‹ Les matinées du Louvre: Paradoxes et rèveriesChapitre 4 sur 17 · évangile «tlon-ftaintMftUhictt · texte numérisé non relu

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PARADOXES lET 'l^ËVJaRlES. 44Ô

tojDber.les têles les. plus illustres: tiiste remède qui amionçait un mal immense, car les nobles. qui avaient l'adresse de garder \eurs tètes gardaient leurs haities aussi. 4649 allait nous, amener la Fronde; encore un coup de marteau donné sur la racine du trône .par les mains qui voûtaient le. soutenir. L'exemple du connétable de Bourbon n'est pas perdu. Les deux plus grands hommes' de ce t^mps, Turenne et Gondé , se révoltent l'un après l'autre contre le roi, et. donnent à la guerre civile une illustration qui iui. assure de bonnes chances dans l'avenir. Que fait le .peuple. 09$)endant? il travaille, il, prie, il ne se révolte pas, et se plaint- seulement lorsque ies. hauts bacons viennent recruter des sM&te parmi ses enlants pour une guerre où ne flotte pas la « bannière de l'étranger.

Souft.ua roi tolémnt, spirituel et eontosapteur de sa propre autonté, comme Louis XY, le mal devait revêtir une aut^ forme, qvok|u.'il procédât directement de la faute originelle des siècles antérieurs. 'La nobtease devint à peu. près folle ; elle emprunta pour ses habits les paiUeUes de la Gomé(^eiiayenne; elle bâtit ses cheveux avec du ciment d'amidon; elle prit des houlettes; elle créa les bergères et destitua les femmes; elle fit de la tapisserie à l'aiguille; elle déclama des (^atrains dans les ruelles des Tircis, des Philis, des Thaïs, des Amaryllis. Un jour, cependant, elle se réveilla en sursaut dans ses bergerie», au bruit du tambour, et redevint sublime comme sous Louis IX , Robert le Fort et Duguesclin : l'Anglais envahissait la France ! Toutes ces mains efféminées quittèrent leurs aiguilles, prirent les épées et les firent reluire au soleil -de Fontenoy; tous ces Lovelaces de ruelles se mentrèrent «olckits héroïques , à côté du roi et duDauphin; tous ces bergers de Watteau se battirent comme des cavaliers de Salvator Rosa. Ils sauvèrent la monarchie; mais la monarchie une fois sauvée par la bravoure, il s'agissait de la perdre étourdiment ô^uiRe autre façon , sans le concours des Anglais. Pourquoi l'ennemi n'est-il pas venu alors, chaq«e jcMir^ offrir uae bataille à cette noble race de géants que la paix smobtatl^éteîiidfedaM lemariSBe des ennuis? Elle n'au-

rait pas donné deux mille souscripteurs à V Encyclopédie, elle n'aurait pas épuisé trois fois les éditions de Voltaire; elle n'aurait pas fait jouer le Mariage de Figaro chez M. de Choiseul ,<à Chanteloup; elle n'aurait pas consommé son suicide en pensionnant, logeant, rassasiant, désaltérant les philosophes qui écnvaient pour l'anéantir ! Hélas ! Fontenoy n'a duré qu'un jdbr !

Elle venait de s'évanouir, la fumée de cette grande bataille où la maison du roi avait enfoncé la formidable colonne anglaise et vengé les morts d'Azincourt. Voltaire célébrait cette victoire dans une prose charmante et dans un poème sans poésie; Versailles triomphait sur toutes ses lignes mythologiques. La monarchie semblait avoir renouvelé un nouveau bail de quatorze siècles avec Pétemité.

Les philosophes se mirent alors à détrôner les bergers. La noblesse se fit encyclopédiste ; M. de Saini-Aulaire , qui occupait ses appartements à Versailles, offrit une chambre à Voltaire; le philosophe accepta : il avait un faible pour les lambris royaux ; il venait d'ailleurs de se nommer dieu dans un quatrain adressé à son graveur Lejay, ce qui l'élevait au-dessus des rois :

Entre La Baumelle et Fréron , L«jay vient de placer Voltaire ; Ce serait vraiment un Calvaire, S*il s*y trouvait un bon larron.

Ce vraiment est superbe. Un peu avant cette apothéose, Voltaire tétait montré moins ambitieux dans un madrigal, il s'était couronné roi :

^L'autre nuit, dans Verreur d*un songe, ' Au rang des rois j'étais monté ;

* Je vous aimais , princesse....

Un peu avant ce sacre , il s'était modestement contenté d'être un Homère, dans une boutade à un railleur; il se reconnaissait, disait-il, comme

" I« Qutntè-Curce de Charles • ^£t THomère do. grand Henri.

La gradation dans les dignités avait été, comme on le voit, observée avec soin ; aussi personne ne s'étonna de voir Voltaire

logé à Versailles , chez un illustre gentilhomme très -dévoué au roi. C'est dans ce château de Louis XIV que se rassemblaient ^ sous la présidence de Voltaire, les nobles protecteurs de l'Encyclopédie; il s'agissait d'écraser Vinfdme.à tout prix. Les fils des croisés, les gentilshommes qui portaient sur leurs écus les croix de gtieules , les chevrons d'or, les coquilles d'argent , toutes les pièces honorables conquises en Terre sainte , les descendants de ces preux qui disaient gloire à Dieu, louange aux darnes^ et avaient suivi aux batailles l'oriflamme de Jeanne d'Arc , cette belle jeunesse de Trianon, tout illuminée d'auréoles d'aïeux, applaudissait Voltaire lisant ses vingt mille blasphèmes contre l'héroïque vierge de Vaucouleurs , la martyre des Anglais , l'ange de Charles le Victorieux; Voltaire lisant ses Épitres à Uranie , où Jésus-Christ est traité de vil ouvrier perdant ses beaux jours dans un lâche eccerctce; Voltaire lisant Micromégas, où le géant Sirius, indigné contre le genre humain en masse , est tenté de faire un pas pour écraser cette fourmilière; Voltaire lisant ses longs commentaires sur la Bible , satire de venin et de fiel , écrite contre la plus touchante des histoires et le plus beau des poè'mes , puisqu'ils viennent de Dieu. Ce fut dans ces heures d'enthousiasme qu'un jeune gentilhomme, du Comtat-Venaissin , jura de faire imprimer à ses frais une édition populaire de la Pucelle, projet qui fut accompli. Le proche parent de ce noble éditeur, le trop célèbre marquis de Sade , lui dit : « Bien , mon ami ! allons , courage ! Détruisons tout. Je ne demeurerai pas en arrière, moi ! Le poème de M. de Voltaire est une bucolique innocente : il croit , ce bonhomme, avoir posé les colonnes d'Hercule du libertinage et de la dépravation! Je fais un livre, moi, <)ui prouvera à M. de Voltaire qu'il n'est en ce genre qu'un mince écolier. » Et M. de Sade tint parole : il composa un livre dont le titre ne peut se dire qu'à voix basse, et souille la bouche qui le prononce et la plume qui l'écrit. Satan n'aurait pas mieux fait. Voltaire voulut payer son bail de résidence en quittant la chambre de Saint-Aulaire; il n'avait pas payé le bail de ce pauvre libraire de Rouen , qui a écrit contre le philosophe un

volume <l6 créancier. Ici le grotesque se môle à.rhistotre triste; un bruit se répandit tout à coup queVottaire s'^lait enfermé dans la chanbre de Saini'-Aulaire pour y éenre des vers, monnaie de poëte débileiir. Un grand siieiice se fit dans les eecaliers et les corridors; on marchait sur la<poinle des pieds; on éoou« tait aux pertes peur essayer d'entendre le bruit de la plume voltairiesne, payant un loyer en ateximdriBs* La cour même était en.éflMx; les passants de la rue du Réservoir échangeaient des. signesMé^afdiiqiiœsaYec les privilégiés<les balcon» royaux. Enfin j la montagne fit son œuvre; M^ de Sâint-Audaire- était payé! il avait un quatnûn I

SÀÏAlmanaGhdêiMmêBétATli^, pufabé pai M. D^akôn, r» de rla GomécMe^Françeise , ne renfermait pa& pompeusement ce quatrain deloeattonv on necroûratt jamais qu'un hornsne d'un si grand e^rit Taiti composé avec un certain eiort, et que tant de hauts- pei«oraiage6* aient popté à cette oeuvre im si puisscOii intérêt :

J*ai la chambre de Sain^Àulaire Et n'en ai pas les agréments ; Peutp^tre , à quatre'Vingt-âixvaui& ^ ^ J'aurai le cœur de sa bergère! .

Des hautears de TËnsyclopédie, on tond»it'da&s cesenfentillages incompréhensibles; Homère seoond donnait plus souvent qu'Homère prenûer. Mille t^pie» au crayon furent prises de ce quatrain. Le lendemain, on le commentait diœi^rocope; beaucoup de gens, ne le comprenant pasy se bornaient naïvementà l'admirer.

Religiop, morale, royauté, noblesse, tout s'-éçroulait' ainsi , gaieînent , au bruit des jets d'eau de Versailies. Bien était parti. Jean-Jacques Rousseau luinnéme, tremblant' de peur* (lavant un in-folio de VEm^chpéiù, n- osait phis éerire l^mot Dku dans sa piTose. PoissANOEs nu Ciel, disait- il ^ vous m'ofoiet dommé um âm9 pour Ickémlêur^ donnée- f^'en^tme pecir laféUeitél Pjùbksaanou du Ciel , et au pluriel , encore i L'anteur> de Fa/Mat s'écriait un' peu plus taid, séneusement, sbp le'Bnit4teyal : Ze déaordn de la naiwre m'atmonçaét la ^eoUre l)EÔ WBOX.I La conç et la hante noUesse ne prenaient aocm» intérêt

PAJHADOXBff HT ftfiVBRIES. «9

éerîvaiiis ODurageiix et pirévoyahts qui sonnaient Talarme sur toutes les avemies' de Yersaille» et de Trîanon. La lutte était mirifique; mais on ne regardait que d!*uncôté, le côté Vdtaipe. Les livre» conservateurs fsâsaient Sartre de pitié même lès'stâh tuesdo parc royal, ooraroedisaU Guénée à sen libuaire ébsMu Fréron, éoHvaiit d'uneexquise utttofiité, d'un goôt sévènset pur, critiquait les- œuvres de "attire avec les fbrmes les pfc» polies: Voltaire Im répondait :

Vermisseau né 1

Cet «utaHrat ft'aipp^àit Jean Frérom

Versailles trouvait répigraname fort spirituelte et continuait â •ne pas s'abonner au journal de Fréron, La Baumelle^ un des îiommes les plus éruditsde ce temps, écrivait son commentaire «i ingénieux sur la Henriade; Voltaire lui répondait par un quatrain où il le traitait de VOLEUR l Versailles trouvait le quatrain fort joli, et La Baumellè fort impertinent. Guénée publiait de& lettres merveilleuses d'esprit et de raison contre les impiétés •encyclopédistes; Voltaire lui répondait par des mots que les imprimeurs de \ 853 n'oseraient pas toucher du bout de leurs <;omposteurs. Versailles trouvait ces mots écrasants et se hâtait de ne pas lire lès Lettres juives ; Guénée ne comppenait pas que Voltaire, si tolérant, si philosophe, eût écrit œs vers contre les Juifs :

11 est un peuple obscur, imbécile, volage, Amateur insensé de» superstitions, Vaincu par se« Toislns , ranfpant dans Tiewelairaig«-, iEt réternel mépris des autres nations.

'H Mais, monsieur de Voltaire^ kii disait-il, le peujpje juif est un peuple obscur? le peuple de Moïse, de David, de Salomoh, de Judas Machabée, le peuple de Dieu! peuple obscur 1 II est imbécile aussi, ce peuple qui a vu naître chez lui la première et la plus belle des littératures? Monsieur de Voltaire, y pensezvous? Gomment, vous <}ui vous ète& surpris un jour pillant ces vers à Salomon :

Un lion mort ne vaut pas Le moucheron qui ïetplrel

Comment l vous n'avez rien découvert de plus dans cet immense poè'me qui commence à l'Éden et finit au berceau du Christ? Un peuple imbécile ! Vous ajoutez qu'il a été vaincu par ses voisins ; ceci est vrai , mais c'est stupide.. Quel peuple n'a pas été vaincu par ses voisins? et même par des gens plus éloi-* gnés que des voisins! Vraiment, monsieur de Voltaire, où aviez-vous votre esprit quand vous avez écrit ces vers contre les Juifs? Et vous vous plaignez ensuite très-haut quand l'inquisition persécute des Juifs 1 étemel mépris des autres nations! Eh ! mon Dieu ! l'inquisition avait vu , lu vos vers ; vous êtes le pourvoyeur du saint-office , à votre insu ! »

Voltaire ne répondait pas , il attendait.

Vint ensuite un jeune homme, un poëte d'un talent prodigieux , Gilbert ; il s'était nourri des œuvres des immortels génies de Rome et d'Athènes , et il venait de pâlir d'indignation en lisant les sourdes et adroites épigrammes que Voltaire décoche contre Homère et Virgile , dans Candide, par la bouche de son procureur fondé. « Mais, s'écria Gilbert, ces hommes-là veulent donc tout anéantir! Après la Rible, Y Iliade, après V Iliade,

Y Enéide I » Ce courroux classique mit Gilbert sous la bannière de Fréron, et il écrivit alors ce.tte admirable satire, qui sera l'éternel honneur de notre langue et de notre poésie, et dans laquelle il reproche surtout à Voltaire ses vers

sans art.

D'une moitié de rime habillés au hasard.

Acte de courage inouï à cette époque : car, avant toutes choses, Voltaire , le contempteur de Moïse , d'Homère et de Virgile, était regardé comme un pdëte de premier ordre ; Laharpe le trouvait grand œmme les anciens. Métope et le deuxième livre de

Y Enéide, le strass et le diamant, étaient égaux devant ce critique professeur.

Voltaire ne répondit rien à Gilbert.

Ce jeune poè'te tomba dans une profonde misère, et il est mort à l'hôpital, où, dit-on, il s'est empoisonné; mort peu

PARADOXES ET RÊVERIES. m

croyable: Gilbert était pieux. Une chose est vraie pourtant, celle-ci : Gilbert, pour s'être dévoué courageusement à Toeuvre de conservation, n'a trouvé autour de lui qu'indifférence, comme ses collaborateurs. Aucune main ne se tendit vers la sienne ; aucune parole ne vint l'exciter dans son sillon ; aucune table ne laissa tomber ses miettes devant sa faim. Là protection, les sourires, l'or, les encouragements n'étaient* donnés qu'aux démolisseurs. Dieu a pardonné à ces amis de la monarchie, parce qu't/s w savaient ce quHls faisaient Cette excuse met l'esprit en repos, comme tout ce qui vient des livres saints.

Arrivons à la monarchie contemporaine et constitutionnelle : là nous retrouverons d'autres amis.

L'époque nommée la Restauration a été , comme toutes les grandes époques de la France et de l'humanité, très -brillante dans ses premières phases, et elle est devenue ensuite la victime de son propre bonheur. Il est déplorable de le penser, un pays ne sait jamais se conduire comme un individu qui a fait fortune. Les modèles de conduite exagérée, même dans la sagesse ^ abondent, en France surtout.

Nous avons tous connu des hommes ainsi faits : ils ont eu utie vie tourmentée; ils ont traversé les mers, bravé les tempêtes, joué avec les périls , brûlé ou glacé leur épiderme sous les zones ardentes ou froides pour s'assurer une fortune ; puis , fortufta peracta et la position conquise, ils marchent, l'œil incessamment ouvert sur les embûches du destin ; ils enlèvent au hasard tout ce qu'ils peuvent lui dérober par prévoyance ; ils étudient les saisons pour combattre leurs malignes inQuences par des procédés hygiéniques ; ils avancent un pied prudent sur le pavé des rues, l'angle des trottoirs, le sillon des voitures, le préci-

\n PAUADOXBS HT RJeVERIKS;.

piè& desesealiers; ils- payent au sommai la dM» de chaque imit sans' lui: marchanda une minute ; ils confient à leur este* mac tout juste la mesure de son travail d^eslif ; il&stéréotypent' sur leurs lèvres- une parole polie qui leur asstire partout des^ r^atioHS douces et leur épargne' ces disputes qui la^rtssent le sang; ils-connaksBent le point d^nlerseciiott qui sépare la prodigalité de^l'avorice, et ne s'en «écartent jàm»sdai» leurs dépenses* de ciiaque jeun Si un malheur arrive à ces hommes, c*est tou» jours la faute du malheur ; ils n'ont ri«a à se reprocher , Tesca* lier s'est écroulé, Ife pavé s'est ouvert sous- leurs- pas-; ils ont' rencontré une ardoise qui passait dans un coup de vent* improvisé. Tout le monde les plaif^. Ils étaient sirangés 1 si sages! si bons 1 si prudents 1

Les hommes d'État n'ont jamais appliqué cette théorie individuelle à l'hygiène d'un grand pays. Lorsque l'escalier s'écroule, ils avaient déjà miné l'escalier.

Le gouvernement représentatif, tel que l'avaient fait les chartes royales, portait avec lui deux fléaux dissolvants, les discours éternels et les-ambitions de portefeuilles. Aveo ce système, on peut, la montre et le calendrier en main, fixer le jour et l-beare où la bataille dée- chambre» passera dans la rue, où «les boules deviendront des boulets. Avec ce rouage représenÉatif , Dieu méine nommerait Michel Archange ministre dé la Guerre ; saint Jean Chrysostome, Bouche d'or, ministre de llnstnMiioii publique ; saint Matthieu, ex-percepteur à Jérusalem, ministre des Finances ; saint Yves, homme de loi, ministre de la Jiistlce; SMnt François Xavier, le navigateur des-Indes , ministre dé la Marine: tous ces choix ne conjureraient pas la crise miiristérielle obligée. Un vieux capitaine en retraite, éhi député dans Tfist ou dans rOoest, monterait à la tribune et donnerait une bonne leçon au ministre de la Guerre ; un professeur destitué en remontrerait à saint Jean Chrysesiome; un financier ruiné à la< Bourse enseignerait TaddAfon à saint Matthieu ; un amiral de la marine d\4s> nières apprendrait la navigation à saint 'Prançois-Xuvier; tous les orateurs de la gauche prononceraient des dfecours admirables ;

les ministres célestes auraient un verbiage - pâteux , diffus, entortillé, libertieide. Un changement de cabinet serait réelamé d'un cri unanime pour sauver le pays d*une crise. On proposerait un banquet de vingt mHte couverts aux Champs-Elysées, et vous savez le reste. C*est invariable comme le mouvemenl des marées. On se rassemble, on crie, on hurlé, on chante, on ferme lés boutiques, on bat le rappel, on sonne le tocsin; on fait désbarricades, on épouvante les vieillards, les malades, les enfants ; on empoisonne le sang et le lait de& femmes ; on tue quelques milliers de pères de famMlè, sept généraux, un archevêque; on* fusille un' général à cheveux blancs, et après, tons les visites* s'allongent; toutes les bouches se fièrment, tou»^ lés- fronts se rident; toutes les haines ^'éteignent; un immense crêpe noir couvre la ville ; un immense remord* déchire les coeurs ; on* ensevelit les hiort^, on habiflè les veuves et les mères de la robe des guerres civiles; on suspend les disoours-eties chants nationaux; on entre en convalescence politique; lès journaux prêchent le caltne et Foublî ; chacun dît : « QueHe leçon ! quelle leçon! » les visages s'épanouissent devant les boutiques qui se rouvrent, les voitures qui drculerit, lès pavés qui se niveHentj les changeurs qui exhument dés pièces d\n". Enfin , tout va bien ! Voici de nouveaux ministres; parlez, orateurs; provoquez une nouvelle crise; assez de calme, recommençons. Les^ pavés s'ennuient. Tous ces troubles, effroi dès âmes pusillanimes, sont de l'essence dû gouvernement représentatif. La liberté vit par ces commotions salutaftres. Voyez lés Alibis et lès AméricaÎDs! Ahl

Louis XVni'avait'A'u les AngHiis, lui , et' ir nous avait octroyé une charte. Ce don n'était point une faute alors. Louis XVIII nous donnait la liberté, mot magnifique, vierge céleste toujours violée par ses adorateurs.^ Quand elle est absente , on la demande toujours au ciel, et, quand on Ta retrouvée, on se plaint et on s'évertue pour l'exiler; ainsi s'accomplit la prophétie du poè'te qui a tout dît :

Quœâivit cœlo lucem, ingcmuitque reperta.

^%i PARADOXES ET RÊVERIES.

La charte de Louis XVIII donnée, on appela les avocats, selon l'usage; on agita une sonnette sur le marbre des rostres, et la première séance commença. Les pavés intelligents frissonnèrent de joie devant le Palaiis-Bourbon. Tous ceux qui avaient un œil subtil regardèrent le cadran des Tuileries et firent un calcul de longitude constitutionnelle avec les logarithmes du savant Bailly, le premier astronome parlementaire connu.

Il y eut tout d'abord un 5 septembre ; c'était le précurseur des 1«' mars, des ^^ octobre , des 22 novembre et de tous ces héros chiffrés qui ont successivement coopéré à Yaddition des haines, à la multiplication des partis, à la division des journaux , à la soustraction des finances dans notre pauvre pays. On se rua donc sur ce 5 septembre , nouveau-né , avec l'ardeur qui est la vertu des escarmouches. Le 5 septetnbre était une primeur constitutionnelle éclose en automne ; on la savoura sur les banquettes du premier festin représentatif. Louis XVIII avait créé le 5 septeml>re , il le brisa sans pitié. Leçon qui aurait dû profiter au 4«' mars, au 41 octobre et à tant de chiffres nés du malheureux hymen d'une crise et dun sceptre! Hélas! rien n'éclairait alors les hommes d'État : une cataracte morale obscurcissait leurs yeux constitutionnellement.

Cependant l'époque se faisait admirable; un mouvement merveilleux s'opérait dans les sciences, les lettres et les arts. Léopold Robert, Géricault, Delacroix, se levaient sous les yeux d'Ingres , de Gérard , d'Horace Vernet. Deux poètes naissaient , deux astres les plus purs et les plus harmonieux qui aient éclairé un horizon littéraire depuis Virgile le divin : on les nommait Lamartine et Victor Hugo; mais, quel que fût l'éclat de cette pléiade, le fracas de la tribune déjà commençait à dominer tout autre bruit de gloire. Une phrase^ du général Foy, ou un silence deiloyer-Collard, absorbait l'attention publique; déjà on parlait de suivre le conseil de Platon et d'exiler les poètes ; le tintement de la sonnette présidentielle était jaloux du son de la lyre; aussi les deux chantres d'Elvire et de Moïse sur le Nil méditaient leurs adieux au dôme des bois , et, entrahiés eux-mêmes par le

démon représentatif, ils cherchaient une urne propice et un collège électoral. Homère et Virgile rêvaient la députation! la. gloire retentissante n'était plus dans Ylliade et tes Géorgiques : elle était dans un discours parlementaire interrompu par le centre, et inhumé au Moniteur avec ies parenthèses italiques. {On rit, on murmure, on s'agite sur les bixncs; on réclame Vordre du jour. ) La renommée ne pouvait s'acquérir qu'avec l'assaisonnement de la politique. Un discours littéraire en Sorbonne lançait une allusion au général Foy , et on applaudissait ! A rOdéon , une tragédie allait aux nues , si deux de ses vers attaquaient les ministres en général ; un ministre était déjà le bouc émissaire représentatif :

....... Un ministre, avec impunité,

Ose porteras iqains sur votre liberté.

( Vêpres Siciliennes. )

Une tirade sur les parias de l'Inde transportait Je parterre; c'était une. allusion aux soldats de la Loire et aux exilés du Champ d'Asile. La comédie de la Familtè Glinet obtenait un grand succès ,- envisagée comme projet de réconciliation , en cinq actes, entre les royalistes et les libéraux. Tous les vaudevilles du Gymnase exhumaient une armée de colonels souffrant san» murmurer. M. Scribe était le général et le^père de tous ces faux colonels , de tous ces vétérans qui mendiaient leur pain; de tous ces soldats laboureurs qui, dans la plaine, avaient détourné un sabre du sein de leur capitaine. Alors, si une voix (insérée au Moniteur, hélas 1) s'écriait à la tribune : Laboureurs, retournez à la glèbe, à la c&rvée! nous, CSindides jeufies gens, sans expérience des hommes et des choses , et séduits par nos pères conscrits , hommes de conviction et de probité incontestables, nous frémissions de patriotisme en voyant apparaître le fantôme de la féodalité sur les tourelles des manoirs, et, oublieux de* la liberté, entre nos soldats avilis et nos prophètes de glèbe , nous redemandions comme remède le drapeau tricolore et l'épée d'un Napoléon. Libéralisme et bonapartisme étaient synonymes. Au Mais-Royal, le duc d'Orléans avait placé sur le parchemin de

4«6 PARAP0XES ET RÈVrERIES.

* k- chaiie uBecokmne Vendôme en raccourci cavec. la statua dé . lIEmpereur. Jl.y a de l'écho en France i&mqii^ên prononce 'les motsiJ^konMeur tt de, pa/rte, s'écriait le généraKFoy. 11 n'oubliait que la liberté; personae n y .prenait ^rde. .La liberté, c'était Napoléon. Ainsi i£e formait, sous d'habiles, professeurs, notre éducation eonstitutionnelle , «elon les principes des /Américains, et des Anglais. En dehors de. lâ^ politique , deux écrivains i^vaient seuls ie privilège de faire concurrenee au général. Foy, àtBoyer-Gollard, à Benjamin Constant; deux écrivains anglais, lord Byron et Walter Scott. Les pliis illustres représentants de ia scienee sortaient de leur domaine trop étroit pour s'épanouir plus à l'aise dans l'arène du parlementarisme. Cuvier négligeait souvent le mosasaurus et le dinotherium envoyés de Maëstricht, pour faire un rapport' bourgeois à la tribune ;£«t le puissant Arago abandonnait quelquefois les modestes intérêts de l'infini céleste pour donner à la politique de la terre les plus précteux denses Jours et les plus. étoilées< de ses iKiits.

Tout. allait bien pourtant. Charles % revenait de Eeims au milieu des.aedamations populaires; Benjamin Constant -se lais- ^sait surprendre criant : Vive le m/ le général Foy lançait l'anaihème à quiconque t (demanderait motns^u^ la Chatte, ^lus que la Ciborfe ; bien auKjjessous d'eux, et après tant d'autres, deux .jeunes po*l^tes«du MiditécrivaiaBit, dans une -satire, ces veFsà réloge dut roi :

La bonté toKraoïte est stir le trône assfse.

'■ On voit que l'opposition avancée n'était pas. en ce temps4à ce^ 4]u'on. croit aujourd'hui qu'elle était. L'hKtoire xHiblie^bien des choses; fmais il y.a des;mémoires<qui n'oublient rien et qui ne -sont jamais obscurcies par l'esprit de- parti, le f plus «ot de ious •les esprits, et d'origine française , pourtant. •Lescomcdtes» de quinze ans n'ont jamais existé; .ils appartiennent à la mytborlûgiepoUtique. Ce ne sont pas :ces .fantômes qui ont renversé •Charles X;tilest tombé., comme «on malheureux frère, .par la faute des amis de la royauté. A quoi.bonrmettroxdes.maaques de

eomédienS'Sur des viaigte enmniîs, quand on est servi par dee amis qui démolissent à visais^' découvert?

Mtons*fH)iu6 de dire avant tout que -ces nouveaux amis de }a royauté constitutioraielle ont agi de la meiUeurefoi du monde, et qu'aucun d'eux ;n'avait prémédité la chute du. roi. Précaution oratoire à !peu près inutile, puisque nous allons > citer les.pitw honorables 'etlesplusilhistres noms, et avec tout le resp^rt dû à la mémoire des morts et à la vieittesse des vivants.

Le hasard des crises ministérieiles mit autour de la même table de conseil deux antithèses vivantes : M. de ViDèleet M. de Chateaubriand. Le premier a été <un grand nÛBiStre , un admi^ rable financier surtout. L'indeminté du milliard est'une création du génie; elle fut incomplète malhevreusement, parce qu'éll» fut<exelusive. .Les nobles n'avaient rpas^euls perdu leurs biens dans la Révolution ; il iA}M, indemnieer toutes les mines ou se résigner aise lètalités incurablesdes fiiits accomplis.

M. de Villèle avait, comme ious leshommesdeigénie, les>dé> fiittte de -ses qualités. Il regardait M. de Chàttaubriand comme un .obi£^ regurderait une fleur, si fun chiffre avait des yeux. De son côté, M. de Chateaubriand, brouiHéavecles chiffres,, comme un poè'te breton^ regardait M. de l^iUèle avec cet air p^» tnfkfntqae lady Morgan ^lui a découvert. Charles X devait convier, à-ses conseils Tun de ces hommes, tons les deux 'jamais. Bappelons aussi aux tmémoires oublieuses qu'à cette époque Chateaubriand n'avait pas encore obtenu toute radmmation et le -respect accordés aujourd'hui à son génie. <0n se souvenait trop des nombreuses diatribes lancées contre lui par lœ premiers critiques de France, entre autres Morellet et Hoffman :. car, il feut le dire, jamais novateur de génie n'a subi autant de^ censures , de parodies et d'insultes. Les Marty/n , Atakk et iltene ont été commentés par des Aorninas de qoût ot de Mtne «rtltgue, avec des explosions d'hilarité olympienne. ^Un Aristarque -célèbre, prenant le pseudonyme de Chàieauieme^ a publié une^ parodie m*«», fort volume, intitulée : Voyage de PûfMunurfnont Oahkiire, enfostani pm la rue Mouffetard. C'est un amas de^

grossières inepties à Tadresse du poétique Itinéraire de Parie à Jérusalem. Enfin, sous le règne de Charles X , on a joué aux Variétés une parodie &Atala, dans laquelle Potier remplissait le rôle de Chactas , et affectait , disait-on , de parler la iangue de Chateaubriand! Certes , la jeunesse de cette époque et Timmense majorité du public n'avaient que des hommages pour Tillustre écri^ptin, mais il restait encore beaucoup de partisans à Châteauterne, à Morellet et à Potier. Un beau jour, Fauteur du Génie du Christianisme^ des Martyrs et d'Atala^ fut mis à la porte de son ministère comme un garçon de bureau. C'est Chateaubriand lui-même qui s'exprime ainsi.

Mis à la porte comme un garçon de bureau!... Il ne faut pas exiger, même des plus grands hommes , les vertus des saints : Chateaubriand, l'homme du génie antique et de la foi chrétienne, aurait pu sans doute prendre à Rome, à Athènes, à Jérusalem , villes de ses études , des exemples de stoïcisme et de résignation; mais un sentiment de juste orgueil humain l'emporta. Aristide fut oublié. pour Coriolan. On comprend cette erreur, et on la justifie très-bien. Chateaubriand nourrissait de vieilles et légitimes rancunes au fond du coeur; il avait voyagé partout, afin de travailler en conscience; les derniers 60,000 fr.* de sa fortune s'étaient écoulés en Amérique, en Italie, en Grèce, en Palestine; il avait, plus que personne, contribué à restaurer l'ordre social avec son Génie du Christianisme, ouvrage sans doute très-incomplet, et comparable pourtant à ce que saint Augustin et saint Jérôme ont écrit de plus beau pour la défense de la foi. A côté de cet admirable livre se plaçait l'épopée des Martyrs , qui semble écrite par un fils chrétien d'Homère. L'illustre voyageur écrivain était donc en droit de s'attendre à trouver au moins des égards dans la haute critique contemporaine; il fut traité comme un Maevius et un Ravius, en sa qualité d'écrivain, et, en sa qualité de ministre, comme un garçon de bureau.

Il déclara une guerre implacable à M. de Villèle , et fit le serment d'Annibal ^ sa plume , braquée sur les créneaux du Jour-

PARADOXES ET RÊVERIES. it9

nai des DébaU , commença le iea sur le palais de la nie de Rivoli , trop voisin des Tuileries. Hélas! les éclats d'obus ricochaient dans le jardin royal ! On n'y prenait pas garde. Le roi est invio* table ; rien ne pouvait l'atteindre , selon cette ingénieuse fiction constitutionnelle qui a déjà renversé trois rois et en renverserait encore autant que l'histoire en aligne depuis Pharamond. En ce moment, le plus intelligent des éditeurs, M. Ladvocat, acheta les œuvres complètes de Chateaubriand à un prix fabuleux , et leur donna une popularité universelle. La menace du grand écrivain se réalisait comme une prophétie. « Ah ! messieurs, s'écriait-il dans les notes du Génie du Christiamsine ^ au milieu d'un accès d'exaspération, ah! prenez garde, si vous me poussez à bout, je descendrai dans la Uce avec des armes que vous ne me soupçonnez pas! » En effet, il y était descendu. La Gazette de France annonça un jour, en termes railleurs, que Chateaubriand avait: rendu une visite au plus ardent des coryphées de Topposition , et elle se servît même de l'expression de vteiUardf Tout lien était donc brisé. Une fraction , ou une foction du parti royaliste, suivit le drapeau de Chateaubriand. Les noms les plus honorables, les cœurs les mieux intentionnés, les intelligences les plus droites, MM. Hyde de Neuville, Delalot, Agier, se rapprochèrent du parti libéral. Le Journal des Débats poussa cette lugubre lamentation : Malheureuse France/ malheureux roi! Les royalistes préparaient leur appoint à ce chiffre fatal S2f, qui devait renverser Cliarles X. Toute la garde nationale a\'ait crié : A bas Villèlef au Champ de Mars, aux oreilles du roi.

Le <«' mai 4830, je me trouvais à Toulon, et, si quelque prophète eût alors prédit à la royauté de Charles X ses deux derniers mois de règne , il aurait été reçu comme Cassandre à llium. Des hauteurs du fort Lamalgue, nous assistions au plus émouvant , au plus solennel des spectacles 1 La mer n'avait jamais rien vn de pareil depuis le départ de saint Louis du port d' Aiguës^ Mortes. Un vent du nord poussait en Afrique une flotte de âx cents voiles : c'était le bras droit de la France qui s'allongeait pour écraser un nid de forbans. La mer se découpait en sillors 220 i

d'argent, depuis la Grosse-Tour jusqu'aux Iles d'Hyères; le soleil inondait de rayons les vieilles oriflammes de Philippe-Auguste et de saint Louis; les fanfares des vaisseaux jouaient l'hymne du Béarnais et de Gabrielle; cent mille marins adressaient leurs adieux à la France et dirigeaient la pointe de leurs épées vers rOrient. Le canon des citadelles répondait au canon des navires; c'était une fête immense , pleine de l'éclat du printemps , de la joie de la terre, de la gaieté, des vagues, de l'azur du ciel. Tout promettait une victoire africaine , et les présages ne mentaient pas.

Charles X était le roi puissant qui envoyait cette armée aux barbares d'Alger; une garde composée des vingt mille plus braves soldats du monde défendait le trône des Tuileries ; vingtcinq millions de liste civile ruisselaient de la main du roi dans toutes les veines de la France... Une majorité pariementaire, faite avec l'appoint de la faction Agier, renversa cette pyramide sous un pavé. Les 221 avaient ouvert la brèche dans la citadelle royale : la Révolution entra.

Les gouvernements fondés sur les émeutes parlementaires, les crises ministérielles , les joutes de tribune , les responsabilités des cabinets et l'inviolabilité des trénes , n'ont en France aucune chance de durée. Un célèbre chef démocrate a d'ailleurs parfaitement démontré cela dans son discours sur les coups de main , et avec cette franchise étourdie qui fait sortir parfois la vérilé de la bouche des enfants de tout âge : ex are infantium. La théorie du gouvernement des trois pouvoirs pondérés est fort belle en elle-même, tant qu'elle ne fonctionne pas; on peut la comparer à cette statue antique qui doit la grâce souveraine dont elle est empreinte à la longueur démesurée de sa jambe gauche; si cette statue marchait, elle boiterait : sa jambe droite est trop

courte. Heureusement, la statue a le bon esprit de rester immobile, et on Tadmire depuis deux mille ans. La théorie. représentative a eu le tort de marcher; elle aurait dû demeurer sur son piédestal germain , que Tacite a découvert.

« Oui , dit-on ; mais les Anglais? Voyez les Anglais 1 Que ditesvous des Anglais? Ils marchent avec trois pouvoirs et ne boitent pas ! » D'abord je commence t>ar émettre, dans toute sa concision, cette vérité naïve : Les Anglais ne sont pas des Français. Le paralytique florentin qui a dit : Tutto il numdo è fatto came nostra famiglia (Tout le monde est fait comme notre famille], à dit une chose physiquement juste , moins la différence établie entre la laideur et la beauté des formes et la nuance des carnations. Moralement, rien de plus faux. Quelques degrés de latitude suffisent souvent pour faire de deux peuples voisins deux peuples antipodes. Le peuple de Sybaris , qui dormait sur des roses et les trouvait dures , n'était pas fait comme le peuple du Samnium , qui dormait sur des rochers et les trouvait doux. Le peuple de Cambyse , qui ravageait la terre et n'adorait rien , n'était pas fait comme le peuple d'Osymandias, qui cultivait la terre et adorait tout. Le peuple de l'Attique , qui vivait d'air pur et d'esprit char- . mant, n'était pas fait'comme le peuple de Béotie, qui vivait d'air épais et de sottise ennuyeuse. Bœotum aère crasso, La carte thécdosienne à la main, je puis prolonger ce parallèle à l'infini, en me servant toujours des peuples anciens pour ménager les modernes. Trois exemples me suffiront.

C'est déjà beaucoup, c'est déjà trop de donner une constitution politique uniforme à un grand pays comme la France , qui a des Flamands au nord, des Alfemands à l'est, des Bretons à l'ouest, des Provençaux au midi; quatre peuples réunis sous le nom de Français , et qui tous ont des habitudes , des langues , des mœurs^ des goûts , des instincts différents. On ne s'est pas contenté de vouloir asservir à la même communion politique toutes ces nations départementales : on a cherché chez des voisins hyperboréens, sur une terre sans fleurs, sans vignes, sans catholicisme, sans soleil, un modèle de gouvernement triangu-

laire, cpn ne pourrait convenir qu'à un peuple de matliémalkins.

De graves étourdis , ne connaissant de TAngl^^re que la douane, l'hôtel des po&tes, le dème de Saint-Paul, le Théâtre- Français, le Jardin zoologique et le Musée de cire de Westminster, ont écrit il y a bien des années tant de brochures et d'articles sur les avantages du gouvernement représentatif anglais , sur la métamorphose complète des mœurs politiques de la France et leur asâmilation aux mœurs de nos voisins; ils ont prouvé si souvent', en disant je prouve, que nous avons conquis les habi> tildes du parlementarisme , puisque nous avons donné des lettres de naturalisation au sport, au turf, au steeple-chose, au jocbtf^ club, au short'fùhtst, au waUr-proofj aux gerUkfMn-Tiden, au tender, au hmch, qu'aujourd'hui tous les lecteurs de ces articles et de ces brochures se regardent moralement comme Anglds, tout en gardant au fond d'un cœur patriote, contre les Anglais, une haine traditionnelle , contemporaine de Pitt et Gobouig. Eh bien , cette similitude , sur laquelle on a écha£audé trois ou quatre masures politiques , est une erreur sexagénaire qu'il faut retirer de rho^ice des Incurables et convertir en vérité. Le détroit moral qui nous sépare de l'Angleterre est plus large que la « Manche. Dans l'ordre physique, nous trouvons une comparaison assez juste à élabUr entre Içs mœurs poUtiques des deux graaide$ nations : lorsque l'illustre capitaine Gook, après avoir découvert son détroit de la Nouvelle-Zélande , cherchait des iles dans le voisinage du cap sud de Stewart , il rencontra la petite Ile de fiounty, et s'écria : a Nous sommes aux antipodes de l'Angleterre. » Nos théoriciens politiques devraient toujours répéter <!ette parole de Cook; il l'a dite pour eux« Nous avons fondé nos chartes constitutionnelles sur l'île de Bounty.

Les rares Français qui ont voyagé dans toute l'Angleterre, et qui ont étudié nos voisins géographiques dans leurs meetings, dans leurs élections, dans leurs chambres, dans leurs clubs, dans tous les accidents de leur vie politique, n'élèvent aucun doute sur cette question; mais ces (ri^servat^rs ne font pas loi ;

ib sont en trop petit nombre. On aimera toujours mieux s'en rapporter au t^noignage des caravanes qui trafversent Londres au Yol d'un train de plaisir. Cette immense majorité , observatrice comme la vapeur, déelarera toujours cpi'un Anglais et un Français se ressemblent comme deux fracs noirs , et qu'ils sont nés pour jouir des mêmes droits politiques , susciter des crises ministérielles , et prononcer un discours aussi long que celui où Rossuet raconte Fbisloire du monde depuis Adam jusqu'à Loms XiV. Dans notre pays , si mobfle et si léger, ditron , il y a une foule d'erreurs accréditées qui m'ont bi«i l'air de vieillir toujours et de ne mourir qu'à Josaphat. La révolution de 99 a détruit cinquante vieux préjugés, dit-on; c'est possible, maiselle ea a créé cent nouveaux.

Un jour, le plus logique des (d)servateurs disait et venait de* démontrer à un ami qp» certain préjugé politique était faux comme 2 et 3 font six. L'ami baissa la tète comme un Mohican vaincu, et dit : a Oui, je conviens que vous avez raison^ mais j'ai quarante ans, et il y en a vingt que je soutiens moni préjugé : vous voyez donc qu'il m'est impossible de soutenir le contraire. Je ne puis pas avouer en pnbfic que j'ai eu tort pendant mes plus beaux vingt ans. Ensuite, en supposant que j'aie le com^age de me démentir mm-méme et de faire bon marché de mon amour-propre , je dois respecter la mémoire de mon père, qui est mort avec mon préjugé dans le cœwr. »

C'est ain^ qu'on éternise les préjugés. Le monde est peupléde docteurs Pangloss , qui , après avoir dit à vingt ans que tout était bien, meurent octogénaires à l'bospice des Incurables, e» répétant leur aphorisme , et après avoir vu que tout étmt mal ,. depuis le péché originel. Fonlenelle avait bien raison de dire que,, s'il avait la main pleine de vérités, i) ne l'ouvrirait pas. Pede-monte , l'ami de Foscolo , avance quelque chose de mieux : « Jeporte à qui que ce soit, dit4l, le défi de faire un paradoxe, pourvu qu'il prenne le contre>-pied d'une vérité admise, en dehors de la morale et de la religion. »

Après ces digressions, nécessaires peut-être, nous rentrons

chez les Anglais. Je me suis toujours refusé obstinément le plaisir d'assister à une ^ance de chambre de députés ou de représentante du peuple. La façade seule de leur ancien établissement m'est connue^ Personne , à coup sûr, ne peut faire le même aveu , s'il a séjourné vingt ans à Paris. Malgré mon antipathie pour les grandes assemblées, vaste désert d'hommes, comme dit Chateaubriand, j'ai voulu voir la chambre des Communes à Londres, et j'avoue que ce spectacle m'a singulièrement réjoui. Je l'ai toujours trouvé très-peu dangereux pour la tranquillité publique. On y psalmodie des discours, on y dort çà et là, on bâille partout; on n'y agite aucune sonnette; on n'y rappelle personne à l'ordre; on n'y envoie aucun cartel; on ne s'agite sur aucune banquette; l'enniû pleut à torrents; les whigs et les tories s'y partagent des gâteaux mal cuits; on boit beaucoup de porter Barclay-Perkins ; on sort à chaque minute pour avaler un potage de tortue; on feuillette des albums de caricatures; les ministres font un short-whist dans un coin ; ceux qui ne dorment pas lisent un roman de Dickens; les orateurs n'ont pas l'air de se soucier qu'on les écoute. Il n'y a point d'auditeurs, il n'y a point de beaux discours. Tout le monde parle de la même manière et sur le même ton. C'est un andante de six heures sans cabakUa. L'éloquence anglaise est comme l'écriture anglaise : même moule pour tous. Je demandai à mon introducteur de me montrer la tribune de marbre, les interrupteurs chroniques, le verre d'eau sucrée , M. Dupin , et un député plus vertueux que les autres : on me répondît qu'il n'y avait rien de tout cela dans la chambre des Communes, et que je devais me contenter de ce que je voyais. En effet, j'étais trop exigeant. Ce jour-là nous sortîmes à minuit. Personne, à six heures, n'avait demandé la clôture pour aller diner. Cette chambre existe , parce qu'elle a existé, comme le forgeron de Gretna-Green; mais, si on la fermait, contre les habitudes anglaises, l'inconvénient ne serait pas dangereux. Il y aurait [toujours dans un coin de WhitehaU cette main puissante et déjà séculaire qui a creusé des sillons sur tous les continents de l'Asie, sur toutes les mers, sur tous les archi-

pels , et qui fait flotter du détroit de Behring au Yan-Diemen trois cents navires de guerre et tant de paquebots qu'ils ont épuisé tous les noms de la fable et de l'histoire! Une chambre des Communes telle que- je Tai vue n'a pas du tout l'air d'avoir mis au monde toutes ces merveilles , mais elle n'a nui à rien. C'est beaucoup; on peut lui laisser psalmodier ses homélies politiques sans aucun péril pour l'ordre social. La moindre faute de nos chambres parleuses , c'est d'avoir retardé de vingt ans notre colonisation d'Alger. Chez nous la parole a tué l'action. Jamais les députés des Communes n'ont entravé par d'éternelles interpellations bourgeoises la marche de lord Comwallis et de sir William Beutinck, quand ces grands hommes fécondaient l'Asie; chez nous, on a tant interpellé à propos de l'Afrique, que rien n'a été accompli. L'épée du brave maréchal Clausel a été brisée par un avocat.

Il m'a été donné de voir les élections dans les principales villes d'Angleterre, à Londres, à Oxford, à Birmingham, à Manchester, à Liverpool, à Dublin, à Chester. Je n'ai jamais rien vu de semblable en France. On s'est félicifé souvent chez nous du calme admirable qui présidait aux opérations du scrutin. Ce calme est de l'insouciance, voilà tout. Il est dérisoire de parler de calme dans un pays où la première assemblée élue par le suffrage universel a été violée le 15 mai, trois mois après la proclamation de la République. Ce calme n'existe pas dans les élections anglaises, c'est vrai; on sent que ce peuple a foi dans ses institutions , qu'il les prend au sérieux , et qu'il ne violera pas sa liberté. J'ai vu le 25 juillet 1837 tout Liverpool abandonnant son port de la Mersey , sa Bourse , ses innombrables comptoirs, ses quarante dpcks, pour inonder la grande rue de Ckurck' Street, qui conduit à la salle du scrutin électoral. Rien ne peut donner une idée de ce tableau populaire, de cette houle vivante, de cet orage civil , de l'enthousiasme de ces hommes qui marchaient au poil avec leurs bannières , leurs devises , leurs orchestres, lenrs couleurs. Tous portaient bien haut leurs opinions écrites sur le front , comme s'ils eussent connu le précepte du

grand oraleor ronuiin : SU dmique icriphim in franie civU quid de repubUea »ential.

A Birmingham, le 27 juillet 4837, j'ai vu celte ville énorme en complète insurrection. Une armée d'ouvriers as»^eait la rue de la Promdenee des Ow)rien^ où se tenait le poli. Les cris, les chants, les discours, les ovations, les disputes, se crt^ saient partout et formaient des tonnerres permanmts, comme Ninive en a entendu le jour de sa destruction. Il semblait que Yold England ne devait pas avoir de lendraoain. On nomma députés MM. Atwood et Shoffîeld. La nuit tomba. Une armée d^électeurs envahit New-Street pour entendre de près ou vdr de loin les deux honorables élus qui haranguaient la fiMile du haut du balcon de Royal-Hotel. Des applaudissements frénétiques éclataient à chaque phrase; un officier tory, placé à côté de moi dans la rue, osa contredire une assertion de M. Shoffidd; deux hommes le menacèrent; l'officier se retourna et dit : Je $ms tory, et vous ne m*empécher&z pas de parler sdon num opinion! La Ibule battit des mains, se tut et laissa parler le tory. Â minuit, les députés haranguaient encore, et le peuple applaudissait toujours, qu'il entendit ou non, de Su7a»-/fiii jusqu'à Toum-Hall^ dans toute la longueur de NewStreet^^y au lever du sdeil, cette immense ruche de Birmingham, cet atelier cyclopéen était rendu au calme, au silence, au travail. La liberté avait fait son œuvre, le devoir reprenait la sienne. Tranquillité partout.

Nous voudrions bien voir encore si les moeurs politiques françaises s'accommoderaient de l'observation du dimanche telle que nous la trouvons en Angleterre. On dit le catholicisme intolérant •t le protestantisme libéral. Nous voudrions bien savoir de quelle humeur serait accueillie en France la liberté dominicale du protestantisme, cinquante -deux jours d'esclavage domestique par an, et subis en Angleterre avec une sagesse et une résignation admirables i Nous aurions déjà fait, nous, trente jours de barricades pour nos dimanches, si on nous les supprimsiit-ainsi. Il est défendu de jouer, de se montrer aux fenêtres, de se promener

dans les parcs. Les théâtres sont fermés, les rues désertes, les voitures absentes, les billards interdits, les guinguettes vides. A Londres, la philosophie montre biei\, çà et là^ un bou( d'oreille mutine : mais dans les provinces, le dimanche donne à toutes les villes anglaises la physionomie d'Herculanum ou de Pompeï. Lorsque la France catholique se soumettra ainsi à l'observation du jour du Seigneur, elle sera digne de toutes les libertés.

On peut enfin élever quelques doutes sur Faccueil que les mœurs politiques françaises feraient à l'institution liberticide des policemen. Chez nous, des sergents de ville apparaissent rares, apparent rari, sur le boulevard immense, et ils nous gênent un peu. Nous n'aimons pas la police visible : même , en général , nous n'aimons l'autorité que le quatrième jour d'une révolution. A Londres , la police vous enlace de tous c6tés avec les mailles inévitables de ses agents ubiquistes. Le policeman est partout, sait tout, voit tout, comme le solitaire de M. d'Arlincourt. Il y a douze mille solitaires, tous jeunes, forts, muets, mélancoliques, marchant d'un pas calme, ou arrêtés à l'angle d'une rue, comme les Hercules au repos, et en water-proof. Avisez-vous de faire de la liberté , d'insulter galamment une femme , de fumer un Umdresie sur un trottoir, de suivre votre gauche au lieu de votre droite, de crier au-dessus du diapason de la rue, de pousser un si bémol à une heure du matin ; enfin , essayez de faire tout ce que vous faites sous la tyramiie française, en place publique, et vous verrez comment ce policeman vous traitera, et vous verrez comme il sera approuvé par le boutiquier du Sirand, et au besoin soutenu. Si des émeutiers de profession renversai^t un omnibus comme pierre angulaire d'une barricade, à l'instant même toute l'armée des policemen tomberait sur ce principe révolutionnaire, et les trois jours s'arrêteraient à leur berceau. Avons-nous les mœurs politiques de celte liberté? On peut hasarder un non. Eh bien, toutes ces clu)ses-là se tiennent et se relient en faisceau indissoluble; elles donnent la vie au gouvernement représentatif anglais et lui assurent même quelque avenir dans ce monde, où l'avenir absolu n'appartient qu'à Dieu.

Nos mœurs politiques ont l)eaucoup de réformes à subir avant de se faire anglaises. L'imitation du fport est plus facile. Tenonsnous au sport pour le moment.

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