‹ Les matinées littérairesChapitre 43 sur 56 · ELLE ET LUI, PAR GEORGE SANO · texte numérisé non relu

ELLE ET LUI, PAR GEORGE SANO

par leur parfum et charmaient tant le lecteur qui savait les découvrir et les cueillir d'une main discrète, il faut leur dire adieu. Plus de violettes littéraires : on les vend maintenant en paquets au marché; on met ses amours dans les journaux et les revues; on publie son cœur par livraison3.

On me répondra peut-être : « De quoi vous plaignez-vous? n'en a-t-il pas toujours été ainsi? Refuseriez-vous par hasard au poète et au romancier le droit de mettre son âme dans ses vers et dans sa prose, de raconter sa propre histoire? Vous auriez tort certainement, car c'est là ce qui fait les beaux poèmes et les beaux romans. Adolphe a bien pu, sans que vous le trouviez mauvais , faire son procès à El* lénore; pourquoi Ellénore, à son tour, ne mettraitelle pas un peu Adolphe sur la sellette? » A cela je n'ai rien à répliquer, sinon que tout dépend des temps et des circonstances. Les amours d'Adolphe et d'EUénore n'étaient connues que d'un très*>petit nombre d'amis et d'initiés; lorsque le roman de Benjamin Constant parut, la France n'éprouvait pas encore cette fièvre de curiosité qui l'a saisie en des temps plus désœuvrés ; elle partageait son attention et ne l'accordait pas tout entière aux hommes de lettres, comme elle l'a fait jusqu'à l'apparition récente des flnanciers. Au lieu de vivre dans une époque ordinaire et dans le demi-jour des salons, supposez qu'Adolphe et Ellénore, l'un ardent poôte de vingt ans, l'autre femme et romancier hardi jusqu'à la témérité, tous les deux soulevant les passions et la curiosité autour de leurs personnes et de leurs œuvres, aient

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paru au lendemain môme d'une révolution, au milieu de Tentralnement, de Tardeur d'une sorte de renais- .sance littéraire qui attirait l'attention générale sur les écrivains; admettez que leurs amours éclatantes, racontées par ceux qui en étaient les témoins, répétées par les gens de lettres, par les journaux, soient devenues comme une espèce de légende; convenez que vous trouveriez assez malséant qu'Adolphe allât vendre, moyennant quelques billets de mille francs, à une revue sa liaison avec Ëllénore, droits de traduction et de reproduction réservés. Ne vous récrieriez-vous pas bien plus encore si EUénore elle-même, attendant qu'Adolphe ne fût plus là pour lui répon* dre, s'avisait de conclure ce joli marché?

Sans nous inquiéter de savoir si Elle et Lui renferme oui ou non une allégorie à deux personnages, examinons ce roman, et prenons-le sur l'étiquette du sac pour l'histoire des amours de deux artistes en peinture qui s'appellent Thérèse et Laurent. La lecture de ce livre m'a assez tristement impressionné. Je ne défends certainement pas Laurent : imagination mobile, âme ardente, cœur inconstant, plein de caprices, de bizarreries, intelligence à éclairs, créant dans l'orage, caractère ombrageux, susceptible, tendre quelquefois, plus souvent amer et ricaneur, cherchant l'amour et ne croyant pas aux femmes, espèce de Byron parisien, désenchanté, vain de son éducation de gentilhomme, dédaigneux, allant parfois jus* qu'à la fatuité, ce devait être, je l'avoue, un amant assez incommode que ce Chérubin mélangé de Love- Lice ; mais, tel que Thérèse me le dépeint, il m'inté-

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resse encore plus que Thérèse elle-môcne; &'il ne parvient pas à attendre l'amour, du moins il le poursuit» il y croit; il aime Thérèse, on le verra bien plus lard. Quant à Thérèse, airoe4*eUe Laurent? Port peu. Elle se donne à lui non par amour, mais par tendresse materoeUe (elle revient plusieurs fois sur ce sentie ment), par désir de sauver cet enfant de rabtmeqoi l'attire, a Je t'aime si ardemment et si saintement^ que je n'aurais jamais failli aveo toi si tu avais àt être sauvé par ma force. Après avoir cru que cette force t'était bonne, qu'elle t'apprenait à découvrir la tienne et à te purifier d'un mauvais passé, te voilà persuadé du contraire, à tel point qu'aujourd'hui c'est le contraire, en effet, qui arrive : tu deviens amer , et il semble , si je résiste , que tu sois prêt à me haïr et à retourner à la débauche en blasphémant même notre pauvre amitié. £h bien ! j'oilhre à Dieu pour toi le sacrifice de ma vie. Si je dois souffrir de ton caractère ou de ton passé, je serai assez payée si je te préserve du suicide que tu étais en train d'ac-* complir quand je t'ai connu. Si je n'y parviens pas, du moifis je l'aurai tenté, et Dieu me pardonnera uû dévouement inutile , lui qui sait combien il est sin* Gère. » Ces paroles de Thérèse à Laurent me font peu* ser involontairement au langage que dut tenir madame de Warens à Jean-Jacques Rousseau, lorsqu'elle vit <( que, pour l'arracher aux périls de sa jeunesse, il était temps de le traiter en homme. » < Entretiens, ajoute Rousseau, pleins de sens et de raison, plus faits pour m'instruire que pour me séduire. » On voil que madame de Warens ne ménageait pas son élo-

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quenoe âTant d^offrir à son protégé des faveurs que tous ceux qui avaient été les amis de cette femme avaient goûtées, qu'il devait partager a^c Claude Anet^ le domestique de la maison, qu'il partagea depuis avec tous ceux qu'il plut à la charmante mar mon d'admettre dans son intimité , car a elle a toujours ero que rien niattachait tant un homme à une femme que la possession, et, quoiqu'elle n'aimât ses amis que d^amitié» a'était d'une amitié si tendre» qu'elle employait tous les moyens qui dépendaient d'elle pour se les attacher plus fortement. »

Jean-Jacques Rousseau ne souffrit jamais beaucoup de ce partage. 9 Le lecteur déjà révolté juge qu'étant possédée par un autre homme, elle (madame de Warens ) se dégradait à mes yeux en se partageant , et qu'un sentiment de mésestime attiédissait ceux qu'elle m'avait inspirés; il se trompe. Ce partage, il est vrai, me faisait une cruelle peine, tant par uqa délicatesse fort naturelle que parce qu'en effet je U trouvais peu digne d'elle et de moi; mais, quant à mes sentiments pour elle , il ne les altérait point* « Chacun a pu lire ce singulier aveu dans les Cmfei^ $ims , livre admirable, éloquent et déplorable h h fois, qui a troublé les eesurs plus qu'il ne les a élevés et raffermis. Jean-Jacques Bousseau sentit l'enthou* slasme de l'amour plutôt qu'il n'en comprit la délica-^ tesse et la fierté. Les sopbismes par lesquels il cherche à se tromper à ce sujet ont fait école, et nulle part on n'en voit mieux la trace que dans ce romaa de /?lle et Lui.

Thérèse descend en droite ligne de madame de

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