‹ Les masques rougesChapitre 28 sur 44 · I-e fiacre était à la porte · texte numérisé non relu

I-e fiacre était à la porte

Le député du Var et son officieux y montèrent.

« Où allons-nous, citoyens? demanda le cocher.

— Barrière de Cliarrnton d'abord.

— Et ensuite?

— A Montgeron. »

Le fiacre partit et gagna la rue Saint Antoine.

la* citoyen Isnard était sombre en apparence, mais au fond de l’âme il sc réjouissait de pouvoir enfin se débarrasser de l'homme qui lui avait causé tant d'insonmir*.

Ah! s’il avait pu, de même, expédier tous les masque* rougi'»!...

Le .Marseillais, enfoncé dans le coin du fiacre, ne bougeait rl ue fiilllait mut. Mais il tressaillait parfois, lorsqu'il apercevait rsaiint le» murs uu Iminme i mine suspecte, portant un gourdin en guise de canne , — et qu’il reconnaissait , lui , pour faire partie de la polii e.

Comme il approchait de l.i barri vie , il rompit brusqueincut le silence :

u A propos, dit-il, j'espère que tu ne me laisseras pas partir sans ressources !

— - Comment cela?

— J'ai quinte écus dan» nu poche. C'est tout ce que je possède.

— Eh bien, répondit le citoyen Uuard, jVmpruntrrai à mon ami Pascal une trentaine de louis. »

Uu arrivait à !j barrière de Churriitou. Lorsque le peuple eut pris la Bastille, il s'empara des maisons d'octroi et brisa le* grille».

Tendant six mois on put entrer dan* Purin et en sortir à son gré. La viande et les autre» eenrec» ne payaient plus. Ma*s la commune,* ayant rétabli un peu d'ordre, s'avisa de replacer les grilles et de» portes.

Rien mieux , elle mît uii pnale de municipaux h chacune.

Les municipaux laissaient entrer facilement; mais ils élaipol plus difficiles pour lis surtics. Chaque citoyen qui sortait de Tari» était visité, fouillé, questionné... et on ne le IuUmÎI aller que lorsqu’il avait fourni de» preuve» de mhi civisme.

Donc le lia re fut arrête à la barrière deCharrnton, et deux municipaux s'avancèrent.

t Allons! ruoiiire-tui... souffla le Marseillais... et souvii-os-toi que lu es le courageux Isnard. r

Celle flatterie calculée réussit au Marseillais.

Le riloym fMiard se redressa, jeta la télé en arrière cl remit son pince-net, qui était un dcii de travers.

u Citoyens, dit-il, c est bien, c’est très-bien à vous de faire votre devoir et de prouver par uu bel exemple l’égalité de tous k» Eruuçvis devant la Ici. En arrêtant ma voiture, en m’ arrêtant pour savoir qui je suis, — je vois bien que c’est une pure forni.-ililé que vous accomplisse!. Je suis le citoyen représentant Isuard. «

Le* municipaux s'inclinèrent.

u El maintenant, citoyen», au revoir? • dit le député du Var en les saluant d'un air pruteelenr.

Alais les municipaux ne bougèrent.

a Cardon, dit (’un d’mx, tout le monde tonnait le citoyen I*uard, le grand orateur.

— Merci, nie» ami», fit modestement le député dil Var.

— Mais quel est le citoyen qui vous accompagne?

— C'est mon officieux.

— Ah I -

Et le municipal, tonjoara à la portière, ajouta :

<* C'est que nous avons ordre d'arrêter un certain Olivier Brun, dit le Marseillais. »

Le Marseillais pfitïl.

o Connais pa*. balbutia Isnard, qui perdit de son assurance.

— Eh ! f7/.*/omi7 cria le municipal , viens voir... »

Ln agent de police sortit du corps de garde et jeta un coup d’o-il

dan» îc fiacre :

* Ali ! mon patron , dit-il , von» vous êtes bien grimé , el ions n’avet pas de chance, car il n’y a que moi qui soi» capable d« voua reconoailre. a

Lfis MASQUES BOUGES.

Le Marseillais n'élança brusquement hors du fiacre, renversa un des municipaux d'uo coup de poing et voulut fuir.

lUais l 'endormi, agile comme un chat, le rattrapa d'un bond, le prit au collet et lui dit r

« J'en suis bien fâché pour vous , patron , car vous étier un bon chef... mais il faut obéir au citoyen Robespierre... et je crois bien que votre affaire est faite... »

Le Marseillais devint livide.

L’agent de police ajouta avec un sourire sinistre :

■ Vous «ret bien fait de couper votre barbe , le bourreau n’aura rien à faire quand viendra lu toilette. »

Et, landis qu’on emmenait le Marsci liais, le citoyen Isnard, tremblant et pâle , se demandait avec terreur s’il ne venait pas de compromettre sa propre tête en essayant de sauver celle d’un homme qui avait perdu l'amitié de Robespierre.

Reportons-nous à quelques heures plus tôt.

Minuit venait de sonner, étalés rues de Paris commençaient à devenir solitaires.

tin petit homme, qui marchait d’un pas rapide, sortit du eafé Foy, traversa le jardin du Palais-National et se dirigea vers la rue Saint-Honoré. Là, il ralentit un peu sa marche, comme un homme qui vent réfléchir. De temps en temps sa canue frappait le pavé avec une sorte d'impatience joyeuse, et un petit rire sec faisait claquer ses lèvres minces.

Cheminant ainsi, il arriva au n* 3tMt de la rue Saint-Honoré. C'était une maison de chétive apparence, haute de six étages, ouvrant sur la rue par une porte bâtarde.

Certes, le provincial naïf récetururul arrivé à Paris et qui eut suivi ce petit homme sec et maigre, tout vêtu de noir rt poudré comme un ci-devant, le voyant soulever le marteau de celle porte, u* aurait jamais deviné que la maison dans laquelle il allait pénétrer avait l'honneur d’abriter le premier personnage de la république, — c'est-à-dire le citoyen Maximilien de Robespierre.

C'était lui, en effet, qui rentrait à cette heure indue, après avoir fait, au café Foy, une partie de dominos avec Jullien de Paris, son secrétaire, et Camille Dcsmouliris , le tribun fougueux.

Au premier coup de marteau , la porte s'ouvrit.

« C’est moi, madame Bertrand, » dit le proconsul.

Le citoyen Robespierre était un honimr de haute courtoisie , et il se servait dans l'intiuiilé des anciennes appellations de monsieur et ni atlante, bien qu'elles eussent été abolies | ar un décret de la Convention.

A peine sa voix aigrelrttc eut-elle vibré dans l'allée étroite qu'une clurlé se fil dans la loge du portier. On alluma une chandelle à la hâte, rt une femme d'âge mûr en ouvrit précipitamment la pot te, ayaut d'une rnain on bougeoir de cuivre et de l'autre une clef.

- Ali! citoyen, dil-elic, pardonner- moi , je m'étais endormie....

— 11 n’y a pas de mal à cela, répondit le grand citoyen en prenant sa clef et son bougroir. Recouchez-vous, madame Bertrand, 1rs nuits sont fraîches... Bonsoir! i>

Et Robespierre gravit ses trois étages en fredonnant un air d'opéra.

Quand il fut chez lui, il s'enferma dans sa chambre à coucher.

Mais, au lien de se mettre au lit, il s'assit devant une grande table chargée de papier* , et sur laquelle il aperçut une lettre encore cachetée.

Uo léger cri de joie loi échappa, et ce fut ‘avec une sorte de fébrile agitation qu'il en déchira l'enveloppe.

u Cette bonne madame Bertrand, murraura-t-il, pourrait bien me prévenir quand je rentre qu'elle a monte des lettres chez moi. •

La lettre était signée d'un M , ce qui voulait dire le Marseillais.

Elle était datée d'Auxerre et ainsi conçue :

« Citoyen ,

* Depuis son départ de Paris, je ne l'ai point perdu de vue un eul jour.

*> Je suis toujours descendu dans les auberges d'où il venait de partir.

» J 'mais avec moi un garçon inlell-gent, nomme Simon.

m J'ai ern prudent de m'arrêter à Coulanges, d'où je suis revenu k Auxerre, tandis qu'iV continuait sua chemin jusqu'à Azajf. Mais Simon l'a suivi.

» A l'heure où je vous écris il est de retour, el Simon est devenu son officieux.

* Le coffre est dans la valise qui est bouclée sur sa selle.

» J'attends qu’on l'ail monté dans sa chambre pour donner è l’aubergiste, qui m’est tout dévoué, l'ordre d'avertir la municipalité. . .

* Mais, dès à présent, citoyen, je puis vous affirmer qu'il passera la nuit en prison.

* Le courrier des poste; part à dix heures du soir.

» Je vous écris ces mots à la hâte. Demain, j'enverrai un homme à cheval qui vous portera, à franc étrier, le résultat de la nuit.

— Enfin ! murmura Robespierre, dont le visage anguleux prit une expression de fausse bonhomie; enfin, je crois que la partie est

Et il tomba dans une rêverie qui dura près d'un quart d'heure.

« Oui, c'est cela, murmura-t-il , c'est bien cela.,., je chargerai Camille Desnioulins de prendre la parole è F Assemblée... il parlera de trahison , vaguement d'abord. Il annoncera qu'un représentant du peuple . un homme investi de la confiance publique , entretient des relations coupables avec les aristocrates, et il consultera l'Assemblée pour savoir si ce représentant peut être traduit à la barre du tribunal révolutionnaire. L'Assemblée répondra affirmativement. Alors la chose nous regarde, Fouquier et moi. »

L'n rire sinistre passa sur les lèvres de Robespierre.

u Ah! tu m'as humilié.... murmura-t-il, tu m'as presque foulé aux pieds... tu t'es n oqué de ma (été poudrée et de mes bas de soie... Eh bien, ta télé, à toi , bientôt n'aura pins besoin de poudre, et les bas de soie ou de laine te deviendront inutiles !... n

Comme il parlait ainsi à mi-voix, tambourinant sur la table avec sa tobalière, il entendit frapper asM* rudement à la porte de la rue.

h Comment, fit-il avec impatience, les locataires de la maison ne sont pas tous rentrés! Il faudra que je fasse donner congé à ceux qui se permettent de pareilles débauches nocturnes ... je venx habiter une maison rangée. »

Mais la surprise de Robespierre augmenta lorsqu’il entendit vibrer fa sonnette de sa porte.

Ce n'était pas un locataire, r* était un visiteur.

Le grand homme n’avait pas de domestique. 1a portière faisait sou ménagé. Il était donc obligé d'ouvrir lui-même lorsqu'on «unnait chez lui.

Il reprit sou bougeoir et passa dans la première pièce au moment où un second coup de sonnette retentissait.

« Oh! nh ! dit-il, on est pressé, paratt-il... c’est peut-être l'estafette du Marseillais, »

Et il ouvrit.

Tout aussitôt un homme en bottes de voyage, couvert d'uo manteau poudreux, fit irruption dans la chambre avec T impétuosité de l'ouragan.

Et Robespierre, à demi foudroyé, murmura :

« Danton ! *

C'était en elTct le citoyen représentant Nicolas Danton , que son collègue Robespierre croyait emprisonné à Auxerre.

■ Vous fit-il avec une sorte de stupeur.

— Moi! « dit Danton.

Et il entra le premier dan* la chambre à coucher de Robespierre,

■ Exc usez-moi , dit-il, mais j'arrive de voyage.

— A cette heure? balbutia Robespierre.

— Oui , rnon cher collègue.

— El... d'où... venez-vous?

- — De la Bourgogne, où j'ai une vieille tante...

— Ah!

— Et figurez-vous que j'ai failli être arrêté à Auxerre...

— - En vérité? murmura Robespierre devenu livide.

— Ah! reprit Danton d'un air railleur, nous avons d'excellents limiers de police, mon cher collègue. Ils font leur métier en conscience.

— Comment cela?

— Pardon, je vous expliquerai cela font à l'heure... il fait chaud chez vous... j’ai besoin d'air, a

Danton se leva, ouvrit la croisée et *e pencha au dehors. La rue Saint-Honoré était désejle.

« Dites donc, mon collègue, fit-il en se retournant vers Robespierre pile el muet, vous avez tort de vous loger ici... Ce quartier

LES XMSgUES no l/Tl F. s.

est désert... la nuit... et l'on vous assassinerait chez vous que per* sonne n'en saurait rien... •

Robespierre tressaillit, mai» il ne répondit pas.

Danton ferma la fenêtre. Puis il retint vers Robcspirrre et Ini pr«a une main sur l'épaule.

« Regardez-moi bien en face, dit-il.

— Ali çà, êtes- vous fou? eiclania le tribun.

— Non, renardes-moi...

— Eh bien?

— Kh bien, lit Danton d'une vois sourde, comprimée, terrible, je suis seul cher vous, Robespierre, il eut plu» de minuit et tout le monde est couché... Je suis doué d'une force herculéenne, et vous rte» chétif comme un enfant. Eh bien, j’ai envie de vous prendre dans mes bras et de vous étouffer... car vous êtes un reptile!... »

Et l'œil du proconsul jetait de tels éclairs que Robespierre crut sa dernière heure arrivée.

En préscurc de Danton courroucé, Robespierre éprouva la sert» sation étrange que doit ressentir le tigre lorsqu'il sc trouve face à face avec le liou.

lin cri rauque lui échappa, cri de fureur et d'épouvante à la fois.

A ce cri, Danton répondit par un éclat de rire strident.

« Rassurez-vous donc, mon cher, dit-il, je ne suis pas un assassin!... »

El scs deux mains, qu'il avait arrondies autour du cou de Robespierre, se détendirent.

Puis il alla se rasseoir dans le fauteuil où il s’était laissé tomber <f abord.

Robespierre respira.

Puis le sang-froid lui revint, et ce fut ru grimaçant un sourire qu’il dit à son terrible ennemi :

• Je crois que vous venez d'avoir un accès de fièvre chaude, b

Danton haussa le* épaules.

Robespierre poursuivit d'un ton tnit'llrui :

> Voyons , mon cher collègue, entendons-nous bien. D'où vendrons, et qui inc vaut l'honneur de votre visite à minuit passé? b

Danton , son accès de fureur passé , était devenu calme cl tranquille comme le lion ail repos.

« Le but de ma visite, dit-il, est fort simple.

— Ab!

— Je vous apporte la paix ou la guerre.

— Comment cela?

— I41 paix ou la guerre, répéta Danton. Choisissez..

— Mais je ne demande pas mieux que de vivre en bonne intelligence avec vous...

— A U condition de me faire arrêter à Auxerre.

— Vous êtes foil , » dit Robespierre impassible.

Danton arrêta sur ce visage blême son œil rempli d'éclairs.

u Je vois que vous ne voulez pas me comprendre, dit-il.

— Moi?

— Vous. 1»

11 y eut an moment de silence, pendant lequel ces deux hommes sc regardèrent et cherchèrent à sc pénétrer mutuellement.

Danton reprit :

» Vous et moi, nous sommes peut-être les deoz hommes les plus dévoués à la république , et le» seuls qui la puissions servir alitement.

— Je le crois, dit Robespierre.

— Malheureusement, vous êtes envieux , jaloux , d’esprit haissenr et mesquin...

— Vous vous trompez.

- — Allons donc! s’écria Danton dont la voix éclata de nouveau, il y a longtemps que je t’ai deviné, puritain à la tête poudrée et au regard morne. Tu rêves la dictature... b

Robespierre tressaillit.

■ Et je te gêue, ajouta Danton. •

— Comment me gêneriez-vous, puisque cette pensée ne m’est jamais venue?... «

Danton comprit que Robespierre, enfermé dans an système de dénégations complètes, ne se trahirait pas.

Aussi , se levant brusquement :

• Ta e* de la race féline, dit-il, et vouloir ta tendre la main est chose inutile : je pourrais te broyer sous me» pieds, je préfère jouer avec ta haine.

» Adieu... nous nous reverrons! *

Et Danton sr dirigea vers la porte.

« Mais vous êtes fou! s’écria Robespierre en courant après lui, vous êtes fou a lier !

— Vous savez bien le contraire, répondit Danton. Tenez, une dernière foi» , voulez-vous la paix ?

— Mais je n’ai jamais demandé la guerre, moi!

— Eh bien, regardez-moi en face... »

Robespierre essaya de regarder Daotun ; mais cet homme n’avait jamais eu le regard franc, et involontairement il détourna les yeux.

u Adieu! b murmura Danton.

Et il sortit.

Robespierre demeura un moment comme atterré.

Il l'entendit descendre l'escalier d’un pas lourd qui le faisait trembler à chaque marche, puis demander brusquement le cordon.

Alors Robespierre vint se mettre à la fenêtre et le suivit de» yeux dans la rue.

Danton s'éloignait d’un pas rapide, et disparut à l'angle du Palais- Nalional.

Une légère écume était venue aux lèvres de Robespierre. Il essuya les coins de sa bouche, puis, fermant sa fenêtre, il se dirigea vers son lit.

■ Cet homme, dit-il d'une voix sourde, a manqué l’occasion.... il pouvait me tuer ici, et il m'n épargné. Cette générosité lui coûtera la tête, a

Au petit jour, Robespierre se leva. Avait-il dormi?

A la manière calme et réfléchie dont il fil sa toilette du math) , on l'aurait juré.

Cependant il avait le tour des yeux un peu rouge, et son geste était empreint «le lièvre.

Tous Ica malins , à six heures et demie, un homme Arrivait chez lui et frappait trois eoups h sa porte.

C’était le secrétaire du tribun.

Comme il n'était encore que cinq heures et demie, Robespierre s’assit devant sa table de travail. Il expédia plusieurs lettres, grommelant parfois d’un air de menace quelques paroles inintelligibles.

Enfin le secrétaire arriva. C'était Jullien de Pari», un grand et beaa garçon que nous avons entrevu déjà.

■ Mon ami , Ini dit Robespierre, nous ne travaillerons point ce

malin. ,

— Ah ! fil le secrétaire étonné.

— J’ai besoin que vous vous rendiez à l'hôtel de ville. *>

Robespierre prit sur son bureau nnp des lettres qu’il venait d’écrire et la tendit a Jullien.

La lettre portail cette snscriplion ; Au citoyen Itobrrf, dit /’£*■ dormi, sout-chff de ta police.

u J' ai besoin de cet homme à l’instant même, dit Robespierre. S’il n’est pas à l'hôtel de lille, vous le ferez chercher, o

Le jeune secrétaire prit la lettre et sortit.

Robespierre attendit une heure environ.

Au bout d'uoe heure, le citoyen Robert, dit fEodormi, arriva, quelque peu ému dp l'honneur que Robespierre lui faisait en l’envoyant chercher.

Le proconsul lui dit :

■ Citoyen, tu vas mettre ton personnel en campagne.

— Qui faut-il arrêter? demanda l' Endormi.

— Ton chef. «

Le sous-dirrcicur de la police tressaillit.

>* Hein? fit-il.

— Je te dis, répéta Robespierre, qne tu vas arrêter ton chef.

— Le Marseillais?

— Oni. *

Robert, dit l’Endormi, prit une attitude embarrassée.

■ Est-ce que cette besogne te répugne? demanda Robespierre^

— Non , mais..,

— Mais qnoi?

— J'aurai» besoin d’on renseignement. Le Marseillais est absent de Paris ; il en est parti, il y a cinq jours, en disant qu’il allait remplir nne mission du citoyen Robespierre.

— C'est vrai.

— Alors, je désirerais savoir...

— Le nom de la province?

— Oni.

— C’est inutile. Sa mission étant finie, il va revenir à Paris, s’il n'y est déjà, b

L’Endormi regards Robespierre avec cet œil interrogateur et rusé des gens de la police. Et son regard signifiait clairement ; ■ Mais il

me semble que la première chose que le Marseillais devrait faire , ce serait de venir rendre compte de sa mission. «

Robespierre ajouta :

• Le .Marseillais reviendra à Paris, et comme il n'a pas su exécuter mes ordres, il se cachera.

— J'ai compris, dit l' Endormi.

— Tii nie Tamèneras aussitôt que tu le tiendras, • ajouta Robes» pierre avec UD accent étrange.

L’Endormi pensa :

« La tète du Marseillais ne tient plus sur ses épaules. •

Kl il sortit pour aller mettre ses Jjrns en campagne.

Deux heures après , comme on l’a vu, le Marseillais était arrêté à la barrière de Charenlon, dans le fiacre du citoyen Isnurd.

Une fois aux mains de I* En dormi et de ses hommes, le Marseillais

se sentit perdu.

Et l' Endormi le crut comme lui.

a Ah! patron, lui dit-il en le faisant monter dans une voilure, je crois que vous ave/ fait une mauvaise campagne là-bas. a Le Marseillais tomba dan* une sorte de prostration.

■ Où me conduis-tu? demanda-t-il lorsque le fiacre se fut rais en mouvement.

— A la nie Saint-Honoré. »

Le Marseillais frissonna de plus belle.

» Le citoyen Robespierre vent te voir, « ajouta l’ Endormi.

Trois quarts d’heure après, plus mort que vif, le Marseillais, conduit par son sous-cher, entrait ehe* Robespierre.

Calme, froid, un demi-sourire aux lèvres, le proconsul, qui n’osait regarder Danton en face , leva sur le Marseillais son petit mil gris et l'r tint arrêté un moment.

« Ali ! te voilà, dit-il.

— Le gaillard ae sauvait, dit l’Endormi, qui n’était pas fAché de faire valoir ses service* en les mettant en relief.

• — Ah! il se sauvait. .

— Oui, citoyen.

— Il quittait Paris?

— Avec lo citoyen Isnard , représentant du Var.

— Fort bien, dit Robespierre qui prit un crayon et écrivit en marge «Tune feuille de papier le nom de Innard.

— Encore une tête qui ne tient plus! « pensa F Endormi. Robespierre lui fit un signe.

« Va-l’cn, dit-il, mais reste en bas avec tes agents, h L’Endormi sortit.

Alors Robespierre dit au Marseillais tremblant et pâle :

* J’ai pour système que' lorsqu’un chien de cbassr est mauvais,

tl faut s'en débarrasser Voici deux fois de suite que tu perds

nue partie imperdable ; et je serai# d’avis d'eu finir tout de suite avec toi.

— Grâce ! balbutia le Marseillais.

— Tu as manqué d’habileté, donc tu es inutile.... ensuite, tu possèdes mon secret... et je n'amir pas voir mes secrets courir.... Tu vois donc bien, acheva Robespierre, que j'aurais tout profil à t'envoyer demain matin sur la place de la Révolution avec la première fournée... *

Le Marseillais tomba à genoux.

« lit 'lève-toi et écoule, » poursuivit Robespierre.

Il fixa de nouveau sur l’agent de police ses petits yeux gris et i jou La :

» En France, lorsqu’un commerçant maladroit se ruine et fait faillite, on le inel en prison, et lorsqu’il n subi peine, ou lui tourne le dos, et personne ne lui vient plus en aide En Angleterre, au contraire, le négociant qui a fait faillite trouve dé l'argent, de» amis et Ions les ëlénfeWs nécessaires pour recommencer. n Robespierre fit encore une pause.

Le Marseillais comprit vaguement et commença à respirrr. a Eh bien, continua Robespierre, je préfère imiter les Anglais. Je te pardonne cctlc Toi* ericofe, et je ftttorii six mois... *

Us Marseillais trtssMH.

•i Je îe donne six moi# pour échanger fa tâte contre celle <|e l’homme qui, par deux fois, nous a échappé; mais, songe*- y, le bourreau en attend une... et il l'aurai »

Le Marseillais retrouva son audace.

» Vous uvez raison . citoyen, dit-il, j’ai été battu deux fois, mai* à la IFo’Uièmé jl* gfcjm4ai la pabliK Seulement... •

Le Mar- cillai s s'arrêta.

« Seulement? iti>c*ta Robespierre.

— • Je vais vous demander une chose énorme.

— Parle...

— H faut que mademoiselle de Vérinière* rentre en France.

— Armande?

— Oui, et quelle y soit libre et ne coure plus aucun danger.

— Soit, dit Robespierre. Je ferai rapporter l* arrêt qui la condamne à mort, mai*- pourquoi me demandes-tu cela?

— Citoyen, répliqua le Marseillais, vous pour» m’envoyer à l'échafaud; mnis si vous me pnrdouu», fl faut que voos me donnie* des plein# pouvoirs. *•

Le Marseillais parlait avec assurance.

a Voyez-vous, citoyen, ajouta-t-il, le seul moyen infaillible d* perdre un homme, c’est d’employer une femme.

— C’est juste. •

— Armande à Paris, Danton est perdu.

— Eli bien, Armande reviendra.

— - Ce n’cît pus tout..,

— - Que veux-tu encore?

, — Ce u’eat pas Danton qu’elle aime.

— Ah!

— C'est le chevalier de Rocbcmaurr.

— » Il est co fuite.

— Il faut qu'il revienne.

— Et... s'il revient?...

— La tète du citoyen Danton ne sera plus très -solide , citoyen.

— C’est bien , »■ dit Robespierre.

Et il ouvrit la fenêtre et fil un signe à l' Endormi qui ullrndait en luis avec ses hommes.

L'Endormi monta.

» Tu vas obéir, comme par le passé, lui dit Robespierre, au citoyen Olivier Brun, qui demeure ton chef. »

L’Endormi recula stupéfait. Puis il salua profondément et sortit, en homme qui \ieul d'éprouvpr une grande déception. Le citoyen Robert , dit l' Endormi , s’ était cru pendant une heure le chef suprême de la police.

Nous sommes bien loin de la France.

Dans son cours impétueux , le IHiiii , rouvert d'cciimc , heurte un rempart de collines, se rejette en arrière, rejaillit à l'mlour de la Müvsrs turm, ou tour des rats, qui s'élève au milieu d’un îlot, puis s'échappe, en grondant, sur la droite, où il disparuil entre deux rang# de coteaux chargés de neige.

L’hiver est venu ; les vieux hurgs n’ont plus de toiture ; la vigne n perdu ses pampres verts.

la* Rhin charrie des glaçons.

Novembre, le mois noir, éleud ses brumes sur les deux rives du vieux fleuve.

C’est la »*i>on de# vent# perfides qui font sombrer les barques, — la dure saison pendant laquelle le pécheur transi demeure au coin du feu.

Pourtant, là-bas, sur la rive gauche, s’élève, calme et liante, une maison blanche, aux volrls vert*. Elle est bâtie à mi-côte, un jardin l'entoure, un bouquet de sapins à la verduru cterncilu l’abrite du vent.

Durant toute la mutinée, la brume qui moule du Rbin a estompé sa toiture.

Mais un rayon de soleil , — rayon pile cl sans chaleur, et cependant plrin d’espoir, — a percé le brouillard...

Alors une fenêtre s'csl ouverte...

Et quand une fenêtre s'ouvre, d'ordinaire un visage de femme u est pas loin.

(Jr, la femme qui s’est montrée, jetant à la foi# un regard au fleuve qui bouillonne et a la rive déporte, est jeune et telle, et un sentiment de profonde mélancolie to peint dans ses yeux.

C’«t “mademoiselle Armande de Vériaiéres , l'herouie des premières page# de ce récit.

Armande .s’est penchée à b» fenêtre; elle a contemple le Rhin, les colline», et, dan# le loin fai □ , au couchant, les clochers et les toits perdus dans la brume de la rifle de CohlcuU.

Puis elle a interrogé le sillon blanc d'un chemin qui court au bord du fleuve, — de l'aval tt l'aniout.

lie chemin est désert.

Et Armande passe U main sur son front et murmure avec tristesse :

• Quand donc reviendra-t-il? ■

l’ai» elle retourne t'asseoir lieront une table sur laquelle elle a !.mpsü une lettre comnicucée. Cette lettre cal adressée au docteur alli :naod FranU Millier; elle est ainsi conçue :

• Mon cher docteur,

» Vous savez quelles difficultés nous éprouvons, noos, pauvres émigrés, à faire parvenir une lettre à Paris. Il y a deux mois que j’attends une occasion, et celte occasion ne s'eal présentée qu'au* joürd’bui.

« Un officier républicain, fait prisonnier, vient d’être échangé ai* c le marquis de Miraïueiiil, qui était aux mains du général Citalino. Ccl oflicirr est un cadpt de famille bourgeoise que la Révolulion a trouvé sou* le* drapeaux, et qui y c£t resté.

» II est jeune, aimable, loyal. On fa bien traité s l’armée de Coudé. Il part reconnaissant, et il veut bien se charger de ma lettre. « Aussi je veux vons en écrire bien long, mon cher docteur.

> Mais d’abord il faut que je vous parle de celle qui ions doit la vie, de Claire d'A/vy, que vous avez sauvée des mains d’un serviteur infidèle.

» Claire est ici,

• Nous habitons ensemble, à une dcmi-lieuc de Cohlcnlz, oh se trouvent r état-major des prince.* et le sié; e de farinée do Coudé.

r .Votre maison, bâtie à mi-côte, domine le Rhin. n C'est triste en biver, mais vienne le printemps, et ce sera délicieux .

• Claire, vous le savez, est sortie do France sous la protection de l'ambassade d'Espagne.

s Son père et son frère, qui avaient failli tomber dans un odieux goi-t-apeus que leur avait tendu ce! infime Jérôme, ont été non moins heureux. Ils ont pu regagner la frontière sous le même déguisement.

r Donc , Claire est ici.

- Son père, ses deux frères, le chevalier de Rorhemaurc et inoi, avons formé ici une petite colonie.

r Cependant le chevalier lions n quittés voici huit jours, r Oh est- il ?

• Nous ne savons. Mais un mot qu'il a écrit au crayon sur la p->ite m’a laissé deviner.

« I n ntaiin , j’ai lu en me levant le mot dfajyirra rvuytt. r l.e chevalier était parti dans la mit, sari* dire ndb u h personne.

- X h ! vous detiuez que mon pauvre civur a smdïcrt depuis ces ho. t jours !

r II e*t en Fronce, jt* n’en puis douter.

•• Reviendia-t-il?

- O le tribunal révolutionnaire, ô ces tigres à face humaine!

■ Depuis huit jours, mou bon Fraotz, je rêve dr guillotine jour et nuit; et si je m’endors, c’cst pour m'éveiller en sursaut, car j'ai cru voir le chevalier montant les degrés de l’cehafaud.

r Pourtant celte mystérieuse association dont il fait partie est si p'ii^anle, elle a accompli de si merveilleux sauvetages, le uiien, entre autre», que parfois je suis rsiwrce...

r Quelque chose inc dit au fond du e.rur qu'il reviendra.

» Vous savez comment j’ai quitté la France.

Ma ressemblance étrange avec Farandole , qui venait d'épouser Xb.tins Gr.itirl, m'a permis de suivre ce dernier, de passi-r pour sa (• mme , et d'arriver sur le sot allemand avec lui , su us avoir été inquiétée. Depuis lots je suis à Guident/.

r L'hiver a suspendu les opérations militaires. r 1 .'armée des princes se concentre et alteud.

■ Chaque jour tin gentilhomme échappé a l'échafaud vient grossir no*, rangs.

• ün espère beaucoup pour le printemps prochain.

- On dit même ici, tout haut, que la république ne tiendra pas jusqu'au printemps. Mais je crois qu’un se berce d'illusion».

- D’ailleurs » ce» pauiiv» geuliLit >muies, ni la mort de leur roi, ni l'incendie de leurs châteaux, ni la ruine de leur fortune et de leur» privilèges, ne les ont changés, modifiés, corrigé». Ils sont toujours braves léger», inconséquents, aveugles...

r On sc bat le malin aux avant-poste.-; , — le soir oit dame.

« On danse chez b s princes , chez h* bourgme-dre de Coblentz, chez le* pariiculi* r* , chez tout le monde.

» On a dcn«é ici, faillie jour. Une douzaine de fous, dont en avait eu le bras cassé , le mutin , pur mie balle républicaine , me sont arrivé» u huit heure» du zuir, dans une barque, à hi suite du chevalier d'A/ay, mon cousin. I!» ont pris ma maison de force. On a dau»c jusqu'au matin. Jugez si j'avais le cctur et l'esprit tournés

t au plaisir, moi que la république a faite orpheline, et qui n’ai plu» en ce monde qu’un protecteur, dout j'igmte le sort à cette heure.

• Vous devinez que je veux parler du chevalier.

« Mais a propos de lui. mou bon Frautz, je gage que vous vous faites une question singulière , et que voici : lis s'aiment , pourquoi ne se marient-ils pas?

r K h bien , je vais vous répondre.

» Non» avons une vieille tradition, dons ma famille, que nous avons toujours respectée.

■ Au moyen Age un évêque logea chez nau*.

» Cet évêque était proscrit par le comte de Xevers, qui avait is

sa tête A prix.

n *Xuus n'étions encore alors, nous, les Vérinièrcs, que de pauvres petits gcnlillAtre», sans terres et sans r: à eau. Cependant, si petit q»ie bit notre manoir, si redoutable que fût li colère du comte de Ne ver» , nous ouvtinirs l'un et non» brui âmes l'autre.

• L'évêque fut «amé.

• Quand il partit, mon aïeul lui présenta une petite lillc de cinq an» , et le supplia de la bénir.

• L* évêque prit l’enfaiil dans «es bras , puis une croix d'or à son cou, et il la passa au cou de l'enfant.

» Tenet, dit-il à mon aïeul, celte croix portera bonheur à voir? fille et A votre race.

r Quinze ans après, la petite fille, devenue une bcl e daiuoisrlle, fut rencontrée par le fils du comte de Neien», qui s’en éprit el l'épiiua.

r Là commença la fortune des Vérinièrrs, mon bon Fronlz. r Depuis lor*, toutes les fai* qu'une Mie de la faurlle s’est mariée, on lui a passé au cou la croix de l'évêque , contrée comme une relique.

r L'or Vérinière» n'oserait point se marier sans porter cette croix.

• Et ioilà pourquoi je n’ose pas épouser le rhev,. r, car je n'ai pas la croix en ma possession , et il me »> : dile <r -• n je désobéis* »ai» à la tradition, noire union serait suivie d’une < ! i troplie.

r Héla* ! oni , mon aiul , je n'ai point celte croix.

» Où est-elle?

n Je mis vous le dire.

r Figurez- vous que la mère de Claire d’.lzny était la Mi-ur de mon père, par conséquent une IVriniê rc».

r Nous étions voisins, en Morvan. Elle s'étoil mariée, la croix de l’évéqiie nu coi) , et la croix était demeurée au château.

n .Mai* elle devait nous faire retour an*«ihjt que je h rais en Age de me marier.

n Or, la révolution éclata.

r II fallut cacher or, argent, bijoux, parchemins. r Et la croix de févéque est au nombre de* objets cachés par M. d'Azay et ses fils.

n Or, mon ami, vous comprenez maintenant? r Et ne pcnicr-vous pas, comme moi, que fui. senne du chevalier, sa fuite mystérieuse, pourrait bien «voir pour but h recfiercb» de cette relique?

r O l'intrépide Rochemaurc!

3 Je soi» fière, et fai peur; je tremble, et je suis bcunuiM ■ la fois... r

foi , mademoiselle Armande de \ érinièrrs s’arrêta. Elle quitta la pluiitr, »e leva cl retourna s'accouder h b fenêtre.

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