I.» voix reprit
— Où est le coffret?
Là, dan» ma inlise.
i — DonneZ-le-inoi. »
Le proconsul hérita.
■ Qui donc tlvMniu? fit-il.
— M.'sqnc ronge , répondit la voix.
— Et... mû... nj*en répond?
— Le timbre de ma voix. ne vous suffit-il pas?
— Xoo, je veux un nom. -
La ferme noire se p cacha à l'oreille du proconsul :
« Je me nomme , dit elle, le chevalier de Rocliemttire. *
Alors Danton n'hésita pin-.
Dans les ténèbres, il débonda su valise, y prit le coffret et le tendit à l’ombre noire,
» Adieu, dit la voix. Le coffret arrivera üt sa destination! et, quant h vous, ne craignez rien... et donnez hardiment votre nom à ceux qui viendront von» arrêter. »
Le proconsul su recoucha cl attendit avec calme l’arrivée de# gardes municipaux.
Huit heures du uuiin sonnaient à une pendule d’olb’.tre placée sur la cheminée d'une chambrp d'hôtel garni, rue Saint -Honoré, entre deux v.rcs de porcelaine emplis de fleurs artificielles. En même temps, tin liumme quittai! .‘ou lit ombragé par des rideaux «Je calicot, posait son pmcc-ncz d« van! se* jeux, et retirait dn feu une bouill«»trc «lotit le contenu était destiné a ta barbe quotidienne.
Ce personn •••«■, vêtu d'un simple micron et d’une robe de chambre è ramages multicolores, avait un je ne sais quoi de mélancolique et «le patibulaire dans b plijiiunomic qui rmiblail annoncer de grande et n.ystéiieux chagrins.
Et cependant, eu d«;pil de ces pié occupation» secrètes, il avait conservé une ml -me majesté dan» le port de la télé, quelque chose «le mesuré et «le solennel dans la démarche , et une onction parfaite! «Inns I< geste. Ce fnl arec dignité qn'3 versa
l’eau de In bouilhiio dm» son pb.t h barbe, qurnsuite il y fit mou«s<*r sa sacmvieire , « l b-r-qur, après avoir repassé son rasoir stir le cuir, il priL le bout «le son nez entre le pouce et l'index, il eut un faux air «In tyran Dm y» de Syracuse se rasant avec des coquille* i'e méx.
Cependant, cri homme, qui paressait imbu dr sa propre valeur, trahissait parfois une lébrile inquiétude, et, par deux fois, tandis que l' acier conu.it sur son visage, il snnpiia profondément. Par deux fois aussi il s'entailla.
- Trou» !.'>■ l'aii ! s'crria-t-il à la deuxième coupure , où diable ai-je l'esprit? Eu vérité! je ne puis donc plus me raser sans m'en- * fatuer la peau! •
U jm» i h* rtroir sur la cheminée, cl, lu moitié dn ii-age encore 1
couverte de savon, il s'appliqua sur l’autre deux moreoaui «h» taffetas gommé.
u Ab! soupira-t-il. continuant son monologue, c'est pourt juI depuis que ces homme» masqués m'ont trou en leur pouvoir, et qu'il* m'ont fait faire un serment terrible , me menaçant de «lévoürr les mystères de la nui! du -7 janvier, nuit épouvantable s'il rn fut! c’est pourtant depuis lors que j'ai «le semblable» distractions. Je ne dors plus que d'un «ni. je mange sans appétit; quand je
monte à la tribune, je sens que ma langue s’embarrasse Ab!
que dirait le département du l'or, s'il savait que son éloquent député , le vaillant citoyen, le courageux Isnord... ».
Gomme il prononçait ces derniers mots, le citoyen Ismird avait repris son raioir; mais tout aussitôt le rasoir lui tomba des mains.
En même temps, le visage du grand citoyen pâlit sous sa couche de savon et ses tatouage» «le taffetas, et tout soo corps fut pris «l'un tremblement nerveux. *
!i venait d’entendre frapper trois coups à sa porte; — trois coup» impérieux...
Or, le citoyen I$nar<! n'avait pas de créanciers, ne recevait pns de visites, et si les nffritux de l'Initel ou même le patron de l’ hôtel «'étaient permis de frapper ainsi , ils auraient eu affaire à lui.
On ne bravait pus la colère du terrible orateur.
Pourtant on rrnnit de frapper; on avait frappé en ruailrc il
fallait ouvrir nu se cacher.
Un moment le grand citoyen songea ù se fourrer sous soo lit... Muis on frappa de nom .au.
« Qui est là? » demanda-t-il d'une voix tremblante.
En même temps un nom redouté venait ù se» lèvres :
« Les .Ma que# rouges, r * fiurOo! » répondit-on derrière U porte.
Ce mol était l'impératif du verbe provençal qui signifie ourrir.
La langue maternelle rassura quelque peu le i iloyeo Isnnrd.
Il crut à un eompatriole iuolTeusif. à quelque Provençal naïf «jni le venait solliciter, et, tout en se promettant de le jpmrinnndcr d'importance , il ouvrit... mai* tout aussitôt le vaillant citoyen étouffa un cri d’épouvante, et recula précipitamment jusqu'à la cheminée.
Ou eût dit que la tête «le Méduse surgi- sait devant loi.
Ce n’ était pourtant point un masque rouge.
Mais c’était quelque chose .d’aussi terrible, de plus terrible peutêtre...
C’était un homme en carmagnole et en bonnet rougo , dont l’aspect avait le privilège (l’épouvanter singulièrement le grand orateur. C’était ce citoyen Olivier llnm dit le J iarteillah.
« Toi? fit l'tvird avec accablement.
- — Moi, dit le Marseillais qui ferma brusquement la porte; moi qui ai besoin de toi... i
Le citoyen Intard s’aperçut alors que son terrible complice de la nuit du -7 janvier était aussi pâle et aussi tremblant que lui-même.
El comme la peur des autres duime du courage à quelques -un*, le citoyen Isuard retrouva son calme et sa racornie, et lui dit : t Comme ça! Taquin, CSt-CC h pareille heure qu’on vient déranger un élu dr lu nation, un représentant du peuple? r Le Marseillais haussa les épaules.
a Cesse doue tes embarras, dit-il, je n’ai pas la temps d’user de ton éloquence. Je suis venu «l'uhurd pour t'empêcher de le coupcT la joue , et ensuite pour que tu eiupéchps , toi , qu’on me coupe le cou. r
I je citoyen Isnard tressaillit.
« Oh’ dit froidement le Marseillais, ne te réjouis pas outre mesure, car si tu ne me sauv«>s pas j'aurai le temps de tout dire avant de monter sur l'échafaud, r
I«r citoyen fsnard fris unna et scs cheveux s* hérissèrent, le Marseillais poursuivit :
» Je puis être arrêté d'un moment à l’autre. Si je le suis, mon affaire est claire... je serai guillotiné demain malin...
— Comment t toi, l'Ame damnée de Robespierre... toi, le chef de la police?
— Moi!
— Mais qn’as-tn donc fait , malheureux?
— L'ne chose bien simple... J’ai joué, pour le compte de Robespierre, une partie dont la tête de Danton était l'enjeu.
■ — Et tn as perdu?
— Justement.
— En sorte que... Danton.. .
— Danton m’a fait écrouer à Auxerre, dans la maison ù' arrêt.
— El lu as pu l’édlvpprr?
— J’ai scie un barirau me ie ressort de ma montre, el je me suis fait une écbcUe avec mou drap de lit coupé eu lanières. Mais
00 me reprendra... un jour ou l’autre.
— Hun! mais Robespierre...
— Robespierre me fera guillotiner, d'autant mieux que voici deux *011 que j' échoue...
— Ah!
— Et que j'ai le secret de sa haine pour Danton.
— Ceci est asse* logique, « mm nuira le citoyen («nard.
Et il s'assit; et, en présence de son ennemi terrassé, il reJevinl hardi . et prit un ton protecteur :
« Eli bien, mon garçon, dit-il, que puis-je faire pour toi? Veuxtu que j’aille voir Robespierre?
— Garde-t'en bien.
— - Veux-tu que je voie Danton... il est généreux au fond, il sait pardonner.
— Oui, dit le Marseillais, mais il aurait tort de me pardonner, car je ne lui pardonne pas, ruoi, de m'avoir roulé comme un simple agent de police à son début.
— Eh bien, que veux-tu que je fasse?
— L'uc chose bien simple.
— Parle... .
— Tu as un ami qui demeure è Monlgeron, le citoyen Pascal Dubois.
— Oui.
- — Tu vas faire une petite valise, envoyer chercher un iîaere, me faire apporter un habit de bouracan, comme en portent le* domestiques, et me conduire à Monlgeron. En roule, je serai ton officie hs.
— Et tu resteras à Moulgeron?
— Xon, là tu demanderas uu passe-port pour le citoyen Antoine Joly, tou domestique, qui se rend à Grasse pour tes affales personnelles.
— Je commence à comprendre...
— Jamais sur la roule, — et il y a loin de Paris à Grasse, — on ne songera à arrêter le domestique d'un représentant du peuple aussi inofiensif que toi. »
Le citoyen Isuard fronça le sourcil.
■ Drôle! fit-il, tu as besoin de moi... cl...
— Kl je te raille , hein? bail ! tu sais bien que la nuit du 27 janvier m'a permis...
— Tais-toi! exclama le citoyen Isuard avec angoisse.
— Eh bien, est-ce convenu?
— Oui, je vais envoyer chercher un fiacre... et non» parlons...
— A la bonne heure! »
Et le Marseillais grommelait entre ses dents :
« Quelque diligence qu'il ail faite, Danton u'a pus dû arriver à Pari* avaul hier soir dans la nuit. Robcspô rie ne sait encore lien* sans doute... J’ai le temps de filer...
— Mais, observa le ciloyeu Isnord, une fois à Grosse, que feras- In?
— ■ Je gaguerai la frontière, et j'irai m'enrôler dans l'année autrichienne.
— Misérable! s’écria le citoyen Isuard, tu oserais trahir la république et porter le* arme» contre elle !
— Ks-tu bétel dit le Marseillais on riant. Est-ce que j’ai des opinions, moi? t>
El comme le vertueux citoyen Isuard avait un g* de de dégoût, le Marseillais ajouta :
« Allons, mon complice... habillr-toi... et dépêchons-nous... »
l-e citoyen Isnard a* ait tout autant de hâte de se debarrasser du Marseillais, que celui-ci en avait de quitter Paris.
Il acheva donc sa barbe tant bien que mal, termina sa toilette, mit une belle cravate blanche, noua sa queue avec un ruban vertpomme, cl ouvrit le tiroir d’une commode dans laquelle se trouvaient des habit* de voyage de drap moins fin. cl qui, à la rigueur, pouvaient être portes pur un domestique.
u Endosse-moi cela, « d.f-il an Alarseillais.
Celoi-ci s’habilla et se métamorphosa en quelque* minutes avec
1 habileté commune à un agent de police.
Puis, pour achever de se défigurer, il prit le rasoir qui avait eu Tbonm ur d'effleurer l’épiderme du gra^l orateur, le citoyen la- j nard, *-t i] >Ha bas cette magnifique burin- noire, à Ira» ers laqu'-Me, j quuml i! souriait, il montrait scs dents aigue* et blanche. - comme , «lies des cariutotiert.
* Maintenant, allons, dit-il, mes agents ne me reconnaîtront
pas. n
l.e citoyen Isnard sonna, demanda nn fiacre au garçon de l'hôtel et descendit majestueusement l’étroit escalier, suivi du Marseillaif qui portait sa valise.
* Est-ce que k* citoyen va en voyage? demanda l'hôte inquiet.
— .Von, je vais simplement passer la journée à la campagne, • répondit-il.