‹ Les matinées littérairesChapitre 41 sur 56 · VARIÉTÉS LITTÉRAIRES^ MORALES ET HISTORIQUES · texte numérisé non relu

VARIÉTÉS LITTÉRAIRES^ MORALES ET HISTORIQUES

vrai, comme l'assure M. de Sacy et comme nous le croyons avec lui, que la modération est désormais une Ipî imposée non-seulement à tout gouvernement régulier, quels que soient sa forme et son principe, mais encore à la multitude elle-même, ce progrès n'est pas uniquement dû aux traces qu'ont laissées dans les esprits et dans les mœurs nos trente années de monarchie constitutionnelle; le règne court et généreux de la république de 1848 y a contribué largement pour sa part. Il serait injuste de le méconnaître. La première pensée de la révolution de Février ne fut-elle pas d'abolir la peine de mort en matière politique? Il nous semble encore voir se former ce groupe de jeunes gens qui couraient tirer Téchafaud de son obscur hangar, pour le brûler en place de Grève. « En vain des insensés parlent encore de relever les échafauds de 1793 et de 1794, je les en défie I » M. de Sacy a raison , mais soyons vrais et n'attribuons ni à la monarchie ni à la république la gloire d'avoir rendu la Terreur impossible ; elle s'est tuée elle-même, elle est morte dans la dernière char* rette du 8 thermidor. Robespierre vainqueur n'aurait pas pu la ressusciter; personne n'eût plus voulu re* lever le couteau de la guillotine, la Terreur serait tombée devant l'opposition du bourreau.

Ne nous laissons pas cependant entraîner par la préface des Variétés^ revenons à l'auteur. En plaçant les noms de Carrel et de M. de Sacy en regard l'un de l'autre, nous n'avons point cherché à les comparer : tout parallèle entre eux, tout rapprochement môme est impossible ; jamais deux hommes ne se

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sont moins ressemblés pour le fond comme pour la forme ; c'est à des motifs tout différents qu'ils doivent tous les deux d'occuper une place à part dans la presse contemporaine. Carrel a obtenu cet honneur par son caractère, M. de Sacy par son tempérament. Ce serait une question assez intéressante à étudier, au point de vue littéraire,' que celle de Tinfluence de l'opposition et du gouvernement sur le talent ; laquelle des deux lui est le plus favorable ; mais ce sujet pourrait nous mener loin. Ce n'est pas d'ailleurs parce qu'il a toujours ou presque toujours servi le gouvernement, car il a débuté dans la presse comme journaliste de l'opposition, que M. de Sacy se distingue de ses confrères ; bien d'autres que lui peuvent se vanter de la môme constance. Ce qui fait son originalité, c'est d'avoir traité pendant près de trente ans avec supériorité toutes les questions politiques, de se^trouver à l'heure qu'il est rédacteur en chef d'un journal politique important, et de n'être pas un homme politique. Rien de moins homme de lettres que Carrel, quoique très-lettré et écrivain remarquable. Dans Marrast, l'homme de lettres se montre davantage, il est vrai, mais on sent qu'il est autre chose en môme temps; M. de Sacy est homme de lettres depuis les pieds jusqu'à la tôte, si l'on peut s'exprimer ainsi. Les hommes politiques contractent quelquefois des unions morganatiques avec la littérature, M. de Sacy a fait tout le contraire. Marié secrètement à la politique, il a toujours regretté la littérature et les nombreux enfants qu'il aurait pu avoir d'elle. Si l'épouse morganatique de M. de Sacy n'a pas

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fait son bonbaur, on ne peut pas dire non plus qu'elle lui ait oeeasionné de bien violents cbagrins. Lui-môme nous le dit, il n'est guère de chagrin dont la lecture d'un bon livre ne puisse le consoler, pas d'émotioa politique dont elle ne puisse le distraire. Nous som* mes aux premières années de la révolution de Juillet, l'émeute a grondé toute la journée dans les rues, U nuit vient, Paris est sombre et inquiet du lendemain, M. de Sacy, renfermé dans sa cbambre, un volume de madame de Sévigné à la main, oublie son temps et se croit presque le commensal et l'ami de la cbàtelaine des Rochers; vingt ans plus tard, les mômes scènes reviennent, M. de Sacy a recours aux mômes distrac** tiens, et Tftge ne les rend pas moins puissantes : il lit Montaigne ou Horace pendant que chacun achète un journal ou court au club. Voyez dans la tribune des journalistes cet homme qui tire un petit livre de sa poche, et se met à le lire pendant qu*un orateur ennuyeux occupe la tribune. Heureux privilège de M. de Sacy qui lui permet de se détacher, quand il veut, des choses de ce monde, et de quitter le présent, quand le présent ne lui convient pas, pour vivre dans le passé I

Avec un tel tempérament on peut jeter un regard tranquille en arrière. On est sûr de n'y trouver aucun sujet de remords trop cuisants ou de regrets trop vifs. M. de Sacy se reproche d'avoir contribué au renversement de la Restauration. II a, il est vrai, lui aussi, quelque peu crié Vive la réforme I en 1839, ce qui devrait le rendre plus indulgent pour ceux qui ont fait comme lui en 1848; mais ce n'est ^pas 14 un si

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grand crime. Quand ce souvenir se présentera à son esprit, qu'il relise madame de Sévigné : une seule lettre suffira, nous en sommes sôr, pour dissiper ses remords. 11 regrette la chute de M. de Martignac, Tabolition du cens, celle de Thérédité de la pairie, pertes irréparables sans doute ; mais Montaigne et Horace ne sont-ils pas là pour adoucir Tamertume de ses regrets?

Il n'y a plus de doctrinaires. On peut pardonner à Royer-Gollard de les avoir inventés. Malheureuse^ jnent Royer^ollard a créé une autre école qui ne semble pas prés de finir, Técole des gens qui ne lisent plus, qui relisent. Ce sont des fakirs littéraires quî^ le bonnet de coton du maître enfoncé sur les oreilles, prétendent rester sourds à tout ce qui se dit autour d'eux. Les hommes d'aujourd'hui, ceux qui pensent, qui agissent, qui par le talent exercent une influence sur leurs contemporains, ne sont pas dignes d'attirer un seul instant leur attention. Tremblez cependant, si ces gens^là sont de l'Académie, et si vous êtes obligé de leur faire une visite de sollicitation, qu'ils ne vous montrent, par quelque bonne petite méchanceté dite en se frottant les mains, qu'ils vous connaissent parfaitement, et qu'ils sont fort bien au courant des choses de ce monde, ce qui ne les empêchera pas, quand vous serez sortis, de s'é« orier : c La peste soit de l'importun ] Depuis vingtii^uatre heures, je tenais les yeux fixés sur mon nombril, etjecommençaisà apercevoir la lumière céleste qui entoure le front de Montaigne, et me voilà obligé de recommencer* n

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M. de Sacy a eu la faiblesse d'entrer dans cette école. Il veut nous faire croire que son esprit et son talent ne sont plus de ce monde; il entend que nous nous bornions à admirer en lui cette sérénité d'esprit qui, dans ce temps de fièvre intellectuelle, d'élan vers l'avenir, lui permet de s'isoler dans le passé, de relire sans cesse trois ou quatre auteurs préférés, et de vivre dans une cellule, n'entendant aucun des bruits du dehors, ne sachant rien de ce qui se fait autour de lui, plongé dans l'extase de l'antiquité et dans la méditation du dix-septième siècle. Singulière situation d'esprit pour le rédacteur en chef d'un journal en 1858 !

L'expérience, il est vrai, nous enseigne qu'il ne faut pas prendre au sérieux ces retraites absolues. L'homme le plus modeste a ses petites prétentions. Qui ne pose pas un peu dans ce monde, pour nous servir d'une expression familière? On pose du côté où l'on penche. M. de Sacy aime la solitude ; il préfère le dix-septième siècle au nôtre; ce sont des goûts qu'il exagère et qu'à son insu peut-être il change en manies. Quoi de plus naturel et déplus innocent? Les petites manies, les petites habitudes contribuent tant au bonheur 1 M. de Sacy ne lit plus, mais il réimprime : c'est toujours quelque chose. Peut-être un jour se mettra-t-il à lire, quand ce ne serait que les livres de ses nouveaux collaborateurs, MM. Renan, Prevost-Paradol, Taine, Rigault, qu'il a oubliés dans sa préface. Il ne faut jurer de rien.

En attendant, félicitons-nous de la publication de ces deux volumes, depuis si longtemps annoncés

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qu'on couuneoçaît à en désespérer. Quoique nous né nous piquions pas exclusivement de relire, nous avons relu avec un vif plaisir ces articles si bien faits, comme tout ce qui sort de cette plume élégante, me« surée, concise, soigneuse. M. de Sacy a trouvé le moyen d'installer sur l'étroit pupitre du journaliste le métier à polir dont parle Boileau. On peut trouver parfois qu'il manque quelque chose aux Variétés^ on voudrait peutrétre y ajouter, mais on ne voit rien à en retrancher, grâce aux facultés particulières d'un esprit que la sagesse domine plutôt que la passion, et d'un caractère qui sait se [posséder. La passion! voilà précisément ce qu'on voudrait donner à ce talent savant, fin et délicat; M. de Sacy est trop heureux pour être passionné ; il pense, il écrit en homme heureux.

Après avoir goûté dans les dernières années de la Restauration les émotions de l'opposition et les charmes de la popularité, M. de Sacy a pu satisfaire pendant dix-huit ans le penchant inné qui le portait, nous dit-il, à défendre le pouvoir. Quand ce pouvoir est tombé, ses défenseurs se sont trouvés en présence d'adversaires courtois qui surent respecter leur défaite. L'Académie paraissait à M. de Sacy le plus noble des buts pour quiconque a manié une plume; il y est entré, et ce jour-là a été le plus beau de sa vie. Un seul beau jour ! le sage n'en demande pas davantage. Rien ne lui a donc manqué, pas môme l'occasion, toujours bien venue d'un homme de cœur, de témoigner de sa fidélité à ses aifections et à ses opinions. Mortel privilégié I V Univers lui-môme s'a-

338 TARIÉTÉS LlTTÉRAIRBSj PAR H* S. DR SACT.

doucit deyant loi, il le traite de jungéniêfêt et ses foreurs ne voDt pas plus loin; il n'y a plus ni parti ni opinion quand il s'agit de louer son talent^ et les ennemis les plus implacables de TAcadémie sont obligés de convenir qu'elle est bonne à quelque obose, puisqu'en le choisissant elle a pu rendre M. de Sacy plus heureux.

11 est vrai qu'une certaine amertume a dû semAIef à sa joie« comme pour mieux hii eu faire savourer la douceur. Le bonheur par£ait n'est pas de ee monde; M» de Sacy n'a-t-il pas dû se résigner k entrer k l'Académie comme écrivain de l'opposition? C'est cruel pour un conservateur ; mais le destin a parfois de singulières ironies ! Né homme de gouvernement, M. de Sacy commence sa carrière par l'opposition; il l'achève dans l'opposition. C'est un chagrin à àjou<* ter au remords qu'il éprouve encore parfois d'avoir contribué à la chute de Charles X. Que ce chagrin lut soit léger I

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