QUESTION DE CHINE
Le souffle européen l'agite enfin, ce lac immense où la sagesse croupit depuis les premiers âges; cette Chine inabordable, pavée de mystères ; cette planète incrustée sur la nôtre comme une décoration de porcelaine; ce Cathay fabuleux, où la folle imaginationtdes poètes voyageait comme dans la lune I Enfin la Chine se révolte d'elle-même contre son immobilité; elle est lasse de son repos; elle s'ennuie de sa solitude; elle veut regarder pardessus sa muraille pour voir ce qui se passe chez ses voisins ; elle veut être terre; elle donne sa démission de ciel! Les gongs, les tam-tam, les los, les bins, tout l'orchestre du temple de Ming-tan sonne l'heure du grand réveil, depuis le golfe de Tonkin jusqu'au golfe de Pécheli, depuis le détroit de Fokien jusqu'aux montagnes de Karakorom. Enfin l'avenir commence. Il n'v avait }>as eu d'avenir jusqu'à présent; il y avait eu la routine géographique d'un ennuyeux statu quo. Les adeptes triomphent, les disciples d'Adonaï ont vu clair dans leur lumière. Les fils de la Veuve étaient réellement prophètes; ce sont eux qui, dans leur langue mystérieuse, ont inventé le grand orient; voici que le jour nouveau leur donne raison. Oui, il y avait deux Orient : l'un petit, et enterré dans les limites nébuleuses du septentrion; l'autre tout radieux des splendeurs de l'Asie et du triangle divin, le grand Orient! L'un se réveille, l'autre meurt.
En 1 953 , après un siècle , quand notre globe sera cerclé de
chemins de fer ; quand le télégraphe électrique traversant la Méditerranée rebondira du phare d'Alexandrie à Suez, de Suez à Ceylan^ de Ceylan à Calcutta, et qu'on saura en France, à une heure, ce que l'empereur de la Chine faisait à midi ; quand tous les peuples vivront en voisins, sur le modèle des colons du Port- Natal , en se faisant , de la main à la main , de grands cadeaux pour entretenir l'amitié; quand la géographie, mise en action, aura démontré à tous les concierges que Paris n'est pas la seule ville d'une campagne universelle, mais qu'il y a des campagnes en Asie habitées par trois cents millions d'êtres humains; quand la guerre aura tué la guerre par l'hyperbole de la destruction, et que les musiciens mélodistes auront supprimé les artilleurs ; quand le bon sens de tous aura reconnu qu'une vie la plus longue, si on retranche les terribles années de collège, de souffrance, de deuil, de maladie, de vieillesse, de sommeil, se réduit à quelques jours pleins et heureux , et qu'il est stupide de se tirer des coups de canon et de fusil pour retrancher encore ces quelques jours exceptionnels : alors on se demandera, l'histoire à la main , quelle espèce d'hommes peuplait la terre à cette époque où toute l'Europe avait la fièvre, parce qu'un empereur russe faisait le semblant de vouloir prendre une ville enclavée entre deux étroits corridors de bosphores, près d'une mer morte , et dans un pays encore plus mort que sa mer!
Aujourd'hui plus que jamais , le mot de Bonaparte révèle son sens mystérieux : V avenir du monde est là! Bonaparte, en 4799, prononçait cette admirable prophétie sur la terre des prophètes et dans l'auréole du Thabor; et son doigt ne désignait pas la Chersonèse des naufrages, les marais Méotides ou les bosphores chers à Constantin ; son doigt montrait le grand Orient de Salomon et des sages, les montagnes d'Ophir, les détroits d'Ormus, le golfe de l'Arabie heureuse, les rivages sablés de perles, les vallons incrustés de diamants ; les plaines arrosées par les quatre fleuves de TÉden; les collines où fument l'encens, la myrrhe et le cinname; les océans où passent tous les navires; les forêts où s'associent tous les arbres et toutes les fleurs du soleil î En voilà
un d'Orient qui se met en question et va éclipser le petit, comme le soleil éteint un bec de gaz ! En voulez-vous, des bosphores, vous qui les aimez, Héros et Léandres de la diplomatie routinière? Voilà les parages où Lapeyrouse a laissé son nom, /et une carte de visite française sur un détroit ; File de Sagalin , la mer du Japon, la presqu'île de Corée, les cent ports de la Mantchourie, Jesso, Nipon, un archipel, voie lactée d'îles fécondes , des continents énormes, où les forêts fournissent, pour construire des flottes marchandes, plus de bois qu'il n'en faut pour couvrir d'un plancher d'érable toutes les mers. Voulez-vous faire échelles et trafiquer, commercer, échanger, coloniser, civiliser? eh bien . le .moment est enfin venu; la. muraille chinoise s'éaroule comme un paravent ; il y a deux cents millions d'hommes et de femmes qui meurent de faim et demandent à vivre sans être obligés de tuer leurs enfants : voilà certes un sujet de pitié philanthropique bien autrement considérable que celui de la liberté des esclaves ; voilà la cause légitime de l'insurrection du Céleste-Empire; on veut y détruire l'infanticide, passé depuis tant de siècles à l'état de remède chez les* mandarins économistes , toujours alarmés par l'exubérance de la population. Il ne s'agit plus de tuer les enfants pour faire vivre les hommes : on veut ouvrir le3 portes au commerce et à l'industrie européenne , et tout le monde pourra vivre sur cet immense et fécond pays qui parcourt toute l'octave des bonnes latitudes , depuis la zone tempérée jusqu'à la zone de feu. Allez inoculer la vie, la civilisation et le christianisme dans ce vaste continent, qui respire par mille bouches ouvertes sur un littoral infini, depuis le fleuve Hoen-Ho jusqu'au promontoire de Haynan ; vous avez à créer des ports dans tout l'archipel des Philippines, sur lequel déjà la Chine a fait éclabousser son avant-garde d'hérétiques et de philosophes qui ne croient plus à Fo, à Tien, à Confutzée et aux lunes étouffées par des dragons ! Suivez ensuite les Américains , qui déjà , eux aussi , tournent la proue de leurs beaux navires gallipotés vers le Japon, où il est maintenant permis d'entrer sans marcher sur un crucifix, comme au temps de Voltaire; vous verrez ce que va
devenir le commerce de Sagalin , de Corée, de Kiusu et de la mer Jaune entre des mains américaines. Les Américains rient, avec leur gravité yankienne, en nous trouvant si fiévreux à propos d'un grain de sable desséché sur le bord d'une goutte d'eau , dans un faux Orient ; ces hommes de commerce et de mer vont voir lever le soleil dans son berceau, et ils laissent le prince Menschikoff le chercher dans les greniers de Constantin.
Au reste, l'ombre du doigt providentiel passe sur la terre en ce moment, et bien aveugle est celui qui ne le voit pas. Pendant que les rêveurs septentrionaux cherchent un progrès rétrograde avec de vieilles idées et de vieux mots empruntés au vocabulaire des voltigeurs du Contrat social, tout un ordre nouveau se lève et crée le vocabulaire social de l'avenir; l'électricité et la vapeur ne nous ont donné encore que l'alphabet de leur puissance combinée occulte, mais on saura bien vite la langue. Au même instant, et par la même volonté providentielle, sur trois j>oints du globe, les mines d'or trahissent leurs secrets diluviens; l'isthme de Panama quitte son rôle d'écluse et devient trait d'union; l'impossible cap de Horn est supprimé sur la carte des navigateurs ; l'ancienne presqu'île californienne semble se préparer à d'autres révélations aurifères , sur les bords calmes de la mer Vermeille; l'antique civilisation du Nicaragua est sur le point de reparaître au bord des lacs où sont ensevelis ses colosses mystérieux ; les rois noirs qui défendaient, depuis si longtemps, les solitudes de la Sénégambie, se montrent tout à coup disposés à lier des relations amicales avec la France et à nous ouvrir les chemins de Daguimba, de Diriman et de l'impénétrable Niger, ce frère du Nil; l'Australie agrandit notre planète d'un cinquième et se couronne de ports commerçants; l'île de Mayotte , déjà fécondée par nos colons , nous annonce ce que sera bientôt Madagascar , lorsque nos vaisseaux aborderont encore au cap d'Ambre et à Nossi-Bé, et nous donneront pour auxiliaires de colonisation nos vieux amis, nos fidèles Africains de la tribu des Sakalaves; enfin, et ceci est écrit plus visiblement par la Providence, la Chine se réveille au souffle chrétien,
elle tend ses mains à l'Europe et ses lèvres à la communion universelle. Les germes déposés par les missionnaires sont lents à remonter en feuilles au-dessus du sol , mais jamais ils ne sont perdus. Quand l'intrépide P. Valette perça le premier avec une croix les forêts vierges du Mississipi , il semait l'Évangile : l'arbre est venu ; François- Xavier a fait la même chose au Japon et en Chine : l'arbre va venir. La pensée chrétienne est la seule semence que le roc ou l'argile he frappe pas de stérilité. Saint Louis a planté la première croix sur le Liban , et le Liban est chrétien. Les Druses sont les fils des croisés. Rien n'a pu déraciner l'arbre du Calvaire en Syrie, depuis l'émir Fackr-eddin jusqu'à Mourad-Bey. Cette généreuse population arabe, qui embrassa si ardemment la cause de Bonaparte en 1799, était chrétienne à son insu ; elle marchait à la civilisation avec des idées traditionnelles qui lui venaient de la France de saint Louis. Quatre siècles n'avait pas étouffé les germes chrétiens sous les sables de Damietle et de Mansourah.
Or, en présence de cet avenir qui est un présent, la routine et l'obstination, ces deux reines stupides du vieux monde, nous forcent à rétrograder vers l'an 330 de 1ère chrétienne; voilà un progrès en arrière de quinze siècles environ. C'est trop. En 330, Constantin cherchait dans le petit globe de son temps un terrain convenable pour y bâtir une seconde Rome , une capitale d'Orient : il tourna d'abord ses yeux vers Segoregium, ou Arles; position magnifique ; un grand fleuve , un Delta et la Méditerranée. Arles fut un instant Constantinople ; heureusement cet état de choses n'a pas duré jusqu'en 1853. Un Menschikoff serait venu à Arles par le chemin de fer de Marseille, et il aurait signifié son ultimatum au sous-préfet arlésien. L'historien Strabon , en décrivant avec une énergie extraordinaire la puissance antique du mistral dans les plaines d'Arles, nous explique à son insu la raison qui chassa Constantin et sa cour de sa Constantinople gauloise, et lui fit chercher ailleurs une position capitale, mieux abritée contre le 6is, ce vent noir qui renversait alors le cheval et le cavalier, à ce que dit Strabon. Lo bis ou mistral est tou-
jours violent aujourd'hui , mais tous les fléaux dégénèrent en vieillissant ; le mistral a dégénéré : Strabon ne le reconnaîtrait plus.
Constantin découvrit alors le terrain de Byzance et vit qu'il était bon. Bâtissons-y Constantinople , ditril ; le bis ne souffle pas de ce côté. Impossible de mieux choisir une position au point de vue de 330 : l'empire romain, ou pour mieux dire le monde connu, était borné au nord par les Scandinaves, au midi par l'Afrique des Libyens et des Garamantes, à l'est par la mer Caspienne , à l'ouest par l'océan Atlantique. Hercule avait placé ses colonnes au détroit de Gaditone, en affirmant sur sa massue qu'au delà il n'y avait plus rien : Nec plus ultra. Les Scythes , les Bulgares, les Cantabres, perdus aux limites de ce petit monde, étaient cités comme des peuples fabuleux. Les Russes n'existaient pas.
Il y avait un petit commerce de froment sur. le Pont-Euxin , de laines à Mégare , d'étoffes à Milet , de raisins à Corinthe , de blé et d'huile en Ligurie et à Marseille. Constantinople se trouvait donc admirablement située pour ces modestes trafics, et ensuite , comme place militaire , elle pouvait envoyer des secours chez les colonies du Pont et des marais Méotides, qui se révoltaient souvent. Mais la grande question de cette époque s'agita au concile de Nicée, et les Ariens commencèrent les Russes. Cette infortunée Constantinople, si bien placée entre deux bosphores et trois mers, commença donc une existence orageuse qui ne devait avoir aucun repos , depuis Arius jusqu'au prince Menschikoff. Les géographes myopes de la diplomatie consultent donc encore aujourd'hui la carte théodosienne et la carte de Ptolémée; ils en sont à Constantin, les malheureux! L'Asie se réveille , l'Australie se peuple , l'Afrique se divulgue , l'Amérique se double, l'Angleterre se centuple : eh bien , ils sont toujours là sur le Bosphore , se disputant avec Arius et niant l'autorité du concile de Nicée! La stupidité humaine a écrit son nec plus ultra sur les colonnes de Constantin !
Sous le dernier règne, pendant la question d'Orient n° 7, et au moment où le 29 octobre et le \ er mars se regardaient en face , un voyageur arriva à Paris et descendit à l'hôtel du Bon La Fontaine, faubourg Saint-Germain.
Le nom de ce voyageur a fait du bruit en ce temps-là; il est oublié aujourd'hui : je n'ai pas la permission de l'exhumer dans ce moment.
Ce voyageur avait passé trente ans dans les villes et les îles du littoral chinois; il avait aussi fait un très-long séjour à Hogl^ne , dans le faubourg franc de Canton, et, à moins de l'avoir vu , il est impossible de se faire une idée de toutes les petites et grandes merveilles que ce patient collectionneur avait ramassées sur les franges du Céleste-Empire : c'était un échantillon de la Chine , un lambeau de planète , un petit pillage de ce grand mobilier de fées que la longue muraille défend comme un écrin contre les griffes des spéculateurs européens.
On trouvait là, au grand complet, le sublime rêve chinois peint sur laque , sur émaux , sur papier jaune , sur crêpe nankin ; d'abord , les paravents avec leurs tableaux sans perspectives entassant les kiosques, les pagodes, les miaos, les femmes accoudées aux balcons, les grappes de marsanas avec leurs clochettes d'or* les touffes d'yangs, les tiges d'hibiscus, de spondias, de lavanteras, servant de j>erchoirs à Yavis nplendida, emplumé d'émeraudes; les palanquins où rayonnent à travers le rideau deux yeux obliques et des visages frais et ronds; les lacs émaillés de fleurs de nénufar; les troupeaux de chèvres, de Thibet, grimpant sur des collines d'or; de petits enfants graves jouant avec des chats écartâtes; des femmes préparant le thé; des mandarins ayant l'air de méditer au pied d'une tour de porcelaine; des jardiniers inventant des fleurs pour narguer la nature; des pleines lunes larmoyantes, étranglées par des dragons
noirs. Dans les intervalles de ces paravents disposés en ruelles , on voyait les services complets d'opium, avec leurs faisceaux de pipes; les boites de laque, ornées de dessins capricieux; les merveilles de filigrane; un peuple de magots à tète mobile; un congrès de savants stupides, assis sur leurs talons et riant de leur ignorance; des lions frisés, à l'œil narquois; des échiquiers habités par le peuple des rêves ; des abacus défiant les mathématiciens d'Europe; un orchestre infernal de cuivre, des miniatures de pagodes à tuiles d'or; des kiosques aux auvents aigus semés de clochettes: des papyrus couverts d'hiéroglyphes de nécromants ; des piles de porcelaines chargées de toutes les Heurs et de tous les fruits que la nature oublia de créer ; enfin , un éblouissant chaos de toutes les folies adorables, filles d'un coup de soleil tropical et matérialisées par des artistes tombés de la lune , comme des aérolithes vivants.
Notre voyageur était bien fier de rapporter ce musée prodi- - gieux. Dans sa traversée de Bocca-Tigris au Havre, plusieurs lords , courbés par les millions et le spleen , lui avaient proposé d'acheter ce monde de chinoiseries; mais le collectionneur patriote répondait : « Je garde cela pour ma belle France ! c'est pour elle que j'ai glané trente années en terre de Chine, et non pour les Anglais. — Très-bien! très-bien! » disaient les lords, et ils continuaient à mourir du spleen.
Le voyageur écrivit une lettre à un puissant homme d'État do cette époque, et il fit en résumé l'inventaire de ses richesses qu'il venait offrir à la France, et dont il demandait la modijue somme de cent mille francs.
Il attendit huit jours la réponse; on l'invitait à passer au ministère, à onze heures précises du matin; on ne lui parlait nullement chinoiseries. C'était une simple circulaire , terminée par une signature indéchiffrable, faite de points et de virgules, et d'un long trait de plume nerveusement tortillé, mais très-lisible.' Le voyageur s'habilla de neuf, força ses mains équinoxiales à pénétrer dans des gants Jou vin, arbora une cravate blanche à misaine, et, ainsi équipé, fit devant son miroir une répétition do 220 * •
Hï> PARADOXES ET RÊVERIES.
la scène qui devait avoir lieu dans les bureaux officiels. Le voyageur se rédigeait ains'i les demandes et les réponses :
L'uomme d'état. Ah ! monsieur, vous nous apportez de bien belles choses! et les Anglais seront jaloux.
Le voyageur. C'est pour la France que j'ai travaillé , c'est à la France que je rapporte mon travail.
L'homme d'état. Très-bien t très-bien! monsieur, votre patriotisme vous fait honneur.
Le voyageur s'inclinait devant son miroir, et l'homme d'État devait ajouter infailliblement : « Vous demandez 400,000 fr^ c'est un vrai cadeau que vous faites à la .France. La jalouse Angleterre vous payerait votre musée un million. »
La répétition faite, le voyageur partit et se présenta, sa lettre d'audience à la main , à la porte des bureaux. Un huissier ouvrit un grand salon et lui fit un signe qui voulait dire : Attendez là. »
Soixante personnes attendaient aussi ; il y avait beaucoup de préfets , de sous-préfets , d'électeurs influents et de députés. Tout ce monde solliciteur regardait sur la cheminée une vieille pendule dorée, représentant Galilée dans sa prison.
Le voyageur regarda Galilée comme les autres; la pendule marquait neuf heures et quart.
a Elle est arrêtée, dit-il.
— Oui , monsieur, » répondit un électeur décoré.
Le silence se rétablit après ce court dialogue. On n'entendait d'autre bruit qu un coup de sonnette intermittent et mystérieux , perdu dans les profondeurs des salons.
« Si tout ce monde doit passer avant moi, se dit mentalement le voyageur, je serai ici encore ce soir. »
A onze heures et demie, la porte du cabinet s'ouvrit: trois préfets se précipitèrent pour entrer; mais deux députés, arrivés à onze heures vingt-cinq minutes , furent introduits. Une voix dit : « Les députés ont le droit de passer avant tout le monde , surtout les députés de l'opposition.
— Pardon, monsieur, dit le voyageur à cette voix; s'il arrive toujours des députés, je n'entrerai donc jamais, moi?
— C'est évident, dit la voix ; monsieur vient-il ici pour affaire d'élection?
— Non, monsieur, dit le voyageur; je viens pour vendre un cabinet de chinoiseries.
— Ah! » dit la voix d'un ton railleur, et elle n'ajouta rien.
A midi et quart , une trentaine de députés avaient passé avant tout le monde; un huissier s'avança et dit d'un ton solennel : « L'audience est renvoyée à mercredi prochain. »
Le voyageur obéit au geste poli de l'huissier , et reprit leVhemin de Vhôtel du Ron La Fontaine.
Le mercredi suivant, le salon d'attente navait pas changé de physionomie. La pendule marquait toujours neuf heures et quart. Les députés passaient toujours avant les autres, et les autres ne passaient jamais. Ce privilège parlementaire révoltait intérieurement les solliciteurs, mais personne n'osait s'en plaindre hautement; les plus téméraires frappaient légèrement le tapis du talon de leurs bottes et murmuraient un monologue devant Galilée. A l'heure ordinaire , l'huissier prononça la formule du renvoi à huitaine. Le voyageur sortit le dernier, et s'approchant de l'huissier, il lui dit d'un ton piqué :
« Monsieur, tous les matins, avant le lever du soleil et après l'hymne à l'aurore, chantée avec accompagnement du lo national, tous les kolaos do Pékin ou de Zhé-Holl reçoivent tous les solliciteurs sans distinction. »
L'huissier regarda fixement le voyageur, et lui dit : « A mercredi prochain , onze heures. »
Le neuvième de ces mercredis, par un froid de dix degrés Réaumur qui avait glacé l'ardeur solliciteuse des députés, le voyageur chinois fut enfin introduit devant le kolao.
Le kolao fit le signe complexe qui veut dire : « De quoi s'agit-il? parlez vite; je suis. pressé. »
Le voyageur très-ému toussa , prit son mouchoir, pensa à sa femme et à ses enfants pour se donner du courage, et djt en Degayant :
« Je suis le... ce... le voyageur*** qui aTrive de... avec...
— Est-ce relatif au droit de visite? dit le kolao d'un ton bref.
— Oui, reprit au hasard le voyageur chinois... tout le monde a ce droit-là... on peut visiter... j'ai exposé dans un hangar, rue Taranne.
— Monsieur est peintre? demanda le kolao en faisant tournoyer un couteau de bois.
— Peintre? un peu... en amateur... pour m'amuser...
— Les crédits sont épuisés en ce moment, dit le kolao... Au reste, il faut s'adresser à la direction des Beaux-Arts pour Tachât d'un tableau.
— Je n'en ai qu'un , un seul tableau , dit le voyageur ; c'est celui qui représente la mère de Confucius ou Confutzée... Comment prononcez-vous ce nom?
— Comme vous voudrez, tlit le kolao d'un ton sec.
— La mère de Confucius, poursuivit le solliciteur, allant demander la fécondité sur le mont Ni-Kiou.
— Un drôle de sujet que vous avez choisi-là ! dit le kolao.
— Ce n'est pas moi qui l'ai choisi...
— Alors on vous l'a imposé.
— On m'a affirmé que ce tableau a plus de trois mille ans. » Le kolao haussa les épaules et dit :
« Adressez- vous à la direction des Beaux-Arts, monsieur... je prends la parole aujourd'hui dans la discussion de l'adresse...
— Vous savez, interrompit le solliciteur, que je n'en demande que cent mille francs...
— Peste ! dit le kolao, c'est un peu cher!
— On m'en donnerait quatre fois plus à Londres.
— Eh bien 1 allez à Londres , monsieur.
— Oui, dit avec feu le solliciteur, mais c'est pour la France que j'ai travaillé trente ans!
— A quoi, monsieur?
— Mais à ma collection ! »
Un huissier ouvrit la porte, et annonça M. le député du département des Deux-Sèvres.
Le député entra brusquement , et se précipita du haut de ses mains sur les mains du kolao.
Le voyageur chinois demeura interdit, et regarda d'un air triste sa neuvième paire de gants ministériels.
« Monsieur, lui dit le kolao par-dessus le député, adressezvous aux Beaux-Arts pour votre tableau.
— Mais ce n'est pas un... »
Le geste du kolao et le regard du député coupèrent au début la phrase du voyageur. Le solliciteur infortuné rentra très-abattu à l'hôtel du Bon La Fontaine, ôta ses gants, remit une cravate noire et se promena dans sa chambre en disant . a Comprendon cela? comprend-on cela? »
Personne ne lui répondant , il résolut de conter ses peines au maître de l'hôtel, qui lui dit :
« Vous devriez vous faire protéger par un députe.
— Et où y a-t-il des députés? demanda le voyageur.
— Mais partout, reprit le Bon La Fontaine; j'en ai deux dans mon hôtel , et d'excellents garçons^; malheureusement , ils sont tous deux contre le 29 octobre et pour le \ eT mars.
— Ils ont bien raison, dit le voyageur.
— Vous êtes aussi pour le 1 er mars? demanda le Bon La Fontaine.
— Je le crois bien, dit le voyageur; j'ai habité trente ans les pays chauds.
— Ah ! dans les pays chauds, ils sont donc tous partisans du 1 er mars? redemanda le maître d'hôtel.
— Tous.
— Et que disent-ils dfu 29 octobre dans les pays chauds?
— C'est selon les latitudes, dit le voyageur; ainsi , à Canton , le 29 octobre est très-tolérable.
— Tiens ! c'est drôle ! dit le Bon La Fontaine.
— A Zhé-Holl , c'est différent , reprit le voyageur ; le 29 octobre est souvent très-dur; frontière tartare , cela se conçoit.
— Alors , dit le maître d'hôtel , nos ministres n'y seraient pas
à leur aiso. On lit donc beaucoup nos journaux français , dans ces pays?
— On ne lit rien du tout, en Chine.
— Oh ! reprit le maître d'hôtel , comment alors connait-on le I er mars et le 29 octobre, si on ne lit pas nos journaux? » 1
Le voyageur ouvrit des yeux énormes et chercha le sens de cette demande. Il y eut aussitôt une explication, qui apprit au voyageur que l'ingénieuse langue parlementaire donnait à des ministres, comme sobriquets, les dates du jour de leur avènement au pouvoir. Le l ,r mars et le 29 octobre étaient deux ministres en chair et en os.
« Quel pays! dit le voyageur en soupirant; depuis ce matin, je ne comprends pas un mot de tout ce qu'on me dit; on parle ici cent fois plus chinois qu'en Chine. »
Les tribulations du voyageur commençaient à peine; elles devaient durer cinq mois; il faudrait plusieurs volumes pour les raconter. Un jour, enfin , il prit un parti héroïque : il remit en ballots son merveilleux musée , le transporta en Angleterre et le vendit, dans vingt-quatre heures, à un prix fabuleux. Ce voyageur méritait bien ces lignes de souvenir; elles se rattachent «Tailleurs à la question.
Les hommes d'Étal de cette époque n'ont jamais envisagé la Chine que comme une manufacture de porcelaines de table inférieure à Sèvres. Le croirait-on aujourd'hui? les préoccupations de la politique .n'ont pas permis, pendant cinq mois, à des hommes intelligents du 4 er mars ou du 29 octobre de donner cinq minutes d'attention à cet infortuné voyageur qui voulait doter la France d'un magnifique musée ! Que faisait l'Angleterre au même moment? Elle s'emparait du "musée du voyageur, et lord Elliot cooduisait une flotte en Chine pour jeter les bases d'une question d'Orient dont elle recueillera justement tous les fruits dans un temps prochain, et lorsque l'autre question du faux Orient ne sera plus célébrée que dans les légendes imprimées à Épinai. Toutefois, il faut rendre justice à l'idée politique qui envoya dans le même temps M. de Lagrenée sur le littoral
de la Chine. Cette campagne a élé glorieuse pour tous ceux qui eurent le bonheur d'y prendre part. Nous avons eu sur cette expédition d'excellents livres, des relations d'un haut intérêt, notamment tout ce qui a été publié par un homme d'une haute science et d'un grand esprit, M. le docteur Yvan; mais, cette justice rendue , on doit ajouter que l'expédition de Chine , conçue d'après un plan mesquin, étroit et parlementaire, ne pouvait pas donner aux Chinois une grande idée de la puissance française. On se souvient en Chine des ambassades anglaises ; on a vu passer, dans toutes les splendeurs de la pompe diplomatique, Maccartney et lord Wilmore; ils semaient l'or et les présents à pleines mains sur les deux rives des fleuves et des canaux, lorsqu'ils se rendaient à Pékin et à Zhé-Holl; on parle encore chez tous les mandarins des magnificences anglaises dé ployées par ces deux illustres ambassadeurs; on montre dans toutes les bonnes maisons les pendules de Çox , les armes de Birmingham , les miroirs lilliputiens les chronomètres de Brood, les télescopes de Luxton, et une foule d'autres présents non moins renomi
britanniques. La Chine est le pays des présents ; on en donne pour en recevoir. Or, dans notre dernière expédition , contrôlée parcimonieusement par le budget , nous avions tout ce qu'il fallait pour recevoir des présents, mais nous n'avions rien pour les rendre. Les mandarins nous attendaient; nous les avons évités avec soin; nous avons côtoyé la Chine; nous avons abordé dans quelques quartiers francs; nous avons admiré de loin le fleuve Jaune; nous avons vu Pékin sur la carte; les deniers des contribuables ont été épargnés ; on parle encore des ambassadeurs d'Angleterre , on ne parle plus de nous. Quand il y aura des traités à signer, nous n'aurons peut-être pas le meilleur des lots.
Aujourd'hui, tout cela est bien regrettable; les hommes d'État qui ont traité si dédaigneusement la Chine, à une époque où l'Angleterre la couvrait de ses convoitises, ont commis une grande faute. Nous pouvions alors préparer notre avenir dans
ce pays; mais alors l'avenir n'existait pas. Les élections du lendemain! Tout était absorbé par ce futur contingent. Le 1« r mars ou le 29 octobre composait l'avenir; il n'y en avait pas d'autre. Saint Jean , dans l'ile de Patmos , écrivait l'Apocalypse à l'adresse du 1 er mars. Venit summa dies de Virgile, traduisez 1 er mars. Il fallait empêcher pour vivre le 4 er mars d'arriver: lui arrivant, le roi régnait et ne gouvernait plus, et tout était fini ; nous tombions en apocalypse : l'Antéchrist passait sur les boulevards.
Aussi , pour conjurer cet avenir, il fallait soigner les électeurs et gouverner la France au profit de deux cent mille censitaires à deux cents francs par tète. D'ailleurs cette imprévoyance était alors le péché de tout le monde; mne politique aigre absorbait tous les esprits et détournait les yeux de tout ce qui n'était pas le 4* r mars ou le 29 octobre. Comment aurait-on songé à la Plata, aux Indes, à Madagascar, à l'Australie, à la Chine, lorsqu'on n'a pas songé , en dix-huit ans , à demander au sol de l'Algérie une gerbe de blé , un étalon arabe ou une feuille de tîbac , en échange des flots de sang et d'or que nous versions sur ce généreux pays? Si aujourd'hui quelques-uns ne regrettaient pas ce beau temps, il serait peu juste de récriminer; mais les regrets provoquent les raisons.