‹ Les matinées littérairesChapitre 11 sur 56 · UN PBÊTRB PEINT PAR LUI-MÊME · texte numérisé non relu

UN PBÊTRB PEINT PAR LUI-MÊME

Le dix-septième siècle est l'époque où le clergé a joué le rôle le plus considérable en France ; il est mêlé atout, et partout il fait une grande figure, à la cour, à la ville, dans la politique, dans les lettres ; jamais il n'a été plus complètement maître des individus et de la société. Vu d'ensemble et de loin, le clergé offre le spectacle d'une vaste et puissante organisation fonctionnant au sein de la nation avec une force et une régularité pleines de grandeur. Les traditions de l'administration religieuse au dix-septième siècle sont souvent citées avec honneur et invoquées de nos jours. Cependant, quand on pénètre dans les détails de cette administration, quand on étudie ses rouages, on s'aperçoit qu'il y a beaucoup à rabattre de cette admiration. Il en est de l'Église comme de la monarchie : elles sont à l'apogée et dans tout l'éclat du jour; cependant un œil perçant peut déjà voir ilotter

sur leur tête Tombre du crépuscule. Les caractères et les intelligences faiblissent. On a pu voir dans le récit des derniers moments de Tévôque de Meaux ce qu'il y avait d'étroit, de mesquin, d'égoïste dans le cœur et dans la tête des gens d'Église. Le nom de Bossue t prête encore une certaine importance aux détails que nous avons donnés, et empêche de sentir trop vivement leur petitesse, pour ne pas employer le mot de bassesse qui leur conviendrait mieux. Bossuet disparu, les hommes et les choses reprennent leurs proportions naturelles. Le journal de l'abbé Le Dieu nous montre les idées et les mœurs du clergé sous leur véritable jour ; tout prestige disparaît. On comprend tout ce qu'il y a de vérité comique dans le Lutrin, en même temps que l'on croit lire un chapitre inédit de cette étude de mœurs ecclésiastiques 'que Balzac a intitulée les Célibataires.

Nous ne croyons pas faire tort à la réputation du clergé au dix-septième siècle en donnant l'abbé Le Dieu comme un échantillon complet des gens d'Église de cette époque. C'était un prêtre régulier, laborieux , instruit , mais sans la moindre élévation d'intelligence. On ne dirait guère, à l'entendre, qu'il a été le confident des pensées et des travaux d'un homme comme Bossuet. On a vu ce qui l'a frappé dans les funérailles de son évoque : l'emploi d'un pain ordinaire au lieu d'un pain blanc fait exprès, d'une burette à la place d'un flacon en vermeil. Son journal abonde eu observations du 'même genre ; il signale la moindre violation dans le cérémonial de la célébration des offices avec une douleur qui va

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parfois jusqu'à l'amertume. On sent que la vie du prêtre est Touée à ces menus détails, que son esprit s'y complaît et s'y noie. Lisez plutôt le passage dans lequel l'abbé Le Dieu nous montre M. de Bissy, le successeur de Bossuct à Tévôcbé dcMeaux, célébrant la messe le jour de la Toussaint, et « donnant la « communion aux chanoines sans confiteoTy ni mtse^ « reatuvy ni indulgentiam pour plus prompte expé- (T dition. Il a baisé l'Évangile assis, la mitre en tête, « ce qui est une faute énorme en cérémonie ; il a « crié plutôt que chanté, et étourdiment, Oremus c( après le CredOy sans dire Dominus vobiscum ; il a dit <( le troisième Per omnia et le Pax Domini sit sans « songer à la bénédiction, qui se donne devant; « puis il est revenu au Pax et ejus sit. Enfin il est « sorti en tirant tantôt à dia et tantôt à hue. » M. de Bissy, indisposé ce jour-là au sortir de la messe, ne veut voir personne , et les vicaires interdisent aux visiteurs la porte de son appartement. L'abbé Le Dieu, qui apparemment éprouvait un très-vif besoin de reprendre son évêque sur les fautes qu'il venait de commettre, termine le paragraphe par cette réflexion : (( Quel gouvernement faut-il espérer d'une « pareille noirceur ? »

Les grands jours de sa vie sont ceux où il déjoue les efforts de la cabale pour le priver des honneurs dus à ses fonctions : « Le samedi , veille de la Pen- « tecôte, j'ai fait la bénédiction solennelle des fonts, « et le soir j'ai fait l'office à vêpres pour commencer <i la fête de la Pentecôte. M. Régnier est venu avec « moi à Tencens et m'a dit dans la sacristie que

<t M. Sernaat, syndic^ l'avait bien grondé ce matin « de m'avoir nommé pour faire Toffice ces jours-ci, « Voilà donc la déclaration de la brigue faite par « Lesage, ayec Navarre, Sernaut et les autres de la « clique du trésorier pour m'exclure de Toffice de (r ces jours

« Voici, Dieu merci l le dimanche de la Pentecôte (( heureusement passé, auquel j'ai &ii Toffice tout « du long, et donné à la messe la communion géné- (( raie à tous ceux du chœur qui ne sont pas prêtres à « Tordinaire. »

Après cette préoccupation constante de l'étiquette religieuse, la grande affaire de Tabbé Le Dieu c'est son bien-être. Il appartient cependant à la classe la plus favorisée du clergé secondaire, il est chanoine et jouit d'un petit bénéfice de quatre cents livres. Il n'en fallait pas davantage dans ce temps-là à un célibataire pour vivre heureux; mais il est évident qu'il s'attendait à un legs de Bossuet, et l'abbé ne parait pas très-disposé à réparer à cet égard l'oubli de son oncle.

Quelque effort qu'il fasse pour le dissimuler, le désappointement du chanoine perce quelquefois. Il achète à la vente des meubles de Bossuet une tapisserie, et il écrit à l'abbé Bossuet de lui faire justice sur cette tenture dont l'aunage s'est trouvé incomplet : « Je (( pris occasion de lui expliquer ma demande et ma « plainte fort au long en lui envoyant la suite des « Méditations que j'avais corrigées, et par sa lettre « du 23 février 1706, que Cornuau m'a apportée, il t( me mande précisément : « Je donne ordre à M. Cor-

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ti nuau de vous rendre content ; je vous prie de tout « faciliter, n

(( On Toit par Ik, que Tabbé Bossuet n'a pas eu seu- <( lement la pensée de me faire présent de ces quatre « aunes de tapisserie , tant pour rendre ma tenture « parfaite, que pour me restituer Tannage qui me « manque , à moi qui travaille pour lui actuelle- « ment en chose si importante et si nécessaire. Non- « velle preuve qu'il n'a aucune bonne volonté pour « moi. »

U est impossible, en lisant le journal de l'abbé Le

Dieu, de n'être pas frappé de Tattention qu'il donne

aux choses de la table. Il ne fait pas un repas sans

noter soigneusement la qualité des mets et surtout

des vins qu'on lui a servis. Il commence par rendre

compte du dîner d'installation du nouvel évoque de

Meaux : « Le festin était magnifique, le vin bon, de

« Bourgogne, mais non le plus fin. U y avait à la fin

« de la fenouillette; c'est une liqueur commune et

(c de peu d'usage aux grandes tables. Ce prélat est

« homme d'ordre et d'économie : on évite par ce

tt moyen la profusion et le dégât. »

On sent, à l'ironie de cette réflexion, que le digne chanoine s'attendait à quelque chose de mieux au dessert qu'à un simple verre de fenouillette. Une autre fois cependant, M. de Bissy le traite mieux : a Le prélat a voulu absolument que je me plaçasse à « sa gauche, et faisant lui-même les honneurs de sa « table, et m'a toujours servi ce qu'il y avait de plus a délicat, et de son bon vin de Champagne dont il « avait une bouteille en main et Tabbé de Bissy une

« autre. » Quoique peu enclin évidemment à la bienveillance à Tendroit de son évoque, Le Dieu n'hésite jamais cependant à rendre justice à ses menus. Le jour de TAssomption, on invite Tabbé à dîner à Tévôché. « Il y avait grande compagnie de chanoines et « très-grande chère à Tévôché. Il est inutile de dé- « crire la bonne chère : elle était abondante et très- « délicate, mais les vins surtout étaient exquis. Le « bourgogne à l'ordinaire, très-bon; du reims, à la « fin, excellent, et du canarîe, tout des meilleurs, »

Chargé d'une mission de confiance, l'inspection des reliques du diocèse, tout en faisant l'inventaire des châsses de sainte Artingathe, de sainte Frodoberle, de saint Fare, de saint Jeroche, et d'autres saints et saintes en grande vénération dans les environs de Meaux, l'abbé Le Dieu ne perd pas de vue la gastronomie ; il tient note exacte des bons dîners qu'on lui donne en route : «c De là, je suis allé coucher à Gou- (( lommiers chez M. Chaquelin, curé de ce lieu et « doyen rural, qui m'a très-bien régalé à souper avec « d'excellent vin de Bourgogne... M. Délit, curéd'A- (( milly, m'a fort bien régalé à dîner. Revenu coucher « à Goulommiers, où le doyen m'a encore très-bien (( régalé avec son bon vin... Descendu au château du tf Vivier, chez M. de Bourlamaque, bonne réception (( par lui et par mademoiselle sa fille, qui nous ont (( bien régalés et fait boire de bon vin à dîner. »

L'abbé Le Dieu se préoccupe fort des nouvelles de la vendange et du prix des vins. « L*ona fait à Meaux « de très-bonnes vendanges; on écrit la môme chose (( de toute la Champagne et de la Bourgogne; il y a

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