‹ Les matinées du Louvre: Paradoxes et rèveriesChapitre 11 sur 17 · UN ÉCONOMISTE AMUSANT · texte numérisé non relu

UN ÉCONOMISTE AMUSANT

La secte des économistes est très-ancienne : elle a eu pour fondateur Gabélus, qui prêta dix talents d'or au père de Tobie. La gabelley qui joue un grand rôle dans l'économie du siècle dernier, tire son nom de l'Hébreu Gabélus.

L'économiste Tibérius Gracchus publia son système 421 ans avant l'ère chrétienne. La garde nationale romaihe, que Cicéron appelle Urbis vigUiœ, fut convoquée à domicile et réfuta victorieusement le système du premier des Proudhon , système qui consistait à enrichir tous les citoyens en les appauvrissant tous.

A Pékin, Téconomiste Pan-Hei a publié, sous le règne de Ty-Hoang, uh système d'économie politique fort simple, qui consiste à noyer tous les enfants pour faire vivre les hommes à leur aise. Hérode a été le pâle imitateur de cet économiste chinois. En 93 , un économiste français adopta l'inverse de ce système; il s'agissait de tuer tous les hommes pour faire vivre les enfants.

Dans plusieurs villes d'Angleterre, pays berceau de l'économie politique, les écrivains économistes ont amené un résultat satisfaisant : une moitié de la population demande l'aumône, et l'autre ne la donne pas.

Avec un peu d'habitude les hommes se contentent de tout.

L'autre jour, un économiste avancé a publié à Paris un système qui tend à supprimer deux choses inutiles : Dieu et l'art. C'est la règle de soustraction qui de deux paye deux y reste zéro. Cet économiste a inventé le néant pour éteindre tous lés maux du corps social. Il y a de la profondeur dans cette découverte.

Si la France et l'univers avaient été plus économes d'économistes, nous serions tous bien riches aujourd'hui.

La semaine dernière, j'ai rencontré M. Ëlie Sebron; il m'a permis de le nommer.

— C'est un nouvel économiste.

Après les journées de juin , Paris a vu accourir cent mille hommes des départements au secours de la république. Cette armée de généreux citoyens accomplissait un noble devoir; elle a dissipé les dangers du présent, elle a conjuré les dangers de l'avenir.

Une bonne idée en amène une autre. On peut venir au secours de Paris de toutes les manières. Paris est le cerveau de la France ; si la tête se paralyse, les membres s'engourdiront. C'est toujours l'apologue étemel de Ménénius Agrippa. Notre dernier économiste, Élie Sebron, a envisagé le daîiger sous un point de vue nouveau.

M. É!ie SebffOB est un ricbe caipkaMste diH département de S^ne'-eMtfame ; f ai foi aux économistes qai sdtit lidies : ils connaissent les chemins où Tor aime à passer.

Au moment où des familles opulentes conuBettait la £»ite teorme de quitter Paris sous prétexte de barricades , et confiât la garde de leurs immeubles à la légion sédentaire de leur arrondissement, M. Élie Sebron est arrivé à Paris, avec sa famille et sa caisse, le t% juillet 4848.

Notre économiste a loué le rez-de^haussée et le premier étage d'un hôtel garni lue de la Paix ^ et ià, il mène la vie que vous allez voir.

Il donne trois bals et trois concerts chaque semaine, et il envoie surtout ses invitations aux étrangers qui traversent les hôtels des rues voisines, et notamment de la rue de Rivoli. Les soirs de réception ; il loue douze loges à quelque théâtre , et les distribue à sa société.

Grâce à Tintermédiaire d'un ami , j'ai examiné de près ce phénomène vivant de l'économie politique , et nous avons «i un entretien fort curieux, dont il a fait s^l tous les frais, par habitude de prodigalité milliomiaire ; entretien presque monologue qui pourrait être publié en volume, si on pul^iait des volumes en 1848, et qui mettrait au néant les rêves in-octavo de Say^ de Malthus, de Riccardo et autres avares de toutes les nations.

oc De temps en temps,- m'a-t-il dit hier, je m'amuse à sauver la France, par des procédés nouveaux, et sans que la France s'en doute. Je serais au désespoir si elle le savait. Je crains l'ingratituée, et, quand je rends un service, je garde l'incogmto.

— La récompense est.... »

Il m'interrompit brusquement, et j'en ftis bien aise, car j'étais embarrassé pour terminer ma phrase.

a Monsieur, poursuivit-il, en 1845 la France était ruinée, et Paris n'avait pas un écu. Il fallait pourtant payer à Wellington, à Blucher, à KutusofiF, à Tchichakoff , à Bianchi et à l'état-major de l'Europe coalisée, une somme énorme comme prime d'en-

coBragement pour Tinvasion. La France se saigna, et après avoir donné son dernier écu, comme dîtl'hisUMre, elle donna son dernier tou,

« Cependant , comme le dénier sou d'une puissante nation n'est qu'une métaphore métallique , nos ennemis les alliés regorgeaient d'or et de dépouilles opimes , et les principaux chefs méditaient déjà de superbes acquisitions, payées avec notre ai^nt.

« Les économistes se mirent à l'oeuvre pour sauver la France. Les uns proposèrent à l'État de faire des plantations de mûriers, et d'autres d'encourager la culture de la cochenille sur le littoral du Midi, et le commerce de la garance dans le Comtat Venaissin. En attendant, Paris mourait de iaim, et le pain coûtait vingtquatre sous. Les pauvres gens criaient Vive Vempereur! en pleine rue , pour gagner six mois de prison et yivre avec le pain noir du geôlier.

<c J'arrivai à Paris, et je me rendis chez M. Bernard, rue des Bons-Enfants, 49. M. Bernard était alors fermier des jeux public». Je lui donnai des conseils, et il opéra.

« On ouvrit plusieurs maisons de jeu avec un luxe et un attrait inouïs ; on envoya des invitations à Blucher, à tous les généraux et à tout l'état-major des ediiés. Une nouvelle bataille s'engagea entre l'Europe coalisée et la roulette et le trmte-vn. Rucher commandait la charge contre les deux redoutes vertes de la rue Richelieu, pendant que les lieutenants de Wellington et d'Alexandre s'engageaient dans les embuscades du Palais- Royal, des rues Dauphine, Marivaux et Saint-André-des-Arcs. A cette bataille, le dernier allié laissa son dernier écu. La restitution fut complète. L'ennemi perdit même , avec l'aide des banquiers de Vienne et de Londres, cent millions que nous n'avions pas donnés, et qui circulèrent encore dans les mille canaux de l'industrie parisienne , et rendirent la vie au petit commerce et aux arts. Voilà ce que l'histoire n'a jamais dit , parce que cela est vrai. »

J'approuvai fort le plan que M. Ëlie Sebron avait imaginé pour

faire restituer à la France tant de millions donnés aux Russes, aux Anglais , aux Allemands. Les hommes d'État , les économistes, les ministres des Finances n'auraient jamais rien inventé de pareil ; et il faut ajouter que les étrangers ayant contracté l'habitude , en 4815, de venir perdre leur argent à Paris, aux tables de Frascati et du Salon Richelieu , ont continué leurs largesses jusqu'en 4 837. Paris gagnait par an cent millions à cette générosité de nos ennemis. La mode, les étoffes, l'orfèvrerie, la bijouterie, le théâtre, les restaurants étaient alimentés par l'Europe voyageuse , qui a été chassée de Paris , en 4 837, par M. Ëusèbe de Salverte, et qui, depuis, a porté ses millions à Spa, à Homboui^, à Bade, à Londres, enrichis à nos dépens.

C'est aujourd'hui que de pareilles aubaines sauveraient Pans ! Mais les profonds hommes d'État en ont décidé autrement.

M. Élie Sebron, économiste d'un nouveau genre, donne en ce moment un exemple qui , s'il était suivi , rendrait l'existence et la santé à des malades et à des morts. Le dernier bal que M. Sebron a donné dans son hôtel garni a été très- brillant. On a dansé jusqu'à trois heures et demie du matin. La veille , il y avait eu concert, avec chœurs et solistes, en tout quarante exécutants, qui tous ont été largement rémunérés.

Si chaque département de la république envoyait un économiste fait à l'image de M. Sebron , le bien opéré serait immense. Ces quatre-vingt-six représentants n'auraient jamais une séance stérile; leur session produirait les meilleurs fruits, et Paris leur élèverait un arc de triomphe à leur départ

On a bâti souvent des pierres votives à la gloire de ceux qui tuent des hommes; il serait iemps d'en élever à ceux qui les font vivre.

Si la reconnaissance des cités prenait ce caractère monumental, les actions généreuses seraient aussi fréquentes qu'autrefois Jes batailles. Il y a toujours un grain d'amour-propre dans le cœur le mieux fait : le soldat donne son sang pour voir son nom sur un ordre du jour ou sur une pierre ; il y a en France , à coup sûr, quatre-vingtrsix riches qui donneraient la moitié de leur

PARADOXES ET RÊVERIES. m

fortune pour être sculptés par Étex, Préault, David, Pradier, sur un panneau d'arc de triomphe.

Malheureusement , nous avons beau faire des révolutions , nous avons beau remplacer des monarchies par des républiques , nous restons toujours au fond de Fornière française creusée par Pharamond. Le vieux est toujours refait sous un drapeau qui change. Nous n'inventons rien , nous ne créons rien. Les ministres des Finances et les édilités parisiennes ne font aucuns frais d'imagination pour découvrir des ressources nouvelles. C'est toujours Necker et Sartines qui alignent les mêmes chiffres sur le même tapis. Aujourd'hui, ce sont d'humbles citoyens qui pensent et trouvent dans le domaine de l'argent. C'est un capitaliste qui n'a jamais lu un traité de finances, et qui, plein de foi dans son inspiration , vient à Paris pour donner des fêtes de luxe, afin que son généreux exemple complète le dévouement montré par la province après les journées de juin.

Necker n'aurait jamais de\iné cela.

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