LES LETTRES ET LES AFFAIRES AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
voulons laisser au lecteur la tâche de prononcer. Il nous semble qu'il aurait eu moine de talent littéraire. La société actuelle n'admet pas le pamphlet; les jésuites seuls s'obstinent à en faire, et prennent ^invective pour le sarcasme, la grossièreté pour l'es^ prit. Le théâtre touche à la décadence, et nous doutons fort que la liberté elle-même parvînt à le relever* Toutes les questions qui se débattaient autrefois dans le pamphlet et sur la scène se traitent aujourd'hui dans le journal. Estrce un bien? esi«ce un mal T Ce n'est pas à nous à le dire ; nous n'en sommes point fâchés pour plusieurs raisons. D est certain néanmoins, au point de vue littéraire, qu'en remplaçant tous les genres, le journalisme doit foiitnir de moins en moins au talent l'occasion de s'exercer et par conséquent de grandir. Beaumarchais, au dix-neiivième siècle, n'écrirait donc ni pamphlet ni comédie : il fonderait un journal. Écrivain habile et brillant sans doute, doué d'un talent qui manque à plus d'un Beaumarchais de ce temps-ci, le vrai Beaumarchais, faute de conviction sincère, ne serait jamais qu'un médiocre journaliste, car c'est surtout par le caractère qu'on vaut quelque chose dans le journalisme. Il est vrai qu'à défaut d'influence morale, il pourrait se contenter de l'influence matérielle, et faire servir son journal de levier à ses enlreprises industrielles, car Beaumarchais serait avant tout un grand industriel ; bien vite revenu des illusions de la gloire littéraire, qui était encore quelque chose au dix- |]iuitième siècle et qui n'est plus rien aujourd'hui, il se serait jeté dans les affaires avec cette ardeur
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exclusive et fiévreuse que chacun y apporte en ce moment»
De quoi ne serait pas capable, en 1855, un homme qui déjà, en 1750, fondait des banques d'amortissement, et proposait à TEspagne de fournir de nègres toutes ses colonies? Le nom de Beaumarchais retentirait sur toutes les bourses de l'Europe ; il organiserait le crédit des révolutions et des monarchies absolues; il présiderait à la direction de vingt chemins de fer : tout cela un peu en casse-cou peut-être, car une époque influe plus sur le talent que sur Thumeur et surletempérament d'un homme» etles oragesqui ont agité sa vie auraient pris une autre direction sans se calmer. Ainsi que bien d'autres qui vivent autour de nous, riches, influents, célèbres, Beaumarchais aurait obtenu^ comme de son temps, tout ce que donne le succès : la puissance, la renommée^ tout, excepté peut-^tre l'estime. Mieux vaut en somme, pour lui, avoir vécu dans un siècle littéraire; il a pu laisser, sinon une mémoire honorée, du moins des œuvres spirituelles qui lui survivront.