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à prendre parti, même indirectement, en favenr des colonies américaines ; mais au milieu de ses plus grands efforts, an ne sent rien de cet enthousiasme d'adepte, de cette foi en un principe qui allait pous-> ser le jeune La Fayette et ses compagnons au secours de la liberté naissante. On chercherait en vain quelque chose de chevaleresque dans l'ardeur de Beaumarchais. Il ne voit, dans Tintervention américaine, qu'une affaire bonne pour le gouvernement français et pour lui. Elle lui fournira l'occasion d'organis^»^ une vaste opération commerciale comme il les aime, de rassembler des approvisionnemens, d'acheter des armes, d'équiper des vaisseaux, d'attacher son nom à une grande entreprise, de remuer des capitaux, comme on dit aujourd'hui. C'est peut-être sur un des navires de Beaumarchais que s'embarqus^ un homme ou plutôt un enfant 'alors inconnu, et dont les disci' pies devaient plus tard mêler, comme l'auteur du Mariage de Figaro^ la littérature, la poésie, l'tioquence à l'esprit indostriel. Cet enfant, qu'un instinct de curiosité poussait à l'âge de dix-sept ans vers l'Amérique, se nommait Saint-Simon.
L'enfantement d'une république n'avait rien qui pût frapper l'esprit en qui germait la doctrine dont nous voyons le triomphe et les résultats. Saint-Simon revint bientôt en France ; le nom de Beaumarchais, fameux, riche, entreprenant, devait attirer un jevne homme rêvant déjà les grandes affaires et travaillé du génie mobile de l'innovation. A l'époque de la révolution, Saint-Simon, inventeur d'un nouveau jeu de cartes au moyen duquel on apprenait l'histoire de
France en jouant au reversi, soumiBsionna pour ren"* treprise de la démolition de Tégiite de Notre*«Danie« Gomment, toujours en quête de capitaux, n'eut-il jamais Tidée de s'adresser au grand capitaliste de Tépoque? Comment ces deux hommes d'initiative^ pour nous servir d'un mot qui n'était point encore usité, ne se rencontrërent-ils pas? Beaumarchais et Saint-Simon, dont l'influence devait se manifester au même mcmient sur la société actuelle, ont vécut côté l'un de l'autre sans se connaître. Peut-être s'ils s'étaient connus ne se iraient-ils pas compris; ils marchaient au même but, mais par des voies diffé* rentes. L'utopiste dans Saint-Simon eût effrayé Beau* marchais; le praticien vulgaire dans Beaumarchai» eût fait reculer Saint-Simon. T^n différence des intelli* gences se reconnaît aujourd'hui à la différence des résultats : Tun a métamorphosé les hommes de lettres en industriels; l'autre, les industriels en phi* losophes.
L'affaire d'Amérique, comme la plupart des affaires de Beaumarchais, a été pour lui et pour ses héritiers la source de contestations qui duraient encore qua* rante-cinq ans après sa mort. Beaumarchais se prétendait créancier des Etats-Unis pour une somme de plusieurs millions ; le gouvernement américain contestait la validité de ses titres. Nous n'entrerons point dans les détails de ce procès instruit avec beaucoup de soin, de clarté, et pièces en main; par M. de Loménie. Lors même que nou^ n'aurions pas lu attentivement ce passage de la vie de Beaumarchais, nous serions porté à croire ses réclamations fondées; les
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gouvernemensont si beau jeu dansde tels refus, qu'on peut les supposer tentés d'en abuser quelquefois. Ce qui prouve en définitive le droit de Beaumarchais dans celte affaire, c'est qu'elle s'est terminée, sous le règne de Louis-Philippe, par une transaction en vertu de laquelle les héritiers du réclamant ont touché près d'un million d'indemnité.
On a vu quel mobile avait jeté Beaumarchais dans la lutte entre l'Angleterre et les colonies. Le manque d'idéal en tout^fut le grand défaut de l'homme fa-* meux dont nous nous occupons. Il défendait les insurgents sans savoir jusqu'où allait l'insurgence, et sans être lui-même un insurgent. On a dit que Figaro était un révolutionnaire. C'est une erreur. Quand on y réfléchit bien, Figaro n'est pas même l'ambitieux, comme nous l'avons dit au début de cette étude, mais le mécontent. Il a étudié tous les vices et toutes les faiblesses de la société au sein de laquelle il vit, mais pour en profiter plutôt que pour les combattre. Les révolutionnaires sont des hommes de lutte; Figaro n'est qu'un homme d'intrigue. La censure a arrêté le petit commerce de pamphlets dont il espé* rait vivre, et il attaque la censure; Basile fait obstacle à ses projets et lui dispute la moitié de ses bénéfices, il s'arme du bois vert contre Basile ; mais que la censure s'humanise, Figare chantera ses louanges ; qu'un bon coup soit à faire sur lequel l'homme à la guitare et au long chapeau n'élève pas de trop grandes prétentions à la curée, soudain Figaro et Basile s'entendront comme larrons eu foire. Mais Brid'oison et Alroaviva, le juge et le grand seigneur, dira-t-on.
Figaro n'en a-t-il pas fait bonne et courageuse justice? Eh! mon Dieu, le juge était à terre lorsque le barbier andalons Ta frappé ; Frontin et Marton s'entendaient pour berner les grands seigneurs bienavant que Figaro et Suzanne Tinssent au monde. Le beau révolutionnaire que ce Figaro que la révolution retrouve blanchi sous la livrée et se consumant la larme à Tœil à arranger les péchés de jeunesse du vieil Âlmaviva et de la vieille Rosine I
Mais le Figaro de la Mère coupable n'est pas le héros de la Folle journée^ le véritable Figaro ; celui-là, ajoute-t-on, est encore plein de vie; on le voit, on l'entend tous les jours, il existe à côté de nous. En effet, Figaro s'est perpétué sur la scène, et c'est la meilleure preuve, selon nous, qu'il n'a rien au fond de bien révolutionnaire ; il a produit cet éternel intrigant de la comédie moderne, ce grand remucur de riens, cet homme qui agite le vide et qui tient les fils du néant, ce type de convention dont M. Scribe et son école ont tant abusé, et qu'on s'obstine à vouloir ressuciter quoiqu'il soit mort et enterré depuis longtemps dans les guenilles de Robert Macaire.
Du reste, la révolution ne s'y trompa point. Quand elle choisit ses auxiliaires et qu'elle appela pour la représenter ceux qui l'avaient préparée et ceux qui pouvaient la défendre, elle oublia l'auteur du Mariage de Figaro. Chargé de surveiller la démolition de la Bastille, président de nous ne savons plus quel comité de quartier, Beaumarchais dut borner là sa carrière politique et se contenter de servir la république çn qualité de fournisseur. La révolution pourtant ac-
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oepta d'abord des hommes dont la réputation ne ivalait peut-être paft celle de Beaumarchais, Mira« beau entre autres. Question de talent, Ta-t-on pré* tendre ; affaire d'instinct plutôt, car Beaumarchaisi sous le point de vue du talent, n'était certes pas un homme à dédaigner. La révolution devinait dans Mirabeau la haine des choses et non pas seulement la haine des hommes du passé ; elle se sentait servie par son talent, par. ses passions et môme par ses vices. Elle ne lui marchanda pas d'abord la popularité, parce qu'il ne marchanda pas ses servicest Les hommes comme Mirabeau n'effrayent pas les révolutions ; tout en eux les sert, môme leurs trahisons : elles sont trop éclatantes pour être dangereuses. Des hommes comme Beaumarchais, les révolutions craignent les ténébreuses menées, les petits mensonges, les conspirations de couloir. D n'est rien que les ré* volutions à leur début redoutent plus que l'esprit d'affaires, la préoccupation des intérêts matériels ; quand elles s'y laissent aller, c'est qu'elles sont usées. Ceci explique pourquoi Beaumarchais ne fut rien et ne pouvait rien être dans la révolution ; il représentait les idées et les besoins les plus hostiles à la révolution elle-même. Cet ostracisme dut bien étonner Beaumarchais. Nous avons vu la révolution en 1848 l'appliquer obstinément à des hommes qui n'étaient pas sans offrir quelques traits de ressemblance avec lui. Plus heureux cependant que leur célèbre devancier, ils finirent par triompher de cette répugnance, grâce à un instrument dont Beaumarchais ne pour vait pas encore comprendre la puissance : le journal*
Eki 1787, Beaumarchais eut Tidée d'appeler la musique au secours des idées nouvelles, et de mettre la révolution en opéra. Tarare^ tiré d'un conte d'Hamilton, fot le fruit de cette inspiration, qui indique plus d'imagination que de bon sens. Il y a dans ce poôme bouffon et philosophique & la fois trois vers dont l'auteur aurait pu faire l'application à lui-même :
Homme, fa grandeur sur la terre N'appartient point â ton état :
Elle est toute à ton caractère.
C'est aux défauts de son caractère que Beaumarchais a dû de rester inférieur à son talent et plus mauvais que sa nature. Il était bon pour sa famille, pour ses amis, pour tout le monde; et cependant il n'inspire nulle part de sympathie véritable ; ses mésaventures excitent même la gaieté. Monsieur, frère du roi, envoyait des articles de sa façon au Mercure; le succès de la Folle journée tenta sa verve épigrammatîque. Le Mercure inséra contre Figaro quelques sarcasmes écrits par une main quasi royale, auxquels Beaumarchais répondit sans trop se soucier du rang de son agresseur. '
Lorsque Monsieur, pour se venger, fit à Beaumarchais l'ignoble outrage de faire enfermer un homme de son âge, un écrivain de son talent, dans une maison dé correction pour les jeunes bandits de la capitale, le public, au lieu de s'indigner, commença par rire et par trouver la chose plaisante. « Cet homme est trop drôle, disait Voltaire en lisant les Mémoires de Beaumarchais, pour être criminel, » et Voltaire
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avait raison, et pourtant Bergasse put paraître éloquent eu criant à Beaumarchais, dans un élan de burlesque enflure dont nous nous moquons aujourd'hui : Malheureux^ tu sues le crime ! L'étonnement du public au silence de Beaumarchais en face des invectives de Mirabeau à Tépoque de raffaire des eaux de Paris, fut mêlé d'une maligne joie de voir ce terrible champion mettre bas les armes sans combattre devant un autre jouteur. Cette singulière attitude de l'opinion se comprend, du reste, et s'explique par le côté personnel et mesquin qui est dans toutes les querelles de Beaumarchais. Quand il attaque, il n'a jamais en vue une idée ou un principe , mais tout simplement un intérêt ; souvent aussi il semble se jeter dans la lice par amour du bruit et de l'agitation, comme dans le procès Komman, par exemple. Nous qui avons vu et qui voyons encore tant de gens spéculer sur le tumulte qui se fait autour d'un nom^ le provoquer, l'utiliser, s'en faire une réclame, nous devinons fort bien les défiances de l'opinion publique à l'égard dé Beaumarchais.
Le besoin perpétuel de se mettre en avant devient aisément suspect aux gens sensés et réfléchis; la foule s'intéresse aux gens qui se donnent en spectacle, mais leurs revers l'amusent autant, sinon davantage, que leurs succès; à chaque accident qui leur arrive, le public est tenté de s'écrier : Qu allaitil faire dans cette galère ? Dans sa querelle avec le parlement, il est certain que si Goêzman est corrompu, Beaumarchais est corrupteur. Dans son long litige avec les États-Unis, il subit en définitive les
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chances inhérentes k toutes les entreprises commerciales. Dans le débat à propos des eaux de Paris, il est difficile de prendre parti pour un homme qui s'abandonne lui-même. Que dire des pompeuses injures de Bergasse , sinon que Beaumarchais se les est attirées en se mêlant d'une affaire qui ne le regardait pas, en prenant la défense d'une femme qui ne méritait guère d'être défendue. Ce mobile de l'intérêt privé, que nous signalions tout à l'heure dans presque foutes les affaires de Beaumarchais, lui nuit même aux yeux de ceux auxquels il a rendu les plus grands services. Que le Théâtre-Français, qui a ses saints, comme chacun sait, qu'il fête avec solennité, n'admette pas même Beaumarchais au nombre de ses patriarches et ne lui décerne les honneurs d'aucun anniversaire, cela se conçoit par un restant d'aigreur & la suite d'un règlement de comptes assez épineux entre les comédiens ordinaires du roi et l'auteur du Mariage de Figaro. La tradition est rancunière au Théâtre -Français comme partout, et c'est là son moindre défaut* Mais les auteurs dramatiques ne devraient-ils pas porter aux nues l'homme qui, en défendant ses petits intérêts, il est vrai, n'en a pas moins assuré leur fortune ? Si Molière a créé la comédie, Beaumarchais a créé les droits d'auteur, et c'est bien quelque chose. En ses discours et en ses solennités, la société des auteurs dramatiques ne se montre sans doute si sobre d'éloges qu'afin de ne point paraître trop priser un service d'argent.
Vivant de notre temps, Beaumarchais eût-il été meilleur ou pire qu'au dix-huitième siècle? Nous