IO LES M A T I N E E S
On la voyait à toutes les réunions de la Villa Saïd. Elle apportait des roses à notre hôte, et, s 'inclinant, s 'agenouillant presque devant lui, posait sur ses mains aristocratiques quantité de petits baisers goulus.
Elle en faisait autant à Rodin, quand elle Tallait voir rue de l'Université, rue de Varenne ou à Meudon.
Cette idolâtrie envers les grands hommes est plus fréquente qu'on ne pense et ils ont parfois beaucoup de peine à s'en préserv^er. Ils sont assiégés de billets doux.
Certaines femmes font ouvertement des avances à la gloire, de m.ême que les hommes offrent leurs hommages à la beauté.
Accompagné de M^^ de N..., France vint donc à l'atelier rustique du célèbre sculpteur.
Quand M. Bergeret se promène, il se coiffe d'un feutre gris, peu élevé, qui, par ses larges bords, ressemble à une galette. Son pardessus flotte un peu sur sa maigreur. Grand, bonhomme et légèrement
voûté, on croirait un aimable bourgeois qui se rend à sa maison des champs.
Il ne porte jamais sa décoration.
Il est, on le sait peut-être, officier de la Légion d'Honneur. C'est peu pour sa réputation ; mais lui-même prit soin en maintes occasions de dire qu'il se moquait des dignités.
Il cessa d'arborer la rosette au moment de l'affaire Dreyfus, en manière de protestation, quand on raya de l'Ordre Emile Zola.
Parfois, entre amis, il lui arrive de discourir sur le goût de ses compatriotes pour les emblèmes honorifiques.
— D'où leur vient cette tnanie ? demandet-il. Oui je sais, un hoirime décoré peut porter des chapeaux mous sans encourir le dédain viortifiant des concierges. C'est bien quelque chose. Il n'a plus besoin de veiller aussi strictement à la correction de sa mise y et Ton ne remarque plus les taches de son veston, Brej, le ruban sert de benzine.
Cet insigne peut encore être utile en cas de flagrant délit d'outrage aux mœurs.
Comment un mouchard mettrait-il le grap^ pi?i sur un monsieur dont la boutonnière est fleurie de rouge ?
Mais, ?i' est-ce pas ? cette hypothèse est toute gratuite. Car enfin jamais un homme décoré ne manque à Vhonneur,
Alors, je ne vois pas pourquoi les Fraji^ çais convoitent la croix avec tant d^âpreté.
Sont-ils plus vaniteux que les autres WiOrtels ?
No7i, je ne le crois pas, Uhomme est partout le même ; seulement, les témoignages de sa vanité diffèrent d'une nation à Vautre.
U orgueil des Italiens s'attache aux titres ronflants : cavalière, commendatore.
Celui des Allemands, aux peaux d'âne :
herr Doktor, herr Professer.
Celui des Yankees, au chiffre de la fortime : Un tel vaut tant et un tel vaut le double.
E?î somme, notre appétit de rubans, de macarons, de plaques et de crachats est peut-être le plus inoffensif et le moins importun.
Rodin se jugeait, à coup sûr, très flatté de recevoir M. Bergeret.
Pourtant ces deux augures ne professaient pas Tun pour l'autre une admiration sans réserve.
Anatole France dans ses conversations avec ses intimes a coutume de s'exprimer librement sur l'inspiration de l'illustre artiste.
— C^est un génie. Je suis persuadé que c est un génie.
J'ai vu de lui les plus frémissants morceaux de nu. Mais ce n'est point un de ces grands décorateurs comme la France en connut ^surtout au XVII^ et au XVIII^ siècle.
Il me se?7îble ignorer la science des ensembles.
Et surtout^ avouons-le, il collabore trop avec la catastrophe.
M. Bergeret explique ce qu'il entend par ces mots quelque peu sibyllins :
— // abuse du droit de casser ce qui, dans une œuvre, est mal venu.
Le bon président F allier es, qiti visitait un jour officiellement le Salon, s^ arrêta
devant une statue qui n^ avait ni tête, ni hras^ ni jambes et dit simplement :
— <( M. P^odin est assurément un grand hofnme ; jnais ses déménageurs sont bien maladroits. »
Là-dessus, M. Bergeret ouvre le coffret des anecdotes :
— Savez-voîis, demande-t-il, comment fut imaginé ce Victor Hugo à demi couché qui figure en marbre au jardin du Palais-Royal?
Voici rhistoire :
Rodin venait d'achever en glaise une statue imposaîite du poète. Victor Hugo se dressait debout à la pointe d'un rocher, loutes sortes de Muses et d'Océanides virevoliaieîit au-dessous de lui.
Un matiuy le sculpteur conduisit à son atelier une caravane de journalistes qui désiraient conte77îpler Vœuvre nouvelle.
Par malheur, il avait laissé la veille un vasistas ouvert. Et comme un terrible orage avait éclaté pendant la nuit, une trombe d'eau avait réduit l'immense groupe en une bouillie informe. Le rocher s'était ejjondré sur les divinités dansantes. Quant
à Victor Hugo, il s'était affalé dans un océaji de boue.
Rodifi poussa la porte, fit passer devant lui ses hôtes ; et soudain, il aperçut le désastre. Peu s'en fallut qu'il ne s'arrachât la barbe de désespoir.
Mais déjà montait un concert d'éloges :
— « hioui ! — Prodigieux ! — Formidable ! — Ce lac de fange d'oii émerge Victor Hugo, quel symbole ! — Maître, c'est un coup de génie ! — Vous avez voulu représenter V ignominie d'une époque oit seule l'inspiration du barde siMime surnageait noble et pure. Que c'est beau ! »
— « Vous trouvez ? » demanda timidement Rodin.
— « Comment donc ! C'est le chefd'œuvre des chefs-d'œuvre. Oh ! surtout, Maître, n'y touchez plus ! »
Ce récit est piquant, sans doute... Si non e vero,,.
— Dans ses dessijis, continue M. Bergeret, Rodin ne représente guère que des femmes qui montrent leur,,. Et son audace monotone est quelque peu lassa?ite.
2i6 LES M A T I N E E S
Uautre jour, dans une maison amie où je le rencontrai, il me confia qu'il exécutait, avec ravisseinenty une série d'aquarelles d'après un a^nour de petit modèle,
— (( Cette jeune femme, me dit-il, c'est tout à fait Psyché.,. Mais au fait, vous qui êtes savant, ne pourriez-vous m'apprendra ce qu'était Psyché? »
Comme je cherche toujours à faire plaisir aux gens, je m'efforçai de lui do?i?ier la répofise qu'il attendait,
— (( Psyché, lui dis-je, c'était une petite femme qui montrait volontiers son,,, »
— « Ma foi, s'écria Rodin, c'est bien comme ça que je la vois. Et vous me rendez très heureux, »
Mais je ne puis lui reprocher son érotisme, ajoute M. Bergeret, car je sais bien que la sensualité entre pour les trois-quarts dans le génie des grands artistes.
Je lui passe moins voloîitiers son habitude trop désinvolte de s'approprier le travail d'autrui.
On me contait der7iièrement qu'un photographe s'était rendu à Meudon pour pren-
dre des clichés d'après les sculptures du Maître,
En V absence de Rodin^ il avait été reçu par un praticien.
Il avisa un énorme bloc de marbre à peine dégrossi, d'oii sortait seulement un genou finement travaillé. Il s'extasia :
— « Admirable ! s'écria-t-il. Ditesmoi, je vous prie, le titre de ce chefd'œuvre, »
— « C'est la Pensée », répondit le praticien.
Le photographe ravi braquait déjà son appareil, quand on ha dit :
— « Ce n'est point de Rodin, mais de Despiau, son collaborateur, »
L'opérateur se tourna vers un autre bloc massif, d'où se dégageait un dos nu,
— « Splendide, fit-il. Comment appellet-on ça ? »
— « Encore la Pensée. Mais ce n'est pas non plus de Rodin, C'est de Desbois ^ son collaborateur, »
Désappointé, le photographe aperçut un troisième bloc, d'oii surgissait un pied.
2i8 LES M A T I N E E S
— « Merveilleux ! déclara-t-iL Qu^ est-ce que cela représente ? »
— « Toujours la Pensée : c'est d'ailleurs assez visible ! Mais ce n'est point de Rodin. C'est de Bourdelle, son collaborateur, »
Alors, le photographe désespéré rechargea son matériel sur son dos et s'eîijuit en prenant ses jambes à son cou.
Rodin, de son côté, tenait parfois au sujet de M. Bergeret, des propos dépourvus d'indulgence.
Certes il louait fort Tesprit d'Anatole France et les grâces de son style. Mais il prisait peu les nuances changeantes de sa pensée qu'il estimait spécieuse et trop peu ferme.
— Il a la sauce, déclarait-il rcnde7nent, mais il n'a pas le lapin.
Il faut dire que le lapin était son régal. C'était un souvenir du temps où, praticien, il fréquentait les gargotes. Le lapin lui semblait un mets des dieux. Evidemment, il manquait beaucoup à Anatole France, puisqu'il n'avait pas le lapin.
Aussi Rodin ne voulut-il jamais modeler le buste de M. Bergeret.
Il en avait reçu la commande du bon Dujardin - Beaumetz, surintendant des Beaux- Arts. Mais il ne se mit jamais à Tœuvre. Peut-être la mobilité extraordinaire d'un tel visage le découragea-t-elle ?
Rodin fit admirer à M. Bergeret les ouvrages qu'il avait sur le chantier et sa collection d'antiques. Puis on passa dans la salle à manger.
Rose, la vieille compagne du statuaire, voulut s'esquiver. Elle se sentait mal à l'aise auprès d'un visiteur illustre. Rodin la saisit par le bras.
— Rose^ assieds-toi là ! lui dit-il impérieusement.
— Mais Monsieur Rodin...
— Je te dis de f asseoir là !
Rose avait coutume d'appeler son compagnon « Monsieur Rodin » pour lui marquer du respect.
Elle grommela encore :
— Que les hommes sont drôles ! Ils s'imaginent qu'on peut être à la fois à table et au fourneau !
Mais elle prit place avec nous pour manger le potage.
Durant le repas, elle se leva maintes fois, desservit et trotta chercher les plats à la cuisine. Puis, vite, elle se rasseyait.
Rodin ne souffrait pas d'autre serv^ante auprès de lui.
Rose était la plus douce créature.
La vie de cette femme timide, discrète, obscure, apeurée, à Tombre du colosse despotique, auréolé de gloire, mériterait d'être contée par un Balzac.
Jadis, elle avait été d'une beauté fascinante.
Parfois, Rodin montrait dans son atelier un admirable buste de Bellone, au regard courroucé. Et s'adressant à Rose :
— C^est toi^ lui disait-il, qui as posé pour cette Bellone ; fen souviens-tu ?
Alors d'une voix chevrotante :
— Oui, Monsieur Rodin, répondait-elle.
DE LA VILLA S A ï D 221
Le contraste était saisissant entre cette bonne petite vieille et la terrible déesse casquée qui autrefois avait été pétrie à sa ressemblance.
Elle idolâtrait son grand homme. Elle avait partagé avec lui les rudes épreuves d'une destinée pleine de cahots. Il la torturait souvent. Car c'était le plus fantasque et le plus inconstant des mortels. Elle voyait entrer chez elle de belles dames, qui étaient ses rivales victorieuses, et dont elle devait supporter la présence sans un mot d'aigreur.
La moindre attention qu'il lui témoignait la comblait de joie.
Dans son jardin de Meudon, elle cultivait passionnément les fleurs. Nous le vîmes un jour en cueillir une et la lui offrir :
— Tiens ^ Rose, ceci est pour toi.
Le présent ne lui coûtait guère.
— Oh ! merci. Monsieur Rodin, fit-elle inondée d'un bonheur céleste.
Qu'on nous permette d'achever par quelques coups de crayon une silhouette si touchante et de rappeler ce que furent
2ZZ LEo i\i ATI NEES
les derniers moments de cette humble existence.
Lorsque la santé de Rose déclina, Rodin répousa. Et ce fut comme si le Paradis s'ouvrait au-dessus d'elle.
Mais la mialadie la consumait. On l'installa dans un fauteuil d'osier sur le perron, pour que le soleil la réchauffât. Ses orbites étaient creuses, ses yeux trop brillants, ses pommettes empourprées. Elle toussotait sans cesse.
Rodin sentit tout à coup ce qu'il allait perdre. Il était bien vieux lui-même.
Il s'assit près d'elle dans un fauteuil semblable. Il la regardait sans parler. Il posait sa grosse patte de fauvesur la main maigre et exsangue de la pauvre femme pour la retenir de force.
Elle rendit l'âme et le géant la suivit dans la tombe très peu de temps après.
La salle à manger où nous étions réunis était printanière comme une idylle.
Les fenêtres donnaient sur les coteaux bleuissants de Meudon, et sur la vallée de la Seine qui paresseusement ondulait se us un ciel d'argent.
Rose nous servit un grand plat de lapin et Rodin y pécha lui-même des lardons pour les mettre courtoisement dans Tassiette d'Anatole France qu'il désirait honorer.
A un moment, comme le sculpteur s'apprêtait à mouiller son vin, il allongea la main vers une carafe cubique dont le bouchon de cristal était curieusem.ent orné ce spirales de couleur comme ces billes de verre dont raffolent les marmots. Et tout à coup :
— Rose^ je fat déjà dit que je ne voulais plus voir sur ma table,..
Précipitamment^ Rose agrippa l'objet alhorré et s'enfuit en l'emportant. Elle revint tout aussitôt avec une autre carafe et nous dit :
— M. Rodin aurait jeté par terre celle qui lui déplaît tant !
— Nous soiiiiîi£i envahis par la laideur y
gronda le statuaire. Toutes les choses dont nous nous servons chaque jour offensent le goût. Nos z'erreSy nos assiettes^ nos chaises sont horribles. On les fabrique à la machine. Et la machine tue V esprit.
Autrefois^ les moindres ustensiles domestiques étaient beaux, parce qu^ils reflétaient Vintention de Vartisan qui les avait faits.
Uâme humaine les parait de ses rêves,
y ai lu chez Andersen^ V adorable écrivain danois, que, la nuit venue, les meubles et les autres objets du foyer se mettent à converser entre eux.
Les chandeliers font la causette avec la pendule, les chenets bavardent avec les pincettes.
A vrai dire, toutes les reliques du passé parlent ainsi, même en plein jour. Elles nous murmurent cent confidences attendrissantes sur les braves gens qui les façonnèrent.
Mais nos meubles d^aujourd^hui se taisent. Qu'auraient-ils à dire ? Le bois d'un fauteuil nous révélerait quHl fut débité à la grosse dans une scierie mécanique du Nord ;
le cuir quHl vient d^une grande mégisserie du Midi ; les cuivres ^ qu'ils furent coulés à des milliers d'exemplaires dans quelque usine de l'Est ou de l'Ouest. Et si tout cela se mettait à discourir ensemble^ quelle ejfroyable cacophonie !
Il est triste, voyez-vous, de vivre à une époque où les petits dieux familiers de nos demeures gardent un silence de mort,
M. Bergeret reconnut que notre art décoratif était très bas.
RoDiN. — Si ce n'était que notre art décoratif ! Mais c'est l'art, l'art tout court qui est tombé à rien. Il n'y a point de distinction à faire entre l'art décoratif et l'art : fabriquer une très belle table ou modeler un torse de femme, c'est tout un.
L'art consiste toujours à traduire des rêves par des formes. On ne rêve plus ! On ne sait plus que toute ligne, pour être harmonieuse, doit interprêter la joie ou la douleur humaine.
Et dans ce qu'on appelle le grand arty dans la sculpture, par exemple, de même que dans la fabrication des choses usuelles^
c'est surtout le mécanisme qui pourchasse et tue le rêve.
Cette sortie prophétique déconcertait un peu M. Bergeret qui n'a point coutume de planer si vertigineusement. Il ramena la conversation à une altitude plus modeste.
— Comment Je mécajiisme, demanda-t-il, peut-il influer sur la sculpture ?
— Comment ? fit Rodin toujours grondant. Mais c'est que le moulage a remplacé le talent (^ ).
France. — Le moulage ?
Rodin. — Oui, ce procédé mécanique est aujourd'hui courajnment employé par 710S statuaires. Ils se contentent de mouler des modèles vivants,
(i) Auguste Rodin y à ses débuts, avait été accusé par les sculpteurs académiques de recourir au procédé qu'il réprouve si violemment.
L'Etat, qui désirait acquérir son Age d'Airain, chargea même une commission de s'assurer que cette œuvre n'était pas un simple moulage sur le vif.
Il est piquant d'entendre ici l'homme de génie, qui toujours spiritualisa la nature, renvoyer la halle à ses adver^ saires dont la plate technique mérite assurément sa verte mercuriale.
Le public ne le sait pas encore. Mais dans notre corporation, c^est le secret de Polichinelle, Les statues modernes ne sont que des moulages placés sur des socles. Le sculpteur n'a plus qu'à se croiser les bras. C'est le gâcheur de plâtre qui fait toute la besogne,
France. — Permettez-moi une question.
Je conçois bien ce que vous dites quand les personnages d'un monument sont exactement grandeur nature. Mais comment nos artistes s'y prennent-ils donc quand ils exécîiteîit des figures plus grandes ou plus petites que la taille réelle ?
RoDiN. — Ce n'est point une difficulté. Car on dispose d'instruments pour agrandir ou dÂminuer les moulages,
France. — Et dans l'ancien temps y dites-vouSy les sculpteurs s'abstenaient de mouler sur le vif?
RoDiN. — Ils n'utilisaient les moulages que comme documents. Dans tous les ateliers d'autrefois, l'on voyait pendus aux murs, des bras, des jambes, des torses moulés, qui étaient d'un galbe parfait.
Les artistes les consultaient pour contrôler dans leurs œuvres l'insertion des muscles ; mais ils se gardaient bien de les copier et toujours ils s'efforçaient d'animer ces réjérences, de les transformer, d'y faire palpiter leur inspiration. C'est l'Italien Canova, qui, à la fin du XVIII^ siècle, se mit à incorporer des parties fnoidées dans ses statues. Le grand no?nbre des travaux dont il était chargé le forçait à cette méthode expéditive. Depuis lors, son exemple fut universellement suivi.
Les statuaires ont cessé d^apposer à leurs ouvrages le sceau de la pensée qui transfigure les choses et les illumine de vérité intérieure. Ils n'ont plus recherché que le vulgaire trompe-l'œil. Non contents de mouler le nu, ils ont, par une pente fatale, reproduit avec exactitude les vêtements réels. Da?is les costuiv's de femmes, ils ont imité rubans, dentelles, passementeries ; dans l'habille?nent masculin, redingotes, culottes, manchettes, faux-cols, tout le rayon de la dernière mode.
Nos rues et les façades de nos édifices
nationaux sont ainsi devenues des suceursales du musée Grévin.
France. — Ce n'est que trop vrai, mon cher Maître, Et ce bas réalisîne s'atteste encore dans la sculpture moderne par quan^ tité d'accessoires de la vie courante, meubles qui semblent sortir de chez rébéniste, appareils scientifiques, objets de toutes sortes qui sont un poids mort pour VArt, puisqu'ils échappent, par leur raideur précise^ à la fantaisie de l'interprétation.
On composerait un étrajige bric-à-brac de tous les attributs qui alourdissent nos monuments officiels.
Le fourneau de Bernard Palissy voisinerait avec la fiole de Pelletier et de Caventou, la balance de Lavoisier, la table de dissection et le caniche mort de Claude Bernard, le fauteuil de Diderot, la chaise de Camille Desmoulins, la presse de Renaudot, le lit d'hôpital du Docteur Tarnier^ la selle tournante de Gérô?ne, etc.
Mais à côté de ce capharnaûm, il faU" drait ouvrir une ample annexe pour y remiser des pièces démesurées comme le
télégraphe Chappe et le Ballon du Siè^e.
RoDiN. — Les artistes d'aujourd'hui ignorent que le rôle de Vart est de traduire l âme htnnaine, qu'on ne représente pas la science par des machines, mais par un front qui pense et des yeux qui méditent ; qu'on ne figure pas le courage par des canons et des aérostats, mais par des visages mâles et des poitrines résolues.
L'accessoire est leur suprême ressource, parce qu'ils ne savent plus faire rayonner l'esprit.
M. Bergeret, qui est fort civil, jugea
bon de dire que notre sculpture moderne jetait pourtant quelque éclat.
Et Rodin, comme si cet éloge ne s'adressait pas à lui, cita magnanimement Dalou, dont il loua la République triomphante traînée sur un char par des lions et suivie par la Justice et l'Abondance.
France. — Certains critiques ont désapprouvé cette mythologie ; mais je ne partage pas leurs préventions. L'allégorie
tant décriée me paraît seule capable de traduire les idées générales. N'est-ce point votre avis ?
RoDiN. — Si fait ! Il ne s^agit que de rajeunir les vieilles images. Ainsi la Marianne de Dalou coiffée du bonnet phrygien reproduit le type convenu de la Liberté ; mais son geste empreint de familiarité^ son visage à la fois grave et modeste sont ceux d'une brave ouvrière d'aujourd'hui,
France. — // eîi est de même dans l'ordre littéraire. Considérez l'allégorie de la Victoire, Elle est extrêmement ancienne et semble bien usée. Lisez pourtant la Proclamation de Napoléon au retour de l'île d'Elbe :
La Victoire marchera au pas de charge.
Est-ce la Nikè antique, dites-moi? Non, c'est sa Victoire à lui que Napoléon mène ainsi tambour battant. Au pas de charge!... Elle n'a plus d'ailes, mais elle foule les routes et les champs avec furie. Elle est poudreuse, échevelée, plébéieruie,..
Là-dessus, on convint que Tallégorie comme toute ressource artistique ou littéraire, ne vaut que par le génie de ceux qui remploient. Et par hasard le nom de M. Puech vint sur le tapis.
France. — Oh ! celui-là me fait terri^ blenient peur. Il nCarrive parfois de traverser, quand j'y suis contraint, le jardin du Luxembourg, Il est tout hérissé de monu- 7ne?îts jimèbres consacrés aux écrivains et me produit Vivipression peu réjouissante d'un cimetière des Muses,
Mais, Leconte de Lisle, caressé par une grande jemiije ailée, en saindoux, me sefnble surtout à plaindre. Et quand je Vaperçois, je me sauve en songeant que peut-être, un jour^ sous ces ombrages. M, Puech représentera une affaire Dreyfus en suij, baisant à pleine bouche mon buste en margarine,
Rodin éclata d'un bon rire de géant.
Les deux grands hommes se trouvèrent naturellement amenés à parler des
changements qu'on fait subir à Paris.
Ils y naquirent Tun et Tautre et M. Bergeret qui fut élevé dans une boutique en face du Louvre sur les bords de la Seine indolente, chérit avec tendresse le souriant décor d'édifices affables et de frissonnants feuillages, qui enchanta ses yeux d'enfant.
— On finira^ dit-il, par rendre laid notre Paris,
RoDiN. — En effets on y détruit partout les anciens logis qui en sont la plus noble parure.
Les politiciens, les ingénieurs, les architectes et les financiers modernes ourdissent une conspiration maudite contre la grâce que nous légua le passé. On démolit à grands coups de pioche les plus radieux vestiges du XVII^ et du XVIII^ siècle. Dernièrement n^a-t-on pas saccagé la délicieuse île Saint-Louis oii le rêve, traqué de toute part, semblait s'être réfugié.
Virgile a conté une dramatique légende.
Pour alimenter le jeu d'un sacrifice, Enée rompt les branches d'un myrte. Soudain le
sang coule des rameaux brisés et un gémissement se fait entendre :
— « Arrête, malheureux, tu me blesses, tu me déchires ! »
Cet arbuste était un homme métamorphosé par la volonté des dieux.
La fable du poète me revient souvent en mémoire quand je vois des Vandales porter le pic dans les fiers hôtels d* autrefois.
Il me semble alors que les murailles saignent, car elles sont vivantes et humaines comme le myrte de Virgile.
Par le rythme harmonieux de leurs monuments, les Français de jadis ne nous parlentils pas ?
Briser un ?nascaron du XVI^ siècle, un portique du XV 11^, une frise délicate du XVIII^, c'est balafrer criminellement le visage de nos ancêtres, c'est lacérer leurs lèvres éloquentes. Quel forfait d'étouffer leur voix !
Encore si les demeures bâties à la place de celles qu'on jette à bas étaient belles ! Mais la plupart sont hideuses.
France. — Elles sont toutes trop éle-
vées, La hauteur modeste des habitations était le principal agrément du vieux Paris. Elles ne dérobaient pas à la vue le doux ciel de VIle-de-France, Comme le terrain coûtait peu y elles se développaient en largeur. C'était le secret de leur charme. Le sol est devenu très cher et les maisons d'aujourd'hui ne montent que faute de pouvoir s'étendre. C'est la raison de leur laideur.
RoDiN. — Elles n'offrent ni proportions ^ ni style, ni détails aimables. On a oublié que l'architecture comme la peinture , la sculpture, la poésie, la musique, est un langage de l'âme. Le goût se meurt. Et le goût, c'est l'esprit d'un peuple exprimé dans sa vie quotidienne, c'est son caractère rendu sensible dans ses costumes, ses joyers, ses jardins, ses places publiques. Notre société déteste l'esprit. Elle tue le rêve.
Il poursuivit :
Ne parle-t'On pas de substituer, devant le Louvre, à la légère passerelle des Arts un énorme pont de jer ?
C'est à hurler ! En jace du Palais des Rois, il ne faudrait que de la pierre.
236 LES M A T I xN E E S
Cet amas de ferraille^ dont on nous menace, enjamberait le fleuve tout près de la pointe du Vert-Galant^ paraît-il.
On gâterait ainsi le prodigieux paysage composé par les deux berges de la rivière^ le Louvre, le Palais Mazarin, la Monnaie, la verdoyante proue de Vile de la Cité et le Pont-Neuf majestueux comme une tragédie de Corneille ou une toile de Poussin,
Si cet ensemble est parjait, c'est que de génération en génération, les Parisiens se léguèrent le devoir de Venibellir, Comme les accords de la lyre d'Amphion soulevaient les pierres dociles qui d'elles-fnêmes formaient de dtvi?is ^nonumcnts, une secrète mélodie a groupé dayis un ordre irréprochable tant de rayonnants édifices autour de la Seine oii tre?nble leur image.
Et tout à coup, on veut saccager ce large chef-d'œuvre !
France. — Utilité pratique, dit-on. Mais y a-t-il rien de plus utile pour une ?iation que le charme d'une ville oit se traduit visiblemeîit son esprit sociable, hardi, bien équilibré, clair et allègre, Voil'i une leçon
quiy dans la vie d'un peuple et pour son avenir, vaut mieux que tous les ponts de jer^ je pense !
Après le café, on sortit dans le jardin et Ton avança au bord d'un escarpement d'où le regard embrasse l'immense Paris. Jusqu'à l'horizon le plus reculé, se déployait l'océan des dômes, des tours, des clochers...
A travers les nuées légères, le soleil promenait sur cette vaste houle de pierre ses rayons d'or et d'opale.
Mais souvent les fumées des usines qui ronflaient dans la vallée étendaient sur cette féerie de gigantesques crêpes noirs.
— Etait-ce si difficile , dit France, d'éloig?ier de la cité ces fabriques nauséabondes ? N'est-ce point une absurdité de permettre que Vair de Paris soit continuellement empesté par les hautes cheminées qui V encerclent ? N'est-ce pas un odieux sacrilège contre une ville si belle ?
RoDiN. — Notre époque^ oîi règne l'ar-
gejit, tolère les pires attentats contre le droit de tous à la santé et aussi à la beauté. Elle ejjipuantit et salit tout. Elle tue le Rêve ! Elle tue le Rêve !
France. — Mais le Rêve ressuscite toujours. Et peut-être se vengera-t-il ? Peutêtre construira-t'il bientôt une autre société moins bassemeiit utilitaire et ?noins dédaigneuse de r esprit.
Tels étaient les propos attristés qu'échangeaient ces deux prophètes sur la colline de Meudon.
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MBergeret a toujours détesté la guerre. Dans plusieurs • de ses livres, le Lys Rouge y VOrme du Mail, le Mannequin d'Osier, par exemple, il a traduit cette exécration par une ironie plus puissante encore que la fureur.
Avant que la tempête se déchaînât, il lui arrivait de dire qu'il n'y croyait pas, parce que les formidables armements la rendraient trop horrible, et parce que les gouvernements européens, tous plus ou moins teintés de démocratie, reculeraient
devant les hasards militaires. D'autres fois, au contraire, comme chacun de nous, il était saisi d'angoisse.
« Que nous soyons assurés d'une paix que rien ne troublera, écrivait-il dans la préface de Jeanne d'Arc, il faudrait être insensé pour le prétendre. Les terribles rivalités industrielles et commerciales qui grandissent autour de nous font pressentir au contraire de futurs conflits et rien ne nous assure que la France ne se verra pas un jour enveloppée dans une conflagration européenne ou mondiale. »
Tragique prophétie qui devait peu tarder à se vérifier, hélas !
Durant les années aiïreuses, quand la Patrie qu'il chérit filialement fut menacée de périr, il éprouva d'efl-royables serrements de cœur.
Puis, à l'occurrence, il laissa percer dans ses entretiens les appréhensions que lui causait la renaissance de l'esprit de conquête chez les aUiés à mesure que leur triomphe devenait moins douteux.
Aussitôt après l'armistice, comme il
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assistait à une cérémonie en mémoire de Jean Jaurès, il fit, au milieu de la foule effervescente, un de ces nobles gestes qu'elle interprête sans peine et qu'elle acclame toujours.
Prenant la croix de guerre d'un mutilé, il l'épingla sous le buste de celui qui avait prêché la fraternité avec tant de passion et qui avait donné sa vie pour elle.
Il attestait ainsi que le peuple de France avait saintement offert son sang à la paix et la protégerait dorénavant avec fermeté contre toute frénésie belliqueuse.
Depuis, il ne manqua pas une occasion de lancer de nouveau l'anathème contre la guerre et d'appeler de ses vœux un ordre social où elle serait à tout jamais conjurée.
La conversation qui suit fut tenue à la Villa Saïd quelques années avant l'inexpiable horreur.
Nous étions en délicatesse avec nos
incommodes voisins de TEst, à propos du Maroc. Au lointain, déjà commençait à gronder Torage,..
Ce jour-là, M. Bergeret parla d'abord des gazettes d'Outre- Manche qui nous donnaient un peu trop bruyamment raison contre les Allemands.
— UAvigleterre iii inquiète y murmura-t-il. Elle est martiale à l'excès.
Certes elle est brave. Et peut-être ne craint-elle point la guerre pour elle-même. Mais je crois bien qu'elle la craint moitis encore pour la France.
(On rit).
France. — Oh ! le mot n'est pas de moi. Du moins, ce n'est quune variante d'une menace bouffonne que proféra jadis un certain Berjnudez de Castro contre Baudelaire:
On pria France de conter Thistoire de Bermudez et il ne se fit point tirer l'oreille.
— C'était, dit-il, un Jioble Espagnol.
Dans son pays, il avait été persécuté pour avoir traduit les Mystères de Paris. Les
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cléricaux de là-bas étaient si ombrageux que notre puéril Eugène Sue leur paraissait iiijernal.
Le traducteur s^ était donc exilé en France où la. société littéraire lui avait fait bon accueil. Théophile Gautier, Baudelaire^ Flaubert Vadmettaient parmi eux, car son originalité les divertissait. Il était follement orgueilleux en sa. qualité d'hidalgo, et miraculeusement sale. Pour connaître le menu de son dernier repas, il suffisait de jeter un coup d'œil sur sa large barbe noire. Avec cela, plus fat que Narcisse,
Un jour qu'il dînait avec ses amis, il trouva sous sa serviette une lettre dJUcieusèment parfumée. Elle avait été glissée par Baudelaire.
Bermudez flaira V enveloppe, crut deviner une bonne fortune et furtivement fourra le billet dans sa poche. Puis, dès qu'on se leva de table, il s'isola dans un coin pour le lire. Et ce furent des éclairs dans ses yeux, des palpitations de narines, des soupirs d'espérance. Baudelaire et les autres V épiaient sous cape et savouraient toutes ses mines.
Le poulet disait à peu près ceci :
— « Noble Espagnol^ vous êtes grand et je suis souple^ vous êtes brun et je suis blonde, vous êtes fort et je suis belle. Je vous aime. Trouvez-vous ce soir à minuit place Saint- Sulpice, près de la fontaine. »
A minuit, les mystificateurs qui avaient feiiit de rentrer chez eux allèrent s^embusquer non loin de l'efidroit convenu. C'était r hiver, il faisait un froid de canard s auvage. L'hidalgo était déjà là. Plus cambré que jamais, poing sur la hanche, jnoustaches en bataille, il tourjiait autour de lafo7itaine. Une bise aigre balayait la place déserte et fouettait Veau qui, se glaçant aux mufles des lions de pierre, y aca'ochait de fantastiques barbes blanches.
Bermudez tournait, tournait.
Le quart sonna, puis la demie. Flegma^ tique et superbe, il tournait toujours.
Tout à coup, d'u7i coin de la place, jaillit ungraîîd éclat de rire, suivi d'une apostrophe goguenarde.
— « Ohé ! Seigneur don Juan ! »
Alors Bermudez au co^nble de la rage :
— « Ah ! hurla-t'il, je reconnais cette voix, C^est ce Bodelairre, »
// roulait terriblement les r.
— (( Je le totierai, je le touerai, diissè-je périr moi-même. Ma peau^ je n'y tiens pas bocoupy mais je tiens encore bien moins à celle de ce Bodelairre ! »
Puis il se retira majestueusement. Le lendemain y il avait oublié ses jnenaces.
Le critique d'art Charles Saunier tira un calepin de sa poche et y consigna cette anecdote :
— Je fais partie, dit-il, de la Société historique du VP arrondissement, sur lequel se trouve la fontaine de Visconti.
Les moindres faits qui s'accomplissent dans ce petit espace, nous intéressent prodigieusement. Les plus grands événements qui se passent dans le reste de l'univers nous sont cctrume un clou à un soufflet. Il me semble d'ailleurs, continua-t-il, que dans Jocaste et le Chat maigre^ vous avez conté une scène semblable.
— Hé ! oiii^ dit France, C'est justement
V aventure de Bernmdez que j'ai prêtée à un autre personnage.
Un vieillard qui était présent, coupa court à ces propos qu'il estimait frivoles :
— Nous parlions d'une guerre prochaine, grommela-t-il. Eh ! bien, si elle éclate, tant mieux !
L'auteur de cette déclaration péremptoire était un poète obscur qui est mort depuis. A en juger par ses discours toujours débordants de chauvinisme, sa Muse devait être fort héroïque. Mais personne n'avait jamais lu ses vers.
Il était si perclus de goutte qu'il ne pouvait chausser des bottines. Il traînait à ses pieds des savates lacées sur de gros bandages de toile blanche. C'est dans cet équipage qu'il faisait ses visites.
Il toussait, larmoyait et bredouillait.
Il venait souvent chez Anatole France
qu'il connaissait de longue date. Le Maître
qui le tolérait, disait parfois, quand il n'était pas là :
— Quelques vieiix amis me feraient douter de r amitié, ce bienfait céleste. Ils se targuent d'être fort attachés et ils le sont en effet, comîue des moules à la carène dhm navire. Vous n'ignorez pas qu'elles sont souvejit empoisonnées !
Nul n'avait relevé la phrase tranchante du barde podagre. Mais tapant de ses mains molles sur les bras de son fauteuil : il reprit entre deux quintes d'asthme :
— Nous sommes restés, grâce à Dieu, un peuple de soldats ! Atchoum ! Nous aimons la guerre, atchoum !... Et nous ne demandons qu'à nous battre ! Atchoum ! Nous irons reprendre nos pendules chipées par les Pruscots en 1870.
Atchoum ! Atchoum !
France qui l'avait dévisagé un moment sans parler, lui dit avec douceur :
— y admire ce bel enthousiasme chez un vétéran. Et je suis sûr que si le pays est en péril, les fermes gens de cœur ne lui marchanderont pas leur sang. Mais quant à pré-
tendre que les Français aiment la guerre^ ce n'est poi?it exact.
Jamais peuple n'aima la guerre. Jamais peuple ne désira se battre.
Au fond, la joule envisage toujours les combats sans allégresse.
Ce qui surtout jaussa les idées des historiens^ c'est la rhétorique de Tite-Live. Or je ne crois pas que ce Padouan jût sincère. Il savait bien que personne n'est heureux de s'exposer au trépas. Mais il se disait qu'il j allait remonter le moral des Romains qui s'engourdissaient, et il enjlait ses périodes sonores.
La vaillance qu'il a célébrée, nous l'attribuons d'ordinaire aux armées qui remportent des victoires. Nous pensons qu'elles méritèrent leurs succès par leur mépris du danger, et qu'au contraire les armées vaincues manquèrent de courage. Suppositions gratuites ! C'est la chance qui le plus souvent décide des batailles. Qua?it aux armées, je soupçonne qu'elles sont toutes médiocres et qu'aucuJie n'affronte de gaieté de cœur les souffrances et la mort.
DE LA VILLA SAÏD 2?i
On a lyriquement vanté nos troupes révohitionnaires , Le hasard me fit découvrir à ce propos im très édifiant opuscule d'un nommé Rozière : La Révolution à Meulan. Je n'ai plus ce petit ouvrage. Je V ai prêté : on ne me Va pas rendu : preuve de son intérêt.
Quand la Patrie fut en da?iger, on leva des hommes à Meidan comme dans tout le reste de la France, Cela se fit en grande pompe. Le maire convoqua la population dans Véglise, On battit le tajnbour, les jeunes gens jurèrent de vaincre ou de mourir^ ils entonnèreyit le Chant du Départ et prirent le chemin de V armée,,. Mais une sejnaine après, on retrouvait la plupart d'entre eux dans la campagne environnante ou à Meulan même. Lorsque les circonstances redevinrent très critiques, le maire jugea qu'il fallait faire un nouvel appel à ses administrés. Il les rassembla derechef. Les mêmes conscrits furent enrôlés.., et revinrent après quelques jours d'absence.
Cette cérémonie se renouvela plusietirs fois, sans changement de figuration.
Finalement, un seul citoyen de Meiilan resta à V armée, un seul ! Il y devifit général , assure-t'On ; il le méritait bien.
J'imagine qiiil n'en fut pas autrement pour ?wmbre d'enrôlements du Pont-Neuf, Car €71 fin, vous devez comprendre que quand on offre son dévouement à la France sur le Font-Neuj, c'est avant tout pour se faire voir, U7ie fois qu'oîi s'est montré, suffit ! 0?i est quitte.
Le vieux poète (en graillonnant). —
Allons ! allons ! mon cher France,... je ne conçois pas votre ironie. La vertu militaire... atchoum ! n'est heureusement pas rare, atchoum ! et vous m'accorderez que, atchoum ! atchoum !...
France. — Je vous accorde, certes, guHl y a des héros. Encore ne le sont-ils pas toujours. Le vrai héros avoue qu'il mcûiqua parfois de courage. Je vous accorde que certaines troupes, dans quelques moments d'exaltation, bravent avec intrépidité des risques effrayants. Mais de tout ce que nous savons, nous soniînes obligés de conclure que la majorité des soldats qui composent
une armée tiennent âprement à leur vie et ne V exposeraient pas s'ils n'y étaient contraints.
Voilà pourquoi le petit livre que je viens de citer ^ bien qu'il n'indique assurément pas l'état d'esprit de tous les Français pendant la Révolution, m'a cependant paru digne de crédit. Et ma propre expérience le corrobore.
Le vieux poète. — Votre ex... atchoum !... périence }
France. — Oui,,, Tenez, je vais vous rapporter très fidèlement quelques-unes de mes impressions de garde iiational durant le siège de Paris,
Le commandant de notre bataillon était un gros épicier de notre quartier. Il manquait d'autorité, il faut le dire, car il cherchait à ménager ses pratiques.
Un jour, nous reçûmes l'ordre de participer à une sortie. On nous envoya sur les bords de la Marne, Notre commandant était splendide sous son uniforme tout flambant qui n'avait jamais servi. Il montait un charmant petit cheval arabe qu'il s'était
procuré je ne sais où et dont il paraissait très fier y un petit cheval tout blanc, adorablement gracieux et guilleret. Trop guilleret, ce fut la perte du pauvre épicier. Comme il faisait caracoler sa bête, elle se cabra de toute sa hauteur, tomba sur le dos et tua net 7iotre commandant, en lui cassafit les reins.
Nous regrettâmes peu notre chef. Nous prîmes le parti de nous arrêter, de rompre les rangs et de nous allonger sur Vherbe de la berge. Nous y restâmes couchés toute la matinée, puis tout Vaprès-midi, Au loin, V artillerie tonnait,,. Nous n^eiunes garde de marcher au canon.
Vers le soir, sur le chemin qui do?ninait la rive, nous vîmes des marins courir.
Beaucoup étaient noirs de poudre. Des blessés portaient des bandages sanglants. Ces braves gens s^étaiefit bien battus, mais ils avaient dû céder à la mauvaise fortune.
Quelle idée nous vint ? Nous nous fnîmes à crier : Vive la flotte !
Cette exclamation que les matelots jugèrent ironique^ eut le don de les courroucer.
Quelques-uns foncèrent sur nous baïonnette en avant. Ceci nous parut dangereux. Nous quittâmes précipitamment les talus gazonnés et nous gagnâmes du terrain. Comme nous étions bien reposés et que les poursuivants étaietit accablés de fatigue, nous pûmes leur échapper sans peine.
Nous rentrâmes à Paris. Mais notre longue inaction nous pesait et nous avions grandjaim. Aussi n'éprouvâmes-nous aucun scrupule à piller une boulangerie que nous rencontrâmes sur notre chemin. Heureusement les propriétaires avaient eu le temps de s'esquiver. Et nous ne fûmes point homicides.
Telle fut notre conduite. Je ne m'en vante pas, oh ! non, je ne m'en vante pas. Mais la vérité m'est chère et je lui rends hommage.
Le vieux poète. — Ce sont là certainement des faits exceptionnels, atchoum !
et je suis sûr que...
France. — Mon cher ami, je m'en voudrais d'ébranler votre foi. Surtout, gardezvous de croire que je cherche à rabaisser
mes compagnons d'armes. Nos ennemis né différaient point de nous-mêmes. Peu d'entre eux étaient des héros. Beaucoup de témoins virent pleurer les soldats allemands qu'on envoyait dans des régions périlleuses. Et pourquoi railler ces larmes ? Elles étaient répandues sans doute sur le souvenir de jeunes jenunes qui ne reverraient plus leur mari, de petits enjants qui n'embrasseraient plus leur père.
Mais laissez-77ioi vous conter une autre anecdote.
Peu de teîftps après la guerre de 70, je me trouvais à X... Comme j'entrais dans une aîiberge, j'entendis de grands éclats de rire, et je vis des habitants de l'endroit en cercle autour d'un robuste gars.
Il leur expliquait conwient il avait réussi à éviter toutes les batailles,
— « D'abord, disait-il, j'étions parti de cheu nous avec deux semaines de retard,
« Quand j'arrivions devant le sargent, je pensioîis ben qu'il allait me chanter pouille. Alors moue, pas bête, j'aviojis fait l'idiot, A tout ce qu'i me demandait, je
répondions meu, meu, comme une vache,
— u Que brute ! que brute ! qu'i répétait ; pas mèche d'en tirer autre chose que meu^ meu, »
« A la fin y un officier me dit : — <( Hél ïinnocent^ pisque fes gars de jerme^ tu connais les chevaux, »
« Je faisions oui ! avec la tête,
— c( Eh ! bien, tu vas conduire ces deux canassons au colonel Bouchard du 28^ régiment, 3^ corps d'armée, V'ià ta feuille de route et de quoi vous nourrir tous les trois, tes deux bêtes et toi, «
« Je faisions encore oui, et je partions,
« Mais, comme de juste, je prenions un
mauvais chemin et je menions mes deux
bidets à un autre colo d'un autre régiment.
« Ce colo, sitôt qu'i reluque mes papiers :
— « Cré nom que t'es tourte y>, qu'i me fait, et V me remet dans la bonne route en me donnant quéques écus.
« Je me trompions encore, vous pensez ben.
« Et je me promenions comme ça de colo en colo tout le temps que ça chauffait. Mais une foué la paix faite, j' avions mené
tout dret mes deux carcans au vrai colo du vrai régiment et me v^là, »
Eh ! bien, une hilarité sympathique saluait les cyniques aveux de ce mali?i.
Oh ! je n'affirine point que les mêmes auditeurs eusse?it été insensibles à la narration d^un grand dévouement. Les hommes les plus frustes, s'ils admirent Vastuce, vénèrent aussi la noblesse.
Mais enfin la galerie ne réprouvait pas ce faux Nicaise, Il y a toujours chez la foule des trésors dHndulgence pour un Panurge qui se conchie au milieu de la bagarre^ pour un Sosie qui, sous la tente, loin de la mêlée, s'empiffre de jambon et de vin.
Vraiment, il me paraît tout à fait impossible que le chauvinisme dont notre bourgeoisie est travaillée de temps en temps gagne ja?nais le bon peuple.
Au contraire, je remarque que Vantimilt^ taris me est plus hardi qu'autrefois. Jadis, les déserteurs, les insoumis ne donnaient auaine excuse de leur conduite : « On nous trahit, criaient-ils ; nous sommes vendus ! »
C'était leur seule justification.
Maintenant, ils ont une théorie et des motifs raisonnes. Le Chant du Départ, ils Vont remplacé par un hymne pour ne pas partir : Refuser en musique de marcher ! Cela devient glorieux.
Le vieux poète. — Ainsi, vous les approuvez ?
France. — Ne me faites pas dire e qui n^ entre pas dans ma pensée. Non, je ne les approuve pas. Car dans la situation présente de l'Europe, ils risquent de favoriser les pires ennemis de la civilisation.
Le vieux poète. — Vous reconnaissez donc que la patrie...
France. — Je reconnais que notre patrie mériterait d'être éper dûment défendue, si elle était menacée.
Encore faut-il voir clairement en quoi elle a droit à notre amour,
La patrie, s^i Von entend par ce mot la somme des grandes idées et des profonds sentiments qui diffèrent d'un pays à Vautre et qui font Vesprit français^ le bon sens anglais^ la dialectique allema de^ voilà certes
26o LES MATINEES
un trésor qui doit être cher à toute nation. C^est un pavillon de lumière planté sur chaque territoire. Les plus beaux génies de chaque race Vont porté de plus en plus haut. Ils ont après coup et peu à peu donné un magnifique sens spirituel à des groupements que de fortuites circonstances historiques avaient à l'origine resserrés au petit bonheur.
Mais ces émouvantes doctrines nationales, si elles diffèrent, du moins ne divergent pas. Les plus éminents penseurs se tendent la main par-dessus les frontières. Ils n^ont ni les mêmes penchants., ni le même cerveau. Pourtant ils se rapprochent par leur humanité et par leur compassion envers tous leurs semblables.
C'est donc par un coupable abus qu'on voudrait opposer les consciences nationales. Dans leur plus sereine expression, elles se complètent, au contraire. Et Von peut adorer sa patrie en révérant les autres.
Mais, par malheur, la patrie n'est point seulement un ensemble d'idées radieuses.
Elle est aussi la raison sociale d'une Joule
d'entreprises financières dont beaucoup sont peu recommandables .
C'est surtout V antagonisme des appétits capitalistes parfois très illégitiînes qui pousse les nations à s'entrechoquer et qui cause les guerres modernes. Rien n'est plus triste.
Du fond de mon âme^ je souhaite que ma patrie s'abstienne de toute convoitise qui lui ferait porter la moindre responsabilité dans un conflit.
Mais si jamais elle était envahie par un voisin cupide ^ le devoir de tous ses fils serait de voler à son secours.
Pour l'Humanité^ ce serait en effet la plus sombre catastrophe que la France fût amoindrie. Car, n'est-ce pas, tout de même, notre pays symbolise d'assez généreuses aspirations.
Le vieux poète. — Ah ! ah ! vous voyez bien... atchoum! que le chauvmisme a du bon.
France (avec force). — Mais pas du tout ! C'est une criminelle démence. Quand les chauvins disent que la guerre est sMime^
qu'elle est V école de toutes les vertus, qu'elle retrempe et régénère les hommes, que la Providence fait triompher les plus dignes et que la grandeur d'un peuple se mesure à ses victoires, c'est-à-dire aux massacres où ses enfants périssent avec ses ennemiSj ils sont absurdes et odieux.
Le vieux poète. — Mais comment persuaderez-vous au peuple de s'immoler à la patrie ?
France. — En rendant la patrie toujours meilleure, toujours plus juste, toujours plus maternelle pour le peuple,,., plus loyale, plus fraternelle vis-à-vis des autres nations,.., en répétant sans cesse qu£ la guerre est abominable, en nous gardant avec soin de toutes les tortueuses intrigues qui pourraient la provoquer,... en attestant par la franchise éclatante de notre conduite qu£ nous ne voulons pas prendre les armes et que nous en userons seulement pour défendre notre liberté.
Alors le peuple aimera cette patrie qui se confondra dans son cœur avec le plus bel avenir du genre humain et si, par malheur ^
elle est assaillie^ il ne permettra pas qu'elle succombe {).
(i) Telles étaient à cette époque, les opinions dd M. France. Depuis, par son adhésion au co?n?nu?iisnie, il a témoigné que seule V organisation internationale des prolétariats lui semble capable d'empêcher le retour des guerres.
JLa Xvévolution ru55e
la villa Oaïd