X-ra Xvévolutiion ni55e
la villa oaid
C'ÉTAIT pendant la saison froide.
Quand Joséphine nous ouvrit la porte, nous vîmes le corridor de rentrée tout encombré de pardessus, de cache-nez et de fourrures.
Les vêtements d^s amis de M. Bergeret étaient accumulés sur les chaises et sur les consoles. Des chapeaux coiffaient de beaux chandeliers rococo. Des paletots étaient accrochés au départ de la rampe gothique en vieux chêne ouvragé.
— Y a-t-il beaucoup de visiteurs ?
demandâmes-nous à Joséphine,
— Trop ! fit-elle d'un ton bourru.
Il y a des tas de Russes.
Joséphine sympathisait peu avec la race slave.
— On ne sait pourquoi, reprit-elle, Monsieur reçoit des gens pareils. C'est sale. C'est plein de puces. Regardez-moi ces vieilles houppelandes.
Ce disant, elle palpait entre le pouce et l'index un pauvre caban tout élimé.
Elle continua de grommeler entre ses dents :
— Ces Russes, ce n'est bon qu'à crotter toute la maison. Et ça doit porter des bombes. Si Monsieur m'écoutait, il choisirait mieux ses relations. Célèbre comme il est, il ne devrait fréquenter que du beau monde.
Nous la laissâmes à sa méchante humeur.
Dans la bibliothèque, nous trouvâmes en effet auprès du Maître plusieurs révolutionnaires russes. Il y avait là, entre autres, K..., fameux sociologue, un colosse avec de longs cheveux blancs bouclés,
DE LA VILLA S A ï D 269
des poils follets tout autour du visage, de grands yeux bleus, étonnés et tendres, un air souriant, enfantin et béat : le type accompli du savant anarchiste qui par ses idées bouleverse avec candeur une société de fond en comble.
On était à l'époque où Nicolas II commençait à se débattre contre les sursauts de son peuple las du knout et de la nagaïka.
S..., correspondant de journaux de PétersbouTg, qui avait entrepris à travers la France une tournée de conférences contre le tsarisme, rendait compte d'un discours qu'il avait prononcé la veille à Valenciennes.
— Un public très sympathique, dit-il, et qui semblait fort au courant de la question.
France. — En somme, aujourd'hui, la province est au même niveau intellectuel que Paris,
S... — Sauf quelques régions pourtant, la Bretagne, par exemple.
France. — // est vrai, les Bretons demeurent en retard. Cela tienty en partie^ à
leur ignorance de notre langue. S'ils la comprenaient^ ils seraient peut-être plus favorables que d'autres à certaines de nos idées sociales.
Ainsi, je crois qu'ils accepteraient facilement le collectivisme. Ils y sont préparés par la pratique des biens communaux^ qui sont nombreux chez eux comme dans tous les pays pauvres. Car, à présent, il n'y a plus que les mauvaises terres et les pâturages maigres qui puissent rester propriété commune, tandis qu'au contraire le moindre lopin fertile est aussitôt accaparé. Par malheur, nous n'avons pas d'orateurs sachant leur patois.
L'alcoolisme aussi leur est funeste.
Ce qui est certai?i, c'est que durant mon dernier séjour à Ouiberon, ils m'ont paru fort arriérés.
Ils n'appliquent aucune des nouvelles méthodes de pêche. C'est au petit bonheur qu'ils vont à la rencontre du poisson. Ils ne songent pas à se télégraphier les uns aux autres leurs informations sur la marche des bancs.
Quant à la vente, ils la font dans de navrantes conditions,
La mareyetise, une grosse commère cossue, les attend iur la côte et guette fiévreusement leur retour. Dès quHls ont abordé, elle les emmène tous au cabaret, oii elle les saoule, et c'est quand ils sont gris qu'elle règle avec eux V achat de leur pêche.
Notez que cette mareyeuse est une intermédiaire dont ils pourraient fort bien se passer. Car souvent le marchand qui enverra le poisson à Paris attend aussi, tout près d'elle, sur la côte. Mais il ne leur vient pas à Vidée de s'adresser directement à lui.
Ce qui m'a confirmé dans mon jugement défavorable sur leur intelligence, c'est une conversation que j'ai saisie entre deux Bretonnes. Comme les femmes sont habituellement plus fines que les hommes, et que celles-ci ne l'étaient guère, du moins à ce qu'il me sembla, j'en tirai de sévères conclusions sur l'esprit des indigentes .
En écoutant ces deux Bretonnes, je ne commis, sachez-le, aucune indiscrétion. Elles
étaient, en efjet, à un demi-kilomètre Vune de Vautre et c'est à cette distance qu'elles s' apostrophaient à tue-tête^ comme les héros d'Homère.
L'une criait, — notez bien ceci, monsieur, dit France au vieux sociologue, — elle criait : — « Tm n'es qu'une saloperie, parce que tu vas avec mon hoinme, » — Et l'autre ripostait sur le même ton : « 5/ ton homme va avec moi, c'est que mon.,, est plus beau que le tien. »
Eh ! bien, monsieur, je ne sais pas si vous êtes de mon avis ; mais cette réplique me sembla dénoter la plus complète absence d'ûbservatioîi psy^chologique.
Il est certain, en effet, que si nous aimons une jemme plutôt qu'une autre, ce n'est pas du tout parce que so7i... nous paraît plus beau, mais pour une joule de raisons très différentes et d'ailleurs très complexes.
Le vieux sociologue cherchait à se faire une opinion sans y réussir.
Un moment après, France lui dit :
— Le pope Gapone doit être content :
la Révolution russe jait une halte.
Et s'adressant aux autres personnes présentes :
— Notre ami S.., m'a fait connaître ce pope dont on parle tant. Il me Va amené ici même. C'est un solide jeune homme brun et basané. Je confesse timidement qu'il ne m' a pas produit une excellente impression. Il est verbeux et emphatique. Comme il ne sait pas un mot de français^ S,,, me traduisait ses paroles et s'avisa de les abréger. Gapone s'en aperçut et se fâcha tout
rouge.
— « // m.e gourmande, me dit S,,, parce que j'ai écourté sa dernière phrase oii il comparait Nicolas II à un tigre. Il a en effet ajouté : C'est un tigre altéré de sang humain. »
Eh ! bien, vraiment, cette querelle au sujet d'une métaphore me parut de mauvais goût. Car enfin, n'est-ce pas, tous les tigres royaux ou impériaux sont altérés de sang humain (*).
(i) Ce Gapone y on s'en souvient peut-être, était un agent provocateur à: la solde de la police tsariste, A Pétersbourg, il s'était mis à la tête d'une grande manifesta-
GapOTie, qui a dirigé à Pétersbourg les premiers cortèges de grévistes, juge qu'il faut accorder au peuple quelque repos avant de lui demander de nouveaux efforts.
Je ne sais s'il a raison. Mais le danger y c'est que la halte ne devienne un long arrêt.
Peut-être les Russes sont-ils encore trop asservis et trop malheureux pour désirer passionnément la liberté. Car c'est un fait. Presque toutes les révolutions qui triomphent durablementy se bornent à consacrer des résultats acquis.
Observez celle de 89. Ce sont les centres déjà délivrés de la féodalité qui se sont soulevés pour exiger l'abolition de l'ancien régime. Quant aux provinces sur lesquelles
tion ouvrière et il s^était éclipsé à Vinstant précis où des mitrailleuses avaient fauché la multitude.
Il vint en France peu après et c'est alors quHl se rendit à la Villa Sdid. Puis il alla sur la Côte d'Azur pour y mener joyeuse vie avec les deniers de la trahison.
Il eut la fin qu'il 7néritait. Les Révolutionnaires ayant acquis la preuve de son infamie, l'attirèrent dans un guetapens et l'exécutèrent.
Oua?id il fit visite à Anatole France, nul ne le suspectait encore. Comme on le voit pourtant, par le dialogue que nous rapportons, M. Bergeret ne fut pas sa dupe.
le joug traditionnel pesait encore, elles songeaient si peu à le secotier, qu^eUes prodigu£rent leur sang contre la Révolution : ce fut le cas de la Vendée et de la Bretagne,
Et de même pour le socialisme. Il compte ses plus vaillants adeptes dam les grandes corporations comme celle des mineurs qui, précisément, grâce à leur discipline, ont déjà obtenu une bonne partie des avantages que le socialisme promet. Tandis que les plus acharnés adversaires de cette doctrine sont les paysans qui pâtissent le plus du régime bourgeois.
Au fond, les changements sociaux ne s'accomplissent que quand ils sont mûrs.
Voilà pourquoi je me demande si les Russes ne sont pas encore trop privés des profits que leur procurerait la Révolution pour vouloir les conquérir.
K... protesta que ses compatriotes étaient plus éclairés qu'on ne le croyait.
France. — Et leur dévotion au tsar n'est-elle pas un obstacle à leur émancipation ?
K... — Le respect religieux de la Russie pour son souverain s'est vite évanoui.
Notre peuple est mystique, mais perspicace. Avant éprouvé la mauvaise foi du tsar, il s'est détaché de lui. Sa piété dem.eure intacte ; mais elle saute un échelon et s'adresse directement à Dieu.
— Il est plus intelligent que les pêcheurs bretons, observa quelqu'un, il supprime l'interm.édiaire.
K... — D'ailleurs, on aurait tort de se figurer les Russes comme aveuglément soumis à leurs prêtres. Au contraire, quoique dévots, ils aiment peu le clergé. Et quand, par exemple, ils baisent la main d'un pope, ils entendent rendre hommage non pas à l'homme d'Eglise, mais au Dieu qu'il représente.
France. — Vous ne m^ étonnez point.
Car le mépris du prêtre est très conciliable avec la piété. En général, le peuple honnit la soutane. Pourquoi? Tout simplement sans doute parce qu'elle est lugubre et qu'elle évoque Vidée de V extrême onction,
MaiSy dites-moi encore^ le mysticisme
russe n' est-il pas volontiers contemplatif et ennemi des actes ? Votre prophète Tolstoï, par exemple, ne prêche-t-il pas aux moujiks la résignation et ce qu'il appelle la « non résistajice au mal » ?
K... — Entre nous, il n*est pas écouté. Nos ouvriers et nos paysans sont de rudes gaillards et li est difficile de les rendomnr une fois qu'ils sont éveillés.
France. — Oui^ je comprends^ les moutons deviennent plus facilement des loups que les loups des moutons. Et tenez, c^est une vérité qu'éprouva dernièrement , à Paris 011 il habite, voire compatriote le prince Troubetzkoï. De même que Tolstoï invite les hommes à bêler, ce prince avait entrepris d'apprivoiser des loups. Il en avait capturé deux très jeunes, il les avait élevés et les menait en laisse comme des chiens. Pour les déshabituer de leurs instincts, il les nourrissait surtout de légumes et ce qui est surprenant ^ c'est qu'ils parurent quelque temps s'accommoder de ce régime.
Mais l'autre jour, tout à coup, l'un d'eux planta ses crocs dans le bras du fruitier
chez qui le prince ne dédaignait pas d'acheter lui-même le repas de ses animaux ei Von eut grand'peine à jaire lâcher prise à ce méchant loup.
Ceci d^ ailleurs n'est pas un apologue,
K... (riant). — L'on en peut tirer cependant des conclusions sociologiques.
France. — 5^* vous voulez,,.
K... — Le meilleur moyen, ce me semble, d'aider actuellement aux progrès du libéralisme dans notre pays, est de conseiller aux autres peuples et notamment aux Français de ne souscrire à aucun emprunt russe avant que le gouvernement tsariste ait mis en vigueur une constitution libérale.
France. — Je souhaite de tout mon cœur que cette tactique réussisse. Car elle épargnerait des milliers de vies humaines. Il est malheureusemeiit certain que si le gou-vernement russe se voyait soutenu par notre argent, il n'hésiterait pas à se lancer dans la réaction la plus atroce.
K... — Il s'y prépare.
France. — // se pourrait menu quHl
arrivât à étouffer pour longtemps toute velléité dHndépendance ,
K... — Non. Car à la réaction répondraient bientôt les représailles terroristes. Mais il importe de faciliter leur tâche aux libéraux, et, comme vous le dites, d'épargner des vies humaines.
France. — Hélas ! chaque progrès humain n'en dévore que trop !
C'est un ordre des dieux, qui jamais ne se rompt De nous vendre bien cher les bienfaits qu'ils nous font. Uexil des Tarquins même ensanglanta nos terres Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres !
Un jeune Slave très brun, cheveux longs et plaqués de moelle de bœuf, teint mongolique, visage prognathe et moustaches tombantes de kalmouk, rompit soudain le silence qu'il avait gardé jusqu'alors. Il parlait le français avec une extrême difficulté :
— Pour succès de la Révolution, vaudrait bien mieux que...
France. — N'admirez-vous pas la puissance de notre grand Corneille ?
28o LES MATINEES
Le jeune Slave. — Oui, c'est admirable î... Vaudrait bien mieux que... France.
Vexil des Tarquùis même ensa?iglanta nos terres Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres !
C'est plus que de la poésie ; c'est plus que de V éloquence.,.
Le jeune Slave. — La Révolution...
France. — C'est dx la pierre !..,
Le jeune Slave (obstiné). — Oui, oui !... Vous avez tort d'espérer que tsarisme abdiquera... Pas corxfiance... Vaudrait bien mieux subir persécutions atroces. Vaudrait bien mieux beaucoup de martyrs, beaucoup de sang, beaucoup de sang et ensuite gouvernement balayé par le peuple furieux.
France (s 'adressant à ses hôtes). — Ce
jeune homme est un pur, comme vou^ voyez. Il lancerait au besoin des bombes !..,
Le dynamxiteur se mit à sourire.
Des poches de son veston, il tira deux tubes d'acier.
Et triomphalement :
— Bombe en deux morceaux. Moitiés séparées, rien à craindre. Si on visse ensemble les deux parties, toute cette maison saute.
France (courtoisement). — Ne vissez pas y je vous prie. Et croyez-moi ^ mon ami^ tant que (Vautres moyens se présentent, il faut y recourir. Souvenez-vous de ceci : la Justice meurtrière, même exercée par un peuple qui se libère, n^est jamais qu'une triste Justice ! Il n'est pas bon d'abreuver de sang les dieux altérés.
Il reprit :
— La cause des Révolutionnaires russes nous touche beaucoup plus qu'on ne Vitnagine.
S'ils étaient vaincus, l'esprit libéral subirait une crise dans toute l'Europe, Leur victoire au contraire donnerait un grand élan au socialisme dans les autres nations et surtout chez nous.
L'entretien s'aiguilla sur le parti révolutionnaire français.
France. — Le peuple dans notre pays est, je crois, très favorable au collectivisme.
Mais il n'a que V instinct de son intérêt et il reste, à l'égard des idées, d'une indifférence à faire peur.
Récemment à Bordeaux, j'eus l'occasion d'interroger deux tonneliers qui, la veille, avaient assisté à une conférence de Jules Guesde : « — A-t-il bien parlé? » « Sûremintgne ! n — Avez-vous compris tout ce qu'il a dit ? » — « Naturellemintgne : c'était assez clair. Il ve^'-^ le bonheur d^^ tonneliers ! »
Voilà tout ce r 'ils avaient retenu.
Autre anecdote. Il y a quelques jours, j'étais à la Bourse du Travail dans le bureau du redouté Pataud, secrétaire du Syndicat des Electriciens, vous savez bien, Pataud qui n'a qu'un signe à faire pour plonger tout Paris dans les ténèbres.
Autour de lui, par terre, s'empilaient quantité de brochures,
— Bravo ! lui dis- je, vous songez à instruire vos camarades. Car voici, je pense, des ouvrages de doctrine que vous leur destinez.
— Ça, me répondit-il, ce sont des exem-plaires de Sherlock Holmes, Nos syndicalistes ne peuvent souffrir d^autre lecture.
Et France de conclure :
— Si notre parti était mieux dirigé, s'il n'était pas coupé en trente-six tronçons^ il organiserait une propagande plus assidue et plus méthodique et nos principes trouveraient dans les classes populaires un accueil plus réfléchi {^),
(i) Anatole France n'a cessé de porter intérêt aux révolutioîinaires russes.
Un jour, Gustave Hervé lui amena un homme de trente à trente-cinq ans, pâle, tondu de près comme un galérien et gardant perpétuellement sur son visage émacié un rictus énigmatique.
Le directeur de la Guerre Sociale le présenta ;
— Boris Savinkofy assassin.
— Enchanté, fit M. Berger et qui teîidit la main à cet incofinu.
— Je prierai mon ami Hervé de me faire imprimer un cent de cartes de visite avec le titre qu'il me donne, dit Savinkof en plaisantant.
— Et qui a-t-il assassiné ? demanda France.
— Le ministre de Plewhe et le grand- duc Serge, répon^ dit Hervé.
— Gros gibier, opina M. Berger et...
Depuis, Savinkof devint ministre de la guerre sous U gouvernement de Kerensky. Il tenta vainement de s'opposer au bolchevisme. Il dut quitter la Russie» A travers
(S 'adressant à un jeune graveur). — Regardez donc ces planches de Hans Biirgmcnr ; vous va en direz des nouvelles ! Ce seigneur et cette dame qui se caressent^ comme c'est attendrissant. Voyez-vous le gros ventre de la da?:je?... Ce n'est pas qu'elle soit enceinte,,, La mode exigeait alors que les dames eussent de grus ve?itreSy comme elle ordonne aujourd'hui qu'elles n'en aient pas,
r Europe, il s^ efforce sans cesse de susciter des adversaires
à Lénine et à Trotsky.
Cet ancien terroriste est désormais étiqueté réactionnaire. Ce nest point le tour?iant le moins paradoxal df^ sa destinée.
Un autre Russe y M. Rappoport qui est devenu Français^ et qui, lui, voue aux holchevistes uiie profonde et fidèle sympathie, entretient avec Anatole France une vive amitié.
On connaît le truadent portrait que fit de lui le peintre Van Dongen. Un pot à tabac powvu d'une barbe roussâtre qui lui mange toute la figure. Au milieu de cette barbe ^ brilltrnt des lunettes d'or.
C'est Diogèîie ou Ménippe lâché dans la société d'aujourd'hui. Il parle avec un fort acceiit et laiu:e à jet continu des ooutades spirituelles et féroces qui votit frapper iridisti?icte?ntnt socialistes et bourger/is.
Pendant la guerre, il se rendit maintes fois en Tourainey à la BécheUerie, où France s'ét-^i* rr-irré.
Il mettait sens dessus dessous la bibliothèque de son
Quelle décision de lignes et quelle jolie cadence de composition !
Il faut bien, de temps à autre, jouir de ce qui est toute la consolation de la vie,
hôte, bourrait ses poches de vénérables bouqîdns du XVI^ siècle et il les savourait à plat ventre sous les saules de la prairie.
Après son départ, M. Bercer et priait son secrétaire de coïliger dans les hautes herbes les livres qui manquaient à rappel.
Un jour, on retrouva un précieux Ronsard à cheval sur le fil de fer où Von étendait le linge.
Au cours d'un bombardement de Paris par des Gothas, il arriva une malencontreuse aventure à M. Rappoport, Dénoncé pour des propos alarmistes qu'il aurait tenus dans une cave et que des patriotes trop zélés prétendirent avoir entendus, il fut mis sous les verrous.
Anatole France ne manqua pas de lui adresser une lettre qui fut lue devant les juges et qui sauva l'inculpé. M. Bergeret y disait que les idées de M. Rappoport lui étaient connues, qu'elles étaient saines et que l'incarcération de cet nomme eu bien était un scandale.
C'est certainement VinHuence de M. Rappoport qui, dans ces derniers temps, a de plus en plus incliné Anatole France au communisme.
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ON allait procéder à l'élection d'un député de Paris* Une délégation du parti socialiste vint proposer la candidature à M. Bergeret.
C'était mal le connaître.
Il n'a rien du tribun. Souvent il parle en public, mais c'est à son corps défendant. Le camarade A?iatole^ comme on l'appelle parfois dans les réunions, est peu versé dans l'art oratoire.
Contraste piquant. C'est un divin causeur. Chez lui, c'est un magicien d^ la
parole. Tantôt attendri, tantôt narquois, il discourt comme un livre, et comme le plus exquis des livres.
Dans un meeting, il a peine à trouver ses mots. Il lit ses harangues. Il les psalmodie d'un ton nasillard qui ne manque point de solennité. Doit-il improviser, il balbutie, il se trouble ; et son émotion même est le plus délicat hommage à la foule qui, fière d'intimider un homme de génie, Tacclame éperdûment.
Mais au Parlement, ses ennemis ne seraient peut-être pas d'aussi bonne composition.
Autre défaut rédhibitoire. Il ne répond jamais aux lettres. II ne les ouvre même pas. Naguère, elles s'amoncelaient sur un plateau jusqu'à ce que la vieille Joséphine les brûlât. C'était une des fonctions rituelles de cette fidèle servante.
Notez encore que M. Bergeret oublie les rendez-vous, à moins qu'il ne s'y présente un jour trop tôt ou trop tard. Les électeurs se lasseraient vite d'un tel m.andataire.
Vraiment, Técharpe tricolore conviendrait aussi bien à ce philosophe qu'une bague à un chat.
Ce jour-là, il déclina donc Thonneur périlleux qu'on lui offrait. Les délégués insistèrent : il s'obstina dans son refus.
— Votre démarche me flatte et me touche, dit-il ; mais je n^ai point du tout Vétoffe d'un représentant du peuple,
N^ allez pas m' accuser au moins de mépriser la politique, y admire au contraire les hommes intrépides qui s'y consacrent et qui y vous m'entendez bien, soutiennent les saines opinions, c'est-à-dire les nôtres.
Là-dessus, le nom de Jean Jaurès vint à ses lèvres.
Anatole France professait pour lui la plus solide affection. Il l'aimait pour l'agilité de son intelligence, pour la prodigieuse étendue de son savoir et surtout pour la grandeur de son caractère.
— Quelle noble conscience ! dit-il. // est parfois malhabile à force de droiture. Il ne craint pas de heurter les passions de la joule. Il lui arrive d'irriter ses propres par-
tisans par sa résistance à leurs excès et par sa loyauté vis-à-vis de ses adversaires.
Il a choisi le rôle le plus ingrat. Il s'efforce d'être le médiateur entre les ouvriers et les bourgeois et d'éviter les violences.
C'est une belle tâche^ mais elle est dure.
Parfois, dans une grève, quand la troupe adresse des sommations aux ouvriers qui bra7îdisse?it des pavés, un homme héroïque, pour empêcher le ?nassacre, s^avance dans le dangereux espace qui sépare les deux ligfies. Au inilieu des grondements de l'orage^ il prêche le calme. Il risque ainsi de recevoir à la fois les balles de V Ordre et les pierres de VEmeute,
Une telle image représente bien la courageuse mission que s'est donnée mon ami Jaurès et les metiaces qu'il affronte.
Ces paroles, aous nous en souvînmes plus tard, quand périt tragiquement l'orateur illustre et elles nous semblèrent prophétiques.
Un moment après, France vanta le désintéressement de Jules Guesde.
— Quelle force, dit-il, cet homme puise
dans sa pauvreté ! Il porte toujours des vêtements très modestes ; mais son allure même est indigente et elle le serait encore sous des habits moins fanés.
Son rôle, il faut l'avouer, n'est point si ardu que celui de Jaurès. Car il est moins difficile de se refuser opiniâtrement à collaborer avec la classe bourgeoise que de chercher à la réformer .
U hostilité qui règne entre ces deux chefs du socialisme alarme les esprits chagrins. Et les profondes divisions de notre parti sont souvent interprêtées cojnme des signes de faiblesse. Mais ce sont plutôt des marques de vitalité, je pense.
Comme on s'étonnait :
— Hé ! oui, reprit-il. Réfléchissons. Ja^ fnais entre les principaux révolutionnaires d'aujourd'hui, ne s'élèveront des dissentiments aussi vifs qu'entre les premiers chrétiens, entre sai?it Pierre et saint Paul, par exemple.
Il y avait certainement au premier siècle des païens plus voisins de Paul que de Pierre^ entre autres les Syriens^,
Cepe7idant le christianisme n'a point avorté y que je sache. Vraiment^ il n'a pas mal réussi. Et c'est le même jour^ c'est ensemJble, que sont fêtés Pierre et Paul. Tout me porte donc à croire que les socialistes de l'avenir fêteront à la mêwx date Jean Jaurès et Jules Guesde.
On se mit à rire.
M. Bergeret parla ensuite de Briand qui fut longtemps son ami.
— Il y a belle lurette^ dit-il, qu'il songeait à nous fausser compagnie.
Il s'impatientait contre les jeunes ambitieux qui dans lesè amgrès s'efforçaient de le déboulonner.
— (( J'en ai assez de leur servir de paillasson », grommelait-il.
Ne trouvez-vous pas la métaphore jolie ? Elle dépeint assez bien la tactique de ces nouveaux venus quiy pour entrer dans la confiance des assemblées commencent par s'essuyer les pieds sur les orateurs en renom.
Briand supportait malaisément que les congres eussent interdit la participation des socialistes au gouvernement bourgeois.
— « C'est dommage, me confiait-il, grand dommage ! Car enfin il y a quatre ou cinq d'entre nous qui feraient très bonne figure de ministre. »
Je suis siir que parmi ces quatre ou cinq il se comptait lui-même pour cinq ou six.
Il a conquis ce pouvoir qu'il souhaitait si ardemment et il V exerce avec habileté ; car il possède Vart de gouverner les hommes.
Je me souviens qu'au temps oit il parlait dans les réunions populaires, il savait merveilleusement échauffer le public.
Un jour, dans un meeting, il était près de moi sur l'estrade,
La salle était froide et la rhétorique la plus enflammée ne la dégelait pas,
— « Attendez, me dit Briand à l'oreille, je vais passionner le débat. »
// avise au milieu de la foule un honnête gobe-mouches qui, les yeux écarquillés, la bouche ouverte ne soufflait înot,
— « Citoyen ! lui cria-t-il, pourquoi interrompez-vous sans cesse ? »
— « Moi?,,. » demanda l'autre tout ahuri.
— (( Oui, vous ! vous ! Sachez qiCun adversaire loyal attaque à visage découvert ! Montez à la tribune ! »
— (( A la tribuîie ! A la tribune ! » clama V assistance.
— (( Mais je ne disais rien,,. »
On bousailait le malheureux qui tentait de s^ esquiver. Soudain, il fut empoigné par une demi-douzaine d'énergumènes qui le hissèrent sur V estrade. Il y arriva tête en bas. Pendant une dejni-seconde, ^entrevis deux jafnbes qui battaient désespérément r espace.
— (<< A la porte ! A la porte ! » hurla-t-on. Les deux jambes disparurent dans un
tourbillon.
La glace était rompue. U auditoire ravigoté par cette exécution sommaire, écouta dès lors les orateurs avec une édifiante sympathie.
M. Bergeret poursuivit :
— Dernièrement encore, Briand donna une grande preuve de son esprit industrieux. Ce fut le jour oii le vieux cardinal Richard quitta la maison de M. Denys
Cochin dont il avait été l'hôte, pour se rendre à sa nouvelle demeure, rue Barbetde-Jouy,
Briand, alors au pouvoir, craignit les manifestations qui pourraient se produire sur le passage de V archevêque.
Et voici ce qu'il imagina.
Il envoya devant l'hôtel de M. Denys Cochin des policiers en civil.
Quand sortit la voiture du prélat, ces agents crièrent à tue-tête : « Vive V Archevêque ! Vive r Archevêque ! » Et dételant aussitôt le cheval, ils se mirent dans les brancards comme pour témoigner au cardinal leur fanatique dévouement.
Puis tirant, poussant et toujours hurlant des vivats, ils coururent à toutes jambes.
Lorsqu'ils renco7ttraient de jeunes catholiques fervents qui acclamaient le vénérable vieillard, ils les bousculaient et ventre à terre continuaient leur route.
Ils couvrirent le trajet en un clin d'œil, s' engouffrèrent avec l'archevêque dans son logis et refermèrent sur lui la porte.
Ainsi furent évitées les bagarres que redoutait le gouvernement.
A ces subtils artifices, se reconnaît la sagesse politique.
C'est une qualité que je loue chez autrui et qui me semble presque miraculeuse, car je sens que j'en suis jort dépourvu. Voilà pourquoi je ne ferais qu'un triste député,.. Si, si, je vous assure.
Et puis, je préfère mon métier de philosophe. Ma folle vanité me pousse à croire qu'il est aussi de quelque utilité.
Alors M. Bergeret développa le parallèle que nous attendions.
— Je sais bien que le rêveur est un mince personnage auprès de Vhojnme politique.
Vhofnme politique est V idole de la foule. Il est son rnaître et son esclave. Il traîne après lui toute la séquelle des quémandeurs. Il est influent, célèbre, glorieux. Il tient en mains les destinées du peuple. Il le mène à la prospérité ou à la ruine. Il fait les lois. Et cela surtout semble démontrer son pouvoir. Faire les lois, instituer les règlements que le troupeau doit suivre, poser les bornes
qu aucun citoyen n'a le droit de franchir. N'est-ce pas une souveraineté quasi céleste ?
Il n'y a qu'une petite réserve. C'est que les lois ne règlent jamais rien. Une loi y lorsque les dirigeants la formulent , est depuis longtemps passée en usage. Elle ne fait que sa?iction7ier les mœurs. Si elle les contrecarrait, elle resterait lettre morte.
Au-dessus du législateur, il y a donc les mœurs régnantes. Or, par qui sont-elles établies ? Par tout le monde, mais surtout par les rêveurs. Leur mission n'est-elle pas de réfléchir pour la communauté?
Il faut, pour méditer, un entraînement comme pour labourer, pour trafiquer, pour naviguer, pour édifier des demeures. Et je ne sais point si les mortels qui taillent et polissent les idées ont plus de mérite que les autres hommes. Du moins, quand ils remplissent bien leur rôle, sont-ils dignes de quelque reconnaissance.
De plusieurs manières, ils améliorent la vie de tous.
Duit^ son luoot uivire, au fond d'une cour
dormante, le frêle savant à besicles repétrit le monde.
Sous nos yeiix mêmes, ne voyons-nous pas s'a?nplifier la révolution causée par le machinisme moderne et surtout par la machine à vapeur ? Le retentissement de cette invention n'est pas près de s'apaiser. Les distajices s'abrègent. Notre Europe diminuée par V extrême rapidité des communications ne dépasse certainemeiit plus en fait rétendue de h France sous le Premier Empire. Le 77ionde entier n'est guère plus grand à cette heure que fie l'était il y a cent ans îiotre petite Europe,
Que d'imminentes transformations dans l'histoire du globe cette vérité ne présaget-elle pas ?
Et le prodigieux essor des livres, des brochures, des journaux qui sèment à tout vent les pensées les plus audacieuses n'axcélère-t-il pas aussi les prochaines métamorphoses ?
Ce n'est pas seulement par les inventions que les rêveurs changent l'existence de leurs semblables, c'est par les idées les plus spécu-
litives et les plus inutiles tm apparence, Copernic prouve que la Terre n'est point fixe. Il la pousse hors de ce point central où se pavanait V orgueilleuse . Elle n'est plus qu'une chétive vagabonde à travers V infini. Considérez les longues répercussions de cet ébranlement. Puisque les hommes n'habitent plus le centre immobile du monde, puisqu'ils errent sur uîie petite goutte de boue errante dans l'immensité, ils ne sont plus les rois de l'Univers, Ils perdent leur assurance théologique. Le doute, la critique et toute la féconde inquiétude moderne pénètrent sous leur crâne. Pauvres êtres très incertains et très pitoyables, ils sentent un peu mieux chaque jour la sainteté de la tolérance et de la compassion mutuelle, Darzvin enseigne la loi de l'évolution.
Envisagez l'effet illimité qu'elle exercera désormais sur les intelligences. Sans cesse, elles éprouveront davantage la profonde sympathie originelle qui rapproche tout ce qui vit et tout ce qui souffre. Sans cesse, elles comprendront mieux que tout insensihlemeni se transforme et qu'il est oiseux
de vouloir arrêter le cours des changements inévitables ou de chercher à les brusquer.
Ainsi, la plupart des grandes découvertes finissent par agir sur notre existence courante.
Et d^oiitres rêveurs, les écrivains et les artistes n'ont-ils point autant de puissance que les savants ?
Ce sont eux, à vrai dire, qui de haut et d'avance dirigent le peuple, puisqu'ils Jornient ou précisent V esprit de chaque nation.
Sans Vinterventio7i des poètes, comment naîtrait Funité morale d'un pays ? De la diversité des races, de l'extraordinaire bigarrure des provinces assemblées au hasard par les conquêtes et les traités, comment une idée co7îimune surgirait-elle si les penseurs ne V élaboraient ensemble et à tour de rôle pour tous leurs compatriotes ?
Quelques rêveurs expriment d'abord les sentiments des honunes qui les entourent : ils donnent une voix aux aspirations de ceux qui peinent et se réjouissent autour d^eux. Puis, si leur parole est claire, si leur domaine natal impose par la sagesse ou la
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force sa loi aux territoires voisins, ces premiers accents poétiques se transmettent comme des échos à d'autres chantres qui les reprennent et les propagent.
Peu à peu, à travers toute V étendue d'un pays, un accord s'établit, une symphonie se compose, toutes les dissonnances se fondent en une mélodie unique.
Et sans doute beaucoup de rêveurs, beaucoup de poètes, beaucoup d'artistes prennent part à ce concert. Pourtant de siècle en siècle, les chefs d'orchestre sont rares.
Il est peu de Villon, de Rabelais, de Montaigne, de Molière, de Voltaire,,.
Pour me servir d'une autre image, ces grands hon.mes sont les fnaîtres d'œuvre qui bâtissent une nation. A l'appel de leur génie, se groupent des centaines et des milliers de tâcherons. C'est ainsi que s'affermit le caractère des Etats. C'est ainsi que s'est élevée notre France spirituelle, édifice d'indépendance et de sincérité, de verve ironique et de raillerie vengeresse, édifice de raison, de sociabilité, de pitié, édifice de fraternité humaine.
Eh ! bien, maintenant mes amis, cette belle construction, il faut la continuer avec courage, et ce n'est pas le moment de se croiser les bras. Il faut V élargir pour y loger tous les hommes. C'est à quoi les rêveurs grajids et petits doivent s'employer.
Pour voir se dresser les murailles, se profiler les fières colonnades et les vastes frontons, le plus humble compagnon ast joyeux de grimper aux échelles en portant Vaugette remplie de mortier aux ouvriers plus habiles qui posent les pierres en haut de r échafaudage.
Laissez-moi donc, m.es chers amis, laissezmoi gâcher le mortier pour la Cité du Rêve, C'est mon destiîi, il me plaît et je n'en demande pas d'autre.