LE PARAGUAY EN
Ces jours derniers , le Moniteur annonçait que le brigadier général des armées du Paraguay, don Solano Lopez, fils du président de cette jeune république , avait été reçu à Saint-Cloud par l'Empereur.
Ce fait, très-simple en apparence, mais rempli de promesses pour l'avenir, a reporté l'attention sur un pays que nous allions appeler lointain, par vieille habitude, sur ce beau Paraguay que tant de souvenirs recommandent aux sympathies françaises, et que la vapeur a placé enfin dans notre voisinage. Aussi, malgré les légitimes préoccupations du moment , petit-être lira-t-on encore avec quelque intérêt une étude sur le Paraguay, écrite pour une époque plus calme. Nous touchons, d'ailleurs, au dénoùment du drame de la Tauride , et il sera sans doute permis demain au lecteur de regarder de l'autre côt^ de la mer.
On croit que la terre se peuple lentement ; mais la terre est bien jeune encore ; ce que nous appelons siècles , elle l'appelle jours; les Portugais ont découvert le Brésil en 1500, c'est-à-dire avant -hier, et déjà cette jachère immense qui s'étend de la. Guyane portugaise, ou de l'Équateur, jusqu'à Buenos-Ayres , est défrichée et peuplée; c'est un jardin, un pâturage, une campagne, un haras, traversé par les plus belles rivières, ombragé par les plus beaux arbres, éclairé par le plus beau soleil. Au centre de cette magnifique région , on trouve le Paraguay, c* diamant américain enchâssé entre deux océans. Le Paraguay, en naissant, a été le fils bien-aimé de la France.
Avant-hier, il y avait des sauvages adorant les Manitous ; hier,
il y avait des missionnaires plantant la croix ; aujourd'hui , il y
a la paix, la richesse, la civilisation.
Les divers États improvisés sur cet angle du monde sont tombés , à leur naissance , dans une erreur vulgaire , qui a été la folie de la terre depuis Caïn , et qui va bientôt se changer en bon sens : ils ont cru qu'il fallait arroser de sang les semences des colonies, et que la guerre, inventée par les peuples barbares, était aussi la profession normale des peuples chrétiens. L'Amérique du Sud s'est donc trompée en voulant copier l'histoire des continents vieillis de l'autre côté de l'eau. On avait quelque raison de guerroyer en Europe ; tous les peuples n'y avaient pas une place égale au même soleil; toutes les terres n'y rendaient pas les mômes produits; le froment était pour les uns, l'ivraie pour les autres. Chacun alors a voulu prendre chez son voisin ce qui manquait chez lui , depuis Romulus qui cherchait des Sabines, jusqu'au czar Nicolas qui cherche du soleil. Mais dans cette vaste Amérique méridionale , cette privilégiée de Dieu , dans ce quart de planète subdivisé en paradis terrestres, dans cette zone nourricière oùie sol reçoit un germe, un arbuste, un grain, et rend un jardin, une forêt,, une moisson, la guerre est une chose impie; c'est beaucoup plus qu'un attentat à la vie de l'homme, c'est une insulte à la munilicence de Dieu.
Voilà ce qu'a si bien compris l'homme énergique et sage qui administre aujourd'hui le Paraguay, don Antonio Lopez. Élu président décennal en \ 844 , et réélu dix ans après , il lui a été donné d'opérer beaucoup de bien , et d'élever ce beau pays à un degré de prospérité jusqu'alors inconnu. Ayant accepté de son prédécesseur le triste héritage de la guerre , il l'a faite avec courage pour conquérir la paix. Aujourd'hui , les querelles de voisinage se sont éteintes; tout est calme sur les quatre frontières du Paraguay : au nord et à l'est, du coté du Brésil; à l'ouest, du côté4le la Bolivie; au midi, du coté de la Confédération argentine. Sans la paix, aucun avenir n'est fécond; tout sillon est une fosse, tout monument un tombeau , toute parure un deuil. Il a fallu trop longtemps arroser du sang fraternel cet Éden du Pa-
raguay, pour faire admettre par les deux voisins rivaux qu'il y avait quelque chose de mieux à faire , et le mieux a été fait. Une impulsion vigoureuse restitue en ce moment à ce pays les avantages de son admirable position , et le progrès du bien ne s'arrêtera plus.
Le Paraguay s'étend sur une superficie de quarante - quatre mille lieues carrées; deux grands fleuves l'arrosent, celui qui donne son nom au pays, et le Parana. Dans notre Europe, aucun de ces courants d'eau intérieurs qui marquent la frontière des États ou nomment les départements ne peuvent donner une idée d'un fleuve américain sorti du réservoir des Cordillères. Les fleuves Paraguay et Parana portent des navires de huit cents tonneaux avec autant de facilité que les nôtres portent des barques. La nature américaine n'a pas lésiné dans ses dons.
Le Paraguay a d'abord la richesse des mines , richesse qui est aujourd'hui la première, grâce aux raffinements de la civilisation. L'âge de Saturne et de Rhée n'est pas le nôtre, prenons le nôtre tel qu'il est. Ainsi le Paraguay donne en abondance de l'or, de l'argent , du cuivre , de l'étain , du fer. On y trouve surtout beaucoup de zinc , et le commerce du pays fonde avec raison de grandes espérances sur les développements de l'exportation de cet article. La seconde richesse est à notre avis d'une importance égale ; elle consiste dans de précieuses productions recherchées partout , et plus nécessaires à l'homme que les métaux : le blé , le riz , le tapioca , l'indigo , la cochenille ; le bois de construction, le bois de teinture, abondent au Paraguay et peuvent répondre aux exigences des plus nombreuses exportations. Le tabac , d'une qualité supérieure à celui de la Havane , doit aussi bientôt devenir pour le Paraguay une immense ressource commerciale. Cette plante est devenue un besoin du monde; tout ce qu'on écrira contre elle ne peut prévaloir. Le tabac a sa raison d'être , raison mystérieuse qui joue son rôle dans les harmonies d'un âge nouveau, comme la vapeur et l'électricité. S'il avait tous les vices délétères qu'on lui impute, la nature n'aurait pas planté sa première tige. Comme les meilleures choses 220 /
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de ce monde, le tabac est nuisible à quelques-uns, mais il rend de grands services sans péril à la majorité. Un homme d'un grand esprit et d'un profond savoir a soutenu l'autre jour, dans un feuilleton de sciences, que le tabac est un poison qui affaiblit les organes et paralyse le cerveau. Jamais peuple n'a usé et abusé du tabac comme le peuple turc. On fume depuis deux siècles dans tout l'empire ottoman, et Silistrie nous a prouvé que les Turcs de 18I>4 sont aussi forts, aussi vigoureusement constitués de corps et de cerveau , que les héroïques fumeurs en turban qui suivaient Soliman, Achmet, Sélim, Amurat IV, dans ces éternelles campagnes de Perse, où se livraient des batailles de géants, après de longues marches sur des sables de feu i dans des vallons de neige et sous les avalanches du Taurus. En Allemagne, les plus illustres penseurs ont abusé du tabac toute leur vie, et leur cerveau n'a nullement périclité. Schiller, Goethe, Beethoven, Mozart, ont écrit leurs chefs -d'œuvro en fumant. S'il plaît à la nature de changer un poison en besoin, laissons-la faire; elle veut remplir le monde d'un peuple de Mithridates. L'habitude est un contre-poison , et on gagne une volupté.
Ceci n'est point une digression; nous sommes toujours dans le sujet. En parlant du tabac du Paraguay, qui sera bientôt notre consommation populaire, car le havane est ruineux et ne brûle qu'aux lèvres des riches, nous avons voulu combattre un préjugé réactionnaire, qui pourrait en s'accréditant nuire à une exportation de première nécessité. Considéré sous le rapport d'économie sociale , le tabac est devenu pour la France un impôt volontaire qui augmente chaque année dans des proportions étonnantes. On ne peut prévoir où s'arrêtera le chiffre que celte plante rapporte au trésor public. Si Yabime du déficit doit être un jour comblé , il le sera par le tabac.
Au Paraguay, les articles dits de Parts sont très-recherchés , et le président actuel a eu l'excellent esprit de réduire de beaucoup les droits d'importation. C'est une sage provocation aux échanges. La France peut largement puiser dans les mines , les forêts, les récoltes de ce généreux pays , qui regarde Paris comme
son fournisseur patenté. Paris est la ville nécessaire par excellence. Elle amuse le monde avec son théâtre , ses modes , ses meubles, ses fantaisies et ses révolutions; aussi le monde est reconnaissant, et les femmes des deux Indes se croiraient vêtues en négligé perpétuel , si elles n'étaient pas habillées par la main de Paris.
Nous avons cité les principaux produits du Paraguay, mais nous sommes de ceux qui croient que l'homme n'a pas encore pris à la nature tout ce qu'il peut lui prendre. Les guerres ont toujours donné trop de distractions stériles, et bien peu de choses nécessaires ont été découvertes par le hasard ou l'observation. Le Paraguay, par sa position merveilleuse, est peut-être le pays qui garde dans ses fécondes entrailles le plus de secrets ensevelis depuis six mille ans. Les grands fleuves , les rosées du tropique et le soleil vrai ne s'associent pas pour faire* éclore tant de tiges, en apparence inutiles, à la surface d'un sol trop généreux. Que de remèdes pour la maladie, que de sucs nourriciers pour la santé s'épanouissent sur cette splendide terre , en invitant l'homme à venir surprendre leurs secrets ! Un hasard a fait découvrir le quinquina et la patate; mais n'allons pas croire que c'est là le dernier effort alchimique du laboratoire du soleil ! Rien d'inutile ne surgit dans ce parterre luxuriant de fleurs et de larges feuilles sauvages, filles de cette puissante terre. Mais la nature ne met pas une étiquette sur chaque tige; elle exhibe dans ses ardentes galeries tous les individus de sa flore sauvage , mais elle ne révèle pas leurs mystérieuses vertus. C'est à l'homme à chercher, à étudier, à observer, à découvrir. Nous sommes au début du progrès, à l'aurore des grandes révélations. La science de la botanique d'hygiène est à l'état rudimentaire; elle s'est exercée dans le Nord, sur un sol dépourvu de vitalité, où le soleil ne travaille qu'à la surface. Maintenant , grâce à la vapeur et à la paix , qui suppriment les distances et les haines , tout sera étudié dans les exhibitions du musée de la flore tropicale : la science deviendra cosmopolite, et elle apprendra, si elle en doute encore, que Dieu n'a rien fait pour rien dans ce monde
que le soleil du Paraguay n'a point de fantaisies de production,
et que tout brin d' herbe arrive avec une bonne idée à la surface d'un sol béni du ciel.
Aux jours, encore récents, où les rapports internationaux rtaient lents et difficiles, les voyages rares ou nuls, on ne pouvait rien découvrir de ces secrets naturels. Il fallait perdre trop de temps et de soucis dans les correspondances; et on n'a pas même pris la peine de surprendre un seul des mystères hygiéniques déposés dans le cœur de la sagesse indienne. On ne connaît même pas encore en France une plante qui est un remède souverain, Yhyapana, au Bengale et aux îles de la Sonde. Les sauvages en savent plus que nous; ceux qui ont découvert la plante qui guérit la blessure mortelle du cobra-capel ont découvert bien d'autres choses encore. Le travail de civilisation universelle qui commence arrachera tous ces secrets aux adeptes. Ils avaient bien raison, les anciens, d'appeler le soleil :
Dieu des savants mystères , Dieu de la vie et dieu des plantes salutaires.
Et encore, ces pauvres anciens ne connaissaient qu'un pâle Phœbus de quarante degrés de latitude, le soleil de l'archipel ionien. Qu'auraient dit Esculape et Machaon, ces fils du Dieu du jour, s'ils eussent connu leur autre père du Paraguay, cet ouvrier sublime qui perce la terre et le roc avec ses rayons, travaille le diamant et l'or comme objets de luxe; donne la vie avec ses rizières , ses jardins , ses vergers , ses pâturages , et par l'évidence de ses premiers bienfaits , trahissant des soins plus mystérieux, infuse toute sorte de sucs généreux dans des feuilles vulgaires et sans nom , et les prodigue sur le chemin de l'homme, en les couvrant de parfums , pour attirer son regard !
L'avenir, ce grand sphinx muet, a bien des secrets à proposer aux CEdipes divins. Rentrons dans le présent.
PARADOXES ET RÊVERIES. m
Comme tous les pays jeunes, qui n'ont point d'histoire ancienne , et par conséquent point de regrets , le Paraguay a pu choisir la forme de son gouvernement sans craindre les vieux partis , les prétendants , les ambitions en retraite et les comparaisons prises dans un passé ancien ou récent, mais toujours meilleur. La forme républicaine a été adoptée. Un pouvoir décennal est donné au président. Il y a deux chambres : l'une, celle des députés, est élective; l'autre, appelée conseil d'État, est nommée par le président, lequel est nommé par la chambre. D'éminents services rendus au pays donnent des titres suffisants pour entrer au conseil d'État. La chambre fait les lois , le conseil d'État les sanctionne. Le code espagnol , sauf les modifications exigées par la forme du gouvernement, est le code du Paraguay.
La religion catholique est dominante; les autres cultes obtiennent tolérance et protection.
L'armée , dont la belle organisation est due au président actuel et à son fils , le général en chef, compte environ cinquante mille hommes sous les drapeaux.
L'esclavage existe encore de fait au Paraguay, mais l'intelligence sagement progressive du président Lopez a pris , depuis onze ans, d'excellentes mesures pour rendre à l'homme et à la femme leur dignité native , et mettre en harmonie les exigences des droits acquis du passé avec la civilisation chrétienne de l'avenir. On ne peut qu'admirer les dispositions nouvelles relatives à l'esclavage.
Tout individu né d'une esclave est libre.
Il est défendu, sous les peines les plus sévères, d'acheter et de faire trafic d'esclaves.
Le maître est forcé d'accepter la rançon de son esclave. Le maximum de la somme du rachat est fixé à cinq cents francs.
On le voit, c'est l'abolition de l'esclavage sagement graduée.
Cela vaut cent fois mieux qu'une brusque et complète abolition ,
qui rendrait tout à coup aux esclaves une liberté plus gênante pour eux que la servitude. Au reste , lorsqu'un État américain en est arrivé à ce progrès , il est évident que l'esclavage n'existe déjà plus , dans ses anciennes et odieuses conditions. S'il n'en était point ainsi , nous n'oserions pas même prendre la défense de ce qui existe encore ; car, les hommes étant frères selon l'Évangile, sans acception de nuance et dé couleur, il n'est pas permis , en thèse générale, à un chrétien de retenir son prochain dans l'état humiliant de l'esclavage. Il n'y a donc plus aujourd'hui , à proprement parler, des esclaves au Paraguay ; il y a des serviteurs qui peuvent par le travail changer de maîtres , ou devenir libres, et, la génération actuelle une fois éteinte , tout rentre dans le droit commun , les fils d'esclaves étant libres de droit. Le président Lopez a bien mérité de l'humanité chrétienne , en prêtant son zèle et sa persévérance à ce beau résultat.
Il serait bien à désirer aussi que l'ancien préjugé d'inimitié entre les races de diverse origine fut détruit dans cette grande métropole américaine qui, en proclamant l'égalité des hommes, exclut certains citoyens d'un sang équivoque. Voilà une anomalie qui blesse le sens moral do tous ceux qui , comme nous , n'ont pas étudié les mœurs des États-Unis. Si c'est une erreur de notre ignorance , elle est excusable. A Paris , ville moins libre que Washington, on traite fraternellement tous les hommes bien élevés; on ne leur demande pas leurs titres généalogiques; on n'inspecte pas d'un œil minutieux la dégradation des teintes de leur visage. Un Américain do sang mêlé, ayant de l'esprit et des manières, tiendrait un rang honorable dans nos salons et pourrait se montrer aux premières loges, à l'Opéra, côte à côte avec un Montmorency. Le bon exemple de charité chrétienne donné par le Paraguay traversera la ligne, nous l'espérons, et tous les républicains de l'Union, sans exception aucune, seront un jour libres et unis.
Le président Lopez n'a accepté sa réélection que pour cinq ans , la moitié du terme légal. En quinze ans , il aura rendu à
•son pays les plus grands services et affermi sa prospérité. Ceux qui le connaissent et l'ont vu de près à l'œuvre disent tous qu'un noble patriotisme, purdetouto ambition, l'a toujours soutenu et guidé dans les pénibles épreuves, les luttes extérieures, les réformes salutaires, qui ont surtout signalé les premières années de son administration. Il quittera le pouvoir honoré de l'estime et •de la reconnaissance de ses concitoyens , et laissant à son suc- -cesseur des devoirs faciles à remplir et un glorieux exemple à imiter.
Avec le nouvel ordre de choses qui commence partout, l'expérience politique , jusqu'à ce jour mot sans signification , doit prendre un sens. Le passé doit éclairer l'avenir. La république •du Paraguay n'est pas un édifice bâti sur le sable, la main ferme du président Lopez lui a donné la durée et la solidité ; elle a vu les agitations stériles de quelques États voisins; elle a lu les histoires de notre vieux continent, et elle n'imitera qu'ellemême, pour éviter les écueils où tant de gouvernails antiques et modernes se sont brisés. Un philosophe a dit : « L'homme de- Trait avoir deux existences : la première serait un essai, la seconde la vie, et avec l'expérience de la première on conduirait la seconde. » Heureux sont les États d'Amérique! ils sont nés à propos, et réalisent lo rêve de ce philosophe. Le vieux monde a vécu six mille ans pour éclairer, par une première vie d'essai, la vie du monde nouveau. L'Amérique a donc reçu du ciel, en naissant, le plus beau des privilèges, une expérience dv soixante siècles, expérience subie par d'autres et écrite dans mille histoires avec des larmes et du sang. Ainsi complètement instruite, si elle tombait dans les mêmes erreurs, si elle effaçait Je mot expérience de son vocabulaire social., si elle continuait l'ancien monde, il faudrait désespérer de l'humanité. Nous croyons, nous, que la Providence maternelle a voulu que le Nouveau-Monde fut découvert fort tard , afin qu'il se servit , pour mieux vivre , des leçons séculaires et innombrables de son ainé. C'est le cas de dire avec le roi-prophète : iVon fecit taliter omni nativnL
Nous le redirons encore, parce que les choses qui paraissent
justes doivent être dites deux fois, un pays comme le Paraguay, qui n'a rien à envier à ses voisins, qui a des mines précieuses dans ses montagnes, de vastes cours d'eau dans ses vallées, do grands troupeaux dans ses pâturages, et qui peut ensuite exporter l'immense superflu de ses récoltes de riz, de thé, de café . de tabac , de coton , de miel , do sucre , de rhum , un tel pays , doté si généreusement, tient son bonheur entre ses mains : vu de loin, il ressemble au paradis de la terre; et, à coup sûr, l'illusion n'est pas détruite quand on le voit de près.
La ville de l'Assomption est la capitale du Paraguay. On y trouve une société élégante et choisie. Les femmes sont habillées comme nos Parisiennes , et on retrouve chez elles le superbe type espagnol. La danse, comme de raison, est le plaisir dominant du beau monde. Les réunions sont nombreuses et fréquentes, et, chose extraordinaire, si on y danse beaucoup, on y joue très-peu. Cette particularité mérite d'être signalée en passant. Le jeu a toujours été la passion des créoles américains, non pas le petit jeu de société inventé à Boston , ou le whist somnolent à deux sous la fiche , mais le jeu de banque , le jeu de reste, le jeu qui dédaigne les calculs, les combinaisons, la sagesse ; le jeu de hasard pur, qui dévore une fortune sur une carte retournée, ou sur un roi souvent illégitime; le jeu qui, dans une seule nuit, fait de la ruino de l'un la richesse de l'autre; le jeu des Français de la Régence, des Espagnols de la presqu'île d'ïucatan, des Américains compagnons d'armes du marquis de Montcalm et do Rosambeau. Voilà donc une passion qui s'éteint en Amérique comme le volcan de Quito. C'est encore le Paraguay qui donne le bon exemple. Voilà donc pour son commerce une source nouvelle de confiance et de crédit. Un peuple industriel , où personne ne joue gros jeu , est bien noté sur le grand livre do l'univers commerçant.
Les femmes de l'Assomption font tous les jours leur promenade à cheval du coté de la Recolletta. On chercherait en vain dans le monde un hippodrome plus charmant. Figurez-vous nos
Champs-ÉIysées sous un ciel d'or et d'azur, plantés d'orangers sans caisses , d'orangers superbes , toujours en fleurs , et d'arbres
fleurs. A l'extrémité de cette magnifique promenade , créée par le soleil , on trouve une belle église à colonnades, nouvellement construite. Le style d'architecture grec se retrouve là tout à fait à sa place convenable. Athènes et Corinthe n'ont pas inventé leurs péristyles par les brumes du Nord, mais par l'azur du Midi ; et quel Midi , le Paraguay ! Auprès de lui , le ciel de la Grèce n'est que le crépuscule d'un beau Soir dans ses plus éblouissantes irradiations. On retrouve le même style grec à la cathédrale, nommée Y Assomption, comme la ville. Ce monument, aussi de construction récente, semble une copie de notre Madeleine de Paris. L'intérieur est décoré avec une grande profusion de richesses. Mais , comme ameublement de saint lieu , rien n'est comparable aux magnificences de l'église des Minimes; on voit qu'on est dans le pays de Rio de la Plata , l'autel est en argent massif. La richesse des églises atteste l'opulence des villes qui les font bâtir.
L'Assomption offre encore une autre promenade qui doit avoir plus de chârme pour l'étranger, surtout pour le septentrional , ennemi de l'excessive chaleur, ce bienfait du ciel, ce vêtement de Dieu. On la nomme Promenade de la rivière; quelle appellation rafraîchissante! Elle est voisine de la place de l'Hôpital, et rappelle beaucoup notre Champ de Mars. Le soir, les femmes élégantes et tout le beau monde de l'Assomption vont savourer sur cette promenade la fraîcheur des arbres et des eaux. On entend retentir, dans les lointains vaporeux , ces délicieuses cantilènes espagnoles, chefs-d'œuvre de compositeurs inconnus ; ces doux nocturnes, nés dans les jardins de Cordoue, et qui ont traversé les siècles et les mers, en rebondissant des voûtes de l'Alhambra aux temples de Mexico, et des Cordillères aux sierras du Paraguay. On écouterait toujours ces chansons castillanes , brèves comme les mesures d'un soupir mélodieux ; elles ne finissent pas, elles s'éteignent; la voix ne chante plus, on
me des cèdres et embaumés comme des
écoute encore. Le si bémol final n'a pas encore ravagé ces primevères de l'art.
Les étrangers trouvent à l'Assomption une hospitalité digue des âges antiques. Les créoles ont gardé la tradition des grands festins , et rien ne leur coûte pour charger et orner une table et la couronner de nombreux convives. Cette passion américaine s'est élevée souvent à de nobles excès , traités de folies par les économistes. Il s'est trouvé de riches créoles qui ont commandé un dîner complet au célèbre Colin, de Nantes, ce bienfaiteur de l'humanité voyageuse, et le vaisseau porteur du festin de conserves étant signalé à la vigie, l'amphitryon invitait ses convives et leur servait un diner français cuit à deux mille lieues de la table du festin. Telles sont les mœurs des riches créoles, et, pour qu'elles ne tombent pas en désuétude, souhaitons que la paix durable et le commerce affranchi d'entraves centuplent la richesse de ceux qui, grâce à la vapeur, doivent aujourd'hui être appelés nos voisins et nos amis.
Le président de la république du Paraguay, don Antonio Lopez, a témoigné de son affection pour la France en envoyant son fils à la cour des Tuileries, comme un messager de bonnes relations. Le général don Solano Lopez , à peine âgé de trente-deux ans, a commandé une nombreuse armée avec l'intelligence d'un vieux soldat. Aujourd'hui il applique cette même intelligence au maintien de la paix et à la prospérité progressive de son pays. La circonstance ne pouvait être plus favorable pour donner une véritable idée de la nouvelle France à l'illustre voyageur américain. Dans tous les salons où il entrera, le mot de guerre frappera ses oreilles : mais combien les temps sont changés ! à ce mot de guerre , le mot de conquête ne se réunit plus. Tous les veux sont tournés sur un coin de l'Euxin , toutes les lèvres disent le même nom , tous les cœurs battent de la même fièvre ; et le jour où cette grande nouvelle retentira : a Sébastopol est pris ! » tout Paris va s'écrier, avec son million de voix : « C'est la paix 1 » Ce qu'on demande à nos héroïques soldats, à nos héroïques alliés d'Angleterre et de Constantinople , ce n'est pas de s'élan-
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cer de Sébastopol vaincu comme d'un tremplin, pour commencer une guerre éternelle et une série de bulletins de victoires : on ne demande qu'un seul bulletin, on ne demande qu'une victoire , celle qui coupera le bras droit de la Russie , et ne lui laissera que le gauche pour signer la paix.
Cet enseignement précieux, le général Lopez le transmettra sur la rive droite de l'Océan , et les peuples de la zone du soleil , ces peuples sages qui vivent du commerce , apprendront avec joie que la France nouvelle , aussi belliqueuse que l'ancienne , et toujours prête à écraser une injuste et folle agression , comprend aussi les intérêts pacifiques de l'époque et les tendances de l'universelle civilisation, et que son alliance indissoluble avec l'Angleterre, noble alliance scellée sur le même champ de bataille, a une signification rassurante pour les ports de l'Atlantique. Ce n'est pas la ligue de la guerre, c'est la fraternelle association de la paix. Quand les pavillons d'Angleterre et de France se saluent amicalement sur les mêmes eaux , les armateurs ne courent aucun risque; les échanges se croisent sans péril entre les deux mondes, et les liens de la grande famille humaine se resserrent dans l'univers. Entre tous les pays favorisés du ciel , le Paraguay est celui qui gagnera le plus au nouvel ordre de choses, et la France s'en réjouira avec toute la tendresse d'une sœur.
cette double vie, sir Charles, my ohi friend; rappelez-vous donc un dîner au Prado, sur les bords de la mer, dans cette année d'inquiétude où la France et l'Angleterre se regardaient de tra-