‹ Les matinées littérairesChapitre 28 sur 56 · V. LOUIS YEUItLOT · texte numérisé non relu

V. LOUIS YEUItLOT

d*Ârius. de Gain, et finalement d'enfants du diable dè9

la préface, cela promettait. Outre Borne et Loretta , j'enrichis donc ma bibliothèque du Lendemain de la victoire; j'eus ainsi sous la main le Veuillot du com-* mencement, le Veuillot du milieu et le Veuillot de la fin. Il faut avouer que le hasard m'avait bien servi. L'idée me vint d'utiliser ce hasard, de me procurer les autres ouvrages de M. Veuillot, de les lire, et de noter an courant de la plume mes impressions Iitté« raires sur cette lecture.

Il y a quelque temps, ce sujet eût paru d'un intérêt assez mince. Les gens qui s'occupaient de M. Louis Veuillot étaient assez généralement d'accord sur ce point : que c'était un talent fourvoyé » manquant des qualités nécessaires au rôle qu'il prétendait jouer. Le rédacteur en chef de V Univers fait des articles qui n'en finissent pas;Jl ne sait pas dire les choses en quelques mots ; il est long, ce qui est un défaut, même quand on défend les jésuites ; il est sottisier , ce qui est un vice, surtout lorsqu'on traite de matières et de personnages qui exigent du respect et de la gr<ivite. Il ne discute pas avec ses adversaires, ajoutaiton, il les turlupine , il les éreinte ( qu'on nous passe l'expression). C'est une espèce de de Maistre poissard, toujours {N'êt à tomber d'une fausse ironie dans l'injure. Or, l'ironie et l'injure ne conviennent guère à un défenseur de la religion. Si vous n'êtes point humbles et doux, ne* travaillez pas à la vigne du Sei« gneur ; le cep de la foi demande des travailleurs modestes et dévoués qui fassent leur besogne sans bruit.

Malheureusement, M. Veuillot ne saurait vivre huit

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jours sans avoir maille à partir avec quelqu'un et sans qu'il oblige les gens à faire venir la garde. Avec qui se colletait-il donc la semaine dernière? Aujourd'hui c'est avec ses anciens amis les catholiques du Correspondant^ avec MM. de Montalembert et de Falbux ; demain d'autres auront leur tour. Quand on le reprend sur son humeur batailleuse , il est prêt à se soumettre, dit-il, à s'incliner, à se faire plus petit que l'herbe. Qu'on ne songe pas pourtant à le prendre au mot, car cet homme si modeste, si pacifique, se ferait plutôt tuer que de n'avoir pas le dernier mot dans toute discussion, si l'on peut appeler discussion les rixes dans lesquelles M. Veuillot appelle ses adversaires turlupins, pieds-plats, indignes routiers, malandrins , intéressés, avides, indécents, etc., etc. S'il a de la verve, il est bien fâcheux qu'il en fasse un tel emploi.

C'était là, je crois, l'opinion des hommes sensés de tous les partis sur la polémique de M- Veuillot. Quant à ses romans , à ses impressions de voyage , à ses pamphlets , on ne s'en occupait guère, et on aurait médiocrement excité l'attention publique en essayant d'en parler dans les journaux ; mais les démonstrations d'un certain nombre d'évôques, d'archevêques, de cardinaux en faveur de V Univers changent la situation et nous forcent, pour ainsi dire, à voir de plus près quelle est cette plume à laquelle l'ultramontanisme en détresse remet te soin suprême de le défendre, et au besoin de le venger.

Les Pèlerinages de Suisse sont le premier ouvrage de M. Louis Veuillot ; il ressemble à tout ce qu'on a

M. LOUIS TEUILLOT. il!

publié sur celte contrée si favorable à la descrip^ lion. Rame et Lorette est venu après. C'est sans contredit le livre le plus important de l'auteur ; c'est à la fois un livre et un ex-voto ; il est dédié à la basilicque Sainte-Marie Majeure, et il contient la confession de ^écrivain. M. Veuillot raconte dans le premier volume comment d'incrédule, d'impie, de condottiere politique qu'il était, il est devenu croyant et dévoué aux opinions qui résultent de ses croyances. Il avait commencé par professer les sentimens de la pure démagogie, allant jusqu'à applaudir au sac de l'archevôché, puis il entra dans le journalisme minis? tériel. « J'avais eu la foi de mes besoins ; j'eus aisér « ment, dit-il, celle de mes intérêts : je«me trouvât « de la résistance ; j'aurais été tout aussi volontiers ti du mouvement, et môme plus volontiers. C'est un « aveu dont je ne refuse pas l'ignominie. » II ne convient pas d'insister sur ce point; il y aurait de la cruauté à aller plus loin que le coupable. D'ailleurs, il ne s'agit ici que de littérature , et ce n'est pas le lieu d'examiner quelle influence cette facilité à se créer une foi conforme à ses intérêts a pu exercer sur la conduite de M. Veuillot. Les conversions agres-r sives comme la sienne soulèvent des doutes nombreux et acharnés. Ces doutes ont-ils tort ou raison? Je ne prétends en juger qu'au simple point de vue de l'é* motion littéraire, comme on juge d'un tableau de sainteté sans s'inquiéter si le peintre est catholique ou protestant, croyant ou impie.

Quel triste état que le doute î Quel sombre voile il jette sur la vie ! î^ 'avoir pas de croyance, n'pbéir qu'à

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des besoins et à des intérêts, ne tenir à rien, n'aimet rien, ne remplir aucun devoir envers soi-même ni envers les autres, ne connaître ni le dévonement ni la fraternité, ce n'est pas la vie, mais le supplice de la vie.. Les plus durs, les plus corrompus, les plus indifférents en apparence, en souffrent ; une noire lassitude les accable; une secrète envie, d'amers regret^, les dévorent. Qu'un jour pourtant Tàme parvienne à briser ses chaînes, à échapper à ses vices et à ses faiblesses, quel subit soulagement ! quel pas* sage délicieux de l'hiver au printemps I comme ils sont doux ces premiers souffles de dignité et de liberté sous lesquels Tâme s'épanouit I Ce n'est pas un affranchissement seulement, mais une espèce d'extase. On conçoit que les plus illettrés, pour le raconter, deviennent poètes et que les poètes ne trouvent que le silence ; que les uns aillent partout dans le monde chantant le Dieu retrouvé, les nobles sen» timents reconquis ; que les autres courent au désert pour savourer plus à leur aise cette joie et n'en avoir pas d'autre désormais. Nous ne sommes plus au temps des tbébaldes. M. Veuillot est donc resté dans le siècle, s'imposant seulement le devoir d'édifier ses contemporains par sa conversion, de les attirer à Dieu par son exemple. Le premier volume de Rcme et LoretU a été consacré à cette pieuse tâche.

Un volume I cela semble peut-être un peu long. C'est en matière de conversion surtout qu'il faut aller droit au but, et ne pas s'amuser à faire l'école buissonnière. Au lieu de la poésie, on s'expose bien souvent à rencontrer la rhétorique en chemin, surtout à

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Rome, car c'est dans cette ville qu'a eu Heu la cou- Tersion de l'auteur ; c'est là que, sous rinspiratiou d'amis pieux et fidèles, il se plut à redire « ces « vieilles prières de l'Église enchâssées comnae des « pierres précieuses datis Tor pur de tant de supplications aimantes. » En arrivant dans la ville éter* nelle, le néophyte parcourt les églises : « L'Écriture <( s'y déroule en mille tableaux t]*acés par des pii>- K ceaux sublimes ; partout sont les grandes scènes « des Évangiles, quelquefois si douc€fs et si touchan- « tes, quelquefois si douloureuses, toujours remplies « de si hauts enseignement?.' Les saints resplendis- « sànts de la paix et d'^espérance, les martyrs aussi « calmes dans les tourments que dans la prière, les « prophètes inspirés, les apôtres glorieux, Tenfant (r Jésiis et sa céleste mère, y sanctifient en quelque < sorte la curiosité, et font du plaisir des yeux une tt admirable leçon pour le cœur. »

Le catholicisme compte beaucoup sur l'influence des objets extérieurs ; on voit que l'écrivain n'y est pas insensible. D'autres pourtant, tqui ne se sont point convertis,. ont parlé des prières et des pompes du culte catholique avec plus d'éloquence et de sen^ sibilité. Ces pierres précieuses enchâssées dans l'or des supplications, ce plaisir des yeux qui devient une leçon pour le cœur, tout cela n'a rien de bien profondément senti ni de très-poétiquement exprimé. Le drame de la conversion se traîne assez péniblement au milieu de descriptions, de dissertations politiques, de récits de miracles. Tantôt c'est un brochet que saint François avait rejeté à l'eau, et qui

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nagea auprès de sa barque jusqu'à ce qu'il lui eût donné une bénédiction ; tantôt c'est un levreau qui gtte au giron du saint, et refuse obstinément de le quitter. Viennent ensuite des éclats de style où le catéchumène s'emporte contre la royauté qui a laissé s'écrouler l'édifice théocratique du moyen âge: « Certes, (( Louis XIY lui-môme a été l'indigne acteur du grand it rôle que Dieu lui avait destiné, et ce n'eût pas été trop de saint Louis sur ce trône où l'amant des la a Vallière et des Montespan allait faire place à l'ait mant des Pompadour et des Dubarry! où des révo- « lutions vengeresses, sauvages, inouïes, allaient <( faire passer sitôt et si vite, comme des ombres « funestes, les Robespierre^ les Barras, Iqs Napoléon!» Enfin le moment est venu où le vieil homme est terrassé, où le converti n'a plus qu'à se jeter inondé de larmes aux pieds d'un confesseur jésuite, moment solennel et terrible I « En face de la cellule du père, (( dans le vaste et sombre corridor, qu'une pauvre lampe éclairait faiblement, il y avait au-dessus « d'un prie-Dieu une statuette de la sainte Vierge dece vaut laquelle la piété des religieux entretenait une « veilleuse et un bouquet d'humbles fleurs. Ce fut là « que je retrouvai Adolphe à genoux. Je lui serrai « silencieusement la main, et comme il avait à parie 1er au père, je pris sa place en l'attendant devant u l'image de Marie, n Puis enfin, quand la confession est finie, que le coupable a reçu l'absolution, quel cri s'échappe de son âme émue et repentante? « J'é- « tais dans le port, et je regardais d'un œil tranquille n cette mer infinie des anciennes tentations, où il. ne

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« me semblait pas que de nouvelles tempêtes dussent « jamais m'éprouver. »

Ce premier volume m'a laissé froid, et cependant les mômes scènes à l'état de fictions , racontées par de simples romanciers, m'ont plus d'une fois touché profondément. Passons maintenant au second volume; nous allons nous trouver en compagnie d'un homme régénéré, dont l'esprit et le cœur, fortifiés et agrandis, nous promettent une série d'impressions de voyage originales et fortes. Après sa conversion, M. Veuillot parcourt l'Italie ; au moment de quitter Rome, il a brûlé une certaine quantité de notes qui pourtant ne seront pas perdues pour le lecteur; avant de les livrer aux flammes, il a eu soin de les faire imprimer : « Je m'étais mis en voyage avec la <( pensée de recueillir des sujets d'articles, des des* « criptions, des figures, tout ce que l'on fourre dans « les romans. J'avais même commencé, à Rome, de « prendre des notes que je retrouve dans mes papiers, « et j'ai honte de moi-même en voyant de quels tra- (c vaux j'étais disposé à gratifier le public. Pour que «t quelques lecteurs au moins puissent se féliciter du (( changement survenu dans mes pensées, je veux (( bien leur montrer ce que je menaçais d'être comme « voyageur en littérature d'agrément. Je copie sans a pitié quelques-unes de ces notes. »

Suit une dizaine de pages de notes qui ne sont pas fortes en effet. Voici les plus remarquables :

« 19 mars. — Rome est pleine de charmants contrastes. A chaque instant, la campagne et la solitude font invasion dans la ville ; on sort d'une rue popu-

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leuse, on se trouve dans les ruines au milieu des champs; fûts de colonnes brisées, restes de statues, pierres chargées d'inscriptions éparses çà et là. Mais maudits ces Français qui ont gâté Rome en s'amusaut à. tout déblayer, relever, mettre en ordre, retirant autant qu'ils pouvaient les ruines de la rue où elles faisaient si bien, pour les étiqueter dans des musées où elles s'ennuient à nous ennuyer. »

(( ... La villa du prince de la Paix, Godoï. De la misère et des roses. »

Courier a écrit, lui aussi, dans ses lettres, quelques fragments sur Rome antique. Empressons-nous de les relire, quoique Courier fClt un peu païen.

Nous voilà donc en route avec un homme plein de repentir, de foi, d'espérance, de charité, méprisant fort le petit esprit, la petite littérature de feuilleton, fuyant comme peste les lieux communs des vulgaires voyageurs, et n'aspirant désormais qu'à voir les choses en grand et à un point de vue tout à fait nouveau. Dès les premières pages, pourtant, nous tombons sur une histoire de brigands qui dépouillent un malheureux chargé d'affaires , de tout , excepté d'un gant et d'une botte : « Dans cecostume léger, même pour « le climat de l'Italie , le personnage diplomatique (( alla demander l'hospitalité au premier aubergiste « du chemin. Les marmitons purent faire là d'excel- « lentes réflexions sur le néant des grandeurs. » Cela est médiocrement comique , on en conviendra ; mais voici. une description où l'auteur nous montre « de « grasses prairies où ruminent majestueusement de <c magnifiques bœufs couleur de café au lait; plus

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u loin , des buffles sauvages , un horizon de monta- « gnes rocheuses qui écarckent au passage les flancs u de pourpre et d'or des nuées. » Tirade obligatoire sur les passe-ports : a Institution paternelle des gou* vernements italiens, qui nourrissent ainsi sur les grandes routes une partie de leurs sujets. »

On aime à croire que M. Veuillot regrette fort aujourd'hui cette sortie, et qu'il ne s'aviserait pas non plus de tourner en ridicule les braves de l'armée napolitaine, comme il ne craint pas de le faire, en parlant d'un officier qu'il rencontre en Terre deLabour ou de Fouille» « chargé d'un quintal d'épaulettes , « ficelé à son sabre , presque aussi long, aussi maia gre que lui , et la lèvre empennée d'une énorme « moustache, qui se promène de poste en poste, a à cheval sur un ftne. Les sentinelles lui présen- « tent les armes. On dirait que l'âne salue. »

Le voyageur arrive à Naples. II est certainement difficile de se montrer nouveau et original sur un sujet si usé; il faut l'essayer cependant : « Naples est « un pays froid et brumeux ; pour se souvenir du a soleil, il faut s'enfermer dans sa chambre et y al- « lumer du feu; la Strada Toledo ne vaut pas la rue « de la Grande-Truanderie ; les éruptions du Vésuve, a pure gasconnade ! Le Vésuve grogne et ronfle quel- (( quefois, mais c'est qu'il dort, n On ne saurait quitter Naples sans parler un peu de Masaniello, que l'auteur compare à Nourrit, victime aussi d'une sorte d'ingratitude populaire, et mort fou comme celui qu'il représentait : «Terrible problème des destinées « hum^iines devant lequel nous sommes plus petits

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ft encore et plus peu de chose que sur les flots irri» « tés ou près du bord fumant des cratères, n

Salut à Venise I « Descendons sur la Piazzetla. Les (( pauvres gens font en passant une prière à la ma- (( done du môle; une femme y porte son enfant; une (( jeune fille y laisse un bouquet de fleurs nouvelles, ce Çà et là, un Asiatique gravement assis sur la porle « de quelque café fume sa pipe à long tuyau. A Vc- (( nise, je ne puis oublier Byron. Je conviens donc qu'il « fut bon nageur ; comme poète, il a eu Lacenaire pour « disciple. »

Nous ne voyons pas que les lecteurs puissent se iéliciter beaucoup du changement survenu dans les pensées de l'auteur, car il est impossible, on le voit, d'être plus fidèle à la tradition du feuilleton. Le voyage est complet : le style, les brigands, les Turcs de Venise, le paradoxe de rigueur sur le climat de Naples , Masaniello , rien n'y manque , pas même l'apostrophe obligée contre les Anglais : a QuL^ « prendrai-je pour compagnon de voyage? un Prus- (c sien stupide, lourd et voltairien , ou un Anglais? « Non, pas d'Anglais ! Que la terre serait belle s'il (( n'y avait pas d'Anglais I »

M. Veuillot a été trop sévère pour ses notes de Rome ; il les a brûlées trop vite sous le coup de sa conversion. On voit qu'il aurait pu en tirer parti.

On a dit des Confessions de saint Augustin qu'elles l'emportaient sur tous ses autres ouvrages, parce que

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son cœur y parlait d'ua bout à l'autre. En effet, tandis que Ton sort de la lecture de la plupart des livres de piété aussi froid qu'on y est entré, on ne saurait lire celui-ci sans être touché. Tel est Teffet des livres où le cœur prend la parole, et c'est à quoi l'esprit ne saurait suppléer, car le langage de l'esprit et celui du cœur sont deux sortes de langages : le cœur n'entend que celui du cœur.

Les livres religieux où le cœur parle sont peu nombreux ; déjà, en 1684, l'éditeur d'une nouvelle traduction de saint Augustin se plaint de leur rareté. « Aussi, voyons-nous qu'au lieu que les discours des » apôtres étaient si efficaces , et ceux môme de ces )x grands saints des premiers siècles qui leur avaient » succédé, et qui brûlaient du môme feu dont les » apôtres avaient été embrasés le jour de la Pente- » côte, tout ce qu'on dit et ce qu'on écrit présente- » ment sur cette matière ne fait plus d'effet, parce » qu'il est rare que le cœur y ait quelque part, et » que ce n'est presque plus que l'esprit qui parle. »

Aujourd'hui moins que jamais l'esprit se montre disposé à se tiiire devant le cœur, s'il faut eu juger par les livres de piété de M. Louis Veuillot ; nous ne voulons point comparer à saint Augustin l'auteur de Borne et Lorette^ son humilité s'offenserait de cette comparaison; mais enfin on aimerait à ressentir en le lisant quelque étincelle du feu divin qui brûlait l'auteur des Confessions. C'est toujours l'esprit de M. Veuillot qui parle au lieu de son cœur, et cet esprit lui-môme n'est pas, comme on a pu le voir, pur de tout alliage. Dans les ouvrages pieux do cet

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écrivain, et il en a publié beaucoup : les Pèlerinages de Suisse, Pierre Saintive^ les Nattes, le Saint Rosaire médité, etc., etc., une rbétorique sonveut lourde et empbatique étouffe l'accent du cœuri Cq défaut devient encore plus saillant lorsqu'il croit devoir prendre la lyre et chanter au lieu d'écrire, comme dans le Saint Rosaire médité :

Je vais donc contempler, ô mon Sauveur Jésus ! De votre passion le lent et dur supplice, Supplice et passion , béias ! qui m'étaient dus , Car de mes noirs forfaits j'ai comblé le eoifoe.,. Pardonnez-moi, seigneur Jésus !

Il y a plus de naturel, et par conséquent plus de talent dans les œuvres profanes de M« Louis Veuillpt. Sans s'élever au-dessus de la classe des romans ordi-» naires, comme on en a tant publié depuis 1830, Une honnête femme est une peinture assez exacte de cer^r taines physionomies, de quelques types de la pro^ vince ; le grand défaut de M. Veuillot est de tomber dans l'exagération, et de courir après le burlesque sans l'atteindre. Ës^-il bien enviable d'être en littérature Pigault-Lebrun ou Paul de Kock? nous.n'avona point à nous prononcer là-dessus; toijgours est-il quQ cela n'est point facile. L'auteur d*Une honnête femm^ eut le bon sens de comprendre après cet essai que, lors mémQ qu'il réussirait à égaler ces deux modèles, un pareil succès ne le mènerait pas très - loin : il quitta le roman et chercha à se frayer un autre che* min vers la gloire et vers la fortune.

On s'est beaucoup moqué des idées bourgeoises

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de Louis^Pbilippe, et oa a eu souvent raison ; mais cela n'empôcbe pas que ce priace n'eût au fond, comme tous les voltairiensi im certain goût pour les geos de lettres. Il croyait à sa manière aux journaux, aux discours, à la littérature, à Téloquence, toutes choses dont on a compris depuis la parfaite inutilité et le danger extrême. Son règne fut celui des hommes de style. On en farcit les consulats, les ambassades, les administrations. Il y eut une manufacture dQ journalistes au ministère de Tintérieur ; on en fournissait pour la consommation des départements, ii'homme de style qui ne pouvait arriver jusqu'à un consulat, ou même jusqu'à une simple chancellerie, / trouvait toujours comme dédommagement un journal à rédiger en province et trois cents francs par mois ; mais l'émargement de l'exil était amer, et l'existence du journaliste de préfecture insupportable : Tantale de la gratification, poursuivre sans cesse un mandat absent, rouler éternellement le rocher des élections, écrire sous la dictée d'un préfet chauve et obèse, vieillir en province, épouser la fille de son imprimeur, devenir homme de clientèle et de monopole, gratter perpétuellement le dos à la préfecture, à la mairie, à l'évêché, à la gendarmerie, aux contribu-* tions indirectes pour avoir la fourni tuxe de leurs impressions, faire souche d'Auvergnats, de Périgourdins, d'Angoumois, devenir conseiller municipal peut-être, quel avenir !

M. Veuillot parvint à s'y soustraire; au bout dQ quelques années seulement consacrées à pulvériser les factions dans les départements, on le vit s'élatjcer

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au fauteuil de chef de bureau de Vetprii public. Belle fortune en apparence, mais assez triste en réalité pour quelqu'un qui ne songeait pas à prendre ses invalides. A moins d'être noble, j'entends de la vraie noblesse du jour, de faire partie dn patriciat parlementaire, nulle chance de s'élever au grade de chef de division ; il fallait se contenter de vieillir dans Tes honneurs obscurs d'un simple bureau. Il est dur de s'ossifier ainsi quand on est encore jeune et plein de vie, qu'on sent craquer ses articulations. Que devenir, pourtant? que faire? Se jeter dans l'opposition ! mais opposition républicaine, opposition dynastique, gauche radicale, gauche simple, centre gauche, toutes les places sont prises dans la presse ! ' Il en restait une cependant, obscure à la vérité, mais pouvant devenir plus brillante, le temps aidant et les circonstances, non pas la place de Fréron, comme on Ta dit, quoique ce digne Fréron fût un assez triste sire qu'on a eu grand tort de vouloir réhabiliter. Son rôle ne laissait pas d'être assez difficile à remplir ; il avait en face de rudes adversaires qui ne lui passaient ni ses injures ni ses mensonges, mais la place d'un Granier de Cassagnac catho* lique. Le public, depuis quelque temps, est habitué à voir reviser les jugements de la postérité ; Granier de Cassagnac vient de se faire une réputation en défendant l'esclavage. Je serai bien malheureux, se dit M. Veuillot, si je n'arrive pas au même résultat en bénissant Tinquisition et en portant aux nues l<i révocation de Tédit de Nantes. Pour réussir et faire parler de soi, rien de bon comme de rompre en

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visière aux idées reçues. On s'est beaucoup moqué dans rorigine des mots : Racine est un polisson; main* tenant il y a beaucoup de gens qui le croient ; il ne s'agit que d'appliquer lai formule à Voltaire, à Molière, à Descartes et à tous les autres. Torquemada et BasTiile, les auto-da-fé et les dragonnades n'ont pas trouvé jusqu'ici de défenseur suffisamment énergique. C'est moi qui me chargerai de leur cause désormais, et je serai bien malheureux si, avec mes cliens, je ne fais pas autant de bruit que Granier de Gassagnac avec ses nègres.

Beaucoup de gens qui l'ont connu affirment que tel a été le raisonnement de M. Veuiilot. C'est fort possible. Il nous dit dans Borne et Lorette qu'il n'était pas sans quelques prétentions littéraires, et on s'en aperçoit vite, car, à peine sorti du sanctuaire, il n'a rien de plus pressé que de se lancer dans l'esprit. Que la terre serait belle s il n'y avait pas d'Anglais! Je reviens à cette phrase ; un homme qui trouve le moyen d'être si spirituel le lendemain de sa conversion peut donner à penser aux sceptiques. Il faut convenir pourtant que si M. Veuiilot, en entrant à l'i/hiver«, avait cherché le bruit et la renommée, il fut longtemps à les trouver. Ses articles d'alors y^laient probablement ceux d'aujourd'hui; cependant ni le public ni l'Ëglise n'avaient pas trop l'air d'y prendre garde. Les Libres penseurs rompirent la glace, et vraiment il y avait de quoi. -

Ce pamphlet, ce libelle, cette homélie, comme on voudra l'appeler, car cet ouvrage participe des trois genres à la fois, est divisé en sept livres, plus un

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livre supplémentaire, et contient cinq cent quarante pages petit-texte très-compactes ni plus ni moins. L'auteur y développe deux théories principales : la première^ que sur cinquante hommes faisant profes* sion d'écrire, il y en a quinze de fous (ceux<là sont les philosophes) et trente-quatre qui sont plus ou moins timbrés. Un seul par conséquent est sain d'esprit. Il faut hien faire une petite place aux écrivains catholiques. Cette règle ne souffre aucune exception ni de lieu ni de temps; elle est vraie pour la France comme pour les autres pays, pour le dix*seplième siècle aussi bien que pour le dix-neuvième. La seconde théorie tend à démontrer Tincontestable supé^ riorité du navet de Preneuse, « petit, jaune, sec, dur, de peu de mine, mais d'une chair saine et d'un goût exquis, » sur le navet de Paris, « blanchâtre et fade, gâtant les potages et déshonorant le vrai navet. & Ainsi, pour appliquer cette théorie à la littérature, tous les rédacteurs de VUniverSy petits, jaunes, secs, durs, de peu de mine, mais d'un goût exquis, sont des navets de Preneuse, de vrais navets, tandis que les rédacteurs de la Presse^ des Débats^ du Siècle^ représentent le navet de Paris, le faux navet qui gâte les potages. Paux navet! ce serait une terrible injure; mais l'auteur y revient trop souvent, et voilà comment les plus heoMjL effets s'affaiblissent et se perdent.

Je viens de lire ce long factum jusqu'au bouti et j'iivoue qu'il m'a fait rire, non point, il est vrai, par le comique que l'auteur y a mis volontairement , ce comique-là y est fort rare , mais par celui qu'il y a semé à chaque page saps s'en douter ; par la rage

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solennelle avec laquelle il s'altaque à M. Vîennet, et non-seulement à M. Viennet, mais encore à M. Empis et à feu Jouy. C*est par cette vigoureuse sortie contre ces trois immortels que commencent les Libres penseurs. Vient ensuite une interminable critique du drame d*Alfred de Vigny, Chatterton ^ qu'on ne peut lire, dît M. Veuillot, sans que le cosur se soulève. A l'alinéa suivant, il est question d'un jeune gars y professeur de philosophie au collège de France : « H « est professeur titulaire, chevalier de la Légion « d'honneur, familier du Journal des Débats ; on va « le marier dans les centres; on achètera ses livres « pour les bibliothèques publiques ; il sera député , « conseiller royal, ministre. On l'appelle l'espoir de « la philosophie, on l'en appellera l'honneur : moi « je rappelle un navet)) (pas de Preneuse sans doute). Tournez la page : vous trouverez le portrait d'Héloïse, une commère assez maflue, haute en couleurs , que M. Veuillot appelle familièrement pendarde. Eh quoîf rien encore sur Molière ?

Voici enfin son nom. De quoi l'accuse-t-on? Parbleu I comme toujours, d'avoir fait, non pas Tartuffe, de celui-là on n'aime guère à parler, mais Amphitryon, l'apothéose des adultères royaux , la cynique et burlesque immolation des George Dandin de la noblesse. Il ne s'agit point de défendre Molière; mais, le croirait-on? les jésuites lui reprochent d'avoir flatté les vices d'un despote, eux les successeurs du père Lachaise et du père Letellier; eux les serviles du confessionnal monarchique , les flatteurs de la conscience royale ! On sait comment on est libre sous le

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pouvoir absolu. La liberté , c'est ic caprice du despote; il permet qu'on attaque tout autour de lui , le clergé, la noblesse, la bourgeoisie, le despotisme quelquefois, pourvu qu'on respecte le despote. Si Molière dutsubircette liberté flétrissante, Molière n'étaitpoint revêtu d'un caractère sacré, Molière n'était pas prêtre; et, faiblesse pour faiblesse, j'aimerais encore mieux, comme Molière , excuser les fautes d'un Louis XIV que sacrer, comme Massillon , les vices d'un Dubois. Tout ceci , il faut bien le dire, manque un peu d'actualité; M. Empis, Héloïse, M. Viennet, Chatterton, Molière, n'ont pas précisément pour nous l'attrait du moment. C'est assez, dira-t-on, l'inconvénient du genre. Inspiré par l'heure présente, un pamphlet a rarement la chance d'y survivre. Cela est vrai seulement des mauvais pamphlets; les bons gagnent à vieillir, ils deviennent des modèles ; les pamphlets de Camille Desmoulins et ceux de Paul-Louis Courier sont là pour le prouver. Dans les Libres penseurs on voit souvent l'imitation et môme le pastiche de Courier délayé dans un déluge de mots. Les hommes dont parle Courier ont depuis longtemps disparu de la scène politique, les idées ont changé avec les faits; mais il y a dans ses ouvrages une passion naturelle, une connaissance du cœur humain, une éloquence, un style enfin qui les font vivre. Le passage sur la confession et une foule d'autres que nous pourrions citer resteront dans la littérature contemporaine. Qu'on ne les lise plus comme des pamphlets, il reste encore le plaisir de les lire comme des comédies. Ses personnages sont devenus des types que Ton cite.

M. toits vpuirxoT. 193

Qui connaît les héros des L%bre$ penseurs f Qu'est-ce que c'est qu'un Tourtoirac, un Barbouillon, un C/opantin, un Poussard, dit Bouche en Cœur, un Carcanaygue^ un Greluchey un Galupet , et surtout un certain Babouin, qui revient presque à chaque page? Quel est donc ce Babouin, et quel mal a-t-il donc fait au catholicisme?

Ces gens-là sont de très-grands hommes, je n'en doute pas ; ils iront certainement jusqu'à la postérité la plus reculée avec la marque au front que leur a faite le fer brûlant du pamphlétaire ; il est fâcheux seulement que les contemporains ne puissent déjà plus les reconnaître. Quand M. Veuillot appelle Jean- Jacques Rousseau un coquin plein d'enflure, je sais du moins à qui il s'adresse, et j'applaudis ou je sifQc ; mais que Greluche soit un drôle, et Poussard, dit Bouche en Cœur un affreux crétin , j'avoue que celaî me laisse fort indifférent.

Je me souviens qu'on a fort crié dans le temps contre les deux premiers livres des Libres penseurs , spécialement consacrés aux écrivains et aux journalistes. Franchement , on avait tort ; les épithètes de drOles, de crétins, de canailles, de misérables, de polissons, y sont peut-être un peu trop prodiguées ; mais outre que c'est là le fond môme de la langue de M. Yeuillot, si nous connaissions Greluche, Galupet et surtout Babouin, peut-être verrions-nous qu'ils ne sont pas au-dessus de pareilles épithètes. La forme, chez l'auteur des Libres penseurs, est en général plus violente que le fond. Voici , pour ne pas abuser des citations , à peu près ce qu'on lit de plus fort dans

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ces deux premiers livres contre la lîltérattîfe et cotttre le joarnalisme :

M. BB noNTALÉMftERT , à la tribufie. — Aînsî faisait Pilate, ainsi font les hommes d*Êtat ses successeurs.

UN RÉDACTEUR EN CHEF , dans la logc dcs journalistes, à ses confrères. — Comment a-t-il dit? Pilate?

— Oui , Pilate.

— Qu'est-ce que c'était que ce mînîstre-ïâ, Pilatet

Vipérin n*a point peur de pardonner jamais à ses ennemis; mais il a peur, vu leur multitude, de les oublier. Il tient un registre où il écrit sa dette ; il attend l'occasion de s'acquitter, et dix ans après, pour un coup de sifflet , il rend un coup de poignard.

Passons, si vous le voulez bien, les deux livres suivants : Femmes auteurs et les Honorables préopinants. Ces écrivains catholiques ont une manière de parler des femmes fort embarrassante. Héloîse ne vit plus que dans le cœur des âmes sensibles, et on peut à la rigueur l'appeler, en citant ses auteurs, Pendarde et Grosse maflue; mais quand il s'agit de femmes aujourd'hui pleines de vie , honorées et respectées, la citation ne suffirait pas à couvrir ma responsabilité. Quant aux Honorables préopinants ^ nous les laisserons tranquilles ; le régime parlementaire avait tous les défauts, comme chacun sait, le plus grand de tous

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est d'être mort. S'il ressuscita jamais, ce sera le moment de lui dire son fait. En attendant » oublions Moufloty Pansardy Loupiat, Pancrace^ Rufin^ Trouillet et autres notabilités parlementaires rudement fustigées par M. Yeuillot.

Le lecteur ne trouverait pas grand charme à voir ces honorables préopinants flétris des mômes épithètes que les illustrations littéraires Grelucbe , Galupet « Tourtoirac, Barbouillon, Carcanaygue et Babouin; car on a beau avoir de Timagination , le vocabulaire de l'injure reste toujours à peu près le même, et cette monotonie est un des grands défauts des œuvres de M. Yeuillot, déjà un peu monotones par leur longueur même. U est vrai qu'on peut sans inconvénient sauter un livre de temps en temps , le cinquième , par exemple , intitulé les Tartufes , où M. Yeuillot a essayé avec plus de courage que de succès de refaire le personnage de Molière; le sixième, qui traite des Persécuteurs^ rentre aussi dans cette catégorie. On y voit avec peine feu M. Lerminier rangé parmi les persécuteurs de rÉglise, C'était le cas de supprimer une douzaine de pages au moins, sur la quantité cela n'eût point paru, et la charité chrétienne eût été satisfaite. Tout le monde sait bien aujourd'hui que M. Lerminier s'était converti, et qu'il défendait avec ardeur dans V Assemblée nationale les grands principes politiques, littéraires et philosophiques de l'école de Preneuse.

Ce livre des Persécuteurs^ quoiqu'il s'occupe parfois de MM. Quinet etMichelet, nous parait spécialement destinée flageller les maires, adjoints, conseillers mu-

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nicipauz et notables qui n'encouragent pas la propagation des couYents et qui semblent nourrir une hostilité sourde contre les capucins. «Quand le beau « Clinias parle, un souffle de mort s'échappe de sa bouche livide; il marche chancelant et courbé, sa « main tremble. On ne remarque d'encore jeune en « lui que des yeux larmoyants bordés de rouge^ mais <( allumés d'un feu cynique dont il épouvante toute « honnête femme qu'il rencontre. Il est criblé d'ulce cères inguérissables ; il ne digère, ni ne dort, ni « n'est éveillé ; \\ sommeille dans les épines de cent « diverses douleurs. L'art de Ricord est impuissant, c( la maladie est sans espoir. C'est Vénus tout entière u à sa proie attachée. » Ce beau Glinias s'est permis de faire une opposition assez vive à l'établissement de je ne sais plus quelle congrégation de nonnes ; il mérite dès lors d'être livré aux ulcères les plus abominables, et il n'est pas dans les cliniques de l'hôpital du Midi de terme assez dégoûtant pour le dépeindre. Nous demandons pardon toutefois à nos lecteurs d'avoir reproduit ce portrait ; il n'est pas de morceau dans tout l'ouvrage qui puisse donner une idée plus juste et plus complète du goût et de la mesure de l'écrivain catholique.

Le goût et la mesure, voilà ce qui manque précisément à l'auteur des Libres penseurs. Un jour le général Changarnier avait prononcé à la tribune de l'assemblée législative une de ces harangues d'une simplicité un peu emphatique qu'on soupçonnait fort M. de Rémusat de rédiger pour lui ; le lendemain, M. Veuillol, au comble de l'admiration, s'écriait dans

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le compte rendu de la séance : « Après avoir pro- « nonce ce discours, dont le vieux Corneille aurait (( pu s'inspirer, dans lequel môme il eût pu trouver (( quelques beaux vers tout faits, le général Ghana garnier retourne à sa place sans que les applau- « dissements dont il est salué amènent le moindre (( changement sur son impassible visage. » Je me suis toujours méfié depuis du jugement littéraire d'un homme capable de comparer le général Ghangarnicr à Corneille ; qui aime à ce point la rhétorique ne fera jamais un bon railleur. Railler, c'est en effet le don des esprits justes ; aussi M. Veuillot ne raille-t-il point, il injurie. Qu'on me cite un bon trait de lui. Une grosse méchanceté, à la bonne heure ! Voici bientôt trente ans que M. Veuillot est dans les journaux; il a écrit des centaines et des centaines de pages ; dans tout cela où est le mot qui court, la plaisanterie qu'on répète, le ridicule atteint, le type créé?

En croyant faire de l'esprit, de l'indignation, de la sensibilité, de l'éloquence, M. Veuillot n'a réalisé qu'un pathos puisé à la fois aux sources de la rhétorique religieuse et aux égouts des halles, un mélange nauséabond de sermon et de grivoiserie ; il a accouplé Bossuet à Vadé. Il y a, en effet, dans les Libres penseurs des homélies, des vers, des lettres de femmes, des articles de petit journal, des obscénités, des plaisanteries qui veulent être salées, du haut lyrisme, de tout, en un mot, excepté pourtant du bon goût, de la retenue et du naturel. Dans ce volume énorme, oix il a vidé son portefeuille et sa hotte,

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Tauteur, h côté des pages sur Galupet, sur Greluche, sur le beau Clinias, sur Carcanaygue, place les souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. C'est dans ces choses du cœur, si difficiles, si délicates à exprimer, où le moindre faux pas jette dans le ridicule» qu'il faut du naturel et toujours du naturel.

« Un jour, nous arrivâmes au rendez-vous dans le « même moment, de bonne heure, par le plus beau temps du monde. J'étais plein de mystère et de joie, et Eugène cherchait à contenir une plénitude <( de contentement qui débordait dans ses regards, (( dans ses souriresi dans toute sa personne. <— Re« u garde, dit*ii enfin en me montrant sa poche. Je « regarde, je vois, je retire, je contemple avec une « admiration muette un magnifique saucisson. — A « l'ail l dit Eugène. — A l'ail ! répétai-je. Maiç, re» « prenant ma gravité, je tire à mon tour de ma poche «r et je produis solennellement deux petits pains de (c couleur bise. — Seigle ? demande Eugène fasoiné, « — Pur seigle, répondis-je, en homme sûr de ses « richesses, -— mon frère !... » Il faut, disionsnous, beaucoup de naturel pour faire passer ces choses du cœur ; on voit aussi maintenantqu'un peu d'esprit n'y nuirait pas.

Mais laissons là l'ail et le seigle de la jeunesse ; revenons aux œuvres de l'&ge mûr. Nous ne nous sommes occupés jusqu'ici que du pamphlet libre, intime, familier ; nous allons passer maintenant au pamphlet dramatique et shakespearien dont nous trouvons un pur échantillon dans le Lendemain de la victoire^ écrit le lendemain de la révolution de Février*

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Le Lendmnain de la victoire estt avons^oous dit^ un drame--painpblet shakespearien par la forme. L'auteur y donne un libre essor à son imagination et à sa fantaisie ; il met en jeu oinquante-buit person* nages individuels, sans compter une foule de perron* nages génériques» bourgeois, hommes du peuple, soldats, émeutiers, paysans, agents de la force publique; il ne s'astreint ni à l'unité de lieu, ni à l'unité de temps : la scène se passe tantôt dans une rue, sur une place publique, dans un salon, tantôt dans l'Est, dans l'Ouest, et finalement dans Vempire des ombres où nous n'aurions jamais cru qu'un écrivain catho" lique voulût nous conduire.

Par le fond cependant, malgré ce déploiement d'acteurs et ces changements de décoration, le Lendemain de la victoire n'est qu'un bon gros mélodrame, tel que feu Pixérécourl ou MM, Dennery et Ànicet Bourgeois auraient pu le signer. Le père noble, le jeune premier, la victime innocente et persécutée, le traître, rien n'y manque, pas même le niais. Voici rhistoire; ce n'est pas notre faute si vous croyez assister à une représentation de l'Ambigu,

Nous sommes en pleine révolution ; le comte Alexis ^e Lavaur (représentant du peuple, plus tard président de la république séparée de l'Ouest) cause politique avec le père Alexis (jésuite). Le comte trouve la situation fort mauvaise, et déclare « qu'il n'y a plus

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qu'un asile assuré sur la terre : c'est la tombe. » Le père Alexis le console, le raffermit, et le renvoie aux barricades après lui avoir donné sa bénédiction. Or, pendant que Yalentin se bat, des insurgés, conduits par un certain Rbéto (démagogue, rédacteur en chef de la Lanterne j plus tard secrétaire deGaluchct), pénètrent dans son hôtel et massacrent son père et sa mère. Rhéto (il a deux pislolets à sa ceinture, un fusil de chasse en bandoulière, un sabre turc à la main) tente bien quelques efforts pour sauver le vieillard ; il l'engage à fuir. «Moi, comte de Lavaur, « fuir devant vous ou môme avec vous, monsieur (( Rhéto ? Je vous ai toujours dit que vous ne pou- « viez comprendre ce que c'est qu'im gentilhomme. « Vous m'assassinerez, s'il vous plaît. » On voit que M. de Lavaur père n'est pas commode, et qu'en définitive, Rhéto, tout démagogue qu'il est, se trouve bien forcé de l'abandonner à son sort.

Pendant que cette scène s'est passée à l'hôtel de Lavaur, l'insurrection a triomphé, le peuple est maître de Paris ; nous entendons prononcer pour la première fois sur une barricade ce nom sinistre : LE VENGEUR (président des sociétés secrètes, plus tard général de la force révolutionnaire, et enfin dictateur de la république sociale. Quarante ans, haute taille. Son visage exprime une résolution indomp-* table. 11 parle avec lanteur comme oppressé par f enthousiasme delà destrmtion. Il est habillé en ouvrier). « On ignore d'où il vient et ce qu'il veut; mais je te le donne pour un particulier résolu, et joliment servi par les siens. Ce sont des gens prêts à tout, et dont

M. LOliS VEL'ILLOT. iOl

on ne connaît pas le nombre. Ils lui obéissent sans broncher y et lui font une popularité effrayante comme son courage. Je l'ai vu ce matin rue Antoine... Sacristi ! quel lapin I » Ainsi s'exprime le jeune Galuchet (enfant trouvé, vendeur de contre-marques et de journaux, plus tard lieutenant du Vengeur, Vingt ans; grêle, chétif et cynique. Au premier acte, en guenilles ; au second acte, velu avec recherche).

Ce terrible Vengeur se présente cependant d'abord à nous sous des traits assez bénins ; Valentin de Lavaur l'a sauvé en 1848, et il vient pour le sauver à son tour, non point par un sentiment de reconnaissance, comme on est disposé à le croire, mais dans un but politique, a Vos bourgeois, dit le Vengeur à Lavaur, ne demanderont qu'à se soumettre, nos chefs révolutionnaires et socialistes qu'à s'arranger avec eux. Les voilà pourvus, et ils vont devenir conservateurs. Je ne l'entends point ainsi, et je veux donner à la bourgeoisie des chefs qui l'obligent à résister. L'énergie de vos convictions vous rend propre à ce rôle. Voulez-vous le remplir? » Quel profond politique que ce Vengeur I On voit que Machiavel n'eût été qu'un petit sire à côté de lui.

La révolution est donc maîtresse de la société; la France est gouvernée par un consul. Garcanaygue est probablement quelque chose comme ministre de l'intérieur, Greluche a les sceaux, Poussard, dit Bouche en Cceur, dirige l'administration de la guerre; on a donné l'instruclion publique et les cultes à Babouin ; Galupct est aux affaires étrangères ; Tourtoirac, Barbouillon cl Clopunliu occupent de hautes

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