‹ Les matinées du Louvre: Paradoxes et rèveriesChapitre 1 sur 17 · LES · texte numérisé non relu

LES

MATINËES DU LOUVRE

Encore quelques années , et les chaînons vivants qui lient les histoires du siècle dernier à Tépoque actuelle seront brisés. Il ne restera plus que les histoires écrites, toutes pleines de contradictions, de systèmes, de passions opposées, de vérités et d'erreurs confuses, toutes écrites par Fesprit de parti, sous un point de vue exclusif, toutes préparant ainsi de graves embarras d'appréciation aux lecteurs futurs, qui n'auront, eux, ni les passions, ni les haines, ni les rancunes de ces temps si orageux. Ceux qui vivent aujourd'hui ont pu'jouir du précieux privilège de corriger l'histoire écrite avec l'histoire vivante ; ils ont eu l'occasion heureuse de rencontrerdans le monde de sages vieillards , acteurs ou spectafeurs des vieux drames révolutionnaires; ils ont interrogé ces Nestors de 89, comme des arbitres suprêmes, pour obtenir d'eux un rayon de vérité, une opinion impartiale sur les hommes et sur les choses ensevelis dans la brume d'un chaos sanglant. Ces voix vénérables s'éteignent chaque jour; les plus nobles et les plus justes se faisaient encore entendre, il y a dix ans, sous les lambris du Louvre , et nous les écoutions avec un soin religieux, comme si elles fussent sorties miraculeusement de la tombe pour nous donner des leçons que l'histoire ne donne pas toujours.

Afin d'adoucir la teinte un peu grave de ce début , et avant d'entamer une série d'anecdotes et de portraits historiques, je dois mentfonner ici la circonstance singulière qui me ménagea l'autorisation de publier ce travail.

Dans l'été de 1836 , je m'étais donné la fonction gratuite d'in-

specteur honoraire des vieux faubourgs de Paris. C'était un but de promenade quotidienne et de vagabondage observateur. On est à son aise dans les pays inconmis; on regptrde tout, et rien ne vous regarde; on, ne rencontre aucune main amie ou ennemie qui serre la vôtre avec une égale vigueur, aucun visage connu qui tourmente votre chapeau, aucun oisif curieux qui vous demande : « Comment vous portez-vous? » La zone du boulevard italien est inhabitable pour l'homme paisible et observateur: ce n'est pas une promenade , c'est un salon ; les mains et les chapeaux, y sont très-toiurmenlés; votre libre arbitre y est à chac|ue paa tyrannisé par une foule d'amis inconmis qui vous ont offert du feu au bout d'un cigare, sur un paquebot du Rhône ou d'Itar lie , en 4^2 , et qui ont ainsi acquis le dnût de vous arracher à la contemplation deva&t les gravures d'Hauaer ou les primeurs de PoteL C'est que Paris est la plus petite ville du monde : ses limites naturelles sont, à l'est, le coin du faubourg Montmartre; à l'ouest, ks bains Chinois. Le monde pariaen qui vit, marche, parle, discute, écrit, pérore, s'assoit, se lève, s'arrête, se groupe, se démène, s'interpelle, tout ce monde fi^dle, agité, ag^Umt^ est là. Au delà des deux hmites , la province comneace; il y a des passants taciturnes , comme' partout; on se coudoie sans se cosmaître ; c'est un m<»ide nouveau.

Ayant admis ce système comme vrai , je me préparais bi«& , des tourments pour mes promenades de cet été de iS3ê.

Un jour, coaame je regardsds la boutique d'un ébémste, ao bout du monde, rue de Cbaronne, le maifare de la maison s'avance, un outil à la main , et me sal^e, en prononçant avec ui^ euphonie itahenne les quatre lettres de mon nom. Je m'inclinai et passaâ outre , en me disant : « Où donc ai-je connu eei ébén;ste? » Ce premier souci ne dura qu'un instant. Je me dirigeai vers le pont d' Austerlitz ; je le traversai ; et une heure après, me trouvant dc|pnt une boutique d'épiceries de la me des Fossés-Saint- Victor, l'épicier sortit, me serra violemment la main en prononçant mon nom, et s'infionna de ma santé. Uépicier m'était inconnu comme l'ébéniste; mais sa figure

rayonnât d'me biéiiyeiUaiioe si naïve , il paraiesaît si heureux de rencoBtrer «n ani si fidèle, que je n'eus pas le courage de lui demander son nom. Noos nous sépafimes enchantés tous les deux.

Quelcpies jours après, à la barrière Fontainebleau, j'examinais dans ses détails très-soignés un lièvre posé en pal , admirablement peint sur le panneau d*im salon de 430 couverts. Une figure fraidie et ronde tressaillit derrière une vitre du rez-dechaussée de rétablissement; la fenêtre s'ouvrit, une main m'enleva la mienne; on m'invita à déjeuner; les garçons accoururent ; je me défendis contre l'invitation en homme qui redoute les lièvres, et je me sauvai en exprimant ma reconnaissance par une pantCHmime télégraphique dont le sens avait l'air d'exister. L'éidgme se compliquait d'nne façon alarmante; je venais d<me de découvrir en quelques jours trois amis dont les mains robustes avaieni' laissé sur les miennes de vives traces d'eifufiion. Quels sont ces trois hommes? Je m'adressai cette question empruntée aux romans de Ducray-Duminil , et je ne répondis pas.

Ce n'était que le préhide d'une série de pei^^xités irritantes. Si l'émgme se fût bornée à mi ébéniste, un épicier et un restaurateur, j'aurais pu au besoin me donner une de ces explications lénitives dont on se £iit volontiers dupe pour eomerver la tranquillité d'esprit; mais il me fut réservé, dans cette belle saison de 4996 , d'époiser toutes les professions de boutique aux confins des iaiâxMirgs , et de trouver les mêmes serrements de mains, les mêmes visages radieux, les mêmes invitations à déjeuner ou à diaer dans les rues lointaines qui descendent au Gros-Caâioo, montent à Sainle4jreneviève, serpentent autour du jardin zoologiqne, escaladent les Oancs de Montmartre , descendent vers Bercy^ et Charenton. Tous les £BRibourgs extrême» étaient peaplés de mes amis , et , de peur d'en humilier un seul , • j'aimais mieux soufiFrir la névralgie de l'énigme que de deman^ der à un aeul : «Voyons, monsieur, comment me connaissezvous? » Us avaient tous l'air de tant me connaître, que l'interro-

gatîon la plus polie eût été une blessure poignante faite à leur amour-propre par ma fierté. Il fallut donc me résigner. Mais un jour je pris un parti excellent, quoique trop tardif: j'abamkmnai les faubourgs, la province parisienne, les boulevards de la circonférence, et je rentrai au cœur de la capitale; là au moins je connaissais tous les visages, tous les chapeaux , toutes les mains. Cette détermination fut prise à la suite d'une rencontre plus irritante que de coutume. Me promenant par le 52"* degré de latitude nord au pied de

La colline qui , vers le pôle , Borne nos fertiles marais ,

comme dit Lebrun-Pindare dans son ode sur Paris, j'avisai une porte ouverte , un mur vêtu de lierre , un arrosoir couché sur un râteau entre deux vases de géranium. J'aime beaucoup ces petits tableaux d'intérieur rustique, au coucher du soleil. Rassuré par le silence absolu des chiens, ces inévitables destructeurs de la rêverie agreste, je franchis le seuil de ce jardin, et j'aperçus, assis sur un banc d'opéra-comique villageois, un homme en costume d'horticulteur pépiniériste. J'allais me retirer en saluant, lorsque cet homme, qui m'était complètement inconnu, se leva, lui et son bras droit, en poussant un cri joyeux mêlé à mon nom. Puis son bras retomba sur ma main , et je fus étourdi d'une éruption de politesse qui me consterna comme la chute d'un malheur. C'était bien le centième inconnu qui me foudroyait ainsi de sou amitié sur la drconférence de l'horizon de Paris. Le nombre commençait à me paraître exorbitant. Toutefois, à cause de la latitude septentrionale où je me trouvais cette fois, j'étais aussi étonné d'entendre prononcer mon nom et de me voir serrer la main par cet horticulteur in- -connu, que si j'eusse rencontré, après un naufrage au détroit de , Magellan , un Patagon isolé me criant mon nom et me serrant avec effusion dans ses bras tatoués.

Ce fut donc là ma dernière aventure, et je me réfugiai dans la foule comme dans un désert hospitalier.

On a beau vouloir secouer le poids d'une énigme insoluble et chercher des distractions dans le tumulte, 1 énigme est toujours là qui vous crie : Œdipe, devine-moi, ou je te dévore! En effet, l'énigme tue. Charenton est peuplé d'OEdipes bourgeois depuis le grand Pascal. Je ne trouvais, moi, que des palliatifs, jamais un remède* Le moi est le seul remède de Ténigme, et je n'avais pas le mot. Si j'allais chercher une distraction dans les théâtres, je voyais en scène des ébénistes, des épiciers, des jardiniers, des pépiniéristes, des restaurateurs de 120 couverts, des confiseurs, des bonnetiers, des lampistes, qui tous ressemblaient à mes amis inconnus , et je sortais du théâtre en repoussant la contre-marque offerte par l'honnèle contn^leur.

Maintenant, si je terminais là ce chapitre, sans donner le mot de cette énigme, toutes les générations que l'étemelle Oio du journalisme peut convier à la lecture de ces lignes ne trouveraient jamais ce mot; et pourtant vous allez voir comme il était facile à trouver, avec un peu de bonheur et d'inspiration. Le hasard seul me servit. Jamais hasard ne reçut plus de bénédictions.

£n ce temps-là je déjeunais régulièrement au Louvre quatre fois par semaine, chez l'excellent duc de Choiseul, le plus charmant des hommes et le plus noble des grands seigneurs. H y avait toujours bonne et nombreuse compagnie à ces délicieux repas du matin; trois convives n'y manquaient jamais, hommes aimables, s'il en fut : M. Parmentier, aide de camp du duc de Choiseul , aujourd'hui gouverneur du château de Meudon ; M. Duperray, et M. le marquis de Giambone. On n'invitait pas les amis à ces déjeuners; les amis arrivaient à onze heures et se mettaient à table au coup de l'horloge de Lepaute. Chacun avait son invitation à perpétuité. Je citerai parmi les plus exacts M. de Jouy, M. le duc de Marmier, M. Paër, M. de Pradt, archevêque de Malines, M. Habeneck, M. Foyatier, le célèbre statuaire; M. Court, le célèbre peintre; M. Meyerbeer, M. Tulou et quelques autres intimes dont les noms n'arrivent pas sous ma phime en ce moment. Le duc de Choiseul ne manquait jamais

dlnviter à ses déjeuners les deux officiers de la garde nationale du poste du Louvre.. Il était impossible de voir deux hommes l^us heureux. Ces officiers, appartenanl presque tous au commerce, à l'industrie ou à la bourgeoisie rentière de Paris, paraissaient enchantés d'être en compagnie de table avec de grands artistes, des ducs et des écrivains. Le déjeuner fini, on les invitait souvent à faire trois parties de billard; ceux qui ne jouaient pas causaient jusqu'à deux heures dans le salon. M. le duc de Choiseul avait fixé lui-même ma place inamovible à ces déjeuners : j'étais assis entre les deux officiers du poste du Louvre ; je m'efforçais de répondre à toutes leurs questicms pour leur être agréable , et presque toujours je jouais au l»]lard avec eux. Si par hasard, après le dessert, je me souvenais dHm bon mot d'un ami ou d'une pointe d'un couplet de vaudeville, je les citais a propos, conune miens, aux deux officiers, et alors c'étaH de leur part une jubilation incroyable; ils me demandaieitt la permission d'écrire le bon mot ou la pomte sur un calepin , et nous nous séparions les meilleurs amis du monde. Ils boutonnaient le haut de leurs uniformes , ajustaient leur hausse-col , se coiffaient du gigantesque bonnet à poil , et rentraient au poste d'un pas joyeux.

Un jour, jour mémorable, c'était le 40 août 4836, fétms assis entre deux officiers du poste du Louvre , selon l'usage ; on servait le filet d'un chevreuil tué à Houécourt, dans les bois de M. de Choiseul. L'officier de gauche me donne un léger coup sur la main et me dit en souriant : « Ce déjeuner vaut mieux que oelui que je vous ai offert chez moi. »

Je regarde l'officier, et je crois, à travers les rayons du hausse-col et l'auréole de l'uniforme, reconnaître un visage de la barrière de Fontainebleau. Une idée m'illumine, un accès de joie JBe saisit; je lui adresse à la fois vingt questions... C'était le propriétaire du restaurant de 420 couverts; nous avions déjeuné à la même table en juin 48351 Ce fut plus que jamais le cas de me dire : Ah uno disûe omnes. Le mot de Tén^me était enfin trouvé. Tous ces officiers qui défilaient ainsi chaque jour

devant moi , une fonrebeite et ime queue de billard à la main , ne se dootaient pas qu'ils devenaient méooMiaissables ponr mot lorsqu'ils déposatent l'uniforme et le bonnet à poil, et qu'ils reprenaient le ooBlinne de leurs professions. Il lenr éi»t l»en plus focile à eux de me recomiaitre : aussi me reooanmsaienlHis tous. M. le duc de C3ioiseul , dont l'œil ne perdait rien des mouvements.de ses convives , remarqua une certaine manifestation de joie de notre côté ; il voulut en savoir la cause, et je loi contai alors l'bistoire irritante de notre énigme, depuis la première rencoùtre jusqu'à l'heureux dénoûment.

« Il &ut écrire cela un jour, me dit M. Duperray.

— 1\ faudrait écrire tous les déjeuners de M. le duc, » dit M. de Jouy.

M. Parmentier dirigea ^e mon côté un sourire d'approbation.

Personne ne se doutait en ce moment que le Louvre allait voir une scène touchante qui donnml bien plus raison à la parole de M. de Jouy que l'histoire de mes officiers.

Un domestique venait d'entrer dans la salle et parlait à l'oreille de M. de Choiseul. On ne remarqua pas cet incident , assez ordinaire d'ailleurs aux déjeuners du Louvre. Le noble duc était à cette époque le pmt de mire de tous les sdèîcitenrs, et ta p%rde qui veille aux barriéns du Louwre avait ordre de laisser passer toutes les pétitions et même tous les importuns.

Cette fois, la chose me parut plus grave que de coutimie, car le duc se leva en nous disant : « Messieurs, continuez; je suis à vous. » Sa voix tremblait en disant cela.

Un quart d'heure s'écoula ; c'était beaucoup. Le duc de Choiseul rentra dans la 'salle et s'assit. Je remarquai qu'if fit passer adroitement un coin de sa serviette sur ses yeux.

En ce moment, M. Duperray, l'homme fait histoire, racontait un épisode du 40 août avec un charme et une verve dont aucune «histoire écrite n'a le secret. Au reste, comme ce nom reviendra souvent dans mes récits , je ne dirai rien de plus aujourd'hui sur M. Duperray.

L'attention qu'on accordait au bridant narrateur, témoin oculaire de tous les drames de 93, permit au duc de Choiseul de se remettre de Témotion mystérieuse qui venait de Tagiter.

Le déjeuner fini , on passa dans la salie de billard. Je profitai de' la mêlée des convives pour m'approcher du duc de Choiseul , et je pris le détour le moins gauche possible pour lui dire que j^avais vu sur sa figure^ine grande émotion , et qu'à coup sûr il y avait du noir sur le tapis vert de la politique. Le duc me répondit par un sourire négatif et me dit : a II ne s'agit ni de M. Thiers, ni de M. Guizot , ni de M. Mole. Tranquillisez-vous. »

Ce fut pour moi une raison de plus d'insister. La bienveillance dont m'a toujours, honoré le duc.de Choiseul me permettait une curiosité importune dans ces sortes d'occasions.

Il me prit par la main et me conduisit dans le salon le plus reculé du rez-de-chaussée du Louvre , à l'angle du corps de logis où est le pavillon de l'Horloge. Cette scène et cette confidence ne sortiront jamais de mon souvenir.

« Tout à l'heure , me dit le duc, vous racontiez l'histoire de ces officiers de la garde nationale que vous ne pouviez reconnattre sous leurs habits bourgeois. La même chose vient de m'arriver; j'ai eu bien de la peine à reconnaître un de mes anciens dragons sous la veste de paysan. Écoulez ce qui vient dé m'arriver; mais ne l'écrivez pas ; au reste , n'écrivez rien encore de tout ce que vous voyez et entendez au Louvre. Attendez dix ans après ma mort. »

Cb temps est expiré.

« Vous savez, continua le duc de Choiseul, vous savez toute la part que j'ai prise à l'évasion de Louis XVI , à l'époque de la catastrophe de Varenues. Il y eut ce jour-lÀ bien des fautes commises; n'en parlons plus, la Providence a décidé. Le roi était donc arrêté et gardé à vue dans une petite maison de Varennes; j'avais obtenu la faveur de rester auprès de lui, quoique très-, suspect au peuple en ma qualité de colonel des dragons Choiseul. Le tableau que j'avais sous les yeux était lamentable. Le

fils et la fille de Louis XVI étaient couchés sur deux grabats; la reine, assise sur une chaise basse, paraissait abîmée dans sa douleur; le roi, toujours calme, se promenait d'un angle à l'autre et s'arrêtait brusquement par intervalles, comme pour prêter l'oreille aux bruits du dehors.*

« Je me tenais debout, moi, dans le cadre de la port^ , attendant les ordres de Louis XVI, et prêt à tout, avec l'ardeur et la témérité de mon grade et de mes trente ans.

« Un bruit de pas contenus se fit entendre sur l'escalier; je me retournai avec lenteur et sans affectation, et je vis dans la demiteinte une main qui me foisait un signe. Je descendis quelques marelles à reculons . et je plaçai mon oreille à côté d'une bouche qui brûlait de me parler très-confidentiellement.

« C'était le plus brave et le plus intelligent de nos dragons; il se nommait Alexis Bénier.

« Colonel , me dit-il , on affirme que le marquis de Bouille « raeiiche sur Varennes au secours du roi; on ajoute qu'il n'est « plus qu'à vmgt minutes. D'un autre côté, moi , je vous affirme « que les meneurs sont exaspérés, qu'ils veulent s'emparer vio- « lemment du roi, et que la maison va être attaquée. Cet escalier « en colimaçon est fort étroit; nous sommes quatre, et vous, co- « lonel , pour le défendre, et c'est suffisant. Nous tiendrons tête « à tous ces furieux jusqu'à l'arrivée du marquis de Bouille. »

« Je serrai la main de mon brave soldat pour lui exprimer mon approbation, et je rentrai dans la chambre pour communiquer ce plan au roi et prendre ses ordres.

«c Le roi parut d'abord très-touché de cette proposition chevale* resque; il regarda le ciel comme pour lui d emand er un conseil, puis il regarda ses enfants avec une expression kieM^ de tristesse , et me prenant la main affectueusonent :

« Mon cher Chmseul , me dit-il à voix très-basse, je remercie « ces braves gens, ce sont de nobles cceurs. Si j'étais seul ici , «j'accepterais ce dévouement; mais... »

(( Des larmes mouillèrent les yeux du roi, et sa main me montra ses enfiints endormis.

ils INTRODUCTION.

« C'est impossible 1 c'est impos8yi))e ! ajou(a4-il. Je ne pennets «pas, je défeads de nous sauver! »

« Il appuya énergiqiiement sur ces derniers mots; et, levant ses yeux an dri , il dit : Fiat wàuntaê tua!

« Quarante-quatre ans se sont écoulés depuis, presque un demisiècle. Ànjouid'hui, 40 aoûi 4836, mon videt de chambre vient me dire tout bas à Foreffle : « Un vieux paysan demsoide à par- « 1er à M. le duc. »

« Un sii^ier pressffiitiment m'a troublé. J'ai compris vaguement qu'il y avait toute une vieille histoire sous cette mmonce si modeste. C'est la première fois qu'un vieux ftay$mn se £Biit annoncer au Louvre. « Allons voir 1 me suis-je dit, comme ferait « Henri IV s'il occupait encore mes appartements. Noblesse « oblige, surtout envers la duorrue. ]>

a Le vieux paysan avait été introduit au salon; l'intelligence de mes domestiques lui avait ^rgné l'antichnnbre. Des domestiques qui agissent ainsi méritent de passer maîtres , n'est-ce pas?

« Vous avez déjà compris que le vieux paysan est mon brave dragon de Varennes. Nous avons été bien émus, je vous l'assure. Je l'ai reconnu difficilement, comme vous pensez bien; quarante-quatre ans ravagent les paysans et les ducs.

a n est venu à Paris exprès pour voir son ancien colonel ; il repart demain pour la Drème. Je me suis informé avec délicatesse de sa position; il ne m'a formulé aucune plainte; mais son costume n'annonoe pas l'aisance de la ferme. Je crains bien qu'il n'ait dépensé toutes ses écononûes pour son voyage de Paris. Il m'a bien promis de me feire une demi^« visite demain avant son départ. Nous causerons de Varennes; nous nous rajeunirons de quarante-quatre ans. Ce sm, j'en parierai au roi; il m'accordera une petite pension pour mon vieux soldat.

« Et maintenant , dit le duc de Choiseul en me montrant la salle de billard , allez entamer quelque discussion littéraire avec M. de Jouy ou quelque discussion politique avec M. Duperray. Ne parions plus de Varennes, cela feit trop de nud. Vingt minutes! !... Le marquis de Bouille!... Le roi délivré!... plus de tf jan>

vier !... A qfioi tiennent les événements? à vingt minutes de plus ou de moins. »

Lorsque j'eus quitté M. le ,duc de Choiseul , son valet de chambre m'arrêta dans le vestibule et me dit : « M. le duc vous a tout conté, mais je sûr qu'il a oublié quelque chose... Ceci est un Secret... Il m'a fait remettre trois grands billets de banque au yieux paysan. »

Je promis de garder ce secret; mais je n'ai plus de secrets du Louvre à garder aujourd'hui.

Voilà ce qui a existé une dizaine d'années environ au centre de Paris, et dans son plus beau palais : une réunion quotidienne d'hommes historiques, présidée en quelque sorte par le duc de Choiseul, et dont toutes les séances, tenues autour d'une table de déjeuner très-bien servie, étaient des pages de chroni* ques détachées du souvenir de tous. En racontant les plus curieuses , avec l'aide d'une mémoire qui garde toujours bien ce qu'elle aime , je ne suivrai aucun plan logique; je conserverai à ces petits drames intimes leurs allures désordonnées : ce sont toujours des interlocuteurs qui parlent d'un ton sérieux ou badin et sans souci du sténographe , dans la salle du festin ou du billard. Ceux qui vivent ne me démentiront pas. »

C'est là que j'ai vu , assis à la même table , trois hommes qui représentaient à mes yeux trois histoires : le général Allard, arrivé de Lahore comme un Alexandre sans armée; sir Williams Benlinck, arrivé de Calcutta où il gouvernait l'Inde, et traversant Paris pour se rendre à Londres, en -passant par le salon du duc de Qioiseul et une loge des Italiens; M. Duperray, le secrétaire de Mirabeau, l'ami hostile de Robespierre, le Mùniteur vivant de la Révolution, Ces trois convives du Louvre sont morts; heureux ceux qui les ont écoutés 1 ils peuvent remplir des lacunes laissées par les historiens.

Le général Allard , compatriote du bailli de Suffren , est cet héroïque aventurier qui réalisa , sans le secours d'une flotte ou d'une armée, le rêve d'Alexandre le Grand et de Bonaparte. Son arrivée à Paris défraya les entretiens d'une soirée, dans les cep-

clés politiques; on n'en parlaitrplus le lendemain. L'époque était tout à la politique, et le général Allard n'appartenait à aucune opinion de droite , de gauche , de centre , d'extrême droite , d'extrême gauche, de centre droit, de tiers parti. Le général Allard avait fait du roi de Lahore un allié de la France; il venait de donner aux soldats sikes le drapeau tricolore; il les avait exercés à l'européenne , et ses efforts merveilleux conjuraient vingt ans à l'avance l'invasion anglaise et les victoires décisives du général Gilbert dans l'empire des Ciiiq-Rivières. Vous voyez donc qu'Allant n'était pas digne de fixer l'attention des hommes d*État parlementaires. On le questionnait sur le catéchisme du l*' mars et du 4 1 oetc^re , et l'écolier de Lahore restait muet et ébahi : il avait oublié cette belle langue française des crises ministéri^lea; il ne parlait que l'anglo-indien; il ne connaissait que le dictionnaire asiatique de Boze; il voyait le terrain politique là où Bonaparte l'avait vu , en 1799, du haut du mont Thabor, dans les horizons de l'avenir iHuminés par la main de Dieu. On fit au général Allard. l'honneur d'admirer son costume oriental, sa barbe abrahamique, son turban de Cachemire; on accepta même les médailles d'Alexandre qu'il apportait comme cadeaux : maïs tout se. borna là. Le général hasarda quelques mots pour développer ses plans, mais on se trouvait comme toujours à la veille d'une élection. Les correspondances des préfets annonçaient que les maîtres de poste , les aubergistes , les postillons , les logeurs à pied et à cheval , tous les électeurs routiers enfin , tous menacés par de vagues projets de chemins de fer, voteraient pour les candidats de l'opposition , et les hautes têtes parlementaires, smsies de vertiges électoraux et d'épilepsies mhûstérielles, fermaient leurs oreilles à toutes les langues qui ne parlaient pas le patois du jour, et ne proposaient pas une mesure peur détruire le rêve insensé des chemins de fer et des colonisations , et ramener dans les vieilles ornières ministérielleis les postillons, les maîtres de poste et les aubergistes des grands chemins électoraux.

Le général Allard prenait alors devant Duperray l'attitude effarée d'un homme qui tomberait des nues comme un aéroltthe.

« Vous ne lisez pas assez les journaux , général , lui disait le \ ieillard de 89 , avec' un sourire inconnu' du pinceau.

— Et vous, disait le* général ÂUard, vous qui lisez les journaux, que pensez-vous de tout ceci?

— Oh! moi, répondait le jeune vieillard en mettant du bleu à son procédé pour faire un carambolage , laissez-moi fmir ma partie avec de Giambone, et je vous dirai ce que j'en pense. »

Au milieu de ces débats, le duc de Choiseul, gouverneur du I^uvre, gardait une neutralité intelligente, et, debout dans une épaisse embrasure du salon de billard , il disait à Habeneck :

« Mon cher maître , toutes les fois que je vois jouer Robert. le Diable, je regrette la suppression du tournoi. M. Meyerbeer m'a joué au piano cette grande scène; elle est admirable. On dit que cela faisait longueur; le beau n'est jamais long.

— Hélas! disait Habeneck, c'est un fait accompli !

— Voilà le grand mot! ajoutait mélancoliquement le noble duc; je n'aurai jamais ma scène du tournoi !

— Général , disait Duperray en essuyant ses mains noircies par les carambolages, je suis à vous mailitenant. Laissons le duc causer du prince de Grenade avec Habeneck. Voici mon opinion sur toutes ces petites finasseries électorales et départementales qui absorbent nos hommes d'État et les empêchent de voir le minaret de Lahore, les pyramides d'Egypte, la tour de Xankin , la pagode de Jagrenat , et la colonne Vendôme qui leur crève les yeux. Écoulez un vieiHard de quatre-vingt-quatre ans , je vous prie. J'ai vu 89 et la Bastille , 9!2 et le 2 septembre , 93 et ses trois guillotines en fonction. J'ai tutoyé et rudoyé tous les rois absolus de la république sanglante; je les ai tous vus de près comme je vous vois ; je les ai tous connus intus et in cute ; je leur ai payé à tous un déjeuner au café de la terrasse des Feuillants , et j'ai gardé ma tète sur mes épaules , ma tète pleine de leurs secrets! J'ai connu tous les hommes de la Restauration, de l'Empire, de Charles X, du règne actuel. Ce matin, à dix heures, je causais avec M. Guizot, qui est mon ami et me tolère comme paradoxal. J'ai assisté à toutes les séances mémorables

des assemidées i)arlementaires, depuis la séance de l'église Saint-Louis , où j'étais secrétaire de Mirabeau, jusqu'à la séance des députés d'avant-hier ; eh bien l de t^tes ces hauteurs des histoires anciennes et modernes , je suis descendu ou je suis monté à cette maxime gouvem^oaentale qui est la mienne , et sans laquelle il n'y a point de salut «: Is sabre ten^é par la croix. Pour aboutir à cette conséquence , il faut avoir tout: vu et réfléchi sur toute chose pendant soiiEante ans. Ainsi, gésiéral, lorsque cette devise inconstitutionnelle sera écrite sur U porte du. Louvre, quittez une seconde fois Lahore, faites en palanquin ks quatre cents lieues qui séparent cette ville de Calcuika ; ^embarquez-vous encore aux bouches du G^nge ; traiv^rsez deux océans, débarquez au Havre , et venez causer de Lahore avec un ministre qui ne sera pa» ahuri chaque matin par quatre-vingt-quatre préfets qui lui envoient quatre-vingt-quatre épées de Damodès électoraux pour couronner son front administratif. »

A ces paroles, le général Allarid répondait par un soupir et caressait sa barbe avec indolence, comme un lion qui s'amuse avec sa crinière quand sa griffe a manqué un ennemi.

Cependant M* de Giambone racontait à M. de Jouy la première représentation d'Irène^ à laquelle il avait assisté. M. de Jouy, alors bibliothécaire du Louvre , soutensôt que les vers lus ce soir-là au Théâtre-Français étmant de M. de Saint-Marc. Duperray, qui avait une oreille pour tous les recoins cmiseurs du Louvre, se ret(mma brusquement et dit au général Allant :

« Tene», voilà mon ami , le marquis de Giambone, un homme d'esprit, un homme charmant, qui n'a pas Voulu foire un pas depuis 4 778 ; il en est encore à Irène t C'est un de ces royalistes dévoués qui donneraient la dernière goutte de leur sang pour leur roi, un jour de péril, n^is qui ont crié le soir ^' Irène, en pleine Comédie -Française : Vive la Menriade! vive CanUdel vive la Pucellel trois cris insérés dans les gaaettes du temps...

— Mais certainement, interrompit M. de Giambcme, nous avons tous crié cela;..

— Vous le voyez I ajouta Duperray en riant; je ne le lui fais

pas direl il l'avoue! et il le crierait encore anjoiinl'fafui , et il sou6criFait«iicoreàr£RcsfoJopM0, e* il applaudirait le Mariage de Figaral £k Ineii, général, veflà notre France. B'un côté, des royalistes qui demandent l'ancieB légime pour renverser eneore «a roi àleur insu; de Tanire, des iibéraax qui détruisent la liberté en le sachant. Voilà tout ee «pie vous n^iporten» de nous à Lahore pour contre-balaneer riafluence des Anglais. »

Le duc de Ghoiseul sortit de i'embrasnre^ et, premat la main de Doperray, il lui dit, sur un ton de reproche modifié par un sourire:

« Ah! monsieur Duperray, ce n'est pas bien; vous avez jeté une pierre ô«ùs mon jardin de Chanteloup !

— Bon I dit Duperray en mordant sa lèvre ; le duc neu» écoutait 1 Je le croyais en ^ctle avecle prince de Grenade.

— Maîa , dit le due^ vous parte si haut quand voaa faites une confidence , que les statues du Loufre vous entendent.

— Ak>rs , mon dier duc, dit fiuperray en s'inoiinBnt , je vous fais mille excuses , et je relire ma pierre de votre janto.

— Non, laissez-la. C'est ^me pierre tunirfsâre, et je la respecte tout te premier; même je veux voua raconter, en feisant ma part hérédilam de mea cwi^wi, noive soirée éaiMarioge de Figaro à notr» château de Chaalaloiip. »

A cette annexée du aob!» doc, toutes iea convevflalieii» partielles forent sn^teadues. Ce fut un nn— imt plein d'éDMftien. Nous comfHrenions tous rinmifiBise fit^eur qui nous étiél fslite d'entendre parler de la soirée révoluliouHâae de Chantékwp, datas un sdon du Louvre, par un ilfantre TÎeflted dont 1» nom de famille s'associait à cet événement.

« Messieurs, nous dit M. de Cl misea l , «oas n'avons paa fait la première foute, noua. On »v«t pnlDiié , il y anatit bien k>ag-/ temps,* à Paris, à Ftuage di» Da^im {aê unMR Mpkimi) et à lusage de Uioa les jeunes gais , un livre pefMâair» où se trouvent ces deux vers :

Notre ennemi , c'est notre maître ; Je TO» le dis en bon français.

tO LES MATINÉES DU LOUVRE.

a M. Lebègue, censeur royal, avait lu cette maxime, et, la trouvant juste, il avait donné son permis d'imprimer, avecpri^ viléffe du roi. Depuis ce moment, tous les enfants bégayent ce principe d'insurrection et croient, par équivoque, faire un acte de bon Français. Ainsi, la phrase de M. de la Fayette sur le plus saint des devoirs est la conséquence directe d'une maxime approuvée par Louis XIY, roi absolu. On marche aux révolutions toujours avec un mot.

tf Voici un autre mot que j'ai entendu à Versailles , et qui n'est pas tombé dans le bassin de Latone; on l'a ramassé sur le marbre, et il a rebondi partout le lendemain. Les historiens seuls ne l'ont pas recueilli.

« On venait de jouer le Devin de village et le Tableau parlant de Grétry au théâtre de la cour. La salle était remplie de spectateurs, mais tous appartenant à un ordre de noblesse inférieure; on y voyait surtout beaucoup de familles de robins. Madame la duchesse de..., je ne veux pas vous dire son nom , entre dans les appartements de la reine , un peu avant le coucher, et St Majesté lui demande s'il y avait du monde au théâtre. Il n'y avait persqnne, répondit la duchesse, et elle parla d'autre chose. Vous^ jugez comment fut accueilli ce mortifiant personne par les nobles spectateurs , le lendemain. Les grandes dames du parlement surtout jurèrent, sur la tète de leurs maris, de. ne jamais oublier ce personne, et quand vinrent les édite de l'impôt territorial et de l'impôt du timbre , elles se souvinrent trop de leurs serments. .

« L'histoire est trop grave pour s'occuper de ces détails; mais l'oubli des détails tue les gouvernements.

a Quand un carrosse passait devant le grand commun, ou dans 4a rue du Réservoir, et qu'un noble piéton demandait par la portière aux femmes du <»rrosse : « Où allez -vous, mesdames? « —Nous allons à Versailles, » lui répondait^on. Savez-vous où il était alors, ce Versailles? Il était à notre château de Chanteloup. Ainsi, une grande partie de la noblesse avait destitué Versailles; en allait faire la cour à M. le duc de ChoiseuL On allait voir

écraser la noblesse par un barbier dans le Mariage de Figaro. L'ennemi était le maitre pour les hautes classes; le peuple s'instruisait et apprenait d'elles le bon français. »

Après une pause , le duc continua en souriant : « J'étais bien jeune alors , et je ne comprenais rien à ce qui se passait autour de moi. Au reste , personne, parmi les plus éclairés de notre maison , ne préjugeait la portée d'une rébellion qui ressemblait à une taquinerie innocente. La grande soirée était venue; on avait construit un théâtre dans l'orangerie , et les répétitions faites sur la ^rraèse et sous les grands marronniers avaient eu un succès énorme. Les familles de robins abondaient au parterre; il y avait aussi beaucoup de nobles verriers. Jamais vous ne retrouverez au théâtre l'enthousiasme qui a salué chaque ligne du pamphlet dramatique de Figaro dans le théâtre bourgeois de Chanteloup. Lorsque le barbier dit qtt'un gentilhomne se donne la peine de naiire , les gentilshommes présents firent éclater tant de bravos, que le spectacle ftit interrompu. Au dehors , bon nombre d'oreilles roturières se tenaient collées sur les fissures du théâtre; ainsi rien n'était perdu pour l'édification du public extérieur et du tiers état abseiit. Le pauvre comte Almaviva, représentant de la noblesse, affecta une mine piteuse pendant toute la représentation ; il ressembHut à un bouc émissaire en manteau castillan. Je dois dire , pour être vrai , que le lendemain le duc de Choiseul manifesta en famille les plus vifs regrets; il croyait faire une chose d'art, il faisait un acte révolutionnaire. Certes , ce n'était point là son intention ; mais , hélas! dans notre France, les choses se passent toujours ainsi: l'étourderie de la veille crée la catastrophe du lendemain. »

Quand le duc cessa de parler, personne n'osa prendre la parole. Ce silence était triste , et , pour faire diversion , M. de Choiseul se tourna vers le général Allard et lui dit avec sa grâce charmante : .

a Eh bien , général , contez-nous maintenant un chapitre de vos mille et un jours. Votre histoire est plus fabuleuse que la fiction. »

Parmi les auditeurs qui se pressaieBt autour du général Alkrd y nous remarquions avec attendrissement M. Jacquemont , offieier supérieur d'artillerie et frère du célèbre voyageur qui vîatji Lahore et mourut dans l'Inde, martyr de la science. Il est utile, dans notre pays trop oublieux , de remettre par iatm^ames ea mémoire quelques-uns de ces glorieux noms qui se recomma»*' dent par des victoires pacifiques, et signent des œuvres merveilleuses que les'catacombes des bibliothèques absorbent trop souvent

>iarrateur, ami des détails et des digressions, comme ks Arabes et les méricMonaux, le g^éral Allard nous fît un récit dcmt le puissant intérêt abrégea la longueur. Ce jour-là, nous dînâmes tous au Louvre ; à six heures l'odyssée arrivait à son dernier vers, et chacun pensait tout bas ce que Didon exprimait si bien à sa si^r,* après le récit du héros troyen i. Quel hâte s* est ossts à nos foyers! qvdl^ choses tnouaet il nous a dites! M. Duperray, qui we manquait jamais une occasion de lancer une épigramme aux mœurs parlementaires de l'époque, dit en se levant : « Aujourd'hui la chambre a fini son quinzième jour de disivssion de l'adresse. On a reprononcé aux mêmes heures, avec les mime& orateurs , les mêmes discours de l'an dernier. Nous avons mieux employé notre temps , nous. »

Et s'adressant au général Ailard :

tt Général, lui dit-il, vous nous avez fait un courâ admirable de poUtique , sans vous en douter.

•«- Il me semble, dit Allard, qu'il n'y a pas un mot de politique dans tout ce que j'ai dit.

— Vous faites erreur, général , la vraie politique n'est que là; en dehors il n'y a que des mots, des phrases, des fion-aent, comme disent les Anglais. Lorsque mon parent et ami , le brave

Jaoqttemont, partit pour Flnde, je lui dis : « Tu es jetme et intré- « pide; tu as beaucoup d'instructioii et d'esprit : ton voyage sera « utfle à la France. Noos ne voyageons pas, nous Français, dans. « rinde , et les Anglais y voyagent tant, qu'une opinion étrange « est accréditée en Asie : on y croit que l'Europe appartient aux « Anglais. Quelle influence pouvonsHfious avoir ensuite dans ces « paysl Les Anglais sont extrêmement adroits : ils ont inventé « deux chambres parlementaires qui perlent beaucoup et n'agis^ « sent pas , et une compagnie anglaise qui ne parle pas et agit « beaucoup. Les Anglais savaient bien qu'avec notre rage d'imi- « tation constitutionnelle nous prendrions leurs chambres; et, « en effet, nous les avons prises, comme le whist, le tnc noir, « les gants et le thé ; mais , comme il ne nous a pas été aussi aisé « de prendre une compagnie française dans l'Inde , nous péris- « sons par la parole oiseuse et nous nous usons dans de stériles « débats. Ainsi , mon dier Victor, ajoutai-je à Jacquemont , va « parler beaucoup de la France à tous ces peuples qui ne con- « naissent que l'Angleterre; fois-toi chez eux un atelier nomade; « dessine, peins, écris, herborise au milieu d'eux pour leur don- « ner une idée de rintelligence française. Sois notre missionnaire « artiste ; d'autres viendront après toi et continueront ton œuvre ; «il ne s'agH plus de tirer des coups de canon aux Anglais; ce « n'est certes pas moi qui donnerais ce conseil; j'aime les An- « glais, et ma femme est Anglaise : il s'agit d'établir pacifique- « ment notre influence à côté de l'influence anglaise; la terre « n'appartient qu'à Dieu, et nous sommes tous ses locataires, et « nous avons tous le droit d'exploiter, dans ce grand domaine «territorial, toutes les jachères, tous les déserts, toutes les « landes que les bêtes ou les hommes fauves ont usurpés au « profit du néant. Pour nous forcer à voyager, nous Français « sédentaires, trop amoureux de nos boulevards, de nos théà- « très , de nos salons, de nos chambres , il faut qu'on nous fesse « les voyages faciles.

« Alors nos missionnaires d'influence française ne manqueront « pas. Il faut qu'on perce la grande ligne de Paris à la MéditeN

n LES MATINEES DU LOUVRE.

« ranée, et qu'on nous construise des paquebots; mais quand a les aurons-nous , ces paquebots et ces chemins? Voilà un mois « que les chambres sont assemblées! que s'ést-il fait? rien. On a a nommé des bureaux et la commission de l'adresse. Puis la dis- « cussion sur l'adresse a commencé; elle durera vingt jours. « L'adresse votée , il y aura une crise ministérielle et un long « temps d'arrêt ; si bien que l'inexorable budget arrivant avec « ses exigences annuelles, et menaçant de dévorer l'été des dé- « pûtes châtelains ou champêtres , rien d'important ne s'accomtt plira dans cette session , et la prochaine nbus ramènera dans « la même ornière , et toujours ainsi jusqu'au jugement dernier ' « des députés. Rien ne marche, excepté les discours. . « A Toulon , nous avons sur le chantier du Mourillon cinq « vaisseaux en germe , qui pourrissent avant d'être nés ; nous (( avons depuis quinze ans, dans l'arsenal, le vaisseau le FonJtetf noy, sous cale couverte , comme un bijou de cheminée sous « cloche ; et j'entends dire , du côté de l'Angleterre , que la flotte « de lord EUiot va exploiter les côtes de la Chine : ce qui n'em- « pêche pas les députés des communes de faire des discours de a six heures sur la plus futile question.

« Voilà donc, mon cher Jacquemont, ajoutai-je, toute la con- « currence que nous pouvons opposer à nos voisins pour le mo- « ment : c'est ton voyage dans l'Inde , le voyage d'un homme « isolé , qui va parcourir l'Inde en traversant les galions de la « compagnie anglaise , les armées de cipayes commandées par « des habits rouges , et les vaisseaux de guerre de sa métropole; «n'importe! marche toujours, missionnaire «isolé ; fvncardl « marche , et dix mille te suivront quand on ne parlera plus et u qu'il y aura des chemins. »

Duperray s'exprimait toujours avec cette véhémence juvénile , et tout ce que je pourrai rapporter de lui , en le décolorant , ne donnera qu'une idée affaiblie de cet esprit si vigoureux et si original. Il manquera toujours aussi à ses paroles transcrites les gestes animés et le regard fulgurant qui les accompagnaient, comme l'orchestre accompagne un air d'opéra.

Cette sortie du vieillard avait été provoquée par le récit du général Allard. Ici l'ordre de cette matinée du Louvre sera interverti : je donnerai le récit après , mais en le résumant et en me faisant moi-même narrateur. Il m'est doux, après tant d'années, de retirer de l'oubli ces choses héroïques, afin que ce passé merveilleux soit le conseiller de l'avenir, aujourd'hui qu'un discours parlementaire ne peut plus neutraliser l'action.

Allard , né sur les bords de cette mer qui vit arriver à Hyères saint Louis de Saint-Jean-d'Acre , éprouva tout jeune une bien vive émotion; il vit, à son tour, arriver sur la frégate Muiron le jeune vainqueur des Pyramides, Bonaparte, dans l'auréole orientale de ses trente ans; on disait sur le môle de Toulon, parmi les vieux marins compagnons du bailli de Suiïren, du comte de Forbin , du comte d'Estaing , on disait que Bonaparte , abandonné par le Directoire comme Annibal par le sénat de Carthage , n'avait pu réaliser un plan admirable : il lui manquait dix mille hommes pour prendre Saint-Jean-d'Acre et suivre la trace d'Alexandre jusqu'à Lahore, dans l'empire indien.

Une mémoire du Midi n'oublie jamais ces fortes émotions de la première jeunesse; elles pénètrent au fond du cœur avec des bruits de mer, des rayons de soleil, des chants de matelots, des parfums de rivage, avec toutes les joies de la nature. Ce n'est plus un souvenir, c'est un tableau qui se grave et ne s'efface plus.

En 4815, Allard servait avec le grade de chef de bataillon dans l'état -major du maréchal Brune, à Avignon. Lorsque le vainqueur de la Hollande tomba sous les coups d'un assassin , Allard , honteux d'un crime qui semblait alors laisser une souii« lure sur tout le Midi, résolut de s'expatrier, comme un cou« pable qui se condamnerait à son propre tribunal. Il ceignit ses reins, prit un bâton de pèlerinage et partit.

Chemin faisant, il vit Toulon et la frégate d'Aboukir ancrée dans le port; il vit la jolie ville d'Hyères et l'église où saint Louis et le sire de Joinville avaient prié après les batailles de I^miette et de Mansourah. Tout était bien changé depuis, hor-

mis deux choses : la mer et le soleil, ces éterneto oomeillers des voyfl^es d'Orient.

« Allons où elle nous conduit, allons où il se lève , » dit Allant.

Depuis le pécbeur du lac de Génésareth, qui partit seul, un bàtOB à la main, alte ànetw, pour conquérir Rotee, jamais plus héroïque piéton n'avait été rencontré par les caravanes. Le chemin d'Allard a tant d'illustrations sur la carte du monde , qu'il suffit d'en rappeler les principales étapes. Le pèlerin suivait Alexandre à travers l'empire de Darius. Plus heureux que Bonaparte, il avait eu le bonheur, en quittant Ptolémaïs, de continuer sa route vers l'Orient. Il se reposa une heure sur les ruines de Palmyre , comme sur un débris de borne milliaire offert à la fatigue du pèlerin; il traversa Bagdad et Bassora; il but les eaux saintes du Tigre et de TEuphrate; il s'ïirréta dans les hdtelleries de Shouster, d'Ispahan, de Trimam, pénétra dans lee froides vallées du Caboul , et découvrit enfin du haut des monts Soliman les fertiles plaines de Lahore et l'Indus , ce beau fleuve qui fécondera un jour le plus beau pays de là terre, depuis Gandjotri , au pied de l'Himalaya , jusqu'à Hydrabad, aux bords du golfe d'Arabie, dans un immense parcours où la plaine de Cachemira se déroule au soleil , avec ses fleurs, comme fe chàle d'une aimée.

L'iniatigable voyageur s'arrêta, comme Alexandre, à Leia, el trouva bientôt les pyramides que le héros macédonien a élevées sur la rive de l'Indus , comme les col<Hmes d'un autre Hercule. Là , comme un enfent insoucieux qui cherche des hochets «n jour de promenade, AUard se mit à fouiller des ruines et trouva les augustes médailles du vainqueur de Porus dans des tombeaux de dimension colossale, sânsi creusés tout exprès pour donner le change aux sièdes futurs et leur feire cr<»re qu'Alexandre conduisait une armée de géants.

« Il a été réservé à peu d'hommes, dit le général Allard, d'éprouver des émotions pareilles. » Voilà un jeune soldat de Napoléon qui entend résonner encore à son oreille le fracas de l'émeute avignonnaise et le rèle d'agonie du maréchal Bnme , et qui , pour

LES MATINÉES DU LOUVRE. t7

ainsi dire deux jours après, se titMxve seul dans un désert, de* vant les tombeaux des wMata d'Aii)elies, et recevant oorame salaire de ses fiitigues un trésor de médailles déposé par la main d'Alexandre le Grand sur les rives (abuleuses de Tlndus. Alkurd commençait ainsi sa forione; largement payé à sa der> nière étape, il suivit le conseil du prophète-nri : il but de Teau du fleuve dans son cbemin, et releva la tète <. Lahore n'était pas loin.

Un soir, un peu avant le coucher du soleil , Allard , joyeux el leste comme à son premier jour de pèlerinage, côtoyait les berges vefdoyantes du Ravi, une des cinq rivières du PenjsÉ). Les paysans sikes, les musiciens ambudants, les batteurs de riz qui i^entraient eu ville, r^ardaient avec une stupéfiiction muette ce jeune étranger aux fières allures, qui fredonmôt : VéiUons au uUut de VempireJ et se marcpiait la mesure en frappant de son bâton le pavé de briques du grand chemin. Allard était en négligé du matin d'officier de cavalerie : large panlakm gris semé de boutons ; veste à la hussarde ; bonnet de police incliné sur Toraile; croix d'honneur à la boutonnière , cocarde tricolore au bonnet. Pour ce soldat, qui avait vu Austerlitz, Wagram, la MoskowB, ces trois sommités de la longue bataille impériale, ce qu'il fiiisaR en ce moment était une diose vulgaire, une expédition sans péril. Entré dans Moscou avec une armée, il lui paraissait un événement bien simfrie d'entrer à Lahore tout seul. Personne d'ailleurs ne Im barrait le passage; les descendants de Darius et de Porus hii faisaient partout un accueil hospitalier; il avait pour lui le charme de la jeunesse, la grâce de la tournure militaire , un visage empreint de loyauté sympathique , des traits fiers où l'audace se tempérait avec la douceur du regard. Ces signes particuliers sont un passe-port universel que tous les yeux peuvent lire et qui donne accès libre dans les pays les moins civilisés.

Ce pèlerin de France, que les pei^des regardaient passer avec respect, gardait secrètement sous son insouciance une idée su-

Page 1