LETTRE A LA PROPONTIDE
ent
vers en Orient. Nous avions pour convives trois officiers de votre
marine royale, et le jeune et brillant capitaine sir Georges Grey, qui commandait la frégate fielveder. Moi, j'arrivais de Toulon , où je venais de voir dix-sept vaisseaux en rade, magnifique escadre, sous les ordres de votre ami le brave amiral Hugon, qui s'est si bien battu près de vous à Navarin , et qui , au moment de la guerre, avait le courage de désirer la paix. Après le dîner, nous fîmes une promenade sur le bord de cette mer qui allait être le champ de bataille de nos deux nations. L'horizon était sombre ; il y avait des plaintes dans l'air, et les goélands rasaient les vagues, en volant vers le port pour y chercher un abri. Nous nous séparâmes avec tristesse, comme des amis que la fatalité politique doit rendre ennemis le lendemain. La guerre nous paraissait inévitable. Les flottes anglaise et française voguaient dans les mêmes eaux ; une étincelle tombée par distraction sur une amorce pouvait tout embraser. L'univers et la civilisation prenaient le deuil. La Providence apaisa tout à coup cette ténébreuse menace de guerre qui allait éclater. Noctem minacem et in bellum erupturam fors lenivit, comme dit Tacite , à propos d'une ancienne question d'Orient.
Nous n'avons plus les mêmes motifs d'être tristes aujourd'hui : notre aigle impériale a fait alliance avec the lion and the unicorn ; Rome et Carthage ont uni leurs flottes, et les deux seules puissantes nations du monde ne renouvellent plus la sottise de s'entre-déchirer pour réjouir les Scythes et les Sarmates, et donner deux siècles de retard à l'horloge de la civilisation. Vous vous êtes beaucoup effrayés là-bas en lisant le discours du pope Philarète, qui prétend que l'Angleterre a tremblé! Je crois que vous avez accueilli cette plaisanterie moscovite avec ce dandysme charmant qui est la grâce de vos gentilshommes de mer.
Allons dans la Propont ide, comme dit un philosophique héros de Voltaire. C'est une mer instructive et curieuse; pourquoi l appelle-t-on Marmara aujourd'hui? Quelle rage ont les barbares de défigurer les noms? Vous avez probablement côtoyé les rivages de la Bithynie et salué les montagnes de Pruse, ville
bâtie par Prusias. Avec une frégate à vapeur on fait bien du chemin en un jour, et j'ai Heu de croire que vous avez déjà beaucoup vu dans les environs. Pruse est une ville tristement célèbre. Annibal y est mort empoisonné, presque au même moment où Scipion mourait dans l'exil. Voilà ce qu'ont gagné ces '.deux grands hommes en guerroyant. Cannes et Zama ont été des défaites pour tous les deux. Le cri sublime de Didon a été exaucé , exoriare ex ossibus ultor, mais les vengeurs appellent les vengeurs. Annibal venge Didon, Scipion venge Paul- Émile; puis vengeurs et vengés, tout disparait de la carte du monde; il ne reste à Carthage et à Rome qu'un peu de poussière grise: c'est le produit net de la gloire sanglante et des combats.
Une autre ville de la Propontide devait jouir, à mon avis , d'une grande célébrité. Si Annibal est mort à Pruse, chez Prusias, roi de Bithynie, le Grec Callinichus est né à Cyzique. Qu'est devenue cette ville? Je l'ignore, et, si vous avez autant de loisirs en Propontide qu'à Bezika , veuillez bien prendre quelques renseignements sur l'état actuel de cette ville, qui se rattache aujourd'hui à la question d'Orient, parce qu'elle a donné naissance à Callinichus. Ovide et Virgile sont les seuls poètes , je crois , qui aient parlé de Cyzique. Hinc Propontiacis hœrentem Cyzicon oris, dit Ovide; le même poète ajoute que Cyzique est une illustre fille de la race thessalienne, Hœmoniœ nobile gentis opus. Virgile , qui crayonne unjpaysage en quatre mots , décrit ainsi cette ville : Urbs placidis demissa jugis *. On la voit d'ici, elle est charmante dans sa position.
Vers le milieu du septième siècle, Callinichus vivait à Cyzique et s'occupait des sciences occultes ; tous les physiciens et chimistes de notre temps me paraissent inférieurs à cet inventeur merveilleux qui a failli tuer la guerre en exagérant les procédés homicides. Un bruit se répandit en 671 , bruit formidable qui glaça de terreur les paisibles rivages de la Propontide. On annonça que les Sarrasins marchaient sur Constantinople ! A cette
1. Cet hémistiche si virgilien n'est pas de Virgile, comme me l'a appris un charmant anonyme. Il se trouve dans les Argonauliques.
époque, le mot Sarrasin était synonyme de l'enfer. Les historiens élèvent à six mille le nombre des vaisseaux ou barques qui voguaient sur la mer Noire sous pavillon sarrasin.
Callinichus s'enferma dans son laboratoire et arracha au néant tous les secrets de destruction. Il inventa le feu de l'enfer pour combattre l'enfer, le feu éternel, le feu grégeois; quand il crut son œuvre bonne, il fit une expérience sur le bord de la Propontide : il lança la foudre grégeoise dans des buissons de pourpiers marins dont les racines s'étendaient sous les eaux. Tout fut consumé , tiges et racines , l'eau même brûla , et le feu ne s'éteignit point.
Ayant répété le mot de la Genèse, vidit quod esset bonutn, Callinichus, cet héroïque ancêtre de Canaris l'incendiaire, se rendit à Constantinople, où régnait Constantin IV, de la race héraclienne. L'expérience , renouvelée devant l'empereur, eut un plein succès ; on prépara l'artillerie grégeoise sur l'emplacement de Tophana, là même où se trouve encore aujourd'hui l'arsenal de Constantinople, et on attendit le Sarrasin en riant, comme un chasseur attend le gibier stupide, quand le coup est sûr.
La flotte sarrasine ne rencontra aucun obstacle à l'embouchure du Bosphore de Thrace ; elle parut devant Constantinople , le 40 mai 1672, à quatre heures du matin, et à quatre heures du soir, on apercevait quelques débris noirs , emportés par le courant vers l'autre bosphore de l'Helle§pont. En douze heures , Callinichus avait résolu cette question d'Orient.
Vous autres Anglais, vous avez bien aussi à bord, sans en rien dire à personne , quelques secrets sournois, renouvelés du Grec Callinichus? N'en parlons pas.
Une autre ville mérite mention d'honneur sur les rives de la Propontide, la ville de Nicée. Catulle, ce poète qui eut le bonheur de naître dans la richesse et de dépenser sa fortune dans les voyages, le charmant Catulle vante la campagne féconde de l'ardente Nicée, Nicœœque ager uber œstuosœ. Aujourd'hui, toujours grâce aux barbares, ce doux nom de Nicœa est transformé en Isnik. En 789, on la nommait encore de son nom romain, et
elle eut alors l'éternel honneur de voir tenir, dans son enceinte, le septième concile œcuménique, où les dogmes do la foi reçurent une solennelle consécration. Un siècle auparavant, l'empereur grec Phocas préparait, à Constantinople, le concile de Nicée, en reconnaissant la suprématie et le pouvoir des papes. Phocas, nous devons le reconnaître, était un intelligent lecteur d'avenir ; il pressentait en 602 beaucoup d'orageuses questions d'Orient, beaucoup de schismes belliqueux , beaucoup de protectorats politiques, mal cousus à la religion; de son côté, Rome, la ville intelligente par excellence , comprit le service rendu par l'em pereur grec Phocas à la cause pacifique du monde, et, pour perpétuer le souvenir de ce service, elle érigea sur le Forum la colonne isolée qui porte le nom de Phocas. Cette colonne cénobite est une pensée, comme dit René, de Châteaubriand. En 1 81 7, Ja duchesse de Devonshire fit exhumer cette colonne dans une fouille, et, grâce à l'intervention anglaise, nous avons vu, vous et moi, le monument de Phocas, encore debout, devant le temple de la Concorde en ruines. Comment trouvez-vous ce rapprochement? je ne crois pas au hasard , moi !
Vous voyez , sir Charles , que je fais remonter bien haut la question d'Orient du jour; au reste, rien ne me paraît curieux comme ce procédé, pourtant si facile, qui consiste à remonter aux causes les plus lointaines en présence des effets contemporains. Voyez donc les dangers que le Bas-Empire a fait courir au monde , depuis le jour où , dédaignant la voix qui parlait à Nicée (vocem loquentem Nicœœ), il s'écarta capricieusement de l'unité de la foi (unus Deus, una fides, unum baptisma). Nous assistons au plus grave de ces dangers : si l'orthodoxie, mais l'orthodoxie véritable, pas celle de Moscou, se fût maintenue à Constantinople jusqu'à 972 ; si les bonnes traditions de l'empereur Phocas et du concile de Nicée eussent régné, sur le trône grec, sous la communauté impériale de Basile et de Constantin, le rite grec schismatique n'aurait pas été adopté par le fondateur de l'empire russe, Vladimir, dit le Grand, beau-frère des empereurs de Constantinople. Le pouvoir spirituel en Russie relève-
rait de Rome, comme au temps de Phocas. Le protectorat grec ne figurerait plus comme casus belli en 1853. Vladimir le Grand embrassa chaudement la religion nouvelle, disent les historiens; il avait assassine son frère, selon les usages sarmates, et il cherchait dans l'Évangile une consolation à ses remords. Les mêmes historiens affirment que ce fratricide fut expié par la pratique des vertus. Ces choses se passaient précisément à la même époque où la race de Charlemagne s'éteignait en France , dans la personne de Louis V, le Fainéant. Autre fatal concours de circonstances. La forte race de Charlemagne aurait protégé Rome contre la fausse orthodoxie des descendants de Rurik.
La lettre politique tue , mais l'esprit religieux vivifie. Dans vos loisirs de Propontide , veuillez bien réfléchir sur les antécédents historiques; toutes les ruses de la diplomatie ne valent pas une décision du concile de Nicée. On a semé la division : voilà les fruits.
Insère, Daphni, piros; carpent tua poma nepotes.