‹ Les matinées littérairesChapitre 50 sur 56 · LUI, PAR MADAME LOUISE COLET. 3S · texte numérisé non relu

LUI, PAR MADAME LOUISE COLET. 3S

flces. » C'est la première fois, je crois, qu'on voit un amant songer à la valeur de l'homme qui veut lui enlever sa maîtresse. C'est le droit du seigneur passé du baron féodal au grand homme. Je me demande comment Elle a pu accepter une pareille théorie, et ressentir pour Lui un amour « aveugle comme l'espérance et fortifiant comme la foi. » Cet homme qui vient vous voir tous les deux mois entre en frénésie, comme vous dites, et le moment passé reprend le chemin de fer sans vous demander comment vous vivez vous et votre enfant , et se remet à son étemel roman de mœurs; cet homme qui vous écrit tranquillement que vous devez accepter tous les sacrifir ces pour faire le bonheur des hommes de valeur qui voudront bien se présenter chez vous, ce bon gros égoïste, vous prétendez «qu'il n'attache de prix qu'aux choses idéales, » et vous l'aimez !;..

Ne parlons pas d'amour, il ne saurait en être question à propos de ce livre.

11 a des côtés plaisants et des côtés tristes, il fait rire, et il inspire du dégoût. Léonce, l'homme au grand livre, aux sensations puissantes, est un personnage qui tourne au comique, avec son romaq qui n'en finit jamais, et ses lettres où il répond aux cris de douleur de sa maltresse par ce qu'elle appelle des cris de passion : n II souffrait plus que moi, me disait-il, mais la souffrance était une grandeur ; il se plaisait à se comparer aux pères du désert, brûlant de désirs et immolant au Dieu jaloux du Thabor leur chair et leur cœur. Pour lui, l'art était le dieu jaloux qu'on ne peut posséder et s'assimiler qu'en

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66 vouant tout à lui dans la solitude. » On ne se doutait guère que la Thébalde fût indispensable pour écrire un roman dans le genre de Madame Bovary ou de Fanny. Chacune des lettres de ce farouche roman* cier & sa maltresse se termine par lé conseil invariable de se distraire, de voir ses amis, et d'attirer de plus en plus Albert, « qu'il fallait guérir à tout prix. » Et remarquez que ces avis désolants arrivent juste au commencement du printemps , au moment le plus dangereux de l'année : «Les femmes surtout sentent l'influence de ce changement rapide des saisons ; passer des glaces de Thiver à une température tiède, sentir en soi la sève des arbres et des plantes qui poussent et qui fleurissent, c'est, près d'un étie aimé, un épanouissement plein d'orgueil et d'ivresse ; mais dans la solitude cette surabondance de l'être se transforme en souffrances et en tortures. Que faire du trop-plein de son cœur? A quoi bon les rougeurs su-; bites qui colorent les joues , et la flamme plus vive qui jaillit du regard? A quoi bon se sentir plus forts et plus beaux si l'amour manque à l'énergie et à là beauté? » C'est là en effet une situation terrible quand on a affaire à un diable d'homme que le changement de saison laisse indifférent, et qui vous engage à garder vos rougeurs subites, la flamme de vos regards, votre énergie et votre beauté jusqu'à la fin de son roman ; il n'en est encore qu'à la première partie ; mais quand il l'aura terminé, vous verrez. — <( Je devais le plaindre, me disait-il; mais une abstraction puissante était comme la religion , comme le martyre, il s'y devait tout entier; puis l'âpre labeur

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Accompli, de môme que le déyot a pour récompense le paradiS) il savourerait avec bien plus dluteosité la }oie immense de l'amour. )>

Voilà donc notre pi^vre Elle placée entre le trop laborieux Léonce qui promet toujours d'aimer le mois prochain , ei le trop aimable poète Albert qui teut ftimer tout de suite ; vous croyez pâut-*ètre qu'cme femme aussi sensible aux influences printaniètes va céder à ce dernier. Erreur profonde 1 elle lui résiste^ et non pas une fois ^ deux fois, trois fois , toujours* Gela vous étonne, et moi aussi ; mais enfin nous sommes trop polis pour donner des démentis aux dames ; seulement nous pouvons dire entre nous qxk'Flle se conduit d'une façon bien légère* Allez donc vous promener la nuit au bois de Boulogne avec un jeune cavalier, asseyez-vous à ses côtés, comme dans les romans du temps de l'empire, au pied d'une croix ^ au fond d'une clairière, et empêchez ensuite les médisants de jaser. Vous aurez beau leur répondre : rien de plus innocent que cette promenade, « j'avais soif de l'air de la nuit, il me semblait qu'il me déli« vrerait des obsessions brûlantes du jour,» ils ne vous croiront peut^tre pas« Pour moi, je vous admire, Stéphanie ; quel courage lorsque vous sentez c ses lèvres courir frénétiques et rapides sur votre front, sur vos yeux, sur votre bouche ! » Vous lui échappez violemment, toujours comme dans ces bons vieux romans dont je parlais tout à l'heure, et vous yous lancez an hasard dans les allées. Eiiort sublime I j'ai tremblé un moment ^ je l'avoue, en songeant à vos rougeurs subites, et surtout aux obsessions brû-

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lantes du jour. Enfin vous avez trkunphé; mais» croyez-moi, obtenez de Léonce qu'il înte^ompe sm roman pour vingt-quatre heures seulement, et qp^û arrive courrier par courrier avec sa frénésie, stoon je ne réponds plus de vous.

Madame Louise Golet me permettra de lui dire qu'elle aurait fait sagement de garder pour elle le^ confidences de son amie la baronne de Rostan. Cette femme abuse indignement de la confiance qu'Albert a pu lui témoigner dans certains moments d'abandon et d'oubli. Sa confession, parsemée d'anecdotes qui ne lui appartenaient pas, de médisances rétrospectives sur des femmes maintenant protégées par leurs cheveux blancs, réveillera peut-être la curiosité blasée d'un public indifférent au bien et au mal, maL» elle révoltera à coup sûr les honnêtes gens. Si la Inh ronne de Rostan croit faire la satire d'une certaine partie de la société littéraire de son temps, elle se trompe, elle n'en fait que la chronique. Cette femme qui nous parle sans cesse de ses cheveux, de ses épaules, de ses bras qu'on palpe à travers sa manche large, qui se laisse embrasser par les gens la nuit dans les allées du bois de Boulogne, qui les embrasse fort bien elle-même, et qui appelle cela « l'appel de l'esprit au génie, n dans quel monde a-irelle donc vécu? Et quels infinis détails de toilette I U ne lui suffit pas de la couleur de la robe, de la coupe du diapeau, du nom des fleurs; elle en ajoute bien d'autres encore qu'on ne lui demande pas : « mes épaules et mon sein se détachaient à travers le clair tissu, et mes bras étaient presque à découvert. » Elle s'étonne

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ensuite que le regard d'Albert « s'arrête avec une fixité gênante sur le corsage de sa robe. » J'en suis d'autant moins surpris pour ma part, que, dès le commencement de ce livre , madame Louise Colet a eu soin de m'apprendre que l'héroïne possède toutes les grâces de la Sapho de Pradier. On sait ce que cela veut dire. Se renfermer à minuit dans un coupé bas et dans le costume que je viens de décrire avec un homme qui s'est déjà assis avec vous au pied d'une croix, au fond des clairières du bois de Boulogne, dont vous avez senti u les lèvres courir rapides et frénétiques sur votre front, sur vos yeux, sur votre bouche, » c'est bien imprudent I surtout quand l'absence de Léonce se prolonge, et que son roman pour^ rait bien n'être pas fini avant l'année prochaine. Vraiment, Stéphanie, si vous ne voulez être que coquette , vous l'êtes trop , et Albert a raison de vous dire : ci Vous n'avez mis cette robe que pour me tenter; » vous voilÀ maintenant dans l'antre du lion, il a rugi, qu'allez-vous faire?... Mais je vous laisse parler : « J'ouvris violemment la portière, et suivant Télan de mon sang du Midi, de ce sang grec et latin qui fait des héros, des martyrs et des fous, je me précipitai.... Si la tête avait porté à terre, j'étais morte; mais je tombai sur les deux genoux, et comme la pluie des jours précédents avait amolli ces plâtras, je ne me fis que quelques écorchures. Cependant je ressentis intérieurement une commotion si vive, que je crus d'abord que j'allais mourir sans revoir mon pauvre enfant ; à cette pensée se mêla le souvenir de Léonce, et mes bras défaillants se tendirent pour lui

dire adieiu n C'est la secUûde fois» baronne, que vous TOUS exposes à un semblable danger ; île tentez pas une troisième épreuve ; on a beau avoir du sang grec et latin dans les veines^ il faut évitei* de s'élancer trop souvent d'un eoupé qui traverse au galop la place du Carrousel; même ave(} de Thabittidë, oh n'en est pas toujours quitte pour uAe commotion. Je vous ai re*^ procbé, je crois, Vos croix de pierre^ vos lunes qiii se voilent^ etc^; défaites-vous également dé ces 8aiivénit*s qui se môîent à des pensées « de ces bras déf^nllants qui se tendent ^ de ce style à la Gottin qui potl^rait faire croire que vous avez plus de quarante ans.

Il est un autre conseil infiniment plus grave que je voudrais donner à la baronne de Rostan. t^ent-étré Léonce et Mbert dé sont-ils point les seul^ souvenirs d'une jeunesse qui a senti l'amour d'une façon si complète par le coe^ur, p2LV l'esprit et par le sens : s'il lui prend fantaisie de raconter ses autres aventûi'es^ qu'elle n'y mêle point son âls^ qu'elle éloigne llnncHcente créature. Les femmes comme Stéphanie né devraient jamais nous dire qu'elles sont mérès;

Lui sera-t-il le dernier esclandre sur la lombe du poète? Espérons-le^ En attendant, il faudrait se montrer sans pitié pour ces publications sans excuse. Si, pour vous châtier, Stéphanie^ on répétait ce qu'Albert disait de vous? Ne vous redressez pas déjà dans votre vanité ; vous ne seriez pas odieuse , mais ridicule. On se tait parce qu'il faut se respecter soimême et le public : mais comme vous méritet'iez cette punition I

Quand elle fait semblant dé croire qu'od refuse k

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S^érèse le droil de raeontâr ses amours, Fauteur de Elle et Lui sait très-bien à quel artifice elle a recours ^pouF changer le terrain de la discussion. La vrai« source de création pour rarlisle est en Itti-méme> oa le sait bien, et l'artiste le plus éloquent est celui qui sait le mieux exprimer les joies ou les souffrances qu^il a éprouvées. Thérèse a aimé, elle ^^esi donuée. Permis à elle de mettre le public dans la confidence de ses sentiments. Ce qu'on a discuté, c'est l'opportunité, la convenance et la vérité de cette confession. Thérèse a voulu plaider en séparation devant le tribunal de l'opinion, chacun a donc pu juger les torts des parties. Mais vous, madame, peut-on dire à la baronne de Rostan, quel procès avez-vous à vider avec cette ombre tourmentée? L'exemple de. Thérèse ne devait-il pas vous avertir qu'on ne réveille pas impunément les morts? Il vous a aimée, dites-vous; ne deviez-vous pas, à cause de cela môme, le respecter davantage? Votre récit n'est qu'un grossier mélange des appétits d'une femme mûre et des désirs d'un jeune libertin. C'est là ce que vous appelez de l'amour ? Non , Albert , qui l'ignore ? ne vous a jamais aimée. N'ayant pas eu le pouvoir de le faire souffrir, vous usez du seul qui vous reste, celui de montrer ses mauvaises habitudes et ses défaillances de caractère. Quand Thérèse a soulevé entre elle et lui ce fatal procès, on a écouté la déposition écrite d'un frère qui ne pouvait rester étranger au débat ; mais vous, madame, quel devoir vous y appelait? S'il est vrai que du cœur toujours saignant d'Albert soit sortie un jour la sombre et triste histoire de ses anciennes

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