‹ Les matinées du Louvre: Paradoxes et rèveriesChapitre 3 sur 17 · IH · texte numérisé non relu

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La conversation a des arabesques, des caprices, des méandres qui lui donnent un charme particulier et la rendent préférable au discours tout d'upe pièce , qui se croit obligé^ par la rhétorique, d'être fidèle k son point de départ, de garder son unité virginale et de dire à la fin , en d'autres termes , ce qu'il a dit au commencement ; selon le précepte d'Horace :

QiMlte ab Inecpto procetserit , et »lbi coMteC.

n LES MATINÉES DU LOUVRE.

En général , le discours, même le plus beau , est saupoudré, çà et là , d'une dose d*ennui assez forte. Le jeune Spurius Méleilus a été surpris bâillant à la première Catilinaire; cela ne m'étonne point, et nul n'admire pourtant plus que moi le génie et la langue de Marcus Tullius Cicérou. Les hommes écoutent les longs discours pour prouver à un voisin qu'ils sont graves; un auditeur isolé s'endormirait après l'exorde. Nous ne sommes pas nés pour entendre des monologues de quatre kilomètres; notre vie est trop courte. Nous sommes nés pour le drame découpé, la causerie intime et la conversation.

La plus précieuse qualité de la conversation est celle-ci : ne jamais laisser soupçonner aux plus habiles ce qu'elle pourra devenir; son point de départ le plus simple va Taire éclater, au moyen de quelques ricochets imprévus, des péripéties fabuleuses. La conversation peut se comparer à la Tamise, qui gazouille avec des gouttes d'eau , comme une naïade qui bégaye, dans les roseaux de Richmond, et qui , après une heure de vagabondage, ébranle les arches de Westminster, se hérisse comme une cataracte devant le pont de Londres, soulève trois mille vaisseaux à l'ancre ^ et se marie avec l'Océan , avec un fracas d'épithalame qui agite les rives de Gravesend , comme l'exf^osion d'un volcan sous-marin.

Un matin donc , pour suivre ce préambule , on déjeunait à la table ronde du Louvre , lorsque M. de Jouy, un des plus assidus habitués, entra et s'assit à côté du duc de Choiseul.

M. de Jouy était un homme charmant, un beau vieillard plein de jeunesse, et, chose étonnante 1 type du Parisien sédentaire, quoiqu'il eût voyagé partout. M. de Jouy avait visité l'Inde et toutes les îles enchantées de TOcéanie ; mais il ne trouvait rien de comparable aux collines de Meudon et à la terrasse de Saint-Germain. Il parlait avec enthousiasme de l'avenue des Champs-Elysées , des jardins des Tuileries et du Luxembourg , et ne dépensait jamais un point d'admiration pour Java, Tinian ou Juan-Femandez; le port de la Vîtlette lui paraissait plus vaste que la rade de Rio-Janeiro; le Gange ne valait pas la Seine

devant le pont des Arts. Paris n'avait nen d'égal sur k carte pour le spirituel ermite de la Chaussée-d'Antin.

Cet enthousiâBme exclusif a son bon cété; l'hyperbole du patriotisme ne peut monter plus haut. Le général Âllard et Duperray entamaient souvent sur ce point de vives discussions avec M. de Jouy . Allard trouvait que le lac de Cachemire était plus beau que le grand bassin des tuileries. Aussitôt une formidable controverse s'engageait sur ces deux lacs, et M. de Jouy donnait pour son client d'excellentes raisons. Duperray s'écriait alors :

«Avec cet enthousiasme de clocher, mon cher Jouy, vous étouffez dans son germe l'esprit sauveur de la colonisation africaine et indienne. Si tout le monde ne voyait d'autre horizon habitable que la limite de sa paroisse , personne ne passerait les mers et ne recevrait le baptême des tropiques , second baptême de l'homme, et aussi nécessaire que le premier : l'un est religieux , l'autre est civilisateur. Oui , oui , je sais qu'un poè'te a écrit 'oes deux vers :

Nescio qua natale solum dulcedine cunctos Ducit, et immeanMea non sinit essestii.

Ces deux vers ont fait beaucoup de, mal parce qu'ils n'ont jamais été bien traduits, comme tant d'autres. Eh! certainement on se rappelle avec joie

Les lieux témoins des jeux de notre enfance ;

mais, pour goûter cette joie, il iaut s'expatrier. Le poè'te latin conseillait donc le voyage et la colonisation, et promettait même un bonheur de plus aux colons. Si nous habitions une planète comme Saturne et Jupiter, il ne vaudrait pas la peine *de quitter son chez-soi : il y aurait trop à voyager ; mais nous vivons trois jours sur un gk^ que Charlemagne prétend avoir tenu dans sa main , et notre devoir est de feuilleter les cinq pages de ce petit livre de Dieu. Si le général Allard avait trop admiré le bassin des Tuileries, il n'aurait pas planté le drapeau tricolore sur le lac de Cachemire; il n'aurait pas vaincu à la course Alexandre le Grand. Il faut , au contraire, propager le goût de l'émigration , 220 c

en exaltant les splendeurs des pays lointains, si vous ne voulez pas subir les nécessités dévorantes de la guerre, ou les émeutes des peuples étouffés dans des bicoques, ou les famines qui désolent tôt ou tard les grands centres des populations. Les courses au clocher sont des courses de paralytiques; il faut franchir les mers comme on saute des ruisseaux. »

A cela M. de Jouy répondait :

a Je suis tout à fait de votre avis, mon cher Duperray; mais j'aime mieux la Seine que le Gange.

— Eh bien , de Jouy, s*écriait Duperray, puisque vous aimez les citations latines, ^ Dieu vous rendait vos premières années,

O milii prœteritos rcferat si Jupiter annos !

VOUS quitteriez les bords non fleuris que la Seine n'arrose pas , pour revoir encore le Gange , entre Calcutta et Chandemagor.

— C'est vrai 1 disait M. de Jouy.

— Ah ! vous vous rappelez donc encore avec plaisir, poursuivait Duperray, ce Gange où vous avez appris à jouer aux échecs? »

M. de Jouy fit un signe de tète affirmatif.

« On apprend donc à jouer aux échecs sur le Gange? dit le duc de Choiseul.

— Oui, monsieur le duc, répondit de Jouy; j'ai conté cela hier au club des échecs , et M. Duperray était à côté de moi. Je dois mon éducation d'échiquier à deux porteurs de palanquins. Lorsque nous faisions une halte sur les rives du Gange , mes deux Indiens traçaient soixante cases sur le sable ; nous simulions ensuite les pions et les pièces avec des cailloux de formes et de couleurs diverses. Le Gange nous prétait tout le matériel , et nous faisions d'aussi bonnes parties qu'avec un ^hiquier d'ivoire et d'ébène acheté vingt livres à Hog-lane , faubourg de Canton.

— Eh bien ! dit Duperray, voilà un récit et un souvenir charmants. Si pareille chose m'était arrivée , je me le rappellerais avec autant de bonheur que la première férule que j'ai reçue à l'ombre de mon clocher natal.

. — Et c'est ainsi , dit M. de Cholseul , que vous êtes arrivé à une certaine force?

— Gomment donc, dit Duperray, M. de Jouy joue très-bien! Hier, il a failli battre Labourdonnais devant deux cents témoins.

-^ Rien n*est plus vrai , dit M. de Jouy en riant; j'ai failli le battre , mais je ne Tai pas battu.

— Et que vous rendait-il? demanda M. de Choiseul.

— n ne me rendait rien, dit de Jouy, ni pièce, ni pion, ni trait.

— Seulement, ajouta Duperray, il y a une circonstance atténuante : M. de Labourdonnais jouait le dos tourné à l'échiquier, et il jouait ainsi deux parties à la fois, l'une avec M. de Jouy, l'autre avec M. Lécrivain. »

Un mouvement de stupéfaction se manifesta parmi les convives.

« Cette partie impossible est l'événement du jour, poursuivit Duperray; elle a eu lieu avec une solennité digne de son importance. Les témoins et juges du camp étaient M. le vicomte de Vaufreland , le comte de Richebourg , M. Saint-Amant , l'héritier présomptif de Labourdonnais; le docteur Miquel, le général Duchafifault, MM. Ronfil, Sasias et Devinck ^. L'Allemagne était représentée par M. Schulten , l'Italie par M. Calvi , la Russie par M. le baron de Pogogeff , l'Orient par Nouri-Ëffendi^ ambassadeur de la Porte Ottomane. L'esprit s'alarme lorsqu'il s'efforce d'analyser les ressorts qui font mouvoir l'intelligence dan^ une pareille partie d'échecs ! La physiologie s'y perd comme dans un abime. Maintenant j'ajouterai , et M. de Bameville sera mon garant, que Philidor a été plus loin encore : il a joué trois parties , le dos tourné à l'échiquier. Deux , c'est déjà l'impossibilité ; il n'y a pas de qualificatif pour trois. Il est vrai que ce tour de force surhumain branla le cerveau de Philidor, et j'ai lu la lettre charmante que Diderot lui écrivit pour le détourner de ces problèmes homicides. Hier soir Labourdonnais paraissait bien souffrant après son miracle. M. de Bameville lui a communiqué

1. Aujourd'hui président du tribunal de commerce et député au Corps législatif.

)a lettre jongiiiale de Diderot ; efle se termine ainsi : « Risquer sa « raison et son talent pour rien, cela ne se conçoit pas... ne « vous esposez pas à devenir ce que tant de gens sont nés. « ^Encore £i l'on.mourait au sortir d'un pareil effort! Mais s<ni- « gez que vous seriez , ving^ ans peutrétre , un objet de pitié ; et « ne vaut-il pas mieux être , pendant le imème intervalte , un a objet d'admiration? »

Je crus devoir rassurer tous les convives sur l'état de l'illustre maître. J'étais sorti du club avec lui : il était, en effet, .nn. peu souffrant , mais sa vigoureuse constitution avait triomphé du jnal. Après. deux ou trois heures de promenade sur le bouleiMwd, il avait repris au grand air toutaon esprit et«achaniiante gaieté.

« Quelle têtel dit Duperray; en voilà un qui administrerait quatretvingt-«ix départements camme. soixante-quatre cases d'àoajoul je. ne m'étonne pas queson aïeul, ait si .bien gouverné rindeau:temps de Paul et Virginie 1 Les Laèourdonnais ont Ioik de: ûes > fortes tètes. JMnetonnes quiisont des coupoles d'intelligence et de réflexion.

— Vous croyez donc, demanda M. de Jouy, que la science approfondie des échecs peut s'appliquer ^aux choses les plus .étrangères à. ce jeUftmais qui exigent le calcul, ia;âages6e, la prévoyance , la combinaisoii?

— Je le crds très-fermement , dit Duperray..

— Je' le crois eomme vous, dit M. de Jouy.

— Mais ce sentiment se démontre, reprit Duperray : Charteflaagne, dont il était question tout à l'heure, passait pour 4e premier joueur d'échecs de: son temps , eomme l'atteste la chanson de Garin de Montglove, que vous pouvez lire dans les ma- .nuserits du duc.de La Vallière, à la biby0ihèque.de.la:Tue Ricbe- Jieu. Don Juan d'Autriche a joué «aux édieos avec Boy de .Syracuse, et il a .gagné la. bataille dcLépante. Charies-Quint .était aussi fort aux échecs que Philippe II et le grand pape Urbain VIII. Le célèbre Franklin a dû à sa profonde connaissance des échecs la découverte du paratonnerre. La foudre est

une ptèo^que la miepousse trop souvent; Franklin opposa pièce à pièce et mata la foudre. Ce grand homme jouait tois les jouffr avec Mnede Bfion , et c'«st peur eUe qu'il a puhKéson livm si^ curieux, the Mijmh of Ghess^ « La vie humaine, dit Franklin, es^ « une partie d^éehecs où noua trouyoi» des^ aéversaires avec «lesquels.il faut lutter. L'habitude de ce jeu donne la pré*» « voyance , la circofnspection , là prudence et* la persévérance , « quatre verlus avec lesquelles on triompiie d^ tout; » J'aurais pu., peursui vit Duper ray, remonter jusqu'à Alexandre le Grande qui jouait aux échecs avec Parménion , et même jusqu'à PMa« mède, quimata le roi Priam avec le plus difficile des échecs viotorieux, l'échec du. cheval de bois ou du coioaHvr, — Vous oublies un nom plusilkistre «ncore, remarqua de Jouy .

— J'en oublie- vingt , j« le sais, reprit DHperray; j'oublie TamerlaB. L'historien arabe Âradbfshsdiide , traduit par Yatier, raconte toutes. le» prouêraes de ce coQi|uârantsur le dttmp de bataille des échecs, n domui au prinoe son hérkier le nom- de ShmnjLch, quf signifie- lour du rut V pan» qu^a» moment où on vint lui annoncer sa naissance il donnait un échec et mat avee oektofpiàcei Tàmerim joiiait.d>faBbitudè avee les deux phi6 forts amateureido^rOrient^ Ziné le Jardieu et GaMdin: Jîoubliaisausst le maréchal de Saxe, qui nous a laissé^deux mats admirables, mais inCérieuTs pourtant^à^sa baftaille de-Fofntenoy , incomparable parti» d'éehees.

— Vous^ubliez' ffliooro le |Aus grand des noans , dit M. de* Jouy en rianti

— C'est jusfce,.. s'écria Duperray, raîy voilà! veuiBe» bien m'excusar, j'oubliais Napoléon! Oui, FEmperMir était d'une force supériâireaux édieosi En Egypte-, il jouait avec M, Poua* sielgue ou^M. Âmédée Jaubert, deux vaillants amateurs* Pendant l'armistice de Vienne, en 4d^, Napoléon jouait beaucoup avev le duc de Bàannoî il a^t aussi uneinfinité de parties, sous 1» lente, avec le roi de Naples, Beuirienne et Berthier; à Sakrte- Hélène, le glorieux exilé a même trouvé des consolations dans ce noble jeu. »

Le duc de Choieeul , qui ne manquait jamais l'occasion de mettre Duperray sur le terrain des hommes de la Révolution, lui demanda très-adroitement si, dans cette longue nomenclature des princes de Téchiquier, commençant au siège de Troie et finissant à Sainte-Hélène, il n'avait pas oublié ses ennemis intimes de 93.

« Oh !. dit Duperray , depuis Mirabeau jusqu'à Robespierre , je n'ai pas trouvé un seul joueur d'échecs : aussi, comme toutes les parties politiques de cette époque ont été mal jouées ! Un homme qui s'impose à la tète d'une opinion et oblige les gens à se mettre de son côté peut être comparé à un joueur d'échecs qui engage les voisins à parier pour lui. On a foi dans le joueur politique, on le soutient, on arbore ses couleurs; qu'arrive-t-il? Cet homme ne connaît pas les premiers éléments du jeu terrible qu'il joue; il n'avance pas une bonne pièce sur l'échiquier gouvernemental. Il perd sa partie. Ses parieurs trcMnpés l'abandonnent. Alors il leur crie : Vous êtes des renégats ! Ce&i l'histoire des chefs de tous les partis de 89 à 93. Ils n'entendaient riea à leur jeu.

— Au moins, dit M. de Jouy , quand un joueur d'échecs a perdu sa partie, il trouve très-naturel que ses parieurs l'abandonnent et ne le traitent pas de renégat.

— On a commis faute sur faute ^ poursuivit Duperray, de 4789 à 4794, parce que les chefs on^ été dépourvus de ces qualités que Franklin attribue aux profonds calculateurs, à ceux qui veulent faire du nouveau en politique, comme Charlemagne et Napoléon. Ainsi , pour n'en citer aujourd'hui qu'un seul , de ces chefs imprévoyants et imprudents ^ Hébert a commis une faute énorme qui a poussé la République aux plus atroces extrémités, en lui donnant un caractère odieux et ineffaçable. Vous allez voir... Ce que je vais vous raconter est un de ces mille détails dédaignés par les historiens; aussi je les affectionne beaucoup...

— Les historiens? demanda M. de Jouy.

— Non, les détails, reprit vivement Duperray... fl s'agit d'un léger incident d'une séance à laquelle j'assistais. »

Toutes les fois que Duperray annonçait une de ces révélations de 93 , nous étions saisis d'une émotion subite et nous entQurions encore de plus près ce noble vieillard.

a C'était au mois de nivôse , poursuivit-il ; Hébert était à la tribune et proposait de nouvelles mesures contre la Vendée. Robespierre jeune osa interrompre le fougueux tribun du sang, et s'écria : « Hébert , c'est toi qui as fait tout le mal , en pous- « sant les paysans vendéens à la révolte , en proscrivant leurs ff prêtres, en fermant leurs églises, en détruisant leurs croix !....» Si ces paroles du jeune Robespierre n'étaient pas dans le Moni^ teur, vous m'accuseriez d'invention, car elles paraissent impossibles dans la bouche de cet homme... Hébert reçut la bordée à brûle-pourpoint, sans avoir l'air de s'émouvoir; mais il lança au jeune homme un de ces regards paternels qui signifiaient : « Je « te ferai couper la tête demain 1 »

« L'aîné Robespierre , qui comprenait mieux que personne le sens mystique de ces regards, s'alarma pour son frère, et, s'élançant à, la tribune, il fît un discours très-adroit qui apaisa la colère d'Hébert... Après la séance, je rencontrai les deux Robespierre dans la rue de TËchelle, et je serrai la main du cadet, en lui disant : « Tu viens de dire une bien grande vérité. « Oui, Hébert a fait la Vendée. Oui, il a attaché ce brûlot au « flanc de la République : elle n'avait pas assez de ses ennemis « extérieurs; elle s'est donné des ennemis intérieurs. La guerre a vendéenne n'est pas politique , elle est religieuse. Hébert n'a a pas compris tout ce qu'il y aurait de courage et de désespoir « dans ces robustes paysans catholiques, défendus par le terrain « de leur sauvage pays. Hébert est un imbécile; c'est la pire «espèce des tyrans républicains, parce qu'ils sont obligés de a colorer leurs bévues avec du sang pour leur donner l'éclat du « crime... » Les deux frères parurent m'approuver par un trèsléger signe de tête , et Robespierre jeune me donna ce conseil : « Ne parle pas si haut! » et il montrait de l'œil la foule qui sortait de la Convention. Je pris congé d'eux ; ils montèrent la rue Saint-Honoré; je descendis au café de la Régence, où les

iO . LES MATINÉES DU LOUVRE.

joueum d^échecs étaient tous alors dîune force très -faible, excepté M. de Barneville, mmi de PMlidor; »

M. de Barneville donna un certificat 'de bonne mémoire et d'histoire vraie à- M. Duperray.

a Voyez, dit M; de Jouy, le chemin qu- a feit notre conversation. Nous sommes partis du lac de Cachemire pour arriver à Hébert, en passant par les soixante-quatre étapes de l'échiquier. »

Midi sonnait au Louvre; les douze coups du pavillon de l'Horloge semblaient dire : « La» séance est levée : à demain 1 » On quittait toujours la table à midi précis.

Sous la Restauration, M. de Pradt, am^hevèque de Bkdines, a joui d'une grande vogue dans la littérature politique. Son nom était populaire; les conversations et les éditeurs s'enrichissaient av^c ses écrits. A la même époque florissait dans le Jcumal'des Débais un critique spirituel et fort redouté, sous son initiale Z, lettre responsable du nom d'Heffman; Ce critique, aujourd'hui connu par une comédie en un acte et en prose, le Roman d'une hwre, joU tableau d'intérieur, émaillé pourtant çà et là de plusieurs fautes de langue, ce critique, disons-nous, avait distribué ses piquantes railleries-aux plus grandes célébrités oontmnporaines, depuis le Génie du Ghrisiianismê de CSiÀteaubriand jusqu'aux Orientakt de Victor Hugo ; il avait un procédé de style fort récréatif et un trésor de pétâtes épigrammes claires, décentes , spirituelles , rappelant la manière de Voltaire en bonne humeur. M* de Pradt ne pouvait donc pas échaf^fier à Hoffman.

On s'occupait' alors beaucoup de l'Amérique, et les jeunes gensse coiflbient à la Bolivar. M. de Pradtpubliait de&brochures dans lesqudles il prédisait toujours l'avènement de quelque nou-

velle petite république liUiputienne , fondée par un Gulliver américain, comme on annonce aujourd'lrai Tappantion d'une nouvelle planète microscopicpie dans la constellation du Taureau. A chaque prédiction américaine de M. de Pradt , Hofitonn arri» vait avec son Z fulminant à la quatrième pi^ des Déb^ii^ et niait, avec une gaieté diarmante, les Lacédémones microscopiques du Nouveau-Monde, comme certains aveugles nient aujourd'hui les vingt-trois planètes invisibles récemment découvertes, et qui, réunies aux dix vieHles, complètent un joli total de trente*trois monde» opaques éclaifés par notre soleiL

M: de Pradt, silencieux oomme Mi Leverrier, ne répondait rien à Hoffman , et publiait de nouvelles brochures et de nou* voiles prédictions. Tout à coup Tavenir, ce sombre gardien des prophéties, déohira son nuage, se mit au présent, et donna raison à' M. de Pradt. Les paquebots ei les gasette» annonoèrent ,mie explosion simultanée de répubHques impeTceptifales : les montagnes des CordUlières avaient eu leur enfantement; les mères se portaient bien : voilà tout; mais c'était assez pour le prophète; il avait vu clair à travers l'Océan, comme Colomb. Alors il fut donné au monde journaliste d'apj^audir une chose inouïe dans ses fostesi Hoffman fit amende honorable devant M. de Pradt, en plein Journal des Débats l M. Bertin rÂaden ne mit aucun obstacle à cet aote genoux, et, dès ce jour, M< de Pradt poursuivit ses pné&tions sans rencontrer devant lui le Z si redouté des écrivains.

Le silence de la eontradîetion n'est pas fiivorable à tous- le» écrivains : M. de Pradt se dégoûta bientôt d'un triomphe trop calme; pas le moindre esclave ne poussnt un ori après son* char; le prophète planait comme Élie dans cette atmosphère sereme où l'ange trouve le bonheur et l'homme l'eimui. Que fit M. de Pradt? Il se vengea de la critique muette : il n'écrivit plus. Cependant les républiques américaines , greffées sur la tige» fonkee^ marchaient leur petit train aristoeratique , entre laitriba de la Tortue et la tribu du Grand-Serpent. Hoffman laissait rAmérique vivre à sa fantaisie, et combattait l' Attila du maw^

vais goût, marchant à ia tète des OrimUUe$, C'est ain^ que le poète d'Henum et de Ruy-Blas .fut étouffé dans son berceau. Le même malheur précoce était arrivé à Chateaubriand, anéanti à son aurore par Morellet; la même catastrophe de critique avait tué Rossini à son premier bégayement. Le ban goût triomphait sur toute la ligne du p(mt des Arts, quand 4830 se leva un pavé à la main, comme l'ours de la royauté nouvelle. M. de Pradt, qui avait prédit tant de républiques, n'avait pas prédit la meilleure de touteSy celle que La Fayette, juste un demi-siècle après la bataille de Brandy-Wine , découvrit sur le balcon de l'hôtel de ville de Paris. Cette république était venue de l'autre monde sur les ailes des chapeaux à la Bolivar.

En 4835, M. de Pradt racontait fort spirituellement lui-même toutes ces choses, et c'est ainsi que je les ai apprises de bonne source. Je me rappelle surtout une discussion très-vive entre l'ancien archevêque de Malines et le secrétaire de Mirabeau, à^ un déjeuner du Louvre. M. Duperray soutint un de ces paradoxes qui ressemblent à la vérité coomie deux gouttes d'eau dans son puits. Il n'y a jamais eu qu'une seule république véritable, celle de Robinson quand il était seul : commencée le lundi , elle finit le vendredi , quand ils furent deux. On passait alors en revue toutes les républiques avec ce charme et cette sûreté d'érudition qui appartiennent à ces Nestors des révolutions, céunis dans une salle du Louvre. On citait Sparte avec ses rois, ses esclaves, ses continuelles séditions; Sparte, qui abrogea si vite les onéreuses lois de Lycurgue, et se révolta quand le roi Agis voulut lui rendre ce fardeau de vertu; Sparte, qui, au lieu de vivre tranquille avec son bon sens républicain , engagea avec Athènes la folle guerre du Péloponèse et la guerre dite Sociale. Malheureux petits États organisés pour vivre peu, et que Philippe, après la bataille de Chéronée , soumit à son joug de fer. On citait ensuite la fausse république romaine, où le peuple et les esclaves étaient toujours écrasés lorsqu'ils réclamaient les plus modestes des droits; où des tribuns comme les Gracques périssaient sur le mont Aventin, sous les glaives des patridens, et avec eux

trois mille prolétaires ; où des hommes comme Spartacus pouvaient remuer toute l'Italie au nom de la liberté, forcer trois cents patriciens à combattre en gladiateurs pour amuser à leur tour les esclaves; soulever la population de la Campanie, du Samnium, de r.Ëtrurie, et livrer des batailles à Pompée et à Crassus, les plus illustres capitaines de ce temps.

On descendait ensuite aux républiques du moyen âge , toujours exploitées par les patriciens , et ne donnant aux prolétaires que le droit de mourir de faim ou de se faire tuei; dans d'interminables guerres : Pise et Florence étaient les modèles du genre; deux villes les plus charmantes du monde, les plus heureuses par le climat et les arts, et consacrant leur vie républicaine à se déchirer leurs entrailles dans le val divin de TAmo, ou sur les rives de TÉra, qui coule dans les fleurs! Quant à Venise, le nom seul de cette république dispense de tout commentaire monarchique. Jamais la dignité de l'homme n'a été plus méconnue que par cette reine de l'Adriatique , cette marâtre de la liberté, qaand son pouvoir avait une bouche de fer et son geôlier des cadiots de [domb.

Les mêmes vieillards qui avaient vu de près les événements s'accordaient tous pour attribuer la révolution française à la guerre de l'Indépendance américaine. Voltaire et Beaumarchais n'arrivaient qu'accessoirement dans cette œuvre , et bien plus en fournisseurs de fusils qu'en fournisseurs de pamphlets. Ces deux écrivains, peu enrichis par la plume, puisque Voltaire, âgé de soixante-dix -huit ans, se trouvait pour vingt- cinq louis le débiteur insolvable d un pauvre libraire de Rouen, ces deux phi» losophes se firent armuriers et perçurent d'énormes droits d'auteur à la caisse de l'agence américaine. Voltaire, qui s'était tant moqué de la guerre du Canada lorsqu'il n'en fournissait pas les fusils, poussa de toute sa verve septuagénaire à la guerre de l'In* dépendance, qui le rendait millionnaire six ans avant sa mort, et lui permettait de payer ses acquisitions de Ferney et de finir sa longue vie avec le faste d'un grand seigneur. Car jusque-là on s'était abusé sur sa richesse , comme le démontrent très-bien les

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mémoine» de [pe pauvre libraire de Rouen, qui n'a jamais élé payé de ses vingt»oinq louis ^ même après la réussite du coiamercet litténiiDe des fusils amérienns. La vieillesse rend avare. Eu même temps, les gentil^ommes de Versailles, semblables aux patriciens antiques, qui choncdiaient toujours à introàmirê / des nouveautés dam VÉtaiy noviisima quosrmtês, tressaillinent. de joie au bruit de c^te guerre am^icaine qui, au fond, avait alors- un admirable côté politique et national. Tous ces ndales jeunes gens qui , pour créer du neuf contre l'ennui , n'avaient rien trouvé de mieux que la poudre d'amidon pour leurs tètes, l'-aiguiliede la tapisserie pour leure mains , les bergères du Lignon pour leurs intrigues, rencontraient celte fois une mer\'ml- - leuse occasion d'employer leur courage et leurs loisirs. On partit % pour l'Amérique; là France montra son oriflamme aux sauvage^ de THorican. Noble idéel noble pagel noble expédition! Tel est le départ; voici le retour.

Il y avait en œ temps-là — et nous Vavims encore vu — dans la rue Saint-Honoré , près de la me du Coq , un Café rnHîtaiim, avec cette inscription sur l'enseigne : Hic virtus bellica gaud»t Geoafé, soit dit en passant, nous explique- bien des^ choses de cette époque, et nous démontre surtout une absence presque oomfdète de garnison à la date de la prise de la Bastille. Qui songerait aujourd'hui à établir un Café militaire? Paris était donc alors comme une de ces petites villes du Bourbonnais, où les vingt ofitciers-de la garnison fréquentent exclusivement le café à l'enseigne de Mars ou du génénd Foy. Le cafô imiitaire de la rue Saint ^Honoré fit ses dispositions pour recevoir La Fayette et ses compagnons d'Amérique. On dressa un aro de triomphe devant la porte ; on remit à neuf rinseriptton Hw mrtais bêHtea-gandit; on> peignit sur transparent les portraits de La Fayette, de RodiambMu, du maïquis de Montcalm et de Washington. Un officier du RoyaULambesc, nommé Desormes (M. Dn<> perray l'a beaucoup coonu) , monta sur une table et prononça, bien avant Bailly et Mirabeau, un discours fort éloquent, et porta un toast à La Fayette, à ses amis et à la liberté améri

caine. Le vokan du punch allume le volcan des tètes; tous les yeux se baigaèrent de larmes; toutes les mains se serrèrent; tous les cœurs battirent de joie et d'orgueil national. Le jeune La Fayette, encore convaleseent de la blessure de Brandy- Wine et le visage glorieusement bruni des feux américains, se leva et porta un toast au roi , l'allié de rAmérique libre , et au peuple français. A ces paroles du jeune héros les transports éclatèrent avec plus de force; rien n'«vait été encore dépensé: chez nous en enthousiasme patriotique; toutes les nobles illu^ons étaient vierges; tous les généreux instincts ne trouvaient dans le passé aucune de ces tristes leçons qui nous font redouter l'avenir. Au dehors, la foule ravie répondait par ses aoclamations; le délire de la joie colorait tous les visages; la guerre américaine allait donner ia paix au monde ; l'Angleterre s'apprêtait à nous rendre nos possessions du Canada, perdues en 4763 , après la guerre de Sept ans, à la paix de Paris. L'espoir enivrait- toutes les Âmes , et^tous les rêves sembiaifflit d^à des. réalités. Le duc d'Orléans éeoùteit aux portos; son Palais^Royal n'était pœ loin!

A Finsu de tout le monde, le germe des idées répufblicmnes fut déposé ce jour-là dans larueSaint^Honoré, à deux pas du PBlai&'Royal.

Les plue généreuses pensées ne tiennent compte de rien. Le raisonnement est la seule vertu qui nihabite pas le eœur. La république venait d'être proclamée en Amérique, et -beaucoup de tètes jeunes et ardentes rêvaient déjà pour la Fnmee lesmèmes institutions. Les Américains fondaient une- union républioaiRe sur;une terre vierge, baignée par deux océans et des fleuves immenses; ilstavaient pour limites des déserts sans proprié- Ifflres, et pourToisins des sauvages armés de lances et d'arcs. La marine de guerre, le tnano/'ivor/ manquait dans leurs ports; mais ils : avaient déjà une marine, marchande, et sur le lifttoral des matelots iiUrépides et exercés, qui , s'improvisant eorsaires, pouvaient ruiner dans leur commerce les 'plus puissantes des nations de la mer. Les citoyens de ce paradis tenrertre avaient la même opinion, la même pensée, le mém»but, leimèmecoBur,

le même drapeau. Un et tous, c'était le même nombre. Ils ne regrettaient rien dans le passé; ils avaient tous apporté leur tribut à l'édifice du présent; ils entraient tous d'un pas ^al dans l'avenir. Seulement ils conservaient dans leur république le code de l'esclavage à c6té du code de l'égalité ; ils gardaient les préju^és^ créoles contre les races écfuivoques, le sang mêlé, les croisements illégitimes, et, en donnant la liberté à tous, ils exceptaient les trois quarts des Américains.

Telle était la république rêvée en France en 4772. La France était entourée de voisins jaloux et belliqueux, avec lesquels elle entretenait des guerres périodiques. Elle avait un passé de soixante-six rois, ce qui lui donnait des mœurs monarchiques invétérées; eUe comptait déjà parmi ses enfants une foule de sectes religieuses et philosophiques; elle avait perdu toutes ses colonies; quelques vieux vaisseaux délabrés pourrissaient dans ses ports militaires; un déficit énorme désolait son trésor public ; le parlement, la noblesse , le clergé , le tiers état, la cour, étaient en lutte ouverte; la religion et la morale semblaient s'éteindre, et les in-folio de V Encyclopédie s'entassaient comme les marches d'un escalier de Titans pour détrôner Dieu. Voilà le moment choisi par les imitateurs de l'Amérique. Ils n'établissaient aucune différence entre la terre de Mérovée et la terre de Christophe Colomb; dans leur candide enthousiasme, ils auraient planté des aloès , des bananiers et des catalpas aux Champs- Elysées , et obligé la Seine à imiter la cataracte du Niagara sur la fontaine des Innocents. Jamais chimère ne parut plus raisonnable. Voltaire et Franktin s'embrassèrent au coin de la rue du Bac et chantèrent le cantique de Siméon : Nunc dimiiiis; c'était la chose la plus aisée des deux mondes : établir une république sur le Mississipi , avec la seule noblesse du commerce et du travail, avec l'aide d'un peuple d'esclaves et malgré les flèches des Mingos, des Muscogulges et des l^c^cans; établir la même république eh France, avec notre vieille ^organisation , en nous donnant tout de suite pour ennemis les rois de l'Europe. Ces deux choses paraissaient faciles au même degré. La date

seule n'était pas fixée, mais tôt ou tard Texpérienoe devait s'accomplir. Ele s'accomplit en effet; nous savons comment La Fayette garda sa tête, en l'emportant à l'étranger; mais il revint de l'émigration et plus Américain que jamais. On attendait en* core une occasion favorable; les futurs hommes d'État disaient qu'il y avait qj^elque chose à faire; enfin, le National de 4829 lâcha le grand mot : Si les formes du gouvernement nous paraissent insuffisantes pour h progrès , nous passerons l'atlantique. Un demi -siècle révolu, La Fayette trouve une superbe occasion de passer l'Atlantique, et il ne passe rien; au contraire, il rétrograde de quatorze siècles et remet Pharamond sur le pavois. C'était bien la peine de réfléchir cinquante ans!

Cette digression ne nous a point écartés de M. de Pradt , elle nous y ramène. L'ancien archevêque de MaUnes gardait secrètement en lui son dernier mot sur TAmérique. Lorsque ses convives du Louvre l'interrogeaient sur un prochain livre qui ne paraissait jamais, il répondait en souriant :

a Je le publierai un de ces jours. »

Mais avec quelques amis intimes il allait beaucoup plus loin dans ses confidences :

« Je regarde Copernic, disait-il, comme le plus grand philosophe connu... »

On s'informait alors du secret motif de cette admiration fanatique pour le célèbre Allemand. Il ajoutait :

« Copernic avait fait un pas dans le ciel après Galilée; son in-quarto latin était tout imprimé au nombre de mille exemplaires et enseveli dans sa cave. « Si je le publie de mon vivant, pensait-il, a je vais me mettre sur les bras tous ceux qui ne croient <c pas à l'immobilité du soleil, c'est-à-dire tous les habitants de la « terre. Or, comme je tiens avant tout à vivre tranquille, je ne « publierai mon livre que le lendemain de ma mort. » Copernic tint parole ; ce furent ses héritiers qui eurent à soutenir une lutte formidable pour défendre le paradoxe astronomique contre les sa vants contemporains. L'heureux Copernic , pendant ces démêlés orageux , goûtait le calme le plus profond dans une belle tombe

de marbre, «aitre quatre cyprès. L'hoirie Copernic, pour avoir un peu de repos de son vivant, fut obligée d'abjurer le paradoxe dans une brochure, et de déclarer. à la face du soleil que la terre ae tournait pas autour de lui. Cette déclaration de l'hoirie enlevait au livre de Copeniic tout son danger; les mille exemplaires du paradoxe devenu innocent furent jnis en vente et non achetés. Lorsque la découverte allemande des premières lentilles téleeeopiques .permit de voir les phases lunaires de Mars et de Vénus, aperçues par Copernic avec les yeux de Ja pensée, on vintâerai^r en foule autour des opinions du grand astronome; on\acheta son ouvrage , et on l'admira avec d'autant plus d'enthousiasme que l'auteur .était mort.

— LÀinsi, disait M. Duperiray à M. de Pradt, vous imiterez Copernic: vous direz votre rdecnier mot sur F Amérique le lendemain de votre mort, au risque de compromettre le repos de vos héritiers, .lesquelak^enmt forcés d'attendre la découverte d'une lunette politique.qui permettra de voir le.NouveaurMonde de plus près, avec ses taches et ses rayons. » M. de Pradt répondait avec un sourire plein de fineese : « Je n'ai point d'héritiers, moi. » ^

Un an après, le célèbre archevêque de Malines mourut sans avoir publié son dernier mot sur l'Amérique. On comptait sur la révélation posthume de Copernic, mais rienjie parut. Cependant une confidence suprême avait été recueillie «par un ami, et, en l'absence du dernier livre, le dernier mot était connu. H. de Pradt faisait les vœux les plus sincères pour la prospérité de llAmérique; mais il trouvait que le mot-tmien inscrit aur sa bamiiere était un dangereux- défi lancé à l'avenir, cet avenir qui désuait le ciment nmiaindu Colisée de Titus et les .assises des pyramides de Pharaon. « Une heure viendra, disait-^ il, heure m^nit^ieuse }marquée à Thorlogedu ciel, où le -nord et le midi américain entreront en guerre , et après bien des batailles un soldat faeureux sera le premier roi de la répobliquede Washington. »

Lt)S MATINÉES DU LOUVRE. i9

En ce même temps on jugeait l'affaire Fieschi aux assises patriciennes du Luxembourg ; affaire presque oubliée aujourd'hui : les jeunes hommes de vingt-quatre ans ne la connaissent que par rhistoire ; modeste connaissance ! C'est pourtant une chose . de cet hier qu'on nomme 4835.

Ce procès dura quinze jours. Chaque matih^ au Louvre, on demandait à M. de Choiseul quelques détails sur la séance de la veille, et il répondait en quelques mots dont la finesse se dérobait sous la vulgarité de la forme ; ceux-ci , par exemple :

(( Vous avez lu cela ce matin dans les journaux. Le compte rendu est exact. Fieschi paraît très-content , très-satisfait. »

Et, après avoir dit cela , il laissait tomber la conversation sur un autre sujet; on avait beau vouloir le ramener au Luxembourg pour obtenir quelques-uns de ces détails échappés aux procès-verbaux, le duc s'obstinait toujours dans une réserve très-significative pour ceux qui le connaissaient bien. Ce n'était pas la réserve matoise du diplomate, qui vous regarde dans vos , yeux pour vous prévenir qu'il est très-fin : c'était une. bonhomie admirablement bien jouée, sous laquelle on ne voyait aucune arrière-pensée malicieuse quand on n'était pas averti. Dans ia haute position que M. de Choiseul occupait, il ne lui semblait pas permis d'exprimer, chez lui, devant de nombreux convives, la désapprobation formelle d'un fait politique ou d'un acte du gouvernement; mais, à propos de ce fait pu de cet acte , il laissait tomber de sa bouche , avec une exquise nonchalance aristocratique, certaines paroles bien choisies qui amenaient l'entretien sur un terrain où la muette tolérance du gouverneur du I^uvre ne bâillonnait jamais l'opposition.

a Ahl disait une voix, Fieschi parait très-content, très-satisfait? »

Le duc inclinait légèrement la tête , sans regarder l'auteur de l'observation , et annonçait que V Andromède de Puget ne tarderait pas à rejoindre au Louvre le Milan crotoniate du même sculpteur.

Aussitôt M. Duperray, qui était parti avec sa ver\'e pour parler sur le contentement de Reschi , ricochait dans le sillon adroitement ouvert , et disait :

a Ah4 voilà une chose que je verrai avec plaisir î VAnâfûmède au Louvre. Quelle idée de mettre des chefe-d'œuvre de marbre dans les jardins de Versailles , parce qu'il y en avait dans les jardins grecs et tomains ! Mais il y avait un soleil à Rome et à Athènes pour chauffer ces, pauvres statues et les conserver! Louis XIV avait beau prendre le soleil pour emblème, on ne se réchauffe pas avec un emblème 1 Des tritons de bronze , à la bonne heure ! des Neptunes et des Amphitrites d'airain massif, je les admets ; on peut les saupoudrer de neige ou les noyer de pluie, ces dieux ne péricliteront pas sous leur épiderme de métal 1 Mais une pauvre Andromède toute nue, en chair de Carare» exposée au cinquante-cinquième degré de latitude sur un piédestal 1 voilà de la cruauté stupide ! On ne doit mettre que du bronze dans les jardins du Nord , ou des statues contemporaines et académiques dont on veut se débarrasser.

— Eli bien ! reprenait M. de Choiseul , nous allons mettre Andromède à l'abri ; il y aura même un poêle dans son salon.

— Elle en a besoin, poursuivait Duperray : voilà deux siècles qu'elle grelotte sur un piédestal. On a en plus de compassion pour l'Hercule crotoniate. Voilà ce qui* m'étonne et ce que je n'explique pas. Le Milon était vigoureux, comme son original ^ qui tuait un taureau d'un coup de poing; il était occupé sur son piédestal à se débattre contre un lion , exercice échauffant : on pouvait à la rigueur le laisser dans les jardins de Versailles. Mais cette pauvre Andromède , enchaînée au bord de la mer, sur un roc, les pieds rongés par la mousse et les colimaçons, attendant depuis deux siècles un Persée libérateur! Ah ! je ne pardonnerai jamais cette cruauté à Mme de Maintenon , éditeur res-

ponsrioie de Louis XIV 1 Ëniin, le mal va être réparé*; n'en* parlons plus. Le Fravçms est TÎfret légra*; maisil lui faut deor cents* ans de réfleiioH pour repaver tme sottise^ ou. une injuBtioe. »

Une voix. eimeirae d'AndromèdefSe ievaifeiitoB en demandant s'il y avail séance à use heure au Luxembdui^ peur raffaire Fiesôbi.

Le duo faisait un signe affinnati£, et (Msait à M. Duperray :

a Votne système- conuBen» à s'appliquer au jaodinides Toileries : les bromes mythologiques et historiques y seront bientôti en nudité.

— Je n'ai pas ronipté<les votants-, disait Dbperray,.mai» il me semlile (fae la mineritédu marbre est encore très-majeure aux Tuileries. Les ^tiiee de Couatoa, de Goysevox et d'autres mar^ briers -vulgaires y ont bien souffert. LeMéléagxefait pitié à voir; les Hercules ont ma;^ à vne« d'œil; Daphné se désespère de n'être pas chan^ en laurier, et le pieux Énée r^retie le chaud inoenctie de Troie; Lucrèce remN^cie Tarquin; les quatre Sai« sons ressemblent à quatre Hivem; les nombramt lions grelottent, comme des chiens.

-*- Et Spartaous^ dit" une voix.

— Âhl reprit Doperray, celui^à est, de toute manière, trèsmal plaeé dans le jardin des rois. C'est unjdangereux anaoiiro* nisme de marbre. Pourquoi cechef^d^osuvrede Foyatier n^est-il pas daiis la lanrille romaine du Louvre? Qu^le idée saugrenue de mettre cet inventeur de la guerre seeiaie devant Lonis^hi-' lippe ! J'en parlerai demain à M. Guûsot, qui a>des raison» pour ne pas aimer Spaitacos.

— A propos de Spartauns , dit M. de Pradt , vous devriez bien me conduire, cher duc, à la séance de FSeschi d'aujourd'hui*

— Je veux bien , dit le duc.

— Ah 1 je retiens une stalle aussi , moi, dit Duperray.

— Je puis disposer de trois places aujourd'hui , ajouta Mi de Choiseul.

— Il' me semble, mon cher duc,, reprit Duperray, que vous

avez remarqué une certaine satisfaction chez cet abominable Fieschi... Du moins j'ai cru entendre tout à Theure...

— C'est possible, interrmnpit le duc... Oui, je crois avoir dit quelque chose dans ce genre... sans trop d'intention... Mais, l'autre jour, je passais avec vous et M. de Giambone sous les arcades de la rue de Rivoli, et nous avons été interrompus par 1« maréchal Lobau tout juste au moment où vous me parliez d'un autre système sur les statues des Tiyileries... Rappelez-vous!

— Ah 1 oui, j'y suis, dit Duperray... Oui, les statues des Tuileries ont leur bon côté, pour la rue de Rivoli... C'est même un privilège exorbitant et exclusif pour cette rue, privilège renouvelé des Grecs. Lorsque les femmes athéniennes imploraient la protection de Lucine, déesse de la maternité, elles étaient obligées par une loi de se promener dans les jai^dins publics, tous peuplés de belles statues d'Apollon, d'Hercule et de Bacchus indiens. Aussi rien n'était beau à voir conune les enfants athéniens. Les Parisiennes de la rue de Rivoh ne se doutent pas qu'elles ont hérité du même privilège. Certainement aucune loi ne les oblige à se promener, dans le mois de Lucine, au jardin des Tuileries; mais l'instinct maternel leur fait traverser la rue, et elles vont respirer l'air et la verdure sur les pelouses «de l'Olympe voi^. Aussi, le résultat est le même qu'à Sparte. Entrez dans la première maison de la rue de Rivoli, et vous verrez des Méiéagres, des Spartacus, des Apollons de douze ans qui jouent au cerceau. Pour établir une égalité parfaite dans les sculptures de Lucine, il faudrait mettre de belles statues dans les douze arrondissements; on enrichirait, ou du nooins on ferait vivre les nombreux sculpteurs français, et Paris aurait des générations plastiques d'Athéniens. J'ai remarqué l'effet contraire, et j'en fis part à un homme sérieux , qui a traité cela de paradoxe, comme de raison; j'ai remarqué, en 4829, que les cent cinquante représentations de JoekOy à la Porte-Saint- Martin, avaient gratifié Paris, trois ans après, d'une collection infinie de jeunes jockos des deux sexes gambadant, en été, sur les portes de leurs maisons, sous les yeux des célibataires railleurs.

LES ISiATINÉES DU LOUVRE. 53

— Oh ! quant à ceci , dit un capitaine de la garde nationale du poste du Louvre, je puis l'affirmer! J'ai connu deux jeunes ménages de la rue Bourg-l'Abbé qui ont vu le fameux Mazurier dans Jocko, et si vous voyiez leurs enfants!... non, j'aime mieux que vous ne les voyiez pas.

— Cependant, poursuivit Duperray, j'ai observé que le danger des jockos et autres de la même espèce se neutralisent par de bons voisinages. Ain&i la rue de Rivoli ne craint rien; Le beau l'emporte généralement sur le hideux. Les Athéniennes voyaient des faunes sur leurs théâtres, et leurs fils ressemblaient à des Adonis. En sortant de chez Jocko , les spectaleurs n'auraient eu rien à redouter pour leur progéniture, s'ils eussent traversé un de ces promenoirs dont parle Martial, où les statues étaient si nombreuses que les débiteurs s'en servaient comme échelons d'éclipsés pour éviter les yeux de leurs créanciers. .

— Oui , dit M. de Jouy , à Arles , sous l'empereur Gallus , il y avait un de ces promenoirs peuplés de belles statues.

— Aussi , poursuivit Duperray , les ArlAiennes sont encore aujourd'hui citées pour leur beauté. L'influence du promenoir romain continue. Avec ce système, arrivons au jardin des Plantes de Paris : il y a beaucoup à faire là , et on ne fera rien , toujours à cause des prochaines élections. Ce jardin est très-aimé du peuple voisin. Le quartier Mouffetard trouve là son jardin des Tuileries. La foule y abonde, le dimanche surtout. S'il n'y avait dans ce jardin que des lions, des tigres et des aigles, le danger n'existerait s«us aucune forme pour les mois de Lucine ; mais il y a une émouvante collection de monstres, depuis le mandrill jusqu'au rhinocéros, et toujours quelque vagues silhouettes de ces types se reflètent dans le daguerréotype de l'œil féminin et font souche pour l'avenir.

— Il faudrait donc beaucotip de statues au jardin des Plantes? dit un interrupteur statuaire.

— Oui, monsieur, continua Duperray; vous avez deviné ma conclusion... Il y a dans la bibliothèque du monument une statue de Buffon...

U LES MJlTINJÈES PU LOUVRE.

— Avec cette inscriptkNai, dit.M. ÛB Jouy : MaiesAati naturœ ^ior ingênium,

— C'est du latin français, coauneoncn M.beaacoup offîcieUemeat, pouraiiivit.Du^^ray.... Il y a encore la statue de Cuvier dans la salle de minéial^gie; mam ces deiiK jfitatuee de javants fiont.iABuffifiantes p€wr JWutraliAer l'influenee des mandrills, des rhinoeércM&, des .chats-lmaiits, des iciffigouroiis et .autres monstres que iaooaUire.sème atec'prû£uffiûn.paurraiaa8er ies habitants des déserts. Ce qu'il laïuÉrait daas les .belles alléee de ce jardin., le voici : une succession de demirrotonâes éehe- JDnnéesdass toute, la looigueur de ces allées^superbes^et abritant tes images. divines, iabuleitfuds, biijinainfis,.des protecteurs zook)gijgufis, en costume de paradis terrestre «plusou moins mitigé.

— La list^ -serait longue, dit iM. de. Jouy; veus êtes oli^igé de eommeDeer par Aïkm,

— Oh 1 je remonte beaucoup. plus haut, pounniivit Duperray : je remont&.à l'ange qui ét^gnit les flammes de la terre et prépara.le rôgne.des âflIrQ; puis tes époux de L'Ëden avaat la chute, Cybëe ou Ve^, un spécimen {dastique de l!âge de Saturne et de.Bhée, l'^e dlec.Les trcMs «aisons., l'Hiver exclu comme .vieillard et comme iiiver. Les cinq parties du monde, l'Aurore et laBesée, Flore, Pomone, Zéphyre; une naïade, une hamadryadey.Deucalion et Pyrrha, Psyché ouvrant. la boîte de Pandore, Hy^, h déesse de la santé, Hébé veraaiit^le nectar, les itrois .Grâces antiques etune Fftcisien&e moderne, quatre Grâces, tûiaae ettEndymion, les neuf Muses, moins Qio, Yicgile et (Amaryllis, le .poëte Lmri^ et son.o^na V^mus^ la vie de l'univers. *

^-- Ce musée est fort riche , di|iM. de Pradt.

— Mais il appauvrirait le budget desbeaua^axts, dit un député.

— Ah 1 voilà toujourstle ti^o parlementaiie l -s'écria Duperray. Ëh bien 1 continuez à faire gambader des maudjriUs et rouler ias hippopotames tous les dimandtos devant les jeunes byméjDées du douzième artrondifiaeitteali, et vous verrez quel beau sexe nous léguerons à nos neveux I

— Toutes, ditM. dePradt, nous a bien éloignés de-Fieschi... Le duc de Choiseul allait noua dire quelque chose de iort. intéressant sur cet étrange criminel.

— Ah l oui 1 dit l'officier urbain , mes camarades et. moi nous serions bien aiaes de rentrer au poste avec quelque chose de nouveau sur Fiescbi. Dans les nuits de corps de garde, on épuise tousleS'Sujets.

— Mais, dit le duc, vous lisez le journal du soir; il y a toujours huit colonnes sur le procès du Luxembourg. Avec huit colonnes on passe une nuit.. Monsieur Duperray, votre théorie sur les musées anpleni airestsatisfaisanto, mais ce n'est qu'une théorie.

— Donnez-moi deux millions^ mon cher duc, dit Duperray, et ce ne sera plus une théorie.

— En effet, poursuivit le duc , il ne me semble pas juste de favoriser ainsi la rue de Rivoli.au détriment du reste de la capitale. Si j'avais deux millions en .portefeuille, je vous les donnerais. Deux millions ue sont rien .lora(|u'il s'agit de faire vivre tous, les sculpteurs de France et de transfigurer toute une population, depuis la>MoDtagiie Sainte-Geneviève jusqu'à Bercy ; j'en parlerai au roi ee soir.

— Le roi vousdira que cela ne le regarde pas, reprit vivement Duperray. Le roi^est absorbé .par VeFaailles, comme Louis XIV, et Versailles n'a jamais sauvé personne et n'a jamais embelli Panai Versailles nous a même pris douze statues colossales, qui se promenaient sur le pont Louis XV. Versailles nous aurait «pris Sully, d'Aguesaeau, Colbert et M<^é, quatuor de légistes assis devant la chambre; mais ces légistes sont en plâtre , et dans leurs vastes oreilles les hirondelles font leurs nids. Cette considération a permis aux statues et aux. hirondelles de ne pas changer de département. La maison de nos députés a des pénates d'argile, comme la chaumière dont parle le poète latin; il ne s'agit pas de dire à chacun d'eux : Àureus esto, ce serait trop cher ; mais le marbre est moioas coûteux. Ainsi , comment voulez-vous que des députés qui se contentent de cts

quatre plâtres législateurs, et n'ont jamais demandé qu'on les pétrifie (les plâtres) , votent deux millions pour le musée aérien du jardin des Plantes?

— C'est évident ! dit un député sincère.

— Au reste , poursuivit Duperray, les députés, en exceptant les députés de Paris et plusieurs autres , ont peu d'obligeance financière pour la capitale, et cela est fort naturel, soyons justes ; chacun d'eux aime son clocher et regarde de travers Notre- Dame. Ils devraient pourtant savoir que, lorsque Paris sera beau, calme et heureux, la province sera belle, calme et heureuse. Souvent Paris a pris l'initiative de la folie; mais s'il prend un jour l'initiative du bon sens, une admirable contagion circulera dans les veines de tout le pays.

— Ce n'est pas douteux ! dit l'auditoire.

— Ma théorie paradoxale sur les statues en plein air, poursuivit Duperray, peut s'étendre encore plus loin , et avec un air de vérité plus évidente. Ainsi, réalité dans la respiration n'existe pas à Paris depuis les rois chevelus. Allez voir les ménages de la rue Guérin-Boisseau et ceux du fauboui^ Saint- Martin, et comparez. Vous trouverez deux peuples différents, deux races plus opposées que celles de Cham et de Japhet. Qui sépare ces deux races? un mur, la porte triomphale de Saint- Martin. On respire dans le faubourg de la Villette : on ne respire pas dans la rue Guérin-Boisseau.

— Et on paye relativement les mêmes contributions directes et indirectes dans les deux quartiers, dit M. de Pradt.

— On devrait donc jouir de la même respiration , continua Duperray : la rue Guérin-Boisseau , et tant d'autres , ne connaissent le soleil que de réputation ; elles ne l'ont jamais vu. Quand le peuple de ces rues se mutine , les hommes d'État disent : « Il «n'aime pas les jésuites; il déteste les traités de 4815; il est « furieux contre M. de Villèle; il demande une revanche de Watt terloo ; il est gêné par l'article 1 4 de la charte. Les hommes d'État se trompent. Ces raisons politiques sont des prétextes. Le peuple s'agite comme un fiévreux dans ses léproseries ; il n'a

pas besoin de politique; il a besoin de bien-être, de respiration et de soleil.

— Toutes ces raisons ne sont point parlementaires , dit le député en souriant.

— L'heure du Luxembourg sonne au Louvre, » dit M. de Pradt. On se leva , la voiture du duc de Choiseul était avancée dans

la cour. J'eus Thonneur d'être le quatrième et d'accompagner M. de Pradt et M. Duperray au Luxembourg, où on jugeait Fieschi. L'énigme que le duc avait tenue sur notre tête allait enfin donner son mot.

Les spectacles gratuits sont toujours en grande faveur chez nous; les personnes aisées principalement ont, en général, le privilège d'avoir de bonnes loges de faveur au théâtre , et de bonnes places aux cours de haute et basse justice. En entrant au Luxembourg, nous trouvâmes une foule très-brillante, un public d'éhte , et nos trois stalles me rappelèrent le balcon de l'Opéra. C'était la première et la dernière fois que j'entrais dans une salle d'assemblée délibérante , et j'apportais à cette foule blasée le visage épisodique d'un provincial ébahi.

On lira dans l'histoire ces lignes : « Le 29 juillet 1835, Fieschi fit éclater une machine infernale sur le passage de Louis-Philippe. Dix-sept personnes furent tuées , entre autres le maréchal duc de Trévise, et une jeune fille de seize ans, nommée Remy : l'assassin fut condamné à mort et exécuté. »

Nous lisons aussi dans l'histoire ancienne ces autres lignes :

ff Érostrate incendia le temple d'Ëphèse , une des sept merveilles du monde : il fut condamné à mort et exécuté; une loi défendit de prononcer son nom. »

Au moins*, ces derniers mots nous initient dans un secret antique, et nous font réfléchir sur le bon sens des magistrats

d'Éphèse. Leçon perdue, comme toutos les leçons que. le présent s'avise de donner à l'avenir !

Comme il nous serait précieux auioucd'hui, le cowfite rendu détaillé du procès criminel d'Érostratel Avec quel intérêt nous lirions les mémoires d'un Épfaéfiiffli quLnous^ peindrait cet illustre €Fiminel ctevant ses juges l et comme nous comprendrions mieux alors le.sens profond du décret qui voulait couvrir de téoèbres le nom de cet incendiaire immortel! Les chroniques et -les mémoires nous donnent la clef de bien des. choses que Thiatnre, «nnemie des détails et annotatrice des faits accomplis , laisse dans une profonde obscurité.

Un quart d'heure après notre entrée au Luxembourg , M. Duperray me dit à voix basse :

« Comprenez-vous maintenant le mot et les réticences du duc deChoiseul?»

Je lis un signe afiirmatif et j'ajoutai :

(( Oui, le duc a raison, FieSiChi paxait Irà-Gontent, .Irèsimtisfait. »

Duperray, qui suivait oe cuiieux spectacle, avec une attention que soixante ans de scènes révolu tienoairefi n'avaient pas altérée, ne laissa tomber qu'un mot, un nom; .mais ce nom était celui de la situation : il renfermait .tout un volume de philosophie politique : jbVosIrate/

Ceux qui n'ont pas vu ces ^assises du .Luxembourg ne s'en feront jamais une idée. Érostcate ressuscitait sous un autre nom , et illustré d'un crime Jdouveau.

Fieschi était un de ces parias que j la civilisation .paosienne .mêle à la foule Bur ses trottoirs : il s'en allait, par estaminets et guinguettes , glaner des chargements de pipe, des primas de petits verres, des gratiâcations d'absinthe, des tronçons de cigares avariés.. Son costume avait la , prétention de faire croire à une primitive opulence dévastée par desimalheur^ industiriels; il marchait sur des bottés à claire^voie; il portait un panlaUm sans couleur classée en draperie ; un habit ex-^bleu, latoutonné ' sous le menton et dissimulant l'absence du.linge; un col de-soîe

éraillé , un chapeau défoncé par les pluies et rachetant par l'insolence de sa pose oblique les stigmates gluants de sa vétusté.

-Sous cette enveloppe se cachait une organisation pareaseuee et énergicpie , ambitieuse et insouciante , avec des penchants pi^érés pour le lûen et des tendances fougueuses pour le mal; un de ces êtres humains ou inhumains qui démentent tous les systèmes de la physiologie, toutes les théories de la classification ; une sorte d-anomalie vivante , qui ne parait pas dangereuse parce qu'elle est reconnue impossible par les obeervaleurs de cabinet.

Cet homme avait des passions vives, toujouis aiguillonnées par la misère et par le vcHsinage des heureux. La débauche et la foim, ces deux mauvaises conseillères, criaient sans cesse à ses oreilles; il ne craignait ni de recevoir ni de donner la mort; un coup de stylet était £aidle àaa main; il logeait sur les rivvs solitaires du quai Valmy, espèce de Chersonèse Tauride parisienne, où la surveillance nocturne manque au crime : donc , par une belle nuit bien ndire , Fieschi pouvait attendre quelque bourgems sorti des drames du boulevard, le dévaliser et lancer son cadavre dans les eaux du canal Orlaino. Eh Inen, nonl cette idée si simple ne pouvait venir à Fieschi. H ne se sentait pas né pour commettre un de tes crimes vulgaires qui ensevelissent la mémoire d un scélérat dans le greffe banal des cours d'assises et lui donnent pour juge un tribunal somnolent , des jurés anonymes et un public d'occasion. Érostrate n'aurait pas incendié une chaumière de l'Ile de Samos. Hasarder un crime grandiose dont le résultat heureux ou fetal sera la fortune ou^rillustnition, telle était la pensée nourrie avec compfaiisance dans le cerveau de Fieschi. En lisant les séances des cours d^assises, ilsonriait de pitié devant les crinûnels stupides qui dévalisent un bourgeois attardé poHr s'enrichir de sa bourse indigente et de sa montre de simildr; mais quel feu d'enthousiasme brillait dans «es yeux, lorsqu'il lisait dans les gazettes l'histoire d'un sublime scélérat, qui , triomphalement posé devant ses juges , semblait les humilier du haut de<sa future grandeur historique , et'leur dire : « La

postérité se préparera demain à oublier vos noms, et elle se souviendra éternellement du mien ! » — « Comme il est beau, pensait-il , d'être le héros du jour dans cette grande ville de Paris, qui sait illustrer tous. les noms cpi'elle prononce! Comme il est beau d'être le mot initiatif de tous les ^tretiens , d'occuper toutes les pensées, d'être rêvé par les femmes excentriques, d'avoir son portrait sur les boulevards, sa complainte légendaire, sa biographie en format d'Épinal, et son nom dans ce pandémonium populaire , plus brillant qu'un Panthéon I Au fond, quelle vie est la mienne? Est-ce vivre, d'ailleurs, ce que je fais? I>ésirer toujours et jamais avoir ; regarder les heureux et pleurer sa misère; passer devant les festins et mourir de faim et de s(Hf ; traverser les joies des familles et rester dans son isolement 1 Voilà l'intolérable ! Le travail me donnerait un peu de ce que j'envie; mais ne travaille pas qui veut; je ne sais rien faire; je sais lire, voilà tout; cela me sert à connaître les procès criminels. Oh ! vienne une 'bonne occasion de courir deux chances, celle de nfenrichir par le succès. t)u de m'illustrer par la défaite, et je suis prêt pour toutes les deux I »

Les peuples, sans le savoir, donnent une prime d'encouragement à ces idées. Nous, par exemple, nous ignorons le nom du colonel qui, le premier, arrêta les Prussiens dans les défilés de l'Argonne, en 4793, et le nom de l'héroïque marin qui fit le glorieux lendemam de Trafalgar; mais les noms.de Mandrin et de Cartouche sont dans toutes les mémoires et sur tous les étalages des libraires en plein air !

Au f(md des repaires alcooliques où il s'abritait de la pluie et du froid, Fieschi exerçait souvent sa fougue méridionale contre la tyrannie de Louis -Philippe, et laissait découvrir sous ses haillons l'étolTe d'un Brutus d'occasion, aux yeux de ses voisins muets et intelligents. Un jour, il se trouva un h«mme qui le prit au mot, et Fieschi, trop avancé dans ses hâbleries pour recaler, accepta; et l'immense assassinat, l'hécatombe du boulevard s'accomplit.

En voyant fcmctionner Fieschi à la barre du Luxembourg , on

devinait ainsi le caractère de ce criminel , et on avait le droit de blâmée ce mauvais système politique qui donnait satisÊiction à l'orgueil de cet homme en le plaçant sur le piédestal de la solennité judiciaire, et en éveillant ainsi les mêmes convoitises de gloire immonde dans le cœur de ses pareils : la leçon des magistrats d'Éphèse était donc perdue, comme toutes les leçons données par les anciens, nos maîtres étemels et jamais écoutés. Fieschi dirigeait les débats ; il était superbe d'arrogance et d'aplomb; il parlait fort mal, mais, comme il parlait toujours, on pouvait croire qu'il parlait bien. Semblable à ces grands acteurs qai n'aiment pas les pièces d'ensemble et voudraient jouer un monologue en cinq actes, Fieschi n'avait pas Tair de soupçonner l'existence de ses complices , assis à côté de lui ; il ne les regardait jamais; il ne leur adressait jamais la parole; il ne leur répondait pas; il se tenait à. distance, il s'isolait; ilvour lait être le centre de tous les regards et ne partager sa gloire avec aucun subalterne. A tout propos, il disait emphatiquement ma machine; et il montrait à gauche sa propriété homicide, en la désignant par un geste arrondi et un regard paternel. Il développait des théories de Nemrod sur le tir au vol, le tir au repos, le tir au jugé; tous les privilèges de la défense lui étaient accordés; il pouvait dire, — je l'ai entendu, — en s'adressant à un côté de la chambre des pairs : Si je tire sur un vol de canards, je suppose que vous êtes les canards^ je dois tirer en éventail, comme cela , pour en abattre davantage. (On riait.) Liberté de la défense I c'est un axiome de droit français. Un homme tue dix-sept personnes , en plein midi , dans un jour de fête; il pouvait en tuer deux cents, si Dieu n'eût fait. un miracle; les pairs se rassemblent pour le juger ; l'assassin les compare à des canards; il n'y a rien à dire; liberté de la défense, piédestal , illustration : cela durera quinze jours ; quinze jq.urs de fête pour un homme qui a mille fois songé sérieusement au suicide , qui regarde sa vie comme un fardeau , qui vient de la jouer sur une chance; qui passe d'un cloaque sous les lambris dorés du Luxembourg, cause famihèrement avec les patriciens,

j0ue un* premier rôle dans le pins émouvant' des drames eirac> tiDn^ excite la cunosité des hommes illustres et des jolies femmes, pérore sur un piédestal , interroge le président de la chambre dès pairs', et redresse fièrement la tête, en songeant que TEa* rope écoute ses paroles- et tient ses regands fixés sur lui.

Érostrate de Samos a fuit absolument la même chose*; Fiescfai Ta copié, mais instinctivement. Voyez' comme certaines imtures se^ ressemblent; vingt-emq siècles n'ont pas changé l'esprit du mal et les fantaisies bouffonnes ou tragiques de l'orgueil humain I Érostrate sortit de son île, débarqua sur le nvB^ voiaiil, et promena sa misère à Éphèse, en rêvant une illustratron quelconque. L'île d'Icare n'est séparée, dans la mer Icarienne, que par un détroit de l'île de Samos; il songea d^abord à son voisin et aïeul Icare, qni avait trouvé un moyen de passer < à la* posté* rite sur des ailes de cire ; mats l'imitation lui répugnait; il. vou* lait se créer un genre d'illtistrationi Tro^ villes, les plus rap^ ppochées d'Éphèse , lui proposaient encore trois beaux^ modèles à imiter, Smyme, Milet, Hahcamasse, patries d'Homère le poëte, de Thaïes l'astronome, de Denys l'histoneni Érostrate voulut être quelque chose de mieux. H brûla dom) le tem{^ de Diane , et se garda bien de prendre la fuit^, de peur de ne pas être arrêté; Un pareil crime se produisait pour la première fois; on fit donc au criminel l'honneur de le juger avec une pompe digne du temple d'Éphèse. Au jour fixé, les voyageurs arrivèrent de toutes les villes qui s'étendent du golfe d'Iasus aux frontières de là Mysie ; le concours des curieux fut immense ; on vint voir le procès d'Érostrate , et des vallons du ment Tradus, et de la ridie- Mylasa , et de Magnésie, et d' Athymbra , qui bordent les rives- du Méandre, et de toutes les îles de l'ardiipel voisin. Érostrate était fort joyeux de ce concours ; il regrettait même de* n'avoir pas brûlé la tombe du roi Mauscde par-dessus le marché, et se réservait ce crime supplémentaire en cas d'acquittement.

Les juges, enfants de cette belle lonie où la limpidité du ciel donne la darté à l'esprit , ne se doutaient pas encore de la faute

qu'ils avaient commise en oonsaorant', à cause de l'importance du crime, la solennité du crimineL Le procès rendit la faute sensible à tous les yeux, et on tremUa pour le sort des autres merveâle» qui restaient debout dans le monde; on* redouta la venue dOs scétëratspkigiaiFes, les contrefoçons du crime, et les penseur» se reeueillirent pour trouver un remède au mal. ,

Le» incidents du proeès confirmèvent toutes ces légitimes appréhensioiis.

Les juges voulurei^ connaître la pensée d'Ërostrate, l'incen* diaire du temple de Diane : on lui demanda s'il avait de» grief» personnels contre cette déesse;. s'il était jaloux d'Bndymion; si son enthousiasme pour le soleil lui faisait mépriser la lune; s'il était architecte et jaloux ; s'il désapprouvait le cumul des fonctions de la triple Hécate; s'il avait été Wessé par un san^er de Mysîe au clair de lune; on épuisa toutes les question^, celles même qui nous paraissent étranges aujourd'hui , à cause de notre indifférence pour la lune. Ërostrate répondit à toute» négativement, et s'acharna dans une résorve mystérieuse, comme fit plus tard Mme Manson, pour prolonger des débats si glorieux et si solennels. On fît des sacrifice» à Diane chasseresse, à Phébé, à.Hécate , en priant la triple déesse intéressée au procès de délier la langue d'Érostrate; le criminel garda son système; sa gloire grandissait à chaque séance ; de nouveaux curieux arrivaient encore, peramiea silentia lunœ, de Ténédos, d'Alexandrie, de Troade, du golfe d'Adramytte, de Lesbos, de Mitylène, des rive^ de la Propontide et de l'Euxin. Érostrete regrettait encore plus d'avoir fait si peu. Le pauvre ilote de Samos n'aurait paséchangé son incendie contre l'Iliade; jamais le poète d'Achille et d'Ulysse n'avait fait autant de bruit dans le même pays. Chose inouïe, et croyable pourtant ! les jeunes et belles Ioniennes , vêtues des riches étoffes de Milet, témoignèrent les plus vive» sympathies à Ërostrate, sans^ doute par jalousie contre Diane et par amour pour Apollon.

Enfin la clarté se fit dans la procédure, et il fut évident pour tous qu'Érostrate avait commis son crime uniquement dans le

but de faire parler de lui et d'immortaliser son nom. Alors une loi sage fut promulguée , sage dans son principe conservateur, mais qui devait rencontrer un écueil dans l'application. Il fut défendu, sous peine de mort, de prononcer le nom d'Ërostrate, afin de dérober ce nom exécrable à la connaissance de l'avenir. Tous les chefs de famille commencèrent alors à répéter à leurs enfants cette phrase : Ne prononcez jamais le nom d'Érostrate^ et ils-le proK^onçaient. On s'abordait en se disant à l'oreille : Ne prononçons pas le nom d*Érostrate , ks dieux nous en préservent} A son lit de mort, le père disait à ses fils : Au nom des immortels , ne prononcez jamais le nom d'Érostrate. Chaque génération , en s'éteignant, recommandait la même chose à la génération nouvelle, et c'est ainsi que le nom proscrit est arrivé jusqu'à nous , à cause de la loi qui l'anéantissait.

La sagesse antique avait l'heureuse habitude de se corriger lorsqu'elle commettait une faute. On assure que le colosse rhodien a été abattu , au moyen d'une excavation pratiquée sous le môle du port, par un imitateur d'Érostrate; cette fois, les juges de l'Ile des Roses ont instruit l'affaire à huis clos , et l'histoire nous apprend à tous que cette autre, merveille du monde a été renversée par un tremblement de terre. Érostrate II a manqué son coup. Chez nous, la philosophie, l'observation et l'expérience ne sont jamais entrées dans les cerveaux exclusivement politiques. Si en 4847 un autre Fieschi eût encore épouvanté Paris d'un crime érostratique, on lui aurait encore accordé la satisfaction de quinze jours de piédestal solennel. D'ailleurs, Fieschi, après 4835, n'a-tril pas trouvé des imitateurs en miniature? Et ces petits plagiaires ont-ils fait changer la jurisprudence de l'époque? non. Trois Érostrates auraient brûlé, en 1847, les Tuileries, le Louvre et le Luxembourg, et ils auraient tous été perchés triomphalement sur le stylobate de la chambre des pairs. Est-ce que ces hommes d'État pouvaient se tromper? leur cataracte politique n'a pas même trouvé un oculiste dans le coup de foudre de 18481

« On a fait de la politique la vie de la France, disait un jour Duperray, et c'est un grand malheur! Lorsque, .dans une nation, les arts, les lettres, les sciences, deviennent secondaires et sont couverts par les bruyantes voix des partis , la nation touche à sa décadence et à l'abrutissement. Le parlementarisme a été inventé dans la tour de Babel. »

Une grande question d'art était à l'ordre du jour de nos réunions du Louvre. M. de Ghoiseul , qui avait la haute main dans la direction de l'Opéra, avait invité Habeneck, et la présence de ce grand artiste exilait cette fois les questions du domaine de la politique et de l'histoire.

Habeneck était un Allemand-Français, doué d'une forte ten<dresse pour les chefs-d'œuvre de la grande école italienne. Cette organisation mixte , ou pour mieux dire complète , mettait les interlocuteurè à leur aise ; on pouvait faire devant lui de l'éclectisme musical, louer Beethoven, Mozart, Rossini ou Bellini, les fugues de Bach ou le plain-chant grégorien ; Habeneck écoutait tout et ne murmurait pas comme un violoncelle organisé ou un musicien voué exclusivement au dieu du mont Adule ou à sa femme , la naïade du Rhin.

Habeneck avait des états de service à faire envie à un général allemand ; il avait mis au monde Beethoven ; l'Allemagne bégayait encore l'admirable langue de ce maître , lorsque l'armée dé notre Conservatoire entonna la symphonie en ut mineur, dans ce glorieux concert où Habeneck enleva toute la salle à la pointe de son archet. Ce jour-là, Beethoven fut naturalisé Français; ses symphonies se vulgarisèrent comme des chansons, et jamais elles n'ont trouvé dans le monde de plus vaillants interprètes, une plus merveilleuse traduction. C'est encore Habeneck qui a puissamment contribué pour sa part aux succès des chefs- 220 c

d'œuvre révélés sur notre première scène lyrique dans une période de vingt ans. Il est mort à la tète de sa glorieuse armée, sur le champ de bataille de l'orchestre; il n'a point de statue; il n'en aura jamais ; c'est bien le moins de donner en passant ce souvenir à cet illustre général oublié.

La discussion était vive. Habenec^ soutenait toujours qu'il y aurait beaucoup de facilité à faire pour lt)péra ce qu'on avait fait pour le Théâtre-Français.

« Mon cher Habeneck , dit DUperray, rien n'est facile avec une chambre. L'art, c'est de l'argent. Triyulce disait qu'il follait trois fois de l'argent pour faire la guerre ; chose inutile , la guerre! il n'^ faut qu'une fois pour faire de Tart; chose utile, l'art! ^

— Je ne comprends pas trop , dit M. de Choiseul , la nécessité d'une subvention estraorcfinaire.

— Vous allez le comprendre, cher duc, dit Dirperray. Voici le plan proposé, résumdns la question. On joue en ce moment à l'Opéra des chefs-d'œuvre, c'est incontestable. Mais avaift ces chefs-d'œuvre , il y en avait d'autres , et ceux-là on ne les jone plus , on ne les jouera jamais; l'Opéra est un théâtre de vivants. Ce n'est pas un mal ; j'aime assez les vivants, il faut même qu'ils' vivent ; il ne feut pas les tuer avec les morts, ce qu'on fait quelquefois; mais les grands musiciens morts ne doivent pas être tués par les vivants. Tout peut s'arranger.

— Avec de l'argent, dît Habeneck.

-— Est-ce qu'il y a une autre manière d'arranger les choses? poursuivit Duperray; toute la question est là. Si M. de Choiseul appelle demain au Louvre M. Duponchel, et s'il lui dit : « Vous « devriez monter Armide, Orphée ou la Vestale ^ » M. Duponchel reculera comme un homme devant une tuile qui tombe; M. Duponchel répondra ceci : « Monsieur le duc , je suis un industriel ; « j'ai une responsabilité de commerce. Un directeur d'Opéra est « sujet à Qichy comme un épicier. Je fais dix mille francs de re- «c cette avec Robert le Diable, la Muette, la Sylphide , la FiUe dm a Danube, la Révolte au 5^rat7; avec Armide et Orphée, je ferai

a six cents francs^ Imposez-nun deux ou trois chefs-d'œuvre de « Gluck , et je suis ruiné dans six mois. »

— C'est évident, dit Habeheck.

— Mais, dit M. de Choiseul, au Théâtre-Français, on joue tout le vieux répertoire contemporain de Gluck, et même antérieur.

— Ah ! voilà où je vois wne anomalie î poursuivit Duperray , et nous devons chercher le remède. Il est très-facile de monter une comédie en cinq actes du vieux répertoire ; cela ne coûte presque rien : mais il en coûte énormément pour monter Orphée avec toute la pompe convenable. L'Opéra ne doit pas lésiner; il doit faire pour Gluck ce qu'il fait pour Meyerbeer. Malheureusement, Gluck ne lui rendra jamais ce que lui rend Meyerbeer : il faut donc que le gouvernement paye à ses frais la glorieuse exhumation des chefs-d'œuvre anciens.

— Alors, dit M. de Choiseul, vous -ne trouvez pas la subvention actuelle suffisante?

— Non , si vous voulez faire pour l'Opéra ce que vous faites pour la Comédie-Française. Les frais de l'Opéra sont énormes et hors de toute proportion avec les dépenses de la Comédie-Fran- " çaise. Un directeur, pour joindre les deux bouts, ne peut sacrifier aucune recette à des caprices d'art, à des tentatives de fantaisie , pas plus qu'à de glorieuses reprises de chefs-d'œuvre inhumés.

— Mais pourquoi .supposez-vous, dit une voix, que la reprise de la Vestale , par exemple , ne ferait pas de l'argent ? pour nous servir de cette expression juste mais triste.

— Je ne suppose pas, j'affirme, dit Duperray; demandez à Habeneck.

— Il a raison, dit le maître, la Vestale ne ferait pas^ U sou.

— Comment! s'écria M. de Giambone^ cette VnêmU qui .a soulevé Paris et la province , qui a eu deux cents représentations, qui a fait la gknre de Mme Branchu , qui a mérité le prix décennal, qui a été honorée de deux parodies, cette Vestale ne ferait

plus le sou aujourd'hui! Et pourquoi? voyons, pourquoi? Esirce un chef-d'œuvre, oui ou non?

— C'est un chef-d'œuvre , dit Habeueck ; il y a d'admirables récitatifs. Au premier acte , un beau duo , un superbe chœur de triomphe , un magnifique chœur de vestales; tout le second acte est magnifique. Le troisième renferme encore de très-belles parties , le chœur funèbre surtout. Les airs de danse , faits de main de maître, sont classiques, et on les exécute tous les jours encore dans les exercices d'élèves.

— Eh bien! dit Duperray , malgré tout cela, vous ne feriez pas deux recettes aujourd'hui. C'est contre toute espèce de logique, jo l'avoue, mais il n'y a pas de logique dans le flux et le reflux du public ; le public des théâtres semble affilié à une immense franc-maçonnerie , qui se fait par signes de courtes cx>nfidences sur toute la ligne des boulevards. On va voir une pièce ou on reste chez soi , se^on que les signes maçonniques disent d'aller ou de rester. Souvent on court au mauvais et on délaisse le bon , en sens inverse de la direction donnée p^r les journaux. Les signes maçonniques opèrent. On a mis l'ongle du pouce sur le nez ou sur le cœur; qui sait? personne ne connaît le public ! nous n'en sommes pas membres, nous; personne de connu n'appartient au public. C'est une corporation pleine de mystères, une intelligence céleste ou un monstre que Bufl'on n'a pas classé. Le public est un peuple à part au milieu du peXiple. Le public regarde passer le peuple dans les révolutions; il achète les gravures de la Bastille, mais il ne la prend* pas. On a sondé la profondeur du cœur de l'homme , le cœur du public , jamais. Âddison, La Bruyère, La Rochefoucauld, Honoré de Balzac^ qui ont tant sondé,* ont été sondés par le public, et ne Font pas connu. Très-souvent le public accomplit une chose juste : il donne un triomphe à Robert le Diable ou à la Muette ; puis il laisse tomber Guillaume Tell ^ , Moïse et le Siège de Corinihe,

l. Cette scène du Louvre est antérieure à 1837, c*c8t-A-dire aux débuts de Duprcz , auquel on doit la glorieuse exhumation du Guillaume Tell complet. On jouait un acte de ce chef-d^œuvrc, comme lever de rideau.

Pourquoi? Âh! demandez-le à Protée, quand vous l'aurez enchaîné , comme fil le pasteur virgilien !

— Et pourquoi, s'écria fougueusement M. de Giambone, pourquoi , si vous n'avez pas enchaîné Protée , connaissez-vous ses secrets au point de dire qu'il a'irait pas à la reprise de la Veskile?

— D'abord, dit M. Duperray, parce que c'est upe reprise : le public n'aime pas les reprises; parce que la Festale a trois actes: le public en demande cinq aujourd'hui; parce que Vintrigue n'est pas compliquée : le public aime les labyrinthes dramatiques; parc« qu'il y a des Romains dans la Vestale: le public n'admet les Romains qu'en tragédie. Guillaume Tell n'a pas réussi , parce qu'il y a des Suisses , des soldats habillés en valets de carreau , des chalets, un tyran orné de plumes et une pomme. Le public n'aime rien de ces choses-là. Il les aimera peut-être un jour. Le ûls d'un public ne pense pas souvent comme son père. A la première de Guillaume Tell, lorsque Gessler fit retentir cet alexandrin normand :

Sur la tête du fils qu'on place cette pomme,

un éclat de rire immense couvrit la musique de Rossini; toutes les lorgnettes se braquèrent sur cette pomme pour la juger. La pomme perdit le chef-d'œuvre, comme elle avait perdu le paradis terrestre et Ilium. Les pommes n'en font jamais d'autres; allez prévoir que le public laissera tomber Rossini pour une pomme l Voilà pourtant le public !

— Pourquoi le public n'aime-tril pas les reprises? demanda M. de Choiseul.

— Parce qu'une reprise n'est pas une nouveauté, dit Duperray. Le public consent à payer 40 francs pour une loge, C francs do fiacre pour l'aller et le retour après minuit, deux paires de gants pour lui et sa femme, deux glaces au foyer, une collerette, une garniture de chapeau , une paire de souliers de satin frais , une visite de coiffeur, enfin tous les frais énormes d'une soirée d'Opéra, à condition qu'il verra un ouvrage dont tout le monde

parie , que tout le monde admire , et dont personne ne s'occupait le mois dernier. « Avez-vousvu Robert? — Oui, j*ai vu Robert; « c'est superbe! il y a des religieuses qui dansent très-bien; la a^upérieure a une croix. Elles sont couchées sur des tombeaux ; « il y a un clair de lune comme à la Place-Royale ; le diable vient, « leur dit : Levez-vous! elles se lèvent. Les chevaliers jouent au « passe^lix. Il y a une église avec des lampes et un curé. La trappe « s'ouvre, avec des flammes; le diable tombe daûs l'enfer. C'est « très-beau ! ... » Celte analyse isolée donne U*ois publics au théâtre le lendemain. Cela se gagne de proche en proche. C'est une nouveauté. Les reprises n'ont pas le même avantage. On dit : « La « Vestafel... Oui , mon père m'en a parlé quand j'étais enfant. On « enterre une femme qui a laissé éteindre le feu , et son amant la « délivre...» Ainsi tout le monde connaît la Festote, à cause de son père ; on n'en parle pas : à quoi bon aller la voir? Et puis personne ne peut rem^acer Mme RranchuI les pères ont cité Mme Branchu jusqu'à leur dernier jour. On ne chante plus comme cela aujourd'hui. Lainez et Laïs ont été les derniers chanteurs de Paris; à leur époque, on venait exprès de la province pour entendre le premier coup d'archet de l'ouverture de la Caravane. Ce coup d'archet ébranlait la salle. H n'y a plus de coups d'archet comme cela; les pères l'ont entendu. Heureux pères 1^ ils oirt toujours entendu ce qu'il y a eu de mieux. Les fils viennent toujours trop tard. Regrets stériles 1 le passé est toujours supérieur au présent; les anciens sont toujours des géants , les nouveaux toujours des nains. Quel malheur que personne n'ait jamais pu être son père !

— Vous conviendrez pourtant, dit M. de Choiseul, qu'il y a encore beaucoup dç vrais amateurs qui voudraient voir la Vestale^ même sans Lainez, Laïs, Derivis et Mme Branchu.

— Et c'est précisément pour ceux-là, dit Duperray, que je voudrais voir toiles les reprises des chefs-d'oeuvre, et payées par le gouvernement. Paris est encore la ville du monde où on trouve le plus grand nombre de coimaisseurs intelligents en matière d'art* Ceux-là, par malheur, ne peuvent enrichir un

théâtre, mais ils peuvent enrichir Tart^ ce qui vaut mieux. C'est pour eux surtout que les reprises seraient nécessaires. Nos vieux grands maîtres de mélodie et de chant sont dignes encore d'être écoutés. Il y a grand profit pour les élèves. Ensuite, qu'il serait curieux de suivre la marche triomphale de Tart, depuis Castor H PoUux jusqu'à Robert le DiabU! Qudle émouvante filiation de chefs^'œuvrel et comme il serait bien employé, l'argent consacré à nous exhiber, sur la noble scène d^ lt)péra, toutes les m^veilles françaises, qui commencent à LuUi et finissent à Aubert !

— C'est incontestable, dit Habeneck; il y aundt plaisir et. profit pour tout le monde dans l'exécution de cette idée.

--iMais j'irai plus loin, continua Duperray. Le public, comme je le disais tout à l'heure , se trompe quelquefois; mais les vrais connaisseurs en musique ne se trompent jamais. Il faudrait donc que le gouvernement prît en considération l'avis des grands connaisseurs et réparât les injustices du public, lequel finirait par être de l'avis dés grands connsûsseurs. Ainsi , mon cher Habeneck, que pensez-vous de Guillaume Tell?

— C'est un chef-d'œuvre! dit le maître.

— Etk bien! reprit Duperray, ce chef-d'œuvre a fait huit cents francs à sa douzième représentation. On l'a réduit à trois actes, puis en deux, puis en un, pour amuser les banquettes. Trois sacrilèges... Que pensez-vous de Mmeer?

— Un chef-d'œuvre inouï , répondit Habeneck.

— Bon ! poursuivit Duperray ; ce chef-d'œuvre inouï s'est arrêté tout court à sa seizième représentation. Le troisième acte est resté pour amuser le lever du rideau... Que pensez-vous du SUge de Cotinihe?

— Un chef-d'œuvre inconiiu , dit Habeneck.

•— Et de trois! reprit Duperray; ce (hef-d'œuvre inconnu vient d'être repris. Rossini en personne avait dirigé les répétitions. L'Opéra s'est mis en frais de décors et de costumes. On Ta joué trois fois. Le public n'aime pas Corinthe; et, comme on le disait à la troisième, il n'a pas été. permis anœ omnibus d'aller

à Corinthe, non licet omnibus adiré Corinthum, Rossmi est parti pour Bologne , en secouant la poussière des coulisses , et il a bien fait... Et vous verrez que bientôt on rencontrera des gens naïfs qui vous diront : « Ah çà I ppurquoi Rossini ne fra^ « vailie-t-il plus? » Cette candide demande va se perpétuer à Tinfini. Vous comprenez donc qu'on doit même faire, pour certains chefs-d'œuvre contemporains, ce que nous conseillons pour Lulli, Gluck, Pjccini, Sacchini et d'autres. Quant à moi, si j'étais riche , je donnerais volontiers cent mille francs à M; Duponchel pour me donner la reprise d'Adèle de Ponthieu,

— Ah ! dit Habeneck , voilà un opéra que je ne connais pas î ' — C'est étonnant, dit M. de Choiseul.

— Demandez à M. de Giambone , reprit Duperray; «nous avons vu ensemble la première représentation.

— Et nous étions jeunes et superbes I dit M. de Giambone.

— Il cite toujours Voltaire, lui , continua Duperray. Adèle de Ponthieu , de Piccini, a été jouée pour la première fois en 4784 , le jour de la naissance du Dauphin. C'était la haute-contre Legros qui chantait : on n'avait pas encore inventé les ténors. Il y a dans cet opéra des mélodies ravissantes; je vous les recommande , mon cher Habeneck ; faites une fouille danâ les catacombes de la bibliothèque du Conservatoire.

— Comment donc ! dit Habeneck , c'est mon devoir ; mais je ne vous promets pas de faire reprendre Adèle de Ponthieu à l'Opéra.

— Oh ! dit Duperray, nous ne sommes pas si exigeants.

— Maintenant, dit M. de Choiseul en se levant, où est Tobstacle?

— L'obstacle, reprit Duperray, M. de Trivulce vous l'a déjà nommé; mais de son temps, le roi de France savait d'un mot renverser l'obstacle^ et aujourd'hui nous avons la chambre des députés : allez leur demander cinq cents francs pour ressusciter Gluck, Lulli et Sacchini, ils vous répondront que lès contribuables ne doivent pas payer les folies aristocratiques de l'Opéra... C'est bien, messieurs les députés, continuez à nous donner vos

barbarismes à Teau sucrée, étouffez la musique sous vos coups de sonnette, et vous verrez où nous irons , quand nous serons suffisamment ennuyés. L'ennui a créé Attila. »

vni.

On croyait avoir épuisé la discussion sur une question d'art aussi importante; mais les discussions n'ont jamais de fin, voilà leur mauvais côté. Deux hommes placés dans une île déserte, l'un soutenant que les vagues de la mer ont quinze pieds de hauteur au 75« degré de latitude nord , l'autre qu'elles n'en ont que dix, discuteraient cette question d'hydrographie marine toute leur vie, et celui qui survivrait à l'autre irait tous les jours sur là tombe de son ami pour lui jeteV quelques fleurs en lui disant : « Oui, les vagues ont quinze pieds ! » Si cette discussion sur la hauteur des vagues a trouvé une fin , chez nous, en 4846, dans les recueils savants, c'est qu'il y avait des auditeurs et des témoins , lesquels se sont écriés : « Oh ! ceci commence à devenir intolérable d'ennui! Laissez-nous tranquilles avec vos vagues! » Sans cette interruption officieuse, la dispute durerait encore , durerait toujours , et nous ne serions pas fixés sur ta hauteur de quinze ou dix pieds. La Sagesse a écrit : a Dieu a livré le monde aux discussions , » et c'est fort heureux. L'âge d'or a été très-court, parce que tout le monde était d'accord. L'ennui a mené l'homme au déluge. Deucalion et Pyrrha , seuls habitants du monde, ont compris la faute des Agedoriens; ils se sont mis à se disputer tout de suite , l'un jetant des pierres derrière lui, Tautre devant. Cette contradiction a repeuplé l'univers, nous dit le génie de la Fable, ce seul véridique historien.

Ce même jour, après déjeuner, on passa dans la salle de billard, et, comme nous traversions le vestibule, M. Duperray aperçut à travers le vitrage M. de Jouy qui passait dans la cour

du Louvre , pour se rendre sans doute à la bibliothèque, dont il était le conservateur.

« Bon, me dit-il, voilà Fauteur du poëme de la Vitale qui nous a fait faux bond aujourd'hui. Je vais le faire arrêter. »

Et Duperray prit à part mystérieusement les deux officiers de la garde nationale du poste voisin , nos convives habituels , et leur dit :

« Vous voyez bien ce superbe vieillard qui passe : courez à lui et amenez-le ici. C'est un député de l'opposition extrême ^uche, et le gouverneur du Louvre vous ordonne de Tarrêter, mais très-poliment. »

Les deux naïfs officiers ouvrirent de grands yeux et murmurèrent les mots de liberté individuelle et de constitntiOn. M. Duperray leur lança un regard d'aigle de 4789 et leur fit signe d'obéir.^ M. de Jouy fut donc arrêté , et arriva au Louvre en riant aux éclats. Les deux ofi&ciers riaient beaucoup ausa , mais sans savoir pourquoi. Le rire est contagieux.

a Pendez-vous 1 lui dit Duperray; nous venons de nous battre pour votre fille, et vous n'y étiez pas !

— Ma miel dit M. de Jouy; laqudle?

— Madame Ucinius, enterrée de son vivant poor le plus ^rand des crimes qu'on puisse commettre en hiver, a dit M. Méry, celui de laisser éteindre le feu.

— Ah ! s'écria M. de Jouy avec un accent paternel, vous me faisiez l'honneur de parler de cette pauvre oubliée 1 de ma Ve$takl Elle a été «iterrée aussi par l'Opéra !

— Justement 1 poursuivit Duperray ; c'est sa sec<»de inhumation qui nous occupait. Y a-t-il dans l'administration des pompes funèbres un article qui s'oppose à l'exhumation des opéras?

— Non, dit M. de Jouy, et je suis en instance auprès de l'Opéra depuis neuf ans, non-seulement pour la Festaltf» mais encore pour Femand Cortez.

— Et que vous répond FAchéron de la rue Lep^leiier, mon dier de Jouy?

— Il est plus avare que Fautre : il m rmd jamais sm pme;

il n'a jamais rendu Eurydice. Le premier Âchéron Tavait rendue une fois , c'était beaucoup.

— Et quelle raison vous donne le nautonnier du Styx de l'Opéra?

— Il dit que les morts ne rendent pas une obole à la caisse du Styx.

— Et que pensez-vous de cette opinion du Styx, vous, monsieur de Jouy, amour-propre de père à part?

— Je suis, moi, de l'avis d'Orphée : je pense que les lyres harmonieuses retirent les morts des tombeaux et adoucissent les tigres, les lions et les administrations.

Dictus ob hoc lenlre tigres r&bidosque leones.

— Vous voyez, dit Duperray, que le poëte latin qui a feit ces beaux vers sur les lions et sur les tigres ne parle pas des administrations.

— Les admimstrations , reprit de Jouy , sont une invention moderne. Le premier théâtre a été bâti à Athènes 562 sois avant Jésu&<]lirist ; on y joua une sorte d'opéra intitulé Agamêmnon de retour. Un siède après, cet ouvrage était encore représenté, comme lever du rideau, par ordre des archontes , à Athènes, et des prytanes , à Corinthe. Pour donner aux amateurs une idée des progrès de Tart, les archontes et les prytanes payaient les frais des théâtres; il n'y avait pas d'administrations. La tragédie lyrique de Prûméihée a été représentée au ccmimencement du cinquième siècle avant Jésus-Christ: eh bien, cent ans après, Praméthée a été joué sur le théâtre de Taormimm, en Sicile, à la lueur des flammes de l'Etna; tous les frais, moins l'éclair rage, étaient payés par le gouverneur de hi Grande-Orèce. Le théâtre de Taorminum n'avait pas d'administration.

— Ainsi dans la Grande-Grèce, dit Duperray, la Futofe-aurait été encore jouée en 4908?

— Certainement , dit M. de Jouy, puisque ma première a eu lieu en 4^08 , un siècle révolu.

— Et on ne la joue déjà pins en 4835, rq>rtt Duperray.

"îô LES MATINÉES DU LOUVRE.

— £t on ue la jouera jamais ! ajouta de Jouy* . A quoi sert donc de faire des chefs-d'œuvre en France? Je parle pour Spontini.

— Et nous parlons pour vous, nous, » dit M. de Choiseul. M. de Jouy s'inclina et sourit.

Au reste , le poëme de la VestaJe est le meilleur ouvrage de M. de Jouy, et il a été d'un très-grand secours au compositeur. Depuis la Vestale , si on excepte le Siège de Corinthe , Stradella , Benvenuto Cellini^ Lucie, la Favorite^ la langue du poëme lyrique a été fort négligée; on a tout sacrifié aux situations; le public entepd toujours les mêmes choses : a A la souffrance, douce espérance, mon cœur s'agite, il bat plus vite, il s'élance et palpite, je tremble et soupire, funeste délire, mon cœur se déchire, fatal mystère, je tremble et j'espère, quel est ce mystère? ô destin contraire! ma flamme répond à sa flamme, d'où vient le trouble de mon âme, sèche tes larmes, calme tes alarmes ! ah ! quel plaisir ! quelle fête 1 en ce b^u jour s apprête ! extrême malheur, mortelle douleur, tes desseins perfides, tes coups homicides. » Il y a trente ans que le public entend cela , toujours en cinq actes ; mais il y a toujours trois belles situations : Arthur se poignarde , Emilie s'évanouit ; on ne se marie pas à la fin; il y a des pervers cachés dans l'ombre qui trament de terribles fins de quatrième acte; le compositeur s'inspire de ces belles situations et de ces méchants pervers. Cela suffit ; le public est content.

On dit qu'on a fait de la très-belle musique sur ces libretii; cela est vrai; mais figurez-vous alors la musique qu'on aurait faite sur d'autres *lihreUi, Il est incontestable que Spontini et Donizetti, sans les excellents poë'mes de la Vestale et de la Favorite , auraient pu faire une belle musique , mais jamais les admirables chefs-d'œuvre que nous connaissons. Le libretto italien de Norma est un vrai poë'me ; on croirait entendre du latin d'Horace et de Tibulle : aussi voyez comme cette exquise poésie a servi le compositeur 1 Avec le cœur qui palpite et qui s'agite, et la souffrance et VeupérancCy Bellini aurait sans doute pu faire quelque chose de bien, il n'aurait jamais fait Casia diva y —

ÂÊiro Norma^ — Fient in Roma, — Norma di tuoi improveri^ et tous les chants de ce poë'me divin qui excite toutes les tendresses du coeur et semble avoir épuisé le mélodieux vocabulaire de Tamour. Si le poëte qui a écrit, en se jouant, le merveilleux libretto d'Esmeralda, eût donné aux théâtres lyriques une douzaine de diamants de la même eau , la musique serait arrivée chez nous à une hauteur qu'elle n'atteindra jamais. Rossini même, ce géant de Tart, n'a pu donner son dernier mot français. Il lui a manqué la pléiade des sœurs d'Esmeralda, ou, à défaut, un poë'me de Théophile Gautier, d'Emile Deschamps ou d'Alfred de Vigny.

Cette longue parenthèse fermée, rentrons au Louvre, où Habeneck ravit d'aise M. de Jouy, en lui faisant l'analyse détaillée des merveilles musicales et poétiques de la Vestale et de Fernand Cortez. En voyant Habeneck plongé dans la tristesse, M. de Jouy croyait que cet artiste germain allait lui faire une querelle d'Allemand sur sa Vestale. Qu'on juge de son bonheur, lorsqu'il entendit cette critique magistrale , qui était le meilleur et le plus décisif des plaidoyers en faveur dé la reprise des deux chefsd'œuvre de Spontini.

a Cependant, lui dit-il, mon cher monsieur Habeneck, vous ne parlez pas avec autant de chaleur devant l'administration, lorsqu'il s'agit de cette affaire d'art.

— Je suis chef d'orchestre , voilà tout, reprit Habeneck; je ne commande qu'à mes musiciens, et encore...? il y a certaines contre-basses qu'il est diflTicile de mettre à la raison.

— Après tout ce que vous venez de dire si bien , poursuivit de Jouy, je me crois très-fort. Voici mon raisonnement; ditesmoi s'il est juste...

— Nous le croyons juste avant de l'avoir entendu , dit Duperray.

r- Mais vous l'entendrez, reprit de Jouy : la Vettale a eu cent représentations à Paris ; on l'a jouée des milliers de fois en province. Avec la Vestale j'ai acheté ma maison de hi rue des Trois- Frères. .. Voilà donc im opéra qui a remué toute une génération ;

que tous mes contemporains savent par cœur; qui n'a pas une ride , qui n'a pas vieilli d'une note, comme l'affirme Habeneck : eh bieni pourquoi voulez*vous que la génération actuelle abandonne aux banquettes un chef<l'œuvre tout neuf, un chef-d'œuvre que les jeunes gens et les jeunes femmes ne connaissent pas , et jqu'ils admirent sur sa réputation?

-^ Nous persistons, dirent plusieurs voix en chceur.

— Je persiste au^ , dit Habeneck.

— Dans quoi persistez-vous? demanda de Jouy.

— A la troisième représentation, reprit Habeneck, on offrirait des billets sous le péristyle , et on n'en voudrait pas. 11 n'y aurait pas deux cents francs de location.

— Et pour Ferrumd Cortez? demanda de Jouy.

— Ah ! ce serait bien pire pour Femand Corlez ! dit Duperray .

— Et ix)urquoî?

— Parce que le public n'aime pas Femand Cortez^ reprit Duperray.

— 11 l'adorait en 1842 , s'écria de Jouy.

— Avec modération, mon cher de Jouy; le public n'aime pas à consacrer par le même enthousiasme deux chefs-d'œuvre consécutifs du même auteur. Fernand Cortez a eu un succès que j'appellerai militaire...

— Militaire.l s'écria de Jouy.

— Oui, mitilaire, reprit Duperray avec calme.

— Mais je n'ai pas voulu faire un opéra militaire, reprit de Jouy avec feu ; j'ai Mt un opéra historique ; je me suis servi de tout ce qu'il y a de bon dans les Incas de Marmontel ; je lui al même pris son Champ des Ottomis , qui n'existe pas sur la carte du Mexique ; j'ai consulté l'histoire ; j'ai lu l'histoire de Cortez par Antonio de Solis, et les expéditions de Pizarre....

— Avez-vous 6ni? demanda Duperray.

— A peu près ; je veux vous démontrer que mcm poème est purement historique.

— Eh bien., le public l'a fait militaire^ ajouta Duperray en

riant; vous allez voir... je puis vous faire à vous-même plusieurs citations; une seule me suffira...

— Voyons la citation, Duperray.

— La voici , de Jouy.

Marchons , suivons les pas du guerrier invincible ; 0>rtez Ta nous conduire à des succès nouveaux :

A la valeur il n'est rien d'impossible,

Et l'univers appartient aux héros !

Vous vous rappelez mieux que personne^ mon eher de Jouy, Tenthousiasme que ce choBur magnifique excitait à TOpéra, surtout lorsque TEmpereor honorait la représentation de sa présence.

T- C'est vrai I dit M. de Jouy avec une bonhomie naturelle et charmante, c'est vrai ! il y avait eh ce moment un enthousiasme incroyable; le parterre se levant en masse en batftant des mams et en criant : Vwê V Empereur!

— Là, contmtia Duperray, je ne le lui fais pas dire 1

— Mais je n'avais pas écrit ces vers pour servir d'attusion, dit M. de Jouy.

— Gela est bien égal au public; ce n'est pas Fauteur, c!est le public qui crée les allusions : or, il y en avait pas mal dans Fmnand €&rtet. Vé^poqae était tout ent^usiaste , toute militaire, et, dans le conquérant de Mexico, elle applaudissait avec Irénéeie le futur, conquérant de Moscou. Cette réserve fiiito, je reconnais que Femand Cortez est un superise opéra ; mais aujourd'hui le héros espagnol , dépouillé de ses anciennes allusions, chanterait dans le désert, comme Moïse.

— Et comme Orphée aussi? demanda de Jouy.

— Comme Orphée, Castor, Pollux, Didon, Iphigénie, Clytemnestre, Achille, Àgamemnon et les autres. Il faut en prendre son parti. Ce ne sont plus des archontes, des éphores, des timouques, des prytanes, qui payent la reprise des œuvres dramatiques séculaires ; c'est le public; et le public français, qui, en beaucoup d'occasions, affectionne ou fait semblant d'affectionner le vieux , ne demande que du neuf à l'Opéra.

— Alors, dit Af. de Jouy, pourquoi les archontes ne payeraient-ils pas, ou les prytanes?

— Vous rentrez dans notre refrain de tout à Theure , reprit Duperray; c'était juste la question que nous venions de mettre non pas sur le tapis , mais sur la nappe. Seulement il ne s'agissait pas des archontes et des prytanes : votre charmante érudition est arrivée à propos pour nous faire connaître ces généreux magistrats d'Athènes et de Corinthe... 11 ne me reste qu'à vous faire des excuses , mon cher de Jouy : c'est moi qui ai prié ces deux officiers de vous arrêter dans la cour du Louvre. Vous me pardonnerez en faveur de la Vestale et de Femand Cortez.,. Vous marchiez d'un pas assez rapide : où alliez-vous donc si lestement?

-7- Je sortais de la bibliothèque du Louvre, et j'allais devant la rue de l'Oratoire prendre une voiture...

— Pour vous rendre à la Chambre? interrompit Duperray.

— Vous l'avez deviné , reprit de Jouy. La séance sera , dit-on , fort curieuse aujourd'hui.

— Eh bien! ajouta Duperray en accompagnant de Jouy, puisque vous allez à la Chambre , profitez de l'occasion , dites aux archontes et aux prytanes de vos amis de voter cent mille francs supplémentaires pour les reprises des opéras de LuUi , de Gluck, de Sponlini et de Rossini; on ne les jouera que le lundi. Priez ces messieurs les prytanes du Palais-Bourbon de vous rendre ce service par égard pour Lucinius, le vainqueur des Gaulds, et pour Femand Cortez , le vainqueur des Mexicains.

— Tiens l voilà une idée ! dit M. de Jouy.

— Une idée , reprit Duperray, qui tombera dans l'eau , comme toutes ses bonnes soeurs, en passant sur le pont de la Chambre des députés. »

Le parl^nentamœe a donné à la France le goût des questions; û nous faut toujours une question depuis 1830 , et , quand nous en possédons une , nous sommes heureux. Nous en avons dévoré déjà bon nombre, seilieet, la quiSiion des frères JlorotTet, .la q%ieslton mmténégrim ^ la question du Texas ^ la question du droit de visUe , la question de Vindemnité Pritchard , la question Mttnennt, la qi$estion du Tage , la question Saint-Jean-^'Ulloa^ et une fouie d'autres plus oubliées eneore. Lorsqu'une de ces questions s'est levée sur V horizon politique^ les as^onomes perdiés sur la plus haute colonne d'un premier-Paais Font toujours signalée comme une comète de sinistre augure. Cette question a toujours été grosse d'avenir ^ surtout si elle se levait dans les dernières quinzaines de juin et de décembre , époques des renou» veflCTaenls. « Ne plaisantez pas avec cette question^ disaient les astronomes : elle, ne paye pas de mine; mais attendez la premièie qninzsttne de juillet 48... ou de janvier 48..., et vous, verrez ce que va devenir cette question \ Le sort du monde est dans cette tour, disait Bonaparte en 4799 ; le sort du monde est dans cette question! » Alors un interpellant de profession montait à la tribime et demandait des renseignements sur celte question incendiaire ; un ministre se dirigeait lentement vers la tribune, échangeait des paroles avec M. DufHnet (lisait, avec cette eupbome qui caractérisait l'éloquence parlementaire : « Quelles qu*aiont été les intentions de l!honorafale orateur; quels qu'aient été ses projets , ^pàel quait été son but; qud que soit notre désir de jeter quelques éclaircissements sur une question gtit, toute oienaçante qu*elle parait être au point de vue qu*il a plu à l'opposiiioQ <fe la présenter... le gouvememeni ne parlera pas. »

En descendant de la tribune, le ministre recevait les félidtatiens de ses amis, qui le félicitaient d'avoir si bien parlé. Déci-

no f

dément la question à Tordre du jour était une boîte de Pandore , un cheval d'Ilium , la pomme de Thétis et de Pelée , le nuage noir de la Pentapole maudite , le levier d'Archimède , la tache d'encre du cap des Tempêtes , les ides de mars du grand Jules, le duo de Charybde et Scylla, le parasol de cendres qui s'éleva sur le Vésuve en 79 ; cette question allait changer la face du vieux monde et du nouveau. On tremblait et on s'abonnait. Le temps faisait un pas, la question incendiaire tombait dans l'eau; personne n'en parlait plus. Il est déplorable de songer que les plus beaux jours d'un pays ont été follement perdus dans ces niaiseries graves ) dont il ne reste plus rien aujourd'hui, pas même les noms, dans la mémoire des inventeurs. Le seul bénéfice qu'on ait retiré de cette série de questions, c'est un retwd de vingt ans dans l'œuvre des chemins de fer, irréparable perte pour une génération tout entière, la nôtre, celle qui a jeté tant de questions dans les roues de l'industrie , et qui a parlé vingt ans, et mal parlé, pour se dispenser d'agir, et de bien agir. Voilà pourtant avec quels hochets on amuse les hommes ! Il y a dans le passage de l'Opéra une boutique où se vendent des jouets d'enfant cent fois mieux faits, et moins chers.

Sur la nécropole des quesâons mortes et oubliées, une seule se montre encore debout, et si bien empaillée qu'on la croirait vivante : c'est la question d'Orient. Nous avons eu le bonheur de la voir naître, cette question, dans le berceau d'un journal. Le directeur cherchait une question dans l'arsenal du néant; il trouva celle-là ; on la prit, on la mit en germe dans un sablier; on l'arrosa d'encre, on l'exposa au midi, et l'humble hysope se fit cèdre du Liban. Ce procédé de végétation forcée est souvent employé en France, et, lorsque io cultivateur y met un certain acharnement , le cèdre arrive toujours. Le plus bel exemple de cette horticulture politique a élé donné par M. de Genoude. Le 31. juillet 4830, il inventa la réforme et la planta sur le jardin de son balcon ; tous les matins , M. de Crenoude arros&it son ar^ buste et offrait sa réforme aux passants. Tout Paris était sourd. Il fallut six bonnes années pour trouver un 8ec<Hid cultivateur

de réforme. Les plus libéraux riaient aux larmes de l'idée absurde, du Hobby-Horfe de M. de Genoude. M. Guizot, Louis- Philippe , son ministre , les ministres ses commis , disaient d'un ton badin : « Si nous ne sommes jamais renversés que par le che^ val de bois de M. de Genoude , nous serons toujours debout. » M. de Genoude, né dans un pays de montagnes , était obstiné comme un insulaire; il arrosait toujours sa réforme et gagnait chaque jour un pépiniériste. Le duo devint trio, puis quatuor, puis quintette, puis chœur général. Il ne s'agissait , pour le créateur grenoblois, que de répéter son mot dix-huit ans sur tous les tons. Enfin, le 23 février 4848 , le deuxième arrondissement lui-même se leva, cria : Vive la réforme ! et croisa la baïonnette aux soldats. Le lendemain, on avait la république ; le, deuxième arrondissement ne croisait plus rien. Telles sont les mœurs politiques de notre pays.

C*est ainsi qu'a germé la question d'Orient. Quand elle a surgi , tout le monde a ri aux éclats. On commence toujours par rire en France; après, tous les nez politiques s'allongent démesurément, quand rugit le canon du tï juin. On ne rit plus. La question d'Orient , comme le phénix , son compatriote , est souvent brûlée sur un bûcher de journaux , mais elle renaît de ses cendres.

A l'époque de sa naissance, lorsque tout Paris lisait sur tous ses murs des affiches colossales, ainsi conçues : Question d'Orient, par Théodore Benazeî, j'osai profiter de l'ignorance à peu près générale qui entourait cette question naissante , pour écrire sur elle , dans la Revue de Paris , un article où se trouve cette phrase :

« G sultan ! le colosse du Nord vous menace de toute l'envergure de ses ailes; j'ai vu Saint-Pétersbourg; je connais les boyards : ils regardent le Bosphore avec des yeux de convoitise ; ce climat leur sourit I Les Russes aiment le soleil , et ils maudissent Pierre P' , qui leur a bâti étourdiment une ville inhabitable et les a condamnés aux prisons de la fourrure et de la glace. Le czar actuel comprend la justice de ces plaintes,

U LES MATINÉES DU LOUVftE.

et il a dîjt œ root profond : « Je veux doimer la Turquie pour « sérail à mes boyards. »

Un iu)mme grave , un homme rompu aux affaires , un fossoyeur de deux gouvernements, un homme d'État, enfin, avait lu le matin la Revue de Paris, et se trouvant, par hasard, dans les salons de M. de Choiseul , il me fit Thonneur de me dire : « Vous avez écrit là un fameux paradoxe sur ce qu'on appelle depuis deux jours la question d'Orient. » Je m'incîiimi, d'un air confus, comme tous ceux qui font des paradoxes devamt les hommes d'État.

Je regrettai bien de n'avoir pas la facilité d*élocution des honmies parlementaires, pour défendre mon paradoxe; heureusement mon vieil ami Duperray vint à mon secours.

a Monsieur, dit- il à l'homme d'État, je ne connais pas la question d'Orient : elle est née d'hier; mais je connais la question d'Occident : elle est née aujourd'hui.

— Ah! il y a aussi une question d'Occident? dit l'homme d'État.

— Oui ! reprit Duperray : ce sont deux soeurs jumelles; je irais vous présenter la cadette.

— Voyons la cadette , dit le fossoyeur des monarchies.

— Je ne sais pas, reprit Duperray, si le colosse du Nord va enjamber le fidsphore, comme le colosse de Rhodes, pour donner une arche de m<rilets aux vaisseaux ; mais je sais fort bien qu'il médite df enlever à l'Occident toutes les priineurs de l'art. Ce matin^ ie g^éral W..joiï a signé l'engagemmit de Mlle Tagliom. La divine sylphide nous quitte pour Saint-Pétersbourg. Et ce B'«st là cpi'un commenceoient de la question d'Orient. Notre Théâtre^Italien menaoe mine : le- czar ou tzar veut avoir tons nos premiers sujets pous son Mver , c'estrà-diro pour tonte l'année, car chez lui l'hiver dure treize mois tous les ans. La Gomédie^-Fraoçaise et les ^utreà théâtres de Paris sont anssi menacés. Le colosse veut ne rien nous laisser pour nous amuser le soir.

— Eh bien I dit Thomme d'État, quel grand mal voyez -tous là-dessous?

— Je vois Tennui, dit Duperray; c'est beaucoup.

— L'ennui, nuHisieur I Un peuple grave comme le nôtre trouve toujours à s'occuper sérieusement; il a les débats des chambres , les études d'écouomie politique , les cours en Sorbonne , les crises ministérielles , les devoirs électoraux...

— Et vos discours , ajouta Duperray.

— Mais, dit l'homme d'État, il me semble que mes discours sont assez favorablement accueillis par les esprits sérieux.

— Oui! reprit Duperray. Mais' je crois être sérieux, moi; je crois à la salutaire influence de vos discours : mais je vous avoue que j'aime mieux voir danser Taglioni ou entendre chanter Rubini que lire le meilleur de vos discours;, et, perte pour perte, si le colosse du Nord nous proposait d'enlever ou vos discours ou Taglioni et Rubini , je n'hésiterais pas ,, et le public sérieux aussi. On laisserait partir vos discours pour Saint-Pétersbourg.

— Vous me permettrez de ne pas être de cet avis, dit l'honorable fossoyeur des couronnes; mais puisque vous* t^iez si fort à des baladins, pourquoi ne les retenez-vous pas?

— Mais c'est vous, monsieur, dit Duperray, qui nous empêchez de les ret^irl Une danseuse ne danse pas toujours, un ténor ne chante pas toujours ; et Mlle Taglioni et Rubini , trouvant que les roubles sont plus larges que les centimes, vont au pays des roubles; et il y en aura beaucoup , et il y en aura trop qui les suivront I Vous autres, messieurs les politiques, vous pcrnssez des cris de détresse toutes les fois qu'on demande à votre avare budget un peu d'or pour les beaux-arts. Vous avez à tous les théâtres des loges et des billets gratuits, pour vous, vos amis , vos ennemis et les aûûs de vos ennemis. Si vous donnez une subvention à un théâtre , vous lui en soutirez quatre fois la valeur, en bonnes places données. Vous ruinez vos théâtres en ayant l'Air de les secourir. Vous ne secourez que vous-mêmes , en économisant la location.

— Il m'est impossible, dit l'homme grave, de voir dans ceci

quelque chose de personnel, parce que les heures et la natare (le mes travaux me détournent des théâtres.

— Cependant, dit Duperray en souriant avec malignité, cependant je vous ai vu l'autre soir aux Funambules; on jouait le Bœuf enragé , qui paraissait vous divertir beaucoup.

— Ah! tiens 1 dit Thomme sérieux en souriant faux, vous m'avez vu î

— Oui...

— Que voulez- vous?... je fais une étude' sur le théâtre au temps des Médicis... dans mes loisirs. Vous savez que c'est Mazarin qui a introduit les farces italiennes, et que Molière... dans les Fourberies, . . dans Sganarelle,,. tout ce que nous vo\'ons

jaux Funambules... avecDebureau... c'est Mazarin... un ministre calomnié, trèsrcalomnié... né un siècle trop tôt, comme dit Voltaire.,.. Avez- vous étudié à fond cette grande figure de Mazarin?

— Enfin , vous avez beaucoup ri aux Funambules, dit Duperray sans se préoccuper de Mazarin , et même je suis sûr que vous n'aviea pas payé votre loge... A Saint-Pétersbourg, les hommes d'Ëtat , les hommes graves , les nobles font d'énormes dépenses pour le théâtre, et bientôt, si cela continue, si les pauvreâ payent seuls leurs billets, nous ne pourrons pas soutenir la concurrence avec les boyards. Voilà une question d'Occident qui mérite d'être étudiée; jusqu'à présent, les Busses ne nous ont rien pris à Constantinople , mais ils nous prennent pas mal de choses en France. Déjà ils nous, ont pris la bataille de la Moskow^a ; ce sont eux qui l'ont gagnée sous le nom de Borodino. Leur historien Bourtoulin l'affirme, et, après lui, tous les historiens russes l'affirmeront «ncore plus. La Moskowa prise , ils nous prennent aujourd'hui Terpsichore et Orphée , excusez cette citation mythologique , et ils font très-bien, je les approuve fort; c'est de bonne guerre. Nous enlever Taglioni et Rubini, c'est nous enlever deux monuments de Paris. On vient à Paris autant pour voir le Louvre et la colonne Vendôme que pour voir nos deux Opéras français et italien , deux merveilles incompara-

blés. On vient peu pour voir votre chambre de députés , qui nous coûte quinze cents millions de subvention et nous traduit les discussions des séances de la tour de Babel dans des langues moins harmonieuses que les langues de TEuphrate et de tout rOrient. Si au moins la Russie nous prenait aussi la chambre des députés I mais vous verrez qu'elle n'en fera rien , la matoise I elle nous écrémera tous nos théâtres; elle nous prendra même notre Debureau, fils de Mazarin; elle nous prendra tout, et nous laissera pour toute musique la sonnette de la chambre des députés. Telle est la question d'Occident. Pour mon compte, j'aimerais mieux que la Russie descendît à Constantinople pour y prendre les cent mille chiens malades qui aboient éternellement à la lune de Mahomet , dans cette ville de cimetières et de cyprès. »

L'homme d'État salua d'un air froid M. Duperray, avec cette pantomime contenue qui signifie : « Toute discussion est impossible avec vous, monsieur ; vous n'êtes pas un adversaire sérieux, n

Pour certaines gens, les adversaires sérieux sont d'abord ceux qui ne sont pas adversaires , et qui , ensuite , ré{)ètent flasquement les niaiseries banales que le ruisseau de chaque jour porte à la rivière.

Elle arriva trop tôt, la première soirée qui se rattachait à la question d'Occident. Cette soirée illustra le n? 4 de la rue Grange- Batelière-, où se rendirent toutes les illustrations de Paris. On venait protester contre la Russie , tout en l'approuvant. Mlle Taglioni déployait ses ailes dans la direction de la Neva; elle était liée pour trois ans, esclavage doré par un million.

Le général russe, Vimpresario impérial, était rayonnant à cette soirée d'adieux, plus rayonnant que Bourtoulin le jour qu'il nous prit la bataille de la Moskowa. Le sculpteur Barre distribuait à tous ses merveilleuses statuettes de la Sylphide; Meyerbeer, Auber, Adam, ces trois maîtres qui avaient écrit tant de délicieuses notes pour les pieds divins de la transfuge , assistaient à ce triste départ, et chantaient un sublime trio de regrets , accompagné par l'orchestre de la foule.

Victor Hago présentait à la déesse un magnifique exemplaire de Notre-Dame de Pari»^ arec cette dédicace charmante : Sub umbra alarum tuar^ml Mme Dorus-Gras , Adam tenant le piano, chantait une admirable mélodie de circonstance, intitulée la Fille de Vair, écrite par Tauteur de Robert le Diable.

Jamais de plus touchants et de plus illustres adieux ne furent faits à un artiste , depuis le jour où la belle Lampsaca partit de Rome pour la Grèce, avec une escorte de peintres, de poètes , de sculpteurs, de musiciens, qui tous l'accompagnèrent jusqu^au môle de Brindes, où les trirèmes du Pirée attendaient toujours les grands artistes voyageurs.

Au moment où la Russie nous enlevait nos gloires et exploitait ainsi avec beaucoup de succès la question d*Occident, rhomme d'État qui. avait traité de paradoxe la question d'Orient avait complètement déserté les Funambules et ses études sur Mazarin , pour prolonger ses méditations dans le Bosphore : il suivait la marche du colosse du Nord ; il le voyait descendre les échelles du Ponl-Ëuxin jusqu'au Bosphore de Thrace , mettre un pied sur le pays des mélinophages , l'autre sur le pays des Bithyniens, et planter la croix du grand Yvan sur le dôme de Sainte-Sophie. En ce moment on vint lui proposer, à ce grand économiste , de commencer l'étude d'un chemin de fer de Lyon à Avignon.

« Vous êtes fou I s'écria l'homme des Funambules : comment voulez-vous qu'on s'occupe de chemin de fer? Nous n'avions pas assez des élections, voilà maintenant la question d'Orient qpi nous tombe sur les bras! Le colosse du Nord marche sur Constantinople! Tenez! regardez-le! le voilà! sur la cartel il fait des pas de sept lieues ! Vous ne le voyez pas ! dois-je m'écrier comme Talma dans Hamlet I »

Dix-sept ans se sont écoulés! voilà la même histoire qui revient ! La bourse baisse encore, comme elle baissait alors sous la pression de l'orteil du colosse. Décidément, toute réflraon faite , je crois qu'on spécule , à Saint-Pétersbourg , sur la hausse et la baisse, et à jeu sur, mais dans de louables intentions : c'est

pour payer les énormes appointements des artistes élevés à Paris par la question d'Occident.

Écrit en 1^2.

Cette quesdon d'Orient, qui revient périodiquement comme une comète , mérite , puisque nous sommes obligés de vivre, avec elle encore une quinzaine de jours, et puisqu'elle a renversé les UùAeA tournantes, mérite, disons-nous, un article tétrastyle de plus. Quatre colonnes supplémentaires ne suffisent pas, mais il faut savoir se borner.

Toutes les fois que la question d'Orient montre sa queue à l'horizon septentrional, la jeunesse belliqueuse et le crédit pacifique se réjouissent ou tremblent devant les probabilités d'une guerre européenne. Après quelques mois, on voit flotter beaucoup de bâtons sur la Méditerranée, et on ferme le temple de Janus. En 4840, par exemple, la question se leva dans la constellation des iles Icmiennes, et toiis les télescopes d'État furent braqués sur cette zone; les fortes tètes de 4840 se courbaient dans la même direction; à la diambre on interpellait tous les jours, à deux heures et demie , après la psalmodie nasale du procès-verbal. Deux flottes se promenaient sur la mer qui vit tomber Icare ; l'amiral Lalande et Famiral Napier s'observaient et ne parlaient pas. Les mèches fumaient auprès des bronzes muets , comme dit CMteaubriand. Un journal prédisait la fin de la moitié du monde, en prouvant que l'année 4840 était elimatérique^ ce qui embrouillait encore phis la question d'Orient et la rendait presque synonyme de la vallée de Josaphat, qui sera une question d'Orient aussi sous le ministère de l'Antéchrist. Paris lui-même commençait à ne plus plaisanter; dans le jardin des Tuileries, les cannes des vidllards serpentaient sur la pousôère et traçaient les champs de bataille où les flottes françaises et anglaises allaient s'anéantir avec des Paixhans, des.fiisées à la Congrève, des

bombes asphyxiantes, des catapultes pneumatiques, des boulets ramés et autres ingrédients destructeurs que la chimie de Bellone a inventés depuis qu'on ne se bat plus. Tout à coup, une épaisse fumée monta devant Beyruth ; il se fit un bruit affreux de ce côté; l'Angleterre commençait le feu; nous regardions, nous, et M. Guizot aussi. La bourse baissait de 40 francs suc le trois; elle baissait de tout sur le reste. On bombardait Beyruth; le consul de France cherchait un asile sur les hauts lieux , comme Jéhu du même pays. « Où allons-nous? où allons-nous? » s'écriaient le journal et l'abonné.

La fumée de Beyruth se dissipa , on lava la trace des bombes; on rebâtit quelques clieminées; le consul de France redescendit en ville. L'amiral Lalande et l'amiral Napier prirent le thé , à bord de l Océan. « C'est donc fini? » demanda-t-on. Oui, c'était fini. Comment? pourquoi? Ah ! devinez 1 Les plus têtus soutinrent que c'était mal fini. Le journal de Jérémie avoua noblement son erreur; ce n'était pas l'année 4840 qu'on devait appeler climatérique, mais l'année 4844. Il est permis de se tromper de douze mois dans ces mystérieux calculs d'où le sort du monde dépend : le 3 0/0 remonta à 84 , mais les ruinés ne remontèrent pas.

Au reste , tant que la France et l'Angleterre resteront unies \youT repousser les prétentions russes et maintenir les traités, tant que les flottes britanniques surtout pourront naviguer librement de Gibraltar à Alexandi;ie., le czaf serait bien embarrassé de sa conquête s'il réalisait un jour son vieux rêve , la possession de Constantinople : car ce qui donne à cette ville une si grande importance , c'est le commerce libre de la Méditerranée. Avec quatre de ses vaisseaux en croisière devant les Dardanelles , l'Angleterre ferait de Constantinople une prison étemelle pour le czar. Il faut une flotte puissante devant Tophana pour être réellement maître de Constantinople, et ce n'est pas avec les vénérables reliques à deux ponts mouillées à Sébastopol qu'on peut doubler le cap Sigée, attaquer la formidable Angleterre dans l'archipel Ionien , où arriveraient encore les flottes de Malte et de Gibraltar, et au besoin les trois cents vaisseaux de

tout bord qui promènent the lion and the unicom sur les océans connus et inconnus, depuis le cap de Horn jusqu'au détroit de Behring, depuis London-Bridge ']\isq\i'&\ix bouches du Gange, à Calcutta. Quand le czar Pierre, qui s'est surnommé le Grand pour avoir bâti une ville dans les glaçons , commençait le rêve chaud de Constantinople , la marine anglaise de Jacques II et de Guillaume III d'Orange ne valait pas même la flotte actuelle de Sébastopol ; le czar Pierre se fût bien gardé de rêver un printemps de Bosphore s'il avait vu flotter le flag d'Albion sur Corfou , Malte et Gibraltar; il aurait même conseillé à ses successeurs d'aller chercher le soleil dans une autre question d'Orient. Ce czar avait certes commis la plus grande faute qu'on puisse ^commettre : sur cette terre où l'Orient éclaire tant de déserts , tant de continents vierges et splendides , d'archipels tièdes , de solitudes chaudes et fécondes , ce czar imprévoyant avait fondé une ville sur le soixantième degré de latitude 1 Cette insulte au soleil nous préparait la question d'Orient et M. Menschikoff. Il est cruel pour nous , sages méridionaux , de nous voir ruiner à la Bourse et troubler dans notre quiétude par la froide étourderie de Pierre le Grand ! Toute la question est là.

Les successeurs hyperboréens de Pierre ont entretenu ce plan à mesure que la terre se refroidissait. Au palais de Pélerhoff , Versailles russe , le printemps , Tété , l'automne régnent vingtquatre heures le 4 G du mois d'août. C'est peu; mais pourquoi avez-vous bâti ce Péterhoff dans ce climat? Maintenant, vous aimeriez assez avoir

Cette maison d'été qui se mire aux flots bleus D'un golfe de CyrénaYquc ,

comme dit le poète de la question d'Orient; vous aimeriez mieux avoir deux Trianon , l'un à Sestos , l'autre à Abydos , dans ce beau pays où Léandre se baignait toutes les nuits dans les eaux tièdes du Bosphore ; vous aimeriez mieux échelonner des kiosques sur les domaines maritimes de Dardanus et planter des roses dans les champ» où fut Troie, campos ubi Troja fuit.

comme dft ¥^;ye. On ccHnprend très4)ie& toutes ces hantes fantaisies saraoïèdes; elles sont naturelles; elles descendent en ditHte ligne du czar Pierre le Tsaosi ; par malheur, les Anglais ne vous permettront pas de vous asseoir à leur soleil. Pierre le Grand n'avait pas prévu les Anglais de 4853.

Mais auâsi pourquoi les Russes s'c^stinent-ils avec cet acharnement sur Gonstantinople, aujourd'hui que Tantagonisme de l'Angleterre leuç est bien démontré? Il y a , dans certains cerveaux politiques , des idées fixes qu'il est impossible de mobiliser. Ainsi, chez nous, on rêve les limites du Rhin. comme agrandissement territorial , et on ne songe pas à notre département d'Afrique, que nous pouvons élargir du cap Vert au golfe d'Aden, et élargir d'Alger à Daiicdla. Les Russes, ayant cloué leur idée sur le Bosphore de Thrace , n'ont pas songé à chercher ailleurs le soleil et le commerce dont ils ont tant besoin. Une bonne fois, qu'ils en finissent avec leur étemelle guerre du Caucase, et ils s'ouvrent la route de la mer Caspenne et de Téhéran. La Sibérie est à eux jusqu'à la grande ville d'Okostk. Pourquoi ne descendent-ils pas de tous les ports de l'immense presqulle de Kamtchatka pour fonder des établissements dans la mér du Japon et de Corée, où des fourmilières d'iles incultes attendent des bras européens pour se changer en jardins? Pourquoi , enfin , les Russes , qui trouvent tant de prétextes moldaves , valaques, syriens, grecs et latins pour tracasser les sultans, ne trouventrils rien pour tracasser les empereurs de la Chine ? Cela leur serait bien aisé. Les Chinois ont été conquis par les Tartares : donc les Russes doivent avoir des droits moldaves sur le Céleste Empire. En bien cherchant, on trouverait ces droits dans une tour de la grande muraille, du côté de Zhé-Holl. Voilà un pays à exploiter 1 d'abord, il est impossible de le démembrer; le moindre fragment qu'on en ôterait serait aussi vaste qu'un royaume d'Europe, et l'amputation ne compterait pas, tant le corps est immense. La Chine est destinée, par sa position et l'invasion tartare, à devenir russe sur quelques-uns de ses points. Eh bien ! que le czar, dans ses moments d'ennui , trans-

porte donc en Cjiine la question d'Orient, et nous laisse en repos construire nos chemins dé fer. Le Turkestan oriental est sans contredit un fief de Saint-Pétersbourg. La petite Bukharie , voisine du Turkestan, nous parait être aussi dans le cadastre russe. De ces deux pays , plus russes que les provinces danubiennes, il n'y a qu'un pas à faire pour atteindre les monts Khoten , frontière chinoise. Là se déroule un vaste pays , dont personne ne veut , un pays arrosé par de larges cours d'eau et doué de tous les éléments de la fécondité tropicale. Depuis Tak , depuis Eantchou jusqu'au Thibet , les Russes , même sans trop gêner l'empereur de la Chine , peuvent fonder un empire charmant, très-connu du soleil, ombragé par de beaux arbres, baigné par des fleuves tièdes ; les, Anglais n'ont aucune escadre de ce côté, parce qu'il n'y a pas de mer. C'est une immense jachère sur laquelle la diplomatie européenne ne s'est jamais exercée. Les diplomates ne sortent pas des Dardanelles.

Aucun casus belli de ce côté ; point d'ultimatum à donner ; point de MenschikofT. On entre dans cet Éden comme à Péterhoff, mais on-y est beaucoup mieux : on y est chauffé gratuitement par le soleil ; on y trouve même un été de douze mois par an, douze de plus qu'à Saint-Pétersbourg. C'est à Considérer. Si le czar est sage, comme il l'a toujours été, s'il renonce, lui si conservateur, à donner le signal des émeutes quand l'Europe est calme , il détournera ses convoitises impossibles des rives du Bosphore, et, puisqu'il trouve enfin la Russie trop inhabitable, ce qui est juste, il cherchera derrière le Caucase une autre question et un autre Orient.

L'esprit psfflemeBUÂre,. antérieur à rinvenUon de Fesprit, ^' déœuvert et popfalamètiee mote qiû oiit>tour à tour ébcamié. la France, pj^fisionflévles^spirits^ seulevé.les populations^ et qui se sont subitement jévanouifi. sans laisser la moindre trace , comm» laneigequi tombeau vent cltt sud. Aujourd'hui, si oodenan* dait ia sigaiOcation de cesv mots parkmentaires à ceux mêmes qui les^mt inventée^ on embarrasserait étrangement œe inventours ^ tant la mémoire eet une fact^té étrangère à l'hooime politique/

Nous compoaerien3:«nas peine un vc^ume avec ces mots -dé tribune et de .gazettes, avec* ces appellaiAioiis orageuses qui ont cou^romig cent foi&la^raix du monde, et dont peu d'archéolo* gués se souyi^meni aujourd'hui. Quelcpe» exemples suffiront. Qui se rappelle Vamendemmà Boin? ce f<^nnidabl& amendement Boin , qui eeooua notre payecomme une coniviilâion géologiqfue ! Que de visages-^ont pâli d'effroi ou se sont: colorés > de fureur devant l'amendement Boin ! Il ^-^ a eu trois <lueis pour cet amendement; on a versé pour lui un lac d'encre sur le pépier; oa s'est enroué au foiium^ aux .rostres, à l'a^a^ awx comices, aux curies s au Champ d» Mèr»^ partout. H y eut à cette époque une apparition* d'œuvres'remaK|uables dans toutes les branches de l'art; personne ne les vit passer à l'horizon : Lamartine et Roe^ sini clâintaient^ Ingres et 'Delacroix peignment, Pradier et Foyatier seulptaient;.bagateiieBl On n'avait dee yeux et de&oreittes que pour raoBendémentBoin; tout le reste n'était que vamtél Anjourd'hui> rhomoraMe M^c Boin doit être un modeste septuagénaire, retiré dans un château lointain; eh bien^ si oa lui de^ iBaadait à luif même des nouvelles de son amendement dévasta:* teur, il ne se souviendrait plus des ingrédients chimiques dont il a composé sen brûlot parlementaire dans le silence du cabinet ' 220 g

Que de fois la France s'est ainsi agitée avec des mots et des chiffres 1 Nous avons eu les convulsions géologiques du droit de visite ^ du Texas, de Pritchard. Le monde tremblait tous les matins sous le poids de quarante journaux parisiens ^ui renfermaient ces syllabes fulminantes, ces Manè, Thécel, Phares de la politique , annonçant une invasion de Cyrus et le bouleversement du genre humain. Avons-nous eu des prophètes en 4830, 34 , 32 , qui sont montés sur le trépied de la chambre pour nous montrer du doigt Tavalanche des Barbares tombant sur nous du sommet des plateaux de TAsie ! L'honorable M. Mauguin (voir le Moniteur) a traduit en style parlementaire toutes les lamentations de Jérémie , pour nous dépeindre cent fois i^otre capitale s'écroulant au souffle d'Attila. Tous les matins T Pans se dressait sur la pointe de ses clochers pour voir arriver le colosse du Nord par la barrière du Roule , tant était grande la foi qu'on avait alors dans les paroles d'un homme d'État ! Aucun colosse n'a paru ; nous en avons été pour nos frissons. Le Moniteur seul se souvient de ces prophéties ; il a bonne mémoire , lui I Et n'avon&-nous pas aussi oublié, nous, les luttes du premier mars et du onze octobre? Quelles dates acharnées! Achille et Hector traduits en chiffres arabes ! Chaque matin , le onze octobre sortait de sa tente et engageait un duel parlementaire avec le premier mars. Les populations se mettaient aux fenêtres pour voir ces deux chiffres héroïques se lançant à la tête une grêle de que, de qui et de quels qu'aient été. Les uns pariaient pour le premier mars, les autres pour le onze octobre. C'était superbe et bien amusant I

Quelques voix timides s'élevaient en disant : « Hais si vous songiez un peu aux chemins de fer, à la colonisation de l'Algérie, de Mayotte et de Madagascar; aux seize mille lieues carrées qu'on nous offre à Montevideo, dans le plus riche pays du monde I » Bah ! il s'agissait bien de ces accessoires oiseux ! Les joutes parlementaires, voilà les richesses et la gloire d'un État ! Le i *' mars et le i 1 octobre , voiià ce que veut la France î Ces deux dates prétendaient absorber exclusivement toute Fat-

tention publique ; hors du \^^ mars et du 44 octobre, il n'y avait que néant. Les écrivains mêmes n'existaient plus ; la langue française même était morte ; il n'y avait plus de langue ; un ministre du roi écrivait cette phrase incroyable, et malheureusement impossible à démentir : la bbllb langub fbançaise a dispabu

AVEC FONTANBS DANS LES ABÎMES DU XVlil* SIÈCLE 1 Ainsi ,

Lamartine, Hugo, Georges Sand, Dumas, Balzac, Sandeau, et vingt autres écrivains qui seront l'étemel honneur de la forme et de la pensée , ont écrit leurs chefs-d'œuvre dans une langue barbare 1 Fontanes est le dernier écrivain français : son ami intime, Chateaubriand, parlait bas-breton; les Martyrs et René sont écrits en iroquois.

Après cet anathème tombé de la plume d'un ministre protecteur des lettres françaises , Louis-Philippe régnant , il n'y avait plus qu'à fermer tous les livres contemporains et ne se nourrir que des discours du 41 octobre et du 1«' mars. En attendant, Paris était devenu la ressource du monde , le pourvoyeur des besoins universels de l'esprit. Les peuples vivaient du grand festin parisien ; sous les zones les plus lointaines , on applaudissait la France dans ses drames , ses opéras , ses vaudevilles , ses romans, ses poésies, ses histoires; la merveilleuse activité des productions de l'intelligence étouffait la voix creuse du parlementarisme; 4846 arrivait au monde avec le réveil de l'industrie, au milieu du bruit joyeux des lettres et des arts; le i^^ mars et le 44 octobre rentraient d'ans les colonnes de l'almanach. La politique stérile éteignait son dernier premier -Paris sous les feuilletons de BaUamo, des Parents pauvres, de Monte-Chrnio, des Mousquetaires. Les orateurs politiques s'endormaient avant leurs discours ; il n'y avait plus de queue au péristyle de la chambre ; les contremarques s'y vendaient gratis , et on ne les achetait pas. Tout marchait vers un avenir calme, industriel , artistique , prospère. On se mettait même à l'œuvre sur le chemin de fer de Lyon et de Bordeaux, lorsque les hommes d'État, ces fossoyeurs de toutes les monarchies, trouvèrent que cela était mai^vais et se mirent à inventer quelque

400 PARADOXES ET RfiVBfflES:

choee* de*bleif émouvant <pouv ramener lârpotilà{ii&'âàHS -rârèn».* Le 4 <"^ mars et lè'4r?ootebpe< araieni un»* peur- énorme 'd^èln»' oubliés.' O» ' inrreoMi ' dàm^] pour* les' beseiiiB* dèi iBoniefil , léfr" famwjses maximes : Le roé^Tégmet^m'g^wveme fxis* — lÀreé* gova)9fm et ne* rêgm' poêi Ges éem: bannières-férent arboi>ëefr^ aur rostres.> Les preffliors ^ Paris remocitèreot' sur lé» feiiîHetoOB^ pour» les écraser i Lie roi règne-t^il? De roi» goiiveni^t4i? Les^ rhéteurs "de ConstiMitinople agonisaste revinrent au 'mondé' peur' diseoler cesquestions; Mahomet >II campait 'aux €Uftnp»^Ërysée6et^préparait un festin de veau noaigre à deax francs lé couvert. Le 4 ^ mars et le 4 4 ocU^e discutaient toujours-siir le B6s{4i!ore du pont Louis XV. Mahomet II teignait se» bomiet de chambre' en bonnet phrygien. Oh! qu'ilssont^fortslés hommes d'État, les hommes posili£$-! eticomme ils ont le droit de r^arder eit' pitié les honMies dimag^natioti '! Le roi règne et n& geirreme! pas! le roi gouverne et ne règne^pas! Encore 'de«x6rdtonlés jmtfes paiiérMnièaires i et* le» roi ne gewemaét pas-et ne n^nait' plus 1 eb la belle- langue française so perdait une secoiuie» fei»^ dans les abîmes du dix-huitièiiEM» sièdo; on^ atteôlt nommer BattuT'!

Et l6 4^'' mars et le 44 octobre rentrèrenl dé nouveau dànsle calendrier' pour y alt^idre un autre roi' et le servir emore âTec ce zèèe pavlemofntaire qui démolit la royaotév

Voilà dooe oà les motsnous conduisent en Frimee; on s'est^ agité, on s'est roôié ; on sW perdu par de petites-phrases qui nous paraîtraient ridioiiles «HijQvrdti^ si elles n'étaient oubliées. Sauf quelques, arebéolôgues constitokieiinels , qui se somient au-jourdlmidu 44 octobve>«t du 4«'*mar8?Dènaiidez quels nomspropres sont- représentés par ces chiifres, on vous^répondra ^ le calendrier en main, que deux grands saints sont fêtés à cesdales, deux' saints qui n'ont joué aucun rôle dans «m gouverne^ ment représentatif : saint Aubin le: 4^ mars, et le 44 octobre saint Gomer.

Tous les mots et toutes les dates n'ont pas étèoubliés ponr^taaft; il y a une phrase antique, contea^KMwae des traitéeW

PARADOXES ET BÊVfiRIE6. 4Ô1

posés. «nrJa Saône par Jules Gésarà Yerdagétorix; unepbrage qai . revient âieore chaque jour sur 4es Jèvres . ardentes , UBe ; plusse, exhufiiée . toujours du i mneémn^ îles lossiles ,: et * toujours loeiuiçaiite dans ces éterselles exiiumatioB^ ; les traiié&Âe 4.84â ! (Ici on frémit,. lefi/^ , ^09/ .)Pritcbaid, le<di)oit de visite, Je Texas y le 4 «'. mars ^ tous les fantôiines, parlementaires , ont vcoidu .leuFS dinceuls. aux fripiers du Temple, "et se . promèn^i^t en . frac bourgeois sur le boulevard; mais les traités de 4845 montrent .leurs cornes menaçantes sur les rives duiBhin« et. terrifient les . passagers des bateaux à vapeur. Uété dernier encore , un Cuvier , parlementaire nous montra les traités de 484â du haut du pont de Kehl , et les chevaux de l'Iiippolyte allemand qui nous conduisait en calèche secouèrent leurs crins et rongèrent leur mors. Nous cherchâmes tous un asile dans ma temple voisin.

. Lés traités de 4 845 1 c'est-à-dire la guerre à recommencer pour ajouter deux pouce&de sable rhénan à la carte de France! Ce révC' pouvait encoretavoir une ombre de sens commun lorsque la blessure de Vercingétorix était saignante r lorsque la géographie n'était pas. découverte, lorsque nous regardions la mappemonde au. point de vue du concierge parisien qui ne voit sur. la carte de sa< loge. que Pans et la can^gne :.<mais aujourd'hui,. n -est-ce pas< une vraie folie constitutioiméLle de convoiter deux pouces des limites dui Rhin , lorsque nous pouvons défrâcher et coloniser les limites de l'Afrique , ce paradis du gl<^e? Louis IX et Bonaparte ont donnéxàJa France ce quatre-vingt-septième département, qui est bien plus notre limite naturelle que le sable du Rhin.

Les traités signés par notre sang à Damiette, à Mansoura , au Thabor, aux Pyramides , sur tous les orteils de l'Atlas , valent mieux que les traités de 484 5 1 Ces premiers nous donnent nonseulement Jes limites africaines de la Méditerranée, fleuve f^us grand que le Rhin , mais encore toute la Sénégambie , où le port SaintrLouis semble nous s^peler pour accomplir un magnifique travail de colonisation sur une terre qui est à nous.

D'autres limites réclament encore nos charrues sans nosépées : le golfe d'Aden, qui nous ouvre les marchés de Gondar, d'Amhara

et toutes les routes jusqu'au Sennar; l'île Mayotle, déjà remplie d'une avant -garde de travailleurs français; Nossi-Bé, notre propriété inconnue , notre port de Madagascar, île française et parfaitement saine et féconde, depuis les sources du Menabé jusqu'au cap d'Ambre , en traversant le pays des Sakalaves , insulaires nos vieux amis , qui n'attendent que nos charrues pour faire avec nous de Madagascar la nouvelle France de l'Océan africain.

Les traités de 4815!... après quarante ans de paix! lorsque nous avons acquis par la guerre tant de gloire que nous n'avons plus rien à gagner de ce côté; lorsque Dieu, voulant rajeunir le monde , lui ouvre providentiellement deux immenses écrins : la Californie et l'Australie , afin que l'or paye le fer qui doit défricher les deux Indes , et des îles aussi nombreuses sur les océans que les étoiles au ciel ! Il s'agit bien des traités de 1815 , aujourd'hui! U s'agit de faire, sur d'autres points, ce que font les Anglais en Australie, les Hollandais au Port-Natal, les Russes en Crimée, les Américains partout.

Si nous restons dans nos vieilles ornières du représentatif, dans nos anciens tics parlementaires, dans notre fétichisme pour les discours , nous deviendrons une puissance de troisième ordre , représentée par un brick à P,ondichéry et à Chandemagor. Dans ces innombrables discours prononcés, depuis ^ingt-trois ans, par les amis et les ennemis du 1 1 octobre , il n'y en a pas un seul qui nous dise ce que les Anglais ont accompli dans la cinquième partie du monde, depuis le cap York jusqu'à Melbourne, depuis le cap Sandy jusqu'à la terre d'Indracht. Les Anglais ont couronné de tous leurs noms héraldiques la circonférence de cette Australie qui ressemble à une planète tombée au milieu de l'Océan. Et aujourd'hui, à l'heure où nous écrivons, où en sontrils de cette colonisation gigantesque? Au lieu de lire les traités de 1 81 5 , lisez leurs chroniques australiennes. Pendant que vous chantiez faux :

Non, non, jamais en France, Jamais TAnglais ne régnera !

pour vexer les Pritohardistes, l'Anglais, lui, ne chantait rien, il cdonisait. Aujourd'hui, dans la Nouvelle-Galles, il y a telle ville comme Victoria , bâtie d'hier, et dont la douane rapporte 75,000 livres. On a établi une banque à Adélaïde , sous la direction de ^r Francis Young; les travaux les plus rudes sont entrepris par les colons , entre Moreton et Balaret , sur une étendue de mille milles, et, pendant que la culture des terres est en pleine faveur, les plus intrépides des ouvriers , agissant sur le chantier des montagnes aurifères, ont extrait de l'Australie, en 4852, 700,000 onces d'or, ce qui ne fait aucun préjudice à l'agriculture , au commerce , à l'industrie , comme oq le pense bien ; et le travail d'exploitation des mines est à peine conw mencé! Jugez de l'avenir! Les Anglais n'ont pas montré, en cette occasion , cet égoïsme qu'on leur reproche tant : car un journal de Sidney appelle en Australie des ouvriers et des agriculteurs étrangers, recrutés dans toute l'Europe, et leur offre des avantages que l'Europe à coup sûr ne peut leur donner. Nous lisons dans un numéro très-récent du Quartefly-Review qu'un Travailleur australien gagne aisément une livre (25 fr.) par jour. '

En présence de ce développement prodigieux de la puissance anglaise , on en conviendra , nous avons autre chose à faire que de demander l'abolition des traités de 4845. Nous nous souvenons du temps où chaque session parlementaire commençait par une discussion d'un mois sur l'adresse au discours de la couronne; ce mois ramenait invariablement les mêmes soixante discours et la même adresse. Nous perdîmes ainsi , en écoutant ces discours , une admirable occasion de planter notre drapeau sur la terre des États-Unis de la Plata , et de nous créer des comptoirs à l'embouchure du grand fleuve qui tombe à la mer devant Buenos- Ayres, et à la baie de Tous les Saints. Un illustre général américain était venu à Paris pour traiter cette affaire; mais le 4«' mars et le 4 4 octobre se trouvaient encore aux prises , en ce moment, à cause de l'adresse, et nous fûmes exclus du paradis terrestre américain avant d'y avoir mis le pied. Il est

4^4 PJ^RADOSES ÎT RÊVERIES.

ym q«etMms y . gagnâjnes iras bfia«ixrdiBe«Mrs^ tiont'perseme '«e sesQu^ent JUijoiiild'faHi.' L^oipMfice pattcMenlaire «st «le sa «alure trè&gskwae i iofSiiii'eUe^ae < pavane : à la ^ tnbuiie , ^lle- A'iîiiiBe pmt qu'on lur pavie deila.'Plala^ eetaisâisArait legisudi- ^ors. NoAjiâne 9QBHn«s,pàas.iija temps !fle>'€eaf»ién1ité».stériles ç FactMMi Fomplace la parole mannAmast. 'No«saT#ii9 perdu làiigt iSWiiées en fautes de français oitaUMe; c'est trop, ^otrepays a «ne fiûasioa à remplir^ mission asténeuFe aux trwkés 4^ 4845. ]jei»,prédicants méthodistes de la ocnpagnie lan^aiee nWt pas |)pis Fioitmtive de la dvilisaiion «hrétieBDe làass les deux Indes : la France^ catholique , prêobàit avant «ux devant les tribus sauvages. Deux prêtres est ouvert à notie drapeau deux ^ons oà iious . devions les suivre tôt ou tard. Fimnçds Xavier. nous a Montré le ch^ntn de Tlnde; Je P. ^Marquetée a ouvert ie premier la route des ferôts viei^es de rAiRéri|e|iie. Rome a devancé Genève dans oeUe KBuvre de civilisation nniveceeU&ou eatihdigue; la Foance doit tontiniier Toeuvre.^ Reine «v«c les deux seules larmes bénies de lAoi : Ja charrue et la ^eix I

UN CO'NSEBVA'TBirR.

C'est un homme de cinq«aBle-hiiit a«s ^ type français tiré à no nombre inâni d'exemplatres ;• soa tant ta une fraîcheur vir^naie ;. sim oeil est doux>. sa parole; cafane ^ sen ^este absent, il s'habiUo avec âCMn ^ au goût d'une mode cMsparue ; il >8e prom^ie de trcns à six heures au boulevard^ tenant dans sa maki gauche ganAée- )e gant de sa main dr(Hte aue ;.. il a l'air de sourire aux passants ^ mais il se sount à luinaoème^ en «e souvenwit, àehaqveinûnnle, qu'il est heureux tt q«e les iooafcaires de ses maîseiis payent leurs termes régulièrement. Il jette deiniucibrenx coups d'eeil aux objets de fantaisie étalés^sous lesvitres des boutiques , avec l'-espoiriie se décider à l'achat d'un cadeau pour- son neveu.' Ce

PAïtADŒSES \ET BfÊVEHIEB. 405

sera pour une autre .fois ; l'autFe^fds n^'arrive jamais : ib aime mieux se payer {Mrovi8oin»iiaBt «ne staHe<l'orc^he6tire<au... Oui, ridée est bonne. y<di)à> la ceionne «des siffîoiiesi de^speetaoies : il dit : a< Voyons 1 » et lit les tilres'de pièoas ^ en tes fredonnant aur un air inconnu. Rien ne Ta tenté; il né prendra pas<.de^6lâUe; il ira reildre «ne visite à ua>ami.

Get' hommeia tu «passer toutes no» révololioRS' -et toutes nos journées orageuses ; il était membre de la^arde saAioBale en i%iS, et a crié : A bas VUlèlel au Cliaimp de Mars ^C'élaât sa conviction. Vtll^ avait un accent toulousam qui le choquait : il y a des Mtipathies dont on ne se rend pas bien oempte; >cm les^subit. Villèle d'ailleurs était d'une trè&-petiteîtaiHe. « J'aine mieux M. Ravez , » disait l'opposant.

Le ^7 juillet 4&30y il entendit desr coups deH^ail dans la rue -SaÎBtfHonoré , et il entra macMnaleisieiit dans un café en disant : « Mon Dieu ! mon Dieu l où aHonsrnous? où alkms-nous? ». Le 5 juin 48^2, il entendit Je canon vers*«Saiiit-Merri, et joignant les mains, il murmura ces mots : « Cela ne finira donc jamais ! » et il alla se promener devant ses deux maisons. pour voir > si* elles étaient debout.- « Allons , o-est bien ! » dit^il y et il caressa ses immeubles d'un paternel regard.

Le^ juillet iâ3ô , en a^^pi^ant FatAoïtat deFiescbi, il frappa du pied la poussière du boulevard, en s'écriant àvoix basse : a Ëfitril possble qu'il y ait des monstres pareâs I »

De 4835 à 1848, il n'a pas trouvé d'occ^ion de s'écrier; il se bornait à dire : « Oui. . . que vohs dirais-je?. . . Non. . - ça ne marobe pas comme ça devrait.... Les Anglais sont jaloux de nous.... Je voudrais une politique plus forte.. . un progrès. . . sage. . .• mais un progrès.... On devrait adjoindre les t^paeités. »

Le ^ février 4848 , il disait dans un .groupe : a .Vous verrez qu'avec la réforme nous-marcberons. »

' Le 25 février, il ne disait rien.

>Le 47 mars, lorsqu'une Nkgara d'hommes roula dix henres sur le bonlevanl, il pensa ceci : a \Kous sommes en t plein ^^, il faut émigrer. »

Un pan d'azur.se montra sur Thorizon , il dit : « Moi , j'ai voté pour Gaussidière ; vous le croirez ou vous ne le croirez pas , Caussidière me plaît. J'aime ce caractèr&-là. D est franc. Je le regarde comme un honnête homme. Mon neveu lui a donné sa voix aussi. »

Le 23 juin, pendant que le canon, le tocsin, le tambour et le tonnerre amusaient la capitale de la civilisation, il était assis dans sa chambre , vitres closes , et ne disait rien.

Il ne s'était jamais abonné au journal rouge VAmi du peuple, parce qu'il ne voulait pas encourager par l'abonnement une publication anarchique, mais il achetait le numéro de ce journal chaque matin; il le trouvait très-logique et très-bien écrit; voilà pourquoi il l'achetait sans abonnement.

Dans un autre temps, Armand Carrel avait obtenu aussi son admiration, ce Je ne partage pas les opinions de Carrel, disait-il, bien loin de là! mais je le lis à cause de son style; quel dommage que le parti conservateur n'ait pas un écrivain de cette force -là! »

En novembre 4854, il était fort triste; il redoutait la république démocratique et sociale. Le t décembre lui rendit le calme, la parole et le bonheur. Le 5 décembre il disait : « Voilà le seul gouvernement qui puisse convenir à la France, un gouvernement fort. »

Le 5 décembre 4853, il ne craignait plus rien; ses locataires payaient mieux que sous Louis-Philippe; l'horizon n'avait plus de nuages ; l'émeute ne grondait plus. Les omnibus roulaient sans être renversés par des barricadeurs.

« Oui, oui, dit-il; celii marche assez bien; mais je regrette quelque chose ; il me manque je ne sais quoi ; on aura beau faire, le Français aime l'opposition , non pas une opposition anarchique, mais une opposition vive et sage. Pourquoi n'attaque-t-on pas les ministres? On a toujours attaqué les ministres, sous tous les régimes. Je connais une chanson contre Mazarin. Le Français aime l'opposition. Les discours de tribune nous manquent. C'était un beau temps' Le iy mars demandait la parole et pulvérisait

le 4 \ octobre. On s'amusait. Le 44 octobre parlait ensuite et pulvérisait le 4«' mars. J'avais toujours uu billet pour assister aux séances. Je n'en manquais point, excepté lorsqu'il n'y avait rien d'intéressant et de dramatique, lorsqu'il n'y avait à l'ordre du jour que des choses insignifiantes, des projets de loi d'utilité publique , des hors-d'œuvre enfin. Que voulez-vous? le Français aime l'opposition. »

Notre époque n'a pas inventé ce singulier personnage ; on n'invente rien; le monde est déjà vieux; on copie toujours le passé sans le savoir. Aussi l'expérience est une vertu en retraite , une chose fantastique, qui tient sa place dans le dictionnaire sous la rubrique exp, comme le mot sphinx, sous la rubrique sphy parce que les classificateurs sont forcés de suivre la série des lettres de l'alphabet, pour Vea^ienee comme pour le sphinx.

Le curieux travail de M. Lambert ^pson , pirislié dans la revue de Bombay, en 4849, n'a jamais été lu par le personnage dont nous venons d'escjuisser la physionomie bourgeoise; au reste, s'il l'afvait lu , ce ^rait la même chose. Quelqu'un s'esi-il reconnu dans l'admirable étude créée au Gymnase par Greoffiroy? Ce chef-d'œuvre d'observation cootemporame , cette comédie si vraie, a diverti tous ceux qu'elle attaquait; personne n'a dit : « Cest moi 1 »

n y avait donc , selon les traditions du Camatic , et bien avant !a fondation de l'empire mahratte par le fratricide Aureng-Zéb, une institution antique très-vénérée dans le petit royaume de Caveri. Tacite a découvert le gouvernement des trois pouvoirs et le mécanisme représentatif dans la vieille Germanie. Voici ce que la législation du Caveri avait découvert avant Tacite.

Le roi de Caveri n'avait qu'un ministre , suivant l'usage oriental, et les lois permettaient aux administrés de se rassembler quatre fois par mois, sur la place publique, pour censurer les actes de ce haut fonctionnaire, à condition que personne ne fermerait la bouche à ceux .qui le défendraient. Au bout d'un mois, invariablement, les eimemis du ministre faisaient le monopole

.408 PARADOXES ÏET RÊVERIES.

>4es >auifitoiirs/ et .lesMdéfcBsetiFstimiHSlénèls, remis Mr iiiiejttotreifiteee |]Bi9iiqMe,iprèofattentdaiis:to désert.

}L'ex«flpéeatB(»0aii;aaCto»arcbe<ssceDdanèe» de'twtes les sjm- 'j^enies paf>ld»res. tD'abenl Vamàante, fnîs.Ia tstreMei.' C'était ; toujours* le '«rescffiiife âe ;la caknaiite «ki Bttrbitre, Je anzon^ .^irrhiaRt par ^radtlioDS mesurées «ni omip de «amii. On povr> rait écrire les thèmes de toutes les oppositions ^«fruiu papier trayé, STecdes notes ^rpeun économiser les mois.) Les jovrnaux Beraient des partiëens ,i«t , au Meudeies lire , on exécntovait les .pramiers^Faris chez soi , au piano.' Ce serait' plas anutsant.' Un modèie du genre est Venveiturede Guillmime^lW; jaimâs ptes atonrable disGeursn^a été prononcé contre Gess)er.lD'aà)oid, il rfaitun temps snperbe; les bergers suisses jonent du"faaatbois ; en dhanle 'lerranz des vacbes ; on célèbre Panourt dans! les dialets; puis l'azur se ternit; des plaintes passent dans Tair; il pleot ; l'eragogrende ; les bergères rassemblent leUF» troupeaux ; des fmâtres de tronopettes édaÉent ; les éches des'nofttii^;iies jMigiss^t; la ¥0!x<de l'inmrrecticm doosine lefracasde la^natnre ;• tente FHeivétie. crie aux âmes ; Gesder est mort 1 et quand ilestmaert , ce.panrre Gessler qui Siamusâit^ec des pomnes, «n-se rappelle tontest'les divines mélodies> qui acocnmMignaieDt impôts (kuà^wm, comme dil^ Fauteur, qui croit A Gessler ;• on se rappelle son harmonieuse fille qui chantait de célestes romances >et des duos d'âmcrar inouïs, appris. )à Técole deson barbare père; on se raf^peUe Titrée en scène du/broticAe tyran, qui ordonne à < tout* le monde de s'amuser et d^nande «me tyrolienne de chant et de danses qui ravit l'oreille, les .yeux- et le OGSur; Qn>«e rappetie «nfin cette belle Matbilde, fUedes rois, comme dit: le * Ubntéo ,■ qai s'est . éprise d'amour anstocratiqBe pour, un pauvre, berger/ et , narguant tous les. blasons de TAllesnagne et les omères des Césars , donne afu prolétaire, son amant , . des rendez-rVCHis^sursla montagne, à vunuit.

Quelle belle tûstoire de tyrannie et de révocation! Eh bien! c'est rhi&toire du monde jusqu'à nos jours 1... Rentrons dans le petit royaume de Gaveri .

PARADOXES HTt RËVBRIËS^. 10»

liaslrella costre le-nimâtiB étaiil ariivéeiàsaidernièreiKito, les Caveriens se levaMÉi en masse, oonai^ au-pakôfr^da mè^^ lùstee^ .lerearagenenttde fimd «a coÊBààè , en se preiwéianfe bien de resfiecter l&^ro»; mais, une foi»«& train.de ravsger^ ii^ fai-»< :saéeoi.uiw poMpte da câtéda peidiftduiiDaMMrque^ etloiidMaaah -daient une prompte abdication. Il faut être juste pourtaot : oh> ne tugat.persMBe dûi&>cefr crises* ministérieHes , oommer l'affîrmùilAnàxfrt âtfBoa,

GaniNnmatt un nouveau toî le leodemai») et le nmiveau tcâ nomnait uiunoiiveau mhnstre, tmijoiirs en oonoBervant intaei le mécanisme des- mânes insttluiio»;-sâBsi, oonme rimi n'était changé d'un > côté, rien n.'étsdt changé de Tautre. La poHtiqfiie n'est pas ingénieuse en fait d'invention. Le nouveau ministre du Caveri était dene salué le premier jour^aveo enlhounâsme. Rjis ^a sourdiae fonetkmBait, 1» gamme devenaik menaçante; le mi" neur passait au majeur, et la symphonie traversait testes se» phsœs , jusqu'au fermidabie utti$8on de la r^<^. Le neuveau odiiistre était encore renversé, le nouveau roipartaiIrpQiarJavai Il s'agissail toojeursfdemmimer un sneeeeseur;

Les marchand»^ les- industriels , les- proppiétttfêe^ lés ' free^ traders \nème existaient en ce temps-là; ils se pla^;naientiavee -asBmTitBÊO» ddsteunasqttQftfrQiBeasefrdéi'inlerTègoeuIies-navires de Canton^ deMfleao, de Java,- n'arrivaient' pla&sà^rerafeMnobure de la rivière deCaiveri; on regreHait> beaucoup le dernier mi^ iiistre; les plus. ardents- regrettaientira;vaBl»-<k)rnierw II avait <lu botti. Chaounidénrait que le nouveait eôt'. Ifa- qualité» de d'ancien, ëbôb, une ère- nouvelle reennnnençeit encore; le tnécanianiediee inaUtutionsdui Caveri ireplAQeit un autre roi sur. le trône et un autre portefeuille dans les mains d'un ministre jHmvea».

LeB aÉfinres^repronaienti; il. y avaittune hausse merveiUeuse ■sur l'ivoire, les écailles, l'ébène, l'indigo et le sang de dragon.

Leesnarohanâs-, lesinetestriels, lespropnétaires^e rendmnt, seioa l'usage du mécanisme, sur la plaee pubKqiie; oà il était permis par lee'i]i8titutioB»cte-pMhéri8erles>imaist>re& OncoiH

tinuait à ne pas se rendre sur Tautre place où ils étaient déf(mdus. Il était* facile de prévoir le dénoûment.

A chaque révolution opérée par cet admirable mécanisme, les impôts augmentaient d'un million et demi de coris. Le balancier marin qui bat cette monnaie aux îles Maldives était en arrière d'un budget.

On rencontrait çà et là de timides et ruinés commerçants qui disaient : a Mais cela prend la tournure de durer ainsi jusqu'à la fin du monde. On nommera toujours de nouveaux ministres, on les pulvérisera toujours ; et on en renommera nulle de cette façon, successivement pulvérisés ; et les finances, le conomerce, l'industrie , doivent périr à la fin , avec toutes ces révolutions intermittentes! »

A cela, les hommes graves répondaient : a Ce sont les institutions du pays; on ne peut les changer sans s'exposer à une révolution. »

Les hommes cpii n'étaient pas graves répondaient à leur tour : « Mais quand il est démontré , par un siècle d'expérience , que les mêmes causes amènei^Épnfailhblement lès mêmes efifets, et qu'il est impossible de changer les hommes , il faut changer les institutions. »

Les hommes graves n'en démordaient pas. Us avaient, dès leur enfance, approuvé le mécanisme des institutions du Caveri, et ils n'avaient pu se tromper. C'étaient des hommes de conviction. Les autres passaient pour des apos'tats.

Les apostats disaient : « Mais nous ne demandons pas mieux que de ne pas être apostats. Citez -nous une seule fois qui aura donné raison à votre mécanisme, et nous nous rallions à vous. »

Les hommes graves les regardaient de travers, et se rendaient sur la place publique pour démolir le ministre nouveau. Conviction !

Cet état de choses aurait probablement subsisté jusqu'au règne d'Aureng-Zeb , lorsque dans le Caveri survint un incident que n'avait pas prévu le mécanisme des institutions.

Pendant qu'on était en train de pulvériser un ministre , toujours en regrettant le dernier, selon Tusage de ces temps barbares, le prince de Gazna débarqua sur la côte avec une armée de ravageurs, et somma le roi de payer un énorme tribut. Le mécanisme des révolutions ayant ruiné les finances de ce pays, on ne trouva pas en caisse mille coris pour apaiser le prince de Gazna. Le royaume fut alors envahi, et la dynastie des Gaznevides fut fondée, en 4000^ dans ce coin de TAsie. Les plus compromis parmi les Gaverions se réfugièrent dans les souterrains d*Ëléphanta , où ils écrivirent des livres sur la sagesse des institutions du royaume de Caveri. Si le prince de Gazna les eût rappelés, en reconstituant Tancien mécanisme, ils auraient recommencé le lendemain.

Cette histoire ressemble à un apol<^e du fabuliste indien Pilpay ; mais un apologue est inutile lorsque l'histoire de Tbomme devance partout la diction. A quoi bon inventer ce qui existe depuis quatre mille ans? L'humanité tourne dans le cercle de Popilius. Moïse a tout dit avant nous : après avoir peint les rois aveugles qui marchent 4. leur perte à travers sept prodiges célestes qui ne les arrêtent pas, il peint les peuples qui, comblés des bienfaits de Dieu , se révoltent contre Dieu pendant quarante ans. Abraham ne trouve pas dix justes dans la Pentapole maudite, et Galeb et Josué, deux justes, entrent seuls dans la terre de promission. Étonnez -vous ensuite des aveuglements modernes , lorsque les voiles de l'orgueil obscurcissaient les intelligences à ces époques primitives , où la terre était en communication immédiate avec le ciell

L'ancienne monarchie française est aujourd'hui pour nous une glorieuse légende, qui a des saints, des martyrs, des grands hommes, des héros. Il n'y a pas au monde une histoire plus respectable, malgré ces pages sanglantes ou néfastes, qui, par

^nl PÂftAl^XBS M KÈVEMES.

intervaUeB^ e» obeeuiseisseBi l'écUÉ. Comiaei^ celte {HÛBsaHte nMMiai«hi».6'«flMle« éereulée? quomàdo^ ceciêU potêms? pour palier sek» la. Bilde ; qtieUe lbi«e a. renx^rsé^ ce chêne ôxx^ dique, dont les 4raciBe9>quatorze< fois séeutekefr étaient rivées sur toutes -les «oiichfis-dtt «viouK «sol gaulois.?

Ce4tet question a. été seuve&t posée devant beaucoup de réponses piiB<ou^inoms-salâsfaiBaBte& Il esticruel do- le dice, et> ptus cruel de- le prouver, la mofiarotiieifcançaise^aitoujpursôté renrerséepsyp'ses.amis, soit qu^elle fût absolue et avistoorato, comme- sousc Louis XVI , ou constitationnelle et bourgeoise, commet sousGhariee X et LoutsMilippov Les onnemis ne sont arrivés :que«poiiff'éerire son.é{Htaphe etrecueiliir la succes^on.

Croire que l'irréligion et la pensée impie datent do- Tavénement i de VoUaire au^^ trèno philosephiqiiev c^'est^ croire à une etreur : Yoltaice n'est pas- si coupable ; les dégâts qu-il a commis dansil'onlre social sont bien assez, vastes*. nosurehargeonB pes tfept.«oiK bikiBb. Lorsque VolbÙM soMiilait de honteuses facéties: laMn^auHiesaiute< et nationsdo* de Jeanne d'Arc; lorsqu'il teaiUût Jésus-Ghristid'ouvrtdf' 24^^ et>vfi; lorsqu'il parodiait daas une pfoee saorilége< les poétiqijiesrversete <le la JKble, ce livre sidiiime qu'il n'a g^auiis -compris^ ,Voltak*o faisait beaucoup moins qi^!u&>aiitre p^sophe royal, son (Miédécesseur : il suivait des exemples, «aeriléges venus d'en haut; il n'inventait pas.

Neu£ tans «iprès. l'invasion do Luther en Allemagne, en 4527, un prinooi, Ji^jconnétablo de Bourbco, doima au. monde catlM^ liqœ unde.ceS'eKiKBiiple6<]ui contristent les fidèles,- et dont les funestes effets, loin de s'éteindre avec la cause, rebondissent de siècle en siècle, comme les échos de monts en monts. Ce prince, fils aîné de l'Église, partit à la tête d'une armée de reîtres huguenots, de condottieri athées, d'Espagnols renégats, et s'associa par l'épée à la parole de Luther. Un Bourbon , baptisé à lachapelkM-de Fot^Boblea», se mit. à raYager rilatie, à plUéri les monastères , à abattre les croix , à sauiUer toufees tes cboses-saiates^ et, à» sacrilège en sacrilège , cet Attila chrélàea vint assiéger. RiMne établir son quartier général soue lepor-

tique vénérable de Saint-Paul extra muros. Son artillerie abattit lâ corniche de la rotonde funèbre de Cécilia, respectée par les siècles et les Vandales , ravagea tous les édifices païens de la voie Appienne, et les églises des saints Nérée et Aquilée et de Saint-Théodore, sur la lisière occidentale du Forum ; puis, quand ses soldats impies eurent forcé la porte Saint-Sébastien , Rome entière fut incendiée , dévastée , pillée , violée avec mille fois plus de rage qu*au temps de Théodoric, et le vénérable pontife Qément VII, menacé de mort dans le Vatican, se réfugia dans la galerie qui conduit du Bourg-Neuf au château Saint- Ange ,' et, déguisé en paysan, il gagna le village de Baccano, par la Storta, et trouva un asile dans la cabane d'un vigneron.

L'histoire n'a jamais fait une remarque assez naturelle pourtant, et qui explique les violences religieuses de cette époque. L'initiative de la persécution et de l'intolérance n'appartient pas au catholicisme. La dévastation de l'Itatie.et le sac de Rome en font foi. Urbain Grandier n'est pas antérieur aux incendiaires et apx iconoclastes du connétable. Les journées de la Saint-Barthélémy sont d'affreuses représailles , mais des représailles. Le souille de la réfonne avait alhimé le bûcher de Rome, lorsque sonna la cloche de SainlrGermain TAuxerrois. Les plus coupables sont ceux qui commencent. Toute attaque injuste provoque malheureusement une répression : Suum cuique. Cette réserve épisodique faite à l'endroit de l'initiative des persécutions religieuses, il est douloureux d'admettre une vérité fort négligée par l'histoire, et qui est démontrée dans une lettre écrite à Paul IIÏ par le chroniqueur et le témoin oculaire de la violation sacrilège de Rome, le marquis A. Bonaparte : « Je regarde , dit-il , le connétable de Bourbon comme le plus puissant auxiliaire de Luther. » Il est évident que le crime d'un prince français , rebelle à son Dieu et à son roi , dut jeter la perturbation dans le monde catholique, à une époque où la discussion essaya de détrôner la foi; quand on vit un prince de la religion romaine frapper un souverain pontife, la confusion se mit dans la grande famille chrétienne; les ouvriers de Babel reparurent; les saintes tribus 220 h

444 PARADOXSS ET RÊVBRI£«.

se dWlsèi^enicomme sous Jéroboam 7 et leaasnétabledejSourbon put s'appliquer la prophétie fie Tévangétiste : Jt frapperai le pas- Uur, et les brebis lièrent dispersées.: /Peroulû^ pasiwem, ^ât difpergentur oves fffsg/is ^ Ce germe du .mal deyaU'demier use ample moisson.

Voyez le progrès que la iFranee a £siit jdans use mauvaise ornière, de IJliQ.à 45^7. Certes, en 4^9, to :grand8 vassaux avaient parfois l'humeur assez.ttirliuleote, etleiprétoire royal de Tarbrede Vincennes Tekentissait tous les jouFS de graves accusatioBS contre k noblesse; mais- un signe^du roi enlraioait tous ees héroïques gentilshommes au tomliieau.de Jérusalem, et les méfaits des vieux blasons conquis en Palestine , sous Louis Vil et .Philippe-Auguste, s'effaçaient «IiorS'danstun ibaptème de«ang ou devant le pardon de Nazareth. !£n iâ9l7, i?rançoi&>P^ aurait trouvé be&ucoup de barons rebelles à une aeplimne' croisade, et son .proche parent ,tSous préteoite d'une quepéUe de fomille, délEuisait :Rome, éteigoait les lampes qui bhUent sur le t<«ibeau de iiaint Pierre, soutenait de «on épée la cause de la céform^, et chassait du Vatican le vicaire de Jésus^Christ ! Peu de temps après, Marguerite de Navarre, sœur du roi, encourf^ée par l'cKemple du connétable, protégeait rinvasion naisamie des sectateurs de Calvin ! Quel progrès !,

JLa fidélité des «erments et le respect de la royauté 4ie furent plus désormais des vertus viei^es. L'antique fol, .pviieâ /fofos» n'avait plus qu'un pied sur notre terre. On diacutait,* on ne croyait ipas.

En 464 i d^, pour remédier aux malheurs politiques et aux catastrophes du schisme, on assemblait les états généraux, ;par édit de Louis XIII , et on discutait. Le paclementar^me ae hnbtrait à l'horizon; les fronts ne se courbaient ;plus devant le Dim le veut des bannières; on di«outaitiDiQu*et?«a volonté. JLés thèses et les discoups épuisaimt.les parchemins du jroyaume. Xe mal faisait toujours «on chemin, avec l'aide des thèseset des discours qui voulaient l'arrêter. La hache d'un ministre interrât et fit

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