‹ Les matinées littérairesChapitre 2 sur 56 · LA NOBLESSE, LA MAGISTRATURE · texte numérisé non relu

LA NOBLESSE, LA MAGISTRATURE

Revenons aux Mémoires de Fléchier et disons quelques mots de la noblesse et de la magistrature.

Messieurs des grands jours, voulant dès leur arrivée frapper un grand coup, firent arrêter le marquis de la Mothe-Ganiliac, le plus innocent de tous les Canillac:il n'était accusé que d'un simple assassinat. Cette arrestation fut une imprudence. Voyant qu'on emprisonne les gens pour si peu de chose, une foule d'honnêtes gentilshommes s'empressent de décamper. La Mothe-Canillac paye pour tout le monde. On

le juge, on le condamne et on Texécute tout de suite. La justice de ce temps-là était expéditive.

Vient ensuite Tafliaire de M. Du Palais. C'est un gentilhomme qui, ayant eu quelques démêlés judi-* claires avec un de ses voisins, tente de le faire assassiner. Des huissiers s'étant présentés chez M. Du Palais pour instrumenter au nom du voisin, on les chasse, et comme il fait nuit, voilà les malheureux officiers ministériels, comme on dirait aujourd'hui, cherchant dans la campagne un gîte que tout le monde leur refuse par peur de Urascible Du Palais. Celui-ci, jugeant qu'il s'est montré trop indulgent, envoie à la poursuite des huissiers des gens qui les rejoignent, en tuent un pour commencer, et chassent les autres devant eux à grands coups de fouet jusqu'au village le plus prochain.

M. de Montvallat, qui avait droit de justice sur ses terres, n'assassinait personne, mais s'il arrivait que quelqu'un fût accusé d'assassinat, il lui promettait sûreté» à condition qu'il lui ferait obligation de telle somme; si quelque autre avait entrepris sur l'honnêteté d'une de ses sujettes, il faisait brûler les informations, toujours moyennant obligation. On revenait en plein dix-septième siècle à la justice germanique. Chaque crime avait son tarif. Ce digne seigneur, qui aimait tant l'argent, se montrait cependant sur un point d'un désintéressement inouï. Il y avait un droit assez commun en Auvergne, le droit de noces ; autrefois, dit Fléchier, on ne l'appelait pas si honnêtement; ce droit honteux s'était changé, à la longue, en redevance pécuniaire. Le sire de Montvallat trouvait que Jesanciennes coiilunies avaient du bon; lorsqu'une dp

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ses vassâlefi se mariait, pour peu qu'elle fût belle, il

ne renonçait pas facilement à la redeyance habituelle.

Pour Vamener à rentrer dans la coutume, il fallait lui

parler de la moitié de la dot de la mariée, et encore ne

parvenait-on pas toujours à lui faire Iftcher son droit.

Quand les prétextes lui manquaient pour tirer de

l'argent, il emprisonnait un de ses vassaux riche ou

passant pour tel, et ne le mettait en liberté qu'après

lui avoir extorqué une obligation.

En attendant de plus grands crimes, nous avons un procès de duel. M. de Blot et M. de Puy-Guillaume se sont battus, et ce dernier a été tué d'une faQon qui sent un peu le guet-apens, mais c'est pour avoir eu"freint les édits seulement que M. de Blot est condamné à être pendu, tous ses biens confisqués au roi et son château rasé* C'est en ces rencontres, dit Flécbier en racontant les circonstances de ce duel, que les gens de petite noblesse se font de fête. Sous prétexte d'empôcher un combat, ils triomphent bien souvent eux-mêmes, ils ravagent une maison lorsqu'ils viennent la secourir, et )es ennemis ne font pas souvent tant de désordre. Une petite course qu'ils auront faite leur vaudra plusieurs jours de bonne chère. M. Des Héraux, qui s'était laissé aller à pendre de sa propre main un gentilhomme dont il avait à se plaindre, est remplacé sur la sellette par madame de ^ieuxpont* Cette dame, ayant eu quelque sujet d'clre mécontente du procureur du roi d'Èvreux, s'imagina de l'accuser d'avoir tenu des propos séditieux, d'avoir dit que le roi était un tyran, qu'il fallait avouer que c'était un fâcheux gouvernement que la monarchie,

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qu'il serait bien plus à propos de changer le royaume en république, et de réduire TÉtat à la forme du gouvernement de Venise. La noblesse ne répugnait pas extrêmement, à ce qu'il parait, à la délation et au faux témoignage, car madame de Vieuxpont trouva un chevalier de Russan qui se chargea d'informer le roi de ces projets. Deux autres gentilshommes, complices de la dame, entretinrent longuement Sa Majesté de cette affaire , et en reçurent deux cents pistoles de récompense chaciin. L'accusé mourut en prison; mais après sa mort son innocence fut reconnue. Madame de Vieuxpont et un de ses complices, M. d'Amonville, furent condamnés au bannissement temporaire. On s'étonna un peu moins de son crime, dit Fléchier, quand on sut que c'était une dame de Normandie.

Le procès du baron de Sénégas embarrassa fort messieurs des grands jours. On l'accusait d'avoir procédé à l'élection des échevins de son autorité privée, d'avoir levé en leur nom des gens de pied et de cheval, et fait payer ses concussions préférablement aux deniers royaux; l'accusé se défendait avec beaucoup .de fermeté et d'esprit de ces crimes, aussi bien que .d'autres qu'on lui imputait, notamment d'avoir enlevé une bannière, démoli une chapelle consacrée à la Vierge, et levé les dîmes d'un prieur; venaient ensuite deux ou trois assassinats, quelques séquestrations, force rançons, usurpations, corvées illégales, et, pour brocher sur le tout, l'emprisonnement d'un homme dans une armoire où il ne pouvait se tenir ni debout ni assis, et d'oii on le retira mourant au bout de quelques jours.

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