XXXVI
Le Pays latin existe de toute éternité. Depuis le moyen âge, c'est le quartier des écoles . de la turbulente jeunesse.
l*a révolution avait fermé les écoles , mais elle n’avait point supprimé les étudiants.
Les étudiants sont l'âme du pays latin; ils dominent le peuple eux jours d'émeute. I<c peuple les écoute et les suit.
Le pays latin s'éveilla donc, ce jour-là, au bruit d'uuc fusillade.
La foule, guidée parles étudiants, se rua vers le passage du
Commerce : un combat meurtrier s'était engage. Les municipaux avaient envahi la maison de Danton.
Danton et le» trois gentilshommes se défendaient k coups de pistolet.
D'abord étonnée, inquiète , la population ouvrière du passage était demeurée neutre. Mais bientôt les uns avaient pris parti pour DjiiiIod, qui s'clail montre un moment à la fenêtre, les autres pour la Commuue.
La mêlée était derenue générale. *
l'n municipal, frappé on pleine poitrine, était venu tomber sanglant au pied de l'escalier.
I.a vue du »ang avait électrisé la foule, on s’était rué sur la maison.
De* cris de mort s’étaient fait entendre.
Danton avait reparu à la fenêtre et élevé sa voix puissante ; mais celle voix avait été couverte par les vociférations de la multitude.
Tout à coup on avait entendu un roulement de tambours.
C'étaient les sections qui arrivaient en armes. Les sections faisaient cause commune avec les municipaux.
Le siège de la maison fut commencé dans toutes les règles.
Danton regarda ses com|Mignons et leur dit :
a Je crois qu'il faut mourir ici... nous sommes perdus, Robespierre triomphe! *
Mai» soudain , à l'inléricnr de l'appartement, il se fit entendre no grand bruit, — bruit élrÿQge, inattendu, qui força le tribun à ae retirer de la porte et à counr vers la chambre dons laquelle il avait enfermé Claire d'A/ay.
Un pan de mur s’était écroulé dan» celle pièce . et par celle brècb* ouvriic a la bute, deux hommes venaient de s'élancer,
Cea deui hommrs étaient le marche/ et Hochemaure.
Ce dernier avait pria Claire dans «es bras.
Le marchef alla droit à Danton :
u Monsieur, lui dil-il . dans dis minutes , les étudiants qui se battent pour vous dans l'escalier auront clé tues jusqu'au dernier. Il n'est que temps... Suirez-nous !
-r- Fuir! hurla le tribun, fuir, moi!
— H faut fuir si voua voulez sauver votre tête.
— Jamais I
— Il faut accepter nos propositions ai vous voulez triompher. •
Danton eut un geste d'indignation.
• Vos propositions? dit-il. Vous voulez que je trahisse la république? allons donc! je saurai mourir... • Et puis il eut un accès de mélancolie.
• O les hommes, dil-il, ils ne font rien pour rien!... »
Et prenant les mains du baron d'Azay :
■ Partez avec les vdtres, dit-il, allez-vons-en... sanves votre télé, ai vous pouvez... moi, je ne crains rien! »
Il y eut alors entre les cinq gentilshommes et le tribnn une lutte de générosité. Les premiers ne voulaient point partir senls. Danton voulait demeurer.
Enfin il l'emporta.
• Partez, dit-il, on ne m'arrêtera point, moi ; ou, si on le fait, la foule me respectera, et je saurai me défendre à la barre de r Assemblée, n
Peodant ce temps, or attaquait la porte è coups de hache, cl la fusillade avait cessé.
Les partisans de Danton étaient morts nu avaient pris la fuite.
• Partez! * répéta le tribun.
p«ru. - r*o Mi.
M. d'Aiay prit sa fille dans ses bras et s'élança le premier par cette brèche que les masques rouges avaient pratiquée , cachés qu’ils étaient dans la maison voisine. Ses fils le suivirent. Puis le marchef.
Alors Rochemaure s’approcha de Danton et ae pencha à son oreille :
« An nom (TArniande, dit-il, ne consentirez-vons point à fuir? «
Danton tressaillit , une larme brilla dans ses yeux ; puis il secons silencieusement la tête.
« Adieu donc, * répéta Rochemaure.
Ils se pressèrent silencieusement la main , et le chevalier a’en alla.
Danton referma la porte de son cabinet et revint dans l'antichambre.
Un dernier coup de hache fit voler la porte en éclats.
Alors, 1rs mnnicipsaz tirent Danton deboot, les bras croisés sur sa vaste poitrine , l'ail calme et superbe.
u Que me vonlez-vons? leur dit-il.
— Nous venons arrêter les Aristocrates, s’écria Polard.
— Il n'y en a pas ici, répondit Danton. Au surplus... cher* chez... »
Mais un homme s’avança derrière Polard et s'approcha de Danton.
C'était le Marseillais.
Le Marseillais était radieux.
« Citojen , dil-il, jo suis chargé par le comité de sûreté de m’aa* sorer de votre personne. »
El il cihiba son ordre cT arrestation.
u Je sanrai me défendre, » répondit Danton avec calme.
IM
Il est de grands événements politiques qui sont exclusivement do domaine de l'histoire, et auxquels le roman, celte chronique intime d'une époque, n‘a point le droit de toucher.
Le procès de Danton et de ses amis , l’énergie fougueuse du tribun à lu barre de la Convention , les efforts de ses amis pour le sauver, la perfidie d’Hébert, proenreur de la Commune, et enfin la iimdanination de l'homme à qui la révolution devait tant, n'entrent point dans notre modeste cadre.
Ce fut le â nsi il 1794, à quatre heures du soir, que Dnutuii et Camille Desmonlins furent conduits à la mort.
Deux humilies en carmagnole, coiffés du bonnet rouge, s'élaieol glissés jusqiMiu pied de l'échafaud, conduisant une femme sétue en femme du peuple.
Celle femme était pâle, mais son regard brillait d* énergie et rencontra celui du rnndamoé.
Danton jeta un cri en voyant cette femme.
Puis, un sourire vint à ses lèvres, le sourire de l'homme qui r.-rort conlciil. ,
Les deux hommes le saluèrent aussi.
Pendant dix secondes , debout sur l'échafaud , Danton put voir Rocliciuaure , Armunde et le marciief qui étaient venus lui dire un suprême adieu.
Armande avait voulu lui sourire, Arrnaude avait voulu qu'il pût U contempler une dernière fois.
<» Adieu! « leur cria-t-il.
El, tandis que le bourreau le couchait sur la planche, sa voix MUiorc se fil entendre mie dernière fois :
» Vive la liberté ! » cria-t-elle. -
Tuudis que le marrhef et lloclieriiaure emportaient Armande évanouie, ils se heurtèrent â un homme qui, lui aussi, érait venu voir mourir Danton.
C'était le Marseillais.
“ Ali! misérable! dit le marciief , l'échafaud aérait trop doux pour loi. »
Et il lui enfonça son stylet dan» la poitriac jusqu'au manche.
Puis, lundis que le Marseillais tombait :
*i A Robespierre, maint* nant I » murmura- til.
fl.N LL* MARIES fi 01 G £8*
Paris. — Imprimerie Wulder, rue Bonaparte, Tl.