L'HOTEL RAMBOUILLET
Il y a dans la vie des peuples des époques de découragement profond , où les plus clairvoyants ne découvrent que catastrophes sociales sur tous les horizons de l'avenir, où les plus
fermes esprits chancellent, où les architectes désespèrent de
l'édifice, et les semeurs de la moisson. 11 est d'autres époques où l'excitation et la foi sont dans toutes les âmes, où l'heure présente ne donne que des fleurs et de riches promesses, où l'avenir s'illumine de rayons. Bienheureuses époques ! il n'est pas accordé à toutes les générations d'en voir de pareilles. Rien aujourd'hui ne peut nous donner une idée de l'ébranlement qui agita le monde au seizième siècle, lorsque le domaine de l'impossible fut envahi sur tous les points, et que l'homme, violemment eut rainé jusqu'au délire par l'enthousiasme des découvertes, ne douta de rien, pas môme de l'immortalité du corps. Les nouvelles qui émeuvent aujourd'hui nos places publiques et défrayent nos entretiens de famille ne sont rien auprès de ces grands bruits qui retentirent alors coup sur coup dans les populations. On annonçait la découverte de l'imprimerie, et les villes se montraient des exemplaires de la Bible sortis du pressoir de Gutenberg. Puis, au delà du Rhin, c'était un nouveau Salmonée qui venait de copier la foudre inimitable, inimitabile fulmen, avec trois grossiers éléments , le salpêtre , le soufre et le charbon. Une autre fois , les moles des villes italiennes et castillanes tressaillaient de stupéfaction en apprenant qu'un nouveau monde venait d'être découvert, et que notre vieille planète avait une sœur jumelle de l'autre coté de l'océan d'Atlas. Ensuite, c'était Copernic qui surprenait les secrets des astres avec deux lentilles de verre, et, arrachant notre globe à son ancienne et fausse immobilité, le faisait rouler autour du soleil , reconnu immobile à son tour. Du ciel, les yeux des peuples retombaient sur la terre, et suivaient un aventurier nommé Cortez, qui abordait au pays de l'or et soumettait un empire superbe, qui, par sa religion, ses lois, ses monuments, ses coutumes, semblait continuer, à l'autre limite du monde , l'antique Egypte des Pharaons. Cette merveilleuse succession de faits accomplis dut nécessairement ébranler l'Europe et donner aux peuples de cet âge une exaltation inouïe. L'homme sentit croître sa dignité de toute la hauteur de ces prodiges venus de l'homme; il lui sembla que Dieu,
touché des longs ennuis de sa créature , déchirait enfin le voile qui cachait les mystères de la création, et qu'il associait les ignorants de la terre aux intelligences du ciel. Alors de toutes parts éclatèrent ces œuvres fortes qui attestent chez l'ouvrier une foi souveraine dans l'avenir. L'enthousiasme, secouant partout ses étincelles , tira du néant un monde d'artistes. Les peintres, les sculpteurs, les architectes apparurent en foule pour meubler les villes de palais , de tableaux , de statues , de basiliques , en épuisant les marbres de Carrare et de Saravezza. L'Italie et l'Espagne , ces deux filles de la foi artiste et chrétienne , devinrent deux musées , et suspendirent leurs œuvres aux murailles éternelles des Apennins et des Sierras, pendant que Rome, la mère de tous, appelant Bramante et Michel-Ange, ajoutait une huitième colline de marbre à son enceinte et fondait sa basilique papale , que le travail de deux siècles pouvait seul accomplir. Au milieu de cet effort sublime qui poussait l'Europe vers un avenir qu'elle voyait si fécond, un seul coin de l'Italie payait son tribut à la faiblesse humaine, et cette exception démontre encore aujourd'hui à quel degré l'enthousiasme était arrivé alors , puisqu'il donna naissance, par son exagération, aux adeptes de l'immortalité. Cette incroyable secte fut l'expression hyperbolique d'un siècle qui ne doutait de rien; le délire de ces illuminés tenta l'escalade du ciel pour lui arracher le secret de la vie. Ces adeptes de Bolsena , mystiquement réunis dans une île du lac de ce nom , demandèrent aux arcanes les plus profonds de l'alchimie la flamme inextinguible qui devait supprimer la vieillesse et la mort.
Ces grandes choses, quoique séparées dans leur accomplissèment par d'assez longs intervalles, semblaient être des événements de la veille; lorsque le dix-septième siècle commença, l'impulsion était donnée. Copernic avait fait marcher la terre, et l'immobilité cessant d'être une loi de la nature, le génie humain se lança sur la voie infinie du progrès, des réformes et de l'examen. On voit déjà poindre l'aurore de 89 dans les livres imprimés sous le règne de Louis XIII enfant.
Un immense besoin de connaître domina tous les esprits; les écrivains religieux répondirent les premiers à cette noble exigence de l'époque , et obéirent au précepte saint qui leur ordonnait d'écarter de la lumière le boisseau qui la couvrait. Notre France , élevant sa tète par-dessus ses frontières, voulut savoir quels destins avaient agité les autres pays. Les historiens se présentèrent en foule pour satisfaire la curiosité d'un peuple qui rougissait de son ignorance , au milieu de cet élan unanime du monde vers l'inconnu. Rien, dans les grands événements politiques qui signalent le commencement du dix-septième siècle , ne pouvait détourner les esprits du culte des arts, des sciences et des lettres. Henri IV venait de tomber sous le poignard; le royaume était gouverné par une Médicis et un favori italien ; les états généraux préparaient leurs harangues et leurs menaces; la guerre civile désolait nos provinces; la Picardie et la Champagne se soulevaient en faveur du prince de Condé ; trois armées allaient combattre pour un roi enfant , sous les ordres de trois chefs illustres : le duc de Guise, le comte d'Auvergne et le maréchal de Montigny. Eh bien ! en ces moments même , l'imprimerie parisienne livrait à la soif publique des œuvres colossales , des in-folio compactes qui semblent défier la patienc des lecteurs; et l'imperceptible journal de VEsloile, racontant les faits et gestes des hommes politiques du jour, passait inaperçu au milieu de tant de livres graves, élevés sur les rayons des bibliothèques comme les échelons lumineux qui devaient conduire l'homme à la vérité. Alors, le studieux Bernard du Haillan publie le premier corps d'histoiro de France , en langue française, depuis Pharamond jusqu'à Charles VII. Un capitaine calviniste , Lancelot de la Popelinière , écrit nos chroniques depuis 1 550 jusqu'à son temps. Le professeur Cayet publie ses documents sur le règne d'Henri IV. Le grand audiencier de la chancellerie , Pierre de l'Estoilc , imprime le curieux journal du règne d'Henri III. Brantôme, gentilhomme ordinaire de Charles IX et d'Henri III , nous donne, avec ses Mémoires, les Vies des hommes illustres et des grands capitaines français. Jacques-Au-
guste de Thou , président au parlement de Paris, se fait l'éditeur de l'histoire de son temps jusqu'en 1610. Pierre Matthieu donne une physionomie nouvelle à la langue française, dans sa belle histoire qui commence à François I er et finit à Louis XIII. Un simple capitaine, Théodore d'Aubigné, publie son Histoire générale de 4550 à 460!, écrite avec une franchise et une hardiesse de style inconnues jusqu'à lui. André Duchesne, l'historiographe de Louis XIII , mérite le surnom de Père de l'histoire de France , par ses admirables travaux sur l'Antiquité et la majesté des rois de France et sur les papes , depuis saint Pierre jusqu'à Paul V. En même temps, d'infatigables traducteurs nous donnaient l'Histoire des Pays-Bas, de Méteren, ce livre qui est à lui seul la longue vie d'un écrivain, et l'Histoire de l'Inde, de Mohammed Férichtah, le célèbre chroniqueur persan.
A chaque pas que faisaient ces écrivains , la langue française subissait d'heureuses transformations, et perdait son âpreté première dans le contact des formes grecques et latines qui florissaient à l'ombre des couvents érudits , et des formes italiennes que la cour de Médicis, engouée du Dante, popularisait chez les beaux esprits du Louvre et de Saint-Germain. Cette naïveté charmante, qui est le style de Clément Marot et de Montaigne, ne s'évapora point dans ce travail ; la langue garda ce parfum prime-sautier , et s'enrichit de ces allures magistrales qui devaient lui assigner le premier rang sous la plume de Rotrou et de Régnier.
A la faveur do cette même impulsion, le génie du théâtre préparait ses merveilles. Les poètes scéniques arrivaient au inonde, et l'haleine fécondante de ce siècle passait sur leur berceau. Le tombeau de Thespis s'embourbait dans les vieilles ornières de la barbarie ; la comédie bouffonne , apportée par les Italiens des Médicis , s'épanouissait au grand soleil des Prés-Saint- Gervais et du quai de la Samaritaine ; gens de robe et gens d'épée, clercs et bourgeois, nobles et vilains applaudissaient les pantalonnades créées au delà des monts : les maîtres futurs de la scène françaiso , alors enfants vagabonds et curieux , suivaient , à travers les carrefours , les exhibitions de cette éternelle
comédie humaine , qui est faite avec le vieillard jaloux, la jeune
fille pleine de ruses, le jeune homme ivre de folie et d'amour. Sur ce thème* primitif, tous les poètes s'exerceront; la broderie changera, le fond restera immuable. Née au pied du Vésuve, entre un volcan et la mer, fille de Vulcain et de Vénus, comme dit Goldoni , cette comédie réjouissait nos soldats quand ils s'en allaient guerroyer au delà des monts, et, dès que le souffle des beaux-arts chassa les ennuis du vieux et sombre Louvre, Paris donna des lettres de naturalisation à cette muse railleuse qui conseille la folie aux jeunes gens et la sagesse aux vieillards.
L'exhibition scénique de ces grandes choses opérées dans le siècle dernier propagea le goût du théâtre chez le peuple parisien. On allait voir le dimanche à Ménilmontant une sorte de drame, placé en dehors de l'autorité de Richelieu et d'Aristote, et intitulé la Découverte de l'Amérique, œuvre d'un poète de campagne nommé Lemarrois, qui s'insurgeait contre l'unité de lieu avant l'invention de l'Académie par Boisrobert. Aux spectacles forains de Vincennes et de Saint-Denis, on représentait un mystère intitulé les Immortels, où les adeptes, qui avaient bu dans la coupe de plomb une liqueur infernale, croyaient trouver le secret de vivre éternellement, et mouraient tous d'un coup de foudre à la chute du rideau. Quelquefois la démonstration scientifique d'un grand fait contemporain ou récent était égayée par de joyeux et galants détails, comme dans une pièce foraine intitulée la Découverte de Copernic 1 . Les planètes formaient des intrigues amoureuses autour du soleil, qui montrait une belle tolérance pour leurs folies, et se permettait même quelques madrigaux incestueux au passage de sa fille Vénus. Le théâtre, ainsi lancé sur une voie de liberté plénière au début d'un cnède
1. Cette pièce a donné plus tard ridée d'un ballet intitulé le Système de Copernic, qu'on avait intercalé dans l'opéra de Castor et Pollux. Les planètes y dansaient autour du soleil. Ainsi, l'impression produite par la découverte de l'astronome allemand durait encore sous Louis XIV, et obtenait les honneurs du théâtre et la musique de Lully.
M. Kreutzer a mentionné cet étrange événement chorégraphique dans un excellent article de la Revue et Gazette musicale de Paris.
si poétique et si exalté, avait des destinées merveilleuses. De puissantes imaginations préparaient sans doute quelques-unes de ces œuvres inouïes comme les Grecs en représentaient sur le théâtre de Taorminium, devant cinquante mille spectateurs, à la clarté des flammes de l'Etna; mais les précurseurs de Boileau sonnaient déjà l'alarme dans le camp de Malherbe en faisant pressentir les réquisitoires de Boileau et les jugements de l'Académie contre les criminelles témérités du Cid. Alors les Copernic et les Colomb du monde dramatique, les fougueux poètes revenus entre deux guerres de chez les Anglais, où ils avaient vu jouer Shakspeare, et de chez les Florentins, où ils avaient vu Dante, traduit par Orcagna; tous ces hommes de fortes études, nourris de Sophocle et d'Euripide, reculèrent devant leur propre audace, et se diminuèrent de toute la hauteur du génie pour ne pas se brouiller avec les grands seigneurs qui donnaient de petits soupers , et un ministre jaloux qui donnait des pensions. A cette époque, le public n'existait pas encore pour les poètes , et les bibliothèques des couvents n'achetaient que les gros livres sérieux.
Le théâtre s'arrêta donc sur le double chemin grec et anglais qui le conduisait aux ravissantes fantaisies du Midsummer dream, aux sublimes inspirations <VAntiyone y (ÏAlceste, de Prométhée. Le théâtre adopta des allures plus conformes au bon goût et à la saine raison, qualités inconnues chez l'antique peuple qui avait bâti le Parthénon et le temple de la Victoire non ailée ; qui avait adoré, dans ses statues, Phidias, Scopas et Praxitèle; qui avait ciselé tous les marbres et toutes les pierres de Corinthe, de i lui iio . de la Trinacrie et de Paestum. Les législateurs du Parnasse français décrétaient déjà, sous le règne de Boisrobert, qu'il nous était permis d'imiter, et surtout de mal imiter les Grecs dans la parodie monumentale de leurs temples, de leurs colonnes, de leurs attiques, de leurs bas-reliefs, de leurs statues ; mais que toute imitation devait s'arrêter là : ce qui était permis aux maçons était défendu aux poètes. On pouvait naturaliser, sous les brumes et les pluies du Nord, les péristyles lumineux
et les frontons rayonnants du Sunium et de l'Acropolis; mais il
était interdit à tout poëte d'attacher le Titan ravisseur du feu divin au sommet du Caucase et de faire gémir en chœur les Océan ides dans les grottes et les vallons. Boisrobert et Richelieu reconnaissaient que les Grecs étaient des modèles de bon goût et de haute raison en toute chose , mais que le sens commun leur avait subitement fait défaut à l'endroit du théâtre. Ainsi , lorsque plus tard Boileau criait aux poètes : Soyez plutôt maçons! il disait une chose juste. Un poète pouvait être Grec tout à son aise, la truelle ù la main. Perrault aima mieux traduire Sophocle avec une colonnade qu'avec des vers.
En présence des difficultés que Richelieu , Boisrobert et Vaugolas créèrent despotiquement pour renfermer le bon goût dans de sages limites inconnues des Grecs, les lettres entrèrent dans des voies vulgaires, ou descendirent jusqu'au quatrain pour vivre en bonne intelligence avec la liste civile et le pouvoir.
Saint-Sorlin et le Moine lancèrent dans le poëme épique la fougue de leurs doctes imaginations; Desbarreaux, poëte de génie , voua son existence aux amours , et ne se révéla que par un sonnet sublime, qui vaut seul un long poëme, et sera le cri éternel de l'humanité ; Régnier composa des satires et des élégies, chefs-d'œuvre de grâce, d'esprit, de style et de verve. La Rochefoucauld prit le cœur humain sous le tranchant de sa plume , et fit la désolante autopsie de l'homme. Théophile fonda cette filiation d'écrivains impies et débauchés qui devait s'arrêter au marquis de Sade, leur maître à tous. Un seul homme, Garnier, accepta la tragédie selon les règles de Boisrobert et la liste civile de Richelieu , et fit la Bradamante , en cinq actes et en vers , bien avant le Venceslas et le Saint Genest de Rotrou. Le besoin de la tragédie se faisait déjà si vivement sentir à la ville et à la cour, que l'œuvre de Garnier eut un succès prodigieux. Il y avait un acteur nommé Robert, père tragique de
Lekain et de Talma , qui arrachait des ruisseaux de larmes aux yeux des spectateurs lorsqu'il était obligé de livrer une aman^ adorée à son heureux rival. La tirade poétique où ce malheur est dépeint était dans toutes les bouches ; les barbiers du pont Neuf la déclamaient le rasoir à la main, et ameutaient les passants devant la Samaritaine. Tous les échos de la place Royale répétaient d'arcade en arcade ces vers :
Ah ! regret éternel ! crève-cœur ! jalousie Dont ma détestable âme est justement saisie ! Mourons tôt! Dépêchons! ne tardons plus ici.
Allons voir des Enfers le royaume noirci !
Richelieu , ne craignant pas d'être détrôné par cette poésie , accorda une pension de six cents livres au tragique Garnier. Ce fut là l'origine de beaucoup de malheurs et de peu de pensions.
La passion des jeux scéniques donna aux mœurs parisiennes une physionomie nouvelle : elle créa les salons, la galanterie, les ruelles, la société; elle vulgarisa cette chose charmante qu'on appelle l'amour. Avec l'esprit chevaleresque , il y avait eu des dames; avec l'esprit galant, il y eut des femmes. Le troubadour se retira devant le séducteur; la sensualité détrôna le platonisme. Au lieu du beau Raymond qui se glorifiait de n'aimer qu'une cruelle, on rencontra Voiture, qui se vantait de ses quatorze maîtresses devant les beautés de la cour. Régnier, le grand poète , osait écrire ces vers assez licencieux :
Quoi ! ne l'avais-je assez, dans mes vœux , désirée! N'était-elle assez belle , ou assez bien parée !
Théophile mettait en circulation, aux petits levers des duchesses, ses rondeaux libertins. Bassompierre multipliait ses conquêtes faciles , et publiait les bulletins de sa guerre amoureuse dans le boudoir de Mme de Saint-Évremond. La pantomime ultramontaine et les tirades tragiques inspirèrent à toutes les intrigues de cette époque leurs équipées bouffonnes ou leurs incidents sérieux. L'armoriai de d'Hosier posait en sautoir sur quelques écus l'épée du gentilhomme et la batte d'Arlequin ; on rossait les tuteurs des Colombines sous les arceaux de la place
Royale , et on s'escrimait d'estoc et de taille avec un rival tragique, sur la berge du Pré aux Clercs. Le vieux Paris, fatigué de guerres civiles et de mysticismes genevois , sentait la vie s'épandre à flots joyeux dans son enceinte et promettait bien de s'abstenir d'émeutes et de barricades , si le roi et Richelieu lui donnaient du pain et des amusements.
Il y a une hauteur qui dépasse la cime des Pyramides et des Cordillères; cette hauteur se nomme le pouvoir. Les vertiges qu'elle donne aux cerveaux humains engendrent une folie grave chez les hommes d'État. Le plus déplorable efTet de ce genre de folie, c'est de persuader au malade que seul il suffit au bonheur d'un peuple; que seul il tient lieu de tout, lorsqu'on a la chance de le posséder, et que les hommes peuvent démolir leurs monuments, chasser leurs poètes et leurs artistes, fermer leurs théâtres, si cet homme d'État consent à rester sur son piédestal et à livrer son génie à une perpétuelle contemplation. Le cardinal de Richelieu a été le plus illustre de ces malades arrivés au Chimborazo du pouvoir. Lui ayant la bonté de régner, il ne comprenait pas que les hommes s'occupassent d'autre chose que de Son Éminence Rouge. Ce ministre avait entre ses mains le plus beau siècle que les âges aient produit, et, au lieu de seconder ce magnifique mouvement qui se manifestait , il en comprima tous les élans avec une jalousie infernale; il enraya le char du génie, et, au milieu de ce monde charmant où la poésie, l'art, le courage, l'esprit, le costume, la dignité\ la galanterie s'associaient si bien, il ne sut que dresser des échafauds et couper toutes les tètes qui ne s'inclinaient pas devant lui. La noblesse ne demandait pas mieux que de vivre dans le voisinage du peuple en lui prenant tous les roturiers de mérite et les élevant jusqu'à, elle pour leur donner le bien-être et les couronnes. Richelieu refusait de se servir du peuple pour humilier les grands, et des grands pour écraser le peuple : il les avait tous en égale haine , et,.sans le savoir, il préparait déjà cette chute de la royauté française, qui devait être produite non par la colère du peuple r mais par la vengeance des grands^
En ce temps-là florissait un grand seigneur du nom de Charles d'Angennes, marquis de Rambouillet, lequel s'occupait fort de sa famille, qui était belle, et de ses amis, qui étaient spirituels; mais il n'avait pas l'air de se douter que Richelieu fût au monde. Pareille distraction, chez un gentilhomme, était un crime de lèsecardinal. La cour et le ministère daignèrent honorer de leurs tracasseries le marquis de Rambouillet. Celui-ci, piqué au vif, rassembla un conseil de famille, et il fut décidé que l'hôtel Rambouillet serait désormais le Louvre des belles femmes et des beaux esprits. Même rébellion fut renouvelée un siècle plus tard , lorsque la noblesse, irritée des grands airs des hautes duchesses de TCEilde-bc«if, se retapa chez M. de Choiseul au château de Chanteloup, surnommé Versailles par dérision, et qu'elle tira le premier coup de canon contre la Bastille en applaudissant pour la première fois le Mariage de Figaro de Beaumarchais. Les sociétés s'écroulent toujours par la faute de Ceux qui ont le plus d'intérêt à les défendre. Ainsi, le formidable esprit d'opposition, provoqué par les impertinentes folies d'un ministre , trouvait son berceau dans l'hôtel Rambouillet. Nos grands vassaux ne se retranchaient plus dans leurs châteaux forts comme sous Louis IX , Louis XI et Louis le Gros : ils changeaient de tactique et de guerre; ils remplissaient leurs arsenaux dorés de toute l'artillerie légère du bel esprit, et la garde qui veillait aux barrières du Louvre ne pouvait croiser la hallebarde devant les épigrammes d'une pacifique rébellion. Nous allons à Versailles, disaient les jeunes seigneurs de Louis XV en montant en carrosse pour se rendre à Chanteloup. Nous allons à Saint-Germain, disaient les nobles du dix-septième siècle en dirigeant leur chaise vers l'hôtel Rambouillet. En ce même moment, le peintre Rubens venait de terminer sa galerie du Luxembourg, et la belle Catherine de Vivonne, arrêtant le grand artiste au passage, livrait les plafonds de l'hôtel Rambouillet à son pinceau, et donnait ainsi à des lambris seigneuriaux la splendide décoration d'un palais de souverain.
Entrons à l'hôtel Rambouillet, où nous allons trouver Marion Delorme dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté.
Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet, avait ellemême présidé aux embellissements de son hôtel : ennemie de la routine, du luxe indigent et des formes vulgaires, elle avait donné à chaque mur, à chaque meuble, à chaque ornement, le cachet original de sa fantaisie, sans rien emprunter aux modèles bourgeois des tapissiers du Louvre et de Fontainebleau. Le salon bleu était surtout le chef-d'œuvre du caprice féminin et millionnaire : une grâce adorable rayonnait dans les plis de toutes les étoffes, dans les ciselures de tous les bois et de tous les métaux. Sur le grand panneau du fond, Rubens, conseillé par la divinité du lieu, avait peint le triomphe d'Amphitrite; toutes les radieuses nudités des Nymphes de la mer semblaient vouloir exclure de ce salon les propos graves, le mysticisme puritain, les consciences méticuleuses , les pudeurs trop susceptibles : ceux qui entraient pouvaient lire les statuts de la maison dans la fresque lascive du peintre Rubens. Amphitrite de Rambouillet donnait , du haut de sa conque marine , la liberté la plus mythologique aux entretiens de son salon.
Lennui pleuvait au Louvre, comme disait Voiture.
Louis XIII , ce roi que Victor Hugo a si bien peint dans son admirable Marion, n'était pas homme à égayer nos courtisans, et pourtant il ne lui manquait rien pour se faire ressembler à un roi heureux. Il s'était montré brave comme son père Henri IV, à la tranchée de Royan; il avait conquis l'amour des bourgeois, il aimait les arts et les poë'tes , il pouvait lutter d'esprit avec tous les seigneurs de sa cour; d'où lui venait donc cette mélancolie incurable qui plombait sa figure en éteignant son regard? Il faut croire qu'il y avait dans quelque galerie de ce vieux Louvre un sombre fantôme qui montrait l'avenir au roi quand il passait à minuit. Louis XIII , déjà vieux à dix-huit ans , pâle et flétri à la fleur de sa jeunesse, avait peut-être, dans quelque horrible vision du Louvre, $uivi de l'œil les sanglantes funérailles du troisième de ses successeurs.
La noblesse de la naissance et la noblesse du talent allaient donc s'égayer, bien loin des ennuis de la cour, dans le salon bleu
de l'hôtel Rambouillet. Le spectre de la forêt de Senlis n'aurait osé s'y montrer à la clarté des girandoles qui encadraient les Néréides de Rubens. On rencontrait là tout ce que Paris avait mis au monde en esprit et en charmes. La marquise ne redoutait aucune rivale; ainsi, aucune femme ne pouvait être exclue pour crime de beauté. A côté d'elle, s'épanouissait dans ses atours florentins Mlle Julie de Rambouillet, que le duc de Montausier aima vingt ans. Puis, le cercle s'agrandissant , on voyait arriver Mme de Saint- Yon, blonde superbe, qui semblait, disait Voiture, sortir de l'échancrure de sa robe de velours azuré, comme Vénus du sein des ondes; Mme de Sablé, qui, dans un mélodieux éclat de rire, secouaitles cent boucles de sa chevelure noire à chaque observation grammaticale de Vaugelas; Mlle de Montmorency, toujours jeune et belle comme en 4609, lorsque le roi Henri tenta d'ajouter une barre de bâtardise à la croix de gueules et aux seize alérions d'azur des armoiries du premier baron chrétien ; Mme de Senneterre, qui préférait les élégies aux madrigaux depuis son mariage; Ninon do Lenclos, que tout un siècle aima, et qui sut distribuer le bonheur avec une prodigalité si touchante. A cette première phase de l'hôtel Rambouillet, les nobles seigneurs de Guébriant et de Senneterre tournaient comme des satellites autour de ce soleil de beauté qui se levait sur l'horizon du monde galant; ils adoraient tous deux cette Ninon, qui n'aimait encore personne; et un soir, après un double accès de jalousie, ils se rencontrèrent devant le temple , sous un rayon d'étoile , seul réverbère de l'époque , et se battirent sans témoins pour les beaux yeux de Ninon. Blessés tous deux , ils reparurent après leur guérison devant elle, et ne lui parlèrent ni de leur courage ni de leur amour.
Comment oublier dans cette radieuse pléiade Mme de Saint- Évremond, charmante comme le démon de l'esprit railleur? Julie d'Angennes , qui avait , disait-on , deux trésors de perles précieuses dans sa bouche, ses jolies dents et ses bons mots? Madeleine de Scudéri , romanesque comme une fausse bergère du Lignon? la baronne de Panât et Mme de Chevreuse, qui aban-
donnait furtivement la cour de Louis XIII pour traverser le salon bleu , comme une comète des Tourbillons de Descartes qui va se perdre dans un monde étranger?
Les nobles seigneurs et les nobles esprits qui passaient devant ces femmes, dans toute la dignité du maintien, la grâce virile de l'allure , l'éclat sans égal des costumes du temps , étaient tous dignes de ces solennités merveilleuses. C'étaient Henri de Montmorency, que Richelieu devait faire décapiter à Toulouse ; le duc de Luynes , courtois et fidèle comme un compagnon d'Amadis ; le marquis de Bassompierre, créé maréchal au siège de Royan ; le prince de Condé , toujours brouillé avec les cours et toujours prêt à les servir; le marquis de Brézé, le conservateur des étiquettes royales; Henri de Talleyrand, que Médicis avait envoyé à Florence pour y étudier la diplomatie de Machiavel ; le brillant duc de Montausier ; François de La Rochefoucauld , amoureux de la marquise de Rambouillet et de Ninon de Lenclos; le duc de Chevreuse, le poète Garnier, le grammairien Vaugelas , le jeune Desbarreaux ; Boisrobert, espèce do Sinon dans le camp troyen, recommandé par Richelieu à la marquise, et reçu ironiquement comme ami; Saint-Sorlin , auteur de Clovis; (Juillet, le célèbre poète latin, qui , disait-on alors , faisait mieux les vers que Virgile; enfin Voiture, l'inventeur de l'esprit, Voiture, aimé de toutes les femmes et détesté de tous les hommes avec un égal bonheur. Plus tard , d'autres noms célèbres retentirent dans les salons de l'hôtel Rambouillet; car d'autres poètes et d'autres écrivains n'ont donné que leur aurore au siècle de Louis XIH 7 en réservant au siècle de Louis XIV l'éclat de leur midi.
Ce cénacle des lettres, des belles manières et de l'esprit, exerça sans doute une grande influence sur les progrès de la langue et de la littérature françaises dans la première période du dix-septième siècle. On peut affirmer que notre vocabulaire et notre syntaxe furent créés là par des maîtres familiers avec les humanités grecques et latines et les belles formes de la langue des Médicis. En vieillissant, l'hôtel Rambouillet adopta peut-être une certaine afféterie de langage que la satire des Précieuses ridicules
a immortalisée; mais tous les écarts sont permis à la vieillesse, et cela ne doit point nous faire oublier de grands services rendus. Au reste , s'il nous est permis d'exprimer ici une opinion toute personnelle, nous n'avons jamais trouvé trop ridicules ces formes que certains esprits introduisirent dans la conversation, en haine des banalités traditionnelles. Nous pensons qu'en tout temps on peut appeler un miroir le conseiller des grâces, sans compromettre son goût, et que
Belle Philis , on désespère , Alors qu'on espère toujours ,
est un trait délicieux et d'une émouvante vérité. Ce n'est pas ainsi que parle la nature, dit Alceste : cela est vrai; mais la nature aussi n'aligne pas des vers alexandrins et ne cloue pas des rimes à chaque douzième syllabe, comme fait Alceste. La nature parle créole , ce qui n'est pas très-amusant en conversation. La nature ne s'habille pas, et tout le monde s'habille, même Alceste, qui ajoute à sa pompeuse toilette un ruban vert que la, nature n'a jamais porté.
Un soir, on vit étinceler, au milieu de la constellation du salon bleu, une femme inconnue qui se présenta devant la marquise de Rambouillet avec cette aisance que donnent, même à une provinciale, la supériorité de l'esprit, le luxe de la toilette, l'éclat de la beauté. Deux hommes s'empressaient autour de la nouvelle venue, et lui parlaient de ce ton familièrement poli qui ouvre un champ libre aux conjectures de la médisance. Mme de Carignan, la seule femme du salon qui eût le malheur de n'être pas belle, se retourna vers Vaugelas et lui dit :
« A quoi pense donc la marquise, monsieur de Vaugelas? Elle reçoit chez elle cette petite Marion Delorme, la fille d'un huissier?
— Ce n'est pas comme fille d'huissier qu'elle est introduite , dit le grammairien, c'est comme filleule de Mme de Saint- Évremond.
— Ajoutez comme maîtresse de Bassompierre , monsieur de Vaugelas.
— Ajoutez comme maîtresse de Desbarreaux , madame de Carignan.
— Arrêtons-nous à ces deux suppléments , de peur d'aller trop loin.
— Il faut être charitable envers les Madeleines, madame.
— Celle-ci, monsieur de Vaugelas, sera une Madeleine incomplète; elle aura le courage des fautes, elle n'aura pas celui du repentir. C'est écrit dans ses yeux.
— Ce n'est pas Desbarreaux qui la remettra dans le sentier de la vertu , dit Vaugelas ; il est athée comme l'algèbre , et c'est son plus petit défaut.
— Oui , dit Mme de Carignan , ce Desbarreaux m'a toujours paru un animal assez pervers; il ne s'est donc pas contenté d'être athée , ce petit ambitieux?
— Oh ! que nenni , ma belle dame ! une fois lancé dans le vice , on ne s'arrête plus. Desbarreaux attend le coche au quai Saint- Paul, pour assister au débarquement de toutes les vertus campagnardes qui viennent chercher fortune à Paris.
— Et après?
— Après il choisit , il recueille une vertu et ne donne pas la fortune.
— C'est justement l'histoire de Marion Delorme, monsieur de Vaugelas... Passons au troisième défaut.
— Il est avocat.
— C'est plus grave... je n'ose demander le quatrième.
— Il est poëte.
— De plus fort en plus fort I Vous me faites trembler , monsieur de Vaugelas !
— Tout cela n'est rien encore...
— Comment ! interrompit Mme de Carignan , tout cela n'est rien... Athée, avocat, poète, séducteur de rosières...
— Rien, vous dis -je, madame; voici son péché capital : Desbarreaux parle le français commo Ronsard , et il est brouillé avec les participes comme avec Dieu.
— Miséricorde ! voilà un homme qui sent le soufre d'une
lieue! Aussi le gros Bassompierre l'a-t-il jugé digne de l'associer à ses amours.
— Oui, madame, associer, vous avez trouvé le mot, il est scandaleux et juste. Bassompierre et Desbarreaux régnent ensemble sur le cœur de Marion, comme ces deux rois de la dynastie carlovingienne , Louis III et Carloman , qui régnèrent à la fois, avec un trône à deux places, en 879.
— Aussi, monsieur de Vaugelas, leur règne ne fut pas long, de ces Carlovingiens.
— Ils régnèrent cinq ans, ex œquo, comme on dit en Sorbonne. Ce serait bien long pour Marion. Elle détrônera bientôt sa première dynastie de rois, pour épuiser ensuite les Capétiens.
— Je voudrais bien savoir , monsieur de Vaugelas , ce qu'on trouve de remarquable dans cette petite fille d'huissier. Êtesvous de ceux qui en faites bruit?
— Moi , madame , je suis le dernier des connaisseurs en fait de beauté, en ma qualité de grammairien. Je juge une femme comme un sonnet de Saint-Sorlin ou un chapitre de Matthieu. Ma vocation me pousse à l'analyse. Un visage de femme est un quatrain en chair et en os, moins la rime; mais qu'importe la rime, à nous grammairiens? Ainsi, madame, puisque vous me faites l'honneur do me demander mon opinion esthétique sur la petite Marion Delorme, je vous dirai ceci : C'est une courtisane au futur, sans aucune espèce de conditionnel. Elle est le régime direct du verbe actif Bassompierre. La figure de Marion me produit l'effet d'un verbe irrégulier. Son œil ne s'accorde pas en genre avec sa bouche. Je n'aime pas la forme des accents circonflexes de ses cils , et je trouve trop étroit le trait d'union de ses yeux. Quand elle parle, je crois voir en action, sur ses lèvres , un hiatus du poète Régnier. Il me serait impossible de rester cinq minutes en tète-à-tête avec ce visage-là. J'aimerais mieux lire une tirade de Cîovis.
— Vous êtes adorable , monsieur de Vaugelas , et qu'il serait à désirer que tous les hommes fussent des grammairiens , au lieu de barbouiller des quatrains, comme tous ces damerets du salon !
— Madame , poursuivit Vaugelas , toutes ces femmes folles de leur corps ne vivent que l'espace d'un matin, comme dit Malherbe. 11 n'y a que les beautés sérieuses, correctes, les beautés grammaticales , qui restent et font souche et racine grecque pour l'avenir. En voilà, devant nous, deux, Ninon de Lenclos etMarion Delorme , qui vont se dessécher à la première gelée du mois de mars. Après, on n'en parlera plus. »
Malgré cette protestation dialoguée dans un coin du salon contre Marion Delorme , le triomphe de la jeune femme fut complet : Desbarreaux et Bassompierre célébrèrent en deux quatrains son esprit, sa beauté, sa grâce; et dès ce jour, la marquise de Rambouillet trouva une rivale digne d'elle dans l'éblouissant gynécée de son hôtel.
La Confession que Marion Delorme a écrite est la confession de son siècle. Les fautes et lçs crimes appartiennent au temps et non à la femme. La célébrité de la belle courtisane mi déjà sans doute, rigidement parlant, une grande faute; mais, au lieu de jeter à Marion Delorme la première pierre , nous aimons mieux jeter aux moralistes trop susceptibles une courte digression qui se rattache d'ailleurs à notre sujet.
Les guerres civiles, telles qu'on les fait en France depuis plusieurs siècles , ont toujours eu des influences singulières sur les époques qui suivent les agitations intérieures de ce pays. Les femmes, victimes cloîtrées de nos discordes urbaines, se sont de tout temps dévouées, avec une ardeur trop défavorablement jugée par les historiens , à la pacification des villes , dès que le calme luisait à l'horizon. Il y a chez elles un instinct de conservation qui manque aux hommes : elles comprennent la guerre extérieure , et se révoltent contre la guerre intestine. A la moindre éclaircie, on les voit toujours envahir les promenades, les théâtres, les salons , et rappeler ainsi les hommes aux saints devoirs oubliés; il faut dire aussi que, malgré notre renommée chevaleresque de galanterie et notre admiration républicaine pour les Romains , nous n'avons jamais rien compris aux guerres civiles.
A toutes les pages de notre sanglante histoire, depuis les
premières barricades du moyen âge jusqu'à celles du 43 juin, les gazettes et les histoires ont cru découvrir , dans le vieux et le nouveau Paris, une foule de Gracques et de Catilinas. C'est une longue erreur qu'il faut enfin retirer de l'hospice des Incurables et changer en vérité. Les insurgés de l'antique Rome respectaient le foyer domestique , les dieux pénates et la sainteté du gynécée, le sommeil des vieillards, des enfants, des agonisants. Dès qu'ils avaient des griefs à* exposer ou des armes insurrectionnelles à prendre, ils sortaient de la ville et se retiraient sur le mont Aventin. C'est là qu'ils faisaient leurs barricades, bien loin des femmes, des vieillards, des malades et des enfants. Ce terrible Catilina, dont le nom trouve quelque synonyme dans toutes nos guerres civiles, envoya Manlius, son lieutenant, dans les gorges de l'Étrurie, in fauces Etruriœ, dit Cicéron. Son armée de cent mille communistes résolut héroïquement de livrer sa bataille à Pistoie, dans un désert, où les cris de mort ne pouvaient être entendus d'aucune femme, dit Àmmien Marcellin. Voilà une glorieuse rébellion, qui mérite d'être honorée même par les vainqueurs I Depuis deux siècles , on calomnie chaque jour Catilina , cet homme qui , après avoir crié : Aux armes ! dans le temple de la Concorde , siège du sénat, sortit immédiatement de la ville, gagna les montagnes, respecta les gynécées et les infirmeries , et, se mettant à la tète de son armée rebelle , se fit tuer glorieusement au centre des hastati romains.
On s'étonne ensuite qu'après les premières barricades du moyen âge, après les guerres civiles de la fronde, après le siège de Paris , après les discordes religieuses et sanglantes du dixseptième et du dix- huitième siècle , après l'écroulement du 9 thermidor, on s'étonne que les femmes se soient ainsi révoltées à leur tour contre leurs devoirs , et qu'indignées d'être aussi peu respectées par les hommes les plus galants de l'Europe , elles aient introduit dans les salons des mœurs nouvelles qui ont défrayé les histoires galantes de Brantôme et les mémoires amoureux de la Régence , du Directoire et du Consulat. Nous avons 220 p
Ut PARADOXES ET RÊVERIES.
vraiment des prétentions étranges. Nous nous donnons le droit, à la moindre raison politique ou religieuse, d'ébranler nos villes jusque dans leurs fondements , de jeter l'épouvante sur le seuil de chaque maison, et, quand nous avons éteint les mèches de nos arquebuses à croc ou épuisé les cartouches de nos gibernes, nous exigeons que les femmes , dont nous avons troublé le sang et le lait , nous remercient de notre courtoisie chevaleresque et continuent à vivre paisibles , dans la cendre du foyer et à l'ombre des voiles de la sainte pudeur. Si elles transgressent notre programme, nous les flétrissons sans pitié.
Depuis Cléopatre , qui , sur sa galère d'Actium , emporta Antoine, pour en finir avec les guerres civiles, jusqu'à nos époques modernes, les femmes ont toujours joué le même rôle, quelquefois même aux dépens de leur honneur. Les hommes ont eu beau dire, comme Martial : Epouse , sors de chez moi, ou conforme-toi à nos mœurs 1 1 la volonté du beau sexe a prévalu. Toujours les guerres civiles ont amené des époques de dissolution morale ; juste châtiment des folies humaines ! Un philosophe s'est mémo rencontré, qui n'a jamais voulu, de son temps, flétrir l'adultère sous son véritable nom. Quand ce crime se trouve sous la plume de Molière, il n'est signalé que par un synonyme railleur qui ne flétrit que le mari.
Ces réflexions peuvent servir, sinon à justifier, du moins à expliquer devant de trop rigides moralistes la vie aventureuse d'un grand nombre de femmes dont le nom a conquis une fatale célébrité après toutes nos guerres civiles. L'histoire des Dames galantes, de Brantôme, n'est, à nos yeux, que la satire des hommes de ces temps-là. Lorsque Paris était encore tout frémissant des horreurs d'un siège et d'une famine où des mères avaient mangé leurs fils; lorsque les plaines d'Arqués et d'Ivry donnaient encore des moissons ensanglantées par les guerres civiles, on ne sera point surpris de voir éclater tout à coup un besoin immense de distractions folles, une rébellion de la faiblesse contre la tyrannie turbulente et ennuyeuse des forts.