‹ Les matinées du Louvre: Paradoxes et rèveriesChapitre 2 sur 17 · De torrcnte in via bibet, propteNft exaltaUt cMptA · texte numérisé non relu

De torrcnte in via bibet, propteNft exaltaUt cMptA

tH LES MATINtES DU LOUVRE.

blime : il allait seul se venger de Waterloo, nou pas sur la Loire , mais sur l'Indus. L'époque justifiait ces vengeances; et si alors, quand la blessure saignait au cœur du pays , dix mille soldats , échelonnés un à un, eussent suivi AUard vers Lahore, Waterloo était vengé. Mais eu France , lorsqu'on songe à se venger, on songe tout de suite aux limites du Rhin.

Trois ans jour pour jour après son entrée à Moscou, péristyle de TAsie , Allard vit monter devant lui , à l'extrémité d'une chaussée de briques, les minarets de Lahore, la ville de Nour-Jéhan , celte reine guerrière qui, pour remettre son fils sur le trône, livra une bataille à l'usurpateur, et, assise sur le dernier de ses éléphants, épuisa les flèches de dix carquois.

Le jour tombait ; Allard s'arrêta au caravansérail et paya sa nuit et son repas d'arrivée avec la monnaie d'Alexandre. On au> rait dit que le roi de Macédoine avait tout exprès déposé un mois de solde dans une crevasse du chemin pour payer un officier de Napoléon qui continuait seul le rêve macédonien. Le pèlerin dor^mit cette première nuit aussi .tranquillement qu'au bivouac de la Moskowa. Son plan était arrêté; le lendemain même il devait se présenter au roi.

Un hasard heureux , appelé Providence par les athées du hasard, vint en aide merveilleusement au soldat de Napoléon arrivé à Lahore. Les peuples de l'Afghanistan, limitrophes du royaume de Lahore, sont des voisins toujours inquiets et turbulents. Ce sont eux qui ont donné naguère encore de mortels déplaisirs aux Anglais, dans cette mémorable et désastreuse campagne où l'intrépide lady Sale se couvrit de gloire, et mit en réalité historique les fables de Géiie , de Camille , d'Antiope et des héroïnes du Thermodon. Or, bien avant cette époque de la retraite de Jellalabad , les soldats de l'Afghanistan descendirent la ri\ière de Caboul, qui se perd dans l'Indus, devant la ville d'Aflock, et, campés entre Cachemire et Lahore, ils menacèrent ces deux villes saintes. Un messager apporta la nouvelle au roi des Sikes au moment même où Allard était introduit à la cour du Lion de la plaine, Rundjet-Sing.

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AUard venait de présenter au roi un portrait de Napoléon et une gravure sur bois très -grossière, ayant la prétention de peindre la bataille de la Moskowa. Le roi sike, enthousiaste de Napoléon , ne se lassait pas de regarder la miniature de cet empereur si populaire dans TJnde , et Âllard , s'étant emparé d'un fusil anglais à longue baïonnette , exécutait la «harge en douze temps précipités, avec une admirable adresse, pour donner au roi le secret des victoires françaises. Il ne pouvait y avoir aucun doute. Cet Européen , qui maniait si bien un fusil et expliquait les manœuvres mieux qu'un sergent télégraphique anglais, n'était pas un aventurier et un imposteur, et il ne mentait pas lorsque , désignant du doigt la gravure de la bataille et ramenant ce doigt sur sa poitrine , il disait par ce signe : « J'ai combattu à la Moskovva. » Quelle bonne fortune pour le roi sike au moment où il se voyait menacé par les soldats du Caboul ! La promotion ne traîna point en longueur dans les bureaux du ministre de la guerre de Lahore; le soldat de Napoléon fut nommé général et reçut les insignes de son grade sur-le-champ.

Maintenant commence une vie qui est toute une histoire et ne sera jamais écrite. Nous vivons, nous, septentrionaux, sur un vieux fonds d'histoires monotones , avec lesquelles nous faisons notre éducation d'écolier et notre érudition politique , sans nous douter qu'entre les monts Himalaya et le cap de Ceylan, depuis la conquête de l'Inde par les Turcs , en 997 , il y a une histoire immense, éclairée par le soleil, encadrée par deux océans, et toute retentissante de batailles furieuses , de chutes d'empires , d'écroulements de pagodes, d'ouragans de feu, d'échos de tem* pies souterrains, de chocs de cavaleries d'éléphants. Modestes dans notre érudition de collège et de Sorbonne , nous nous estimons heureux de lire une douzième histoire de Cromwell ou de la guerre de Sept ans. L'histoire du général AUard ira donc se confondre avec un million d'admirables chroniques indiennes, dans les cryptes ténébreuses d'Ëlora , où les savants ne descendent jamais, de peur de réveiller un tigre endormi ou le serpent cobra-cappel.

Le soir de œ jour, le duc de Choiseul nous fit les honneurs de sa grande loge d'avant-scène aux Itaiions. On jouait Switromdê» C'était le beau t«nps de la grande musique et des divises voix. Grisi jouait la reine de Babylone, TaralMinni Assur, Ivanoff le roi des Indes, Brambilla Arsace. Le génénd AUard occupait le devant de laj)pge , et on eàt dit que c'était pour lui qulvanoff , arrivé dêl Gmè$e, prodiguait dans le temple de Mus toutes les pierreries de Golconde et les notes de Roanri. Après le gnuid finale, qui est comme Técho de la destruction de Ninive, la toile tomba , et le générai Allard me dit en langue provençale :

t Voilà un opéra superbo qui sera joué à Babylone. Ne dites pas cela aux voisins; ils me croiraient lou. » . Moi , j'ouvris^ de grands yeux , et je demandai au générai s'il y avait par basard un théâtre italien sur les rives de TEuphrate.

« Attendes, me répondit-il en souriant , attendes... Quand j'ai parcouru à pied ces déserts où Zénràie, Ninus et Séminànis <mt tésjBéj je me suis dit : « U est inpoesifaie que tous oes beaux empires ne ressuscitent pas. » Ce matin, en voyant vos nies de la Tixeranderie, Guérin- Boisseau, Saint- Pierre-aux-Borufs, et beaucoup d'autres où Tair et la lumière manquent k de pauvres chrétiens civilisés, j'ai pensé att& vastes domaines de Séminunis et de Zénobie , à ces immenses plaines arrosées pu' de beaux fleuves et habitées aujourd'hui par le néant. Est-il sensé que des hommes s'étouffent sur un point , lorsque sur un autre il y a tant de place au soleil? Quand vos députés parleront BKnns et agiront plus, vous mettrez les raines de Palmyre ei de Babykme à vingt pas de la France, au moyen de quelques morceaux de ier. Alors , j'en suis sûr , tout l'Orient désert se repeuplera. Dieu n'a pas fait les plus beaux pays pour les ehaoïls et les lézards. Là où tant de mUliottS d'hcMumes ont trouvé antr^fiois k vie opulente , le luxe des arts , les g^érosités do l'agrioultore , les bien&its du soleil, d'autres millions d'hommes doivont retrouver les mêmes choses. Ce n'est qu'une question de temps. La terre va devenir si halûtable avec les chemiafl.de finr, que chacun y cultivera son arpent de blé ou de riz

« Si Dieu me prête vie, je veux faire de Tempire de Lriiore une seconde France indienne. Quel admirable pays ! et quel désert ! que de trésors en friche 1 que de belles eaux perdues ! quel paracfis terrestre abandonné l Eh bien ! si mes démarches réussissent , je Yeux mettre cet Éden aux portes de la France. De MarseiUe à* Suez, il n'y a qu'une promenade. Établissez ensuite un service de paquebots pour descendre la mer Rouge, le golfe d'Aden, et remonter dans la mer d'Arabie, vous arrivez en peu de jours aux bouches de l'Indus et à Hydrabed , vous étet chez moi, »

Ces derniers mots me ûrent tressullir ; celui qui les (fisait portait un magnifique costume indo^perse, et j'étais disposé en ce raoBient à le^^roire sur parole, s'il eât ajoD^, comme Assnr de Smmrmmide :

Il sangue di Belo «cône nelle mie ycnc.

Lo saag de Bélus covle duu «es Tein».

Un descendant de Bélus parlant )e provençal était d'ailleurs moins merveilleux à voir qu'un soldat de Napoléon devenu général des années de Lahore, balançant llnfluence anglaise dans rinde, et regardant l'empire de l'Indiis comme sa propriété, dont le mur de clôture était mimalava.

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