‹ Les matinées du LouvreChapitre 18 sur 19 · Vxor y vade forât , aul moribut uiere nostris · texte numérisé non relu

Vxor y vade forât , aul moribut uiere nostris

Parmi ces femmes qui acceptèrent cette œuvre de paix civile au congrès de l'hôtel Rambouillet, et qui résolurent d'arracher les hommes aux sanglants orages de la rue , on doit inscrire en tête le nom à jamais illustre de Marion Delorme. Cette femme est l'expression vivante du côté poétique et charmant du siècle de Louis XIII : en mettant le pied sur le sol de Paris, pauvre provinciale arrivée de Châlons-sur-Marne, elle y rencontra une populace affamée, qui mangeait des lambeaux du maréchal d'Ancre. Il y a eu , toujours eu, par intervalles, de ces sortes de festins, dans la capitale de la civilisation. On conçoit ce que dut éprouver à un pareil spectacle une jeune fille douée d'un esprit supérieur, et de cette sensibilité exquise que paraissent devoir exclure des dehors pleins de sourires et d'abandon joyeux. La gaieté de la parole vient du sérieux de l'âme. Marion entrait donc à Paris sous de tristes auspices , et l'avenir devait donner raison à ces pronostics. Du milieu de ce monde de soie , de parfums et d'or, la jeune femme était destinée à voir surgir des spectres et des bourreaux ; ses beaux yeux noirs , qui avaient tant de sourires à donner , avaient encore plus de larmes en réserve ; ses nuits de fête devaient s'alterner avec des nuits d'horreur; ses caresses fatales devaient conduire les plus gracieuses tètes de l'édredon de sa couche au billot du supplicié.

Marion Delorme avait tout un siècle à traverser, en côtoyant tout ce que ce siècle produirait de sublime, de honteux, de terrible. La courtisane devait s'élever quelquefois jusqu'à l'ange r et l'ange retomber dans les gémonies de l'abjection : ses belles mains, qui ont relevé tant d'hommes illustres de la poussière de ses pieds , se sont tendues , suppliantes , pour arracher des têtes à l'exécuteur, et la reine impérieuse de la veille se trouvait esclave désobéie le lendemain.

Son cri de grâce n'a pu sauver Henri de Montmorency à Toulouse et Cinq- Mars à Lyon. Il y avait entre la mort et Marion un ministre qui aimait les pleurs des femmes et le sang des hommes: il y avait Richelieu. Toujours il était là, comme un mauvais génie, quand le monde se disposait à faire quelque bien v et tout

de suite le mal s'accomplissait. Marion Delorme vous racontera qu'elle a même rencontré Richelieu à la première représentation du Cid : car, après les supplices de la maréchale d'Ancre, d'Urbain Grandier, de Montmorency, de Cinq-Mars, de de Thou, de . Deschapelles, le ministre préparait le supplice de Corneille, autre grandeur qui offusquait ses yeux jaloux. Cette immense galerie de tableaux hideux et charmants , déroulée sur les deux faces de ce siècle, a été ainsi parcourue, moitié dans l'azur, moitié dans l'orage, par Marion Delorme; ses derniers pas se sont arrêtés dans un de ces tristes asiles où la raison meurt avant le corps, où l'infortune suprême fait oublier la courtisane, et ne nous montre plus que la femme , à laquelle on pardonne tout, parce qu'elle a beaucoup aimé.

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