrai fou... •
l.c voyageur laissa bruire un gros et franc rire entre ses lèvres.
■ Oui, je comprends, dit-il, cela t'étonne de me voir poursuivre , lea aristocrates d'une part, comme 1rs ennemis acharnés de la république, — et de l’antre de les protéger!
— Dame!
— Eh bien, écoute Te souviens-tu de mademoiselle Armand*
I • de Vcrinières?
| — St je m'eu souviens... AH1, la chère demoiselle... a
1RS MASObRS ROUGES.
Et, baissant la voix , Sulpice ajouta :
"■ Je crois bien, monsieur, que lorsque vous U Rencontriez.... autrefois... votre cœur battait fort...
— Tais-loi !
. — llélas ! soupira Sulpice qui ne dissimulait pas ses opinions anti-républicaine*, qu'eat-rlle devenue?... On dit qu'elle a été condamnée à mort et guillotiDée...
— tinudnrnnée, oui,., guillotinée, non... — Et le voyageur ajouta tout bas : — Je l'ai saurée... "
Sulpice eut comme une explosion d'entboii*ia*m< •. u Ahî*dit-il, je savais bien, moi, que vous étiez un honnête
liomme I
— Or, reprit le voyageur, mademoiselle de Vérinière* est la cousine de mademoiselle Claire d' A zay. Comprends-tu ?
— Monsieur, dit Sulpice, H est inntile d'ajouter uo mot, je vous suivrai au bout du monde.
— Seulement , murmura le voyageur, je joue ma tête à ce jeu-
là... * f
Comme il prononçait cet derniers mots, qui fijenl trr «faillir le bon Sulpice, le dôme ténébreux de verdure qui les contrait s’élnr- • it lirosquemi'ul . le ciel appaïut étoile, et, au travers des grands arbre* dé Tandon parc, se monlrèrrnt les ruines du château.
« Notai y voila. « dit Sulpice.
Le voyageur s'arrêta de nouveau, — comme s'il eût été en proie à une indomptable émotion.
« y Chtrr Armnnde! dit-il tout bas. Ab I que vont étiez belle quand vous pussiez à cheval sous les hautes futaies de ce parc...
— Glial! dit Sulpice, qui arma soudain son fusil.
— Ou'rst-ce donc? demanda le voyageur.
— (Animent! vous n'avrz pas entendu...
— Quoi ?
— On marche derrière nous... on nous suit... •
Et Sulpice s'élança dans le fourré, cherchant à pénétrer les ténèbres de son regard.
u 11 6*t fou , murmura le voyageur. Je n'ai rien entendu . . erpen-
dant j'ai forrille lino. »
Il appela Suljticr.
y Ah J je vous jure qu'on nous suivait, dit celai-ri en le rejoignant.
— F h I qui crui-tu donc qui nous suive?
— Je ne sais paa...
— CVst peot-ôtrè quelque paysan qui vienl voler du bol* vert...
— Non, monsieur. Orpuis le commencriUcut de la république, ou n'a plus besoin dé se cacher pour voler du bois.
— Sulpice, dit sévèrement le voyageur, vous ôtes un aristocrate.» Et H se remit en marche vers les ruines.
Le feu avait accompli son œuvre de destruction.
\in»i que l'avait annoncé Sulpice, il ne restait plus que les gros muré : toitures, planchers, plafonds, tout a' était effondré, tout avait de- paru...
I.' herbe poussait sur le 6ol entre Ire pavés disjoints ; les pierrre dre murs moyen* écroulé» s'amoncelaient (à et là. Ou eût dit un manoir détruit depuis les croisade*.
« Voilà bien ce peuplr que j’aiute tant! murmura le voyageur, il ne sait garder de mesure en" rien.... Il sait détruirai... saura-t-il fonder? ■
Sulpice marchait toujours le premier.
•• Vous dites , monsieur, Gt-:l eg se retournant, que le trésor rst enfoui dans Ip» cave»?
. ■*.- Uni.
— - liais lesquelles ^il y en a trois. . .
— Cependant , on m'a a/Uriué qu'il n'y avait qu'une «niréc.
— C’c>! vrai.
— Où est-elle?
—-True*, là-bas... au-dessous des mines du grand escalier.
— Allume la lanterne, en ce cas. «
Stilpuc battit le briquet, une étincelle rn jaillit et mit le feu à Mm mèche soufrée.
« Conduis-moi, » dit le voyageur.
Sulpice cheminai! au travers dre ruines en homme sur de son fait. Il marcha droit à une sorte d ouverture noire et béante, veuve de *a porte ferrée, cl laissant apparaître sous son plein cintre les M'icche* d'un escalier assez lorqr pour laisser parier d étonnes futaille*.
• Il y a suivante marche* à descendre, dit Sulpice.
— Lt au bout des tuiiMk marches ?
— On trouve une espèce de rotonde...
— A laquelle aboutissent trois galeries?
— Justement.
, — Descends et éclaire-moi... *
Sulpice tenait aa lanterne de manière à eu projeter la lueur devant lui.
Tout en le suivant, le voyageur se dbait :
• l oid où le* indication* qn'on m'a données sont nn peu obscure*. On no in’a point parlé des soixante marche* . < t je ne sais si c'e»| à partir de In première on de la dernière qu'il faut compter le* cent vingt-neuf pied*. ■
Arrivé au bas de l'escalier, Sulpice posa »a lanterne sur Ire marches, et l’entrée de* trois galerie* *e trouva éclairée,
■ Quelle est celle qui conduit à l'Yonne? demanda le voyageur,
— Celle- là . h g anche.
— Et celle qni mène au cellier?
— Celle du milieu.
— • Ihrn. Quelle est la longuenr de ton cordeau?
— Il doit aroir cent cinquante pieds environ. "
Au bas de l'escalier, la terre était rodHe et Iriahle.
Le voyageur enfonça le niqurt d'un coup de plat de la bêche, puis déroulant la corde, il dit à Sulpice :
• Marche toujours. »
Sulpice se remit on chemin.
Lorsqu'il n'eut plus qu'oiie poignée de corde dans la main, le tuyagf-nr a* arrêta
« J'ai compté mes par . dit-il , et le pas d’un homme • environ trois pied* de large. Or, je suis au soixante- Jiuxmtue , cl ce doit
être ici. .
— A l'œntTr, Sulpice!
— Est-ce ici qu'il faut creuset?
— Oui.
— Alors, truer-moi la lanterne... •
Sulpice s'empara de la bêche et se mit à fouiller la terre avec Ardeur.
Le voyageur le suivait attentivement des yen», et son oeuf battait... ,
• Oui , dit tont h coup Sulpice , cc doit être ici.
— Qu'en sais-tu?
— U terre devient molle iou* m* bêche EU* a été remuée il n'y a pas lré»longt< mp*. ■
l/c voyageur fnsàonoa.
— Qui sait, murmura t-îl, si on n’a point découvert le cofüe? a
Sulpice «Tentait toujours.
u Arrête ! cria tout à coup le voyageur.
— Qu'esl-ce? (il Sulpice en posant sa bêche.
— Moi aussi, dit le voyageur, dont le Iront se mouilla de quelques goutte» de supur, moi aussi j'ai eoti ndn du hruii... »
El, s'armant du furil de Sulpice, il s’élança dan# lu direction do l’escalier.
Sulpice murmura en secouant h tête :
■ Il a raison de prétendre qu'il joue sa tétr à ce jeu-là... J'ai dan* l'idée, moi. qu'on ■ mis des espions à ae* trousses. Ça tournera mal... s
Et Sulpice attendit ausienz...
Mais le voyageur revint presque aussitôt.
• Décidément , dit -il en riant, je crois que noos avons eu, toi et moi , on bourdonnement dans les oreille».
— Vous n’avez rien vu?
— Rien. LrsTuinrs sont déserte* et la lune se lève.
— Ah! » fit Sulpice rêveur/
Et il se remit à creuser. ♦
I«o mendiant, ou plutôt le jeune homme qui se di-ait metuii<i*r sans ouvrage, «'était, on s’en souvient, glissé dans l'écurie par lu trappe du grenirr à fourrage et le rfttrlior.
Lr cheval, effrayé, arait fait un bond de côté et casvo sa longe. Mais le jeune Immme lui avait passé la main sur l’épable et aVtait rnia à le caresser.
Rassuré, le cheval était retourné an râtelier et avait remis les
dents h sa prormilc
Alors le mendiant, qni semblait y voir dans l’obscurité, fît le tour de l'écurie et eu reconnut tons les coins.
I«a porte eu était fermée à clef comme celle du grenier, tuai*»
tinlnns de la pnrfr , il y avait on oril-de-bo-nf assez large pour laisser passer le rorpt d'un homme.
Sulpter , en U-rmant l'écurie, u' avait songé qu'à une choir, à empêcher qu’ on volât lo cheval.
Derrière la porte , le maître Jacques de la maison Blanche avait entassé trois bottes de luzerne fraîche.
u Voilà un fameux lit, » murmura le mendiant.
Et il se coucha dessus.
Mais, en même temps, il allongea ht tête jusqu'à une fente de la porte et y colla son rril.
A travers cette fente, il voyait la conr, et, au delà, la lumière de la cuisine, dont la fenêtre était entr’ou verte.
« Bon î se dil-il , on n’aurait pas inventé nn meilleur observa* foire, et je saurai tout ce qu'il faut que je sache, s
Le mendiant vit, tour à lotir, Jacqueline et Su I pie* s'asseoir au coin du Iru; puis le voyageur Ira rejoindre, demeurer soûl avec Sulpice, enfin, et causer longuement avec lui.
fuit encore il le* vit *e lever l'un et l'autre, le voyageur passant d>'S pistolets à sa ceinture, Sulpice décrochant son fusil et s'armant d'une bêche.
Alors, le mendiant quitta sa couche* de luaenie et se hisaa leste-
ment jusqu'à l'u’il-de-hteuf.
Sulpice et le voyageur sortirent de la maison , traversèrent la cour et gagnèrent le jardin.
Dès lors le mendiant n'hésita plus. Il se laissa couler de t'aûl-éebcriif dans la cour, s’arrêta un moment pour donner à Sulpice et à son compagnon le temps de sortir du jardin, pois il se mit à les suivre en se disant :
- A présent, dpssentdU ine conduire au bout du monde, je ne les quitte pins. •
U ava«t ôté ses souliers et marchait sur ses pieds et ses mains à la fois, rom me une bêle fauve', laissant enisc* eux une distance asspz considérable.
L'obscurité était si grande que, plus d'une fois, il les perdit de vue; mais le vent qui venait de l'ourst lai apportait leurs paroles et le bruit de leurs pas.
Lorsqu'ils furent entrés sous le couvert, dans l'ancien parc, le mendiant se rapprocha, et presque toute leur conversation lui arriva distinctement. Bar deux fois, il fc heurta à un tronc d arbre et marcha sur des feuilles mortes qui craquèrent sous ses pieds. Ce fut alors que. par deux fois aussi, Sulpice »' arrêta brusquement, disant à «on compagnon :
- On nous suit ! «
Heureusement pour lui, le meodiant s’étendit à plat ventre sur le sol, et Sulpice ne vit rien.
Parvenu à b lisière dn parc, devant l'ancienne pelouse du cfâ- Iran , le mendiant s'arrêta et laissa le voyageur et son compagnon s'aventurer seuls dans les ruines.
Mai, s ce jeune homme avait de véritables yeux de lynx qni perraient h-e ténèbres, et il ne perdit Sulpice et le voyageur de vue que lorsqu'ils eurent franchi le seuil d> s caves.
Seulement , on se le rappelle , avant de descendre les marche* de l'escalier, Sulpice avait allumé sa lanterne, et la lueur fugitive de l'étincelle fixa les regards du mendiant.
Alors encore il se remit en marche, rampant comme un reptile, se glissant à travers h-s pierre* et les hroossadies jusqu' u l'entrée dn souterrain. Là, il lit unw nouretle balle.
Sulpice et le voyageur causaient, cl leurs voit moulaient de» profondeur» de la galerie.
l„e mmduuit descendit les marche» de l'escalier, a son tour, avançant avec précaution et comprimant son haleine; à la quarantième, il aperçut le cercle de lumière décrit pur lu Isntrn» de Salplcf.
Puis il vit cc dernier qui rronsnit la terra avec ardeur.
Mai» la encore, lo mendiant fit un foui pas, et r« faux pas produisit an léger bruit,
Cc fut en cc moment que le voyageur s'écria ; « Moi aussi , j'ai entendu... »
Le mendiant frissonna H se «rat perdu.
Le voyageur s’était armé du lu»il de Sulpice et s'élançait vers l’escalier.
Mai» l’escalier était largo , et le mendiant se colla tout debout
contre le mur.
Le voyageur passa sans le Voir, ébloui qu'il était par lu lumière de la lanterne; il moula, fouilla les rumen, ne vil lien , et redrsccadit, passant de aoacsao pris de l’mnou sans le voir.
Celui-ci s’assit alors sur la dernière marche de l'esaxlifr, c'iwt-â* dira à soixante pas de l'endroit ww Sulpice creusait, et «le 14, il put tout voir et tout entendre.
A mesure que U besogne de Sulpice avançait, le voyagent tentait l'émotion le gagner.
a On a bien raison de prétendre, dit-il tout à coup , qoti l’argent qu'on cherche fait plus de joie que l'argent qu'on a...,*., Sulpice ne répondit pas, car, ci ce moment, sa bêche lu-qrW uu corps dur qni rendit un son mélnllHpie. . . 9I~.,
Le voyageur jeta un cri. « .>.
v Voilà le coffret! * dit-il.
En effet, Sulpice, laissant sa bêche, se vit à creuser aire les mains, et eut bientôt mis a découvert le couvercle dn coffre1 mentionné par la note mystérieuse.
Le voyageur sauta dans la tranchée et porta les deux mains sur cet objet.
I/* coffre était assez lourd, quoique très-petit, et U ferrure en était intacte.
— Allons ! se dit-il avec un soupir de soulagement, l'argent y est... Viens , Sulpice , nous n'avons pas de temps à perdre. •
Il prit le coffre de cuivre sou» sud beq**, et Sulpièc sa hâta de rejeter dans le trou les terres qu'il avait amoncelées sur les bords. Buis il reprit sa lanterne, sd bêche H son fusil.
Cette fois , le voyageur marchait le premier, loi lanterne projetait sa clarté dans l'escalier, et, certes, le mendiant n aurait pu échapper aux regards.
Mais le tm-ndiiuU avait dispara... Il savait sans doute tout ce qu'il voulait satoir.
En liant de l'escalier, Sulpice »Oiifila sa lautrrnu.
Iji lune, bim qu'à son premier quartier, brillait à l'horizon, et U nuit uvait perdu son obscurité.
a Hâtons-nous, répéta le voyageur eu traversant le* minus d’un pas rapide. Il faut que je sois en roule avant le jour.
— Mais, monsieur , dit Sulpice, il aérait peut-être pins prudent à rous, si vous emportez celle somme, de ne partir que oc soir.
— Il faut que je suis à Buris dans trui* jour».
— Mais ce coffre est lourd l
— Tu vois bien que non, puisque je le porte dans inc» deux mains.
— Mais... à cheval...
— Je l'envelopperai dans mon manteau , que je fixerai couina une valise à l'arçon de ma selle. »
Sulpice ne répliqua rien.
Il» se prirent à marcher avec précipitation , traversèrent de nouveau les bois et rentrèrent sans encombra, par 1« jarJù» cl la coor, dons la petite maison.
Xi Jacqueline ui la vieille tante ue «'étaient éveillées.
Le voyageur posa Je coffre renfermant les soixante-quatorze milia livres sur la table de la cuisine, raviva le feu qui mourait, et y jeta une brassée de joielfe.
Ensuite il consulta «a montre ; il était truàs heures rt demie du malin.
« Va drainer l' avoine à «ion cheval , » dit-il à Sulpice,
Sulpice gagna l'rtlirie.
I.c cheval hemut au bruit de la porte , et Sulpice constata avec étonnement qu'il avait rompu ooo lianl. Mai» il aeV aperçut point que les bottes de luzerne étaient foulées ni gardaient encore l'empreinte d'un corps humain.
Il prit de l'avoine dans un »ac ut en jeta dans la mangeoire.
Buis il sella lo chai al, minute pour l'avertir de déjeuner de bon appétit.
Quand cc fut fait, $u|pir • sc souvint du mendiant.
• Je voudrais bim savoir, sc dit-il , si le drôle est aussi /aligna qu'il U‘ dirait. *
Il prit va lanterne, sortit de l'écurie rt monta ait grenier.
Le mendiant était enfoui dans le fourrage et ronflait, u Après ça. se dtl Sulpice, je snîs peut-être un peu bim défiant.., ce «Tiirron-là mourait de faim... il a mangé et il dort... oè est le nisl * *
Et, pris de rompu Mon, Sulpice sortit sans bruit do grenier et ferma la porte avec précaution, pour ne point éveiller le dormeur.
(inimité il rentrait émis l-i nihmê, il trouva b* voyageur qui envi*loppait le coffret dans sou manteau et Ip roulait avec nez « "utron-a.
u Je veux être pendu, dit-il rri seuriaal, si on devine qu'il y u la ■dedans autre chose que «ica bordes.
■ A fions placer cela snr ma aclle. Mais, auparavant, donne-moi on verre d'eau-de-vie. J’ai froid an cœur... comme si je venais de commettre une mauvaise action. -
— Comment ! monsieur, dit Snlpire , vous appelez ça une mauvaise action, sooatraire le bien d’autrui au pillage?
— 11 me semble que je trahis ta république , murmura-t-il d'un air sombre. Et pub il haussa les épaule» et ajouta : On n’est pas maître de sa nature , et je ne «nu pas comme Robespierre , moi , qui n'a ni cœur, ni entrailles. A propos, fit-il brusquement, et comme s'il eût vonlu faire diversion avec la pensée qui semblait Tobséder, qu’as-lu fait de ce jeune homme qui a demandé la charité hier soir?
— Je lui ai donné à souper et à coucher.
— Où est-il?
— Dans le grenier h fourrage.
— Eb bien , va le chercher. •
Sulpice regarda le voyageur avec étonnement.
« Va, * répéta-t-il d'nn tou «T autorité.
Sulpice oheil.
Il monta au grenier à foin et cria :
. Eh! l'ami! »
Le mendiant dormait de plus belle.
Sulpice le secoua.
Le mendiant ouvrit un œil , étira les bru* et fit mine de ae rendormir.
■ Allons ! debout, mon garçon I dit Sulpice.
— Est-ce qu’il est déjà jour? demanda le mendiant d’un ton lamentable.
— Bientôt.. ,
— Ah t citoyen, si vous étiez charitable, vous me laisseriez dormir encore et ne me chasseriez pas si matin...
— Ce n'est pas pour te chasser que je t'éveille.
— Que voulez- vous doue de moi :
— Mon maître veat te parler. «
A ces derniers mots , le mendiant s’éveilla tout à fait. Il se leva et suivit Sulpice , qui le conduisit à la cuisine, le voyageur le regarda arec attention.
Le mendiant babsait les yeux, comme un coupable devant son
Ws*
Comment te nommes-tu ? lui demsoda le voyageur.
— Simon, citoyen.
— Quel âge as-tu ?
— Vingt-deux sus.
— Tu es menuisier?
— Oui , citoyen.
— Quel est tou pays ?
— Je suis d' Arcis-aur-Anbe. «
A ectte réponse, le voyageur eut un geste d' étonnement.
« Et tu te nommes Simon?
— Simon Lanternet.
— Ton père n’ était-il pas menuisier comme toi ?
— Oui, citoyen. Il est mort, mon père, laissant cinq enfanta dans la misère.
— Eh bien, mon garçon , dit le voyageur ému , tn as bien fait, hier, de t'arrêter au aeuil de celte maison. Je suis, comme toi, d* A rets-sur- Aube , et il ne sera pas dit que j'aurai laissé passer un compatriote sans lui venir en aide. »
Le mendiant joignit les mains.
* Je vais faire nn voyage de quelques jours, tn m’accompagnerai, en qualité d’q/jCnteux, cela te va-t-il? s
Le voyageur crut voir briller nue larme de reconnaissance dans rœil de cet homme. Sulpice haussa les épaules.
■ Je crois , murmura-t-il , que le neveu de madame est devenu tou , de s'alter embarrasser ainsi d* un vagabond.
— Sulpice , dit le voyageur, cherche doue à ce garçon une culotte , des bas , des souliers et nn bourgeroo. »
Sulpice sortit de la cuisine en grommelant. Le voyageur con-
tinua :
* Je vais à Paria, et tu m’y suivras... là, je verra» d te trouver de Poutrage. »
Le mendiant prit vivement la main de cet homme , qui lui apparaiasait comme une vivante incarnation de la Providence, et il la porta virement à ses lèvres.
Sulpice revint avec les habits.
a Tiens, mon garçon, dit le royagenr, endosse-moi tout cela, et
va te couper un bon et solide bâton dans In haie. Je vais voir, nui, ai mon cheval a fini son avoine. »
Il prit sous son bras la valise qui renfermait le coffret et suivit Sulpice à récurie.
« Monsieur, lui dit Sulpice , tandis qu'il bouclait la valise sur le coussinet de la selle, est-ce que je pourrais me permettre de vous donner un conseil?
— Certainement, mou bon Sulpice.
— Vous allez emmener le mendiant?
— Oui, il me servira de domestique.
— Eh bien, moi , ai j'étais à votre place, une fois en route, je donnerais deuz écus de six livres à ce gars, un bon coup d* éperon à mon cheval, et je tirerai* au large.
— El pourquoi cela?
— Parce que ce garçon marque mal.
— Tu es un niais; ce garçon est de mon pays, d’Arcia-aur- Aube.
— Qu'est-ce que ça prouve? fit P entêté Sulpice.
— Et j’ai connu son père, nn très-bonnéle homme , le père Lanterne t.
— Ça u'erapéche pas que vous portez de l’argent... et une jolie somme encore...
<— Raison de plus pour avoir un compagnon de voyage.
— Et s'il vous vole? «
Le royagenr eut un sourire de dédain.
* Et ça? n fit-il.
En même temps , il retira ses pistolets de sa ceinture et les mil dans 1rs foules , en ajoutant :
«i Et puis , regarde-moi ! Crois-tu vraiment qu’on vienne à bout d'un homme de ma taille et de ma force aussi facilement?
— Dieu vous garde! murmura Sulpiec.
— Bride mon cheval répliqua le voyageur; je vais mettre uu baiser sur le front de ma vieille tante endormie. -
Quelques minute* après, le voyageur et le inendiaut quittaient ij petite maison, qui mirait sou toit d'ardoise et ses murailles blanche* dans Peau transparente de P Yonne.
I*e premier était à cheval.
Le second marchait auprès de lui, un h&ton de houz à la main.
« C'est égal, murmura tristement Sulpice en les regardant s'éloigner, j'ai mon idée , et cela ne portera point bonheur au neveu do madame... »
L’auberge des Trois Mages venait de fermer porte* et voleta.
Il était neuf heures du soir, et bien que la république eut , disaiton, amené la liberté, maître Nicolas Berdin, l'hôtelier, ne se croyait point dispensé d'obéir an vieil usage du convrc-fcu.
En cela, le digue cabarelirr était prudent, car il était suspecté de royalisme; rl la municipalité d'Auxerre ne plaisantait pas avec les gens qui passaient pour favoriser les aristocrates.
L'auberge des Trois Mages était située à Pculrée de la place des Fontaines, à gauche, en entrant par la rue de Paris. Soua la monarchie, elle se nommait l'hôtellerie des Rois Mages, et c'était le rendez-vous de la petite noblesse des environs, moitié gentilshommes, moitié vignerons, uu peu tous paysans, mais très-dévoués à l'ancien régime.
Quand le roi fat tombé, lorsqu'on enl proclamé la république et qu'au commissaire extraordinaire , venu de Paris, eut annoncé qu'on allait installer une belle guillotine toute neuve à l'usage des aristocrates, maître Nicolas Berdin prit peur.
Un moment il songea à gratter son enseigne et à donner à son hôtellerie le nom de Aux trois sans-culottes.
Il tenait énormément à ce chiffre trois.
biais qui dit Bourguignon dit homme d'esprit, et maître Nicolas Berdin était natif de Migé, à quatre lieues «jT Auxerre, d'où il était venu en sabots, trente années auparavant.
11 effaça le tnot rois et mit simplement sur sa porte ;
Aux Trois Mages.
Puis il s’en alla trouver la municipalité, coiffé d'nn bonnet ronge et armé de ces adroites paroles :
« Citoyens, assez longtemps le peuple a gémi sous le fouet des aristocrates. Aussi, je trouve qu’il serait injuste que la chute de
renx-ei n'enlrnin&t U ruine de celui-là. Vous chassez les aristocrates, tcés-bien, mais vous ne voudrez causer aucun dommage au plus mortel de leurs ennemis. Mon auberge était connue sous le nom des /lois Mage». J'ai effacé ce mol odieux qui rappelle la tyrannie, mais vous ne me forcerez pas à ôter celui de Mage», qui constitue la raison de commerce de mon établissement. . . •
Et comme les municipaux se regardaient indécis, maître Nicolas Berdin remporta la victoire en usant de ce dernier argument :» u Citoyens , les Mages étaient des bergers couronnés , et je crois utile de rappeler ce bel exemple pour la honte des tyrans modernes qui n'ont jamais tenu un simple soc de charrue. •
La municipalité applaudit, et Nicolas Berdin rentra chez lui triomphant.
Cependant, les patriotes disaient tout bas que Nicolas Berdin était demeure royaliste au fond du cœur, et le circonspect hôtelier se gardait bien d’enfreindre les règlements de police.
A neuf heures précises, il mettait les buveurs à la porte et avait coutume de s'écrier :
« Le plus grand homme de la république, le citoyen Robespierre lui-même serait ici, que je le forcerais à s'aller coucher! »
Or donc, l'auberge des Trois Magf% venait de dure toutes ses fenêtres et de verrouiller ses portes , lorsque deux boniincs , l’un à cheval et l'autre à pied, qui cheminaient de compagnie, s’arrêtèrent au-dessous de son enseigne. Ils arrivaient par la route de Coulangessur- Yonne , et étaient entrés par la rue d'Égliny.
u Allons, £iruon, dit le cavalier au piéton, frappe-moi à celle porte, et vigoureusement, car ils ont le sommeil dur dans cette auberge. .
Simon , — car le cavalier et le piclon n'étaient autres que les deux voyageurs que nous avons vus quitter, le matin, .la petite maison des bords de 1* Yonne, — Simon, disons-nous , souleva nn gros marteau de cuivre, qn'il laissa retomber ensuite.
Au bruit, un chien hurla dans la cour de l'auberge. Mais aucune lumière ne brilla.
La nuit était noire et il pleuvait légèrement.
La rue de Paris , qui est la plus fréquentée d’Auxerre , était déserte.
Etait-ce la pluie? élait-ce le régime de la terreur sous lequel on vivait qui causait cette solitude?
Le» maisons étaient fermées, les lumières étaient éteintes. Simon Lanlernet , le nouvel officieux du voyageur, frappa de nouveau.
Une fois encore le chien hurla ; mais nul ne bougea à l'intérieur. Le cavalier s'impatienta :
« Ces gens-là sont des brutes , » dit-il.
'Et, mettant pied à terre, il donna à la grande porte de l'auberge nn si vigoureux coup d'épaule, que , cette fois, un juron énergique se fit entendre au dedans de la maison.
Pais a ne croisée s’ouvrit :
« Qui est là ? dit une voix.
— Des voyageurs.
— Passez votre chemin, il est trop tard... ■
Et la croisée se referma.
Mois le voyageur eut comme un rugissement de colère, et U s’écria :
» An nom de la loi, ouvre, citoyen! •
La voix était si sonore, son accent si impérieux, que la fenêtre se rouvrit et encadra le visage rubicond de maître Nicolas Berdin.
« Pardon, citoyen, dit-il, cst-cp qne j’ai affaire à un membre dn district ou de la municipalité?
— Ta as affaire à nn représentant du peuple, drôle, s dit le voyageur qui ne se possédait plus.
Ce mol fut magique. La fenêtre se referma, mais tout aussitôt des lumières brillèrent derrière les volets, et bientôt la porte cochère a’ouvrit; maître Nicolas Berdin en personne, la tête coiffée d'uo bonnet de coton , venait ouvrir aux voyageurs. "
Simon avait pris le cheval par la bride.
Nicolas Berdin et loi échangèrent □□ regard furtif.
Aussitôt l’hôtelier ôta son bonnet et dit au voyageur :
• Citoyen, veuillez m'excuser si je ne vous ai pas ouvert plus tôt.
— Il est certain, maître cabsrctier, répliqua le voyageur avec humeur, qu’on n’entre pas facilement chez vons.
— Il est plus de neuf heures...
— Eh bien?
— Et les règlements de police ne permettent pas qu’on soit ouvert toute la nuit; ruais,- ajouta Nicolas Berdin, du moment qu'il t'agit..,
— Chut !» dit le voyageur d’un ton qui n’admettait pas la réplique.
L'aubergiste salua de nouveau et conduisit le nouveau venu à U grande salle, qui servait à la fois de salle à manger et de cuisine.
Un marmiton , qui n’était pas encore couché , ralluma le fea.
« Citoyen représentant, dit Nicolas Berdin, voulez-vous souper?
— Mais certainement. J’ai grand' faim, et surtout grand' soif.
— Eh bien , vous ne vous plaindrez pas du vin des Trois Mages. •
Tandis que Simon mettait le cheval à récarie, le voyageur s’installa au coin dn feu.
Maître Nicolas Berdin dressa la table, ouvrit nn bahut et ra tira un morceau de viande froide, du jambon et du fromage.
Puis il dit à son hôte : *
• Je vais vous chercher deux bouteilles du famenx vin de la Chaînette. Vous m'en direz des nouvelles. »
Et Nicolas Berdin prit le chemin de la cave. Mais , pour aller à la cave, il fallait traverser la cour et passer devant récurie.
La porte en était onverte, et Simon y bouchonnait le cheval en conscience.
Berdin -eotra.
■ Eh bien ? fit-il en regardant Simon.
— Tont va bien , répondit le mendiant.
— Il a le cofTre?
— Oui. - •
— Où est-il?
— Là, dans la valise.
— Ah I fit Berdin avec nn soupir de soulagement.
— Je crois que nous le tenons, murmura Simon.
— Je la crois aussi.
— Avez- vons prévenu la municipalité?
— Oui et non. C'est-à-dire qne j'ai parlé vaguement. Mais U Marseillais est ici.
— Ah ! il est arrivé?
— Oui, il est couché là-haut, dans une chambre du premier étage.
— Eh bien, allez le prévenir, alors...
— C’est inutile, il est éveillé. Viens souper.
— On y va.
— Et quand ton maître sera couché...
— Eh bien?
— Ta sortiras par la porte de la cuisine et tu rieodras me rejoindre.
— Où screz-vons?
— Dans la cour. Nous irons ensemble à la municipalité. ■
Simon inclina la tête en signe d'adhésion.
Maître Nicolas Berdin descendit à la cave et murmura :
■ Oh! ces républicains , je les hais.... et je ne sers la république aujourd’hui que parce que je veux les aider à se dévorer entre eux. »
Cependant le voyageur s'était tranquillement mis à table. Il sou-
K ait d'un bon appétit , en homme qoi a fait ane longne roule et bravé t pluie.
Simon vint le rejoindre.
Grâce ans habitj qne loi avait fournis Sulpice, le jeune homme avait la tournure d'un domestique aisé et son visage héve de la veilla avait disparu. t
■ Mets-loi là , lui dit le voyageur d’un ton aîTable , mange à ta faim et bois à ta soif. •
Simon ne se le fit pas répéter.
Néanmoins un observateur attentif anrait remarqué son peu d'appétit.
Evidemment préoccupé, Simon ne buvait et ne mangeait que par contenance; mais, absorbé lui-même, le voyageur n’y prit garde. Seulement, quand il eut terminé son repas, il dit à l'officieux: a Va me chercher ma valise, et apporle-la-moi tout de suite. • Simon obéit.
Maître Nicolas Berdin sa promenait de long en large dans la cour et fumait tranquillement sa pipe.
Simon l’aborda.
■ 11 demande sa valise, fit-il tont bas.
— Ah!
— Et c'est dans sa valise qu'est le coffret.
— Eh bien , porte-la-lui. » (
Et comme Simon hésitait s
« Eli hi«o , crois-tu pus que leu gens de U municipalité se priveroui Je faire inspection dans sa chambre?
’ — C’bst juste, » r.pomlit Simoo.
Et il alla flicri'herla valise, qui était encore bondée sur In selle, car, selon le vieil usage, on n’a» ail point encore dégarni le cheval, qui tirai/ un peu de paille en atfen ‘iint son avoine.
h Tâche* donc qu il se couche le plus tôt possible , murmura maître Nicolas lkrain au moment où Siinoo repassait devant lui la valise sous le Iras.
— Dame! ça, dépend de lui,
* — Krt-etle lourde, la valise?
— Très-lourde.
— - Alors, l'urgent V est...
-1 Je IcMt, • 1
Simon rentra dans la cuisine, où le voyageur dégustait un verre d’eau-de-rîe de mare, tout en se rliunffani U pointe des pied».
Il s'empara de la valise ivre mie sorte d'empressement , pity il dit à Simon :
• Demande donc à l'hôtelier s’il a préparé ma chambre,
— Oui, maître, répondit Simon.
— Sais-tu où elle est?
— Oui , maître.
— Alors, prends ce (lambeau et conduis-moi. J’ai besoin de dormir; je suis horriblement las. »
Simon ne se le lit point répéter. Il prit le Uambcau et passa devant son maître.
loi chambre qu’r.n loi avait préparée Mai! située au premier ét.ige, «l le* fenêtre* donnaient sur la cour
Maître Bcrdin se promeuait toujours en fumant, cl suivait de Tu'il les mouvements de la lumière que portait Simon.
Enfin , celte Ihmiére s'éteignit , et Simon redescendît dàus la cour,
■ 11 est coucbé, dit-il.
— Où a-t-il uiis sa valise?
— Sons son oreiller.
— T'a-t-il donné des ordre»?
— Oui, il veut partir demain au point du jour. •
J.'hôtelicr cul un màuvai» sourire.
4» Voilà qni n’est pas bien sûr, tbarmura-t-il.
— Avez-vous beaucoup de monde dansT auberge? dit Simon.
— Un seul voyageur et le Marseillais.
Et. ; . éc ‘ébytyiettr?
— Oh ! c’est un marchand de moutons qui vient de la foire de l'é/«lay. Si l’autre résiste, ce n’est pas lui qui nous généra.
— Maintenant', «-tu prêt?
— Oui.- *
Nicolas lterdin sccona la cendre de sa pipe, je coiffa du honm-t ronge de rigueur, endossa sa carmagnole, — car il s'était promené èn bras de chemise, — et ouvrît une petite porte. Cette porte donnait sur une ruelle.
Simcm «g l'aubergiste sortirent sans bruit. *
!.n tnuninÿalïrf , c'est-a-dirr rifôicl de ville, était à drtit pas.
4. Le Mar>c dfnî* a tnnt préparé , dit tout bas 1'aubcrgistr taudis qu'ils cheminaient d'un pas rapide, mais je ne sais pas si les citoyens ne se feront pa; |ir»*r un peu l'oreille.
— Ah ! vtMir crbÿoz?
— * Dame ! c’est graée de chercher noise an second personnage de la république.
tftb puisqu'ils ont pour eux le premier, le grand citoyen Robespierre, observa Simon.
— C’est juste.... Mais es -lu bien sur quo la vaflae contient le
foflre?
— Oui.
- — Ht qne le cofTre...
— Le coffre renferme l’argent des aristocrates.
— Mais qui prouvera... que cet argent..', est à eux?
— D'abord , fit Simon avec calme , je témoignerai qne rc coffre a été déterré dans tes caves du château.
— Don !
— Ensuite, il est bien certain que les messieurs d'Aiay ne fout point fermé sans y laisser une note, un papier quelconque ..
— Ah ! si cela est. la chose ira comme sur de* roulettes. «
En parlant ainsi maître Nicolas Bcrdin souleva le uuirteau dç la grande poitc qui donnait accès dans la cour do la innnictpalHé.
La porte s'ouvrit; uu garde national, eu Faction à l’îu teneur, i roi su l i baioiineHe.
• Qui va là? dit-il.
— la: citoyen Nicolas Bcrdin, proprietaire de l’auberge desTroU Mages.
— Que veux-tu?
— Purlrr au citoyen maire...
— Il est allé sc coucher.
— Se» adjoints y sont-ils?
— Il y a le citoyen Sautereau, secrétaire de la mairie.
— Où est-il?
— Dans la salle du bas ; il se chauffe auprès du poêle.
— Je vais lui parler.
-—‘De quoi s'agit-il donc? demanda le garde national.'
— Du salut itc la république, » répondit Nicolas Bcrdin.
Et il passa.
Au brait des vnix, un homme était sorti sur le pas de la porte de celle salie basse désignée par le garde national.
(l'ctail le cito|4-n Sautereau.
Malgré son titre modeste de secrétaire de la mairie , le citoyen Sautereau, ex-intendant de* barons île Saiute-Pallays, était un des hommes les plus importants de la révolution, à Auxerre.
Plus républicain que lu république rlfc-méute. plus ardent que les
S lus ardent» patriotes, le citoyen Sanleri-uu avait Coutume d'accuser c tiédeur Danton, Koiiquier-Thiuvillc et fous les autres. Deux hommes seuls avaient su conquérir sun admiration, Saint-Just et Robespierre.
la: citoyen Sautereau avait une grande iuflnencc à Auxerre, et le maire lui-même, un bruce homme que la peur rendait «été, subissait son terrible ascendant.
« Ah! ah! dit-il en voyant le citoyen Nicolas Bcrdin, je t’ attendu i>, citoyen. F.h bien?
— Il y u du nouveau.
— L’homme est chez toi?
— * Il vient de se mettre au lit.
— Es-tu sùr que ce soit celui dont le Marseillais nous n parlé? « — Sans doute, v
Sautereau posa son brûle-gueule sur l’appui d’une croisée et dit: ù Je vais prendre mou écharpe. Je fuis les fouettons d'adjoinl quumJ ni le maire ni les adjoint* ne s'y trouvent. »
En même temps il Cria :
* Hé! citoyen Faniot?»
A cc nom . la porte du corps de garde installé dan* un angle de la cour t’ouvrit, et un citoyi-a revêtu de l'uniforme d'uflicicr de la garde civique se montra.
C'était un grand gaillard aux yeux gris, nas chrveiu jaunes , dont Ir tirz crochu ressemblait an bec «l'un oiseau de proie, et dont les lèvres minces laissaient glisser un sourire cauteleux et faux.
« Que désircs-to, citoyen? demanda-t-il.
— Te purlrr, capitaine. Vint* par ici.
Le citoyen Faniot , son tricorne de travers et la main crânement posée sur la garde de son sabre, s’avança d’un pas de matamore.
- Qu’ as-tu donc à me dire, péliiu9 » lit-il d'un ton dédaigneux. I«e citoyen Sautereau baissa les épnnles, mai» il ne se fâcha point, et se contenta de pousser le capitaine de la garde civique dans la salle liasse au miltnn de laquelle rougirait un poêle de tille, dont les reflet* éclairaient une statue en plâtre de la Liberté armée du nircaw et coiffée du bonnet phrygien.
Puis, lorsque Nicolas Bcrdiu et Simon forent entres, il ferma la porte et dit à Faniot :
a Dis donc, citoyen capitaine, cst-ce que tu ne prétendais pas l'autre jour que la république ne reconnaissait que médiocrement ton mérite?
— lié! hé! Al le capitaine en sc rengorgeant, il est certain qne je ne suis pas à ma place.
— Que voudrais-tn être?
— Colonel de la garde civique du département.
— Eb bien, voilà qui est possible...
— Hein? dit le citoyen Faniot en faisant un paît en arrière.
— C’est comme j’ai l’honneur de te le dire; mais, pour cela, d faut montrer du courage et prouver que la république peut compter sur toi.
— Faut-il arrêter des aristocrates?
— Mieux que cela.
— Plaît-il?
— Il faut arrêter uu représentant du peuple qui trahit la république.
— Diable! lît le citoyen Faniot, que la jiropositiou éuiul quelque peu.
*— ■ n faut l'arrêter, snr l'ordre du citoyen Robespierre.
— Et... cct ordre?
— Le voilà, > dit Sautereau.
Et il tira de sa poche un papier sur lequel le proconsul avait écrit ces mots :
• Les municipalité* et les gardes civiques sont invitées à prêter ■ main-forte au citoyen Olivier Brun , dit le Marseillais.
' * IloBBSI’iKKRI. *
■ Eh bien, fit le prudent capitaine, quel rapport y a-t-il entre toi et le citoyen Olivier Brun ?
— Le citoyen Brun t'attend.
— Où cela ?
— A l’auberge des Trois Mage*.
— Et lu es sûr... que... ce... représentant...
— Ma foi, dit le citoyen Sautereau impatienté, si ta ne veux pas être colonel , c'est ton affaire. Je vais preudre an sergent et quatre hommes.
— Non, j'y vais.
■ — Alors, commande une escouade de huit hommes.
— Bien.
— Et écoule ce que va te dire ce garçon. »
Sautereau désignait Simon.
■ Parle, n dit Faniot à ce dernier.
Simon s'exprima ainsi :
» Le citoyen représentant dont je suis l'officieux voyage sous le nom de Constant Dévericux, négociant eu bois.
— - Bien , après ?
— Il est porteur d'un coffret qui renferme une somme de soixante-quatorze mille livres, appartenant aux ci- de vaut seigneurs d’Aiay.
— Kl... ce coffret?
— Il l'a placé sous son oreiller.
— Alors, dit le capitaine, son affaire est bounc. Mais quel est •on vrai nom?
•— C'est ce que le Marseillais nous dira quand on l’aura conduit en prison cl qu'il aura été bien convaincu de trahison envers lo république et d'iulclligcncc avec les aristocrates , • répondit le ciloyeü Sautereau.
Le capitaine Koniot alla commander ses huit hommes.
■ Marchons, • dit Sautereau.
Pois, se penchant à l'oreille de. Nicolas Boulin :
a Crois-tu qu'il réussira?
— Hé! bel Gl l'aubergiste, c’est un solide gaillard...
— Mais dira-t-il sou vrai nom?
— Oh I je ne crois pas... si nous avons le coffret... dire sou vrai nom, c’est se perdre...
— Citoyens, dit le jeune et intelligent Simon l^iitt-rnet, vous pouvez être certains qu'il résistera. Il a deux pistolets sous sou traversin.
— Ah ! diable I murmura b citoyen capitaine un peu déconcerté, je mettrai mes hommes devant moi, alors.
— Mats rassurez. «mis, ajouta Simon, j’ai été les balles... et la poudre Mule au tue pas.
— Ce garçon est plein d’esprit, murmura l'bonnéle Nicolas Berdin.
Ü* Marchons ! ■ répéta le citoyen Sautereau , qui avait étalé snr son abdomen une belle écharpe rouge.
Et la patrouille, sortant de la municipalité, prit le chemin de l'auberge des Trois Mages. Simon fermait U marche avec cette modestie qui sied si bien à la vertu.
Maître Nicolas Berdin avait pris les devants. Il s'était esquivé par la nréllr et avait pénétré dans r auberge par la petite porte.
Lu patrouille, an contraire, devait frapper à la grande.
L’artbrrgiMe monta en tonte hâte , cl , sur la pointe du pied , alla à la chambre occupée par Olivier Brun , dit le Marseillais . lequel était arriré la veille « Auxerre, chargé d'une mission mystérieuse du comité du saint publie.
Enfoui sous sa couverture rnmenée jusqu'au meuton , notre ancienne connaissance le Marseillais n'avait pas de lumière, mais il ne dormait pas, et il était cône*** lotit babillé.
Burdhi rnlm :
• y a y est! dit-il, les municipaux viennent.
— Combien sont-ils?
— Huit.
— C’est suffisant, mais il n’y a pas d'excès, car il se défendra. Il est violent, et il est fort... Ensuite, il sait bien te jeu qu’il joue.
— Il parait que Simon a été les deux balles de ses pistolets.
— Eh bien , il cassera deux ou trois létes avec le pommran.
— Diable! murmura Btrdiu, ça va faire bien du vacarme.
— C'est l'histoire de l'omelette. Il faut absolument casser les œufs.
— Mais, observa Nicolas, est-ce que vous n* allez pas venir avec nous?
— Non, certes.
— Cependant..:
— Ecoute donc , belitre , fit le Marseillais , tu as donc oublié la leçon déjà?
— Non.
— Eh bien , quand on aura trouvé le coffret . lorsqu'il sera bien reconnu que cet homme est un agent des aristocrates , tu diras : ■ Mais il y a dans l'auberge un monsieur de Paris qui connaît peutêtre le citoyen,.. » et alors... tu viendras me chercher. Va! n
Le Marseillais congédia Nicolas Berdin d'un ton d’autorité.
Celui-ci passa , eu s’en allant, devant la chambre occupée par le Voyageur.
Ce dernier avait éteint sa lumière et dormait sans doute.
La patrouille lieurlo à la porte avec la crosse des mousquets.
Nicolas Berdin ouvrit une crofsée qui dounait sur la rus, et, comme c'était convenu, demanda :
■ Qu'est-ce que vous voulez?
— Ouvre, citoyen, au nom de b loti répondit le capitaine Funiol.
— Au nom de la république une et indivisible, dit à sou tour le citoyen Sautereau, je t'ordonne d'ouvrir! •
C'en fut assez pour réveiller tout l'hôtel, c'est-à-dire les marmitons, les filles de cuisine rt le garçon d'écurie.
• Allez ouvrir ! » rria Berdin.
Le silence continua â régner dans b chambre de l’étranger.
On ouvrit les portes, et la patrouille entra.
■ Citoyen, dit à haute voix le secrétaire de la mairie, vous avez des voyageurs?
— Un seul, répondit Berdin.
— Comment se nomme-t-il?
— Je ne sais pas.
— IVoù vient-il?
— De Coulanges.
— Seul?
— En compagnie de son officieux.
— A pied?
— - Non , à cheval.
— El où est-il logé?
— Il occupe* la chambre numéro 4.
— Voyons- te, » dit le secrétaire de la mairie.
Tous ce» mots, échangés à hante voix dan» la cour, avaient surtout pour but d'éveiller le voyageur, et de mettre à couvert la responsabilité do maître. Nicolas Berdin, qui no voulut pas passer pour un traître.
Cependant le voyagenr ne bougea point , ne se mit point à l.i croisée, ne raÜuma pa# sa lumière.
Les municipaux, précédés de leur capitaine et de Berdin qui portait nn flambeau, montèrent l'escalier et frappèrent k la porte.
« Qui est là? demanda la voix du voyageur, éveillé en sursaut.
— An nom de la loi, outrez! n répéta le capitaine Faniot.
Il s'écoula dix secondes, pendant lesquelle» le voyageur battit b* briquet et ralluma sa chandelle. Puis il ouvrit sa porte, sans quitter son lit , et se borna à se fesser sur son séant.
Nicolas Berdin entre le premier, et dit :
■ Excusez, citoyen , mais la ninniripalilé d'Auxerre est tracavsiore, et chaque nuit ccs messieurs viennent demander les passe-port».
— Ah! » dit le voyageur avec calme.
El puis il fixa son œil d'aigle sur les municipaux, et ceux-ci tressaillirent , et le citoyen Ganiol lui-même, malgré sou désir de passer colonel , fil un pas en arrière.
Mai» le citoyen secrétaire de la mairie ne se déconcerta point. Il entra dan» la chambre, regards le. voyageur, et lai dit d uo ton sec t
« HahiiW-vons f
— Pourquoi faire ? demanda le voyageur avec hauteur*
lus masques rouges.
Rb
SI la patrouille, locUut <J« la muakipalitê, pri» le chemin lie l'auberge «les Tni» — fip! Tî*.
— Pour me suivre Vous êtes accusé de complicité avec les aristocrates. •
1« voyageur eut un tranquille sourire; il sauta hors de son lit et passa son haut de chausses.
Aussitôt le citoyen Sautereau se jeto sur l'oreiller, le souleva, et | prit la valise que le voyageur y avait déposée.
• Que faites-vous? » réclama le voyageur avec hauteur.
Mais Sautereau, au lieu de répondre, déboucla la valise,
En même temps , Kaaiot, fit uu signe , et les deux municipaux s'emparèrent du voyageur.
La valise contenait un manteau et une bonrse.
La bourse renfermait une trentaine de louis et un papier plié en quatre. Quaot au coffret, il avait disparu.
Sautereau et Nicolas Berdin échangèrent un regard désappointé, et U citoyen secrétaire de la mairie perdit quelque peu de sou assurance.
Le voyageur était calme et souriant :
• Ah çà, citoyens, dit-il, quand ou tient éveiller les gens, on leur donne de bonnes raisons... Que me voulez vous?
— Nous voulons vous arrêter, répondit le capitaine, enchanté de voir qu'on ne lui opposait aucune résistance.
— M'arrêter ! et pourquoi ?
— Parce que vous conspirez.
■ — Contre qni?
— Contre la république.
— Ah ! En êtes-vous sûr?
— - Très-sûr, dit Sautereau qui s'enhardit.
— * J'en attends les preuves.
— Vous voyagez sou» le nom de Dévérieus.
— Ilah!
— Et vous venet d'Azay...
— Ainsi, dit le voyageur, toujours calme, venir d'Azay et voyager sous le nom de Déverieux , c'est trahir la république?
— Oui , oui! s'écria Paniol.
Pardon, citoyen, » dit le voyageur qui changea tout à coup d'altitude, et, d'un seul mouvement d'épaules, se débarrassa da l' étreinte des deux municipaux.
En même temps son mil étincela, sa voix devint puissante et sonore, et, à son tour, il posa sa large main sur l'épaule de Sautereau, redevenu tremblant.
« Tu te trompes, citoyen, dit-il, qnand tu me donnes le nom de Dévérieux: tu me prends pour un autre, car je m'appelle Nicolas Dakton I »
Ce nom vibra comme un coup de tonnerre , ci le citoyen Faaiot, épouvanté, jeta un cri et tomba à genoux.
Sautereau était devenu livide, et Nicolas Berdin, le digne hôtelier, avait jugé prudent de s' esquivez.
Danton s' était redressé et semblait tenir tous ces hommes tremblants et éperdus sous son fier regard.
u Citoyen capitaine , dit-il, moi, Danton, représentant du peupla et membre du comité de salut public, ic t'ordonne de m'obéir! ■
Le capitaine se releva et prit l'altitude passive du soldat qui alteiul des ordres. Danton lui désigna le citoyen Sautereau :
« Arrétez-moi cet homme-là ! > dit-il.
Le capitaine hésita un moment.
« Citoyen, lui dit Danton, je te promets, foi de représentant du peuple! que tu seras destitué de tes fonctions de capitaine da la garda | civique si tu ne le unis pas à ma disppsilion. *
Diqitized hv (.ongle
Le citoyen Faniot tenait à son grade. On avait négligé de le mettre complètement au courant de la situation, ut il avait cru avoir affaire à un représentant vulgaire. I.c noin de Danton l'avait ébloui; la menace de destitution acheva de le convaincre :
u Citoyens, s'écria-t-il en se tournant vers les municipaux, si vous aimes la république et si vous tencs à votre tête, je vous somme d’exécuter mes ordres. *
Les municipaux se tnrcnl. Leur silence était une adhésion aux paroles do espitaine.
« Arrétez-moi cet homme ! » s'écria Faniot.
Et il moolrait le ciloyeo Sautereau, secrétaire de la mairie.
Sautereau balbutia et voulut résister. Deux municipaux le prirent par le bras et le tinrent en respect.
En ce moment nn nouveau personnage apparut sur le seuil.
C'était le Marseillais.
Le Marseillais, tapi dans sa chambre, n'avait entendu que dis bruits confus. Aux éclats de la voix de Danton, il avait cru comprendre que celui-ci se défendait et non qu'il donnait dea ordres.
■ Je vais trancher la situation , * se dit-il.
Et il accourut.
Danton le vit, le reconnut et le pulvérisa d’un regard. Fuis, marohant vers lui, il le prit an collet, le secoua de sa main puissante et lui dit :
• Misérable ! je n'ai besoiu de personne pour te tenir en respect. C’est moi qui vais te conduire en prison...*
Et le Marseillais eut peur, car il comprit que la partie était perdue.
Maintenant, expliquons comment l'homme qui semblait devoir succomber était, tout à coup, devenu victorieux.
Le citoyen \icolas Danton, membre du comité de salut public, nne des furies télés de la république, cl l'homme que le citoyen Robespierre exécrait , était un liouunc perdu , condamné à mourir connue traître envers la république, du moment où il était convaincu d'avoir déterré dans les caves du château d'.-lzay un coiïret contenant une somme importante, destinée i aider les ci-devant seignenra d’Axay dans l'émigration.
Mais le citoyen Vicolus Danton , arrête è Auxerre , sans motif plausible , et lorsqu'il n'était point porteur du coffret, avait le droit de sc plaindre d'un abus de pouvoir.
Alors, le proconsul dont la voix faisait trembler les échos de la Convention , le grand orateur, l'homme d'Etat se réveillait; il opposait un front câline à l’orage qui le menaçait.
Qu'était dooc devenu ce coffret accusateur?
C'est ce que noos allons indiquer en peu de mots.
I.c citoyen Danton , harassé de fatigue , venait de se mettre au lit, et scs paupières alourdies commençaient à se fermer, lorsqu'un léger bruit se Ht à sa porte.
Il sauta hors de son lit et cria :
u Que lue veut-on? Simon , est-ce toi?
— Chut! dit une voix derrière la porte, au nom d’Armaode.,, ouvres!... »
Danton sc sentit chanceler. Le nom d' Armand»* avait le don de le bouleverser.
El celle voix qu'il entendait, ne l'avait-il pas eutendue déjà?
Il ouvrit.
Une forme noire gl'Ma près «le lui Hans le* ténèbre* el pnntsa In porte.
« Qui êtes- vous? dit le proconsul.
— Musqué rouge, lui répondit-nn.
— Que voulez- tous? dit broqurrnenl le farouche proconsul.
— Vous fainr:
— Hein ?... que voulez... vous... dire?...
— Han* un quart d'heure on viendra vous arrêter...
— Moi !
— Vous.
. — Ah!... por exemple!...»
Et Danton eut de.* Innpôles Hans la voit.