Évangile scion saint Matthieu
tomber les tètes les plus illustres : triste remède qui annonçait un mal immense , car les nobles qui avaient l'adresse de garder leurs têtes gardaient leurs haines aussi. 4619 allait nous amener la Fronde; encore un coup de marteau donné sur la racine du trône par les mains qui voulaient le soutenir L'exemple du connétable de Bourbon n'est pas perdu. Les deux plus grands hommes de ce temps, ïurenne et Condé, se révoltent l'un après l'autre contre le roi , et donnent à la guerre civile une illustration qui lui assure de bonnes chances dans l'avenir. Que fait le peuple cependant? il travaille, il prie, il ne se révolte pas, et se plaint seulement lorsque les hauts baxons viennent recruter des soldats parmi ses enfants pour une guerre où ne flotte pas la bannière de l'étranger.
Sous un roi tolérant, spirituel et contempteur de sa propre autorité, comme Louis XV, le mal devait revêtir une autre forme, quoiqu'il procédât directement de la faute originelle des siècles antérieurs. La noblesse devint à peu près folle ; elle emprunta pour ses habits les paillettes de la Comédie italienne; elle bâtit ses cheveux avec du ciment d'amidon ; elle prit des hour lettes; elle créa les bergères et destitua les femmes; elle fit de la tapisserie à l'aiguille; elle déclama des quatrains dans les ruelles des Tircis, des Philis, des Thaïs, des Amaryllis. Un jour, cependant, elle se réveilla en sursaut dans ses bergeries, au bruit du tambour, et redevint sublime comme sous Louis IX , Robert le Fort et Duguesclin : l'Anglais envahissait la France ! Toutes ces mains efféminées quittèrent leurs aiguilles, prirent les épées et les firent reluire au soleil de Fontenoy; tous ces Lovelaces de ruelles se montrèrent soldats héroïques , à côté du roi et du Dauphin; tous ces bergers de Watteau se battirent comme des cavaliers de Salvator Rosa. Ils sauvèrent la monarchie ; mais la monarchie une fois sauvée par la bravoure , il s'agissait de la perdre étourdiment d'une autre façon , sans le concours des Anglais. Pourquoi l'ennemi n'est-il pas venu alors, chaque jour, offrir une bataille à cette noble race de géants que la paix semblait éteindre dans le marasme des ennuis? Elle n'au-
rait pas donné deux mille souscripteurs à Y Encyclopédie , elle n'aurait pas épuisé trois fois les éditions de Voltaire; elle n'aurait pas fait jouer le Mariage de Figaro chez M. de Choiseul , à Chanteîoup; elle n'aurait pas consommé son suicide en pensionnant, logeant, rassasiant, désaltérant les philosophes qui écrivaient pour l'anéantir ! Hélas ! Fontenoy n'a duré qu'un jour !
Elle venait de s'évanouir, la fumée de cette grande bataille où la maison du roi avait enfoncé la formidable colonne anglaise et vengé les morts d'Azincourt. Voltaire célébrait cette victoire dans une prose charmante et dans un poème sans poésie; Versailles triomphait sur toutes ses lignes mythologiques. La monarchie semblait avoir renouvelé un nouveau bail de quatorze siècles avec l'éternité.
Les philosophes se mirent alors à détrôner les bergers. La noblesse se fit encyclopédiste; M. de Saint-Aulaire , qui occupait ses appartements à Versailles, offrit une chambre à Voltaire; le philosophe accepta : il avait un faible pour les lambris royaux ; il venait d'ailleurs de se nommer dieu dans un quatrain adressé à son graveur Lejay, ce qui rélevait au-dessus des rois :
Entre La Baumelîe et Fréron , Lejay vient de placer Voltaire; Ce serait vraiment un Calvaire, S'il s'y trouvait un bon larron.
Ce vraiment est superbe. Un peu avant cette apothéose, Voltaire tétait montré moins ambitieux dans un madrigal, il s'était couronné roi :
L'autre nuit, dans l'erreur d'un songe, Au rang des rois j'étais monté; Je vous aimais , princesse....
Un peu avant ce sacre , il s'était modestement contenté d'être un Homère , dans une boutade à un railleur ; il se reconnaissait , disait-il, comme
JJÊ Quintc-Curcc de Charles Et l'Homère du grand Henri.
La gradation dans les dignités avait été, comme on le voit, observée avec soin ; aussi personne Yie s'étonna de voir Voltaire
logé à Versailles , chez un illustre gentilhomme très -dévoué au roi. C'est dans ce château de Louis XIV que se rassemblaient , sous la présidence de Voltaire , les nobles protecteurs de l'Encyclopédie; il s'agissait d'écraser l'infâme à tout prix. Les fils des croisés, les gentilshommes qui portaient sur leurs écus les croix de gueules , les chevrons d'or, les coquilles d'argent, toutes les pièces honorables conquises en Terre sainte , les descendants de ces preux qui disaient gloire à Dieu, louange aux dames, et avaient suivi aux batailles l'oriûamme de Jeanne d'Arc , cette belle jeunesse de Trianon , tout illuminée d'auréoles d'aïeux , applaudissait Voltaire lisant ses vingt mille blasphèmes contre l'héroïque vierge de Vaucouleurs , la martyre des Anglais , l'ange de Charles le Victorieux; Voltaire lisant ses Épîtres à Uranie , où Jésus-Christ est traité de vil ouvrier perdant ses beaux jours dans un lâche exercice; Voltaire lisant Micromégas, où le géant Sirius, indigné contre le genre humain en masse, est tenté de. faire un pas pour écraser cette fourmilière; Voltaire lisant ses longs commentaires sur la Bible , satire de venin et de fiel , écrite contre la plus touchante des histoires et le plus beau des poèmes , puisqu'ils viennent de Dieu. Ce fut dans ces heures d'enthousiasme qu'un jeune gentilhomme, du Comtat-Venaissin , jura de faire imprimer à ses frais une édition populaire de la Pucelle , projet qui fut accompli. Le proche parent de ce noble éditeur, le trop célèbre marquis de Sade, lui dit : « Bien, mon ami! allons, courage! Détruisons tout. Je ne demeurerai pas en arrière, moi ! Le poë'me de M. do Voltaire est une bucolique innocente : il croit, ce bonhomme , avoir posé les colonnes d'Hercule du libertinage et de la dépravation! Je fais un livre, moi, qui prouvera à M. de Voltaire qu'il n'est en ce genre qu'un mince écolier. » Et M. de Sade tint parole : il composa un livre dont le titre ne peut se dire qu'à voix basse , et souille la bouche qui le prononce et la plume qui l'écrit. Satan n'aurait pas mieux fait.
Voltaire voulut payer son bail de résidence en quittant la chambre de Saint- Aulaire; il n'avait pas payé le bail de ce pauvre libraire de Rouen , qui a écrit contre le philosophe un
volume de créancier. Ici le grotesque se mêle à l'histoire triste; un bruit se répandit tout à coup que Voltaire s'était enfermé dans la chambre de Saint-Aulaire pour y écrire des vers, monnaie de poète débiteur. Un grand silence se fit dans les escaliers et les corridors; on marchait sur la pointe des pieds; on écoutait aux portes pour essayer d'entendre le bruit de la plume voltairienne , payant un loyer en alexandrins. La cour même était en émoi ; les passants de la rue du Réservoir échangeaient des signes télégraphiques avec les privilégiés des balcons royaux. Enfin, la montagne fit son œuvre; M. de Saint-Aulaire était payé! il avait un quatrain!
Si YAlmanach des Muses de 1770, publié par M. Delalain, rue de la Comédie-Française , ne renfermait pas pompeusement ce quatrain de location , on ne croirait jamais qu'un homme d'un si grand esprit l'ait composé avec un certain effort , et que tant de hauts personnages aient porté à cette œuvre un si puissant intérêt :
J'ai la chambre de Saint-Aulaire Et n'en ai pas les agréments ; % Peut-être , à quatre-vingt-dix ans ,
J'aurai le cœur de sa bergère !
Des hauteurs de l'Encyclopédie , on tombait dans ces enfantillages incompréhensibles; Homère second dormait plus souvent qu'Homère premier. Mille copies au crayon furent prises de ce quatrain. Le lendemain, on le commentait chez Procope; beaucoup de gens, ne le comprenant pas, se bornaient naïvement à l'admirer.
Religion, morale, royauté, noblesse, tout s'écroulait ainsi', gaiement, au bruit des jets d'eau de Versailles. Dieu était parti. Jean-Jacques Rousseau lui-même , tremblant de peur devant un in-folio de Y Encyclopédie , n'osait plus écrire le mot Dieu dans sa prose. Puissances du Ciel, disait-il, vous m'aviez donné une âme pour la douleur, donnez- m'en une pour la félicité! Puissances du Ciel , et au pluriel , encore ! L'auteur de Faublas s'écriait un peu plus tard, sérieusement, sur le PontrRoyal : Le désordre de la nature m'annonçait la colère DES DIEUX ! La cour -et la haute noblesse ne prenaient aucun intérêt aux
écrivains courageux et prévoyants qui sonnaient l'alarme sur toutes les avenues de Versailles et de Trianon. La lutte était magnifique; mais on ne regardait que d'un côté, le côté Voltaire. Les livres conservateurs faisaient sourire de pitié même les statues du parc royal , comme disait Guénée à son libraire ébahi. Frérôn , écrivain d'une exquise urbanité , d'un goût sévère et pur, critiquait les œuvres de Voltaire avec les formes les plus polies. Voltaire lui répondait :
Vermisseau né 1
Cet animal s'appelait Jean Fréron.
Versailles trouvait l'épigramme fort spirituelle et continuait à ne pas s'abonner au journal de Fréron. La Baumclle , un des hommes les plus érudits de ce temps , écrivait son commentaire si ingénieux sur la Henriade; Voltaire lui répondait par un quatrain où il le traitait de VOLEUR ! Versailles trouvait le quatrain fort joli, et La Baumelle fort impertinent. Guénée publiait des lettres merveilleuses d'esprit et de raison contre les impiétés encyclopédistes; Voltaire lui répondait par des mots que les imprimeurs de 1853 n'oseraient pas toucher du bout de leurs composteurs. Versailles trouvait ces mots écrasants et se hâtait de ne pas lire les Lettres juives ; Guénée ne comprenait pas que Voltaire, si tolérant, si philosophe, eût écrit ces vers contre les Juifs :
Jl est un peuple obscur, imbécile, volage, Amateur insensé des superstitions, Vaincu par ses voisins, rampant dans l'esclavage, Et rétcrnel mépris des autres nations.
« Mais, monsieur de Voltaire, lui disait-il , le 'peuple juif est un peuple obscur? le peuple de Moïse, de David, de Salomon, de Judas Machabée, le peuple de Dieu! peuple obscur! Il est imbécile aussi , ce peuple qui a vu naître chez lui la première et la plus belle des littératures? Monsieur de Voltaire, y pensezvous? Comment, vous qui vous êtes surpris un jour pillant ces vers à Salomon :
Un lion mort ne vaut pas Le moucheron qui respire 1
Comment I vous n'avez rien découvert de plus dans cet immense poème qui commence à l'Éden et finit au berceau du Christ? Un peuple imbécile ! Vous ajoutez qu'il a été vaincu par ses voisins ; ceci est vrai , mais c'est stupide. Quel peuple n'a pas été vaincu par ses voisins? et même par des gens plus éloignés que des voisins! Vraiment, monsieur de Voltaire, où aviez-vous votre esprit quand vous avez écrit ces vers contre les Juifs? Et vous vous plaignez ensuite très-haut quand l'inquisition persécute des Juifs ! éternel mépris des autres nations! Eh ! mon Dieu ! l'inquisition avait vu , lu vos vers ; vous êtes le pourvoyeur du saint-office , à votre insu ! »
Voltaire ne répondait pas , il attendait.
Vint ensuite un jeune homme, un poëte d'un talent prodigieux , Gilbert ; il s'était nourri des œuvres des immortels génies de Rome et d'Athènes , et il venait de pâlir d'indignation en lisant les sourdes et adroites épigrammes que Voltaire décoche contre Homère et Virgile, dans Candide, par la bouche de son procureur fondé. « Mais, s'écria Gilbert, ces hommes-là veulent donc tout anéantir! Après la Bible, Y Iliade, après Y Iliade, YÈnéide l » Ce courroux classique mit Gilbert sous la bannière de Fréron, et il écrivit alors cette admirable satire, qui sera l'éternel honneur de notre langue et de notre poésie, et dans laquelle il reproche surtout à Voltaire ses vers
sans art,
D'une moitié de rime habillés au hasard.
Acte de courage inouï à cette époque : car, avant toutes choses, Voltaire , le contempteur de Moïse , d'Homère et de Virgile, était regardé comme un poète de premier ordre ; Laharpc le trouvait grand comme les anciens. Mérope et le deuxième livre de YÈnéide, le strass et le diamant, étaient égaux devant ce critique professeur.
Voltaire ne répondit rien à Gilbert.
Ce jeune poète tomba dans une profonde misère, et il est mort à l'hôpital, où, dit-on, il s'est empoisonné; mort peu
croyable: Gilbert était pieux. Une chose est vraie pourtant, celle-ci : Gilbert, pour s'être dévoué courageusement à l'œuvre de conservation, n'a trouvé autour de lui qu'indifférence, comme ses collaborateurs. Aucune main ne se tendit vers la sienne ; aucune parole ne vint l'exciter dans son sillon ; aucune table ne laissa tomber ses miettes devant sa faim. La protection, les sourires, l'or, les encouragements n'étaient donnés qu'aux démolisseurs. Dieu a pardonné à ces amis de la monarchie, parce qu'*7s ne savaient ce qu'Us faisaient. Cette excuse met l'esprit en repos, comme tout ce qui vient des livres saints.
Arrivons à la monarchie contemporaine et constitutionnelle : là nous retrouverons d'autres amis.
L'époque nommée la Restauration a été , comme toutes les grandes époques de la France et de l'humanité, très -brillante dans ses premières phases , et elle est devenue ensuite la victime de son propre bonheur. Il est déplorable de le penser, un pays ne sait jamais se conduire comme un individu qui a fait fortune. Les modèles de conduite exagérée, même dans la sagesse, abondent, en France surtout.
Nous avons tous connu des hommes ainsi faits : ils ont eu une vie tourmentée ; ils ont traversé les mers , bravé les tempêtes , joué avec les périls , brûlé ou glacé leur épiderme sous les zones ardentes ou froides pour s'assurer une fortune; puis, fortuna peracta et la position conquise, ils marchent,. l'œil incessamment ouvert sur les embûches du destin ; ils enlèvent au hasard tout ce qu'ils peuvent lui dérober par prévoyance ; ils étudient les saisons pour combattre leurs malignes influences par des procédés hygiéniques ; ils avancent un pied prudent sur le pavé -des rues , l'angle des trottoirs , le sillon des voitures , le préci-
m PARADOXES ET RÊVERIES.
pice des escaliers ; ils payent au sommeil la dette de chaque nuit sans lui marchander une minute ; ils confient à leur estomac tout juste la mesure de son travail digestif ; ils stéréotypent sur leurs lèvres une parole polie qui leur assure partout des relations douces et leur épargne ces disputes qui aigrissent le sang ; ils connaissent le point d'intersection qui sépare la prodigalité de l'avarice , et ne s'en écartent jamais dans leurs dépenses de chaque jour. Si un malheur arrive à ces hommes, c'est toujours la faute du malheur ; ils n'ont rien à se reprocher , l'escalier s'est écroulé , le pavé s'est ouvert sous leurs pas ; ils ont rencontré une ardoise qui passait dans un coup de vent improvisé. Tout le monde les plaint. Ils étaient si rangés ! si sages! si bons ! si prudents !
Les hommes d'État n'ont jamais appliqué cette théorie individuelle à l'hygiène d'un grand pays. Lorsque l'escalier s'écroule, ils avaient déjà miné l'escalier.
Le gouvernement représentatif, tel que l'avaient fait les chartes royales, portait avec lui deux fléaux dissolvants, les discours éternels et les ambitions de portefeuilles. Avec ce système , on peut,- la montre et le calendrier en main, fixer le jour et l'heure où la bataille des chambres passera dans la rue , où les boules deviendront des boulets. Avec ce rouage représentatif, Dieu
même nommerait Michel Archange ministre de la Guerre ; samt Jean Chrysostome, Bouche d'or, ministre de l'Instruction publique; saint Matthieu, ex-percepteur à Jérusalem, ministre des Finances ; saint Yves, homme de loi, ministre de la Justice; saint François Xavier, le navigateur des Indes , ministre de la Marine : tous ces choix ne conjureraient pas la crise ministérielle obligée. Un vieux capitaine en retraite , élu député dans l'Est ou dans l'Ouest, monterait à la tribune et donnerait une bonne leçon au ministre de la Guerre ; un professeur destitué en remontrerait à saint Jean Chrysostome; un financier ruiné à la Bourse enseignerait l'addition à saint Matthieu ; un amiral de la marine d'Asnières apprendrait la navigation à saint François Xavier; tous les orateurs de la gauche prononceraient des discours admirables ; .
les ministres célestes auraient un verbiage pâteux, diffus, entortillé, liberticide. Un changement de cabinet serait réclamé d'un cri unanime pour sauver le pays d'une crise. On proposerait un banquet de vingt mille couverts aux Champs-Élysées , et vous savez le reste. C'est invariable comme le mouvement des marées. On se rassemble, on crie, on hurle, on chante, on ferme les boutiques, on bat le rappel, on sonne le tocsin; on fait des barricades, on épouvante les vieillards, les malades, les enfants; on empoisonne le sang et le lait des femmes ; on tue quelques milliers de pères de famille , sept généraux , un archevêque ; on fusille un général à cheveux blancs, et après, tous les visages s'allongent; toutes les bouches se ferment, tous les fronts se rident; toutes les haines s'éteignent; un immense crêpe noir couvre la ville; un immense remords déchire les cœurs; on ensevelit les morts , on habille les veines et les mères de la robe des guerres civiles; on suspend les discoure et les chants nationaux; on entre en convalescence politique; les journaux prêchent le calme et l'oubli ; chacun dit : « Quelle leçon ! quelle leçon ! » les visages s'épanouissent devant les boutiques qui se rouvrent , les voitures qui circulent , les pavés qui se nivellent , les changeurs qui exhument des pièces d'or. Enfin , tout va bien ! Voici dé nouveaux ministres; parlez, orateurs; provoquez une nouvelle crise ; assez de calme , recommençons. Les pavés s'ennuient. Tous ces troubles, effroi des âmes pusillanimes, sont de l'essence du gouvernement représentatif. La liberté vit par ces commotions salutaires. Voyez les Anglais et les Américains! Ah!
Louis XVIII avait vu les Anglais , lui , et il nous avait octroyé une charte. Ce don n'était point une faute alors. Louis XVIII nous donnait la liberté, mot magnifique, vierge céleste toujours violée par ses adorateurs. Quand elle est absente , on la demande toujours au ciel , et , quand on l'a retrouvée , on se plaint et on s'évertue pour l'exiler; ainsi s'accomplit la prophétie du poète qui a tout dit :
Quœsivit cœlo lucem, ingcmuitque repcrta.
m PARADOXES ET RÊVERIES
La charte de Louis XVIII donnée, on appela les avocats, selon l'usage ; on agita une sonnette sur le marbre des rostres , et la première séance commença. Les pavés intelligents frissonnèrent de joie devant le Palais-Bourbon. Tous ceux qui avaient un œil subtil regardèrent le cadran des Tuileries et firent un calcul de longitùde constitutionnelle avec les logarithmes du savant Bailly, le premier astronome parlementaire connu.
Il y eut tout d'abord un 5 septembre ; c'était le précurseur des 4* r mars, des 41 octobre, des 22 novembre et de tous ces héros chiffrés qui ont successivement coopéré à Y addition des haines, à la multiplication des partis, à la division des journaux , à la soustraction des finances dans notre pauvre pays. On se rua donc sur ce 5 septembre, nouveau-né, avec l'ardeur qui est la vertu des escarmouches. Le 5 septembre était une primeur constitutionnelle éclose en automne ; on la savoura sur les banquettes du premier festin représentatif. Louis XVIII avait créé le 5 septembre , il le brisa sans pitié. Leçon qui aurait dû profiter au 1 er mars, au 41 octobre et à tant de chiffres nés du malheureux hymen d'une crise et d'un sceptre! Hélas! rien n'éclairait alors les hommes d'État : une cataracte morale obscurcissait leurs yeux constitutionnellement.
Cependant l'époque se faisait admirable; un mouvement merveilleux s'opérait dans les sciences, les lettres et les arts. Léopold Robert, Géricault, Delacroix, se levaient sous les yeux d'Ingres, de Gérard, d'Horace Vernet. Deux poètes naissaient , deux astres les plus purs et les plus harmonieux qui aient éclairé un horizon littéraire depuis Virgile le divin : on les nommait Lamartine et Victor Hugo; mais, quel que fût l'éclat de cette pléiade, le fracas de la tribune déjà commençait à dominer tout autre bruit de gloire. Une phrase du général Foy, ou un silence de Royer-Collard, absorbait l'attention publique ; déjà on parlait de suivre le conseil de Platon et d'exiler les poètes; le tintement de la sonnette présidentielle était jaloux du son de la lyre ; aussi les deux chantres d'Elvire et de Moïse sur le Nil méditaient leurs adieux au dôme des bois, et, entraînés eux-mêmes par le
démon représentatif, ils cherchaient une urne propice et un collège électoral. Homère et Virgile rêvaient la députation! la gloire retentissante n'était plus dans Y Iliade et les Géorgiques : elle était dans un discours parlementaire interrompu par le centre , et inhumé au Moniteur avec les parenthèses italiques, (On rit, on murmure, on s'agite sur les bancs; on réclame . l'ordre du jour. ) La renommée ne pouvait s'acquérir qu'avec l'assaisonnement de la politique. Un discours littéraire en Sor-
bonne lançait une allusion au général Foy, et on applaudissait!
Al'Odéon, une. tragédie allait aux nues, si deux de ses vers
attaquaient les ministres en général ; un ministre était déjà le
bouc émissaire représentatif :
Un ministre, avec impunité,
Ose porter ses mains sur votre liberté.
( Vêpret Siciliennes. )
Une tirade sur les parias de l'Inde transportait le parterre ; c'était une allusion aux soldats de la Loire et aux exilés du Champ d'Asile. La comédie de la Famille Glinet obtenait un grand succès , envisagée comme projet de réconciliation , en cinq actes, entre les royalistes et les libéraux. Tous les vaudevilles du Gymnase exhumaient une armée de colonels souffrant sans murmurer. IL Scribe était le général et le père de tous ces faux colonels , de tous ces vétérans qui mendiaient leur pain; de tous ces soldats laboureurs qui, dans la plaine, avaient détourné un sabre du sein de leur capitaine. Alors, si une voix (insérée au Moniteur, hélas !) s'écriait à la tribune : Laboureurs, retournez à la glèbe, à la corvée I nous, candides jeunes gens, sans expérience des hommes et des choses , et séduits par nos pères conscrits , hommes de conviction et de probité incontestables , nous frémissions de patriotisme en voyant apparaître le fantôme de la féodalité sur les tourelles des manoirs , et , oublieux de la liberté, entre nos soldats avilis et nos prophètes de glèbe, nous redemandions comme remède le drapeau tricolore et l'épée d'un Napoléon. Libéralisme et bonapartisme étaient synonymes. Au Palais-Royal, le duc d'Orléans avait placé sur le parchemin de
la charte une colonne Vendôme en raccourci avec la statue de l'Empereur. Il y a de Vécho en France lorsqu'on prononce les mots d'honneur et de patrie, s'écriait le général Foy. Il n'oubliait, que la liberté; personne n'y prenait garde. La liberté c'était Napoléon. Ainsi se formait, sous d'habiles professeurs, notre éducation constitutionnelle, selon les principes des Américains et des Anglais. En dehors de la politique, deux écrivains avaient seuls le privilège de faire concurrence au général Foy, à Royer-Collard, à Benjamin Constant; deux écrivains anglais, lord Byron et Walter Scott. Les plus illustres représentants de la science sortaient de leur domaine trop étroit pour s'épanouir plus à l'aise dans l'arène du parlementarisme. Cuvier négligeait souvent le mosasaurus et le dinotherium envoyés de Maastricht, pour faire un rapport bourgeois à Ja tribune; et le puissant Arago abandonnait quelquefois les modestes intérêts de l'inBni céleste pour donner à la politique de la terre les plus précieux de ses jours et les plus étoilées de ses nuits.
Tout allait bien pourtant. Charles X revenait de Reims au milieu des acclamations populaires; Benjamin Constant se laissait surprendre criant : Vive le roi! le général Foy lançait l'anathème à quiconque demanderait moins que la Charte, plus que la Charte; bien au-dessous d'eux, et après tant d'autres, deux jeunes poètes du Midi écrivaient, dans une satire, ces vers à l'éloge du roi :
La bonté tolérante est sur le trône assise.
On voit que l'opposition avancée n'était pas en ce temps-là ce qu'on croit aujourd'hui qu'elle était. L'histoire oublie bien des choses ; mais il y a des mémoires qui n'oublient rien et qui ne sont jamais obscurcies par l'esprit de parti , le plus sot de tous les esprits, et d'origine française pourtant. Les comédiens de quinze ans n'ont jamais existé; ils appartiennent à la mythologie politique. Ce ne sont pas ces fantômes qui ont renversé Charles X ; il est tombé , comme son malheureux frère , par la faute des amis de la royauté. A quoi bon mettre des masques de
comédiens sur des visages ennemis , quand on est servi par des amis qui démolissent à visage découvert?
Hàtons-nous de dire avant tout que ces nouveaux amis de la royauté constitutionnelle ont agi de la meilleure foi du monde, et qu'aucun (F eux n'avait prémédité la chute du roi. Précaution oratoire à peu près inutile, puisque nous allons citer les plus honorables et les plus illustres noms , et avec tout le respect dù à la mémoire des morts et à la vieillesse des vivants.
Le hasard des crises ministérielles mit autour de la même table de conseil deux antithèses vivantes : M. de Villèle et M. de Chàteaubriand. Le premier a été un grand ministre, un admirable financier surtout. L'indemnité du milliard est une création du génie; elle fut incomplète malheureusement, parce qu'elle fut exclusive. Les nobles n'avaient pas seuls perdu leurs biens dans la Révolution ; il fallait indemniser toutes les ruines ou se résigner aux fatalités incurables des faits accomplis.
IVL de Villèle avait, comme tous les hommes de génie, les défauts de ses qualités. Il regardait M. de Chàteaubriand comme un chiffre regarderait une fleur, si un chiffre avait des yeux. De son côté, M. de Chàteaubriand, brouillé avec les chiffres, comme un poète breton, regardait M. de Villèle avec cet air pétrifiant que lady Morgan lui a découvert. Charles X devait convier à ses conseils l'un de ces hommes, tous les deux jamais. Rappelons aussi aux mémoires oublieuses qu'à cette époque Chàteaubriand n'avait pas encore obtenu toute l'admiration et le respect accordés aujourd'hui à son génie. On se souvenait trop des nombreuses diatribes lancées contre lui par les premiers critiques de France , entre autres Morellet et Hoffman : car, il faut le dire, jamais novateur de génie n'a subi autant de censures, de parodies et d'insultes. Les Martyrs, Atala et René ont été commentés par des hommes de goût et de saine critique, avec des explosions d'hilarité olympienne. Un Aristarque célèbre, prenant le pseudonyme de Châteauterne , a publié une parodie in-8°, fort volume , intitulée : Voyage de Pantin au mont Calvaire, en passant par la rue Mouffetard. C/est un amas de
grossières inepties à l'adresse du poétique Itinéraire de Paris à Jérusalem. Enfin , sous le règne de Charles X , on a joué aux Variétés une parodie d'Atala, dans laquelle Potier remplissait le rôle de Chactas, et affectait, disait-on, déparier la langue de Chàteaubriand ! Certes , la jeunesse de cette époque et l'immense majorité du public n'avaient que des hommages pour l'illustre écrivain, mais il restait encore beaucoup de partisans à Châteauterne, à Morellet et à Potier. Un beau jour, l'auteur du Génie du Christianisme, des Martyrs et d'Atala, fut mis à la por/e de son ministère comme un garçon de bureau. C'est Chàteaubriand lui-même qui s'exprime ainsi.
Mis à la porte comme un garçon de bureau!... Il ne faut pas exiger, même des plus grands hommes, les vertus des saints : Chàteaubriand, l'homme du génie antique et de la foi chrétienne, aurait pu sans doute prendre à Rome, à Athènes, à Jérusalem , villes de ses études , des exemples de stoïcisme et de résignation ; mais un sentiment de juste orgueil humain l'emporta. Aristide fut oublié pour Coriolan. On comprend cette erreur, et on la justifie très-bien. Chàteaubriand nourrissait de vieilles et légitimes rancunes au fond du cœur; il avait voyagé partout, afin de travailler en conscience; les derniers 60,000 fr. de sa fortune s'étaient écoulés en Amérique, en Italie, en Grèce, en Palestine; il avait, plus que personne, contribué à restaurer l'ordre social avec son Génie du Christianisme, ouvrage sans doute très-incomplet, et comparable pourtant à ce que saint Augustin et saint Jérôme ont écrit de plus beau pour la défense de la foi. A côté de cet admirable livre se plaçait l'épopée des Martyrs , qui semble écrite par un fils chrétien d'Homère. L'illustre voyageur écrivain était donc en droit de s'attendre à trouver au moins des égards dans la haute critique contemporaine ; il fut traité comme un Maevius et un Bavius, en sa qualité d'écrivain , et , en sa qualité de ministre , comme un garçon de bureau.
Il déclara une guerre implacable à M. de Villèle , et fit le serment d'Annibal : sa plume , braquée sur les créneaux du Jour-
nal des Débats , commença le feu sur le palais de la rue de Rivoli , trop voisin des Tuileries. Hélas ! les éclats d'obus ricochaient <lans le jardin royal ! On n'y prenait pas garde. Le roi est inviolable; rien ne pouvait l'atteindre, selon cette ingénieuse fiction constitutionnelle qui a déjà renversé trois rois et en renverserait encore autant que l'histoire en aligne depuis Pharamond. En ce moment, le plus intelligent des éditeurs, M. Ladvocat, acheta les œuvres complètes de Chàteaubriand à un prix fabuleux , et leur donna une popularité universelle. La menace du grand écri • vain se réalisait comme une prophétie. « Ah ! messieurs, s'écriait-il dans les notes du Génie du Christianisme, au milieu d'un accès d'exaspération, ah! prenez garde, si nous me poussez à bout, je descendrai dam la lice avec des armes que vous ne me soupçonnez pas! » En effet, il y était descendu. La Gazette de France annonça un jour, en termes railleurs, que Chàteaubriand avait rendu une visite au plus ardent des coryphées de l'opposition, et elle se servit même de l'expression de vieillard! Tout lien était donc brisé. Une fraction , ou une faction du parti royaliste, suivit le drapeau de Chàteaubriand. Les noms les plus honorables, les cœurs les mieux intentionnés, les intelligences les plus droites, MM. Hyde de Neuville, Delalot, Agier, se rapprochèrent du parti libéral. Le Journal des Débats poussa cette lugubre lamentation : Malheureuse France! malheureux roi! Les royalistes préparaient leur appoint à ce chiffre fatal tl 1, qui devait renverser Charles X. Toute la garde nationale avait crié : A bas Villèle! au Champ de Mars, aux oreilles du roi.
Le 4 er mai 4830, je me trouvais à Toulon, et, si quelque prophète eût alors prédit à la royauté de Charles X ses deux derniers mois de règne , il aurait été reçu comme Cassandre à llium. Des hauteurs du fort Lamalgue, nous assistions au plus émouvant , au plus solennel des spectacles 1 La mer n'avait jamais rien vu de pareil depuis le départ de saint Louis du port d'Aigues- Mortes. Un vent du nord poussait en Afrique une flotte de six cents voiles : c'était le bras droit de la jrance qui s'allongeait pour écraser un nid de forbans. La mer se découpait en sil'o: s 220 j
d'argent, depuis la Grosse-Tour jusqu'aux îles d'Hyères; le soleil inondait de rayons les vieilles oriflammes de Philippe-Auguste et de saint Louis ; les fanfares des vaisseaux jouaient l'hymne du Béarnais et de Gabrielle; cent mille marins adressaient leurs adieux à la France et dirigeaient la pointe de leurs épées vers l'Orient. Le canon des citadelles répondait au canon des navires; c'était une fête immense , pleine de l'éclat du printemps , de la joie de la terre, de la gaieté, des vagues, de l'azur du ciel. Tout promettait une victoire africaine, et les présages ne mentaient pas.
Charles X était le roi puissant qui envoyait cette armée aux barbares d'Alger; une garde composée des vingt mille plus braves soldats du monde défendait le trône des Tuileries ; vingtcinq millions de liste civile ruisselaient de la main du roi dans toutes les veines de la France... Une majorité parlementaire, faite avec l'appoint de la faction Agier, renversa cette pyramide sous un pavé. Les 211 avaient ouvert la brèche dans la citadelle rovale : la Révolution entra.
Les gouvernements fondés sur les émeutes parlementaires, les crises ministérielles, les joutes de tribune , les responsabilités des cabinets et l'inviolabilité des trônes , n'ont en France aucune chance de durée. Un célèbre chef démocrate a d'ailleurs parfaitement démontré cela dans son discours sur les coups de main , et -avec cette franchise étourdie qui fait sortir parfois la vérité de la bouche des enfants de tout âge : ex ore infantium. La théorie du gouvernement des trois pouvoirs pondérés est fort belle en elle-même, tant qu'elle ne fonctionne pas; on peut la comparer à cette statue antique qui doit la grâce souveraine dont elle est ^empreinte à la longueur démesurée de sa jambe gauche: si cette statue marchait, elle boiterait : sa jambe droite est trop
courte. Heureusement , la statue a le bon esprit de rester immobile, et on l'admire depuis deux mille ans. La théorie représentative a eu le tort de marcher; elle aurait dû demeurer sur son piédestal germain , que Tacite a découvert.
a Oui , dit-on ; mais les Anglais? Voyez les Anglais ! Que ditesvous des Anglais? Ils marchent avec trois pouvoirs et ne boitent pas ! » D'abord je commence par émettre, dans toute sa concision, cette vérité naïve : Les Anglais ne sont pas des Français. Le paralytique florentin qui a dit : Tutto il monda è fatto corne nostra f ami y lia (Tout le monde est fait comme notre famille), a dit une chose physiquement juste , moins la différence établie entre la laideur et la beauté des formes et la nuance des carnations. Moralement, rien de plus faux. Quelques degrés de latitude suffisent souvent pour faire de deux peuples voisins deux peuples antipodes. Le peuple de Sybaris , qui dormait sur des roses et les trouvait dures , n'était pas fait comme le peuple du Samnium , qui dormait sur des rochers et les trouvait doux. Le peuple de Cambyse , qui ravageait la terre et n'adorait rien , n'était pas fait comme le peuple d'Osymandias , qui cultivait la terre et adorait tout. Le peuple de l'Attique , qui vivait d'air pur et d'esprit charmant , n'était pas fait comme le peuple de Béotie , qui vivait d'air épais et de sottise ennuyeuse. Bœotum aere crasso. La carte théodosienne à la main, je puis prolonger ce parallèle à l'infini , en me servant toujours des peuples anciens pour ménager les modernes. Trois exemples me suffiront.
C'est déjà beaucoup, c'est déjà trop de donner une constitution politique uniforme à un grand pays comme la France , qui a des Flamands au nord, des Allemands à l'est, des Bretons à l'ouest, des Provençaux au midi ; quatre peuples réunis sous le nom de Français, et qui tous ont des habitudes, des langues, des mœurs, des goûts, des instincts différents. On ne s'est pas contenté de vouloir asservir à la même communion politique toutes ces nations départementales : on a cherché chez des voisins hyperboréens, sur une terre sans fleurs, sans vignes, sans catholicisme, sans soleil, un modèle de gouvernement triangu-
laire, qui ne pourrait convenir qu'à un peuple de mathématiciens.
De graves étourdis, ne connaissant de l'Angleterre que la douane, l'hôtel des postes, le dôme de Saint-Paul, le Théâtre- Français, le Jardin zoologique et le Musée de cire de Westminster, ont écrit il y a bien des années tant de brochures et d'articles sur les avantages du gouvernement représentatif anglais , sur la métamorphose complète des mœurs politiques de la France et leur assimilation aux mœurs de nos voisins; ils ont prouvé si souvent, en disant je prouve, que nous avons conquis les habitudes du parlementarisme , puisque nous avons donné des lettres de naturalisation au sport, au turf, au steeple-chase , au jockeyclub, au short-whist, au icater-proof, aux gentlemen-riders, au tender, au lunch, qu'aujourd'hui tous les lecteurs de ces articles et de ces brochures se regardent moralement comme Anglais , tout en gardant au fond d'un cœur patriote, contre les Anglais, une haine traditionnelle , contemporaine de Pitt et Cobourg. Eh bien , cette similitude , sur laquelle on a échafaudé trois ou quatre masures politiques , est une erreur sexagénaire qu'il faut retirer rie l'hospice des Incurables et convertir en vérité. Le détroit :moral qui nous sépare de l'Angleterre est plus large que la Manche. Dans l'ordre physique, nous trouvons une comparaison assez juste à établir entre les mœurs politiques des deux grandes ^nations : lorsque l'illustre capitaine Cook, après avoir découvert son détroit de la Nouvelle-Zélande , cherchait des îles dans le voisinage du cap sud de Stewart , il rencontra la petite ile de Bounty, et s'écria : « Nous sommes aux antipodes de l'Angleterre. » Nos théoriciens politiques devraient toujours répéter cette parole de Cook; il l'a dite pour eux. Nous avons fondé nos chartes constitutionnelles sur File de Bounty.
Les rares Français qui ont voyagé dans toute l'Angleterre, et qui ont étudié nos voisins géographiques dans leurs meetings, dans leurs élections, dans leurs chambres, dans leurs clubs, dans tous les accidents de leur vie politique , n'élèvent aucun doute sur cette question; mais ces observateurs ne font pas loi :
ils sont en trop petit nombre. On aimera toujours mieux s'en rapporter au témoignage des caravanes qui traversent Londres au vol d'un train de plaisir. Cette immense majorité, observatrice comme la vapeur, déclarera toujours qu'un Anglais et un Français se ressemblent comme deux fracs noirs , et qu'ils sont nés pour jouir des mêmes droits politiques, susciter des crises ministérielles , et prononcer un discours aussi long que celui où Rossuet raconte l'histoire du monde depuis Adam jusqu'à Louis XIV. Dans notre pays, si mobile et si léger, dit-on , il y a une foule d'erreurs accréditées qui m'ont bien l'air de vieillir toujours et de ne mourir qu'à Josaphat. La révolution de 89 a détruit cinquante vieux préjugés, dit-on; c'est possible, maiselle en a créé cent nouveaux.
Un jour, le plus logique des observateurs disait et venait de démontrer à un ami que certain préjugé politique était faux comme 2 et 3 font six. L'ami baissa la téte comme un Mohican vaincu, et dit : « Oui, je conviens que vous avez raison; mais j'ai quarante ans, et il y en a vingt que je soutiens mon préjugé : vous voyez donc qu'il m'est impossible de soutenir le contraire. Je ne puis pas avouer en public que j'ai eu tort pendant mes plus beaux vingt ans. Ensuite , en supposant que j'aie le courage de me démentir moi-même et de faire bon marché de mon amour-propre , je dois respecter la mémoire de mon père , qui est mort avec mon préjugé dans le cœur. »
C'est ainsi qu'on éternise les préjugés. Le monde est peuplé de docteurs Pangloss , qui , après avoir dit à vingt ans que tout était bien , meurent octogénaires à l'hospice des Incurables , en» répétant leur aphorisme , et après avoir vu mie tout était mal ,. depuis le péché originel. Fontenelle avait bien raison de direque r s'il avait la main pleine de vérités, il ne l'ouvrirait pas. Pedemonte , l'ami de Foscolo, avance quelque chose de mieux : « Je porte à qui que ce soit , dit-il , le défi de faire un paradoxe , pourvu qu'il prenne le contre-pied d'une vérité admise, en dehors de la morale et de la religion. »
Après ces digressions, nécessaires peut-être, nous rentrons
chez les Anglais. Je me suis toujours refusé obstinément le plaisir d'assister à. une séance de chambre de députés ou de représentants du peuple. La façade seule de leur ancien établissement m'est connue. Personne , à coup £ûr, ne peut faire le même aveu , s'il a séjourné vingt ans à Paris. Malgré mon antipathie pour les grandes assemblées, vaste désert d'hommes, comme dit ■ Chàteaubriand , j'ai voulu voir la chambre des Communes à Londres, et j'avoue que ce spectacle m'a singulièrement réjoui. Je l'ai toujours trouvé très-peu dangereux pour la tranquillité publique. On y psalmodie des discours , on y dort çà et là , on bâille partout; on n'y agite aucune sonnette; on n'y rappelle personne à l'ordre ; on n'y envoie aucun cartel ; on ne s'agite sur aucune banquette; l'ennui pleut à torrents; les whigs et les tories s'y partagent des gâteaux mal cuits; on boit beaucoup de porter Barclay-Perkins ; on sort à chaque minute pour avaler un potage de tortue; on feuillette des albums de caricatures; les ministres font un short-whist dans un coin ; ceux qui ne dorment pas lisent un roman de Dickens; les orateurs n'ont pas l'air de se soucier qu'on les écoute. Il n'y a point d'auditeurs , il n'y a point de beaux discours. Tout le monde parle de la même manière et sur le même ton. C'est un andante de six heures sans cabaletla. L'éloquence anglaise est comme l'écriture anglaise : même moule pour tous. Je demandai à mon introducteur de me montrer la tribune de marbre, les interrupteurs chroniques., le verre d'eau sucrée , M. Du pin , et un député plus vertueux que les autres : on me répondit qu'il n'y avait rien de tout cela dans la chambre des Communes, et que je devais me contenter de ce que je voyais. En effet, j'étais trop exigeant. Ce jour-là nous sortîmes à minuit. Personne, à six heures, n'avait demandé la clôture pour aller dîner. Cette chambre existe , parce qu'elle a existé, comme le forgeron de Gretna-Green; mais, si on la fermait, contre les habitudes anglaises, l'inconvénient ne serait pas dangereux. 11 y aurait [toujours dans un coin de Whitehall cette main puissante et déjà séculaire qui a creusé des sillons sur tous les continents de l'Asie, sur toutes les mers, sur tous les arclii-
pels , et qui fait flotter du détroit de Behring au Van-Diemen trois cents navires de guerre et tant de paquebots qu'ils ont épuisé tous les noms de la fable et de l'histoire! Une chambre des Communes telle que je l'ai vue n'a pas du tout l'air d'avoir mis au monde toutes ces merveilles i mais elle n'a nui à rien. C'est beaucoup ; on peut lui laisser psalmodier ses homélies politiques sans aucun péril pour l'ordre social. La moindre faute de nos chambres parleuses, c'est d'avoir retardé de vingt ans notre colonisation d'Alger. Chez nous la parole a tué l'action. Jamais les députés des Communes n'ont entravé par d'éternelles interpellations bourgeoises la marche de lord Cormvallis et de sir William Bentinck, quand ces grands hommes fécondaient l'Asie; chez nous , on a tant interpellé à propos de l'Afrique , que rien n'a été accompli. L'épée du brave maréchal Clausel a été brisée par un avocat.
Il m'a été donné de voir les élections dans les principales villes d'Angleterre, à Londres, à Oxford, à Birmingham, à Manchester, à Liverpool, à Dublin, à Chester. Je n'ai jamais rien vu de semblable en France. On s'est félicité souvent chez nous du calme admirable qui présidait aux opérations du scrutin. Ce calme est de l'insouciance, voilà tout. Il est dérisoire de parler de calme dans un pays où la première assemblée élue par le suffrage universel a été violée le 1 5 mai , trois mois après la proclamation de la République. Ce calme n'existe pas dans les élections anglaises, c'est vrai; on sent que ce peuple a foi dans ses institutions, qu'il les prend au sérieux, et qu'il ne violera pas sa liberté. J'ai vu le 25 juillet 1837 tout Liverpool abandonnant son port de la Mersey, sa Bourse, ses innombrables comptoirs, ses quarante docks, pour inonder la grande rue de Church- Street, qui conduit à la salle du scrutin électoral. Rien ne peut donner une idée de ce tableau populaire, de cette houle vivante, de cet orage civil , de l'enthousiasme de ces hommes qui marchaient au poil avec leurs bannières , leurs devises , leurs orchestres, leurs couleurs. Tous portaient bien haut leurs opinions écrites sur le front , comme s'ils eussent connu ls précepte du
grand orateur romain : Sit denique scriptum in fronte civis a nid de revublica sentiat.
A Birmingham, le 27 juillet 4837, j'ai vu celte ville énorme en complète insurrection. Une armée d'ouvriers assiégeait la rue de la Providence des Ouvriers, où se tenait le poil. Les cris, les chants, les discours, les ovations, les disputes, se croisaient partout et formaient des tonnerres permanents , comme Ninive en a entendu le jour de sa destruction. Il semblait que Yold England ne devait pas avoir de lendemain. On nomma députés MM. Àtwood et Shoffield. La nuit tomba. Une armée d'électeurs envahit New-Street pour entendre de près ou voir de loin les deux honorables élus qui haranguaient la foule du haut du balcon de Royal-HofeL Des applaudissements frénétiques éclataient à chaque phrase; un officier tory, placé à côté de moi dans la rue, osa contredire une assertion de M. Shoffield ; deux hommes le menacèrent; l'officier se retourna et dit : Je suis tory, et vous ne m'empêcherez pas de parler selon mon opinion! La foule battit des mains, se tut et laissa parler le tory. A minuit, les députés Ikaranguaient encore, et le peuple applaudissait toujours, qu'il entendit ou non, de Swan-Inn jusqu'à Toum-Hall, dans toute la longueur de Neiv-Street, et, au lever du soleil , cette immense ruche de Birmingham , cet atelier cyclopéen était rendu au calme, au silence, au travail. La liberté avait fait son œuvre, le devoir reprenait la sienne. Tranquillité partout.
Nous voudrions bien voir encore si les moeurs politiques françaises s'accommoderaient de l'observation du dimanche telle que nous la trouvons en Angleterre. On dit le catholicisme intolérant et le protestantisme libéral. Nous voudrions bien savoir de quelle humeur serait accueillie en France la liberté dominicale du protestantisme, cinquante -deux jours d'esclavage domestique par an, iet subis en Angleterre avec une sagesse et une résignation admirables ! Nous aurions déjà fait, nous, trente jours de barricades pour nos dimanches, si on nous les supprimait ainsi. Il est défendu de jouer, de se montrer aux fenêtres, de se promener
dans les parcs. Les théâtres sont fermés, les rues désertes, les ' voitures absentes, les billards interdits, les guinguettes vides. A Londres, la philosophie montre bien , çà et là , un bout d'oreille mutine : mais»dans les provinces, le dimanche donne à toutes les villes anglaises la physionomie d'Herculanum ou de Pompeï. Lorsque la France catholique se soumettra ainsi à l'observation du jour du Seigneur, elle sera digne de toutes les libertés.
On peut enfin élever quelques doutes sur l'accueil que les mœurs politiques françaises feraient à l'institution liberticide des ( policemcn. Chez nous, des sergents de ville apparaissent rares, apparent ran", sur le boulevard immense, et ils nous gênent un peu. Nous n'aimons pas la police visible : même, en général, nous n'aimons l'autorité que le quatrième jour d'une révolution. A Londres , la police vous enlace de tous côtés avec les mailles inévitables de ses agents ubiquistes. Le policeman est partout, sait tout, voit tout, comme le solitaire de M. d'Arlincourt. Il y a douze mille solitaires, tous jeunes, forts, muets, mélancoliques, marchant d'un pas calme, ou arrêtés à l'angle d'une rue, comme les Hercules au repos, et en tvater-proof. Avisez-vous de faire de la liberté , d'insulter galamment une femme , de fumer un londresse sur un trottoir, de suivre votre gauche au lieu de votre droite, de crier au-dessus du diapason de la rue, de pousser un si bémol à une heure du matin ; enfin, essayez de faire tout ce que vous faites sous la tyrannie française , en place publique , et vous verrez comment ce policeman vous traitera , et vous verrez comme il sera approuvé par le boutiquier du Slrahd, et au besoin soutenu. Si des émeutiers de profession renversaient un omnibus comme pierre angulaire d une barricade, à l'instant même toute l'armée des polkemen tomberait sur ce principe révolutionnaire, et les trois jours s'arrêteraient à leur berceau. Avons-nous les mœurs politiques de cette liberté? On peut hasarder un non. Eh bien , toutes ces choses-là se tiennent et se relient en faisceau indissoluble; elles donnent la vie au gouvernement représentatif anglais et lui assurent même quelque" avenir dans ce monde, où l'avenir absolu n'appartient qu'à Dieu.
Nos mœurs politiques ont beaucoup do réformes à subir avant de se faire anglaises. L'imitation du sport est plus facile. Tenonsnous au sport pour le moment.