I.' Endormi le lui remplit de nouveau
■ Ecoule bien, dit-il, je n’ai pas le temps de causer longuement. % je suis de la police, et je vais vile en besogne. ■
Le gauiin eut nu geste d'effroi.
» Je puis l’envoyer là-bas d'ou nous venons, et pour ton compte... »
Le gamin frissouna.
Il U prit lUuitohru et — P«gt te®.
• Mais je préfère le faire gagner dis pislules; tu uic plais.
— Merci bien.
— Comment t'appelles-tu?
— Loto.
— Où demeures-tu ?
— Faubourg Denis.
— C’est bien co qu’on m’a dit. Connois-lu une portière appelée Gothon?
— Oui.
— line tricoteuse?
— Parbleu ! Et, dit le gamin en clignant de l'ail, j’en sais long •nr elle...
— Ah!
— Elle n'est pas si bonne patriote qn'on le croit.
— Vraiment?
— Elle a santé un aristocrate...
— En rs-tu bien sûr?
— Mais, dit Lolo en se ravisant, ce ne sont pas mes affaires.
— Au contraire t
— Vous croyez? lit Lolo d’un air madré. Est-ce qnc c'est pour savoir l'histoire de la mère Gothon que vous me promettez dis pis tôles?
— Justement. «
Lolo hésita, comme no homme qui craint de ne pas être paye. L’Endormi devina. U lira cinq pisloles de sa poche et les mil dans U main de l'enfant.
■ Voilà des arrhes, dit-il.
— C'est hjo, alors; voici la chose. »
Lolo serra les cinq pistoles dans un coin de son mouchoir, qu'il noua soigneusement, et commença son récit.
« La mère Gothon, dit-il, est une vieille gueuse qui aime les aristocrates tout au fond du cœur. C'est la peur qu'on ne mette la main sur sa paillasse, où elle a caché de beaux écus, qui la (ait crier : lire la république l mais je me souviens, moi, qu'elle avait des larmes plein les yeux le jour où on a raccourci Capet.
— Mais, dit l'Endormi, comment a-t-elle sauvé l’aristocrate?
— Voici. C'était un jour où il y avait une vingtaine de condamnés au pied de l'échafaud. La machine n'allait pas. On avait suspendu l'exécution. la mère Gothon te plaça derrière an des condamnés, et, avec son guenx, elle brûla la corde qui lui attachait les mains.
— Comment as-tu su cela?
— la mère Gothon a conté ça k ma mère le soir même.
— Ab!
— Vu qoe ma mère voulait absolument savoir qael était cet homme qui était venu la veille chez elle; un grand brun, large d'épaules , avec des cheveux noirs et des favoris.
— Et cet homme, l'as-tu vu, toi?
— Oui , dit le gamin.
— Le recoonai trais-tu?
— Certainement.
— Eh bien , dit l'Endormi , viens avec moi.
• — Où cela?
— Dans un endroit où je te montrerai celui qui pourrait bica être l'homme dont tu parles.
— Je le reconnaîtrai bien , si c'est lui.
* — Et tu gagneras tes cinq autres pisloles.
, — Ça il. »
L'Endormi paya l’écot.
Au moment où il allait quitter le cabaret, un homme y entra.
' L'était le Marseillais.
a Je tiens le «jars, dit ('Endormi en argot, et je vais lui montrer D.-tro homme.
— Sais-tu où le trouver?
— Au café Foy. parbleu!
— Va, je t'attends ici, » dit le Marseillais.
Maintenant, pourquoi l' Endormi avait-il favorisé l'évasion de Claire d’Azay*
C’est rc qu’il n’csl possible d’expliquer qu’eu so reportant à la matinée de la veille.
Comme huit heures sonnaient, le coche de TVoyes, attelé de trois chevaux, dont un ru arbalète, entra bruyamment dans In cour du lion loi, située cotre la rue de ce nom et relie à qui le philosophe Jean-Jacques Roussi mu a depuis donné U* sien.
lin homme armé d’un sac «Ife nuit descendit de I impériale, *on manteau sur le bras, et lit signe au cocher d’un cabriolet qui stationnait dans la cour.
Le cocher reconnut sans doute le voyageur, car il salua avec respect en avançant son cheval.
Le voyageur monta auprès de lui , plaça son sac «le nuit entre ses jambes et u’etit pas le temps d'mdiq ux la roule qu'il vouluil prendre, car le cocher lui dit :
u Passive du Commerce, n'est-ce pas, citoyen?... »
Le voyageur tressaillit.
« T n me connais donc? dit-il,
— Comment ne connaîtrais-je pas f ancien ministre de la justice, le député de Paris, le grand citoyen Danton !
— Chut! conduis-moi . et pas d’eutiiousiasmel »
Le cocher se mit en route.
D’abord Danton demeura rêveur et soucieux, puis tout à coup il interpella le cocher.
— Que dit -on h Paris? demanda-t-il.
— Le peuple murmure, répondit le cocher.
— Contre qui?
— Contre Robespierre et !e Comité de salut public. »
Danton Fronça le sourcil, et comme se parlant à lui-mêm- : *
a I o.i populi, roi Ifei, lit-il. Le peuple a raison. La France doit cire lasse de ces hommes !
— Le peuple vous attend et sc plaint de vous , dit le cocher.
— Ah 1 k fit Danton rêveur.
Et il se tut et s'enfonça dans iin coin dn cabriolet. Puis, se parlant toujours à mi-voix :
J’ai eu tort peut-être, de revenir.... il faudra recommencer la lutte... et je sois las... Ces hommes me font horreur et m'inspirent du dégoût... «
Un éclair passa dan* les yeux du tribun; puis il reprit son aparté avec mélancolie :
— J'aurais dû rester à Aras, dans ma maison paternelle y
au hrtre lits événement», me retremper et chercher des force* nouvelle» à ce paisible foyer de familli- que j’ai trop tôt abandonné... *
A Ce» dernier!» mot» un nuage passa sur son front, un nom expira au bord de s*s lèvres.
Puis il eut un sourire sardonique.
» Fou que je suis ! dit-il ; ce o’est pas l'ambition et la politique qm me ramènent à Paris... Non... c’esi elle! » lit Danton retomba dans sa morne rêverie.
Le cabriolet venait d'atteindre In rue Saint-Amiré-dcjt-ArlS et r>'.,ri était devant le passage du Commerce, le tribun paya le cocher et descendit.
'i Adieu, citoyen, lui dit-il. Si tu pirrlps de moi, tu pourra* dire à ceux qui se plaignent que je suis revenu pour prendre en main le? intérêts du peuple. »
t.a concierge de la maison qu'habitait Danton à Paris témoigna à va tue nue surprise mêlée de joie.
» AhI citoyen, dit-elle, mon mari et moi nous commencions à p rdre l'espérance de vous revoir.
— Merci, citoyen n.-. Mi r n.-loi. Mon v'i uea iM-il
I ; liant ?
— Ali! ouiche! dit li* joirtière, il y n longtemps qu'il est parti. Le mole s’eu est allé, lu lendemain de voire départ, avec i'utgvui
que vous lui aviez laissé. Mais j’ai fait l'inspection chez vous, citoyen; il n’a rien volé.
— C'est bien, citoyenne. Monte avec moi, en ce cas, et chargetoi de tua valise. *
La portière obéit, ouvrit à son locataire la porte de ce somptueux appartement que nous connaissons déjà, et dont l'ameublement et U décoration avaient si fort Irrité le nerveux Robespierre.
« Est-il venu beaucoup de monde en mon absence? demanda le tribun.
— Le premier mois, citoyen.
— Et depuis?
— • Depuis, il n'y a que deux personnes qui viennent régulièrement tous les jours.
— Ah ! •
Et Danton tressaillit, u Viennent- elles ensemble?
— Xon pus, je crois même qu’elle* ne se connaissent pas.
— Est- ce un homme et nue femme? reprit-il d’une voix légèrement émue.
Xon, deux humrnes. Il «-n est uu surtout qui vieut tous les matins.
— A quelle heure?
— Mais., à cette heure-ci.
— Vous ne l'aviez pas vu avant mon départ?
— Jamais. »
Danton fronça le sourcil ; involontairement il songra aux masques rouge*.
a Et fnntrc? fit-il.
— • L'autre n'a pns d'heure. Il entrebâille la porte et dit : « Le n citoyen Danton est il de retour? " Et il s’en ra. *
Tandis que la portière pariait , la sonnette retentit.
« Faut-il ouvrir? demanda la portière.
— Ont, lui rép«indil-il.
■ — Citoyen dit-elle en revenant à la héle dans le cabinet où le tnhun s'était laisse tomber sur un siège, c’est l’homme qui vieot tons b s jours.
• — Fais-lr rntrer. »
La portière s'effaça, et le visiteur apparut sur le seuil.
Soudain, Danton étouffa un cri. Le visiteur n'était autre quu le chevalier de Rochemiore. ‘
w Laissc-nous, citoyenne, > dit brusquement Danton.
La portière sortit, et le chevalier entra dans le cshinet.
Il y «-ut un moment «l'étrange silence entre ces deux homme* unis par un lien mystérieux. — entre ces deux hommes qui aimaient la même femme.
Et celui qui souffrit le plus en ce moment, ce ne fut point fumant sans espoir, ce fut l'époux liromix, l'homiue «doré, le mari de La huile Arinande de Vérinière*.
Eu présence de Danton , le chevalier fut honteux et humilié de «on bonheur. Et puis, il examina malgré lui le visage du tribun et fut el frayé des ravages qu'il niait subis depuis le jour où ils tétaient vus, Danton et lui. pour h dernière toi».
« t. doyen, dit le chevalier, pardonner -moi d'arriver chez von* alors que vnn* descendez de voiture. Mais le temps presse, dit siècjçt où nous sommes , cl les minutes valent souvent des année*.
— Monsieur le chevalier, répondit Danton , vous êtes le premier visage de connaissance que je retrouve à Paris.... Soyez h bienvenu... »
La voix du tribun était altérée.
a Monsieur, reprit b* chevalier, je ne rien* pas chrz vous en cachette, uiai* au grand jour et le visage b découvert, l'on s savez que j'ai été rayé de la liste dqp émigrés? ajouta-t-il arec nnvu fïïme.
— Je sais, répondit Danton, que vous avez été In victime d'unis odieuse machination ourdie pur me» propre» ennemi». *
Le rhevalicr s’inclina.
»> Ecoulez, «Jii-il, il y a entre nous trop de secrets à cettfe botira pour que nous u1 allions pas droit au but.
— Parlez.
— Ce n'est pa* le cheialier de Itochemaure qui vieot à vou*. • Danton fil un mouvement et fronça le sourcil.
« Co»t le messager d’une association que vous connaissez...
Î’I dont je ne i «n pns entendre parler.
• — Pardon ; un seul mol... ■
Lu eciair pas- a dan* le* yeux du tribun.
— Moti-ienr, dit -il, je suis l’esclave de mes priucipc» et de usa
COUVICtlOU. ■
Un sourire vint aux lèvres de Koch -moure.
« Je vois, dit* il, qu'il faut que la chevalier vous donne une explication que vous u‘ écouleriez pas de la bouche du masque rouge.
— C’c*t vrai.
— Eli bien, écoutes. Voua avez rencontré, un soir, un bouame masque, un de nous ; U voua a remis uu billet?
— ■ Oui,
— Voua l'avez déchiré? - — Oui.
— Et vous eu avez acmé tes morceaux derrière vous?
— C'est exact.
— Un autre houinte les a ramassés, rtuuiv, recollés... »
Danton eut un geste d'efiroi.
u fuis il a imité récriture, coût reluit l'exergue et le cachet, et Vous avez trouvé, en rentrant chez vous, une autre lettre...
— C’est irai.
— Une lettre absurde, que lauiais nous ne vous avons écrite, car uou* savons que les hommes comme vous ne s'achètent pas.
— Que dites-> tous! s’écria lt union.
— Vous ave* un ennemi politique, Robespierre; un ennemi intime... le Marseillais.
■ — Ali ! je comprends, dit Danton.
— Maintenant, reprit le chevalier, que le club des masques rouge* est disculpé a vos yeux, peut-être consentirez-vous à m’écouler...
— Parlez!
— Voua élea revenu à Paris ce malin. Personne encore ne t« tait , personne ne vous a vu.
— C’est probable.
— Repartez !
— - Repartir! s'écria Danton. Pourquoi?
— Parce que avant huit jours vous serez arrêté.
— Moi?
— Vous î »
Danton eut no geste superbe d'audace.
» Oh! ils n'oseront pas, dit-il.
— Mon , si vous êtes avec nous... oui, si vous refusez encore nos services. ■
Danton ne répondit pas, mais il parut attendre que le chevalier élucidé! sa pensée.
Celui-ci reprit :
« Les masques rouges ne sont point composés uniquement de royalistes et de nobles ; il y a parmi nous des hommes de toute* les opinions. Ce que nous voulut**, c’est le renvcrscimul de ce triumvirat souillé de boue et de sang, qu'on nomme Robespierre, Couthon et Saitri-Jual.
— Apres? dit Danton.
— Qu'un homme comme voua consente à devenir notre drapeau, et tirant uu mois nous aurons envoyé Robespierre à la guillotine, que (huis briserons après. »
Danton se leva, lit deux fois, à grands pas, le tour de sa chambre et revint se placer en face du chevalier.
« licou lez-moi à votre tour, dit-il.
— Parlez, répondit Rucheiuaure
— Moi aussi . ;o rêve, couuuc vous, le renversement dn despotisme qui s'est abrité sous le mnnlcau de 1* liberté; moi aussi, je vtrtu jeter bas cet odieux instrument de supplice qui a versé le plus pur sang de la France. Un moment abattu, un moment à l'écart, fatigué de U lutte, doutant de nmi-uiéoir, je retrouve mua audace ci mon patriotisme, ci je rentre dans la lice! n
Rochrinmire tressaillit «le joie.
u Ahl dit-il, noua voua sauverons alors, et nous t ri omp héron* ! « Danton secoua la télé.
u Mais j<* veux lullcrxeui, dit-d, je ue veux pas dit vous... • Rochcm. ure recula stiq était.
» Je ne veux pus de vous . reprit Danton , parce que vous cl us de* aristocrate*; parce que, Robespierre renversé, vous réméré liez la république !
r Adieu, rhevaber... *
El Danton « ni uu asiate plein de noblesse, qui voulait dire à sou interlocuU'iir qu'il uViili n huit pb s rien.
u Eh bien, dit ce ÜLinicr, je rapporterai votre refus à ceux qui m’envoient. »
Il se leva et lit un pas vois la porte.
Une éinoliuu subite s’cuquiu de lisutuo.
* Y avez- vous donc plus rien à me dire? fit-il.
— La tâche du masque rouge est accomplie.
— - Et... le chevalier?
— Celui-là, dit Kocbemaurc qui revint et prit la main de Danton dans les siennes, celui-là est et demeure \otre ami... Voulez-vous l’écouler?
— Oui.
• — Eh bien, retournez & Arris... attendez... ou vous êtes perdu J — Ils n'oseront pas. vous dis-je. »
I«e chevalier secoua la tète.
u Prenez garde an Marseillais, dît-il.
— Quand nous reverrons-nous?
— Si vous ave* boom de moi , répondit Rochemaure , laissez fermée, dès le matin, la persiciioc de celte croisée... je reviendrai'. Au revoir. »
Et le chevalier s’eu alla, après avoir serré la main de cet homme qui nouait Annaude de toutes les forces de son hue.
Quand la porto se fut refermée sur lui, Dautou prit sou front dans ses mains.
- Uh] dit-il, j'auiui» donné tout mou sang pour qu'il me parlât
à’ Hit * •
lit deux larmes glissèrent lentement sur sou visage.
Le chevalier s’en allait. Il venait d'atteindre la rue de Seine et se dirigeait vers la rivière.
Un homme qui marchait derrière lui l’aborda.
Cet homme était mal mis et sentait son agent du police d’une lieue.
* Que voulez-vous? lui dit le chevalier avec hauteur.
— Monsieur, dit cet homme, je sms agent de police... a Le chevalier le toisa.
« On m’appelle l’ Endormi.
— Ah? je sais, dit le chevalier avec dédain.
— Je suis le bras droit du MursciUais. a A ce mol. Rochemaure eut un geste de colère.
» L'est moi qui ai aidé à enlever votre cousine, mademoiselle Claire...
— O misérable! s'écria le chevalier, qui voulut s'élancer sur
r espion.
— Chut! dit l'Endormi; si je vous fais cet aveu, c'est que j'ai mes raisons.
— El je voudrais causer avec tons... n
Le chevalier jeta un regard autour de lui. La rue était presque déserte.
* Je ne veux vous emmener nulle part, dit l'Endormi, vous croiriez a uu piège... ici nous sommes bien... «
Le chevalier fut pris alors d'une curiosité mélée de dégoût, u Expliquez-vous, - dit-il.
L'Endormi reprit :
u Je vous disais doue que je suis agent de police , le bras droit du Marseillais et l'homme appela a le remplacer, si jamais ü tuuibo en disgrâce.
■ — Après, dit froidement !«• chevalier.
— Je fais de b police pour le gouvernement ; j’en fais également pour moi. Mademoiselle Clair* d'.lzay a été enlevée par le Marseillais ; je l'ai aidé à celle besogne; mai* ce n' «liait pm- pour le compte du goiivenu iucul : le citoyen Robespierre uc se mcic punit de toutes ces cbos«*s-là. *
I«e chevalier écoutait frcmisàtutl.
L'Endormi continua avec cyuistoe ;
u Donnez-moi dix mille livres, et je vous livre la prisonnière. » llochemaiire jeta un cri de joie d’abord; puis, il se délia et ragarda l'espion ;
» Tu me trompes ! dit-il.
j — Non . je vous le jure.
— - Quelle valeur petit avoir |c serment d'un homme tel que toi?
— la valeur que lui donnent les circonstances.
| • — Ah! n dit le chevalier.
Kl il parut attendre que t'Kudoiuii s'expliquât. i « Voyez-vous, monsieur b chevalier, poursuivit l'espion, »i dé* gradaiit que soit noire métier, il ne terme notre cœur ui aux pu»- ; noua, ni aux synipiuimis, ui aux haiuc» vivace», s -,
L’ accent de cet homme avait un timbre de franchise qui toucha Rochemaure.
■ J'ai une passion , l'argent ; une haine violente . le .Marseillais , qui est mon chef, et n’a jamais négligé une seule occasion de m'humilier ; une sympathie , cette jeune fille dont il a’est fait le bourreau.
a Donnes -moi dix mille livres, et je vous rends mademoiselle Claire , et je renverse ainsi toutes les espérances cupides du Marseillais. •
Rochemaure écoulait, mais il ne répondait pas. Il sc défiait encore.
■ Qu'avex-vou* à craindre de moi, reprit I* Endormi , n' êtes-vous fu protégé, vous, par un décret de la Convention? N'avez- voua pas le droit de marcher librement dans Paris?
— En effet, dit Rochemaure.
— Et puis, je ne veux pas être payé d'avance. Le lendemain du
iour où mademoiselle Claire d'Aiay vous aura été rendue, un lomme se présentera chez vous , et vous lui compterez les dix mille livres.
— Ahl ceci est dilféreot. *
Quelques passants se croisaient dans la rue de Seine, et FEndormi avait été contraint de s'interrompre plusieurs fois.
■ Viens jusqu'à la rivière, dit le chevalier, nous causerons plus à l'aise.
— Comme vous voudrez... "
L'Endormi et Rochemaure descendirent jusqu’au quai et s'assirent sur le parapet.
« Je te promets les dix mille livres , dit alors ce dernier.
— Très-bien.
— Dis-moi où est Claire.
— Je ne le sais pas...
— Comment! lu ne... le... sais pss?
— Non.
— Alors, comment pcux-lu nous la rendre? ■
L’Endormi cligna de l'œil :
• Tenez, dit-il, je veux être franc jusqu'au bout. Je vous dirai tout.
— Parle...
— Robespierre sait que le Marseillais a enlevé la jeune fille.
— Ah ! il le sait !
- — Mais il ne veut point se mêler de cette affaire. Seulement , il a juré que le Marseillais la respecterait ; de telle façon que la jeune fille, tout en étant prisonnière, tout en étant en bulle aux mauvais traitements de la Mayotte...
— I -a Mayotte ! s’écria le chevalier qui pâlit à ce nom.
— Je ne voulais pas vous faire cet aveu, dit l'Endormi qui prit un visage chagrin, c est pour cela que je prétendais ne pas savoir où elle était.
— - Ah I malheureuse enfant ! murmurait Rochemaure Joui les yeux s' étaient emplis de larmes.
— Donc, continua l'Endormi, mademoiselle d'Azay a clé respectée jusqu’à présent; et si vous acceptez mes offres, demain elle vous sera rendue.
— Comment cela?
— On la conduira sur 1a place de la Révolution.
— Pourquoi? demanda le chevalier frémissant.
— Pour qu'elle voie guillotiner.
— Horreur!
— C'est une torture nouvelle inventée par la Mayotte.
•— Et quand elle sera sur la place?
On la conduira jusque dans le cercle des Tricoteuses.
Après?
— Dans la noit , j’aurai enfoncé un clou dans l’un des poteaux de la guillotine. Le couteau s’arrêtera en chemin... a Le chevalier tressaillit à ces derniers mots.
• Vous devez savoir par expérience, dit l'Endormi en souriant, que pendant ces moments-là le condamné , Hé sur la bascule , se met à hurler, et que les spectateurs se bousculent aussitôt.
— Oui , j’ai vu cela.
— Vous devez même votre téta à ce spectacle, monsieur le chevalier.
— - C’est possible.
— En ce momcnt4à, continua l'Endormi, la Mayotte sera assommée d'un coup de poing. Le reste vous regarde... *
Et l’ Endormi ajouta d'un œil fin :
« Les masques rouges ne sont pas embarrassés pour ai peu.
— Ah ! tu sais aussi cela?
— Oui, mais ne craignez rien... •
Rochemaure jeta de nouveau un regard déliant sur cet homme.
». Oui , répéta l’Endormi , ne craignez rien ; et voici pourquoi. Robespierre a juré que si le Marseillais ne lui livrait point les masques rouges avant un mois, il renverrait à 1a guillotine.
— - Alors, dit froidement Rochemaure, il est sùr d’y aller,
— Acceptez-vous mes propositions?
— Oui.
■— A demain , alors. »
Et l' Endormi s’éloigna, laissant le chevalier tout rêveur.
Le lendemain, ou s’eu souvient, Claire fut amenée par la Mayotte sur la place de la Révolution , et les choses se passèrent comme f Endormi l'avait annoncé.
Nous avons vu le Marseillais s'éclipser un peu Avant que la boiteuse fût assommée par l'Endormi; puis, celui-ci rejoindre le gamin lolo, l’emmener au cabaret de la Pomme normande, et faire un marché avec lui. « Viens avec moi , lui avait-il dit, je vais te montrer l'homme que je crois être celui qui allait visiter la femme Gotbon. »
En sortant du cabaret , l’Endormi avait croisé le Marseillais qui y entrait.
Tous deux avaient échangé un regard d’intelligence et quelques mots. Puis ('Endormi avait emmené le gamin daas le jardin du palais Egalité.
la nuit était venne : le jardin étincelait de lumière et était encombré d’uoe foule nombreuse de promeneurs qui s’inquiétaient des nouvelles politiques.
L'n groupe s’était formé devant la porte du café Foy.
Groupe curieux, avide, frémissant.
Les mots se heurtaient , les exclamations se croisaieot ; on se hissait sur la pointe des pieds pour mieux voir.
■ 11 est revenu I
— • Je l'ai vu !
— Est-ce bien lui?
— Vous allez le voir sortir... »
Ces mois volaient de bouche en bouche.
• Virus par ici , n dit l'Eudormi au gamin.
U le prit par la main et ils se mêlèrent à cette foule turbulente.
Tout à coup un officieux du café vint sur le seuil et dit :
« Place , citoyeos 1 n
Les curieux s'écartèrent un pen ; deux hommes sortirent du café.
Ils se tenaient par b main.
L’un était un beau jeune homme au large front, à l'œil dominateur et triste à b fois , — un de ces hommes qui passent dans b vie comme des météores et s’éteignent au seuil de la jeunesse , après avoir rempli le monde du bruit de leur nom. C’était Camille Drsmoulins.
L’autre, on l'a deviné, c'était Danton! Danton qui s’était retrempé dans b solitude ; Danton qui arait médité dans son exil volontaire , qui revenait à Paris plus fort , plus audacieux que jamais , prêt à fulminer des torrents de colère et d'éloquence contre ses ennemis. Danton était entré seul, il y avait une heure, dans le jardin du palais Egalité ; il avait voulu passer inaperçu , et soudain tout le monde l'avait reconnu.
On avait crié : Vive Danton 1
Il était entré au café Foy, et b foule s'était ameutée à b porte.
Il en sortait avec Camille Desmoulins , et b foule battait dos mains.
u Le voilà! c'est bien luil dit le gamin à F oreille de l'Endormi.
— Lequel?
— Le pins grand, celui qui a les cheveux noirs.
— Tu en es sûr?
— Très-sûr.
— C’est bon. Viens, allons-ooQs-ea. »
Et il Femmena hors du jardin.
- Maintenant, mon bonhomme, dit l’espioo à l'enfant, ta fortune dépend de toi.
— Comment cela?
— - On te fera veoir au tribunal quelque jour, et on te demandera s’il est bieu vrai que tu aies vu cet homme chez b mère Gotbon.
— Eh bien?
— Si lu l’affirmes, tu obtiendras ce que tu voudras. Voyous t que désires-tu ?
— Moi! rien, hormis de Fargent.
— Avec de l’argent, on a ce qu'oo veut.., 1 ^
Ut
— C'e»t ce que ma mère dit.
— Eh bien , qui* déaire la inère?
— Elle voudrait s’établir bouchère. Je lui donnerai* un lier coup de main, moi; car le sang, voyez-vous, j'airne ça!...
— On l’établira. I oilà te* cinq autre* pistoles. Quand on aura besoin de toi, on ira te chercher. Adieu... »
I.e gamin empocha son argent et s’en alla en sifflant , tandis que l' Endormi retournait à la Pomme normande .
I.e Marseillais l'attendait et se fit conter le voyage au palaia Egalité.
« Ce soir, dit-il , tu feras arrêter la mère Gotbon.
— Déjà?
— Oui.
— Où la conduirai-je ?
— A la Conciergerie. J'irai l’y voir, et je T interrogerai.
— C'est bien , à dis brun s on l'aura mise à l'ombre.
— Et tu dis qu’il y avait de l'enthousiasme au palais Egalité? -
— Beaucoup.
— - On criait : Vive Dante a !
— A ttie-léle !... n
Le Marseillais se prît h sourire.
■ Il n'aura pas le temps d'entendre longtemps ce* bravos, » dit-il.
L'Endormi regarda son chef :
« Ab çà! patron , dit-il , un mot, je voos prie.
— Que veux-tu ?
Je comprend* qu'on arrête la femme Gotbon. qu'on s'assure de la déposition du gamin; je comprend* que vous ayez fait revenir la citoyenne Rochcmuure a Paris, afin d'y attirer Danton ; mais ce que je ne comprends plus...
— C'est, interrompit le Marseillais, que j’aie voloutui rement laissé échapper la petite?
— Justement. Et je ne devine pas le premier mot du rôle que tous me faites jouer depuis deux jours. »
Le Marseillais sourit :
■ Habituellement , fit-il , je ne te conte pas mes affaires ; mais comme je suis content de toi...
— Ah!
— Je veux bien t'éclairer d’un mot.
— Voyons t
— .Vous avons enlevé mademoiselle Claire, mais son arrestation o’élail pas légale.
— G' est vrai.
— Si nous l'avions livrée au tribunal révolutionnaire, il l’aurait acquittée.
— Ah çè! dit l'Endormi, vous ne voulez pas, j'imagine, l'envoyer à la guillotine ?
— Von , certes; mais je veux y envoyer son père et ses frèrej.
— Je comprends ceci.
— Je sais où ils sont...
— Moi aussi.
— Demain matin on les arrêlcru. C'est moi qui opérerai l'arrestation.
— Bon, mais alors...
— Alors tu verras la jolie combinaison que j'ai trouvée. Patience !... »
Et le Marseillais clignota ses yeux de vautour et parut se complaire dans la méditation de quelque plun infernal.
Le passage du Commerce a toujours clé peuplé de polit monde.
Libraires en plein vont, rempailleurs de chaises, ébénistes, marchands d'habits, revendeuses à la toilette, telle est ta population de cette petite cité.
Une belle maison, en ce temps-là, s'y trouvait de belle apparence; — c'était celle qu'habilnit le citoyen Danton.
Tout le reste n'était qne masures mansardées, vieilles constructions en torchis.
En face de 1a maison habitée par le tribun s'élevait la plus chétive de toutes. Elle n'avait qne deux étages.
* Au rez-de-chaussée était un cordonnier, un marchand d'habits et une marchande de bouillon.
Au premier logeaient des ouvriers en chambre.
Le deuxième cl dernier é*ane se composait d'on petit logement
unique do trois pièces , dans lequel vivaient trois hommes qui se disaient Allemands, parlaient à peine le français, sortaient le matin de fort bonne heure et ne rentraient qu'à la nuit.
Ces trois hommes, qu'on disait être le père et les fils, portaient le costume des gens du pays de Bade et s'intitulaient typographes.
Le premier était correcteur d'allemand dans une imprimerie de la rue de Vaugirard . les deux autres travaillaient dans un autre élablissemrnt typographique. Ils vivaient tranquilles, ne s’occiipaietf de personne , saluaient les voisina et étaient en bons rapports ave* tout le monde/
Il y avait qnatre mois qu'ils étaient arrivés. Le voisinage avait fini par les prendre en amitié, tant ils paraissaient* bons et affables.
Le plus vieux s'appelait Lehman, ses fils portaient les noms de Pritz et de Waller.
Or, un soir, les habitants du passage qui se trouvaient sur le seuil de leur porte virent revenir l’afoé des fils, celni qui s’appelait Wnlter, donnant le bras à une jeune fille pâle , amaigrir par de long* jours de souffrance, mais remarquablement belle encore.
• C’est ma srrur qui nous arrive d'Allemagne, • répondit Walter.
Et il conduisit la jeune fille dans l’étroit logement qu’il habitait avec son père et son frère.
Ceux-ci rentrèrent l’un après l'antre précipitamment, et ceux qui les virent passer se dirent ;
u Ifs savent sans doute que la petite est arrivée. »
Puis, quand ces trois hommes et celte femme se trouvèrent seuls, ce furent de* transports , de* enivrements , des caresses , des exclamations de joie.
C’était bien la fille et la sœur de ces hommes, cette pâle jeune fille courbée par la souffrance; — et ces trois hommes qui jargonnoient l’allemand, feignaient d'ignorer le français et se disaient ouvriers, n'étaient venus à Paris qne pour l‘y chercher. La jeune fille, c’était Claire d’Azay, rendue mystérieusement à sa famille.
Il y avait environ une heure qu’elle était revenue; et comme elle racontait ses douleur* et ses tortures, tandis qne le baron et ses fils écoulaient avec indignation, et faisaient le serment tacite dr hacher la misérable qui l’avait ainsi persécutée, — un visiteur arriva.
C'était Kochemaure.
Le chevalier portait la carmagnole et le bonnet ronge; il s’élail trouvé sur la place de la Révolution, prêt à voler au secours du frère de Claire s’il avait besoin de lui.
Depuis que Claire était aux mains de son père, Rocbemaure n'avait point perdu son temps.
■ Tout est prêt, dit-il quand il entra.
— Comment? demanda le baron, qui couvrait sa fille de baisers.
— Demain matin , entre hait et neuf, vous nous amènerez Claire à l'hôtel où nons sommes, Armande et moi. A r mande part avec sa femme de chambre et nn vieux serviteur. Ce sera vous, baron.... Elle se rend en Lorraine où nous avons des terres que la république nous a rendues. Du moins . ajouta le chevalier, c’est ce que constate le passe-port que voici, délivré par la Commune. »
Et il mit sous les yeux du baron un passe-port délivré à la citoyenne Rocbemaure, se dirigeant vers la Lorraine avec son officieux et une fille de compagnie.
u Quant à vous denx , reprit le chevalier s'adressant aux frères de Claire, je vous aursi des passe-ports dans Is journée. Danton mé les a promis. » __
I<e chevalier, qui ersignsit que sa visite ne fût remarquée, se retira de bonne heure, et la famille, enfin réunie, attendit le lendemain avec impatience. Elle avait hâte de quitter Paris, où Claire avait tar souffert.
La nnit lui parut langue ; aux premières clartés du jour, les fan* Allemands étaient sur pied.
Tous trois, silencieux, entouraient le lit de la jeune fille endormie.
La pauvre enfant a^ÿit fini par céder à cette lassitude qui suit les émotions terribles ; et, pour la première fois depuis quatre mois, son sommeil n' ux ait point été troublé par les brutalité* de l’odieuse Mayotte, qui chaque nuit prenait un cruel plaisir à l’éveiller en sursaut.
Il n'était encore que six heures du matin, et c'était entre huit et neuf heure* que M. d’Azay et sa fille devaient rejoindre madame do Rochemaure-
De temps en temps, l’un des fib se mettait à la fenêtre et regardait dans le passage,
I* passage «Mail peu fréquenté en plein jour; il était bruyant le malin.
I.a population ouvrière qui I1 habitait *e levait de bonne heure, balayait le seuil de* porlrs, ouvrait le* échoppes et 1rs boutique*.
On causait de voisin à voisin ; on allait boire chez le marchand
de lin
Tout à coup, l'aîné des d'.Azay se rejeta assez rivrment eu arrière
la fenêtre.
b Qu'esl-ce? loi demandèrent son père et son frère.
— De* municipaux, « répondit-il.
Eu effet, une demi -douzaine dr sbires de la terrible Commune entraient dans le passage et pénétraient chez le marchand de vin.
Les trois homme* fermèrent prudemment la fenêtre.
Quand les mnniripanx . à cette heure matinale, apparaissaient quelque part dans Pans, l’alarme se répandait facilement. On savait qu’ils venaient opérer une arrestation de suspects, et uue arrestation était synonyme d’arrêt de mort.
Le bsrou et ses tils se regardèrent avec anxiété. Puis ils eurent la même pensée... iis éveillèrent Claire.
Claire ouvrit ses grand* yeux bleu*, regarda son père ptses frères en souriant . et leur dit :
» Rst-ce déjà l'heure de partir?
— Pent-étre... » répondit le baron, qui ne vonlut pas effrayer aa fille.
Mais soudain it tressaillit et alla se placer devant la porte.
Il entendait retentir des pas dans l’escalier, des pas précipités qui s’arrêtèrent sur le carré.
Puis on frappa.
D’ahord, M. d’Azay et ses fils songèrent à ne pas ouvrir et à se barricader.
Mais on frappa de nonvenu.
Il* avaient des poignards et des pistolets ; ils étaient résolus à la résistance.
Cependant le baron demanda à travers la porte, en reprenant son jargon allemand, le nom de son visiteur matinal et le but de sa visite.
Pendant ce temps, Claire s1 habillait à la hâte.
L'homme qui avait frappé répondit :
■ C'est moi, Coreniiti, le cordonnier d’en bas.... Ourrez, j’ai quelque chose h vous dire, père Lehman. ■
Le baron , reconnaissant la voiv du cordonnier, qui pmvH pour un très-brave homme, en s’entendant appeler -par son nom d'emprunt. ouvrit.
C’étail en effet le cordonnier, pauvre resspmrlpur qui logeait dans une échoppe, an rez-de-chaussée de la maison. Entre deux , Igr», plutôt vieux qne jeune, figure placide, œil assez vif, ebétii de taille, les genoux anguleux et les pied* tordus, tel était cet homme. Il ne *e mêlait jamais de politique, et passait dans le quartier pour nn citoyen inoffeosif.
Cependant le baron fut frappé de son visage bouleversé.
• Mon Tiè! qunfrz-fovtf r lui dit-il.
Mais le cordonnier haussa l< s épaules.
■ Ce n'est pas la peine de me tromper, dit-il , je sais qni vous êtes, monsieur le baron d’Azay. «
A ce* mots, le père et le* fil» firent un mouvement.
■ Ht je suis nn aini qui vient vous sauver, > dit le cordonnier.
l.a physionomie du cordonnier paraissait fi anche.
« Oo vient vous arrêter, vous, vos fils H votre fille... "
Claire jeta un cri, et crut voir se dresser devant elle l’horrible Mayotte appuyée sur ses béquille*.
Le cordonnier poursuivit :
■ C'est surtout à votre fille qu’on en veut. Alain votre affaire à tons, du reste, est réglée d'avance. Vous serez jugé* nujourd bui même et guillotinés demain, n
Claire *e sentit défaillir,
« O mon père! dit-elle, sauvez- vons avec mes frère*.... et que toute leur colère tombe sur moi. •
— Les municipaux sont entrés chez le marchand de vin , poursuivit lo cordonnier. I«e caporal qui 1rs commande est un ami à moi. 11 m'a prévenu et m’a montré l’ordre d’arrrslalion. Comme c'est un brave homme, il veut vous donner le temps de filer... hâ> tez-vons !
— Mai* où aller?... Comment fuir?... demanda le baron, tandis que lui et ses fils se préparaient à une résistance désespérée. Les Issues du passage sont gardées I
— Alors... •
Le cordonnier montra du doigt la maison voisine.
• Je sai* birn des chose*, dit-il, saus rn avoir l'air. Il y a là un bomme qui est voire ami... ou plutôt l'ami de vos amis... r
Le baron tressaillit.
b Tandis que le* municipaux boitent, continua Coreulin lo cordonnier, descendez hardiment, traversez le passage et montes chez le citoyen Danton. Ce n'est pas là qu'on ira voua chercher! »
Le baron cl ses fils se regardèrent en hésitant ; puis leurs yeux tombèrent sur Claire...
Alors il* n'hésitèrent plu*.
a Venez, dit le cordonnier; je rais donner le bra* à mademoiselle, descendez l'un après l'autre, "
Ce fut le baron qui descendit le premier; mai* it ne franchit le seuil de la maison habitée par Dutiluu que lorsque Claire en eut elle-même passé le «nÿl.
• Ou allez- vous? demanda la portière.
— Chez le citoyen Danton, répondit le baron, qui reprit son accent allemand.
— Montez . il est levé. *
Pendant son séjour au ministère de la justice, Danton avait voulu être accessible à tous, l.a porte de son cabinet était grande ouverte. Quiconque uvail une réclamation à lui faire était admis.
Chez lui, dan* son apparti-ment, il avait conservé les mêmes habitudes. la portière avait ordre de laisser monter tout le monde.
Le baron donnait le bras à su fille, ses fils marchaient derrière ldi.
Le cordonnier s’était éclipsé.
Lp baron sonna; Danton lui-même vint ouvrir.
u Citoyen, dit le baron simplement, je me nomme' le baron d’Azay .
— Vous ! dit Danton en reculant d'un pas.
— Je suis l'onde d’.Armande, * ajouta le baron.
A ce nom, Danton pâlit.
• Voici ma fille et nies deux fils, frlieva M. d’Azay.
- — Entrez, n dit brusquement le tribun.
Et il referma la porte sur eux. .
Le baron poursuivit :
> On vient nous arrêter... nous demeurons en face, dans celte maison . . .
— Vous arrêter! » exclama Danton.
Il s'approcha de la fenêtre et vit le pannrlie d’un municipal.
■ En vertu de quel ordre' demanda-t-il en fronçant le sourcil.
— Je ne sais... Mai* je ne viens vous implorer ni pour moi ni pour mes fil*.... Depuis longtemps nous avons fait le sacrifice do notre vie... nous saurons mourir; mais vous ne laisserez pas aller cette enfant à l'échafaud... u'esl-ce pas? *
Et le baron, suppliant, mollirait sa fille et semblait vouloir lui faire un rempart de son emur,
Danton demeura silencieux un moment.... Pois il étendit la main :
b Xi elle, ni vous! — dit-il. Et montrant son logis: — Ceci, ajouta-t-il. e*l nn lieu d’asile!... *
Comme le tribun prononçait ces paroles, on sonna violemment à la porte, et le bruit des crosse* cIp fusil se fit entendre dans l’escalier,
Danton regarda ses hôtps.
Il y eut un moment d'anxiété terrible parmi eut; puis la résolution «iu tribun fut prise
U ouvrit la porte de son cabinet et dit à M. d’Axay :
• Entre* là avec vos rnfants. «
Ensuite, il alla ouvrir la porte extérieure de l'appariement.
Alors il se trouva face h face avec les municipaux.
Trois pouvoir* se disputaient Paris, comme ou suit, la Convention, le Comité de sûreté publique et la Commune, c'est-à-dire les municipaux.
Des Irais, la Commune était l’autorité la moins brillante et la plus redoutable.
Le Comité de sûreté faisait grâce quelquefois, la Convention était portée à la magnanimité, — la Commune ne pardonnait jamais.
C'était à elle que parvenaient le* dénonciations anonymes, le* accusation* d' incivisme, 1rs lâches délations.
Lo Comité eût passé outre, fa Convention eût prononcé Tordra du jour; la Comnmue n» faûut fi de rien-
Elle écnutait toujours, elle nnUNait soigneusement Han* U bouc fouir* le* imputations , toute* les calomnies; de tout cela, elle formait un faisceau de probabilité* et niellait aussitôt ses municipaux en campagne.
Les municipaux ne lâchaient jamais lenr proie; -—ils arrêtaient quand même.
Si In G (immune arait ordonné une perquisition cher Robespierre, tes municipaux eussent obéi.
Ceux qui venaient arrêter M. d’Azay et ses enfanta étaient au nombre de huit.
Celui qui les commandait était un cordonnier de la rue Meslay, appelé Pillard.
Polard était l’effroi de son quartier, il avait envoyé plus do cent personnes à la guillotine. Polard se fût arrêté lui -même, s’il se fût suspecté de tiédeur et d'incivisme. C'était un homme de trente-six ans, an net recourbé, à l'aspei t farouche, dont les yenx britlaieot de fanatisme, et qui ne pardonnait pas à l'univers d'être né bossu. La bosse de Polard était un crime que devait payer, à la longue, l'humanité tout entière.
Cependant, après avoir sonné violemment, Polard fat quelque peu étourdi de voir apparaître Danton sur le seuil.
Le rordonnier du passage, qui Avait charitablement donné le conseil à M. d'Aiay de se réfugier cher le tribun, n'était qu’un agent du Marseillais qui avait préparé tous ces événements. Or ii avait dit simplement à Polard, en lui muutraat la maison d'où venaient de partir le baron et se* enfant* :
h Le* ciseaux sont dénichés, mai* il* ne sont pas allés loin... * Et il avait ajouté, désignant du doigt l'escalier de Danton : u Montex nti premier... ils y sont. »
Polard s'élail engouffre nvec sa tronpe dans l’escalier, avait sonné sans savoir chez qui il allait.
u Que votilex-vous? * lui demanda Danton. je tribun avait eu le temps de retrouver le calme superbe qu'il montrait aux jours d'orage.
« Pardon, citoyen, balbutia Polard, je me trompe peut-être... mais...
— Ta te trompes, assurément, drôle, répliqua Danton de sa voix pleine et sonore, car tu oublies de me saluer, n
Le cordonnier ôta son chapeau; mais il ne fut pas intimidé :
• C’est la Commune qui m'envoie, dit-il.
— Que me veut-elle, la Commune?
— A vont... personnellement... rien...
— Alors pourquoi te permets-tu d'entrer chez moi?
Je soi* porteur d'un ordre d'arrestation, reprit Polard.
— Cet ordre me concernerait-il, par hasard? lit Danton avec dédain.
— Xon, citoyen.
— Alors, va-l'en! n
El Danton repoussa Ip cordonnier et ferma brnaqnement la porte. Tout cela fut dit et fait en quelque* secondes, et les municipaux Stupéfaits demeurèrent un moment silencieux, se consultant du regard.-rn présence de la porte close de Danton.
Les un* disaient :
« On nou* a trompés, le citoyen Danton, ex-ministre de In république, est trop bon pnlriote pour donner asile à drs aristocrates. » Un autre que I» peur «tait rendu féroce invectiva Polard.
« Tu es un sot. dit-il. Le citoyen Danton ira à la Commune et oons serons licenciés. *
Un autre alors émit cet avis ;
« Si nous non* en allions?... n
Polard son! paraissait résolu; Danton, avec un mol et ce qu’on nomme nos pouste'c, venait de s’en faire un ennemi mortel. Cependant il descendit le premier.
Les municipaux le suivirent comme nn troupeau de montons suit ton berger. Mais Polard ne renonçait point n la partie; seulement , il voulait retrouver le cordonnier son collègue.
Celui-ci, comme s’il eût pressenti qu’on avait besoin do lui, attendait en bas.
« Comment, dit-il, von» revenez seul*?
— Tri non» a* trompé*, dit un municipal.
— Moi? pas du tout.
— Suis-tu où tu nous ns envoyés?
— Oui, Au premier; il n'y n qu’une porte.
— Kl sais- tu chez qui? »
Le cordonnier cligna de l’œil.
• Oui, dit-il; c'est le citoyen Danton qui habilo IC
— Alors tn e* fou , dit le patriote que la peur fanatisait; j’ai envie de te pas&er ma pique à travers le corps.
— • Je sai» ce que je dis... ils sont là!
— Qui?
— Le* aristocrates!... n Polard regarda scs hommes :
■ Je ne connais qu'une chose, dit-il, les ordres dp la Commune t Et comme l'indécision continuait à se manifester sur tou» le* w
sages :
■ Si von» ne me suivez pas , dit-il, vous êtes tous des lâches !.. . «
Après avoir fermé la porte, Danton avait couru rejoindre M. d'Axay
et ses fils.
<» II* sont partis, lenr dit-il, mai* ils vont revenir... »
Danton ni- s'abusait pas sur la situation. Il connaissait le» municipaux d« longue date ; il était convaincu qu'ils »' abandonner aient pas la place sans coup férir.
Mais il u’ avait repoussé Polard et fermé la porte que pour avoir le temps de se préparer à la résistance.
Danlon le tribi.n, Danton le conventionnel, songeait, depuis trois minute*, à soutenir un siège...
Un siège contre la république!
C'est que Danton était bien l'homme qui avait dit un jour à la tribune :
a II faut de l'audace, encore du l'audace , et tonjour* de l'audace! •
Danton venait de trouver — * il le croyait du moins — la première planche de l’écbafauJage sur lequel il voulait reconstruire sa popularité en désarroi.
Pari* était las île voir couler le sang. Lu joug de la Commune et la tyrannie de Robespierre priaient à ton*. La France uheudait un libérateur!...
Danton rêvait ce rôle...
Depuis deux minute*, Danton avait compris, avec son génie de conception rapide et de fougueuse initiative, tout le parti qu'il pouvait tirer de la situation que venait de lui faire h- hasard. Il allait distribuer des armes à ses hôte»; il se *'< fendrait avec eux ; Ica coups de pistolet mettraient le quartier en rumeur...
La foule »' assemblerait sous les fenêtres... la foule 1 C'est-à-dire cette mer orageuse, cet océan humain dont la voix sonore du tribun avait si souvent soulevé les Ilots impétueux. l.a foule qu'il haranguerait alors et à laquelle il dirait :
* L» première des libertés est l'inviolabilité du domicile. Le premier devoir de la fraternité est de protéger les faibles. Ces homme*, que je ne connnissais pas, m'ont demandé protection, et je la leur ai accordée! Si ce* homme* sont les ennemis de la république, un le* jugera; mais jusqu'à l’heure de leur jugement , j'éteuds mes deux main* sur eux. *
El Danton voyait déjà la foule s'insurger, applaudir et crier : I te* Ihtnion ! Han» une heure peut-être, il serait le 101 de l'émeute, line heure plus tard, il aurait pri* l'hôtel de ville et renversé la Commune...
■ C'est une dernière partie à jouer 1 pensa-t-il; en avant! a
EU relou; nant près des proscrits :
■ Messieurs, dit-il, prenez ces pistolets. .. et défendons-nous !... ■
Il leur montrait nue panoplie accrochée au inur et composée
d’armes de toute sorte.
u Citoyen, répondit le baron avec cette noblesse des gens qui ont fait le sacrifice de leur vie, nous défendre , c'est vous perdre . .
— Qui sait?
— Sauver ma fille... Mc* fils et moi, nous allous nou» livrer...
— Vous rous défendrez, au contraire, répondit Danton.
— Mai» c’est vous perdre !
— C'est me sauver! * s’écria le tribun.
M. d'Azny et ses lil* étaient armé*.
Chacun mil drs pistolets à sa ceinture et prit un poignard aux dent».
* Vous, mademoiselle, dit Danton, s'adressant à Claire, à deuif folle de terreur, vous allez rester ici, au Joud de cette pièce. Et no tremblez pas, je repentis de vous sur ma tête!... »
Et il enferma Claire dans son cabiuol, et poussa M. d'Azay et ses fils dans l'antichambre.
u Li porte est solide, dit-il, elle résistera longtemps! »
Le mousquet dis municipaux retentissait de nouveau dans l’ escalier.
Polard avait décidé scs hommes à remuer. Cette foi», U tUil
•Ar o’étrc soutenu , et son coup de sonnette fui d1 une insolence ex- \ tréme.
La porte était munie d'un judas fermé à l'intérieur par une palette de fer.
Le judas s’ouvrit. Derrière étincela l'œil de Danton.
■ Que voulez-vous? répéta-t-il.
— - Entrer ! dit Polard. *•
— Pourquoi?
— Pour arrêter les aristocrates que tu as cachés cbei toi, répondit le cordonnier avec assurance.
— El moi je te somme de te retirer, dit Danton.
— Ouvrez , au nom de la loi! s'écria Polard.
— Au nom de la loi, je te somme de respecter mon domicile.
— Enfonces la porte, i* ordonna Polard.
L'n coup de crosse fut frappé...
Soudain, un éclair jaillit, une détonation se fit entendre, et une balle siffla...
Le judas s'était refermé.