‹ Les masques rougesChapitre 39 sur 44 · I-e député de Maine-et-Loire tira de sa poche un rouleau de · texte numérisé non relu

I-e député de Maine-et-Loire tira de sa poche un rouleau de

papier.

Robespierre soupira; mais il parut se résigner & entendre la lecture.

Rcvellière reprit :

« — Paragraphe 1*. La fête a lieu h Notre-Dame, L«*s images de* saint* et «tes saintes ont fait place aux bustes des amis de la Raison, tels que l'illustre «iefunt Marat, Lepellelier Saint -Fargcuu , le martyr Chalirr, Y apôtre.

m Devant le temple , toutes le* guenille* du culte catholique, telles que chasubles, étales, bannières, chaire à prédications, missels et livres de messe, ont été entassées n dix heures du matin; un coup de canon parti de l’hôtel de ville donnera le signal.

r Aussitôt ou meitrn le feu â toute* ces vi« îilerir* , et le dernier évêque de Paris sera amené pieds nus , tête nue , uue crosse brisée à la main devant le biicher.

» Là, il fera am» ndc honorable à h Raison et demandera humblement le baptême civique, qui est le seul raisonnable.

» — Paragraphe 2'. Un temple à la Philosophie, d’une architecture imposante et simple à la fois, sera con»truii au milieu de la grande nef de Xolre-Dame , et orné des buste* «le quelques philosophes.

« A la porte brillera «me torche , au-dessous de laquelle on aura écrit ce* mol» :

» Flambeau de la Te ri té !

» — Paragraphe 3*. La foule chaulera de» hymne* à la Raison , tandis que la'tlrrsHC , sous les traits d'une superbe femme, sortira du temple pour recevoir les hommages «les mortel*.

• line musique gracieuse et lég< r«* peindra l’allégresse des adorateur» de celle (fui myendie la irrité.

r Puis la dresse Raison , assise sur un fauteuil entouré de gnirbio !e» de chêne , symbole de fori'e et «le vertu , aéra portée par quatre homme* armé* de piques. Sa tête sera rouverte «l'un voile , transparente aliégoric qui siguiGern que la Raison n'c.-t pas à la portée de tout le monda. a

A ce» mots, le grave Robespierre ne put réprimer un sourire.

Le bossu continua :

« La déesse sera coiffer du bonnet phrygien de la liberté; sur «es épaule* ondulera un manteau bleu...

u Un «Ir* membres, de U Convention viendra à sa rencontre et l'introduira dans la salle des délibération*.

» Alor*, le plu* grand citoyen du lu république .. ■

Revellière- Le patix appuya complaisamment sur ce mot, et Robespierre en tressaillit d'aise.

■ Le plu» grand citoyen de la république, l'homme qui tient dan« Fes main» les «irstinée* «le lu France , et qui peut, à son grc, changer la forme de son gouvernement... «i

Robespierre eut nn l«;ger battement de rieur.

« Ijp grand citoyen, acheva Revellière-Lepanx, proclamera la déchéance du etiltc i-abolique comme incompatible mec la moral»- , l' lu. inanité et le bon «en», — et proclamera le culte do l.i Raison.

Tombez! dira-t-il, voile «le la Raison, en face d’tm grand peuple et de sou sr-nat auguste ?

• Et le voile tombera!... n

I.' honorable député de Maine -et-Loire en était là de *on progrnn.mr, lorsque la sonnette «le I appartement du grand citoyen tinta.

Rohespierre fronra le sourcil et dit :

• Au diable le fâcJieux ! •

Mais le grand citoyen s'était imposé l'obligation de ne jamais refuser sa porte. II recevait le pin» humble citoyen de la république ; il aimait à faire pr.ratfe de la pauvreté monacale «le son logis; il «'-tait fier. de montrer à tons qn’il était le citoyen !<• plu» indigent et le plus incorruptible «le la république.

Il se leva doue et alla ouvrir. •

L'apparition de son lidleur le fit reculer une foi» encore.

G’él-iit Danton.

Danton qui. quelques jonrs auparavant, avait voulu l'étouffer don* îM hras puisants.

Henretisenvot , Robespierre n’était pas seol , et la présence du bossu lui donna le courage de soirrire et de conserver tout sou satog-froid.

Fl prris, Danton était calme.

b lionjour, cher collègue , » dit-il.

Et tandis Que Robespierre , muet • s'effaçait pour fermer la

Lf.s masques noir, es.

porte, Danton alla droit à la seconde pièce, s'arrêta un moment sur le «mil, puis laissa échapper un bruyant éclat «le rire. Il venait d' apercevoir te citoyen Reveilicre-Lepaua, «un manuscrit à la main. l.e citoyen Rcvellièrc rougit sous «a peau grêlée rommr une ccumoire, «e leva et balbutia quelques mots de salutations

u Ah çè! mon cher, *’ écria Danton, se tournant vers Robespierre, que cet éclat de rire avait fort déconcerté, êtes-vous fou, par hasard?

— Pas que je sache.

— Mais, Dieu me pardonne, c’est le citoyen Hevelliére-Lepanx ! »

Lv député d'Angers salua.

« Auteur d’un projet de religion... Oh ! il me l’a soumis..,

— Ah ! Gt Robespierre, qui laissa tomber sur le député de Maineet-Loire no regard plus froid , plus acéré , plus étincelant que l'acier de la guillotine.

— Oui, mon cher, dit Danton , il est venu me lire son projet.

— Kh bien? fit Robespierre,

— Eh bien , je l’ai mis à la porte. »

Rerrllierr-Lrpaui devml blême.

« Je nie suis demandé, ajouta Danton, comment tant d’absurdités pouvaient germer dans la tête d'un homme , et comment tout un département comme Maine-et-Uûre pouvait envoyer siéger parmi nous un tel imbécile. •

Et Danton posa sa large main sur l'épaule du bossu abasourdi :

• Mon cher collègue, lui dit-il, je suis désolé d’interrompre la lecture de votre intéressant manuscrit, mois |e viens ici pour des choses plus graves que 1e culte de la déesse Raison, et je vous prie de rue laisser en tête-à-tête avec mon collègue dn comité de salut publie, o

Danton accompagna ces mots (Cnn geste impérieux qui domina Robespierre lui-méme.

Quant au pauvre hossii, il sortit à reculons, plus mort que vif, saluant jusqu à terre, et secouant sa tête pour s'assurer qu’elle tenait encore sur ses épaules.

Robespierre s'était adossé , muet et pAle , au chambranle de In cheminée.

Lorsque la porte sc fut refermée derrière le bossu, Danton repris son collègue.

« Ecoute, lui dit-il, passant subitement au tutoiement, je suis venu pour te purler une dernière fois le langage de la raison et de la franchise.

— JYcoutp, dit froidement Robespierre.

— Sais- lu que depuis dix mois nous marchons constamment dans le sang? Nous avons guillotiné Louis Cappt; r'est bien. Sa tête était le gant que nous jetions k l'Europe, I-a noblesse est montée sur l'écha aiiJ après lui; c'est bien encore. Pour abattre l'ancien régime, il fallait decimer l'aristocratie.

> Mais quand nous n'avons plus ici ni rois, ni nobles à frapper, nous avons tourné nos armes moire nons. Ilipr, £ «latent les üirondins... il y a quelques jours c était la reine...

» Aujourd'hui , c’est madame Ro und... Or snis-tu, Maximilien , qu'un peuple en délire qui gmllotine des femmes e*l à la vrille de massacrer ceux qui lui ont. le» premiers, parlé de liberté? La l' rance tourne à la folie, et ceux qui la guideut sont déjà Tous...

« Si je riens cher toi aujourd'hui, c’est que jp fais taire mes rancunes , c'est que je suis saisi d'horreur et 3'effroi , et que je vieus te dire :

« Arrêtons-nous : dis, le veux-tu ?«

Et Danton était ému , cl il regardait Robespierre sans haine et uns colère.

Robespierre enîr’ouvrit ses lèvres minces et décolorées, et il en laissa toniher ces mots s

« Ou o' arrête point un torrent.... il faut k la révolnlion nn baptême de sang; et la république n beso-n de tyrannie pour fonder la liberté. Ia bâche n’a point terminé son œuvre...

— Mais qui veux-tu frapper encore?

— Tous eenx qui , par calcul . par faiblesse ou par lassitude , peuvent donnée quelque espoir de ri tour au régime renversé.

— Prends garde ! Maximilien, te peuple se lassera... »

Robpspierte sc tnt.

■ Je suis venu à loi , poursuivit Danton , portant la paix on la guerre dans un pan de mon manteau ; choisis!

— Cela déprnd...

— Veux-tu l’arrêter? Vrnx-tu que la Franee respire, que l'échafaud s'écroule, que celte liberté toujours promise, et qui jusqu'à présent n’a «té présentée que par noire tyrannie, apparaisse réelle-

ment? Si tu te veux , je te tends la main, je marche avec toi... je serai ton ami, je te laisserai passer le premier... a

Robespierre tressaillit.

» Et si je refuse? dit-il,

— Alors , c'est la guerre , la guerre à mort , à ontranee entre nous... c’est un combat «ans trêve, qui ne finira que sur le* mar rives de la guillotine. Parle , choisi^! n

Robespierre baissait tes yeux et se faisait.

• Allons, s’écria Dan ion, parle... réponds on oui ou un non? *

Le proconsul leva son regard terne et sans rayoDS sur son collègue :

« Je ne veux ni la paix . ni la guerre , dît-il ; je venx le bien de l'Etat et te salut de la république.

— Ce o'est point cela que lu veux , Maximilien , s'écria Dnnlon ; ce que tu veux... je le saisi... Adieu... *

Il lit un pas vers la porte et l’ouvrit brusquement; mai», avant d'en franchir le seuil , il se retourna.

• Maximilien Robespierre , dit-il , depuis longtemps j'ai deviné la pensée secrète Tu veux régner 1... a

Robespierre étouffa un cri et laissa échapper un ge*te de dénégation én*»r ,ique :

• Oit! «lit Danton, quand je dis r/yner, je m’entends! je ne te suppose pas assez bêle pour oser prendre le litre de roi ; mai* tu rêves la dictature à vie, ce qui ett exactement la même chose.... Adieu!... n

El Danton sortit.

Il descendit rapidement, comme si l'escalier de la maison de Robespierre eût été infecté par quelque peste terrible, et il murmura r

■ Il y a ici une odeur de tyrannie qui soulève le errur »

la nuit était venue, chargée tic brouillards. Les réverbères s’allumaient un n nn an coin des rues, la foute circulait compacte dam celle grande artère d'alors qui s'appelait la rue Saint-Honoré, ci qni devait bientôt perdre son nom.

Danton se dirigea vers les halles d'un pas rapide, écartant les (Misants qni se trouvaient sur son chemin.

Tout à coup on lui frappa sur l'épaule. Il se retourna, un homme était devant lui.

Cri homme portait un grand manteau, qui lai couvrait le bas du visage , et un chapeau à larges bord.* rabattus.

■ Que me voulez-vous ? dit brusquement Danton.

— Vous remettre ceci, » dit l'inconnu.

Et il tendit à Danton un billet cacheté.

Puis il s'éloigna rapidement, et «c perdit dans la foute et le

brouillard.

Etonné, Danton alla sc placer sous nn réverbère et examina le billet.

Le billet portait pour suscription :

■ Au citoyen

Danton rouvrit.

Déni poignards en croix, placés au-dessous d’un manque, servaient d'emblème à celte lettre , qni était aiiui conçue :

« Le citoyen D. . . . . est perdu s’il n’areeple te secours «les masques rouges. Avant nn mois, il nura porté sa tête sur l'échafaud. ■

Aucune signature u' accompagnait ces lignes.

Danton fro>ssa la lettre avec colère.

a Von, non, dit-il, en hommes «ont des royalistes, et je ne veut point de leur secours. Que ma tête tombe plutôt!... *

Et il déchira te billet et en sema tes morceaux sur 1e pavé.

Un homme marchait derrière lui...

L’homme qui suivait Danton s'arrêta en voyant le proconsul déchirer te billet mystérieux et en jeter les morceaux drrrière Ini.

Pais il se baissa et se mil à ramasser nn à un tou* les moreranx.

Quand il « ul rectieilli le dernier, il les serra précieusement don» L* creux de «a main; puis, au lieu de chercher a rejoindre Daumn, déjà disparu dans l'épaisseur du brouillard, il tourna snr ses talons et irvint ver» une sorte de cabaret borgne qui sc trouvait au coin de In rue du Roule.

I,e marchand de vin 1e salua avec nue familiarité respectucu**,

1. le 4.1 .. 4..I <4i r.. k mil une pi^cc de (renie tout dan* la maia de l'enfant. — Pape I OP.

a L'Endormi est-il ici? demanda l'homme qui avait suivi Danton.

— Oui , citoyen.

— Où est-il Y

— En haut, dans le cabinet. »

Le nouveau venu monta lestement an premier étage, ou plutôt dans la soupente qui servait d'eotre-sol à rétablissement, et il ou* vrit la porte d'une sorte de bouge de quatre pieds carrés, orné de deux chaises et d'une table graisseuse.

C'était là que les commis et les grisettes du quartier venaient quelquefois en partie Gne.

L'Endormi, cet agent subtil qni avait reconnu son patron dans le Gacre du citoyen député Isnard, le grand orateur; l' Endormi, disonsnous, était là, les rondes sur la table, en face d'un litre vide, éclairé par une chandelle fnmense.

• Mon petit, dit le Marseillais, car c'était lui qui avait recueilli les fragment» du billet , descends me chercher une plume, dn papier, de l'encre cl de la cire. ■

L'Endormi se leva et sortit.

Alors le Marseillais réunit les morceaux de papier sur la table, les rapprocha , les rajusta , et Gnil par pouvoir lire le billet que le club des Masques rouges avait fait tenir à Danton.

« Je m’en doutais, s dit-il.

L'Endormi remonta, muni des objets que le Marseillais loi avait demandés.

Celui-ci ajouta :

• Maintenant, va-t'en chet l’épicier rt demandc-lui on son de colle de pâte dans du papier. r

L'Endormi redescendit.

Pendant sa nouvelle ahsenee le Marseillais écrivait, en imitant Je son mieux l'écriture du billet, les lignes suivantes:

• Citoyen ,

" L'heure pst venue poor toi de vaincre ou de mourir. Robes-

• piprre a juré ta perte. Ta télé est promise au bourreau; ai lu » succombes , Ion nom passera exécré à la postérité ; et ta soccous- » beras, si lu refuses notre secours.

* Voici ce que nous te proposons : deviens royaliste, ramène à la

• bonne cause Ions ces hommes égarés qui t'obéissent encore, et i* demain Robespierre et sa cohorte seront anéantis.

» Quant a toi , citoyen , nous sommes chargés par le roi Louis XVIII » de t'offrir la dignité et les fonctions de grand chancelier.

* Est-ce ossrt? Si Ion ambition n’est point satisfaite, parie... ou r lâchera de te satisfaire... r

Au bas de celle lettre étrange, le Marseillais dessina correctement 1rs deux poignards en croix et le masqne superposé , qui étaient les armes allégoriques du club.

Puis il se donna le plaisir de la relire.

Après quoi, il en prit cupie

Et enGn il la plia, la cjchcla à la cire, et prit à sa chaîna de montre un petit cachet qu'il avait fait graver la veille.

Ce cachet portait , comme empreinte, nne reproduction Gdèle du masque et des deux poignards.

Puis il laissa durcir la cire et la frappa presque à froid avec le cachet, de façon que l'empreinte fût plus nette.

EnGn il écrivit sur l'adresse :

• Au citoyen D »

lu

• l'c-sl»», dit Fava*4ole, J* tais pn»r<p—i »o*>» * Vt IriUe • — f*.. II'.,

L'Endormi revint nvrc la colle.

Le Marseillais pas-n dessus les barbe* de sa plume rl se mil n enduire une feuille île papier, sur laquelle il réunit de nom eau . cl dans leur sens naturel, Ions 1rs fragment* du billet déchue.

« Ah çà, qu’esW-er que tous finies donc la, patron ! demauda TKodormi.

Le Marseillais le regarda de travers

■ Ecoute-tuoi bien, dil-il. Si jamais je viens à recevoir un coup de couteau , ou si je me brouille avec le citojen Robespierre , nu enfin si, pour un niulif on pour un nuire, je oc suis plus le cbcl de la police secréte, il est probable que lu me succéderas.

L‘Endoriui salua en soupirant.

• Tu es intelligent et, comme moi, lu n'as pas de scrupules. Tu réunis donc lej conditions que désirr Sa Majesté le eiloyen Robespierre, qui veut une police bien faite.

— Voilà un mot qui lui ferai! plaisir, observa l' Endormi.

— Je lui en dis comme ça tous les jours, répliqua le Marseillais avec flegme, et c’est ce qui recule un peu Ion héritage. Donc, il aérait possible que lu vinsses à me succéder. . . Mis bien, je vais le donner un bon conseil; si jamais cela l'arrive, si tu es chef cl que des agents le questionnent, lon.r-toi à Itur icpondre : •• Vous êtes ici pour m'obéir et non pour ni’ interroger. n

L'Endormi se mordit les lèvres, mai* il ne répondit point-

Le Marseil’ais acheva Irnuquilleinent de cullrr ses niorcenm de papier, et bientôt le billet fut rétabli si neltemrnt, qu'à peine on tarait pu voir les déchirures. Il en prit également une copie, et nul le tout dans sa poche, à l'exception toulelois de sa lettre adr. s.ne

au citoyen I> Tout en accomplissant cette besogne, le Marseillais

faisait celte réflexion meytaie :

u I*> rlub «le* Masque* rouges, que j'a< appelés le» insaisMsnbb>«. laissera bien In nuit à liiinlon pour réfléchir. Ce ne sera vraisembhblcmenl qur demain qu'ils lui enverront uu uourcl émissaire, iu garanti* qu'il sera bien reçu. -

Il tendit alors la lettre à l' Endormi.

u Ecoute bien , » dit-il.

L'Endormi prit la pose du soldat sous les armes.

■ Tu vas t'affubler d'un luonk-aa couleur muraille et dim chapeau à largua bords.

— Très-bien.

— Tu le procureras ensuite up loup de velours ronge. Tu en trouveras uu riiez le costumier de l'Opéra.

— Après?

— Puis, à neuf heures du soir, tandis que le citoyen Dantonjoue aux échecs au café Foy, tu te rendras chez lui, conr dui Commérer...

— Je sais où cVsl.

— Et In jrlteras rapidement relie lettre sur la laide de la porchère; cependant lu t'arrangeras de fnçon qu'elle puisse voir ton. masque.

— Ce *i r.» fait, » dit k'Kndcmni.

1 *© Marseillais se fil apporter uu verre <T eau-de-vie, l'avala d'un; Irait, et s en alla, après avoir jeté dit sous sur le comptoir dm marchand.

— Mainlmanl, *.’ dil-il, allons voir on peu ce que pense le /•.!—

trou, *

Et il ie dirigea vers le numi'ro 3fîfi de la rue Saint-Honoré.

Ea pe rlière, qui le eonnaiss.iit, lui dit en «igné d' intelligence •

— Moulez, le citoyen y est. a

tt

Au Uni de sonner,' le Marseillais frappa. C’Ant (à une convention arrêtée entre Robespierre et srs intimes.

Le proconsul vint ouvrir,

11 cl ôt encore pAle , bouleversé el sous l’impression de son entrevue violrnle avec Danton.

r J,e Marseillais, r.n contraire, entra souriant et calme comme un homme qui apporte de bondes nouvelles.

« Jo gage, dit-il d'une voix mielleuse, et taudis que Robespierre fermait la porte , que mon patron a encore cté secoué par celte V»te de Danton.. .

— Dunlon! lit Robespierre ro tressaillant.

— 11 éiuit ici, ii y a une demi-brun: .

— Tu sais cela !

— Il y a rencontré le citoyen Rr» çlHère-l-opaux , auteur d'une irligion nouvelle.

— C'eat vrai.

— Moi, dit modestement le Marseillais, j'étais sur le carré et j'ai tout entendu. J'uruis mon poignard dan» ma itiauebe, et je uie tenais prêt à tout ««ountBl. s

L’oeil do tigre de Robespierre devint aimable.

s C'est bien, dit-il, lu es uu homme sur lequel on peut compter, mais...

— Roof dit le Marseillais, j' attendais le mais. Voyou»?

— Il Fan! en tîuir...

— C'est mon avis.

— Mais comment?

— Mon patron, — reprit le Marseillais, qui avait iaveoté celle désinence nuancée de respect, touus les antres formule* de politesse ayant été abolies, ■ — mon patron commencera à y voir clair tout à l'heure...

— Ah!

» — J'ai un petit rapport à kit faire.

— Voyons Ir rapport...

— En sortant d'ici le citoyen Danton a longé la rue Sà'nl- Honoré...

— Tu l'os donc suivi?

— Parbleu f il ne fait plus uu pas sans moi... je suis son ombre.

— El où est-il allé?

— Du râlé des halles. En chemin, un homme l'a abordé..,

— Ab!

— ■ Et lui a remis un billet dont voici la copie. *

Et le Marseillais mil cotte copie son» les yeux de liubc -pierre.

Celui-ci cul uu frémissement de joie.

« Mais, clU-il, comment as-tn pu te procurer celte copcî...

— Je l'ai prise sur l'oriyuinl.

— Tu l'as doue?.-.

— Un peu détérioré , car le citoyen Dantun indigné l'a déchiré; mais les morceaux en sont bons. *

Robespierre s'empara avidement de l’original.

« Ab! dil-il, s’il pouvait accepter!... It refusera... il est honnête.

— S'il occrplait , dit froidement le Marseillais, voire télé et la niieone s'ro iraient bientôt dnus le même bonnet. Le* masque* ronges sont plu* forts que nous.

— Mais il faut pourtant tes exterminer! s'écria Robespierre avec colère; il faut les détruire, ces gens introuvables, ccs eonspirafeiT* fantastiques... et dusié-je... «

Le Marseillais l'interrompit.

b Citoyen, dit-il, ccs [pus -là ue s'occupent pas de politique; ils sauvent les républicains aussi bien que les royalistes. D’ailleurs, nous avons besoin qu'ils existent main tel) mit...

— - Pourquoi 1

— IL nous aidcruul à perdre Danton. Après, non» verrons...

? — Soit.

— Ce qu'il faut empêcher à tout prix, c’est que Danton se rap- .[ proche d'eux, rl voici ce que j'ai imaginé... n

Alors le Marseillais tira de sa poche la copie de celte autre lettre que l' Endormi était chargé de parti r.

Celle foi* , un sourire de satisfaction éclaira les lèvres mince* de Robespierre.

c Ceci, dit-il, est un coup de maître. Citoyen, je te subie!

— Mais ce n'est ri ru encore, dit le Marseillais. Il me faut à Pari* M. et ni ad amc de Ruche maure.

■— Ils ne rentreront pas.

— Ils r* mireront...

— — Comment?

— C’est mou affaire, ni voua me donuez des pleins pouvoir».

— - Parle.

— Je veux aller à l'armée du niiru. Maintenant qu’on a raccourci Custinc, je m'y trouverai plus à l'aise. Il me gênait, ce républicain aristocrate.

— Tu iras à l'armée du Rhin.

— Avec iIfs pouvoirs secret* aussi étendus que ceux d’un couimi** aire de la Convention?

— Tu les auras

— Ensuite, dit le Marseillais , si j’enlève une jeune fille, vous tu nierez pas à l'immoralité...

— Xon.

— Il se ponrra que je fasse fusiller quelqu'un par-ci, par-là. .«

— Des royalistes?

— Ou de* républicains... je ne sais pas ..

— Et puis? dit Robespierre.

— - Et puis, je vous jure que dans quinze jours le chevalier do Hocha»! un- rt sa femme seront à Paris. »

Le Marseillais demeura pensif un moment.

— 41 l j'oubliais... dit-il enfin.

— Quoi encore?

— Je veux un ordre <T arrestation...

— Pour qui?

— Pour le citoyen Marins Cratiet, le mari de Farandole,

— Mai* sais-tu bien qu'il est capitaine dans ta garde civique?

— J* le sais.

— Au mieux avec U commune?

Je le sais encore. . .

Oo le relâchera presque tout de suite.. Un’ y arienconlrc lui..»

— Il me «ii (fit qu'il passe une nuit en pusoo.

— Kl peu 'uni cctto nuit...

— J'aurai le temps d'emmener Farandole.

— Où?

— Aux bords du Rhin. »

Robespierre eut an geste d'r’touneinent.

" Ma foi! dit-il, je rte comprends plus... •

Le Marseillais répondit:

« C’est avec Farandole qu'on nous a fait peidre la pramière partie... c’est avec elle que noua gagnerons U seconde...

— C’est bien, » dit Kobeapu rre.

Et il signa l’ordre d'arn-* talion.

Puis il ferra prérietui uu ut l'original et la copie du billet adressé par le* masque» rouges à Danton.

* Voilà, murmura -I- il, la première pièce de son dossier criminel. r

Le soir «la même jour, vers dix heures, Danton rentra chez lui.

On lui tenait un»* lettre,

A la vue du cachet , il tressaillit.

« Qui donc a apporte cela? dit-il.

— l.n homme masqué. Son attaque était rouge, » lui répondil-ori.

Un moment , il fut tenté de jeter la lettre, »aus l’ouvrir, dans le fen de la portière.

Mais la curiosité remporta.

Il brisa le cachet , lut et pâlit.

« Oh! c’en est trop! s'écria-t-il. Pour qui donc me prennent ce» hommes? Demain je linti cette lettre n la Convention... il faut que je tes extermine jusqu’au dernier !... »

Ht Danton monta chez lui, rugi' sont connue uu lion btessé...

Le citoyen Marins Gmt ici venait de fermer ses vastes magasina et «le renvoyer ses commit.

Il demeurait «cul, avec sa femme, dans son comptoir.

Sa fenune, — on s'en souvient. — n'était autie que Farandole, la danseuse, la pauvre ballerine qu’il avait année si longtemps, qt;j si longtemps avait refusé sa main, et ne l'avait acceptée ciiliii qn lorsqu'il avait fallu sauver math-moi selle de Térinièrea et mettre a profit colla ressemblance étrange qu'elle avait avec elle.

Si on se reporte aux dernière» page» de la première époque de ci lle histoire, c'est-à-dire au mois d'avril précédent, ou sc souviendra de la chambre de Raluchc, le fumiste, de la planche qu’il établissait comme un pont entre sa fenêtie et celle de Far.iudolc, et enfin de I audacieuse évasion de mademoiselle de Vériuiùrc* aR ublétf des habits de noce de la dauscuae.

LES MUSQUES ROUGES.

Il fallait que |'hontié!r icpilajur de la garde civique ai:: lût bleu pns'ioiiriimcnt Farandole pour qu’il nit consenti à trahir i* république rt n «mrer une aristocrate.

Matin» liratfi et était viocèreirirrit républicain , i! croyait à la liberté, il Vuulail le régne du peuple. Et puis il était comme tout coiuuicrçant cottfdeucicnx : il n'niiiiail pas » se compromettre.

Imbu de cet nobles idées qui ont tutijoc.s Tait li force du boutiquier de Paris, et rachètent eu bon «eus cc qu'elles perdent c.i .patriotisme, le citoyen 'Marin* Groli't avait Li aticoup aima le roi, quand lu roi régnait rt que In commerce ullait bien. Apié- le roi, i1 avait accuciili la république, froidenu ni d’abord, puis au •• cuihoafjftsme, lorsqu’il «était vu acclamer capitaine de la garde u\ ;ut\

A partir de cc moiucut, i'bouuvle mari, hou J de rouciiume nu l compris que liuLr.i de tous, et le sic» en perlicmivr, était de su montrer chaud partisan du régime actuel. D’ahord , cVtait éviter tout contact avec cc irrrib'e uibuual révolutionna: c qui tuait tout cc qu'il louchait; cusuile, c’était le moyen de continuer à Lieu foire ses affaires. Le* acheteurs timorés, qui n* étaient jamais surs d'a.o.r le temps d’user un habit, allaient de préférence cLtra nu u»,.iduud patriote.

Son amour pour Farandole avait traversé l'existence calme et si bien calculée du citoyen Marins (irilitl.

Peu liant quelques mais, le grave comme ry au t sciait senti jeune et bouillant comme à vingt ans. Puis le succès avait, comme eût dit un put le, cuuiouué «s efforts. Farandole avait consenti ù devenir sa femme.

Ou sait à quelles conditions...

A son retour de la frontière, qu’il avait franchie avec sa prétendue femme, c'est-à-dire avec inad« uiobrilc de Vérioiêrc* , le citoyen Manus liruùt-t avait rclruuvê Faruudolc tranquillement assise derrière Sun comptoir.

Sa juin avait été sans égala, d'autant mieux que (oui homme de comnun'q est né déliaut, cl que, pendant scs bmt joins d tu < uc«, Mur. us Grade! avait songé stuc fui* au moins que Fmaiidoic avait bien pu se moquer de lui, et qu'il ne la retrouverai! plu».

Mqis Farandole était esclave de scs scrmenls. et elle avait accepté la main du drapier.

On l’avait vue arriver un malin, trois jours après son mariage, comme si elle reveuait de voyage. Elle était entrée dans la ma^on devenue sienne, s'y était établie, rt avait dit aux commis et aux officieux :

« Mou mari reviendra dan» quelques jours. En alfemkut, jo vois j le remplacer en tout et pour tout, n

Donc, le drapier avait trouvé sa femme installée derrière von comptoir.

Farandole lui avait tendu la main eu lui disant :

a Je suis votre femme , et jVn remplirai- set upulciiscmcnt tous les devoirs. Pardonne x-mui si mon pauvre cu'ur éprouvé «>t mort è l'amour; mais croyez que j’aurai pour vous une fraternelle. nlfeclion, n

Et Farandole avait tenu parole.

A partir de cc moment, Marins était devenu If maître et l'arbitre de scs dcstinéi s.

Au bout de trois mois, Farandole était l’idole du quartier, In providcuco (lus pauvres. Ou i -aiail ta vertu, sa charité, son aménité.

Le* commis l'adoraient, et, parmi eux, lu pauvre Halucbo, à qui elle M'ait lait uo sort.

Bttluche était entré dans la maison comme commis principal.

le pauvre garçon aimait toujours Farandole, mais sou aisour «finit si respectueux, si uiuqt, quo jamais le drapier rut l’avait Soup-'

comté-

Le citoyen Marins Gratiet passait pour l'homme le plus bemcux, ou monde.

Une ticillc marquise, qui avait coiffé le bopnet rouçn pmr sauver sa tète, et s’était bravement établie fruitier,1 rue aux Dur. , /«voit appelé grand vainqueur, un jour qu’il passait devant sa nautique, sa femme sous le bras et sun uniforme du capitaine sur le dos.

Le nom lui était racle.

Et cependant , peu à peu , l’hounétc drapier était redevenu mélancolique et soucieux, comme nu temps où il aimait Fiu au Joie, qui ne l’aimait pas encore.

I-a jeune femme s'ôtait étonnée uu jour de ce» accès de tmlc.-se qui s’emparaient de lui ; eHe l'utail enteudu sou piier proTun h ruent.

« Qu'avez-vous Joue? • lui avait-elle demandé plusieurs fou.

Mais le citoyea Marias avait éludé la question et c'avait point

répondu.

Or doue, ce soir-la, les commis élajeut partis, la devanture fermée, et le drnpi r, assis près de si feu|iup, niellait les hues au oet, soupirant de plu» belle.

Farandole lui prit la maiu.

« Ecaillez, dit-elle, je sois pourquoi vous êtes triste. ■

Il tressaillit.

u Voipi vous repentez de m’avoir épousée... »

Marins |cta un cri.

Cc cri fut tout un poème d' amour.

l'*arau«|ole f en lit bien que sqp mari l'uimuil toujours postiiptmé meut.

« Alors, dit-elle, pourquoi êtes-vous triste?

Mais...

— Pourquoi soupirez-vous?

— Je ne sais pas, balbutia-t-il.

— Non, dit-elle avec fermeté, il faut que vous m’ouvrif/ votre «pur tout entier; je veux tout savoir. «

Muriu* parut faire uu violeut effort sur lui-même.

a Eh bien, dit-il, c’est que j'ai peur,/.

— Peur!

— Oui. »

Farandole le regarda fixement.

« Et de quoi avez-vous peur?

— - Qu’on apprenne un j jur ma trahison. •

Farandole comprit.

« Ah! dit-elle, vous vous repentez de m'avoir aidée à staver ma» dcmoisellç de Vrriuiciçs? i

— Je ne me repeus pas, mais je crains d’élrc traduit quclquq jour pour cc fait devant le tribunal révolutionnaire. »

Farandole se prit à sourire.

u Vous êtes un grand enfant, dit-elle.

— Ab !

— D'abord vous s/ivcz que Ip citoyen Danton noua protège.

— Soit.

— Ensuite que, excepté lo£. persqpne t}u gouvernement n'a eu le secret de cette mystérieuse érosion.

— Mais ou p* ut le savoir uu jour...

— Enfin, ajouta Farandole, si vous aviez lu le Moniteur d'il y a quelques jours, vous auriez appris qu'un décret de lp Convention autorise madame de Roche maure à rentrer en France, ce qui luius met parfait' ment à couvert. »

Marins respira. Cc peiuh ni son front, uu momcol déridé, s’ assoit»brit de nouveau.

« M.lgré cela, dit-il, j’ai de sinistres preSsCuliuicnU..»

— Quelle folie!

— Je suis trop heureux pour que cela dure... n

Farandole allait répondre, lorsqu'on frappa deux coupa, eu dehors, à la devanture de la boutique.

a Qui est U? demanda Mjrius d'une voiq mal assurée.

— Un envoyé de la Commune, » lui fut-il répoudu.

Farnndole, à son tour, ne put se défendre d'uu mouvement d'effroi. Pourtant. elle alla ouvrir la porte.

l’n homme entra.

Il riait en usifurtuo de garde civique, et cet uniforme rassura I* citoyen Marius, qui no rêvait qu'arrostotious.

« Citoyen, dit le visiteur nocturne, ou t« dcmuude à 1a Cou»

moue.

— Pourquoi? balbutia Marins. Je ne suis pourtant pas de semaine.

— Il y a réunion extraordinaire dej sections ; passe ton uniforme

d suis-tuui.

■— Allez! dit Farandole, il faut faire votre devoir. »

Le drapier alla revêtir son uniforme, pa*sa son sabre ru bandoulière, se coiffa de son tricorne emportât hé, et chassa pour uu moment se* appréhensions et scs crainte». Il mit uu baiser au front de sa femme cl sortit.

l’ne fois dans la rue, il se redressa, jeta la téiu eu arrière, et prit une allure conquérante. S’il tremblnit derrière son comptoir, il voulait être | r .■ pour le plus brave des citoyens lorsqu'il se montrait eu public.

Eu cc tciiips-Jà, l«s réunion* extraordinaire*- n'étaient pas rares; la Commune, qui se croyait toujours co péril, assemblait les sections a toute heure de jour ou de nuit.

Le citoyen Marius prit doue, ave» un guide, le chemin de J hôte

de ville; pais il crut devoir faire la question suivante, qui était celle d'un bon patriote :

a Qu'a fait Rrutus aujourd'hui? ■

Brutus était le surnom du bourreau.

« On a guillotiné la Marche et madame Roland , dit le garde civique, et puis quelques aristocrates.

— Ab!

— Chacun son tour, reprit le garde.

— Espérons , murmura Marius , que ce ne sera jamais celui des patriotes.

— Hé! bé!

— Oh ! je suis bien tranquille, moi... dit le drapier en grimaçant un sourire.

— Tant mieux pour toi, citoyen! « ricana le garde.

Ils traversaient alors la rue Saint-Honoré et entraient dans la rue du Roule.

Tout à coup, trois hommes qui se tenaient immobiles 6ous l’auvent d’une porte, s’en détachèrent et vinrent à la rencontre do capitaine.

■ Citoyen Marins, dit l'un d’enx, j'ai une communication de la dernière importance à te faire, au nom du citoyen Robespierre. »

Marius se redressa.

. Ah I ah I dit-il.

— Suis-moi, dit l'homme.

— Mais on m’attend à la Commune...

— - Ça ne fait rien, dit le garde civique, tn iras après.

— Je n>e nomme Olivier Brun, dit le SJ antillais , >• continua celui qui l’avait abordé.

Au nom redouté du cbef de la police, Marius pâlit sous son tricorne.

• Que peut mo vouloir le citoyen Robespierre? demanda-t-il timidement.

— Suis-moi, tu le sauras... ■

Et le Marseillais se dirigea vers le cabaret dans lequel, deux heures auparavant , il avait réuni les fragments de la lettre déchirée par Danton.

I.es deux hommes qui étaient avec lui le suivirent et se rangèrent aux côtés du citoyen Marius.

Celui-ci était ému , mais il continuait à marcher droit et la t ‘te haute.

u Entre! • loi dit le Marseillais, qni s’efTaça sur le seuil de la porte.

Et comme le capitaine hésitait , il le poussa.

Le cabaret était désert. Seul , le marchand de vin était assis à son comptoir.

■ Pais- nous monter dn vin dans le cnbinet, » dit le Marseillais.

La commande rassura quelque peu le mari de Farandole.

On entra dans le cabinet.

Alors le Marseillais posa sa main sar l’épaule du capitaine.

u Au nom de la loi, dit-il, je t’ arrête! *

En même temps, le garde civique s'empara dn sabre que Marins portait an côté et le tira prestement du fourreau.

Puis le Marseillais exhiba son ordre d'arrestation.

Marins était devenu livide.

Le Marseillais se mit à rire.

« Vois-tu, dit-il, le citoyen Robespierre est un homme prudent. H n’aime pas h laire du bniir. Si on t'nvait arrêté chez loi, le quartier se serait ameuté, la Commune aurait été avertie... tandis que, de cette façon, noua allons te garder ici jusqu’à deux heures du malin ; à deux heures, les rues seront désertes et nous pourrons te conduire à la Conciergerie. Demain malin , tu passeras le premier au tribunal révolutionnaire, et à quatre heures ton affaire sera (aile, avant que la Commune ait eu le trrnpa de crier gare.

— Mais de quoi m’accuse-t-on? s'écria Marins, qui se sentit perdu.

— — De beaucoup de choses...

— Je suis un bon citoyen.

— Ce n’est pas uoe recommandation. Tu es riche...

— Ah! mon Dieu!

— Donc, tn es suspect...

• — Oh ! je prouverai mon civisme. »

Le Marseillais haussa les épaules ; puis il fit un signe, et ses trois agents sortirent et fermèrent la porte , emportant l'arme unique du capitaine.

!•« Marseillais avait olacé un pistolet tout armé à côté de lui

« Mon bon ami, dit-il alors en regardant Marius, le souviens-tu de Ion mariage? «

La pâleur du drapier augmenta.

u Nous as-lu assez roultt, le citoyen Robespierre et moi... hein?

— Je ne sais ce que vous voulez dire... balbutia Marins.

— Tu as aidé à l'évasion de mademoiselle de Vérinières. »

Marius jeta un cri.

u Ah ! dit-il , je suis perdu !

— Tiens, dit froidement le Marseillais, à celle heure, ta tête ne . tient pas plus sur tes épaules.... que ce bouchon sur celle bouteille. »

Et d’une pichenette il fit voler le bouchon.

Marius leva les yeux au ciel et songea à Farandole, u Tu seras guillotiné demain , » ajouta le Marseillais d’un ton farouche.

Marius Gratiel était, nous l'avons déjà dit, un bourgeois de Paris dans tou le l’acception du terme; c’est-à-dire qu’il était un peu timide son* des apparences sceptiques et courageuses, — tremblant à ses heures, en dépit de son uniforme de capitaine de la garde civique, — et fort attaché à son bien.

Le Marseillais venait de prononcer un mot qui l’avait éclairé : u Tu es riche !... »

Marius (iratiet savait, par expérience, que la forliintTcst le crime qu’un peuple en état de révolution pardonne le moins.

Il comprit donc qu’il était perdu , qu’il ne reverrait jamais Farandole, et que ses biens seraient confisqués au profit dn Trésor.

Alors la fierté de l’homme disparut, il balbutia le mot de grâce, il joignit les mains.

Le Marseillais sembla se délecter un moment à la vue de celle terreur naïve ; puis, tout à coup, il regarda le drapier en face : u Di* donc, citoyen, fit-il, ne penses-tu pas qu’il avait raison ce juge qui, chaque fois qu’on lai amenait un coupable, demandait:

« Où est sa femme? * Si une femme n'était pas venue *e jeter à la traverse de ta vie, tu ne serais pas si près de l'échafaud. •

Le drapier eut un soupir déchirant.

u Oh! ma femme!.., murmura-t-il... Ma pauvre femme!... do la reverrai-je donc point?

— C’est peu probable.

— Seulement nne heure... supplia Xlarius Gratiet.

Pas une minute ! »

Un sanglot s’échappa de la poitrine du drapier, et ses lèvres forent agitées par un tremblement nerveux.

Le Marseillais continua :

« Ta chère femme... c’est elle qui l’a conduit là. Si ta n’avais pas épousé Farandole, tu n'aurais pas aidé à l’évasion d’une aristocrate.

— C’est vrai, gémit le drapier.

— Tu n’aurois point cessé d’étre on bon patriote...

— Hélas!

— El lu n’uurai* point provoqué la colère de Robespierre...

— Ah! dit Marins, s’il était là, je me jetterais à ses genoux, je les embrasserais... •

Le Marseillais haussa les épaules.

• Peine perdue, dit-il, le citoyen Robespierre n’est pas sensible.

— Je le supplierais de me laisser voir ma femme une dernière fois...

• — A quoi cela t’avancerail-U ? a

Marius cacha sa tête dans ses mains, et le Marseillais vit deux grosses larmes jaillir k travers ses doigts.

Alors il murmura à mi-voix , et comme se parlant à Ini-méme : a Ce poutre homme!... il me remue le creur malgré moi... a Marius entendit, et il lendit spontanément les mains au Mir« acillais :

— Obi dit-il, sautez-moi... et je serai reconnaissant...

— ■ C’est impossible!

— Je vous donnerai cent mille livrej.

— l’n joli denier I murmura le Marseillais, qui parut hésiter.

— Deux cents! s’écria Marins, mais saiivex-moi I • — Chut ! »

Et le Marseillais posa les coudes snr la table, et regarda de nouveau son malheureux prisonnier. •

« Ecoute-moi, citoyen, * dit-il.

Son visage était devenu grave, et il fronçait le aourcil.

<• Parlez., dit Marins haletant.

Vois-tu, citoyen, reprit le Marseillais, un homme qui velu sauver sa tète, offre comme ça cent, deux cenU, trois cent uùlet

livres ; il offrirait même tout ce qu’il a... mais il ne réfléchit pas qne celui qui prendrait celte somme n’aurait pas le temps d'en jouir. •

Mari us tressaillit.

« Le citoyen Robespierre, vois-tu , continua le Marseillais . est un homme incorruptible. Si je prenais Ion argent, c’est mot qui aérais guillotine...

— Mais il n’y a donc pas de salut pour moi ! s’écria Marius au désespoir.

— J'avais trouvé un moyen de le sauver, répondit Olivier Brun, mais outre qu’il peut ne pas te plaire, il est encore moins certain qu'il plaise au citoyen Robespierre.

— Ah! parlez! parlez I je ferai ce qne vous voudrez...

— Tu crois?

— Eo doutez- vous? murmura le prisonnier éperdu.

— Et puis, je continue à t’avertir qu'en admettant que ce moyen le convienne, il n'est pas sûr que le patron en veuille.. . il est donc inutile qne j'en réfère à lui avant que nous nous soyons entendus... si faire se peut...

L'accent du Marseillais était calme, presque aimable.

Marius se suspendait à ses lèvres.

Il continua :

« Pourquoi t'os-tn compromis? parce que tu aimais Farandole...

— Hélas!

— Tu as trahi la République en te servant de la ressemblance extraordinaire de la femme avec mademoiselle de Vérinières...

— - (Test vrai.

— Si tu te servais de celle même ressemblance pour rendre un aervice à la République, pent-élre te pardonnerAil-on. »

Marius jeta un cri.

u Malheureusement , ajouta le Marseillais . ta fcinmc ne vuu-

«Ira pas.

— Obi elle le voudra, s'il faut me sua ver.

— Non , car elle est royaliste au fond du cumr. «

Marius jeta autour de lui le regard consterné du mnrin qui, perdu sur une mer orageuse, a un moment entrevu un phare et le voit disparaître dans la brume.

» Allons! soupira le Marseillais, je vois bien qne nous ne pouvons t'arracher à ta destinée...

— Oh! sau ver-moi!...

— C’est impossible... il faudrait pour cela deux choses...

— - F.h bien , dites.

— Tromper ta femme, d’abord.

— Je Is tromperai.

— El pnis, que le citoyen Robespierre y consentit..,

— Je me traînerai à ses pieds...

— C’est singulier! pensa le Marseillais, à qui la terreur du drapier inspirait un certain dégoût, les aristocrates se font moins tirer l'oreille pour épouser la veuve. ■

Il frappa à la porte.

• Hé! l’ Endormi, » dit-il.

L'Endormi, l'agent déguisé en garde civique et qui avait fait sortir Marius de chez lui, entra dans le cabinet. Il s'élait tenu en dehors, dans l’escalier, avec ses denx hommes, prêt à accourir si le drapier essayait de résister.

« Tu vas me garder, avec les hommes, le citoyen Graliet, ordonna le Marseillais, et ta m’en répunds...

— Sur ma tête, dit l' Endormi.

— Vous m'abandonnez, murmura Marias avec effroi.

— Non , je vais voir la personne que lu sais. »

El le Marseillais sortit.

Mais il ne s'en alla point, comme le crut Marius, chez le citoyen Hobespien-e, lequel, ou s’en souvient, loi avait donné ses pleins pouvoirs.

Une fois dans la rue, il se prit à courir jusqu’au palais Égalité et gagna la petite rue des Frondeurs, ne s’arrêtant que devant la boutique d'un fripier.

Tons les magasins étaient fermés, è l'exception de celui-là.

Uo homme était assis au fond, examinant ses comptes de la journée. Il ne parut poiut étonné de la visite tardive dn Marseillais.

• Bonjour, patron. • dit-il.

Le fripier était de la police et le Marseillais en faisait grand cas.

a Es-tu prêt? dit-il.

— Tout est fini...

— Voyous? »

Le fripier ferma »a devanture, ois il €1 passer le Marseillais dans

sou arrière-boutique , et étola devant lui uo magnifique uniforme de capitaine d'artillerie.

u Voilà, • dit-il.

Depuis le jour où il avait coupé sa barbe chez le citoyen Isnard, le grand orateur, maître Olivier Brun, dit le Mirseillais, n'avait pas cru devoir la laisser repousser. Il était donc complètement rasé.

Le fripier lui apporta de gros favoris roux et une perruque blonde.

Il s'en affubla, puis il revêtit l'uniforme d’artilleur, et quand son équipement fut complet, et qu'il ent l'épée au cûté, il se regarda dans une glace :

» Maintenant, dit-il, si Faraadolc me reconnaît, c’est qu'elle sera sorcière, a

Et s’adressant uu fripier :

« La chaise de poste est-elle prête?

— Elle attend an coin de la rue Tiquelone.

— C’est bien. Au revoir... »

l e nouveau capilaioe reprit le chemin de la rue Saint-Honoré et retourna chez le marchand de vin.

« C’est moi, dit-il en entrant; car le cabaretier ne le reconnaissait plus. •

Et il monta an cabinet où l'Endormi veillait sur Marins.

Marius eut un mouvement d'effroi en voyant entrer cet homme en épaulettes. Il crut qu'ou venait le chercher pour le conduire à la Conciergerie.

u C'est moi, imbécile, dit le Marseillais. Dans notre métier, il faut souvent changer de peau. »

Et il renvoya l'Endormi.

« Maintenant, causons, * dit-il.

Marius le regardait avec anxiété.

u Te sens-tu capable, pour sauver la tête et la sieune, de tromper ta femme?

— Oui.

— Ne lui feras-tu aucune confidence?

— Je serai muet.

— Alors , viens!

— Où allons-nous?

— • Chez loi , d’abord. »

Marius respira.

u Tu feras lever la femme

— Bien.

— Et tu lui diras : Je le présente le capitaine Simonin, du quatrième régiment d'artillerie.

— C’est un nom facile à retenir.

— La Commune nous charge, lui cl moi, d'une mission militaire, et j’ai obtenu la permission de t'emmener... Crois-tu qu'elle ne fera pas d'objections?

— Oh1 dit Marius, jamais elle n'a discuté ma volonté. Il suffit que je désire une chose...

— Epouse modèle ! » ricana le Marseillais.

Puis il tira de sa poche le blanc-seing que lui avait donné Robespierre, et il le nrit sous les yeux de Marius.

« Je ne veux pas te prendre en traître, lui dit-il, tu vois qna je suis ferré. Par conséquent ne l'avise pas d'accepter, avec l'intention de m’échapper ensuite...

— Oh! fit Marins.

— Car je te ferais fusiller! Maintenant, allons... »

I.e Marseillais fit rendre son sabre an capitaine Marius, — mais il ne renvoya point ses agents, qui les suivirent tous deux jusqu'au coin de la rue Tiquetone.

Là, en effet, il y avait une chaise de poste attelée de denx chevaux percherons.

■ Le postillon a des pistolets dans ses fontes, et j’en ai dans ma poche , lu le sais , » observa le Marseillais en faisant monter Marius.

Puis il se plaça auprès de lui, et la chaise renia jusqu’à la demeure du drapier.

Farandole n'était point couchée. Elle attendait, anxieuse, le retour de son mari.

Marius avait eu le temps de se composer on visage.

■ Citoyenne, dit-il, je te présente le capitaine Simonin. •

Farandole regarda le Marseillais et ne le reconnut pas.

• On rient de me confier, reprit le drapier d* un Ion léger, un* mission à la fois patriotique et lucrative. Je suis chargé d'babuter l'armée du Rhin. •

Kl Marius annonçait sa femme qu’il» l'emmenaient, et qu’ils ! partaient sur-le-champ.

Farandole obéissait toujours. Elle ne fil pas la moindre observation et se hâta «le réunir quelques bardes indispensables.

Pendant ces préparatifs, le Marseillais tirait le drapier par sa manche.

o El mes deux cent mille livres? » dit-il.

Marins tressaillit.

« Al»! c'est juste, «lit-il « mais...

— Mais quoi?

— Vous m'aviez dit que le citoyen Robespierre...

— Ij» citoyen Robespirrre est incorruptible : aussi n'est-ee pas pour lui... mais pour moi... c'est moi qui ai eu l'idée... »

Marius soupira; mais il ouvrit sa caisse.

a Je n'ai pus une pareille somme chez moi, dit-il.

— Je le sais bien.

— Alors...

— - Alors tu va» me donner «in lton de cent chiquante mille livres sur ta maisou de Tourcoing et cinquante mille livre» en billets do caisse... à moins, acheta le Marseillais, que tu ne préfères «lier coucher à la Conciergerie p! faire un tour sur la place de la Révolution demain A quatre heure». *

Le drapier Icnair à ses écus. mais il tenait à sa Vie plus encore, et il spntoil bien que sa tète branlait singulièrement sur ses épaules depuis une heure on dons.

Il s'exécuta.

L n quart d’brure après , Farandole montait en voiture avec son mari, et s’asseyait auprès du Marseillais, qu’elle ne reconnaissait pas.

l.a chaise de poste brûlait le pavé.

Retournons maintenant anx bords du Rhin , et inlrodnisons-noiis dans la petite maison que le chevalier de Rochrmaure , sa jeune femme et leur famille hnhitairnt, à un quart de lieue de Coblruli.

Il y avait un mois environ que l'évasion du rapitaine Petit- leun s’était accomplie dans les circonstances dramatiques et mjslérienses que nous connaissons.

Il y avait trois »ero»inr» que le chevalier de Rochcmaifre avait élé presque foudroyé, dans le salon du duc de Bourbon , par la lecture du Moniteur.

(hi se souvient de l'insulte que lui avait faite le prince, et de quelle façon il f avait réparée. Mois on se souvient aussi de lu rancune persistante qu'il avait monlrér en annonçant mi chevalier que désormais il était rayé des’radres de l'armée do G onde.

Et comme on avait insisté auprès «le Ini, le prince Ai ait déclaré qu’il assemblerait un conseil de guerre chargé de juger le chevalier.

Si cc conseil le reconnaissait coupable, le chcvufiet serait condamné et fusillé. S'il f acquittait , le rherofîer reprendrait son grade et son commandement.

la» dnc de Bourbon avait ordonné que le conseil s’ assemblât dès le lendemain; maïs des événements imprévns avaient surgi.

Le général Cusline, brusquement rappelé A Paris, ou il avait, trois jonrs après, porté sa tête sur l’cchafaud , avait été remptacé par Dnmmirier.

Bu mot» riez avait donné nn «ssnot A CoMfMx.

! Ob s’était battu durant plusieurs jours avec acharnement.

Enfin, l'armée républicaine avait été repoussée.

Iir prince paraissait avoir oublié le chevalier, et, comme le chevalier était aimé de tous, on a’élalt bien gardé de parler <lo lai.

Trois semaine» s’étmeilt donc écoulées.

Roche rnn tire et sa femme vivaient dans leur petite maison, n* sortaient que le soir et espéraient...

Mais, ira soir, la fusillade retentit si près d'eux, le carton tonna a une si faible distance, que Rnchemaurc n’y tint plu».

« Kcu, non, dit-il, je sut» le soldat du roi, mou sang est A loi!... »

Et il monta à cheval et courut aux avant- postes.

Durant toute la unit et la matinée du lemlemairi , il se battit comme un lion , Tut blessé trois toi» . heureusement sons gravité, rt se conduisit d'nïre si héroiqne façon qne scs compagnons d'armes ■'écrièrent d'im commun accord :

a Rocheniatirr a bieo mérité du roi! » «

Le bruit de «a conduite arriva jusqu'au dur ifr Bourbon.

« Rocbrmaure est un maladroit, dit le prince. H n avait qa’k N» tenir tranquille.. . Maintenant, il faut qu’il soit jugé. »

Or, c'est précisément le jour où le conseil de guerre a' assemblait pour prononcer sur son sort que doub allons ndonrner A b petite maison des bords du Ubin.

Le ciel était noir, il pleuvait; le Rhin fuyait en grondant.

Deux fimimrs étaient assises auprès d'une f«*nétre ouverte, de laquelle on apercevait les toits de la ville et les clocher» de ses églises.

Elle» causaient tristement.

C’étaient, - — on le devine, — Armandc et sa cousine, Claire d'Azay.

Ai mande dirait :

u Je ne suis point inquiète. Quel est l'officier qui oserait condamner Raoul? Quel est le roydli-fe «|iii voudrait souiller Éinri antre drapeau?... Mais le duc de fkui'bofi virut de commettre l'acte le plu* impopulaire de la campagne, et, ri Tidèlrs que nom soyons, nous fin.rorts par irons lasscé. . . Quoi! roilk un homme qui o joué sa tête vingt fois, qui a voulu sauver son roi, qui a versé pour la cause roy-ilc son suny ifué dis champs de bataille, — et cet homme sciait condamné parce qu’il a clé humain? »

Claire était pile, et de grosse» larme» «mutaient «Lin» ses yen*.

« \on, reprit Armandc, tels ne Saurait êlée.... cela oc sera pas!..» »

Claire était rilenrietwe ; de sinistre» pressentiments l’agitaient.

« Pourquoi pleures-tu? demanda madame de Rorhcnuturo.

— Je ne sais...

— Craindrais- tn pour lui?...

— Non, mai»)’ ai ru ce nmtiu mon frère et mes frère» soneierfx...

— C'est qu'il» ressentent cruellement l’insulte qui nous est faite. • Comme elle parlait ainsi, Armande jeta un cri.

Eih* tenait d'apercevoir un cavalier sur la route de CohlMllf,

* Ab! c'est lui, s?n» donlr. dil-ell1'; lui acquitté et réhabilité. • Claire regarda; elle avait de» yeux perçant».

» Aon, «lit-elle, ce b' est pa» lai, c'est mon père. «

Le cavalier arrivait bride abattue.

Le* deux lenuiu's attend li ent , en proie A nue angoisse mortelle. Le baron «lévorait l'espace En moins de dix minutes, il eut franchi la porte de la cour. Eauté à terre ol gravi l'escalier.

Mais ces dix minutes furent dix sièclrs d’angoisse pour ces deux feiuiiu'» qui . toute» deux , aimaient le chevalier de Roeberoahre. Enfin, le baron arriva. Il «‘lait pille et défait.

» Mon e .1 Tant , dit-il à Armande, il faut venir A CobfeiTtz sur-lecliMiiip. Il le fiioi...

Mai», rnob oncle, s'écria Armandc, vous é|e» boulr versé..,. Mm» Dieu! qu' est-il arrivé?

Un couseil.de guerre s'est assemblé...

■ — Je le sais... Eh bien fit-elle haletante.

— Ce conseil, choisi parmi les gentilshommes bowretlemènl arrivés A l’arrnée, à qui votre mari est inconnu, le rtfhdamnero peut-être...

— Mon Dieu !

— Il faut tenir... Voire présence peut font sauver! »

Armande se fit amener un checal, et repartit avec son onde, le

baron d'Azay.

La journée avait été orngeose.

I*e duc de Rom bon avait eu toute» les peine» du monde A a«*embler nu conseil de guerre. Chaque gentilhomme décimait l'honneur d'en luire partie. La réponse de chacun était invariable :

« Je suis fami du chevalier cl ne le puis juger. «

Le duc était entêté; sa colère fui mus bornes.

« Eh bi«-n, dit- il. je trouverai des juge»!... •

Trois cadet» de G m» rogne étaient arrivé* la veille; ambition, désireux de capter les bonne* grâces du général en chef, ils acceptèrent.

On leur adjoignit un oflicipr suisse, épais Izicernoi* qui aurait fait fusiller wn propre père, un sons-officirr, un soldat de h même

nu lion « I du nubiie régiment.

Le* Sur1 scs «Tsirnl etc assez uraitrnités dans les rues de Paris pour avoir la haine de tout c«' qui avait, cfo près on de loin, pactisé arrr la république.

Le conseil ainsi rompoli'*, l'épouvante so r«;r» iridit dan* CobbmU. S. lon I équité, scion b* ecvur bumain, au point de vue de la cause royaliste, lr chevalier élail innocent. Selon les loi» de la guerre, U était coupable.

l.KS MASQUES ROUGES.

Alors, tous ceux qui avaient cru servir Roche maure eu refusant d<- U» juger furent consternés et sc repentirent.

t ii mol se répandit dans Cohleotr comme une traînée de poudre.

- Rochemaurr est perdu ! v

O'i connaissait le duc, on le savait irrité, plein d’entélement et de rin< une.

1.1' seul espoir que Ton coo «errât désormais fut en madame de il rlionianre. On rspérail en sa beauté, en son énergie.

Il était quatre heures lorsque le conseil s’assembla et se déchira

tu permanence.

!..• chevalier était venu dés le malin se constituer prisonnier.

Il parut devant ses juges téln de noir, télé nue et sans épée.

Vix question» qui loi furent faites, il répondit avec fermeté, et ii il hniitrmcut qu’il avait favorise l'évasion du capitaine Kpubii-

in Nicolas Petit •Jean

Comme H achevait son interrogatoire, madame de Roche maure, Co vine lui vêtue de noir, entra dans b salle du conseil.

I . le donunit la main à son oncle, tuais elle vint seule s'asseoir à rôle de son mari, disant :

• J’ai été sa complice, je viens parlager son sort. *

l.i* chevalier protesta; mais le prérid> nt répondit sèchement :

• Tranquillises -vous, monsieur, madame de Rochi maure n’est p..- morte. *

t ne foule compacte, sympathique au chevalier, avait envahi ta su Hc du conseil.

Après l’interrogatoire de l’accusé, le conseil délibéra II délibéra t lv: gieinpa, avec animation, avec chaleur...

Mois enfin il adopta une décision unanime.

Ce fut l’un des cadets de Gascogne qui prononça le jugement.

lie jugement était ainsi conçu :

Le conseil de guerre, ajWtl ouï loi aveux du chevalier de Ro- (liiiiiaOre, lesquels sont roabnnrt A la vérité, rrrjnnafl qu’il É'ort ri n tu caupable de trahison en favorisant l'évasion d'un prisonnier, — rt, es conséquencr, it le condamne à la peiné de mort.

• Mais, prenant en considération 1rs loyaux services dudit chevalier» — les niemhies du conseil le reroimnandeol à la clémence d t général en chef de l'ai niée royaliste, S. A. R. monseigneur îe du de Boarbon. s

Ar monde jeta nn cri terrible.

- Ola I dit-elle, j’eu appelle à la justice du roi. •

Et e-llc tomba défaillante dans les bras de son oncle, qui était a • uni «ers elle...

•.'liant au chevalier, il se leva, promena un regard calme autour di lui , et dit :

. Je supplie le conseil de ne point demander ma grâce. Son arrêt ni* déshonore, et je ne saurais survivre à mon déshonneur!

* .Malheureux1 lais-loi . » murmurèrent ccnl voix autour de lui.

Mais le chevalier était sublime de calme et de dédain, et il

répéta :

« Je demande à être fusillé !... »

<>n avait emporté madame de Roclieinanre évanouie.

Quand elle revint à elle, sa famille foulon rail...

>. Le duc fera grâce, • lui dit-ou.

Mais elle borlui la tête avec désespoir.

Non, dit-elle, U l'a bravé jusqu'à la dernière heure, le duc no | r donnera pas; je veux mourir avec lui!...

— Allez vous jeter aux pieds de monseigneur, mon enfant , dit '« baron d’Axay.

— Non, dit Arnunde avec Gerlé, je préfère qu’il meure... l-r ‘ivlc qui frappera so poitrine percera mon cœur du même coup.,. V ii, le prince a frappé mon mari au visage! il l’a déshonoré... il • • doit point loi faire l'aumône de sa démence... »

F.t comme nn se taisait autour d'elle, respectant cette douleur rt relie indignation, une porte s'ouvrit et un homme entra silen-

Ci.’UK.,,

Cet homme était enveloppé d’un long manteau , il avait un m.isqne rouge sur le visage.

I! apparut comme un spectre, et marchu lentement rers madame d* llochemaure sans que personne aongrât à l’arrêter. Purs il dépota une lettre sur ses genoux, salua et sr relira.

la*» spectateurs stupéfaits n’ osèrent le suivre, cl H ferma la porte «nr lui.

Mai» le front de madame de Rocheinaure s’ était illuminé, et son oùl cliucelaii d’un subit espoir.

Elle ouvrit cette lettre mystérieuse qui lui parvenait ai my^térieuarment.

Cette lettre contenait cet mots :

« Le» ilatçue» rouget Veillent.

, » Croyez !... ■

Les deux poignards et le masqrie accompagnaient ces deux lignes.

Alois A rmatidc regarda le baron d'Azay en face, cl lui dit :

« Je hais lu république, qui m'a faite orpheline, mais mon cœur est à j m ais détaché d'une cause ingrate que l’orgueil aveugle et dont il ferme le eveur. »

Taudis qu’un jugeait le chevalier de hm heinanre, le bon Kauff* marin, ce garde-française déserteur qui vendait du tabac à CoblciiU t’était enfermé tête à tête avec deux hommes.

A leur costume, à leur perruque blonde, on rôt juré drnx Allemands du haut Rhin , arrivés par une de ccs grandi .« turque» qui transportent des marchandises H des voyageur* de lUaji m e à Dusseldorf.

L’un d'eux surtout était superbe.

Il portait une vaste redingote bleue tombant sur le» talons, uue casquette en peau de repard, ou gilet rouge et des bas bleus.

Inc pipe de deux pieds de long, à fourneau de per. daine, loi donna.! un maintien.

Il aiait en outre une grnnüe barbe rouge, et des cheveux jaunes qui tombaient sur sel yeux.

L’autre, doué d'nn vaste abdomen, ctuit biuri'Vc visage, de cherrux ri de barbe, nn peu grisonnant; et. lu- n que vêtu à l’ailern.inde, il n’avait pu dissimuler le« prinripsn* lr.u»s .iiupiels le

S‘ lirticr SainUSauvenr (ont entier « irait reconnu fhon> r >ble riloyen atîus Graliel. drapier et capitaine de h garde civique.

Quant au premier, on fa deviné déjà, r’éidf l’hon.me habile à prendre tontes les formes, à se servir d.* Ions le* mil» et de tous ♦es dugnifeiricnts, — Olivier lïrnn, dit le Mail» i Unis.

Parti comme capitaine d’artillerie de Paris, il arrivait à Cohlenlx en marchand de fourrures de Heidelberg.

« Tu me répond» toujours, dit -il à Kauffmaen, du bonhomme que tu avais-envoyc portrr une lettre * madame de Rochrmaure, ts* qui la lui remit à la nage au milieu du Rhin?

— Toujours, c’csl un homme a moi, répoudit Kaullïitaun.

— Don! maintenant laisse-oons... »

Kanrfmann sortît

Alors le Marseillais regarda Marins.

« Avoue, dit-il , que tout cela est de l'hebrru pour toi.

— Tout à fait.

• — Veux-tu comprendre?

— Mais, dit le drapier, j’en meurs d’envie,

— Eh bien , écoute. .. mais d'abord récapitulons un peu nos faits et gestes depuis huit jours.

— Soit.

— Nous sommes partis de Paris. Naliitetleiuent nous avons passé à Tourcoing, où tu as tes fabriques, et nous nous y sommes arrêtés le temps moral voulu pour que ta femme demeurât convaincue que c'est bien une fourniture de drap que lu vas faite à l'ariuée.

— Tris-bien.

— Puis nous avons traversé le reste de la Belgique cl nous sommes arrivés au camp de Dumouriec. Tu as vu comme nous étions reçus, grâce à ce bout de papier que lu sais, signé Robespierre?

— Oui , fit Marins d’un signe de télé.

— Pue fois au camp, les evénemeuts sont venus modifier un peu mon plan primitif. Il y avait eu un engagement la veille avec Jea troupes royalistes ; on avait fait des prisonniers. C'est par eut que j'ai appris que le chevalier de Rochcmaurc allait passer durant un conseil de guerre.

- — Oui, dit le citoyen Marius Gratiet, et c’est à partir de ce moment que je ne comprends plus do tout.

— Eh bien, je vais m'expliquer. J'ai besoin de ta femme ici; il faut qu'elle passe, pendant une heure, nn soir, par une nuit brune, pour madame de Rnchcmaure.

— Ron ! j'ai deviné ceta...

— C’est pour cela que je t’ai souillé dao» le tuyau du l'orciiJ«

MiS MASQUES ROUGIiS.

I < rt.«»»iier île Uue^enuiir* k tilni <oiuai« «in lu»«. — 1 ' •

qu’il fallnil avertir la femme que chrmlicr IWhciuaure courait ] 1* risque être fusille...

— Mai», interrompit Murms, |icii!»c*-tu qu'il le soit?

— Non.

— Ou l'acquitter»?

- — U «era condamné.

— Alors...?

— Alors on lui fera grâce, nu j«; le sauterai.

— Toi?

— Parbleu'... Mais laisse-moi continuer. Donc, il est arrivé ce que j'avnis prévu. Ta femme s' est écriée : « Oh ! il faut le sauver; c'cst l'époux d’Armande !... c'est mon sauveur I... » Tu l'es muté alors d'obtenir un sauf-conduit du général Doiuouricz pour Mayence, et tn es parti hier arec ta femme, tous dent vêtus en Allemands... Ça lui va très-bien, ce costume...

— Ah ! Rl Marins rêveur.

— Tu m’as retrouvé sur la barque, mais j'avais si bien arrangé ma téfte que le marchand de fourrures ne ressemble plus do tout au capitaine d'artillerie. Maintenant que nous voilà ici, il faut «3irl... .

Le faux Allemand consulta sa montre.

• Il est six heures, dit-il. Si le jugement du cheralier n'est pas rendu encore, cela m’étonnerait. Et Nicolas qui ne revient pas. .

— Ah! oui, dit Marius, Nicolas, c'est ce grand blond, à longs cheveux , qui était arec cous sur la barque?

— Oui.

— C’est un Allemand, celui-là.

-- Tn crois?

— Oh ! j'en suis sur. ■

I e Marseillais liaussa les épaules.

« Tu verra» quand il sera de retour. '

— Mais uù est-il allé?

— Au conseil de guerre, savoir des nouvelles... J'rntends marcher., . le voilà! #

Ou frappa à la porte.

C'était en effet le grand blond que .Marins prenait pour un Alto* tnatld, et qui jusqu alors n’avait pus pronoucé un seul mot de français.

En outre, obéissant aux mystérieuses instructions du MarseilUie, le drapier avait exigé que sa femme demeurât couverte d’un voila durant sa traversée de Mayence à Coblenlx, de telle façon que la garçon blond appelé Nicolas n'arait pu voir le visage de Farandole.

II entra tout essoufflé.

« Eh bien? demanda le Marseillais.

— C’est fini, dit le garçon blond en très -bon français, ce qui étonna quelque peu le drapier.

— Comment, fini?

— Il est rondumué?

— Oui.

— A mort?

— Parbleu!... seulement, ses juges oui signé une demande en

grâce... ,

— Eli bien, mon petit, dit le Marseillais, voici le moment de venicà son secours.

— Je suis prêt à me livrer.

— Imbécile !

— Non, dit le jeune homme avec animation, je M veux pas qu'il soit fusille... à cause de moi. *

Ou eût jh. ii Je j* vILemic. J» du haut Htiin. — l'âge 1 1?.

En parlant ainsi, Nicolas arrui'ha sa perruque blonde cl jeta loin la booppelande qui lai descendait aux talons.

Marins Gratiet demeura stupéfait. Il avait devant lui un officier de l'armée républicaine, le capitaine Nicolas Petit-Jean, l'ex-clicvalier de Blénurc, celui enfin pour qui M. et madame de Roclieiuaure •'étaient si fort compromis.

Le Marseillais souriait.

« Enfin, dit-il, qu’est-ce que fa comptes faire?

— Mais, dit naïvement le cnpitaioe, si l'arrêt de mort est maintenu, si le duc de Uourhon ne fait pas grâce, j'irai me livrer.

— El puis?

—r Et puis on me fusillera, dit simplement l'enfant de Paris.

— Ce qui , crois-tu , empêchera qu’on fusille le chevalier/

— Dame !

— Capitaine, tu es uiv niais !

— Soit, mais j'ai du cunr. ..

— Le cœur ne vaut pas l’esprit.

— C'est possible , mais quand on a du cœur, on ne laisse pas mourir un homme qui vous a sauvé la vie.

-—Tarare! dit le Marseillais.

— Je me jetterai aux genoux do duc, et il faudra bien qu'il fasse grâce au chevalier.

— Viens, dit froidement le .Marseillais, si au lieu de parler tu ni' écoulai», je t'aurais déjà mis du baume dans les vriurs.

— Parlez donc!

— Veux-ln sauver le chevalier?

— Si je le veux !...

— Es-tu homme à obéir sans discuter?

— Je suis soldat, c'est mon méiier.

— Sans me questionner, si éiraoge que suit la conduite que je t« ferai tenir?

— Srimi r ou»* nous le chevalier?

— Oui.

— Tu me le promets...

— Sur ina télé.

— C’est bien.

• — Alors, dit le Marseillais, attends... »

Il ouvrit la porte cl ajouta :

« Va fumer avec kautfmann, il faut que je parle au citoyen que voilà, a

Mais à peine le capitaine était-il sorti que kauffmann entra.

« L'h. mine est prêt, dit-il.

• — Il a le masque et le mauleau?

— Oui

— Apporte-moi de quoi écrire. »

Kaurfmuiiu obéit, et le Marseillais écrivit et cacheta ce billet qo« nous avons vn remettre à madame de Itnchemanre, uAe heure après la condamnation de son mari.

Quand il eut fini, il regarda kaHfTmann.

« Il u*e»t pas homme, au moius, si on l'arrêtait, à tout révéler ?...

— Lui ! dit kaulTmann, il »r ferait haclirr comme chair à saucisses avant de lâcher un inot.

— C'est bien. Mnis où est madame de Roclieiuaure?

— On l’a transportée évanouie dans une maison de Coblentz qui appartient « madame Kuntz.

— Et lu es lu. n sûr qu'elle ne retournera pas chez elle?

— C'est peu probable, dit Kaufmann ; Hic ne voudra pas s'éloigner du lieu o il ion mari est prisonnier, n

I * Marseillais cligna de T œil.

■ Est-ce «pie lu crois à relie condamnation?

— Xon , répondit kauHmann.

- — Lr duc fera grâce ?

— Aus»i irai que nous somme* à Cotdrntz

— Voilà, murmura le Marseillais, ce qu'il faut bien iC garder de dire lotit liant devant cet imbécile de Petit-Jean. Il ne marcherait plus aiec lions... Pais entrer Ion homme, r

knuffdinnn sortit, et revint svre cet homme masqué et drapé dans un grand manirau . qui produisit une si étrange nunlioD parmi les «ru* qui entouraient madame de Rochemaure que nul ne songea à lui l»srrer le passage ni à le suivre.

.Marins Gratin fit un gpslc d'élunnement.

I.e Marseillais remit la lettre à l’inconnu , qui était de hante Uiille, et lui adressa quelques mots en allemand.

L'inconnu prit la lettre, s'inclina et sortit, sniri par kauffmann.

Alors le Marseillais regarda Marins.

». As tu entendu parler des masques ronges?

— Oui , fil Marins avec frayeur.

— Eh bien . c’est moi qui les remplace. *

Et il se mit à rire bruyamment.

« A présent, dit-il, laisse-moi l'expliquer mon plan tout au long.

— - Alt!

— El l'apprendre Ion rôle. Songe, au surplus, que si ma combinaison avorte, si tn n’es pas fusillé ici comme espion, tu seras guillotiné à Pari».

— Oh ! répondit Marins en soupirant, j'ai juré de ne pas trahir lu république, et je tiendrai mon serment. »

Cependant Faiandolc était seule.

On mai! débarqué à Coblenlz au petit jour, et Marin* Gratiet avait conduit sa femme cher kauffmann. Là, il loi avait dit :

« Xe vous munirez pas... votre ressemblance arec madame de lliM-hemaure pourrait vont être fatale. *

Elle resta donc seule une partie de la journée avec la femme de kauffmann.

De temps en temps son mari la rejoignait et lui disait :

ii 11 paraft que lr chevaiier ne sera pas coudatnné. *

Et Farandole respirait.

Enfin, apres avoir longuement conféré avec le Marseillais, Marins (îratiet revint :

.1 Le rhetalier est condamné à mort, * dit-il.

Farandole jeta nn cri.

— Mais on le sauvera. ,

— — Qui?... Comment?... fit-elle éperdue.

— Suivez- moi. «• dît Marins.

El il la lit passer don* la chambre où il avait laissé le Marseillais.

Il y avait lâ un homme dont le visage était couvert d'un masque.

Farandole jeta un nouveau cri.

« Le» masques rouges veillent, i* murmura cri homme.

En même temps un antre persounage entra. C'était le capitaine Vcolaa Petit- Jean. Il aperçut Farandole, et recul» saisi d’rtonnecueut.

farandole allait protester.

» Tais- toi! » souilla le masque rouge, qui était venu se placer auprès d'elle.

Farandole baissa les yeux et se lut.

Lu masque rouge fit nn signe , comme pour rccaniitinnJrr le silence aux trois personnes qui se trouvai* ni eu s*i présence , — Matns Gratiet, Farandole et !p capitaine Nicolas Petit -Jeun.

Pois il prit lu parole :

— lx‘S masques rongea, dit-il , n’ont jamai* fait défaut h ceux qui trnient en eux.

— Je lésais, murmura Farandole

— De quelque côlé que vienne le danger, des colères de La ré- Ydhition ou des réactions de la cause royaliste, ceux qui ont juré fidviilé à !* associai ion sont protégés.

— Ah çà ! interrompit le capitaine, qu'i sl-ce que tout cela veut dire? •

L'homme masqué bu p lii ou n-gard ciiucdaol ;

• Que l'impôt te? if «Jit-il.

Nicolas Petit-Jean comprit que c'était le Marseillais qui loi parlait et avait prit un nouveau déguisement.

Dès lors , il se tut.

Le masque reprit :

• Le chevalier de Rochemaure sera sauvé, mais non sans difficultés; et le plus grand obstacle à »on salut, c'est lui-même. »

Farandole eut un geste d'élunnement.

• Si on lui parle de fuite, il se refusera à quitter sa prison, parce que les sien* demeureront ici. Donc il faut qne les siens soient avant lui hors du territoire occupé pur les royalistes.

— liais, dit le capitaine qui persistait h croire qu'il était en présence d'Annundc, madame de Rochemaure n'csl-clie pus là?

— Mjdarne de Roclicmaore n'est point ta seule personne à qui il s'intéresse.

— — 11 y a encore nne jeune fille, mademoiselle C!aire d'Azay, la cousine Je sa femme,' qu'il voudra emmener à iout prit.

— Mas», observa Farandole, elle a ici son père et se» frère*.

— Erreur! le baron et ses fils ont déjà quitté Coblenlx , et les masque - rouges se sont chargés vie ramener mademoiselle Claire. »

Tool cela était assez obscur, — mai» Farandole se souvenait des effets miraculeux de ce pouvoir occulte qu'exerçaient les vrais masque* rongea, et elle ne fit aucune objection.

Le Innx masque poursuivit :

« Inc barque nous attend. 1,4 nuit est obscure, nous allons remonter le Rlun jnsqn'à ta maison habitée par mademoiselle Glaire. En roule, je vous dirai comment il faut tgir. »

Et le masque appela :

• Itao'iiittnn ! »

Haut’ ma m paroi.

v la» barque est-elle prèle?

— Oui. Tous les objets demati Va sont de dan*.

— G’ est bien, dit le masque, parlons. -

Et il of'ril galonimml U main h Farandole.

La maison de kanfîmann possédait . par derrière, un jardin. Ce jardin descendait, en amphithéâtre, jusqu'au bord du Rhin. Une petite porte donnait sur le fleuve.

Gomme l'avait dit le masque rouge , la nuit était obscure.

On traversa le jardin , ou arriva à In petite porte qui était ou-* verte.

La barque était amarrée à la berge.

Eu batelier se tenait à l’arriére, sa barre à la main, prêt à hisser la voile et à prendre le large.

Le ma-qui* rouge fit entrer Farandole dans la barque, et se plaça auprès d'elleT

Le capitaine et Marins Gratiet se placèrent à l’avant.

« Nage! r ordonna le masque rouge.

Le batelier prit sa godille cl poussa au large, oh le vent soufflait d'aval.

Alors le masque rouge frappa nr l'épaule do capitaine ;

• Tu crois donc , dit-il , que voilà madame de Rochemaure?

— - JVn sais sûr, répondit le capitaine.

— Eli bien , tu le trompes. »

El s’adressant à Farandole :

« Dites-! ni la vérité, madame.

• — Mons’rur, dit Farandole , je ue suis pas madame de Rochemaure, mais je suis sa sœur. *

Le capitaine étouffa un cri,

« Et comme vous , dit-elle . je venx sauver le chevalier.

— Allons, maintenant, acheva le masque, causons... n

Le batelier avait pris le large, hissé sa voile . que le vent accosta par le travers, et la Iwrquc remonta le eonraut.

Claire était seule.

Elle était seule , la pauvre enfant . en proie à une anxiété mortelle.

Armand* était partiè... son père, se* frères étaient à Guident*.

Et le temps pn-s.iit , et la nuit était venue, et aucune nouvelle de CoblniU n'arrivait.

En présence de la condamnation inattendue du chevalier et du désespoir d'Armande, on avait presque oublié la pauvre Glaire. \ul ne s-mgcait à elle; nul n'avait deviné le serre I de son crenr.

Vin.,1 lois elle avait été mordue par le désir ardent d'aller & Câblent*... Vingt fois une vague terreur, la peur de savoir, l'en avait empêchée.

Ùi'bout à U Guêtre , l'œil fixé sur celle route dont le sillon blanc

romnirnrait à disparaître dans 1rs ténèbres , rllr écoutait, pleine d'angoisse* , le# bruit* nociumn «pii parvenaient jusqu'à elle.

Parfois le pas d’un citerai retentissait... Alors elle sentait »e» jambes fléchir, et elle uiurinuruit d'une voix mourante : k C’est lot... "

Mais le bruit s'éloignait et finissait par s'éteindre...

Et Claire se sent .it mourir.

Tout à coup, elle entendit un léger clapotis sur le Rhin , le bruit de l’eau que fend une barque...

Puis elle CTot entendre des voix nu milieu du fleuve Alors elle fut pri e d'un espoir insrrtsé : c’était peut-être le chevalier qui revenait aie*: .Viande, le baron et ses fils...

Et son œil ardent chercha à percer les ténèbres , et clic finit par apercevoir la misaine de la burqiie.

La 1 arque se dirigeait ter# la maison.

Claire espéra plus fort; elle voulut s'élancer nu dehors, mûrira leur rencontre... sis forces li trahirent; elle demeura haletante, sons voix, l'u .l fixé sur la barque, qui venait d’allumer un fanal à sa proue.

Enfin . la barque accosta.

Soudain un jeune homme s'élança, sauta lestement sur la berge, traversa le jardin en courant...

1.1' cœur de Claire battit à outrance; elle crut que c'était le chevalier.

Le jeune homme pénétra dans la maison comme un ouragan , renversa un doun stique sur son passage et arriva jusqu'au seuil de la chambre où Claire essayait en vaiu de secouer la torpeur physique qui l'étreignait.

Soudain la jeune fille j» tu un cri.

Ce n'éluit pas le chevalier; — mais cite avait reconnu sur-lechamp l’homme qu’il avait sauvé, le faux chevalier de Rléntire , l'espion républicain, enfin, pour lequel , pent-étre , il allait mourir. Le capitaine vint à Claire, tète nue, le visage enflammé ;

- Sï.id mniselle, dit-il, le chevalier est condamné à mort. * Claire faillit tomber h la renverse.

• A mon tour, je viens U: sauver... «

Et, connue Claire le regardait, éperdue, stupide, comme si la foudre rcül frappée, il ajouta avec animation :

a Les masques rougi s sont pour lui, et je ?ni« un tîe leurs instruments... flans celte barque, là-bas, est madame de Rochemaure.

— Armande? s'écria Claire.

— Elle vous attend... vous/ *

El il lui prit la main et lui jeta son manteau sur le* épaules. Gloire se lais -a on (rainer sans ré-istaucC. Elfe descendit au jardin, le traversa, gagna la berge, et, lai montrant la barque, le capitaine lui dit :

4 Voyez! »

A la lueur du fanal, ■ — lueur indécise cl rougeâtre, Claire vit Farandole. Sans doute m plein jour elle ne s'y fût point trompée ; louis à cette clarté douteuse elle crut reconnaître madame de Roche maure.

Le capitaine la prit duus scs bras e! sauta dan# la borque.

A «s? ilôt le batelier vira de bord et reprit le large.

Claire se jeta au cou de Faran lole.

« Ah! chère Armande... dit-elle.

— Silence! ■ dit une icix derrière elle, — la voix du masque ronge.

Claire se retourna.

Le musqué appuyait un doigt sur ses lèvres.

La pauvre enfant crut que pour sauver le chevalier il fatbil se 'sire et ne questionner p-rVomn:... El elle demeura ftmeffè et imlaohife, leu II ni data» sé* malus les deux maies de Pur.iuînle.

Le bafeier .battit >4 voile, désormais uuitfle, pi il lis avirons, et ’u barque desi-i-udil vers Contenir.

Faraude!;- s’agenouilla et sc mil û prier.

Claire l'imita.

En moins d’un quart d'heure la barque passa soit S les finir s de CofdenU. mais elle ne .-'y arrêta pas

Tout à cofip fa jeune fille vit 1rs murs cl les fours di^ta Hile fuir derrière elle :

» 0 mon fficii ! «fit-* Ho avec effroi , où allons-nous?

— - Sauver le chevalier. » répondit le masque.

Farandole , — pur ordre sans doute, ■— était slfcnririûe.

Le capitaine et Marins Gralief se taisaient connue elle.

On n attendait que le bruit d<>s avirons qui frappaient frnu.

La barque desrendit ainsi jusqu’à cette ligne de hèfesmr qui fer initient le Rhin. I.à, le masque rouge enfonça son large chapeau sur scs yenx pour dissimuler son masque , cl le rapiUiftfe reprit t jj niant*1 'au pour cacher son nniforrrfr.

Lue voix partit du bateau-consigne et héla la barque :

« Qui élevions?

— Madame de ftochrmaure et ses gêna , répondit Te balefier.

— Accoster. »

La barque alla se ranger bord à bord àvee le bateau consigné ,

et nn homme s'en approcha.

Alors Farandole se leva et montra son visage dans le rayon lumineux du fanal.

* C'e»l bien, dit l'officier allemand... je reconnais mudaène. Passer I... »

La ligne s'ouvrit , la barque glissa.

Alors le masque rouge se pencha à l’oreille de Prfrnridole :

« Nous allons débarquer à un quart do Nette d’ici , dit-il.

— Ah!

— C’est là que nous trouveront la vraie madame de Rochemaure.

— Elle a déjà quitté Coblcntr?...

— Oui. *

Farandole étouffa un cri de joie.

a El le chevalier cit sauvé, ajouta le masque ronge... silénre! » Il retourna à l'avant, où se tenait le citoyen Marin* Graliet. Celui-ci , à son tour, parla has au Marseillais.

*< Dites donc, fit-il, pst-ce que, réellement, le chevalier sera sauvé? ■

Le Marseillais haussa imperceptihîèfnént les épaalts :

« Imbécile! dit-il.

— Expliquez-vous, ..

— Qn* est-ce que ça me fait qo'on fosille le chevalier? Ce n’eat pas de lui que j’ai besoin à Paris, mais de sa femme... Et. à prissent, j’ai un bon moyen de l’y faire venir... «

Comme il parlait ainsi, la barque arro*fa le rivage.

* Descende* T un après l’outre, dit le liafeffér. La barque est légère. elle pourrait chavirer... »

Claire regardait autour d'elle et voyait «ne rive déserte, la* capitaine s'élança le premier star la berge; le drapier le snivit et présenta ta main ïi sa femme.

Farandole descendit à son tour, et se retourna pour aider Claire d'Azay à quitter la barque.

Mois, soudain, le batelier donna un cottp d’aviron et poussa au

large..,

U.i double cri se fit entendre.

lin cri poussé par Claire, que le masque ronge étreignait et empêchait de se jeter à l'eau.

Un autre cri fut jeté par Farandole, qui avait deriné enfin la

vérité.

Mais déjà la barque était luiu.

u Ab! misérable I « s'écria le capitaine l'ftit-Jc* , qui comprit qu’il avait été le jouet du Mtrscillàis.

l'U il s’élança dans le Rhin pour atteindre l'embarcation à la nage. Mais an mèfne instant le funnl *' éteignit, Claire cessa de crier, et la barqne disparut dans les téoàbre*...

Il y eut an moment de stupeur terrible après que le èapRaine

Nicolas IVtil-Jeim se fui jeté à l'eau.

Farandole sentit sa gorge se crisper et su; jambes fléchir. Elle tomba à genoux et ne put murmurer qu’on mot :

« O mon Dieu ! i*

Marins Graliet demeura debout, ta sueur au front, muet et immobile comme si la foudre du ciel l'eût atteint.

la nuit était si noire que le capitaine avait également disparu, k I le vent qui soufflait avec violence empêchai! d* entendre le bruit qu'il faisait en nageant.

Tout à coup Faiandolr se redressa; elle courut à son mari, lui prit le bras et le iccotio.

a Monsieur, dii-ellr , rtpliquos-tnot ce qui sc pu? se, car je lOM

| que je deviens folle !

— Je ne sais... Malfrat ia Marins.

— Oh ! je me suis prêtée à une action infâme , / écriB'l-ell#. 9% • suis maudite!... *

Elle démettra «or la rite, le* bras tendus, F œil fixé sur l’endroit où la barque avait disparu.

Il s'écoula environ une demi -heure. Puis on entendit un juron et un blasphème retentir dans les ténèbres.

C'était le capitaine, à bout de forces, qui regagnait le bord, sans avoir pu atteindre la barque.

Il vint se cramponner à une touffe d’herbes qui plongeait dans le Rhin.

» Au secours! dit-il, je me noie... a Farandole se précipita et lui tendit la main.

Il remonta sur la berge, épuisé, haletant.

■ Ab! dit-il, le Marseillais me la payera!... »

Ce nom fil jeter on cri à Farandole.

« Le Marseillais , dites- vous ?

— Oui.

— Cet homme... masqué...?

— C'est le chef de la police de la république! s’écria le capitaine.

——Trahison! trahison! exclama Farandole. Jamais les Trais masques rouges ne se seraient servis de ce misérable!

— C’est pourtant lui qui m’a amené à Coblentx, dit le capitaine, pour sauver, disait-il, M. de Rocbemaure.

— - Lui! lui ! exclama Farandole.

— Il était sur la barque, hier, déguisé en Allemand, et moi j’avais nue perruque blonde. «

Ces mots furent un trait de lumière pour Farandole.

Elle saisit de nouveau le citoyen Marius Graliet par le bras, et Ini dit :

■ Mais vous avez parlé à cet homme hier?...

— C’est vrai... balbutia le drapier.

— Vous paraissiez le connaître?

— Parbleu ! dit le capitaine , je les ai vus se promener bras dessus, bras dessous au camp... Seulement le Marseillais était devenu capitaine d'artillerie. «

A ces dernières paroles, le voile tomba.

« Monsieur, s’écria Farandole , je veux savoir la vérité (ont entière! s

Et son regard flamboyait, et Marins Graliet, tremblant, éperdu devant le courroux de sa femme, tomba « genoux et murmura :

■ Pardonnez-moi... je vais tout vous dire... »

Et ru efTel il fil sa confession tout entière, depuis le moment où il avait été arrêté au coin de la rue Saint- Honoré. Il avoua tout, ses terreurs, ses angoisses, sa complicité avec le Marseillais; et Farandole l'écouta jusqu’au bout.

•> Ainsi , dit-elle enfin , vous m’avez trompée ! •

Le drapier courba la télé, a Vous m'avez trahie... »

Il se courba plus eocore et ne répondit pas.

« Vous avez eu peur de la mort , vous avez été lâche ! • dit-elle avec mépris.

Et elle fil un pas en arrière.

■ Adieu, je vous méprise!... •

Puis elle dit an capitaine :

u Venez, monsieur, vous qui avez l'air honnête et bon, vous qu’on a trompé comme moi... il faut sauver à tout prix le chevalier de Rochemaure...

— Madame... par pHié.... au nom de Dieu!... supplia Marius Grattel qui s’était remis à genoux , ne m'abandonnez pas !...

— Je vous défends de me suivre ! • répliqua-t-elle.

Et elle entraîna le capitaine è travers le# ténèbres, prenant sa Course dans la direction de Cobleulx.

Revenons maintenant an chevalier de Rocbemaure.

Il avait été libre jusqu'à l'heure de sa condamnation.

Cette condamnation prononcée, il demanda à être conduit en prison.

Il sortit de la salle do conseil la tête hante, le dédain aoa lèvres, •ans prononcer un mot, sans formuler une plainte.

Le duc l'avait-il ordonné, ou bien le hasard seul Favait-il voulu? Toujours est-il que la cellule dans laquelle on le conduisit était celle qu'avait occupée le faui chevalier de Biéoure.

Le chevalier ne pot réprimer un sourire en y entrant, a Messieurs, dit-il aus deux soldats qui le conduisaient, vous •avax comment le capitaine Nicolas Petit-Jean s’est évadé? Je vous engage à prendre vos précautions. •

Il s'assit ensuite sur le lit de camp réservé aux prisonniers , ri ne détourna même point la tête lorsque la porte se referma.

Rocbemaure songeait à sa femme. . .

longtemps il demeura absorbé en une méditation profonde.

Tantôt il se demaodait si ce parti auquel il avait voué son sang et son âme, et qui était déjà au bord de l'abîme, n'était pas stupide et fou. Tantôt, au contraire, il se souvenait des lois militaires, et se disait avec résignation que sa condamnation était juste.

Une heure s'écoula, puis la porte de sa cellule s'ouvrit.

* Le marquis de Montaudon , un des aides de camp du doc de Bourbon, entra.

a Ah! c'est vous, marquis, dit le chevalier en lui tendant la main. Donnez-moi donc des nouvelles de madame de Rocbemaure. ..

— Votre femme s'est évanouie d'abord, répondit le marquis; mais die est revenue à elle, et maintenant elle est plus calme.

— Ah! très- bien... dît le chevalier. Pourrai-je la voir avant de mourir? »

Le marquis regarda le chevalier et eut un sourire mélancolique.

• Vous êtes donc résigné? dit-il.

— Certainement.

— Vous voulez... mourir?

— Mais dame! je suis condamné... ■

Le marquis haussa les épaules.

u Mou pauvre Rnchemaore, dit-il, vous avez une mauvaise tête, et S. A. R. le duc est entêté. De là le conflit. Voulez- vous votre grâce?

— C’est selon...

— Jp suis chargé de vous l’apporter...

— Ab!

— Le duc est calmé... il se repent même.,.

— Il est un peu tard, dit ironiquement Rocbemaure.

— Vous croyez?

— Mon cher marquis, dit froidement le chevalier, ne pensezvous pas que les gentilshommes , prince» du suug ou oou , sont égaui ? -

— Heu ! beu !...

— Moi. poursnivjt le chevalier, je n'ai jamais été courtisan, je ne crois pas nu droit divin, et je suis eontaincu d'une chose, c’est que le roi doit à sa noblesse les égards que le laboureur a pour ses valets de charme. Le jour où un priuce du sang insulte un gentilhomme. il insulte toute la noblesse de France.

— Je vous le répète, chevalier, vous avez une mauvaise tête, dit le marquis en soupirant.

— Pourquoi?

- — biais parce que, après tout, vous êtes coupable.

— Moi?

— Oui... vous avez favorisé la fuite d’un prisonnier de guerre.

— Mou cher, dit froidement le chevalier, il y a quelques mois . nous étions .soixante gentilshommes et autant de femmes dans la prison de la Force, à Paris. L’échafaud nous attendait... on m’y a conduit, moi... j’ai vu le couperet... j'avais Je numéro 13, et le onzième a été exécuté. Des hommes qui n'étaient ni le duc de Bourbon ni les courtisans qui l'entourent m'ont sauvé...

— Je sais cela, dit le marquis.

— A sept mois de distance , ces mêmes hommes ont eu besoin de moi... je les ai servis...

— Soit, mais...

— Aux yeux de ma conscience, j'ai fait mon devoir...

— IFaccord, niais...

— Aux yeux do conseil de guerre, je suis coupable, puisqu'il m'a condamné...

— Mais je vous apporte votre grâce...

— J'ai déjà eu l'honneur de voua dire que je désirais savoir à quelles conditions.

— Voici. Voe juges ont signé un recours en grâce..,

— Je le sais.

— Le duc ezige que votre signature figure sur cet ecte.

— Le doc a tort...

— — Soit Cependant...

— 11 a tort, dit froidement le chevalier, parce que je refcu(

net. » •

Le marquis ne put retenir nne exclamation de surprise mêlés

d'effroi :

■ Malheureux! dit-il.

— Je refuse, répéta le cbevalier.

— Mais voue serez fusillé demeiol

iis

» Je m'y attends...

— El... voire femme? •

Le chevalier leva lea yeux au ciel en ligne de douloureuse résignai ion.

l’uia il ajouta :

• Monseigneur le duc de Bourbon a tort de joner avec l’orgueil de* derniers champions de la mooarebie. Cet orgueil ne a'abause paa pins devant ses colore* que devant l’échafaud de Robespierre.

— Ainsi, vous refusez?

— Oui. »

L'accent du chevalier était simple et ferme.

Le marquis soupira et sortit lentement. Mais avant de franchir le seuil de la porte, il se retourna.

u Désirez- vous voir votre femme?

— Oui , dit le chevalier.

— Elle sera ici dans quelques minutes... Adieu... ■

Et le marquis sortit.

l'n quart d’heure après, en effet, madame de Roctuvuanre fut introduite dans la prison de son mari , et le geôlier les laissa seuls.

Armande était calme, scs larmes étaient taries.

a Voua êtes noble et courageuse, madame, lui dit le chevalier, qpi la baisa au front.

— Mon ami, répondit-elle, vons me connaissez, et cela ne doit pas voua étonner; mais, ajouta Armande, si vous me voyez calme et le front levé, c'est que je suis rassurée maintenant sur voire sort. »

Un amer sourire vint anx lèvres du chevalier.

« Comment! vous aussi, Armande, dit-il, vous me demandes la même chose que le marquis...

■ — ■ Quel marquis?

— Montaudon.

— Je ne sais ce qne vons voulez dire, mon ami. Expliqoez-

10BS.

— Le doc veut me faire grâce.

— Ah!

— Mais à la condition que je signerai le recours qni lai a été •dresié par mes juges.

— Eh bien ?

— J'ai refusé. »

Armande se jeta an cou de son mari.

■ Tu et noble et Ber. dit-elle, et je t'aime...

— Ainsi, lu m'approuves?

— Ah ! peux-tu le demander?... a

Le chevalier regarda alors sa femme avec étonnement.

■ Je comprends, dit Armande. Maintenant mon calme vous sot* pend, mon ami.

— Sans doute...

— Votas ne serez pas fusillé, et cependant on ne vous fera pas grâce...

— Que voulez-vous dire, Armande? *

Madame de Rochcmaiire tira de son sein la lettre qa'elle avait reçne , — - cette lettre qui portait pour exergue un masque et deux poignards en croix.

■ Le» masqaes rouges veillent! dit-elle, et vous savez si on peut compter sur eux. »

Le chevalier tressaillit et prit la lettre des mains de sa femme. Mais à peine l’ent-il examinée qu'il jeta un cri :

■ On vous a trompée ! dit-il.

— - Trompée!...

— Oui.

— Trompée ! répéta Armande avec égarement.

— Celte lettre est un faux. Elle n'a pas été écrite par les masques rouges. Ce cachet est une grossière imitation... voyez plutôt... »

Et le chevalier prit à «e» breloques un cachet représentant pareillaraenl un masque et deux poignards.

• Noos en avons tous un comme cela, dit-il. Et pois, il y a une devise microscopique et qui n'est lisible qu’à la loupe :

L'espoir a»rt qu atre U vie.

Cherches celte devise snr le cachet de cette lettre, et vhns ne la trouverez pas!... C’est une mystification, ma pamre Armande... •

Madame de Rochemaure , devenue livide, s'affaissa dans Iss bras d^on mari.

• O mon Dien! dit-elle, mais alors tu es perdu I..,

— Oui, si je compte sur le prétendu secours des prétend» masques rouges... a

Armande jeta un cri et tomba à genoux.

« O mon Dieu ( mon Dien ! » pria-t-elle en sanglotant.

En ce moment la porte du cachot se rouvrit, et le geôlier entra...

Le geôlier entra d* on air mystérieux.

Madame de Rochemaure se serra contre son mari avec an gesla d'effroi.

■ Est-ce que vous venez déjà, dit -elle , me dke que je dois sortir?

— Oui 1 * dit le geôlier.

En même temps, il tira de sa poche n» lettre qu'il plaça devant

le chevalier.

Celui-ci étouffa un cri de surprise , et la prit avec un tremblement convulsif.

Cette lettre portait un cachet de cire rouge; l'empreinte représentait le masque et les denx poignards.

■ Encore! dit madame de Rochemaure.

-—Celle-là est vraie, dit le chevalier. La légende a'y trouve, ajonta-t-il en approchant le cachet de la lampe placée sur la table.»

Le geôlier regarda le chevalier avec an clignement d'yeax :

« Monsieur, dit-il, hâtez-vous de prendre connaissance de cette lettre, j'ai ordre d* emmener madame de Rochemaure. »

Le ca*ur d’ Armande battait à outrance.

Le chevalier ouvrit la lettre et lut :

• Vous avez été victime d'unp intrigue abominable. Heureuse- • ment, nous sommes là... et nous avons besoin de vous, sutanl ■ qne vous pouvez avoir besoin de nons. Renvoyez votre femme... » qu'elle retourne chez elle, et fasse ses préparatifs do départ... » Brûlez celte lettre... et ne craignez rien... a

Le chrvalicr tendit la lettre à sa femme.

Armande la Int et ses yeux brillèrent.

■ Va , dit le chevalier, il faut obéir. •

Armande se leva :

■ Oh ! dit-elle, je crois en eux... n

Elle jeta ses denx bras au cou do chevalier, toi donna tin ardent baiser et sortit.

Le geôlier referma la porte snr elle, et le chevalier demeura seul.

Alors il relut une fois encore le billet mystérieux, puis il Pappro cha de ta lampe cl le brûla, pour obéir à la recommandation qni lu* était faite.

Il était lard. Dix heures du soir venaient de sonner.

Le chevalier se prit à réver :

u Je dois être fusillé demain , se dit-il ; car le duc de Bourbon ne cédera point devant ma propre obstination. Et la nuit s'avance... les masques rouges attendront-ils toujours le dernier moment? Il est peu probable que ma fuite s'opère par les mêmes procédés que celle du faux chevalier de Blénurc. Par où sortirais-je?*

Et il attendit encore et eotendit sonner successivement onze heures et minuit. Mais il était plein de foi en ces hommes qui l'avaient arraché de P échafaud , et il n'éprouva point un seul sentiment d’inquiétude.

Cependant la nuit s’écoulait peu à peu ; les heures succédaient aux heures, et nul ne venait. Enfin, un premier rayon de l’aube effleura la lucarne du souterrain. Le jour approchait.

Celle fois, le chevalier se demanda si le complot que les masqnei rouges avaient dû ourdir pour le sauver n’avait point été découvert

Mais . presque aussitôt, les pas du geôlier se firent entendre dam le corridor.

Le geôlier était le beau-f. ère de Kauffmann , nous l'avons déjà dit, et comme son beau-frère, Tex-sous-officier voleur, il n’étaii pas incorruptible.

Cet homme était vêtu d'une longue redingote dont le haot collet loi cachai^ tout le bas du visage; il avait, en outre, une casquette à oreillettes qui loi descendait sur les yeux.

■ Monsieur, dit-il . en fermant la porte derrière loi , et en posant sur la table une cruche d'eau et un panier renfermaot quelques aliments, j’ai reçu trois mille florins pour favoriser votre évasion.

— Ah ! dit le chevalier.

— Mais si vous n’y mettez quelque complaisance, je perdrai mon emploi , et peut-être méma serai-je «mprisonué moi-même.

oogle

LES MASQUES RQUGES.

— Et comment puis-- je prévenir celle catastrophe? demanda le chevalier.

— Voici : Vous allée me jelcr à terre , me garrotter avec celte corde que je voua apporte, et me bâJiomu-r avec votre mouchoir .

— Fort hiep.

— Ce sera fait en un clin d’œil , comme bien vous peine/, puj«>* que je n'opposerai aucune résistance.

— Après?

— Vous prendre* ensuite mes babils, ma casquette et mon trousseau de clefs, et vous sortirez eu refermant U porte de la cellule. »

Il y a trois sentinelles d'ici a la porto de lu prison.

lut première est dans le corridor ; la seconde au repos du premier éta^e.

l.a troisième a sa guérite à côté de ma loge.

« Ensuite?

— Çejledà, dit le geôlier, vqus jettera un nianlcan snr les épaules et vous cachera dans sa guérite.

— Et puis?

— Ab ! dame , dit le geôlier, après , ça ne me regard*? plus. Vous vous orraugere* avec elle. Tout ce que je puis vous dire, c’est que dans un quart d’heure ou vieudra relever les sentinelles , et qu’elles rentreront dans leur caserne. »

I-e geôlier se déshabilla lestement, et se laissa garrotter cl bâillonner.

Après quoi If chevalier endossa scs babils, prit son trousseau de clefs cl sortit.

I-a première sentinelle devant laquelle il passa sommeillait cl ne fit pas attention h lui.

La seconde était placée dans un endroit obscur, et le chevalier doubla le pas.

Aq bas Je l’ocâJier, il trouva Ip tfoiiuèwe qui se promenait de long eu large.

u Mou cber chevalier, dit-elle , tu es superbe de vérité , dans ce nouvel accoutrement, n

Au sou de cette voix, le chevalier tressaillit.

■ Toi, baron? dit-il.

— Moi , répondit la sentinelle. Tu qa t’attendais guère à trouver ici ton ancien marchcf?

-T- En eftet... mais...

—t Chut ! je l expliquerai tout cela plus tard... prends mon manteau... bien... et puis mon mousquet, et donne-moi ta redingote cl ta casquette... à ipcrm ille !

— Mais... «

— SI et v loi dons ma guérite, et attends... dans dis minutes nn tiendra te relever cl tu sortiras avec les dou/e hommes de garde, l ue fois dans la rue, lu t'esquiveras et tu descendras au boni du Hiiin par une ruelle que lu trouveras au bout des murs de lu prisou.

A son tour, la sentinelle, en parlant ainsi, venait de se déguiser en geôlier.

« Où vas-la? demanda le chevalier.

Dans mu luge, puisque me vpdà geôlier, An revoir... *

El rex-sculineUe entra dans lu loge destinée au portier-consigne

de la prison.

L'évasion du chevalier s'opéra de point en point comme elle avait été prévue et préparée.

On releva les sentinelles au petit jour; il sortit arec elles, tourpa les talons dons la rue et descendit Iranquillement vers le lUtin.

I*c marcher, dépouillé de son c-oslniiie de geôlier et enveloppé dans un grand manteau , l'attendait dans une barque.

Si ou »c reporte aux premières scènes de ce récit, on sq souvii ndra iiicviiahlciuenl du marche/, c’est-à-dire de ce gentilhomme au type méridional, qui avait lait partie de celle gendarmerie mystérieuse qui devait enlever Louis XVI au Temple, dans la matinée du 21 janvier.

C'était lai qui, on s’en souvient, avait aidé Rochcinatire à sortir du cabaret du Corhr.au tirant, et avait contribué puissamment à sauver mademoiselle C luire d'Axay; lui enfla qui était un des membres les plus actifs de l’association in/rourahle, comme disait le Marseillais des Jlasqutt rougrt.

1a barque était petite et légère; le marchcf donna un aviron à Rothcmaiirc et prit l'autre.

•• Maintenant, dit-il, causons... n

Le chevalier était encore stupéfait et abasourdi de tout ce qui venait de se passer.

« Mou cher, dit le marche f tondis qu’ils se dirigeaient vers la

I maison de Hochemanre, je dois te dire (ont d'abord que je nVt pas (ail le voyage de Coblentz exprès, pour toi.

- — Mau», d’abord, d'où vieflS-t*, baron?

— ■ • De Paris, parbleu! Ne suis-je pas vice-président des Masques rouges.

— Sapa dpulf. Mais...

— Aux terme* de nos statuts, nous ne sauvons que de la guillotine, et connue lu devais être fusillé, ton affaire, après tout, ne nous regardait pas; mais je suis tou ami, moi, et comme je me trouvais ici...

— Mais pourquoi es-tu venu?

—-J'ai suivi le Marseillais à la trace.

— le Marseillais? fit Ruchrmaurr eu tressaillant.

— Mon cher, dit le marchcf, d y a aujourd'hui une lutte à mort engagée entre non» et Robespierre . dont le Marseillais est l'âme damnée. 11 est très-fort, cet homme, il l'a roulé comme un enfant. —Mot!

— Sans doute. Te souvicns-tu du chevalier de Bléuure , de cet homme que lu ss sauvé, avec l'aide de la femme, à la seule fin de plaire à Danton ?

— J'ai fait mon devoir, dit le chevalier.

— Tu es uu niais. Danton ne connaissait pas cl n’a jamais vu le capitaine Petit-Jean, c’est-à-dire le faux chevalier de Rlénore.

— Que dis- tu?

— (".'est le Marseillais qui l'a joué ce joli tour. Ccst par ses conseils que cet imbécile de eapiraiop, qui a rempli son rôle de bonne foi et en conscience, a demandé à l'Assemblée nationale ton rappel e| celui de ta femme...

— Mais, s'écria le chevalier, quel est donc le but tortueux de ccl homme, qui, d'abord, a voulu nous envoyer à l'échafaud?

■ — Il veut avoir la femme à Paris.

— Ab!

— Pour perdre DaoIou. Comprends-tu?

— Oui.

— Nous aussi , nous voulons l'avoir à Paris. *

Le chevalier (rejaillit.

a Pour sauver Danton cl perdre Robespierre, ajouta le marchcf, et renverser enfin cet éebafiiud révolutionnaire à la mine duquel nous travaillons sans relâche, s

Et comme le chevalier était pensif, le marchcf reprit :

« L'armée de Condé si ra licenciée avant six uu/is. I/orgucil el l’ineptie des princes achèveront ce que le canon de Duinoui iex n'atira pu faire. Lu place des vrais royalistes, de ceux qui veulent le rétablissement dr la vraie monarchie, u'esl point ici, niais a Paris, au seuil du péril, sur la brèche toujours fumante...

— C’est vrai, * dit le chevalier.

Et puis, se frappant sur le front :

u Mais c'est donc le Marseillais qui a écrit hier soir à ma femme? — Oui, en imitant grossièrement le sceau des Masque* rouges. C’est lui qui a pareillement écrit à Danton pour l’éloigner de nous. » Et le marchcf raconta au chevalier cl- que nous savons déjà touchant ce billet signé : 1rs Masgars rouges, el dans lequel ou offrait à Danton, de la part du roi Louis XV lil , les sceaux de grand chancelier.

« Je hais Robespierre, ajouta le marchcf, mai* je luis plus encore le Marseillais.

— Le misérable !

— Sais- lu que je le connais depuis mon enfance?

— Ah!

— Sais-tu qu'il e*t né rou* mon toit*... «

Le chevalier h garda h* marchcf avec étonnement.

• Sais-tu, acln va tout bas le marchcf, que cet homme est un assassin et un incendiaire, qu'il a tué son pere et déshonoré sa sœur. . Sais-ta... »

li s'arrêta hésitant, la sueur ait frool.

u Achève donc, lui dit le chevalier, ue suis-je donc pas ton ami, connue tu es le loktt?

— Eh bien , dit avec cJToü le marchcf, dont le visage s’empourpra du ronge de la honte , cet homme que je hais , ce voleur, cet a**a»«in , ce parricide, cet homme qui se cache sous le nom d'Olivier Brun... c'est... mon frère!... »

Le chevalier jeta un «ri d'épouvante.

» TuU-toi , dit le marchcf, mais j'ai juré sur b tombe de noliq père qu'il mourrait sur l'échafaud. »

En ce mmii-nt , la barque arrivait sous le* murs du jardin Je la petite maison. W

Le chevalier et son ami traversèrent lo jardin , désert h celle heure matinale...

Une lampe brûlait an premier étage. Madame de Rochemaure, le baron <TA<ay et ses lils virent entrer le chevalier et restèrent mornes , silencieux, comme des spectres...

— Que signifie cela? s'écria le chevalier épouvanté... Est-ce donc ainsi que vous me recevez?,..

— Claire a disparu , murmura madame de Rochemaure.

— - Ma Elle est déahooorée! exclama le baron avec un sanglot déchirant. »

Les deux jeunes gros serraient avec fureur la garde de leur épée.

Une femme pleurait, agenouillée dans un coin.

Le chevalier reconnut Farandole.

• Claire disparue!... déshonorée... balbutia-t-il affolé... ne suisje donc sorti ae mon cachot que pour voir la foudre tomber sur nous tous? »

Le n-archrf alla droit à Farandole ;

« Madame , dit-il , j'ai à présent le mot de cette énigme terrible que je cherchais vainement à déchiffrer. Vous avez servi à l' enlèvement de mademoiselle Claire. •»

Farandole se courba frémissante.

• C'est le Marseillais qui l’a enlevée...

— Oui. n

Un éclair passa dans les yeux du marcher :

• Allons! dit- il . debout . chevalier; debout, messieurs; venez, madame... c'est à Paris qu’il faut aller!...'

Franchissons maintenant un Isp* de temps do quatre mois, et reportons-nous ru mars 1794, à Pari-.

C’était par une de ces journées presque printanières qu'ignorent encore les champs et dont Paris semble ai oir garde le secret pour lui seul.

Il ne faisait pas encore chaud, le fond de l'air était vif, mais le soleil resplendissait au ciel sans uuages , et faisait miroiter l'ardoise des toits.

Dans l’horrible quartier Saint- Marcel , derrière le Panthéon, » l'angle de la me dn Puit* qui parie, rue déserte, rue sinistre comme la légende d'où lui vient son nom, s'élevait une maint» haute de sis t- luges, aux murs noirs, au toit moussu, aux croisées lézardées et sans persiennes, la plupart garnies de carreaux de p.-mier huilé en goise de vitres.

Au rez-de-chaussée, une fruitière en vieux légumes étalait à «a devanture cet ignoble assemblage de viandes cuites et mélangées que le peuple de Paris appelle des arlequin. »; à côté, un char hou nier occupait un bouge. Deux chiffonniers se partageaient le premier étage. Lue blanchisseuse occupait le second. Les é|«ge* supérieurs possédait rit des hôtes sms nom, sans profession connue et avérée, la plupart couverts de haillons sordides, et ue sortant qu'à la mut, connue lis hibou*.

Ou se M'iitait froid ou cœur en passant devant celte maison.

On avait le frisson si, d'aventure, on rencontrait sur le seuil une femme marchant avec des béquilles, tant cette créature était hideuse à voir.

Petite, grêlée . l'œil trrnr, la bouche de travers, couverte de nippes fripées , celle femme était la terreur de ce quartier, où cedant s'cntasiu-ul les misères leu plus horribles, et se cachent les dits les plus hardis.

Qu'clail-ce que cette femme?

Elle logeait au cinquième, oh «lie occupait deux mansardes.

On ne lui connaissait aucune profession. Cependant elle descendait chaque malin chez U fruitière, achetait des légumes et uu arlequin, les payait en rouges liards, et se faisait ensuite servir un poisson de celle ahomiualile eau-de-vie du grain que le Parisien appelle du tord-l/oyuux. A trois heures précises, elle sortait, appuyée car ses Jeux béquilles, et disait : « Je vais voir si Urulus est toujours digne de la confiance du peuple, ■

Les hôtes de la maison ressentaient à sa vue une mystérieuse épouvante. Pourquoi ? Xul n aurait pu le dire. Ou aurait été embarrassé de lui attribuer quelque méfait. Xéanmoins, de vagues rumeurs circulaient de cabaret en cabaret. On prétendait qu'dic séquestrait chez elle une jeune fille.

Quelque* voisins affirmaient avoir souvent entendu des cri* de douleur dans la nwn«nls qu'elle occuuoit.

D'autres juraient avoir vn une ou drnx fois la jeune fille clicmême montrer son visage pâle et scs cheveux blonds à la fenêtre. Le peuple fait ordinairement bonne et prompte justice de ces crime* là.

Le logis soupçonné d'avoir été converti en prison est envahi par la foule; i’élre sé yueslré est délivré...

Kh bien , personne jusqu’alors n'avait osé donner le signal.

Au seul uoin de la femme aux béquille», les plus courageux tremblaient.

C’est qu'un autre bruit avait couru: cette femme, avait-on dit encore, riait de la police.

Depuis environ cinq mois qu'elle habitait le quartier, bien des gens avaient été arrêtés comme suspects, jugés, condamnés et exécutés.

Et certes, ce n’étaient point des aristocrates ui des bourgeo i cossus, mais de pauvres gens.

On citait un marchand de vins qui avait un soir jeté hors de chez lui la femme aux béquilles, laquelle était ivre morte.

Le lendemain il avait été arrêté. On favait guillotiné lo jour suivant...

Un autre jour, on avait arrêté une vieille femme, revendeuse aux habits de son état, qui avait dit tout haut que la huileuse avait une figure d'as*4ssiu. La pauvre marchande avait payé de sa tête celle opinion trop franchement émise.

Donc, personne n'osait se plaindre tout haut, cl chacun ovait peur.

• Quelquefois, le soir, un homme vêtu d’une carmagnole et coiffe d’un bonnet rouge venait rendre visite à l’horrible vicillr,

(.'ut hoiriuc, jeune encore, avait une beauté sinistre, quelque chose du loup et de l'oiseau de proie réuni».

l'n chiffonnier, qui s'é’ait iromé face à face avec lut sous le lampion de la fruitière, avait dit le lendemain :

« Mfious-iion* ! l'homme qui vient chez la boiteuse est un botnni • de la police... »

Aussi tout Ir monde tremblait , tout le inonde saluait la boiteuse, les uns en s'éloignant d'un pas rapide, les autres jusqu'à terre et ■vec cette complai-ance que donne U peur.

Or, ce jour-là, c'csl-ii-dire vers le milieu de mars, et par ce temps magnifique dont Fans jouissait, la maison de U rue du Puits qui parle paraissait moins ailreuse sou* les rayons du soleil.

lu» habitants étaient, les uns aux fenêtres, le* autres sur le seuil des boutiques.

Le Parisien est friand du premier rayon de soleil.

On causait d'une enétre a l’autre; la fruitière, qui ne détestait pas les petit* spectacle* quotidiens de la place Louis XV, dite de la Révoluùuu, racontait l'exécution d'uu marquis, guitlulioé la veille en compagnie do «leux hommes du peuple, et qui, lié le premier à la planche fatale, avait dit en souriant :

• La république a perdu la tète avant moi; elle avait une occasion de donner an peuple le pas sur l'aristocratie, et elle la laisse échapper I »

Une jeune fille de seize ans trouvait que le lils du bourreau était bon garçon Un carrier, qui habitait au quatrième et descendait fonn-r sa pipe chez le charbonnier, racontait qu’il avait l'espoir d’entrer prochainement comme aide bourreau surnuméraire chez le citoyen San son.

Celle conversation générale et folâtre fut tout à coup interrompue. Le silence s'établit; chacun se donna une contenance d’emprunt.

La boiteuse venait d’ar paraître à l’entrée de U rue, marcher.! aussi vile que scs béquilles pouvaient le lui permettre. Elle pax'a majestueuse et souriante comme une reine au milieu de sou peuple, répondit aux saluls qui lui étaient adressés de toutes parts, et monta, eu se tenant à la corde et mettant une de ses béquille» stars son bras, les degrés de l’escalier sale et tortueux qui desservait U maison.

Elle arriva ainsi jusqu’à lu porte de sa mansarde.

Et là , elle s’arrêta un moment avant d'introduire la clef don» fa serrure.

lui porte paraissait solide ri était toute neuve.

A voir la petite clef que la boiteuse iira de sa poche, def lui* sanie, mignonne et tréfirr, on devinait uoo de ce» serrures ktqtlrm* qui défient le crochet et la pince dite monstiqueur.

Celle serrure cl celte porte en chêne massif avaient été posés par .6 soins de la boiteuse lorsqu «lie avait pris possession de la mansarde.

1ÎS

LES MASQUES R0U6BS.

Iji rlef tourna deux fois, mettant en mouvement dru» verrou* qui grincèrent sur leur» nnnrnui ; puis la porte s’ouvrit.

L'n spectacle horrible eut frappé les regards de celui qui eût pénétré dans la mansarde surir» pas de la boiteuse. Sur le sol couvert d'ordures, une jeune fille, demi-nue, était accroupie, l’ieil brillant de fièvre. A la vue de la boiteuse, elle se leva avec effroi.

La boiteuse alla droit à la croisée et l’examina.

• Ab! petite scélérate! s'écria-t-elle en levant va béquille, tu as ouvert la fenêtre!

— Pardonnei-moi , balbutia la jeune fille, l’air est empesté iri... J’ai vu le soleil... c'est si bon le soleil... j'ai ouvert l’espace d’une minute... mais je ne me suis pas montrée... je vous le jure!...

— Je ferai guillotiner Ion père et te» frères, je (e le promets, fille d‘ari»torrale !...

— Madame... madame... balbutia la jeune fille, ayez pitié de moi, enGn — car j'ai bien souffert depuis quatre mois — car vous m'avez bien torturée!...

— On ne torture jamais assez Ira canailles d'aristocrates comme loi ! a' écria la boiteuse. Kt aussi vrai que je m'appelle In Mayotte el nue ton père a tué mon homme duus la rave du Corbeau riront, je tr ferai mourir sou* le bâton. »

!* jeune fille s'était mise i genoux, les mains jointes, et de grosses larmes coulaient I» long de ses joues.

La Majotte, car c’était bien elle, s’assit sur l’unique esrahenn de la mansarde, et jeta ses béquilles.

■ Ab! vois-tu, petite misérable! reprit-elle, ai le Marseillais ne lr protégeait pas toujours un peu... f

A ce nom, la jeune fille rut un geste d’horreur.

a Si le Marseillaia n’avait pas des idées à lui, conlinna la Mayotte,

il y a longtemps que j'aurais cassé mes deux béquilles aur ton dot , méchante aristocrate, et je l'aurais laissée mourir de faim ici. •

Claire d’Azay — - on a deviné que c’était elle — pleurait à chaudes armes.

I.a pauvre enfant était devenue un spectre; ses yeux étaient I caves, elle était d'une maigreur de sqnelette, et on devinait à la voir que Dieu faisait un miracle en conservant un souffle de vio a I ee corps chétif.

Par suite de quelles affreuses péripéties Claire d’Azay était-elle [ tombée au pouvoir de l' infâme Mayotte?

C'est ce qne nous allons expliquer en peu de mots en nous reportant au moment de son enlèvement.

Le Marseillais, on s'en souvient, avait poussé In barque an large d'un coup d’aviron.

Claire avait jeté un cri.

Soudain le masque ronge était tombé, et la jeune fille épouvantée avilit reconnu le Marseillais.

« Vous ! vont ! s’était-elle exclamée avec terreur.

— Moi, chère enfant, répondit le Marseillais, moi qui vous

aime... «

Elle eut un geste d'horreur et redoubla scs cris. Mais le Marseillais se jeta sur elle et lui appliqua un mourhoir sur la bonébe. Fn même temps, le fanal placé à la proue de la barque s'éteignit.

Claire se sentit perdue et s'évanouit.

Quand elle revint à elle, les premiers rayons de l'aube glissaient sur le Rhiu, et la barque descendait vers Dusseldorf avec nue rapidité sans égale.

Claire regarda son ravisseur, se souvint et tomba à genoux.

u Ah ! dit-elle, on m’a dit que vous étiez plus cruel que les bétes

r U» Mtc «nfant, dit le liannIUi, jVipCra <(we ««ut alita iire »ap*. — Pag* |t«.

fauves; si vous ne devet pas me rendre à la liberté, au moins me ferez-vous la gr&ce de me luer? »

Le Marseillais sc prit à rire.

a Ma belle enfant, dit-il, rons êtes une petite folle, et tous vous figurez que je suis un croquemitaiae. Erreur I Je suis tout ce qu'il j a de plus humain et de meilleur garçon an monde. »

Il avait prb une voix doucereuse en parlant ainsi , et la jeune fille le regarda avec étonnement.

« D’abord, reprit-il, croyez que je n'en venx ni à votre rie ni à votre honneur. J avais besoin de vous, je vous ai enlevée...

— O mon Dieu ! murmura Claire en joignant les mains, et Rochemaure qn’on va pent-étre fusiller dans quelques heures...

— Rassurez-vous, dit le Marseillais à tout hasard, il est sauvé 1

— Sauvé !

— Oui , il est en fuite depuis hier. »

Elle le regarda <T un air de donte.

Mais il posa la main sur son cœur, et, comme un parjure ne lui coûtait guère :

s Je voua le jure! » dit-il.

Elle le cnit , et levant sur lui ses yeux noyés de larmes :

• Mais que voulez-vous donc faire de moi? demanda-l-elle.

— Vous erqmener à Paris, d'abord. ■

Elle frissonne.

* A Paris... ba)halia-t-rlle, à ta guillotine, voulez-vous dire?

— Non. Je veux que vons viviez... je vçux que vous soyez heureuse... »

Sa voix paraissait émue. Claire le regarda encore , et cette fois avec autant d’ étonnement que de terreur.

■ Je vous aime! » reprit-il.

Elle se reprit i trembler, comme si l’amonr de cet homme eût été mortel.

u Je vous aime depuis le jour où, continua-t-il, je vouj via clans l'auberge du Corbeau eitant... Je vous aime, et je venx voua épouser.

— Jamais! jamais!!! dit Claire éperdue.

— Bah! reprit-il avec cynisme, j'ai mis ça dans ma télé.... on verra! »

La jeune fille, consternée, regardait couler reau du Brave el courir des deux eûtes les rives, qni s’effaçaient peu à peu dans le vague de l'horizon.

Un moment, elle songea à se précipiter dans le Rhin, préférant la mort à la honte qu’elle éprouvait d’entendre an pareil monstre lui parler d’amour. Mais le Marseillais devina sans doute sa pensée, car il s'assit auprès, d'elle , prêt à l'enlacer de ses deux bras au moindre mouvement qu’elle ferait.

• Xe cherchez pas à m’échapper, dit-il, c’est inutile. Voua êtes en mon pouvoir, et le diable lui-inémc n’y pourrait rien! »

Claire pleurait et tordait scs mains de désespoir.

Tout à coup une maison isolée apparut sur la rive gauche.

Le Marseillais étendit la main.

u C’est là que nous allons , a dit-il.

Et il donna nn ordre au batelier, qui mit le eap sur la maison.

On ne voyait ni ville ni village dans le lointain.... rien que cetia maison d’apparence lugubre, que Claire ne put contrmplrrsans efTrni.

Un homme était sur la berge, et paraissait attendre la barque.

l^e Marseillais l'aperçut.

¥ Allons! se dit-il, l’ Endormi est un homme sur lequel on peut | compter, a

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