AGRIPPA D'AUBIGNÉ
(Les Tragique*)
Le titre de ce poôme est pour ainsi dire celui du seizième siècle tout entier. Jamais les hommes ne jouèrent plus sanglante tragédie , et plus longue en même temps. Tragédie politique, tragédie religieuse, guerres civiles, bûchers, assassinats individuels, meurtres collectifs, pillages, trahisons se succèdent sans interruption, et forment le fond uniforme des éléments que les acteurs mettent en scène. Acteurs impitoyables, mais jamais vulgaires, car de telles époques ont le privilège de créer des caractères qui joignent l'originalité à une certaine grandeur. Ces temps de troubles , de luttes, de perpétuelle action sont peu favorables à la littérature, la poésie est dans les hommes plutôt que dans les livres. Cependant les rares travaux littéraires qui survivent à ces heures troublées ont un charme particulier qui agît sur nous comme Todeur de la poudie, le bruit des arquebij-
2 LA )*OéSTE Xfl ^EtZltHE "SltCKE.
sades et le son du tambour. C'est tout cela que nous croyons entendre dans les vters de d\\.tibigné*
Braves vers ! dignes vers ! comme les appelle Cha-
Imier, composés en campagne pendant les longues
chevauchées, les haltes de bivouac, les nuits dans la
/tranchée, dictés pour consoler les ennuis d'une lente
guérisonparun soldât blessé sur son lit de *otïffrtwice :
D*ici, la botte en jambe et non pas le cothurne, J'appelle Meipomène eu sa vive fareur.
La réforme ne parvint point À fonder en France une littérature à elle. Le temps lui manqua pour cela. On vit seulement sortir des raiUgs des réformés quelques individualités puissantes^ parmi lesquelles d'Âubigné mérite de figurer en première ligne. Que serait devenue cependant la littérature française si la réforme eût triomphé? Quelque chose de très-grand, sans contredit, une littérature plus large, plus vivante, plus humaine que celle du dix-septième siècle, si Ton en juge par l'admirable poôme dont nous allons parler, poème imparfait sans doute, semë d'incorrections et de longueurs, mais d'une vigueur peu commune, d'une éloquence toujours énergique, gracieuse souvent, et où on sent l'homme plus que l'écrivain, le cœur mieux que le talent.
S'il est trop exagéré de soutenir que la réforme donna naissance à un homme nouveau, on peut dire néanmoins qu'elle créa l'homme moderne, prenant ses inspirations dans sa coirscience, libre et responsable devant lui-même et devant Dieu. En affrancliissant la pensée religieuse, la réforme vint également
AGRIPPA d'aubigué» 3
aCTraDchir rioâptratioa poétique, car, dés le débuts elle se sépara de la renaissance, qni ramenait les esprits vers le passé, et dissimulait sous les fleurs de son printemps le joug qu'elle devait plus tard faire porter à la littérature française. Les catholiques ont beau la renier maintenant et la maudire^ la renaissance fut essentieUement catholique; ûUe du paganisme et de la papaulé, elle montra d'une façon écla** tante quels secrets rapports unissaient le génie de i'ancieime Aome à celui de la moderne.
Le souffle de la réforme, qui animait des hommes eomme Jean Cousin, Jean Goiyon, Palissy, Goudi* mel y dans les arts, comme du Bartas et d'Aubigné dans les lettres, comme Hotman, Beroalde, Ambroise Paré dans Tbistoire et dans la science, était évi« demment le souffle de Tavenir ; dans leurs oeuvres on reconnaît Tbomme nouveau, cherchant en lui-môme sa direction, rompant ouvertement avec les vieilles traditions. Ce ne $ont plus seulement les monstres gracieux du paganisme' que Palissy nous fait voir dans ses figuliues rustiques, mais les créatures du bon Dieu et ses plus dons présents, les poissons, les oiseaux, les fruits , les fleurs. L'art vient de retrouver la nature, et c'est à la réforme qu'il le doit. Quoique la théorie de Hotman ait fourni plus tard des arguments à des intérêt^ qu'il ne croyait pas servir, elle n'en inaugure pas moins le règne de la philosophie de l'histoii^. Ambroise Paré a de nombreux ennemis qui , flairant en lui le calviniste , le poursuivent sans relâche. Quel est le crime dont ils l'accusent? « d'avoir mis Tinstrument aux mûm de tout l^
aïonde. » En effet, Paré crée Renseignement populaire, il écrit en français, il vulgarise la science, il la profane, il la perd, au dire des chirurgiens officiels, qui le dénoncent « au magistrat civil, à Tecclésiastique, <iu populaire. »
En France, la réforme fut moins une religion, une secte , qu'une idée commune ralliant tous les gens lassés (Je Tesclavage de corps et d'esprit qui courbait les hommes depuis si longtemps et dominés par le besoin de réagir contre les hontes, les crimes et la corruption de l'époque. Outre Tesprit de liberté et le sentiment de la nature qui étaient en elle, la réforme trouvait encore dans cette tendance des cœurs une source féconde de poésie. Des mœurs nouvelles existaient qui pouvaient donner naissance à une littérature nouvelle; mœurs d'abnégation, de pureté, d'amour chaste, de sacrifice, d'honneur, de foi persévérante. Qu'on ne nous parle pas de l'orgueil et de la sécheresse calvinistes ; ce n'est pas en France que Calvin eut ses plus rigoureux disciples, mais en Ecosse , en Suisse , en Angleterre.
} Les hommes de la réforme, d'abord simples bourgeois , ouvriers , paysans, comme les premiers chrétiens dont ils cherchaient la trace, loin de persécuter, ne songeaient pas même à se défendre et ne savaient que mourir. Plus tard, quand les nobles se mettent à leur tête, c'est la liberté elle-même, et non pas tel ou tel symbole religieux, qu'ils veulent défendre. Goligny, dans sa ville de Ghâtillon, protège également les deux cultes. « Sur la tête et sur le cerveau, disait Duplessis-Mornay, il n'y a prise que par
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les oreilles. » Résigoatiôn et tolérance, ces deux sentiments marquent la réforme naissante d'un caractère vénérable; et les persécutions les plus acharnées ne parvinrent pas à les lui faire perdre entièrement. La muse protestante se souvenait encore des martyrs des Valois, lorsqu'elle faisait chanter aux nouveaux martyrs de la révocation cette touchante complainte de 1698 :
Notre cœur, 6 Dieu, te réclame.
Nos cris implorent ton secours :
Regarde au triste état qui consume nos jours,
Vois Tamertume de notre âme,
Connais nos maux, viens les guérir»
Viens nous tirer. Seigneur, d'un. affreux précipice,
Et jette ton regard propice
Sur des pécheurs prêts à périr.
Nos filles dans les monastères.
Nos prisonniers dans les cachots.
Nos martyrs dont le sang s*écoule à si grands flots.
Nos confesseurs sur les galères,
Nos malades persécutés, Nos mourants exposés à plus d'une furie, /TxOfty
Nos morts, traînés à la voirie, ^ ^
Te disent nos calamités. ^ ^ -
Quelles plaintes assez amères N^fT^O^'^
Sur nos enfants infortunés !
Victimes des péchés de ceux dont ils sont nés.
Arrachés du sein de leurs mères,
Et qui, dans ce destin fatal, Immolés à Terreur par des mains inhumaines,
Du péché reçoivent la peine
Avant que de faire le mal.
G LA POÉSIB AU 8EIZIÈHB SIÈCLE.
Ton eonrroiix veat«il nons éteindre?
Nons noQa retirons daiis ton pein.
De nous exterininer formes*tu le desseia?
Noua formons celui de te craindre.
Malgré nos maux, malgré la morf, Nous bénirons les traits que ta main nous apprête;
Ce sont les coups d'une tempête.
Mois ils ramènent dans te portf
Puisse un si beau retour de zèle
Être instructif aux ignorants.
Relever les tombés, ramener les errants,
Affermir quiconque chancelle,
Nous rétablir en ta faveur, Sauver nos ennemis, édifier nos frères,
Et triompher de nos misères,
Par Jésus-Christ, notre Sauveur \
Dans les villes et dans les campagnes, un nouveau peuple pour ainsi dire s'était formé à côté de Tancien, peuple de mœurs pures et chastes, dévoué à sa foi , laborieuiç, prépariint déjà le^ éléments dç cette France industrielle que le fanatisme du dix^^septième siècle devait disperser. L'ouvrier de la réforme apprenait dans rÉvangile que Thomme se sanctifie par le travail comme par la prière, et il aimait Tun autant que Tautre. Après une semaine passée tout entière à la besogne , son besoin le plus pressant était d'assister au service divin. Regardez cetta barque qui suit doucement le fil de l'eau par qn beau dimanche d'été : elle est pleine d'hommes et de femmes tenant des enfants sur leurs genouic; ils font entendre des chants religieux; ce sont des réformés qui se rendent au temple d'Ablon ou de Charenton en eutonnant des
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psaumes pour abréger les lenteurs de la traversé^. Rien n'égale le sèle de ces pauvres gens à se rendre loin de la ville, au lieu où il leur est seuleiTient permis d'entendre la parole de vie. Les boues, les neiges, les glaces de l'hiver. Tardent soleil de Tété, rien ne les arrête, Les mères vont à pied portant dans leurs bras les nouveau^nés h baptiser. Peuple et bour* geoisie , tous les réformés partagent ce %èle, Hien n'est attendrissant comme de lire à ce sujet les fragments du journal de Casaubon, un des plus illustras érudits d'une époque qui compta tant d'érudiUt l'émule de Juste-Lipse et de Scaliger.»
c< 4 des nom» d avril. ^^ Je te rends gr&ce, 6 Dieu I i( de ce qu^ tu ^w% as donné de faire beureusement « le voyage que nous avions projeté bier, Nous avons a cependant beaucoup souffert du temps qu'il a faifi <f battus par le vent, qui n'a pas ces^, avee la neige Cl et la grêle tombantsans interruption, tandis qu'yne c< boue profonde empêchait les chevaux de marcher. « Mais qu'est-^e que cela? Cela vaut-il 1h peine d'être « rapporté à cûté du bien incomparable dont tu nous « as fait jouir?»
(c 15 des calendes ^octobre. -^ Je m'étais disposé « de bon matin à prendre le bateau pour me rcniUe a au temple; maijs lorsque je suis arrivé au port, j'ai « appris qu'aucun bateau ne partait aujourd'hui. 11 « m'en a coûté d'être privé d'un si grand bien. Mais, « ô Dieu! mets dans mon coBur la vraie piété, et y « grave profondément ta sagesse. Avfien »
« Ides d'octobre. — Nous avons consacré ce jour « au Seigneur et h l'puïe de sa sainte parol(3. Malgré
« un temps affreux, nous avons été à Ablon, et nous « y avons entendu M. Montigny, qui a prêché deux <( fois. Gâces soient à Dieu ! »
« 3 des nones de décembre, — II est enfin venu le « jour où nous partons à Ablon et présentons au bapn téme notre petite fille dernière née. Nous nous y « rendons, mon Dieu ! confiants dans ton aid€. Gon- « duis-nous dans Taller et le retour, je t'en supplie. « Conserve ma femme retenue au lit par cette grave « maladie, et rends-lui la santé d'autrefois. — J'éc( crivis ces lignes au départ; en revenant, j'ajoute €( celles-ci : Tu as bien voulu, ô notre bon père ! que « notre petite fille fût reçue dans ton Église et que « nous lui donnassions le nom d'Anne; je t'en rends « grâce avec une profonde reconnaissance. Fais main- « tenant, ô Dieu saint, que, par la miséricorde de ton « fils unique, Notre-Seigneur, et la puissance de Ion « Saint-Esprit, la vertu du sacrement lui soit com- « muniquée, non pas seulement en parole, mais en c( réalité. Tu m'^ aussi accordé ce grand bienfait, 6 « père excellent, de trouver ma femme un peu mieux « au retour. J'espère que bientôt nous pourrons, elle « et moi, et nos enfants, aller de nouveau rendre des « grâces spéciales de ce que tu lui auras rendu la « santé. Ainsi soil-il. Mon Dieu I conserve et prolége- « nous tous I Amen, n
« 13 des calendes de juin, — Je vais à Ablon au- « jourd'hui , s'il plaît à Dieu. J'y suis allé , en effet , « et j'en suis revenu sain et sauf. Pourtant, en écri- « vaut ces lignes, je me ressens du temps affreux « qu'il a fait; j'y étais allé à pied... »
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Le pâtre des Cévennes, le paysan du Dauphiné, des pays d'Aunis, de Saintonge et du Poitou , répétaient cette chanson en se rendant le matin au travail :
Jà le voile de la nuict
Petit à petit s*efface,
Et les astres donnent place
Au beau soleil qui les suit. /
Sus, mon cœur pren ton déduit À chanter devant la face Du Seigneur, qui par sa grâce Le temps gouverne et conduit^
Seigneur ! qui de ce soleil
Fais le rayon nompareil
Sur bons et sur mauvais luire.
Illumine nos esprits.
Pour, au céleste pourpris.
Heureusement les conduire.
La poésie de la réforme parlait déjà, comme on le voit, une langue harmonieuse et châtiée qui pouvait facilement, et par des transitions insensibles, être conduite à la perfection. Animée des plus nobles sentiments, éclose au foyer domestique, fortifiée par la lutte, guerrière et pacifique à la fois, accompagnant les psaumes du clairon, sachant manier la plume, le mousquet, la navette et la charrue, fille de la chaumière, du manoir et des camps , cette poésie n'attendait plus que la paix pour produire ses chefsd'œuvre; on Tétoufia dans le sang de la Saint-Barthélémy. Les chefs-*d'œuvre du dix-septième siècle ne nous empêchent pas de la regretter.
iO LA PQ^IK AU 9ElZ|à||K SIÈCLE.
Les femme$joi»èreiit un gra^d rôle dans la réforme» et elles auraient exereé un^ salutaire inSuence sur la littérature française toii^Qursi trop disposée à se eha^ marrer des couleurs et des vices de la cour. Au lieu de ces courtisanes brillantes devant lesquelles poètes et écrivains se sont prosternés à l'envi, elles leur auraient montré de véritables béroïnes d'amour et de dévouement, Jeanne d'Albret, madame de Coligny, Charlotte Arbaleste , la femme de Duplessis-Mornay, la seconde madame d'Aubigué, et tant d'autres que nous pourrions citer«
Tout le monde connaît les nobles paroles de madame de Coligny exhortant son mari à prendre les armes : « Nos frères, chair de notre chair et os de a nos os, sont, les uns dans les cachols, les autres « dans les champs à la merci des corbeaux et des « chiens. Dieu vous a donné la science de capitaine; « pouvez-vous, en conscience , en refuser l'usage à a ses enfants? Vous m'ave« avoué qu'elle vous réa veillait quelquefois : elle est le truchement de Pieu. (( Vous seres; meurtrier de ceux que vous n'empdebe- « rez pas d'être meurtris, n Et Coligiiy répondait ; <( Sondera bon escient votre constance; si elle pourra (( digérer les déroutes générales, les opprobres de voa (( ennemis et ceux de vos partisan^i les reproches des (( peuples, l4a trahison des vôtres^ l'exil en pays étranc( ger, votre honte, votre nudité, votre faim, et qe qui « estp]usdurcelledevosenfants?))"*^«Oui|» repreuait la. femme magnanime, et Coligny mettait la çuira^e.
Échappée comme par miracle h la Saint-Barthélémy, après des périls dont il faut lire le récit dans
AGRtl*^A D'AUBIGlrt. H
ses mémoires, Charlotte Arbaleste, veuve de M. de Feuquière, devient la femme de Diiplessis-Mornay. Savez -viMifi quelle est « k requeste » qu'elle lui adressa le joâr de ses oôces? fille pria «on mari d'écrire pour elle un Traité de ta vît et de la morty qui s'ouvre par un début plein de grâce poétique : «C'est n un cas eslrange , et dont je ne tne puis asset es- « merveiïïer que les manouvriers, pom* se reposer, « hastent , par manière de dire, îe «ours du soleil ; « que les marîtiîers voguent 4 toute force pour arrîa ver au port, et, de si loin qu'ils découvrent la cosle, « jettent cris d'allégresse', que les pèlerins n'ont bien « ni ayse tant qu'ils soient au bout de leur voyage ; c( et que nous, cependant, qui sommes en ce monde (( attachez et liez à un perpétuel ouvrage, agitez de « continuelles tempestes, liarassez d'un si scabreux (I et malaisé chemin , ne voyons toutefois la fin et le « bout de notre tasche qu'à regret, ne regardons no- * tre vray port qu'avec larmes, n'apppodions de nosn tre gistè et paisiMe «éjour qu'awe h^recur et ^ tremblement. Notre vie esl mtt toîle ëe Pénéi»lope...D
Madame d'AuMgné aîlaft épottser SOA mari lorsiçu'on^nt lui apprendre qu'il ^aît côndaïftné à mort : (( Eh bien! répondit-elle, je partagerai avec lui la « querelle de ©ieul »
La foi qui inspirait les vers et là prose que aous Venons de citer, qui cr&aît de tête ^ai^clères, ne pouvait manquer de dôwner waissaiw?e k une grande elt belle littérature ^ mai's lorsque Cc^igny succomba, comme dit vxi sotmet de l'époque :
iâ LA POÉSIE AU SnZlÈME SIÈCLE.
..•.•.... non au combat vaincu^ '^^'•^
Non en guerre surprins, non par ruze déceu, f:;! (j
Non pour avoir trahi sou roy ou sa proyince,
Mais bien pour aimer trop le repos des François^
Servir Dieu purement et révérer ses lof&.
Et pour s'estre fié de la foy de son prince, '''^ '
la réforme le suivit dans la tombe. Elle était morte ^'^de
sans avoir eu le temps de se recueillir, et de réaliser '^
les promesses de la première heure. Proscrit, mutilé, ^M,
sanglant, le protestantisme, qui succédait à la ré- ^ei
forme, ne pouvait produire désormais qu'une œuvre i*îçji i
d'affliction, de colère et de vengeance comme les ^h^i
Tragiques. ^ed^i
II «sfek
'ki
Quand les 7Vûg'tytitf« parurent , vers 1616, la ré- ^
forme et le protestantisme étaient vaincus. Le public '^publ
lettré ne lut pas ce poème, qui ne s'adressait pas *iiiiyi à lui. Malherbe et ses disciples, alors tout entiers à la réforme du langage et aux grâces de la cour, n,e
pouvaient pas faire grand accueil à ce dernier-né de Mra
la vieille poésie, à ce sombre et fier enfant de la Mér
guerre civile. Quelques seigneurs retirés dans leur ^ du
château démantelé, quelques bourgeois, quelques ^vie
magistrats échappés au massacre de la Saint-Barthé* ( es]
lemy ouvrirent seuls le volume, le soir, à la veillée ; n ne
entre un psaume et un chapitre de la Bible, ils en ^^
récitèrent d'une voix attendrie et indignée les vers C
ardents , ces braves vers qui leur rappelaient les an- n'ét
AGBIPPA d'aUBIGX#.. 13
ciennes douleurs et les gloires passées. Chaque jour voyait disparaître ces restes de martyrs brisés par l'âge, par les fatigues de la guerre, par le chagrin. Ceux qui survivaient perdus, oubliés, découragés au sein d'une nation nouvelle, n'avaient guère le pouvoir de faire le succès d'un livre; vint ensuite le siècle des illustres ingrats littéraires, le siècle de la courtisanerie superbe, le dix-septième siècle, en un mot, le poème de d'Aubigné fut oublié, et les derniers exemplaires des Tragiques retrouvés dans les perquisitions de Tédit de Nantes servirent à allumer le feu des dragons de Bâville envoyés par la petitefille de l'auteur.
« Qui prendra après nous , se demande d'Aubi- <( gné, la peine de lire les rares histoires de notre (( siècle, opprimées , esteintes , étouffées par celles « des charlatans gagez ? » C'est pour répondre d'ar vance à ces historiens mercenaires qu'il autorise la publication des Tragiques : a Nous sommes en- « nuyés, dit-il encore, des livres qui enseignent; « donnez-nous-en pour esmouvoir, en un siècle où <( tout zèle chrestien est péri, où la différence du « vrai et du mensonge est comme abolie. Les indif- « férents, les profanes mocqueurs , les trafiqueurs (( du droit et de Dieu font monstre de leur douce « vie, de leur récompense , et par leur estât ont « esbloui les yeux de nos jeunes gens, que l'hon- (( neur ne picque plus, que le péril ne réveille « point. ))
Ce livre pour émouvoir , nul phis que d'Aubigné n'était capable de le donner à son parti et à la
t4 LA POéSIË AO SBlZlÈirS SIÈCLE.
France. H avait fait là guerre et suivi la cour, il aftit assisté à toutes les batailles , à toutes les fêtes , à toutes les tragédies de son époque; sa naissance elle-même est un drame terrible ; entre la mère et Tenfant les médecins -condamnent le père à choisir* L^enfant vint «tu monde et reçut le nom d' Agrippa {quasi tegrè paffm)^ en souvenir de sa naissance douloureuse. D'un père fort et courageux, le jeune d*Aubigné reçut une éducation forte et courageuse, savante et militaire à la fois. A sept ans, il savait assez de grec, dit41, pour traduire le CW^ode Platon. Pendant que de ses maîtres il recevait le doux génie de la Grèce, son père prenait soin de lui former un cœur romain. Conduit par lui à l'âge de huit ans et demi à Paris, ils traversaient tous les deux Am* boise; sur la place du marché, à des crocs san-^ glants, pendaient encore les têtes des conspirateurs de cette ville. Ils ont décapité la France ! s'écria le vieux gentilhomme. M(m mfant^ ajouta-t-il , en mettant ia main sur la tête de son fils» il ne faut point épargner ta téPe aprh ia mienne pour venger ces cheft plein» d'honneur; si tu fy épargnes, tu auroê ma ma* lêéietîon,
D' Aubigné ne s'y épargna point ; toute sa vie il combattit de l'épée et de la plume pour remplir la promesse faite à son père.
Quelque temps après la Saint-Barthélémy, com« mença, entre d' Aubigné et le roi de Navarre, cette longue liaison, on peut le dire, qui ne finit qu'à la mort de Henri IV ; liaison mêlée de brouilles, de raccommodements, t!e disgrâce et de faveur^ dans
AGRIPPA d'aUBIGNÉ. 15
laquelle cependant d'Aubîgné conserva toujours sa dignité et son indépendance, a Sire, écrit-il un jour tt dans une lettre d'adieu à son maître, votre mémoire « vous reprochera douze années de mes services et « douze plaies sur mon corps ; elle vous fera souvenir <c de votre prison, et que la main qui vous écrit en a « rompu les verrouils et est demeurée pure en voot tt servant , vide de vos bienfaits et exempte da eor» tt ruption, tant de votre ennemi que de vous-même. (( Par cet écrit je vous recommande à Dieu , à qui « je donne mes services passés , et à vous ceux de « l'avenir , par lesquels je m'efforcerai de vous cr faire connaître qu'en me perdant vous avez perdu c( votre, etc. » Comme le soldat méconnu prenait la route de sa maison, un vieil épagneul vint se traîner à ses pieds et te caresser. C'était un fidèle serviteur comme lui, Citron , le chien du roi , qui mourait de faim dans les rues d'Agen. D'Aubîgné improvisa les beaux vers suivants, qu'il fit attacher au cou de l'épagneul :
Sire, votre Citron, qui couchait autrefois
Sur votre lit paré, eonche ores sur la dure.
C'est ce fidèle chien qui apprit de nature
A faire des amis et des traîtres le choix.
C'est lui qui les brigands efifrayait de sa voix,
Et des dents les meurtriers : d*où vient done qu'il endure
La faim, le froid, les coups, les dédains et Fiiyure»
Payement coutumier du service des rois?
Sa fierté, sa beauté, sa jeunesse agréable
I^e fit chérir de vous ; mais il fut redoutable
A vos tralneux , aux siens , par sa dextérité.
Courtisans qui jetez vos dédaigneuses rues
16 LA POÉSIE AU SËlZiÈUE SIÈCLE.
Sur ce chieu délaissé, mort de faim par les rues, Attendez ce loyer de la fidélité.
Le roi eut honte, il fit recueillir Citron, et se réconcilia avec d'Aubigné ; on vit ce dernier combattre à côté de son maître à Goutras, sous les murs de Paris , toujours intrépide et dévoué, mais toujours indépendant. Il était avec Henri de Navarre au moment de l'assassinat de Henri m. a Sire ,.lui dit-il , « vous avez plus besoin de conseil que de conso- « lation ; ce que vous ferez dans une heure donnera « bon ou mauvais branle à tout le reste de votre « vie, et vous fera roi ou rien. Vous êtes circuit de (( gens qui grondent et qui craignent, et couvrent « leurs craintes de prétextes généraux; si vous « vous soumettez à la peur des vôtres, qui est-ce « qui vous pourra craindre, et qui ne craindrez-vous « point? Si vous pensez vaincre par bassesse ceux « qui murmurent par cette maladie, de qui ne serez- « vous point tyrannisé? Je les viens d'ouïr; ils me- (c nacent que si vous ne changez de religion ils a changeront de parti , en feront un à part pour « venger la mort du roi. Comment oseront-ils cela « sans vous? Gardez- vous bien déjuger ces gens-là ({ sectateurs de la royauté pour appui du royaume : « ils n'en sont ni fauteurs ni auteurs ; s'ils en sont « marqués, c'est comme les cicatrices marquent un (( corps. Quand votre conscience ne vous dicterait « point la réponse qu'il leur faut , respectez les « pensées des têtes qui ont gardé la vôtre jusqu'ici ; c< appuyez-vous, après Dieu, sur ces épaules fermes.
AGRIPPA d'aUBIGNÉ. 17
« et non sur ces roseaux tremblants à tous vents ; « gardez cette partie saine à vous, et dedans le « reste perdez ce qui ne se peut conserver. »
Le roi suivit ces conseils ; il resta protestant jusqu'au moment où il crut que son intérêt lui commandait de ne plus Tétre ; entre le serviteur fidèle et le maître apostat, les rapports, déjà fort difficiles avant la conversion , durent s'aigrir encore davantage après. D'Aubigné poussait loin la franchise et môme la rudesse. Un jour Henri IV lui montrait sa lèvre où l'on voyait encore la cicatrice du coup de couteau de Jean Ghastel : « Sire, lui dit d'Aubigné, « vous n'avez encore renoncé à Dieu que des lèvres, <( et il s'est contenté de les percer; mais si vous le « renoncez un jour du cœur, alors il percera le « cœur.» Gabrielle, qui était présente, trouva ces paroles fort belles mais mal employées : « Oui, ma- « dame, répliqua d'Aubigné, parce qu'elles ne ser- « vifont de rien. »
En 1577, d'Aubigné vivait à Gasteljaloux, dont il était gouverneur et où il s'était retiré à la suite d'une de ces nombreuses brouilles dont nous venons de parler entre Henri de Navarre et lui. Blessé assez dangereusement après une tentative pour s'emparer de Yillefranche, repassant dans ses insomnies les drames cruels et sanglants auxquels il avait déjà assisté , mécontent du présent , désespérant de l'avenir, le vieux soldat composa sur son lit de douleur les premiers vers de ses Tragiques^ une des œuvres satiriques les plus fortes qu'on ait jamais écrites dans aucune langue. Ce pôôme a sept chants. Les
18 LA POÉSIE AU 8EIZ1ÈUE SiftCLE.
deux premiers chants {les Misères et les Princes) contiennent la peinture des malheurs de la France , des crimes des rois et de la noblesse. Le troisième, la Chambre dorée , nous montre toutes les bassesses, toutes les cruautés du parlement, vénal et fanatique complice des grands, bâillonnant les victimes^ allumant les bûchers inutiles.
La vérité du ciel ne fut onc bâillonnée.
Et cette race a veu (qui Ta plus estonnée) Que Dieu à ses tesmoings a donné maintes fois ( La langue estant coupée) une céleste voix ; Merveilles qui n*ont pas esté au siècle vaines. Les cendres des martyrs sont précieuses graines . Qui, après les hyvers noirs d'orage et de pleurs. Ouvrent au doux printemps d'un million de fleurs Le haume salutaire, et sont nouvelles plantes Au milieu des parvis de Sion florissantes.
Ce troisième chant est celui où le poète déploie le plus de force et de véhémence. Il est rempli presque tout entier par une allégorie qui nous montre les juges réunis entre les quatre murs de la chambre dorée :
D*os de têtes de morts, au mortier exécrable» Les cendres des brûlés avaient servi de sable.
Vêtue d'une robe couleur de sang, l'Injustice, au regard furieux, à la balance surchargée d'or, occupe le siège de la présidence ; l'Avarice insatiablei TAmbition, l'Ivrognerie^
Étourdie au matin, et sur le soir violente;
AGRIPPA d'AUBIGHÉ. 49
la Vanité, la Luxure, la Trahison, rHypocrisie,
Qui parle doucement, et sur son dos bigot Va par zèle porter au bûcher un fagot;
rinsolence, la Bouffonnerie, la Crainte :
Son avis ne dit rien qu'un triste oui qui tremble; Elle a sons nn tetin la plaie où le malheur Ficha ses doigts crochus pour loi 6ter le cosur ;
puis, enfin,
La Paresse accroupie an marchepied dn banc.
Qui , le menton au sein , la main à la pochette , Feint de voir; et saus Yoir, juge sur Tétiqnelte*
Tons ces vices composent le tribunal et déllleni sous les yeux du lecteur avec une vérité de ton , une fécondité, une puissance de description que peu d'écrivains ont égalées. Vers [la fin, cependant, les allusioas deviennent moins frappantes, la colère du poète se fatigue et languit ; il ne retrouve sa vervQ que dans la magnifique malédiction de la fin :
Que ceux qui ont fermé les yeux à nos misères , Que ceux qui n*OQt point eu d*oreille à nos prières, De cœur pour secourir, mais bien pour tourmenter, Point de main pour donner, mais bien pour nous ôter. Trouvent tes yeux fermés à juger leurs misères ! Ton oreille soit sourde en oyant leurs prières; Ton sein ferré soit clos aux pitiés, aux pardons, Ta main sèche, stérile; aux bienfaits et aux dons! Soieut tes yeux clairvoyants à leurs péchés extrêmes, Soit ton oreille ouyerte à leurs cris de blasphèmes, Ton sein déboutonné pour s enfler de courroux» Et ta main diligente ù redoubler tes coups !
Les quatre derniers chants des Tragiques nous paraissent gâtés par de grands défauts, qui sont un peu les défauts du temps, l'enflure, le fatras théologique, un certain mysticisme apocalyptique, l'incohérence d'une colère qui ne sait plus se contenir. Tout cela forme un mélange confus de mots et d'idées : l'on a peine à saisir çà et là quelques passages où se retrouve l'inspiration poétique qui dicta dans le premier chant les morceaux dans lesquels le pocle, comparant les rois du passé aux rois du présent, décrit leur entrée dans une ville :
Vos tyrans aujourd'hui entrent d'une autre sorte; La ville qui les voit a visage de morte.
Quand son prince la foule, il la voit de tels yeux Que Néron voyait Rome en Téclat de ses feux ; Quand le tyran s'égaye en la ville qu'il entre, La ville est un corps mort, il passe sur son ventre;
et personnifiant la France sous les traits d'une mère, le sein déchiré par deux jumeaux, dont l'un
Faict degast du doux lait qui doit nourrir les deux ,
met dans la bouche de la mère cette terrible apostrophe :
Elle dit : « Vous avez, félons, ensanglanté
« Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté ;
« Or^ vivez de venin, sanglante géniture !
« Je n*ai plus que du sang pour votre nourriture ! »
Aucun livre, aucune histoire ne donne une idée plus complète, plus saisissante, plus vraie que le chant
. AGRIPPA d'aUBIGNË. '21
second du poôme de d'Aubigoé , des crimes et des turpitudes de cette ignoble et tragique époque où Ton fit jouer un si grand rôle à la religion :
Du Louvre les retraits sont hideux cimetières D*enfânts vuidés, tués par les apoticaires !
Vos filles ont bien seu quelles receptes font Massacre dans leur flanc des enfants qu'elles ont.
Nous n'osons point citer le portrait de Henri III et le tableau de sa cour ; le pinceau de d'Aubigné est trop éclatant et trop sincère. Voici pourtant un passage où un jeune homme nouvellement débarqué au Louvre demande à un vieux courtisan le nom de quelques seigneurs devant lesquels tout le monde s'incline.
Ce courtisan grison, s*esmer veillant de quoy Quelqu'un mesconnoissoit les mignons de son roy, Raconte leurs grandeurs, comment la France entière. Escabeau de leurs pieds, leur étoit tributaire. A Tenfant qui disoit : « Sont-ils grands terriens « Que leur nom est sans nom par les historiens? • Il respond : «Rien du tout, ils sont mignons du prince. ( — Ont- ils sur l'Espagnol gagné quelque province? t Ont-ils par leurs conseils relevé un malheur? « Délivré leur pays par extrême valleur?
« Ont-ils sauvé le roy, commandé quelque armée, « Et par elle gaigné quelque heureuse journée? » A tout fut répondu : « Mon jeune homme, je croy « Que vous êtes bien neuf : ce sont mignons du roy, »
Le mouvement de cette fière tirade a été bien souvent reproduit depuis. Que de tours , que d'expressions de cette vieille poésie nous retrouvons dans la
poésie moderne. Certains morceaux des Ccntemplations et de la Légende des siècles nous reviennent à la mémoire en lisant ces vers des Tragiques :
Prête-moi, Vérité, ta pastorale fronde.
Que j'enfonce dedans la pierre la plus ronde Que je pourrai choisir, et que ce caillou rond Du vice^GoUath s'enchâsse dans le front.
Le romantisme a bien raison de chercher h se rattacher au mouvement littéraire de la réforme. C'est sa tendance actuelle; c'est par là quMI peut se sauver et retenir autour de lui les intelligences. Le romantisme, à ses débuts, attaqua le dix-septième siècle au point de vue de la forme littéraire. C'était se pla*cer sur un terrain étroit, et où Tennemi pouvait avoir l'avantage. Le romantisme, éclairé par l'expérience, doit transporter le combat sur un autre terrain ; c'est contre la pensée du dix-septième siècle qu'il faut lutter. Le dix-septième siècle fut une vaste et brillante réaction de l'esprit ancien contre l'esprit moderne, secondée par le triomphe de la monarchie. L'esprit moderne, l'esprit de la réforme vaincu dans la politique , devait l'ôtre aussi dans la littérature. Défaite d'un moment, car la révolution commencée au seizième siècle continue dans les institutions aussi bien que dans les livres. Le romantisme se dépouille de ces oripeaux gothiques dont il s'était affublé , il sent que son berceau véritable n'est point dans l'Église, mais qu'il est sorti bien plutôt de la flamme des bûchers allumés par elle. Le romantisme a cessé d'être une simple réaction littéraire contre le dix-septième
AGRIPPA D'AUBIGNé* 23
siècle. Alisorbé dans J 'idolâtrie Oionarchique, ce siècle a néanmoîas rendu de grands services aux lettres en les éparaat; sans doute, cette épuration, si la réforme eût triomphé, se serait accomplie par la réforme elle-même, et les letU'es j auraient gagné plus \(A cette liberté d'aliure et de pensée qui leur est si nécessaire; mais enfin cette épuration est faite, il &ut en profiter et la compléter, en ne craignant pas de montrer les défauts et en même temps les rares beautés des écrivains qui, comme d'Aubigné, fu« rent nos pères, sinon nos maîtres, comme Racine et Boiieau«
Pauvre d'Aubigoél persécuté toute sa vie, c'est de son sang, du sang généreux des martyrs, que sort la femme qui, d'une âme froide et méthodique, achève la sanglante persécution commencée contre les siens au siècle précédent. Un homme de talent, qui a publiédes études fort intéressantes sur les écrivains de la réforme, M. Sayous, dit que, tout en évitant soigneus^nent les propos publics et en détournant la conversation de ce siyet, madame de Maintenon recueillait en seeret tous les détails qui touchaient à son aïeul. Elle lisait sa vie sur un manuscrit dont elle était parvenue à empêcher la publication en Hollande : < J'ai apporté l'histoire de mon grand-père, c'est-à-dire ta vie, » écrit-elle à son frère pendant un séjour qu'elle fait à la campagne. £lle y cherchait les preuves de sa noblesse; elle y trouva aussi, ajoute M, Sayou», le fier, railleur et bizarre portrait du plus audacieux huguenot qui eût jamais parlé en face i l'aïeul de Louis XIV. Qui sait si elle n'y ren-
ià LA POéSlE AU SEIZlèMK SIÈCLE.
contra pas le remords? L'âme profondément égoïste de Louis XIV y était insensible. Ses confesseurs, qui I le connaissaient bien , lui disaient qu'en persécutant ( les protestants il faisait pénitence de ses vieux péchés ; il était donc rassuré. On ne trompa point ma- "^P dame de Maintenon, et elle-même ne parvint sans ^"P' doute pas à tromper sa conscience. Cette femme si ^^ intelligente n'était point fanatique; dans le zèle qu'elle déploie pour convertir ses proches, on sent qu'elle est plus touchée des avantages matériels que procure la conversion que de la conversion ellemême. Pendant une campagne de son cousin germain , M. de Yillette , ofûcier de marine , petit-fils aussi de l'auteur des Tragiques, elle fait enlever ses ' enfants , et elle écrit à leur mère pour la consoler : (( M. de Seignelay m'a dit aujourd'hui que M. de « Villette seroit ici au mois de février. J'espère que « la tendresse qu'il a toujours eue pour moi l'empê- (( chera de s'emporter, et qu'il démêlera bien au <( milieu de sa colère que tout ce que j'ai fait est . « une marque d'amitié pour mes proches. » Dans j une autre lettre, elle ajoute à sa cousine, en lui par- jj . lanl de sa fille : « Ne la plaignez point; elle se trouve « fort bien ici, et je suis ravie de l'avoir; elle est jo- « lie et aimable, et le talent que j'ai pour l'éducation « des enfants sera tout employé pour elle. »
Pendant que madame de Maintenon songe à l'avancement des siens et à la mise en œuvre de ses petits talents pour l'éducation, la persécution continue , et, comme au temps où son aïeul écrivait ces vers :
grai .elle celt sou par cou
ren
COû
AGRIPPA D'A<JBIGNé. ^0
Les pitoyables mères
Pressent à l'estomac leurs enfants éperdus Quand les tambours frauçois sont au loin entendus,
les protestants fugitifs chantent une dernière fois, en passant la frontière, la touchante complainte de Théodore de Bèze ;
Adieu, France, adieu !
Qui estes le lieu
Qui premièrement
En monde me yites»
I Et première ouïtes
' Mon gémissement.
mon pays doux, ! Je meurs loin de tous.
Voire et volontiers,
Puisqu*en toy, ô France !
I Font leur demeurauce
! Des saints meurtriers ! . . .
Au milieu des ennuis et peut-être des remords des dernières années de sa vie, madame de Maintenon lisait souvent en cachette du roi le testament de son grand-père. Quels sentiments cette lecture réveillaitelle dans son âme? N'avait-elle pas appris à lire dans cette Bible proscrite? n'avait-elle pas chanté dans son enfance ces psaumes que tant de martyrs faits par elle répétaient encore sous le nerf de bœuf du comité, enchaînés au banc des galères du roi ? Plus d'une fois, les cris des victimes de la révocation durent retentir, sinon dans son cœur, du moins dans sa conscience, et peut-être dans ses longues nuits d'in*
26 LA POÉSn AU SEIZIÈME SIÈCLE.
somnie vit-elle le fantôme de son aïeul soulever les rideaux de son alcôve quasi royale pour lui reprocher ses pères reniés et leurs fils proscrits, emprisonnés, décapités, traînés sur la claie par elle.
On a publié il n'y a pas longtemps une nouvelle édition des IVagiques^ précédée d'une notice trèsbien faite sur l'auteur, par M. Lalanne. Cette édition vient à la bonne heure. Notre temps ressemble un peu à celui de d'Aubigné : v La différence entre le vrai et le mensonge est comme abolie; les indifférents, les moqueurs étalent les douceurs de leur vie aux yeux de nos jeunes gens insensibles aux périls; » c'est le moment de répéter aux écrivains : « Nous sommes ennuyés des livres qui easeignent, donneznous-en pour esmouvoijr« ti
LES GRANDS JOUHS D'AUVERGNfi
{Mémoires de Fléchier)
Les grands joun étaient des assises extraordinaires que des commissaires désignés par le roi allaient tenir dans les contrées où la justice ordinaire ne suffisait pas. Ces commissaires, choisis parmi les membres du parlement et les maîtres des requêtes, étaient armés d'une autorité redoutable. Ils avaient le droit de juger sans appel, de faire des règlements * pour le prix des denrées, les poids et mesures, la discipline ecclésiastique, en un mot pour toutes les parties de Tadministration. Délégués immédiats de la puissance royale, ils la rendaient présente dans les provinces éloignées.
Lorsque Louis XIV prit en main le pouvoir, à la mort de Mazarin , TAuvergne fut le premier pays qu'il crut devoir choisir pour faire sentir la force de son autorité. Une déclaration du roi portant établissement des grands jouri à Glermont, datée du
28 LE DlX-SEPTlÊME SIÈCLE.
31 août 1665, fui vérifiée et enregistrée au parlement le 5 seplenibre. M. de Novion, président à mortier, était nommé président de ce tribunal composé de seize conseillers ; M. Talon remplissait les fonctions du ministère public, et M. de Gaumartin tenait les sceaux.
Fléchier, simple précepteur du fils de M. de Caumarlin, accompagna son élève à Glermont. La mode était alors aux récits de voyage et aux historiettes. Fléchier, qui se piquait fort de bel esprit, écrivit une relation de son séjour en Auvergne, un peu à la façon de Chapelle et de Bachaumont, un peu aussi à la manière de Tallemant des Réaux. Cette relation , publiée pour la première fois en entier en 1844, valut à son éditeur, M. Gonod, une espèce de persécution en règle de la part de certains dévots. On alla jusqu'à contester l'authenticité de ces mémoires. La guerre fut si violente qu'il était à craindre que le malheureux éditeur ne se décidât point à en donner une seconde édition; depuis sa mort, un éditeur plus audacieux s'est trouvé pour entreprendre celte publication, que M. Sainte-Beuve s'est chargé de faire accepter aux zélés, en prouvant, dans une introduction dont nous dirons quelques mots plus tard, que ces mémoires sont tout à fait d'accord et pour le ton et pour le fond avec ce qu'on pouvait attendre de la jeunesse de Fléchier, qu'ils ne la déparent en rien, qu'ils font honneur à l'esprit de l'auteur, à sa politesse, sans faire aucun tort à ses mœurs et k sa «prochaine et déjà commençante gravité. »
Ce n'est pas précisément la question de savoir
si la réputation de Fléchier et sa gravité commençante reçoivent quelque atteinte de la publication de CCS mémoires qui nous touche ; il faut convenir pourtant que cette gravité se montre parfois sous un singulier jour. Ce qui nous frappe, c'est le nombre et le sérieux des documents que l'auteur a réunis sans se douter qu'ils fourniraient un jour à l'histoire des renseignements d'une si grande importance sur les mœurs du clergé, de la noblesse et de la magistrature dans ce siècle qu'on nous représente sans cesse comme l'époque la plus brillante de la civilisation en France. Parlons d'abord du clergé, c'est de droit, puisqu'en fait de bonnes mœurs , il doit donner l'exemple.
Les grands jours sont installés depuis deux mois environ; le 7 novembre, on condamne à mort le curé de Saint- Babel. « C'était un homme qui ne man- « quait pas d'esprit et qui était assez intelligent dans c( les afiaires , mais qui se laissait emporter à ses a passions, et qui ne se piquait pas trop de donner ce de grands exemples dans sa paroisse ; il était parce ticulièrement décrié pour ses amourettes, et l'on (( raconte de lui d'assez plaisantes histoires. » Voici une de ces histoires : <( II était galant si à contre- « temps, qu'un jour, une bonne femme l'ayant en- <t voyé prier de venir la voir et de l'entendre à con- « fession dans une maladie exiiéme où elle était, il « négligea de lui administrer les sacrements pour « s'amuser k gagner une fille qu'il trouvait à son gré « dans la maison, et ne se soucia plus du salut de la
« UKiitresse dans le dessein qu'il eut contre Thonneur
i* de la servante. — Quelle peine , disaiMl , pour « moi, d'être appelé par une personne que l'âge et la <( maladie ont réduite à l'extrémité, et quelle joie ce c( serait pour moi de venir pour vous qui avez de la « jeunesse et de la beauté I Je vous avoue que je a n'aime pas à entendre ces vieux péchés que nous <( racontent ces bonnes anciennes, et que ceux des (( jeunes gens me paraissent bien plus agréables. »
Le curé de Saint^Babel abusa de la simplicité de la servante ; mais ce n'est pas sur ce crime, ajoute Fléchier, qu'on l'a jugé. Ce digpe ecclésiastique avait une grange où il tenait sous clef les fruits de la dlma et ses maîtresses. Un paysan ayant eu la malice d'enfermer le curé dans ce réduit un jour qu'il ne s'y trouvait point seul, cela l'obligea à appeler au secours et à constater publiquement son scandale. Pour se venger du mauvais plaisant, le curé, à la tête de trois ou quatre chenapans, l'attendit au coin d'un bois, et l'assomma à coups de bâton. Se voyant réduit à la mort, le paysan demande la vie ou l'absolution; sur quoi le curé lui décharge sur la tête un dernier coup de gourdin qui l'étend roide sur la place.
L'affaire de M. le prieur de Saint-Germain est d'un autre genre. C'est un honnête ecclésiastique, qui est de qualité, mais qui n'a pour tout bien que le te* venu de son bénéfice. On l'accuse d'avoir eu quelque chose à démêler avec plusieurs personnes touchant divers intérêts de ses fermes. Or, il ne fait pas bon avoir des démêlés avec M. le prieur ; il mande les gens dans la sacristie, et là il leur administre les étrivières avec toute la rigueur imaginable. M. le
prieur de Saint-Germain fut condamné par la justice des grands jours à huit cents livres de dommages et intérêts au profit des individus fustigés, et à trois ans de bannissement , mais on lui conserva son bénéfice.
Les évéques ne donnaient guère de meilleurs exem« pies. La principale occupation de Mgr Joachim d'Ëstaing « était de plaider contre ses chanoines et de « faire la guerre à son chapitre avec tant d'aigreur, « que, voulant faire tenir les ordres dans sa cathétt traie par Tévêque de Bethléem, et les chanoines « lui refusant d'ouvrir la porte , il la fit enfoncer « avec des machines à peu près comme le bélier « dont les Romains se servaient autrefois dans les « sièges. Tous les bals se tenaient chez lui , et sa •« maison, qui devait être une maison de prière et de « pénitence, était une maison de réjouissances et de « festins ; toutes les assemblés se faisaient dans la « salle de son évèché, où il ne paraissait point comme « évêque pour instruire son peuple, mais comme un « gentilhomme en habit violet qui disait des dou- « ceurs aux dames tout comme les autres. U saluait « toutes les dames plus que paternellement, et me- « surant avec sa main leur visage, il rendait compte ^ « de ce qu'elles étaient, et ne se trompait point sur « le jugement de leur beauté, quelque aveugle qu'il tt fût, ayant son discernement aux mains comme les a autres l'ont aux yeux, et connaissant comme bon (( pasteur toutes les brebis. Il était si peu retenu dans « les fonctions de son caractère, qu'un gentilhomme « lui ayant demandé un jour dispense pour presser
c( ton mariage, il lui dit qu'il ne l'accordait qu'à con< (( dition qu'il serait c..., et ses aumôniers ajoutèrent « des choses que je n'ose dire. »
Tout cela n'empêche point Mgr Joachim d'Estaing d'administrer pendant trente-six ans l'Église et le diocèse de Clermont.
On devine ce que peut être le clergé sous un tel évêque. Les chanoines quittent l'aumusse et la soutane après le sermon, se montrent dans les rues parés de rubans et d'habits des couleurs les plus éclatantes, et vont aux comédies avec les dames. Les curés passent leur temps à boire et à courir le lièvre. L'un d'eux est si acharné à la chasse que, lorsqu'il porte le viatique dans une ferme, son clerc tient son fusil sur l'épaule, et, s'il découvre quelque gibier dans les champs, il quitte le saint sacrement, et, prenant son arme, il poursuit le gibier et bat la campagne sans plus songer au moribond qui l'attend.
« Ce que je dis ici, continue Fléchier après s'être « étendu sur ces faits, me fait souvenir de la folie de « ce curé d'Alençon, qui montait eu chaire tous les « jours de l'an, elpubliait le nombre des maris trom- « pés (Fléchier dit crûment le mot comme Molière) u qu'il avait dans sa paroisse, et marquait si l'année « qui venait de finir avait été bonne ou mauvaise ; en (( faisant la procession, il faisait des cornes aux mar- (( guilliers qui le précédaient, et disait en pleine <( église une oraison pour les jésuites contre les janu sénistes ; ce qui lui attira l'amitié de ces bons pè- « res, qui ont depuis sollicité pour lui dans un pro* « ces qui l'embarrasse. »
Fléchier , quelques lignes plus loin, cite un^ ancienne bulle du pape qui exempte de la juridiction de l'évoque de Glermont les chanoines et les enfants qu'ils auront eus. Heureusement c'est un prêtre qui parie, sans cela on ne nous croirait pas.
Messieurs des grandsjours n'ont pas seulement des meurtriers et des donneurs d'étrivières à punir parmi les membres du clergé ; on leur amène quelquefois des accusés moins coupables. Un jour, c'est un moine qui, ayant jeté le froc aux orties, se promène partout avec un justaucorps bleu et fait le bon courtisan avec les belles dames de l'Auvergne. Il fallut quitter la perruque et reprendre la tonsure. Beaucoup de religieuses abandonnaient également le cloître et réclamaient contre leurs vœux. « Je ne m'en étonnai pas, « reprend Fléchier ; on les contraint pour des inté- « rets domestiques , on leur ôte par des menaces la « liberté de refuser ; et les mères les sacrifient avec « tant d'autorité, qu'elles sont forcées de subir le « coup sans se plaindre. »
Si les gens éclairés du dix-septième siècle ne croient plus au diable, ils pensent qu'il est de bonne politique d'y laisser croire les autres. M. de Novion ne serait pas fâché que quelque procès en magie et sorcellerie vînt brocher sur le fond un peu monotone de ses occupations judiciaires. Toujours pendre, décapiter, exiler, confisquer, mulcter, cela devient fastidieux à la longue ; si Ton pouvait faire brûler quelqu'un l Le président des grands jours touche au moment de voir ce souhait réalisé. L'intendant d'Aurillac fait arrêter un président à l'élection de Brioude,
qu'on accuse de sorcellerie. Un de ses valets vient déposer qu'il lui a donné un grimoire au moyen duquel il pouTait» lorsqu'il était à l'église, s'élever de terre en présence de tout le monde > et planer dans les airs comme un oiseau.
Interrogé sur ce fait» le président volant s'emporte furieusement et supplie qu'on ne le presse pas davantage, promettant de confesser le lendemain tous les dérèglements de sa vie. On le met donc aux mains de quatre estafiers; mais soit par le secours du diable son compère, soit autrement , le président s'échappe et se jette dans les bois> où on essaye en vain de le poursuivre : « Voilà comme le diable est de bonne foi et « d'amitié pour ceux qui l'aiment, et comme il trompe (( même les intendants. J'eus bien du regret qu'on « eût perdu cette occasion d'apprendre des nouvelles «. du sabbat, et de savoir l'art des caractères ; peut* u être quelque bon ange ennemi du démon le livrera « encore à la justice. »
On voit que Flécbier est assez sceptique à l'endroit ' du diable; néanmoins nous croyons que le président à l'élection de Brioude fit sagement démettre l'épais^ seur des bois de l'Auvergne entre ses juges et lui, et de ne leur point venir donner des nouvelles du sab* bat, qu'ils désiraient tant d'apprendre ; il lui en eût peut-être coûté cher de satisfaire leur curiosité.
Cependant M. Talon, a cet homme redoutable à tous les états , » ayant représenté les abus de l'état ecclésiastique , le libertinage des monastères , le dé* sordre et scandale des religieuses de campagne, mesdieursdes grands jours nomment des délégués tirés
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du sein de la cour, qui procéderont d'urgence à !a réforme. Cette ordonnance fait jeter les hauts cris aux personnes vraiment pieuses.
Fléchier parle d'un gentilhomme qui s'offre de mettre la main au feu pour confirmer rinfaitlibilité du pape, et croît absolument qu'elle ne brûlerait pas. n ne parle que de massacrer tous les ennemis de l'infaillibilité, et tient les juges des grands jours pour hérétiques, parce qu'ils ont ordonné qu'il y aurait des marguilliers dans chaque paroisse, ce qui est, à son avis, entreprendre sur la juridiction spirituelle, et miner de fond en comble la doctrine de1\foIina.
li est pourtant une réforme plus urgente que l'âoquent Talon ne put emporter. L'Église possédait des esclaveSy de véritables esclaves de corps et de biens. Ces malhetu^ux s'adressèrent k la justice des grande jtmrs pour obtenir la liberté que leur refusaient les cha* noines réguliers de Saint*-Angustin, leurs propriétaires. M. Talon prononça une longue harangue, et dit les plus belles choses du monde sur la liberté ; mais la cause ÎMiappointée^ c'est-à-dire indéfiniment ajournée. Ce procès-là ne devait être vidé complètement que par la révolution.
Le jour des morts, Fléchier visite les églises de Glermont : « Je ne vis jamais dévotion plus tumul- « tueuse que celle que l'usage a introduite et que la « prudence devrait abolir. On voit plus de vingt cor- « deiiers divisés par bandes de deux à deux, qui se « promènent jusque dans le sanctuaire avec un visage « serein, et qui se rangent dans tous les coins de l'é- « glisé, attendant qu'on les emploie à chanter les
a prières funèbres qu'on a recueillies de rÉcriture <c pour exciter la piété envers I^s morts. Les bonnes u dames selon la rencontre s'adressent à eux, et leur « recommandent Tàme de leurs pères ou de leurs a maris, et d'abord les deux religieux qu'on emploie « entonnent , d'une voix à remplir toute la nef, des <« DeProfundis et des Zt Aéra. A peine ceux-là ont-ils « commencé en se promenant que d'autres sont priés de l'autre côté, et font comme un écho déambu-» a latoire qui répond aux premiers.
« Cependant, deux voix sortent d'un autre endroit, (( et Ton n'entend que chant lugubre par toute l'é* « ^ise. Les premiers achèvent lorsque les derniers « commencent ; il y en a de plus ou de moins avan- « ces, et cela fait à I^ vérité un peu de confusion. Ce « que j'admire, c'est que ces bons pères sont si pré- « parés à cela qu'à la moindre aumône qu'on leur a présente , au moindre signe qu'on leur fait, ils ence tonnent leurs prières de commande à qui mieux « mieux, cependant que les autels sont chargés d'of- « fraudes de pain et de vin. Ce qui m'étonna davan- « tage, ce fut de voir un bon frère, au milieu de « l'église , qui vendait du vin aux bonnes femmes « pour leurs oblations, et qui faisait un trafic de « vendre et d'acheter que l'Évangile n'approuve pas.»
Ce tableau d'intérieur d'église est complet; on y voit ce qu'était déjà la dévotion pratique à cette épo* que : une espèce de commerce. Aux psalmodies gagées des moines se joignent les importunités des petits enfants et des petites filles qui courent après les gens, les interrompent dans leurs exercices pieux,
LA XOBLESSE, LA MAGISTKATURR. 37
et leur demandent un sou en échange d'un De pro^ fimdîs ou des sept psaumes de la pénitence. On peut avoir, comme on voit , des prières au rabais, et faire lourner bien des feuillets pour six blancs. Fléchier est excédé de ce tapage : « J'en avais la tôte si rom* « pue, qu'après avoir dîné chez madame de Brion « et passé quelque temps en conversation, je partis « pour Ëffiat, qui est une belle maison, où j'avais ap- « pris que madame de Caumartin s'était arrêtée après « son retour de Vichy, »
Homme d'Église , racontant tout ce que nous venons de dire sans étonnement, sans émotion, entremêlant son récit de réflexions légères, d'anecdotes galantes, de mots prétentieux, de descriptions de fêtes et de comédies , Fléchier complète sans s'en douter la physionomie des grands jours^ et achève de donner une idée du clergé au dix-septième siècle. Il représenteje prêtre bel esprit.