‹ Les masques rougesChapitre 24 sur 44 · fumiste s'appelait Baluchc · texte numérisé non relu

fumiste s'appelait Baluchc

C'était un eofant de Paris, né, dans nne rue sombre, de parents inconnus, poussé au hasard, comme presque toutes les belles plantes, et qui s’était développé an soleil de la vie parisienne, le plus chaud de tou* les soleils.

Baluchc contemplait depuis trois jours les fenêtres closes de Farandole et se livrait aux plus tristrs commentaires sur le sort de la ballerine, lorsque l’une de scs fenêtres s'ouvrit.

Baluche poussa un cri de joie.

Farandole le vit et lui sourit.

« Bonjour, mon voisin, * dit-elle.

Baluche sentit ses jambes fléchir sous Ini. C'était la première fois que Farandole lui adressait la parole.

a Bonjour... mademoiselle... » balbutia-l-il.

Elle posa un doigt sur ses lèvres :

« Chut! fit-elle, ne vous servez donc paj de mots aristocrates...»

Baluche se prit à sourire et répéta :

■ Bonjour, citoyenne, n

Puis, comme Farandole semblait disposée à lier conversation, il lui dit :

> Est-ce que vous êtes allée en voyage?

— Oui , mon voisin.

— Mais vous êtes de relonr pour longtemps?

— Oh! je le pense... »

Farandole, tout eu répondant aux questions du jeune homme, mesurait la distance qui séparait les deux fenêtres et qui était d'one dizaine de pieds environ , mais amdessous la cour s' ouvrait béante, profonde , sinistre, et donnait le vertige.

« Qu'cst-ce que voua regardez donc là, citoyenne? poursuivit Baluche.

— Je vois que o^us sommes bien près , voisin.

— Ab! dit le fumiste qui s'enhardit, je parierais bien d’aller chez vous sans descendre mon escalier ni remonter le vôtre.

— Vraiment !

— Oh ! ça , oui.

— Comment feriez-vous?

— Je prendrais une planche qui fait partie de mes outils , elle a douze pipds de long; je la poserais d’un bout sur votre fenêtre, de l'autre sur la rnicuue , et je passerais à pieds j mis.

— Bah ! .

Le fumiste eut un accès d'audace.

» Voulez- vous parier? dit-il.

— Pour cela , il faudrait que je visse la planche. »

Baluche ne se le fit pas répéter. Il disparut de la croisée et revint dix secondes après armé de la planche.

Elle était de sapin, épaisse de deux ponces, large de huit à peine.

• Et vous passeriez là-dessus? demanda Farandole.

— Oui, citoyenne.

— Iji tête ne vous tournerait pas?

— Xon.

— Je veux voir cela , dit la ballerine.

— Vrai?,., vous... voulez...

— Oui.

— Vous me permettrez d’aller chez vous?

— Prenez garde ! dit Farandole en riant , si vous êtes ému , la tête vous tournera... »

Mais le fumiste avait déjà lancé la planche , tout en la retenant par un bout , et il l'appuyait sur la croisée de Farandole.

• Bon! dit celle-ci . tenez-la bien...

— Pourquoi ? demanda Baluche stupéfait.

— Mais, dit-elle en riant, parce que je vais vous prouver que j’eo sais autant que vous... ■

fit avant que le jeune homme eût eu le temps de jeter un cri et de s’y opposer , Farandole fut debout sur le bord de sa croisée et appuya nn pied sur la plauche.

Baluehe devint plus pâle encore qu’il n' était (T ordinaire.

Mais Farandole attacha sur lui un regard d’une incroyable énergie.

• Maintmez la planche, dit-elle, et ne cries pas... »

Elle fit deux pas en avant , au-dessus de l'abîme , et Baluche ferma les yeux. Ce qu'il aurait eu le courage de faire l’épouvantait exécuté par une femme, — nne femme qu'il aimait. - — Mais Farandole était brave ; et son ctrur ne battit pas plus vite , demeura sûr.'.. Elle passa, regardant droit devant elle , et fut à deux pieds de la croisée de Baluche , elle s’élança et tomba , 1rs pieds joints, dans les bras du jeune homme, qui jeta un cri de joie.

Farandole lui dit alors :

» Retirez votre planche et fermez votre croisée... »

Il ent nn hattemant de emur.

• Je n’ai pas envie, continua-t-elle, de m’en retourner par le même chemin.

• — Vous avez eu peur?

— Xon , dit-elle avec calme.

— Eh bien , moi , dit Baluche , j'ai eu peur pour vous...

— Ah!

— J’ai cm que j’allais mourir... »

Farandole l’aida à retirer la planche ; puis elle ferma elle-même

la croisée.

Puis encore elle prit les moins du jeone ouvrier dans les siennes, le regarda gravement et lui dit :

u J’ai deviné que vous m'aimiez... •

Baluche jeta un cri et tomba à genoux.

» Et alors , continua simplement Farandole , je suis venue à vous, parce que j'ai besoin de vous...

— Ah! dit le jeune homme avec enthousiasme , faut-il mourir?..,

— Peut-être... » dit-elle (T im air sombre.

Et elle ajouta , pressant toujours sa main :

» Sait-on, par le temps qui court, si l'air qu'on respire n’est pas empoisonné?

— Ob 1 murmura Baluche avec extase , mourir pour rou$ , c'est vivre... c’est le bonheur I »

son pied lorsqu elle

Un conciliabnle se tenait rue do Renard-Saint-Sauvcnr ce jour* là, vers neuf heures du soir, entre les masques rouges.

« Citoyt-os, disait le président, lorsqu'il s’agit d'aristocrate* vulgaire», de gens ay.int simplement conspiré contre la république, nous sommes de force à les tirer d'aflaire, à Paris même, et sans non* préoccuper des moyens à employer pour les faire sortir de France. Mais aujourd'hui, citoyens, il s’agit d'une aristocrate hors ligne, d’une femme qui a soulevé des tempêtes sur son passage, rt il est necessaire de Lien nous entendre. *

On écoutait religieusement le président , et le plus profond silence régnait dans rassemblée.

* En quelques mots , reprit le président , je vais vous mettre au courant de la situation.

— Parlez! partez! dirent plusieurs voit.

— L'aristocrate dont il s’agit s'appelle mademoiselle Amvmde de Vérinières.

— Mais nous favons sauvée! dit un masque rouge.

— Elle est en liberté! dit un autre.

- Elle s’est réfugiée, ajouta un troisième, dans l'hôtel de l'ambassade d'Espagne.

— Tout cela est vrai.

— Donc elle est en sûreté?

— Xon.

— Pourquoi?

— Voici : la citoyenne Vérinières , aristocrate , royaliste , condamnée à mort, importait peu au citoyen Robespierre. Il a écrit de sa main sur le livre d’écrou : nadie, et, sans des motifs particuliers , il ne sc donnerait point la peine de la faire rechercher.

— Quels sont ces iiiotils?

— Un humilie a voulu, comme nous, sauver Armande.

— Et... ret homme? demanda un masque rouge, silencieux et sombre jusque-là.

— Cet homme est puissant dans le gouvernement actuel , cet homme a inspiré une haine jalouse, violente, implacable à Robespierre. *

Un nom courut, prononcé tout bas, dans les rangs de l'assemblée.

> Ah ! dit le masque rouge qui avait demandé d'nne voix rmuc quel était col homme, il a voulu sauver Arumndc?

— Uni.

• — El Robespierre le sait?

— Oui. >»

Les masques rouges sc regardèrent silencieusement.

« Maintenant , continua le président, vous devinez qu’il mettra tout eu œuvre pour perdre mademoiselle de Vérinièrca, dans-l'espcrancc de forcer son ennemi à sc perdre avec elle. Des lors môme, l’ hôtel de l'ambassade n'est plus un lien d'asile: la police y pénétrera par la force ou par la ruse, b

Le masque ronge à la voix émue, oui n'était autre que le chevalier de Rochemaure, eut un frisson d épouvanté.

■ Nous n’aurons fait que reculer pour mieux sauter, continua le président; la guillotine est là...

— Eh bien, murmura le chevalier, je mourrai avec elle.

— Numéro 17, dit sévèrement le président, je ne saurai* trop blâmer ces paroles. I,es masqurv rouges se doivent les uns aux autres et n'ont pas le droit de disposer de leur vie. D'ailleurs, il ne s’agit pas de mourir avec mademoiselle de Vérinières, mais do In sauver... *

Si le président s’exprimait ainsi, c'est qu'il avait trouvé 110 moyen.

Ou attendit, anxieux.

* Citoyen*, reprit-il, je viens vous demander un crédit et dos pouvoirs illimités ; le reste me regarde.

— Comment! dit un masque rouge, vous n’avez pas besoin de nous?

— Non, si ce n’est du numéro 17. »

Le chevalier de Rochemaure respira.

* Le crédit né est- il accordé?

— Oui, oui! dit rassemblée tout entière.

— Alors je prierai le caissier de vouloir bien inc compter trois mille louis.

— IT* seront chez vous dans une heure, répondit le caissier, qui se trouvait dans la foule.

— Et les pouvoirs sont-ils illimités?

— Oui, oui.

— Alors, dit froidement le président, je puis vous affirmer d’avance qne le citoyen Robespierre est battu... et je lève la séance.— Au revoir, citoyens ! *

Quelques minutes après, deux hommes en carmagnole, nu brûlegueule aux dents, heurtaient à la porte de la chanteuse qu’on appelait la H Ion Je.

I* Blondp était une grande fille assez jolie, au regard provoquant et dévergondé, aux cheveux d’un bluud presque toux; elle avait une jolie voix, dansait à ravir, avait un cœur excellent, changeait d amant tous les deux jours, et cultivait les etablissements de coin de rue où on déhile de l'eau-de-vie, des prunes et des chinois.

Elle avait chanté et dansé avec Farandole, H Farandole, fille économe et sage, lui avait rendu plus d uo service.

Do là leur liaison.

La Blonde habitait au premier étage; chaque meuble, chez elle, était le souvenir d’un amour éteint ; et ses trois petites pièces étaient encombrées.

Une servante, assez accorlc, cumulait chez elle les fonctions de femme de chambre et de cuisinière.

Ln Blonde était alors dan* une veine assez heureuse ; un gros marchand de la rue des Bourdonnais s’élail épris de ses charmes, et subvenait largement à scs besoins.

Lorsque 1rs deux hommes en carmagnole frappèrent à sa porte, elle venait de recevoir la visite de Faiandoie.

La ballerine était arrivée chez plie enveloppée dans un grand manteau qui lui cachait le visage.

Il y avait déjà longtemps qne les deux amies ne s'ôtaient vues.

« Bonjour, ina petite, dit la Blonde. As-tu besoin de moi ? veuxtu de l’argent? Tiens... »

Et elle ouvrit un tiroir qui était rempli de pièces d’or.

b Non, dit la ballerine en souriant , je n’ai pas besoin d'argent. Mais j'ai besoin de toi.

— Parle.

— Tu vas me cacher... »

La Blonde tressaillit.

• Est-ce qu'on te poursuit? dit-elle.

— Ooi.

— Eli bien, reste ici... et s’ils veulent arriver jusqu’à loi, ils me marcheront sur le corps !

— Tu es une bonne fille, dit Farandole, une «mie vraie.

— Tieus ! fit la Blonde, je voudrais bien voir qu'on ne sc fît pas exterminer pour toi ! n

Tandis que la Blonde parlait ainsi, les homme* en carmagnole frappaient à la porte.

• Ab! moo Dieu! s’écria la chanteuse, en sont eux...

— Non, je ne crois pas, dit Farandole; j'ai bien pris mes précautions... on ne m’a pas suivie.

— - C’est égal , je n'ouvrirai pas.

— Au contraire, il faut ouvrir.

— Pourquoi?

— Parce que j’ai an rendez-vous chez toi. *

Et Farandole se jeta derrière tm rideau.

b Outre! * dit-elle impérieusement.

Dans l'escalier, les deux hommes en carmagnole avaient posé un masque sur leur vitagè.

La Blonde recula effrayée.

Mais Ton d'eux lui dit :

« Ne craignez rien, nous sommes des amis de Farandole.

— C’est vrai! * s'écria la halleriuc qui sortit de sa ta* belle.

Elle avait reconnu La voix du masque rouge.

C’était celui qui était venu chez elle le malin.

« Ab ! dit-il, vous ôtes déjà ici?

— J’arrive.

-— Vous a-t-on suivie?

— - Je ne crois pas.

— Il faut que je cause soûl avec vont, reprit le masque.

— Venez, « dit Farandole, qui le fit entrer dans la seconde pièce et referma ensuite la porte.

Le masque rouge s assit.

a Ma petite, dit-il, est-ce que, il y a trois mois, un bournw ne von s a pas offert de l'épouser?

— Oui.

— Connaissez-vous cet homme ?

— C'est un négociant, il s’appelle Uarius Graliet.

— Pensez-vous qu’il vous aime encore?

— Je le crois.

— Il faut vous en assurer.

— Mais, dit Farandole inquiète, pourquoi me demandez-vous cela?...

LES MASQUES ROl'GES.

* — Je vous le dirai plus lard. Cet bommr , dont je savais le uom aussi bien que vous, est capitaine dans la garde civique?

— Oui.

— Mais il a des relations fréquentes , pour son commerce , avec la Flandre, et il se rend tous le» mois à Tourcoing.

— Je ne sais pas , dit Farandole.

— Si vous étiez sa femme, il vous emmènerait, et personne n’y trouverait à redire.

— Sa femme ! s'écria Farandole effrayée.

— Rassurez- vous, c'cst une simple supposition.

M'importe I lit-elle, j'ai eu bien peur...

— Vous ne voulez donc plus nous servir, nous qui avons couuu et aimé Victor?

— Oh ! si, dit Farandole.

— Eh bien, alors, reprit le masque ronge, écoulez ce que nous attendons de vous. »

Le citoyen Marins Gratiet était un gros commerçant eicessivcment riche et qui s’était fait nommer capitaine dans la garde civique, bien plus pour dissimuler son argent que pour servir la patrie.

Il était, au fond, assez tiède, malgré ses rodomontades républicaines, et souhaitait i« prlto le retour de la monarchie.

Il avait quarante-huit au», un gros ventre, une téle rhnnve, de petits yeuz gris, des lèvres épaisses et uu grand air de bonhomie, tempéré par les signes caractéristiques d’un tempérament violent et de grossiers appétits.

Négociant rangé, du reste, il menait de front son amour malheureux et ses affaires qui prospéraient.

Chaque soir, quand scs commis étaient pnrtis, il faisait sa caisse, mettait au net ses écritures, et s'en allait ensuite au café-concert do la nie de* Bons-Enfants voir et eoh-odre Farandole. Se placer dans le coin le plus obscur p| la voir, — c'était tout son boubriir, toute ta vie.

Or, depuis quatre jours , le bonheur s'était évanoui pour lui, et le pauvre homme se sentait mourir, car Farandole n' avait poiut reparu ail café de la rue des Bons-Enfant*.

Qu'ctail-elle de te nue?

Les bruit» les plus sinistres ai aient couru sur son compte, et rinrortimé capitaine de la garde civique en «voit la chair de poule.

Or, ce soir-tâ, comme la veille, comme les jours précédents, il était allô rue des lion* -Eu fa ut s , espéraut y revoir la ballerine ou savoir du moins quelque chus© sur son sort.

Il n’avait rien appris et était rentré chez lui en proie à une morne désolation.

Les natures peu cultivées cl les natures d'élite ont un peint de contact ; toutes elles cherchent dans le travail un remède nu désespoir.

Marins Gratiet s’était donc plongé, ou plutôt essayait de «e plonger dans de vastes calculs d’ arithmétique , lorsqu'il entendit un léger bruit.

On frappait doucement à sa porte.

« Qui est lii? dcmandn-t-il.

— Moi , « répondit une voix jeune et douce.

L’boniiéle négociant jeta un cri, se précipita vers la porte, l’ouvrit et demeura bouche béante, stupide, les mains étendues, en présence d’un© femme.

IT était Farandole.

« Vous!.,, vous! dit-il, vous!... *

Et il la regardait avec extase, et semblait lui dire par son attitude t *

« Je fais un rêve! a

Farandole cuira et referma la porle, puis elle ôta son manteau, qu’elle jeta sur une chaire, et elle apparut au quadrugénaire plus belle cl plus éblouissante que jamais.

« Monsieur Gratiet, dit-elle alors, j’ai su que vous voqs étiez plusieurs fois informé de moi, et je tiens vous remercier... »

Ces mots furent dits simplement , avec une gravité triste.

« Ah ! si tous saviez, murmura le pauvre homme, combien j’ai soulTerlI...

— Je le sais, n

I Ce» trois mots lui causèrent uno joie «l’enfant.

Il »e mit à genoux devant elle, lui [rit les mains, y imprima ses t et laissa tomber dessus uu© gru.r»c larme silencieuse.

• Vous êtes bonne!... >• balbutia- l-il.

Farandole le releva.

• Je tiens “*"*■ **«M«Hiicr, dit-elle et vous dvuiander pardon.

— Pardon! exclama-t-il, pardon à moi?

— Oui.

— - Mais que m'avez- vous donc jamais fait?

— Je vous ni mal reçu un soir que vous êtes venu chez moi. » I’do autre larme roula lentement sur la joue de Mnrius Gratiet.

« Ah J fit-il*, c'est moi qui devrais vous demander pardon d'avoir osé espérer que vous, si jeune, si belle, vous pourriez aimer un pauvre vieux comme moi. »

Farandole eut un sourire d’ange.

* Vous m'aimiez doue bien? ■ demanda-t-elle.

Il ne répondit point, mais il montra boq visage baigné de larmes. k Et... vous in’ aimez encore?.., b Il se remit à genoux.

« \ en devenir fou ! >

Farandole redevint sérieuse ©t triste.

« Eh bien, si je vou» demandais quelque chose...

— Ah ! parlez !... s'écria-t-il.

— L’n grand sacrifice!...

— Parlez, répétn-t-ii, ma vie et ma fortune sont à vous! »

Elle posa sa main blanche sur l’épaule de Mari-us Gratiet.

u Ecoutez bien, dit-elle. J© suis une pauvre enfant abandonnée, qui chante et danse sur In place publique; je n’ai pas de nom, je n'ai pas de dot... »

— Vous êtes belle! murmura-t-il avec extase.

— Je n'ni pas de famille... pas d'amis...

— Je vous lien* pour la plus noble des femmes.

— Lh bien, dit Farandole d’uoe voix émue, monsieur Marins < nitiet, voulez- vous iit'époiiser?.,. »

Marins jeta un cri comme, l«; matin, Baluche, le jeum- fumiste, © i avait poussé un, et, comme lui, il devint à l'instant l'esclave de Er ondoie.

XXIH

ilnbesjperTe était chez lui.

Neuf heures du matin tenaient de sonner, et le proconsul achevait sa toilette.

L< logis occupé par l'homme qui gouvernait la France tonl entière était d’une simplicité monacale. Garreau rougi, nienbles de noyer, rideaux de calicot aux fenêtres. chaises de paille, murs mi*, froide atmosphère... On eût dit l'habitation de quelque pauvre prêtre non assermenté, et qui prêchait d’exemple la pauvreté et angélique.

Le ei'oj-en Maximilien de Robespierre, ex-avocat, ex-noble de robe, rt complimenteur de S. M. le roi XVI* aujourd'hui la

plus fo,ie tête de la république, tenait de terminer son déjeuner.

Un guéridon couvert d'une assiette, d'une carat e d'eau, de deuv coquille» d'œuf et d'un reste de petit pain était là pour l'atteste: .

Le dernier bûcheron du pays de France était moios frugal que le grand citoyen.

Robespierre était assis. Derrière lui se tenait un homme en habit marron, qui passait le peigne dans sa chevelure incolore.

A côté du siège sur lequel le proconsul étalait sa maigre personne, brûlait uu fourneau.

Dans ce fourneau fumait uu fer à friser.

Le" citoyen modeste qui ne dédaignait pas, sous le régne d’un peuple libre, d’offrir des services tout domestiques à scs semblables quittait parfois le peigne pour le fer à friser, et ronlait, à l'oiseau royal, la chevelure du grand citoyen.

Un petit miroir, placé en face de lui, permettait an citoyen Maximilien de Robespierre de contempler sun visage anguleux , sa lèvre mince et railleuse, et de suivre le* progrès du coiffeur.

Quand Ips cheveux furent ronlcs . le coiffeur prit sur une table voisine une b<. de à poudre et un couteau.

Le citoyen Robespierre le regarda faire, et Si mesure que la neige odorante s’étalait sur ses cheveux et maculait le ruban rose de sa queue, il souri il avec satisfaction.

Si le citoyen Robespierre n’ aimait ni le bran sexe, ni le luxe intérieur, ni une cuisine succulente, en rcranehe, il avait un grand faible pour la toilette.

Une danseuse de I" Opéra n’aurait pas pris un soin plus délicat de sa petite personne.

Lorsqu'il fut coiffé, le grand citoyen, qui portait du linge éblouissant de blancheur, secoua quelques grains de pondre tombés sur fa culotte de Casimir noirj et taudis que le citoyen coÜTeur s'en allait, après une demi-douzaine de géonueiioDS <*t de courbettes, il passa son gilet blanc, à larges pointes, et, par-dessus le gilet uu

»«i*nilul« |m-M, rcçxnUnl «trtiM Urvaat flk. — Pas* «I,

a'teTil • -li v.

ijt

, ’ ' 'Hl| "**^*1»

4M -Iï'L.

l'.illl,

lui habit marron puce dont lo» longue* basques lui battaient agréablement 1rs mollets.

Puis, il posa son chapeau sous son bras, mit ses gants, prit sa canne et s'upprêlait à sortir, lorsque la vieille femme qui composait tout son domestique arriva et lui dit :

« Le Marseillais demande à te voir, »

Le citoyen Maximilien Robespierre n'avait pu dispenser sa femme de ménage de le tutoyer.

« Ah ! fit-il, fronçant le sourcil. Eh bien! fais entrer, citoyenne... *

Le Marseillais fut introduit.

Celui-là ne tenait ni à la toilette ni à la coiffure. Fort de sa beauté sombre et carnassière, de son ne* d'oiseau de proie, de son clair regard et de ses dents aiguës, il se souciait peu d'un babil puce et d’une coiffure poudrée à l'oiseau royal. Toujours vêtu de sa carmagnole, coilTé du bonnet ronge, la pipe à la bouche, les mains daus ses poches , il entra cher le citoyen Robespierre comme chez lui.

a Eh bien? fit celui-ci.

— J'ai du nouveau, ciloyeo.

— Ah!

— U' a bord , je sais où est la petite.

— Qui, Farandole?

— Non, Armande.

— Est-ce quelle ne serait plus à l’ambassade d'Espagne?

— Non.

— Où donc est-elle?

— Dans une maison rue du Hasard.

— Depuis quand?

— Depuis hier soir.

— Et elle n’en est pas sortie?

— J'ai deux agents sûrs qui ont passé la nuit à deux pas et n'ont pas perdu la porte de vue a un seul instant.

— Qu* est-ce donc que cette maison?

— Elle est habitée par des ouvriers, par de petits ménages.

— Et mademoiselle de Vérinières s'y trouver

— Pourquoi* comment? c'est ce que je ne puis vous dire. Mais je le saurai. Seulement j’ai voulu prendre vos ordres. Faut-il la faire arrêter sur-le-champ?

— Non, certes, » dit rivement Robespierre.

Le Marseillais attendit que Robespierre développât sa pensée.

Le proconsul reprit :

■ Si elle a quitté l'ambassade, c'est qne Danton lui a promis •• protection, cl qu'elle se croit en sûreté rue du Hasard.

— Il y a peut-être dans celte maison quelque ancien serviteur de sa famille.

— C'est possible, dit le Marseillais.

— Il faut l'y laissrr jusqu'à ce qu ’iï se risque à venir la voir.

— Ah ! dit le Marseillais qui devina.

-Vois-tu le coup dp théâtre, poursuivit Robespierre. La force armée entoure une maison au nom de la république, elle s'y introduit pour arrêter des conspirateurs, une aristocrate, et elle trouve avec elle un homme que la république croit son plus zélé défenseur, — Danton le tribnn, Danton le fougnenx, Danton le protecteur occulte des partisans de la monarchie.

— Eh bien! mais, dit le Marseillais, ceci est superbe; maie il peut ae faire qu’iï n'y vienne pas.

— Il y viendra. Je connais f homme... avec un cotillon ou b mènera au bout du monde.

— Mais quand viendra-t-il ?

— - Peu importe ! * dit Robespierre.

11 ajouta d’un air galant :

« Si la tête de la t-iloyendc V ériuiéres ressemble aussi parfaitement qu'on le dit il celle de Farandole, elle est parfaitement bien sur ses épaules. Mais, «propos de Farandole, continua le proconsul,

qu’en as-tu fait?

— Elle est sortie Mer matin, sans doute pendant que j'étais ici. Elle a passé la journée dehors et n’est (entrée que fort lard dans ta nuit.

— Mais clic est rentrée?

— Oui.

— Tu sais qu'il' ne faut pas la perdre de vue.

— Ob! soyei tranquille... Jè m’en charge...

. — - Et 1rs masques rouges?

— Impossible de découvrir leur nouveau lien de réunion. * t Robespierre eut un pclit'gcsle sec qui témoigna d’un mouvement d’impatience.

« Il faut pourtant que tous ces hommes, qui osent me braver, dit-il , tombent lût ou tard en mon pouvoir.

— On Ucbera... dit le Marseillais. Ainsi qu'ordonnes* vous,

citoyen?

— Surveiller la maison de la rue du Hasard rt les aboids du passage du Commerce, observer tous les hommes qui entreront dans la maison ou en sortiront, et me faire den ain un rapport détaillé sur ses habitants...

— Ce sera fait.

— Savoir euliu pourquoi mademoiselle de Vérinières s'y trouve. — Evt-ce tout?

— Absolument.

— El si le citoyen Daulol pénétrait rue du Hasard?... w

— Cerner à l'instant la maison.

— • Quelque heure de jour on de nuit qu’il soit?

— Fût-il minuit.

— El lui/ faut*il l'arrêter?

— Oui, à moins qu'il ne déclare soo nom et sa qualité de représentant du peuple. Auquel cas on dressera un procès-verbal, qui sera signé par toutes les personnes présentes a l'arrestation de la citoyenne Vérinières.

— El... die?

— Tii la réintégreras à la Conciergerie.

— Hum! murmura le Marseillais, décidément la télé de mademoiselle de Vérinièrcs est moins solide qu'elle ne le pense.

— A moins d’un miracle, dit Robespierre, et comme nous avons destitué les saints, ils ne sont pas disposés & en faire, a

l.e Marseillais se mit & rire.

u Ou bien encore, acheva Robespierre d’un air sombre, à moins que son galant protecteur ne livre >a propre télé pour sauver la sienne.

— Je vois décidément , citoyen, dit- il, que le citoyen Danton n’est pas sur le chemin de la fortune.

— Xon, acheva froidement Robespierre, il est sur le chemin de l'échafaud, et je l'y ferai mo.nlcr. n

Sur ces mots, Ir proconsul reprit sa canne, remit son ctiaprau sous son bras et congédia le M. oscillais d'un geste protecteur qui n’était point exempt d'une nuance de mépris.

Le Mair-nlLi* retourna rue du Hasard, où il avait laissé deus do ses agpol*.

La imv«on dan* laquelle il prélenduit avoir vu entrer mademoi- «elle Armande de Vt-riuières, lu veille au soir, et qui n’iilait autre que celle occupée par IC, «loche , portait le numéro 7.

Ou Mit que la rue do Hasard et la rue Villedo sont parallèles et bordent, l'une au nord, l’antre au sud, un pâté de maisons qui •’ctond de la rue HiclieÜPii à la rue Sainlc-Aimr.

Ceci explique cumulent, habitant une rue différente, llaluche, le fumiste, et Farandole, U danseuse, étaient voisins et ne se trouvaient séparés que par cette cour étroite , au-dessus de laquelle , le matin précédent, ils avaient improvisé un pont de huit pouces de largeur.

Le u* -i de la rue du Hasard, situé eu face du n" 7, était occupé, au rez-de-chaussée , par une sorte de marchand de vins et liqueurs dont la clientèle se composait île gens de police.

Celait dans (ci etablissement que les hommes du Marseillais avaient installé leur observatoire.

La veille au soir, une jeune fille encapuchonnée duus un manteau o ri s , mademoiselle de V crinières, était entrée dans la maison.

Depuis lors, on ne l'avait point vue en sortir.

Durant le trajet qu'il avait eu h parconrir de la me Saint-Honoré à la rue Villedo, le Mnrsnllais avait dressé son petit plan.

u Four exécuter les ordres du citoyen Robespierre , s’élait-il dit, ce ti'est plus, deux hommes qu'il me tant, mais dix, et bien armés, a

L’un des deux agents qu'il retrouva était celui qu'ou nommait Buisson, et qui pas»ait pour tirer le pistolet à merveille.

C’était un homme da confiance, en fin limier, comme disait le Marseillais.

« I lie est toujours là? demanda-t-il.

— Oui.

— As-tu quelque chose de nouveau?

— L'il peu . dit l'agent. Je sois clic/ qui elle est.

— Ah! lit le Marseillais; -In as des intelligences dans la maison?

— Oui; j'ui fait la connaissance d’un ouvrier, un petit fumiste è qui j’ai payé à boire et qui sort d'ici. Ou l'appelle Bolucho.

— Lt il connaît la demoiselle?

— * Il l'a aperçue ce matin.

— Ah! très-bien. Chez qui est-elle?

— Chez une cuisinière qui a servi des ci-devants...

— C'est ce que je pensais, » se dit b* Marseillais.

Et sans doute il allait donner des ordres à Buisson et à son collègue. lorsqu’un homme couvert de poussière, pâle, haletant, les babils en désordre , entra dans le cabaret.

C'était le vieux Jérôme, l' ex-intendant da baron d’Azay, celui qui avait voulu livrer mademoiselle Claire au Marseillais et Taire assassiner ses maîtres.

■ Tiens! dit le Marseillais stupéfait, c'est voua, père Jérôme? Comme vous êtes ému!... comme vous voilà fait...

— Nous sommes flambés* murmura Jérôme.

— Hein? qu'y a-t-il? que voulez-vous dira?

- — Je viens du Corbeau riiant.

— Eh bien?

— Il est mort.

— - Qui, le bsron?

— Non, Nicolas Gourju... et la Mayotte n'en vaut guère mieux, et le IV/ mx s’est sauvé... 0 la canaille!

— M ais... eux?... le baron... et son fils...

— Sauvés! c’est eux qui ont tué Nicolas et cassé les jambes àia Mayotte... le Vieux nous a trahis! »

Ces mots, prononcés d'un (on lamentable et épouvanté, firent une telle impression sur le Marseillais, qui voyait sa plus belle combinaison légèrement dérangée, qu'il perdit do vue un niotncut la rue du Hasard , bien qu'il se fût placé tu ut auprès de la feuélre garnie de Iwrreanx de jcr.

Et, connue s’il n'ctR attendu que ce moment-là^ llaluche, le jeune fumiste, sortit du ii" 7 et s'éloigna d’un pas rapide, se dirigeant vers la rue Sainte-Anne.

Voici ce qui s’était passé.

!.a veille nu soir, chez doria Carmen , on s'entretenait des malheurs du temps.

La petite colonie de réfugiés que protégeait le drapeau espagnol s’était accrue de deux personnages, le baron d'Azay et son fil*.

Claire se trouvait donc entre son père, son frère, sa connue , mademoiselle de Vérinièrcs , et sou sauveur , le bon Frit* Muller, qui venait chaque soir, après ses études de médecine, prendre le thé chez doua Carmen,

Le chevalier de llochemaure n’ assistait point à la réunion.

Depuis qu'il appartenait à la mystérieuse corporation des masques rouges , le chevalier sortait de l'hôtel et y rentrait , sans jamais être inquiété.

Cependant le Marseillais , ce terrible agent de police qui avait voué une haine profonde à tous les aristocrates , le connaissait personnellement, tt il avait même de bonnes raisons pour cela, si on se souvient de ce qui s’était passé au cabaret du Corbeau vivant.

V iugl fois le chevalier l’avait trouvé sur sou passage , et vingt fois il l'avait évité. Bien certainement, même, il avait clé reconnu ; mais le Marseillais avait passé son chemin.

Or donc, la bcUu Claire d'-Azuy, réunie à sa famille, échappé.1 miraculeusement, on s'en sonvient, au traquenard du cabaret, mademoiselle Armand» de Vérinièrcs et les Jeunes Espagnols leurs amis causaient, vers neuf heures du soir, dans la chambre de doua Carmen , — lorsque le chevalier do Koebeuiuure arriva.

Le chevalier était sombre et mystérieux.

u Mademoiselle , dit-il à Armande , j’ai besoin de vons entreten-r seul à seul.

— Me voici, » dit Armande.

Et elle se leva et prit la main du chevalier, qu’elle conduisit d ms la pièce voisine.

Le chevalier ferma la porte sur lui; puis il. baisa respectueii.-ement h main de mademoiselle Armande , lu regarda avec tendresse cl lui dit :

« M'aimez- vous... un peu? »

Sa voix tremblait; ü eluit fort pâle.

Armande eut pour lui un regard de reproche.

« Ingrat' dit-elle, n’étes-vous pas déjà mou époux devant Dieu?

— - Croyez vous à mon amour?

— Comme je crois au mien pour vous.

— Et si je vons demande une chose étrange...

— Je la ferai.

— Si je vous prie de sortir d’ici... où vous é|ps en sûreté... de venir h ver moi à travers Paris , su risque d'être arrêtée de nouveau...

! — Sltcz-vuus avec moi?

• — Oui.

— Si on m’arrête, on vous arrêtera?

— Oui.

— Pi oa m'envoie à l’échafaud, vous y viendras aussi?

— Oui. »

Elle lui montra ses dents hianrlie* en nn sourire divin.

■ Enfant I dit-elle*, mais vivre ou mourir, qu'importe! si unis sommes ensemble T... »

Et eilp lui présenta 6on front à baiser. •

« Allons! d.t-elle.

— Suivez-moi, alors, sans dire adieu à personne... Celte chambre a-t-elle une issue?

— Oui, là, cette porte...

— Bien, prenez un manteau.

— Dois-je cacher mon visage?

— Non. Au contraire, U faut qu'on sache que vous avez quitté l'ambassade; il faut que Robespierre et tout le comité de salut piii blié soient informés du lieu où je vous conduis.

— Ma foi! dit Armande eu riant, ceci devient tellement mysté* rieux que je donne ma langue au cbat. Allons toujours , vons in’-expliquerez tout , u est-ce pus?

— Oui, plus lard. « . i

Et le chevalier lui jeta son manteau sur les épaules et l'entraîna.

Ils descendirent par un escalier dérobé et sortirent par la grande porte. *

Lorsqu’ils furent sur la place de lu Kévoluliou , le chevalier s’arrêta.

« Regardez, « dit-rt .

Armande ae retourna.

■ Voyez-vous ces deux hommes, là-bas?... •

El il lui montrait deux ombres qui s’effacaient sous la colonnade du garde-meuble.

■ Oui, dit Armande.

— L’un est un agent de police qui se nomme le Maruillois. »

La jeune fille ne put sc défendre d’un léger frisson.

- L’autre est sou âme damnée, poursuivit Ig chevalier. Tous doux sont là depuis longtemps... ils m’ont suivi... ils attendent que je. sorte. . .

— Veulent-ils donc vous arrêter ? demauda Ariuaude, sous umiih fester la me-gilrc terreur,

— Non, dil le chevalier, ils i»nl nous suivre, iis s'arrêteront u b porte «le la maison dans laquelle nous entrerons...

— El quand nous en surlirons ?

— Vous n'en sortirez pas , vous , Armande.

— Ali ! Üt-clle. Et vous?

— Moi, je vous quitterai; mais pour veiller sur vous... »

Elle lui serra la main rt murmura ;

• J’ai foi en vous , marchons ! •

Et ils se mirent cq route par la rue de la Révolution et la rue Saint ‘Honoré.

Le Marseillais et son acolyte suivaient.

Le chevalier et Armande se mirent h marcher d'un pas rapide.

Ils longèrent la rue Saint-Honoré, prirent la rue Sainte-Anne , et entrèrent dan» la rue dn H&Mird.

Les deux agents de polico suivaient toujours.

A la porte du numéro 7, le chevalier s’arrêta encore :

« Armande, dit-il, au nom de notre amour, faites-moi noe promesse.

— Parlez...

— Quoique vous puisai» voir et entendre, quelque chose énorme en apparence que je puisse vous demander, vau» ne vous étonnerez pas.

■ — Je vous le promets, »

Ils entrèrent.

La maison était étroite . sombre , desservie par un escalier tortacui , è marches usées, accompagné d'une corde qui servait de rampe.

Ils moulurent an quatrième étage , et là , le chevalier frappa à une petite porte sur laquelle un uom était écrit' à la craie :

, Baluche.

La porte s'ouvrit; le jeune ouvrier fumiste $r montra à Armande étonnée. La jeune- tille se trouva alors au seuil d'une petite chambre pauvrement meublée.

« Voici votre uouvrau logis , Armande, dil le chevalier avec nne émotion grave; et voilà l'homme qui doit r ciller sur vous. *

Armande n'avait pas cessé de sourire.

« Mou cher chevalier, dit-elle , vous ne parviendrez point à m'effrayer; vous savez que je na tremble pas; mai», je suis tomme, partant curieuse...

— Je vous comprends, dil le chevalier, vous rouler savoir?

• — Oui.

— Eh bien , von» êtes ici chez ce gnr«;on qui est ouvrier ttiuisle, qui s'appelle Baluche, et qiti est dévoué à une parsoum qui est à nous , comme je vous suis dëtoué. ■

Armande regarda italucbc.

Une grande expression de loyauté brillait sur le visage de Baluche.

«Ah! » lit-elle, lui souriant.

Le chevalier poursuivit :

• Ce jeune homme va vous céder sa chambre, et ira, dans la maison , partager le logis d'un camarade.

— Je passerai donc In nuit ici?

— Oui. Mais rassurez- vous , vous aurez une compagne. »

Et te chevalier alla ouvrir la fenêtre... cette fenêtre qui donnait sur la cour étroite et noire qui séparait U maison de la rue du Hasard de celle de la rue Villedo.

La nuit était noire; la maison voisine plongée dans les téuèhres.

Le chevalier mit deux doigta sur sa bouche et siffla.

Au coup de sifflet, la fenêtre de Farandole s’ ouvrit et laissa poster un iiol de clarté.

En même tempe encore, la danseuse sc montra et salua mademoiselle de Vériuièrea.

« Mets la planche , ■ dit le chevalier au jeune fumiste.

Le pont aérien fut dressé.

Alors Anuunde, frémissante, vit la ballerine s'élancer sur la planche , y poser un pied , puis traverser l abîme , sans que le sourire abandonnât scs lèvres.

La danseuse sauta leste meut dana U chambre , sc mit aux genoux de mademoiselle du Vêriuièrc* cl lui baisa respectueuse meut la main.

La journée dn lendemain t’écoula tout entière sans que les provisions du Marseillais se réalisassent.

Le grand per&onuoge qu'un utlni«l,ii| rue du Hasard , et qui ne pouvait manquer de tenir voir mademoiselle de Vériuiùres, n uvjii pas encore paru.

la*» espions apostés aux environs du passage du Commerce avaient vu sortir liant ou à son heure ordinaire, puis tvimvc lu soir vers minuit, après avoir soupe uu café i’oy.

Mais le Marseillais ne se décourageait pas.

« Il linira hirn par y venir, » se disait-il.

En même temps qu'il avait établi une surveillance rigoureuse me du Hasard , le Marseillais ne perdait point de vue la rue Vdledu et Faraadhlr.

Farandole avait dansé la veille , du unie heures à minuit , au café de la rue des fions- Entant*.

Elle était rentrée donnant le -bras a nu homme d’un certain Age, qui l'avait mise à sa porte et l’avait quittée respectueusement eu lui , disant :

« A demain ! •>

L’agent de police qui, le surlendemain matin, vint faire cr rapport an Marseillais, lui dit :

• La personne qui a reconduit hier soir la dausro.n* Farandole est un négociant du quartier Saint-Denis, capitaine daus la garde civique. C’est uu bon patriote doul le civisme n’est pus douteux , et

" qui ne saurait avoir de relation» avec les aristocrates.

— Il est doue amoureux de Farandole 1 demanda le Marseillais.

■ — Très-amoureux.

— Eh bien! lit le Marseillais avec humeur, qu’il l'épouse. »i ça lui plaît! »

El il congédia son agent', et se remit à observer la maison où s'était rélugiée mademoiselle de Vérimèrc*.

« Tu reviendra* dans deux heures, lut dit- il; d'ici là, nous ver- * rons... «

Lu lieu d'observation du Marseillais était la salle basse du marchand de viu. Il y avait pateé la nuit tout entière, ne se (iaul point , à ses agents, et il était certain que mademoiselle de Vérin ie res n' était pas sortie. Néanmoins, il lança un de scs liouunc.3 dans la maisuu.

L'agent frappa au tarreau de la pox.iùie :

• Le citoyen Baluche? dit-il,

— Il pst sorti, répondit lu portière.

— Mais non , citoyenne , dit une voix dans l'escalier, me voilà. •

G' était Balnche qui descendait.

L’agrnt qui demandait à le voir qtait précisdqMpt celui qui , la veille, ai. ail offrit à Lo<re au jeune fumiste.

Baluche le regarda eu souriant

« Hou ! dit-il , je sais ce que vous voulu*.

• — Tu t'en doutes?

— Vous voulez savoir si la jolie ciloyrunc e*t toujours Là?

— Justement.

— Elle y est.

■ — ■ En es-tu sur? » . .

Baluche eut l’air d'hésiter.

« Dame ! dit-il , «près tout , c’est pas me» affaires , ça.

— Hein?

— Si encore ça me rapportait quelque chose...

— Viens boire uu coup, noua cause rous, » dit l’agent.

El il emmena Baludie dans la sqjle basse «lu marchand du via où se trouvait le Marseillais.

Baluche avait pris la miiu* discrète et réflédiM d'un homme qui veut vendre ses services le plus cher possible.

« Que gagUM-tU par jour? lui demanda le Marseillais, lorsqu'il eut décoiffé unp bouteille de vin blanc.

— Est-ce que vous parlez de mon métier?

— Oui.

— - Je gagne trois livres.

— Vciu-lu une pistule?

— Farceur!

« — Non , dit le Marseillais qui posa une pièce d’or de vingt-quatre livres sur b table ; je ne plaisante pas , cl voila les arriics du marché. «

Le Marseillais crut avoir ébloui Baluche. C'était peut-être la première pièce d’or qu'il voyait de sa vie; et, le cours forcé des assignat» avait rendu l’or si rare et lui donnait une provenance si aristocratique , qu’il fallait être un homme comme le Marseillais pour user on avoir daus sa poche.

» Qu est-ce que vous voulez donc me faire faire ? demanda Baluche.

— Tu es jeuoe , tu es gentil garçon , s dit le Marseillais,

Baluche prit uu air modeste.

* Tu n'anrai* qu'à l'en donner tant «oit peu la peine pour plaire à la ciluycnnr.

— Hé ! fil Balnche en souriant , j’y ai songé.

— Ah! ah!

— K»1 -ce que c'cst pour cela que vous m'offrez une pistolc par

jourt *

— * A peu près...

— C'est drôle! * murmura Balnche, qui prit un air niais.

Le Marseillais allait, sans doute, développer son plan, lorsque l’agent qu’il avait envoyé tout à l’heure , et qui était en surveillance dans la rue Villcdo , revint précipitamment.

s Bon! voici du nouveau, pensa le Marseillais. Qu’y a-t-il?

— Farandole se marie.

— Et c’est pour cela que tu ea revenu?

— La rue est pleine de monde. C’est les amis du citoyen Alarius Gratiet qui raccompagnent.

— Qu'est-ce que tn me chantes là?

— Mai# la vérité. Venez voir plutôt. »

Le Marseillais n'y tint pas. Il recommanda à l’agent, qui cherchait à griser BaJuche, de ne pA* quitter son poste, et H s’en alla rue Villrdo.

La rue , en effet , était plus animée qu’à I* ordinaire.

Il y avait du monde sur les portes , et au milieu de la rue une douzaine de gardes civiques se promenant d'un air grave, bras dessus . bras dessous.

Un groupe de vieilles femmes causaient bruyamment sur le seuil d'une porte.

Le .Marseillais s'approcha.

— Aies bonnes citoyennes, dit-il , pourriez-vous me dire ce qui est arrivé par ici? Est-ce qu’il y a en le feu?

— Non , c’est un mariage.

— Qui donc se marie?

— Farandole, la petite Farandole la danseuse, répondit une des vieilles.

— Et... avec qui?

— Avec on citoyen fort riche... on m'a dit son nom... mais je fai oublié... C’est égal , tout le quartier est pn révolution.

— Et où se marient-ils?

— .Mais ils vont se rendre à la ftiairic , cl ce sera fait.

— El ils sont ici... dans celte rue?

— Tenez... tenez! les voilà... »

Le Marseillais se retourna et vit sortir Farandole.

Elle était simplement, modestement vêtue, et donnait la main an citoyen Marius (iratict , qui étouffait de joie et d’orgueil sons son uniforme de capitaine.

Le Marseillais remarqua la jope rayée bleu et blanc et le corsage de velours noir que portail Farandole.

m C’est égal, se dit-il, elle ressemble furieusement à mademoiselle de Vérioières. C'est à s’y tromper dix fois par jour. *

Une voiture fermée, attelée de deux chevaux blancs, attendait à la porte de Farandole. La ballerine y monta avec 6on futur éponx, aux applaudissements des citoyens revêtus de l'uniforme de la garde civique. La (ouïe attroupée dans la rue imita cet exemple et applaudit pareillement.

, ■ Vive Farandole! * dirent plusieurs voix.

Le carrosse bourgeois s'ébranla, descendit au pas vers la rae Ricbelien, et le Marseillais le vit disparaître avec son escorte. Mais il ne le suivit pas et continua à écouter les conversations diverses des bounes femmes groupées au seuil des portes.

« Vous savez, disaient les unes, que le citoyen Alarius Gratiet est un richard?

— On dit, reprit une autre, qu'il prête de l’argent à la république...

— Et croyez-vous, continua une troisième, quelle est gentille à croquer, celle petite Farandole?

— Ohf pour ça, oui, et elle fera joliment bien assise au comptoir de ce vieux.

• — Alnis il n’est pas vieux...

— Mais si !

— - Mais non (

— Quel Age peut-il avoir? demanda naïvement le Marseillais.

— Quarante-cinq ans.

— Daine! observa une des commères, après tout. Farandole n’a pas d'autre dot que ses beaux yeux et sa vertu.

— Ce qui est rare pour une daaseusc...

— - El où vont-ils ea ce moment? dit le Alarseiliais.

— A la mairie, se marier.

— Et ils reviendront ici?

— Alais, dame! e’est-y pas l'usage que la femme rentre on moment chez elle après la chose , avant d'aller prendre possession do sa nouvelle maison? »

Le Alarseiliais n’eut pas le temps d'adresser de nouvelles questions.

Il entendit un grand bruit de grelots et de claquements de fouet qui achevèrent de mettre en rumeur la paisible rue Villedo.

C’était une chaise de poste traînée par trois chevaux attelés de front et conduits à la française par un postillon en bottes fortes. b Qu’est-cr que cela9 firent plusieurs voix.

— Est- ce que les aristocrates revienoent?

— C'est pour le citoyen Alarius Gratiet et sa femme.

— Ah ! ils partent?

— Oui, ils vont faire un voyage. C’est l'habitude, dit une vieille femme. Ça s'appelle la lune de miel.

— Quoi , cette voilure?

— Non , le voyage. »

Le Alarseiliais pensait :

u Ce gros homme chauve qui se donne le luxe d'épouser Farandole a joliment raison d'élre capitaine dans la garde civique. Sans cela, il serait bien suspecté... Aristocrate, va! »

Et l’hoiiKnc de la police fil un signe à un de scs agents, qui, comme lui , s'était faufilé dans la foule.

Celui-ci s'approcha.

Le Alarseiliais prit un carnet, en arracha un feuillet et écrivit dessus au crayon en sc servant de son genou comme d'un pupitre :

■ Farandole sc marie ; elle épouse- le citoyen Gratiet , capitaine dans la garde civique. 1b vont partir en revenant de la mairie. Fautil arrêter Farandole? •

Et il remit ce billet à l’agent et lui dit tout bas r b File rue Saint-Honoré, chez le patron.

— Où vous trouverai-je?

— Chez le marchand de tin de la rue du Hasard. »

L'agent disparut; le Marseillais retourna à son poste d'observation.

Balnche trinquait avec les deux espions.

b Mon petit, lui dit Olivier Brun, est-ce que lu ne pourrais pas me montrer b citoyenne?

— Par le trou de la serrure, si tous voulez.

— Oli ! ça me suffit , pourvu que je la voie.

— Venez avec mui , dit Balnche, et passez roide et vite devant la concierge, il ne faut pas qu’elle se doute de quelque chose. •

!.<• Marseillais suivit Balnche jusqu’au numéro 7 et y entra avec lui.

Ils montèrent au quatrième .étage, et là, Balnche mit un doigt sur ses lèvres , indiqua uoe porte et dit tout bas ;

« Regardez ! »

Le Alarseiliais appliqua son wil au' trou de la serrure, et vit fort distinctement le chétif mobilier du faniiste.

Auprès d'un petit poêle en fonte, une jeune fille était assise et travaillait à nn ouvrage de coulure.

C’était Armandc.

Elle était vêtue d'une robe blanche, et sa luxuriante chevelure était poudrée comme si elle eôt dù aller au bal.

Le Alarseiliais, retenant son haleine, la contempla un moment. b Oli ! c’est vraiment merveilleux , murmura-t-il ; clic et Faraodole sc ressemblent comme deux sœurs jumelles. »

Et, toujours suivi par Baluchc, il redescendit, achevant ainsi son aparté :

b Elle est là... je l’ai vue... et, à moins quelle ne s’envole pai la fenêtre , elle ne m’ échappera point. •

En arrivant chez le marchand de vin , le Marseillais trouva de retour fngent qn'il avait envoyé rue Saint-Honoré.

Robespierre avait écrit sur le revers do la feuille arrachée au carnet :

a Inutile d'arrêter Farandole; nous n'en avons pas besoin. »

I.C* mariages se faisaient vite à cette époque. L’officier de l’état civil, après 1rs questions d’usage, avait inscrit sur un registre, au courant de la plume, les noms eC prénoms des deua époux, les

avait déclaras otarie» et leur avait fait «on petit discours d'usage.

Après quoi le citoyen Marius Gratiet, toujours escorté par ses amis de ta garde civique , était remonté en voiture et était revenu , avec sa femme, rue Villedo, que la fouie curieuse emplissait toujours.

De nouveaux applaudissements se firent entendre.

h Vive le citoyen Marina !

— Vire Farandole ! » répéta-t-on.

(.'honnête capitaine descendit, salua à droite et à gauche, puis offrit sa main à Farandole, qui s'élança légère dans l'étroite allée de celle maison qu'elle habitait depuis si longtemps.

Un capitaine de la garde civique, un citoyen aussi pur que Marins Gratiet . ne pouvait , en conscience , se dispenser de haranguer un peu la foule :

« Citoyens et amis , dit-il , je vous remercie des vieux que vous faites pour mon bonhrnr. Que ta vue de cette chaise de poste n’c* Teille point en vous d'idées mauvaises. Cupidon seul me pousse à ce luxe. Je nc'Stiis pas aristocrate, sacbex-Le, mais nn simple fabricant qui part avec sa femme pour Roubaix et Tourcoing, deux villes où il a des relations de commerce! »

De nouveaux applaudissements retentirent, et le citoyen Marins rejoignit son épouse.

Farandole s’enferma avec lui dans son petit logis.

u Maintenant, mon ami, lui dit-elle, nous n'avons pas nn moment k perdre. Il faut que demain soir vous soyez hors de France. «

Le brave capitaine soupira et regarda Farandole avec des yeux humides. •

• Quand vous reviendrez, lui dit-elle, vous inc retrouverez... Xe suis-je pas votre femme? »

fille lui tendit sa main, qu'il baisa et sur laquelle il laissa tomber une larme.

Puis elle ouvrit la fenêtre cl siffla.

Aussitôt la fenêtre de Ualuche s' ouvrit, et le fumiste passa une planche dont l’extrémité vint s’adapter à r appui de celle de Farandole.

Celle planche était large Iroia foia comme celle qui avait déjà servi

à Farandole.

fin même temps, mademoiselle de Vérinièrrs bc leva, monta sur l'appui de la croisée, et posa hardiment le pied sur ce nouveau pont.

Farandole, Marins Gratiet et Halurhc eurent un moment d’angoisse, un battement de cœur terrible.

Maia Armande de Vériniéres passa souriante et calme, et arriva sans accident dans la chambre de Farandole.

• Vite, dit celle dernière, hàlons-nous ! . . . •

fille m traîna Armande dans la seconde pièce, et les deux jeunes filles échangèrent leurs habits.

fin même temps . la perruque blanche que le Marseillais avait prise | onr des cheveux poudrés tomba, et Armande reparut aux yeux du citoy rn. Marins Gratiet avec tes cheveux noirs roulés en torsade , -comme les portait Farandole.

fille avait revêtu le corsage de velours et la jupe rayée de la danseuse...

fit le diable lui-méme s'y fût trompé comme s’y trompa le Marseillais, qui vit monter Armande dans la chaise de poste et cria comme la foule :

« Vive Farandole! *

Le citoyen Marius Gratiet salua de la main une dernière foia ; le postillon lit claquer son fouet. . . et la chaise de poste partit an grand trot.

Armande était bien sauvée cette fois.

ri» ni i> a raïuiftai partir.

Page 1