‹ Les matinées du Louvre: Paradoxes et rèveriesChapitre 10 sur 17 · LETTRE A LA PROPONTIDE · texte numérisé non relu

LETTRE A LA PROPONTIDE

Se souvenir, c'est vivre deux fois; donnonsHnous un moment cette double vie, sir Charles, my oîd friend; rappelez-vous donc un dhier au Prado, sur les bords de la mer, dans cette année d'inquiétude où la- France et l'Angleterre se regardaient de tra-

vers en Orient. Nous avions poar convives trois officiers de votre marine royale , et le jeune et brillant capitaine sir Georges Grey, qui commandait la frégate Bêlveder. Moi, j'arrivais de Toulon, où je venais de voir dix-^pt vaisseaux en rade, magnifique escadre, sous les ordres de votre ami le brave amiral Hugon, qui s'est si bien battu prèê de vous à Navarin, et qui , au moment de la guerre , avait le courage de désirer la paix. Après le dîner, nous fîmes une promenade sur le bord de cette mer qui allait être le champ de bataille de nos deux nations. L'horizon était sombre ; il y avait des plaintes dans l'air, et les goélands rasaient les vagues, en volant vers le port pour y chercher un abn. Nous nous séparâmes avec tristesse , comme des amis que la fatalité politique doit renfjre ennemis le lendemain. La guerre nous paraissait inévitable. Les flottes anglaise et française voguaient dans les mêmes eaux ; une étincelle tombée par distraction sur une amorce pouvait tout embraser. L'univers et la civilisation prenaient le deuil. La Providence apaisa tout à coup cette ténébreuse menace de guerre qui allait éclater. Noctem minacem et in bellwn erupturam fors lenivit , comme dit Tacite , à propos d'une lancienne question d'Orient.

Nous n'avons plus les mêmes motifs d'être tristes aujourd'hui : notre aigle impériale a fait alliance avec ihe lion and the unicorn ; Rome et Carthage ont uni leurs flottes , et les deux seules puissantes nations du monde ne renouvellent plus la sottise de s'entre-déchirer pour réjouir les Scythes et les Sarmales, et donner deux siècles de retard à l'horloge de la civilisation. Vous vous êtes beaucoup effrayés là-bas en lisant le discours du pope Philarète, qui prétend que l'Angleterre a tremblé! Je crois que vous avez accueilli cette plaisanterie moscovite avec ce dandysme charmant qui est la grâce de vos gentilshommes de mer.

AUons dans la Propontide , comme dit un philosophique héros de Voltaire. C'est une mer instructive et curieuse; pourquoi ]'appelle-tK)n Marmara aujourd'hui? Quelle rage ont les barbares de défigurer les noms? Vous avez probablement côtoyé les rivages de la Bithynie et salué les montagnes de Pruse, ville

bâtie par Prusias. Avec une frégate à vapeur on fait bien du chemin en un jour, et j'ai lieu de croire que vous avez déjà beaucoup vu dans les environs, Pruse est une ville tristement célèbre. Annibal y est mort empoisonné, presque au même moment où Scipion mourait dans l'exil. Voilà ce qu'ont gagné ces [deux grands hommes en guerroyant. Cannes et Zama ont été des défaites pour tous les deux. Le cri sublime de Didon a été exaucé , exoriare ex ossibus^ ultor, mais les vengeurs appellent les vengeurs. Annibal venge Didon, Scipion venge Paul- Émile; puis vengeurs et vengés, tout disparaît de la carte du monde; il ne reste à Carlhage et à Rome qu'un peu de poussière grisé: c'est le produit net de la gloire sanglante et des combats.

Une autre ville de la Propontide devait jouir, à mon avis , d'une grande célébrité. Si Annibal est mort à Pruse , chez Prusias, roi de Bithynie, le Grec Callinichus est né à Cyzique. Qu'est devenue cette ville? Je l'ignore, et, si vous avez autant de loisirs en Propontide qu'à Bezika; veuillez bien prendre quelques renseignements sur l'état actuel de cette ville, qtii se rattache aujourd'hui à la question d'Orient, parce qu'elle a donné naissance à Callinichus. Ovide et Virgile sont les seuls poètes, je crois, qui aient parlé de Cyzique. Hinc Propontiacis hœrentem Cyzicon oris, dit Ovide; le mén\e poète ajoute que Cyzique est une illustre fille de la race thessalienne, Hœmoniœ nobile gentis opm. Virgile , qui crayonne un paysage en quatre mots , décrit ainsi cette ville : Urbs placidis demissa jugis ^ On la voit d'ici, elle est charmante dans sa position.

Vers le milieu du septième siècle, Callinichus vivait à Cyzique et s'occupait des sciences occultes ; tous les physiciens et chimistes de notre temps me paraissent inférieurs à cet inventeur merveilleux qui a failli tuer la guerre en exagérant les procédés homicides. Un bruit se répandit en 674 , bruit formidable qui glaça de terreur les paisibles rivages de la Propontide. On anlionça que les Sarrasins marchaient sur Constantinople ! A cette

1. Cet hémistiche si-virgilien n^est pas de Virgile, comme me Ta appris un charmant anonyme, Il se troaye dans les Argonauiiques.

49e PABADGXES ET RÊVERIES.

époque, lemot SarraBin était synonyme de renferJLes histonei» élèvent à six. mille le nombre des vaisseaux ou barques qui voguaient sur 'la mer Noire sous pavillon sarrasin.

Gallinichus s'enferma dans soji laboratoire et arracba au néant tous les secrets de destruction. Il inventa le feu de Tenfer pour combattre !• enfer, le feu étemel, le feu grégeois ; quand il crut son œuvre bonne, il fit une expérience «ur le bord de la Propontide : il lança la foudre grégeoise dans des buissons de pourpiers marins dont les racines s'étendaient sous les eaux. Tout fut consumé, 'tiges et racines , Veau même brûla, et le feu ne s'éteignit point.

Ayant répété le mot de la Genèse, wdit quod esset bonum^ Gallinichus, cet héroïque ancêtre de Canaris l'incendiaire, se rendit à Constantinople, où régnait Constantin IV, de la race héraclienne. L'expérience, renouvelée devant l'emper^ir, eut un plein succès; on prépara l'artillerie grégeoise sur l'emplacement de Tophana, là même où se trouve encore aujourd'hui l'arsenal de Constantinople, et on attendit le Sarrasin en riant, coimne un chasseur attend le gibier HStupide, quand le coup est sûr.

La flotte sarrasinene rencontra aucun obstacle à l'emboiichure du Bosphore de Thraee ; elle parut devant Constantinople , le 40 mai 1672 , à quatre heures du matin, ei à quatre heures du soir, on apercevait quelques débris noirs, emportés par le courant vers l'autre bosphore de TH^lespont. En douae heures , CaHinichus avait résolu cette question d'Orient.

Vous autres Anglais , vous avez bien aussi à bord, sans en rien dire à persoinne , quelques seerets sournois, renouvelés du Grec CaHinichus? N'en parlons pas.

Une autre ville mérite mention d'honneur -sur les rives de la Propontide, la ville de Nicée. Catulle, ce poëte qui eut le bonheur de naître dans la richesse et de dépenser sa fortune dans les voyages, le charmant Catulle vante la campagne féconde de l'ardente Nicée , Nicœœqw ager uher oatuù^œ. Aujoord'bui, toujours grâce aux barbares, ce doux nom de Nicœa est transformé en hnik. En 789, on la nommait encore de son nom romain, et

PARADOXES ET RÊVERIES. m

elle eut alors Féternel honneur de voir tenir, dans son enceinte, le septième concile oecuménique, où les dogmes de lafoi reçurent une solennelle consécration. Un siècle auparavant, Tempereur grec Photas préparait, à Constantiiio{^, le concile deNioée, en reconnaissant la suprématie et le pouvmr des papes. Phocas, nous devons le reconnaître, était un intelligent lecteur d'avenir; il pressentait en 602 beaucoup dlorageuses questions d'Orient, braucoup de schismes belliqueux, beaucoup de protectorats politiques, mal cousus à la religion; de son côté, Rome, la ville intelligente par excellence, comprit le service rendu par Tem* pereur grec Phocas à la cause pacifique du monde, et, pour perpétuer le souvenir de ce service, elle érigea sur le Forum la colonne isolée qui porte le nom de Phocas. Cette colonne céno* btteest tmejoeiwÀ, comme dit René, deChÂteaubriand. En 4847, la duchesse de Devonshire fit exhumer cette coi4Hme dans une fouille, et, grâce à rinlervention anglaise, nous avons vu, vous et moi, le monument de Phocas, eneore debout, devant le temple de la Concorde en mines. Comment trouvez-vous ce rapprochement? je ne crois pas au hasard , moi !

Vous voyez , sir Charles , que je fais remonter bien haut la question d'Orient du jour ; au reste , rien ne me paraît curieux comme ce proeédé, pourtant ^i fecile, qui consiste à remonter aux causes les plus lointaines en présence des effets contemporains. Voyez donc les dangers que le Bas-Empire a fait courir au monde, depuis le jour où , dédaignant la voix qui parlait à Nicée {vocem loqueniem Nicœœ), il s'écarta capricieusement de l'unité de la foi (tun» Deus, una fides, unmm bàpiisma). Nous assistons au f^us grave de ces dangers : si l'orthodoxie, maia Torthodoxie véritable, pas celle de Moscou, se fût maintenue à Constantinople jusqu'à 972 ; si les bonnes traditions de l'empepeur Phocas et du concile de Nicée eussent régné ^r le trône grec, sous la communauté impériale de Basile et de Constantin, le rite grec schismalique n'aurait^s été adopté par le fondateur de l'empire russe, Vladimir, dit le Grand, beau-^frère des empereurs àe Constantinople. Le pouvoir siûrituel en Russie relève-

rait de Renne, coÀme au temps de Phocas. Le protectorat grec ne figurerait plus comme casus belH en 4 853. Vladimir le Grand embrassa chaudement la religion nouvelle, disent les historiens; il avait assassiné son frère, selon les usages sarmates, et il cherchait dans l'Évangile une consolation à ses remords. Les mêmes historiens affirment que ce fratricide fut expié par la pratique des vertus. Ces choses se passaient précisément à la même époque où la race de Charlemagne s'éteignait en France , dans la personne de Louis V, le Fainéant Autre fatal concours de circonstances. La forte race de Charlemagne aurait protégé Rome contre la fausse orthodoxie des descendants de Rurik.

La lettre potitique tue , mais l'esprit religieux vivifie. Dans vos loisirs de Propontide, veuillez bien réfléchir sur les antécédents historiques; toutes les ruses de la diplomatie ne valent pas une décision du concile de Nicée. On a semé la division : voilà les fruits.

Insère, Daphni, piros; carpent tua poma nepotes.

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