‹ Les matins à FlorenceChapitre 28 sur 30 · Le Labour · texte numérisé non relu

Le Labour

L'épée, dans son aspect Chrétien [b) . L'œuvre est magnifique : c'est l'expression la plus sublime du pouvoir de l'homme sur la terre et sur ses créatures les plus vigoureuses, dont je me souvienne, dans la sculpture primitive (et même dans la sculpture moderne — à ce point de vue). C'est surtout à la domestication du taureau que songe le sculpteur ; quoiqu'elle soit grande, la charrue est de bois et le manche en est mince ; mais c'est dans le

(a) Ed. Henri Etienne.

(b) C'est-à-dire pacifique et fécond.

fait d'y avoir attelé le travailleur trépignant et mugissant que consiste la victoire.

(18) Le Char.

Le cheval aussi est dressé à tirer. Le char d'Achille dans sa première — et sa dernière — simplicité. Le visage a probablement été noble — la figure l'est encore. Je pense, d'après la draperie flottante, que l'œuvre est d'Andréa.

(19) L'agneau avec le symbole de la Résurrection. Au-dessus de la porte : « Je suis la porte ; si quelqu'un

entre par moi, etc.. » (a) Celle-ci est placée hardiment, comme vous le voyez, à droite de la tour, pour établir plus facilement l'escalier; toute symétrie d'extérieur étant subordonnée, chez les grands architectes, aux commodités d'intérieur. Cette infraction, parfaitement justifiée, à la loi formelle engendre une beauté parfaite; et lorsque, comme ici, l'Esprit du Ciel soutient l'artiste, l'inspiration de sa conception est rendue plus pure par les concessions qu'il fait à l'utilité.

Après ce bas-relief, se trouvent les Arts Chrétiens dont la connaissance implique nécessairement la croyance à l'immortalité. L'astronomie, sans l'esprit Chrétien, ne parvient qu'à : « Tu l'as créé un peu inférieur aux anges et Tu as mis toutes choses sous ses pieds [b) ». L'esprit Chrétien ajoute à cela : « Ne savez-vous pas que nous jugerons les anges (c) » (comme aussi les créatures inférieures nous jugeront!) (i).

(a) Jean, X, 9.

(6) Psaumes, VIII, 6-7.

(c) I Cor., YI, 3.

(i) Entendue dans son sens profond, cette vérité était la brillante fantaisie et l'humour dont M. Courthope a fait preuve dans son « Paradis des Oiseaux » ; ce poème, conçu par le génie ressuscité d'Aristophane, peut bien être lu au pied de la tour de Gioito, à côté de ce chien de berger gardant son troupeau.

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La série des bas-reliefs qui commence maintenant représente les arts qui ne peuvent être cultivés parfaitement que si l'on croit au Christ.

i38. — (20) Géométrie.

Non pas : « Mathématiques ». Elles coexistent depuis longtemps avec l'Astronomie et avec l'Architecture ; mais la vraie Mesure de la Terre et de tout ce qu'elle supporte est actuellement donnée par la foi Chrétienne — qui inspira, la première, les grandes mesures de la Terre. C'est elle qui inspira, la première, votre prince Henri de Portugal, votre Colomb, votre capitaine Cook. (Avec le brillant génie artistique et la tendre piété qui caractérisent si bien le xix* siècle, nous avons défendu la tombe de ce grand explorateur anglais, à l'aide d'un vieux canon, la gueule ouverte, braqué droit vers le Ciel. C'est bien le symbole moderne du seul appel au Ciel dont le xix^ siècle soit encore capable — « La voix du sang de ton Frère crie vers moi » [a) — que ce vieux canon usé, aujourd'hui silencieux, bouche bée, mais dont la voix résonne aux oreilles des anges.)

C'est elle qui inspire constamment tous ceux qui fixent, avec justice, les bornes d'un champ et qui s'y tiennent, connaissant leur droit. — Comme j'ai pu l'observer récemment, le diable intervient dans la Géométrie du Yorkshire : Lorsque les murs qui bordent les routes s'y dégradent, les propriétaires terriens (i) les reconstruisent gracieusement, en meilleurs matériaux,

(a) Gen., IV, 10.

(i) /e ne veux accuser spécialement aucune classe : il est probable que le paysan qui n'a qu'un champ convoite plus ardemment ce gain de 5o yards couverts d'herbe que le grand propriétaire, qui ne doit guère se soucier de prélever cette bouchée et cette gorgée sur le bord de la route, domaine du bohémien. Mais le voyageur ne peut s'empêcher de remarquer qu'au lieu de

mais toujours à Vextérieur des tas de pierres laissés par les anciens (sur ce qui était la voie publique) ; ceux-ci — la mousse et le temps aidant — sont absorbés dans les inégalités croissantes des champs rocailleux qui y gagnent une couple de pieds, sur toute la longueur des murs exigeant ce mode de réparation.

Voici donc la première des sciences Chrétiennes : l'équitable division de la terre, et la loi générale de mesure, entre les deux pointes d'un compas tenu par une main sage. Son pupitre est décoré d'un cercle dans un carré, symbole de mensuration ; j'en fais usage pour mon premier exercice, dans les lois de Fiesole.

iSg. — (21) Sculpture.

C'est le premier bas-relief de la dernière série, décorant le mur nord du Campanile. Avant d'entrer dans l'examen détaillé , je dois préciser quelques points concernant l'ensemble,

\ Les deux premiers bas-reliefs, la Sculpture et la Peinture, sont les seuls dont la tradition attribue entièrement l'exécution à Giotto. On sait — et on peut le reconnaître à sa richesse — que le cinquième, le Chant, est de Luca délia Robbia. Les quatre autres sont de l'école de Luca. Ces cinq œuvres sont donc bien postérieures à toutes les autres que nous avons examinées ; elles sont d'un style complète ment différent et le sévère arc gothique est remplacé, audessous d'elles, par une ornementation à fleurs renaissance. Il se pose par conséquent ici une question très

marcher sur une large route, entre des murs gris et bas — ■ avec toute la campagne visible, au delà, et la faculté de les franchir, pour mieux voir, pour cueillir une plante ou pour détacher un éclat d'un rocher gris — il se trouve enfermé sur une route étroite, entre deux hautes digues de pierre qu'il ne peut escalader et qui lui barrent l'horizon [je ne me gênais pas pour les démolir chaque fois qu'une issue m'était nécessaire).

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importante : Giotto est-il mort en laissant la série incomplète, après en avoir choisi seulement les derniers sujets, et ces deux bas-reliefs — la Sculpture et la Peinture — doivent-ils compter parmi ses dernières œuvres ? Ou bien la série était-elle complète, et ces derniers bas-reliefs ont-ils été substitués — sous l'influence de Luca — aux œuvres primitives, de manière à donner, à l'ensemble, une conclusion plus brillante, et à rendre leur succession plus expressive de ce qu'était l'art Florentin, à l'apogée de sa puissance?

i4o. Il faut que je le répète encore une fois — et en insistant davantage au sujet de la Sculpture qu'au sujet de la Peinture — je ne prétends pas le moins du monde appliquer ma critique aux questions d'attribution, mais seulement auxquestions de pure appréciation. Mes lecteurs peuvent se fier à moi, lorsque je leur dis qu'une œuvre est bien ou mal exécutée mais — par qui? C'est là une question tout à fait distincte, pour la solution sérieuse de laquelle il faut, dans cette école oîi il y a tant de collaborations de maître à élève, consacrer une grande attention à d'infimes particularités qui ne rentrent pas dans le cadre de mon enseignement.

Tout ce que je puis donc vous dire, concernant ce dernier groupe de bas-reliefs, c'est que le cinquième est une œuvre magnifique, où l'on doit reconnaître, d'après mon absolue conviction, la main de Luca délia Robbia; que le dernier bas-relief, Harmonia, est également une belle sculpture, et que les deux premiers, attribués à Giotto, sont beaux d'une autre manière ; tandis que les trois autres sont les plus faibles de la série, quoiqu'ils soient exécutés avec la dextérité d'un art beaucoup plus perfectionné.

Mais les deux bas-reliefs attribués à Giotto m'embarrassent surtout ; ils sont en effet plus grossiers que ceux dans lesquels il me semble si nettement reconnaître sa main, sur le côté ouest, et ils sont d'un travail légèrement différent ; toutefois, le jet des draperies et la manière d'introduire certains détails les en rapprochent singulièrement . Les différences peuvent être attribuées, en partie, au caractère hâtif du travail ou à l'âge avancé de l'artiste, en partie, au fait qu'il sentait moins bien l'importance de ces figures , purement symboliques, que celle des Pères des Arts. Le cas n'en est pas moins très embarrassant , l'extrême ressemblance dans d'autres caractères venant encore le compliquer.

i4i. Il vous est impossible de comparer ces sujets sur la tour même; mais prenez les photographies (6) et (21) de ma série, et placez-les Tune à côté de l'autre.

Je n'ai pas besoin d'insister sur les traits de ressemblance, dont on s'aperçoit immédiatement; mais la différence dans la manière de traiter les têtes est incompréhensible. Celle de Tubalcaïn est délicieusement achevée et révèle le métier d'un peintre : l'allure de chaque boucle de cheveux est étudiée comme dans le plus beau dessin. Celle de la « Sculpture » est dégagée du bloc suivant les procédés ordinaires d'un métier hâtif; elle n'est pas du tout achevée, et le sculpteur ne se gêne pas pour employer ouvertement les trous de vrille pour donner une rudesse pittoresque à la barbe.

142. Placez ensuite les figures (22) et (5) dos à dos. Vous remarquerez de nouveau qu'elles se rapprochent par leur expression sérieuse, par la courbe ininterrompue de leurs dos, par la rupture du cadre octogonal, par la pointe des

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angles {a) , et même, ici également, par la conception générale des têtes. Pourtant, les cheveux du Peintre sont encore sculptés plus grossièrement, à l'aide d'entailles et de trous, et le Gothique du cadre du tableau est d'une exécution moins précise et d'un style postérieur. Remarquez, toutefois, — et ceci pourrait peut-être nous fournir quelque suggestion pour éclaircir cette question — qu'un cadre de tableau pouvait être d'une facture moins précise et d'un style plus moderne que l'arc trilobé placé sous les pieds de l'inventeur du son musical produit par le souffle humain. Si vous comparez enfin l'inclinaison du siège de l'artisan, plus vive dans (22) que dans (6), et la manière dont le bois est traité, dans la table basse sur laquelle reposent les pots de couleur du peintre et dans son trépied, d'une part, et dans le bloc sur lequel repose l'enclume de Tubalcaïn, d'autre part, et la manière dont les lignes de la forge et celles du triptyque sont utilisées, dans chacune des deux compositions pour faire ressortir la courbe du crâne, je crois que vou& n'hésiterez guère à adopter ma façon de voir :

Les trois bas-reliefs, représentant les Pères des Arts, ont été sculptés par Giotto, avec grand soin, sur les pierres les plus précieuses de sa tour. Etant sculpteur et peintre, il exécuta aussi les deux autres bas-reliefs, mais avec la résolution bien consciente et bien nette qu'ils devaient représenter simplement les symboles des deux métiers qu'il pratiquait et qu'ils étaient tout à fait inférieurs aux autres sujets représentant les patriarches. Il fit donc la Sculpture pittoresque et hardie, comme vous la voyez, et fit montre, dans son exécution, de tous les arti-

(a) La moulure hexagonale est, en effet, entamée par le crucifix et par le triptyque dans (aï), et par la draperie dans (6).

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fices de procédé du sculpteur, donnant, comme modèle de figure, un sujet Grec, Bacchus. Ilmitplus de soin à faire la Peinture qu'il considérait comme un art supérieur, mais il la subordonna toujours aux premiers sujets : il y donna cependant, pour l'édification de toutes les générations de peintres à venir, ce seul enseignement, qui renferme tous les autres — comme la ligne nette de son cercle contenait toutes les autres (a) — : a Votre âme et votre corps doivent être tout entiers dans chaque trait ».

143. Je ne puis résister au besoin d'exprimer, un instant, la joie que j'éprouve en remarquant que le peintre tient son pinceau comme j'ai l'habitude de le faire ; aucun maître d'écriture et aucun effort (à un certain moment, très laborieux, poursuivi pendant plusieurs mois) n'ont pu me guérir de cette habitude de tenir ainsi la plume et le pinceau, entre l'index et le médium, le quatrième et le cinquième doigt reposant sur mon papier.

i44- En arrangeant ces notes pour les livrer à l'impression, je découvre, dans les deux derniers bas-reliefs, des détails de fini qui m'avaient échappé. Je prie les maîtres du Grand Art et des généralisations sublimes de prendre une bonne loupe pour regarder, dans la Sculpture, la manière dont Giotto a traité le compas, le biseau des ciseaux et le trou de la serrure du coffre à outils.

Quant au reste, rien n'est plus vraisemblable que, dans la foule confuse et constamment faussée des traditions de Florence, le souvenir du travail que Giotto consacra à ces deux symboles de ses arts, se soit conservé, alors qu'on a oublié, ou complètement ignoré, la part

(a) Allusion à la légende suivant laquelle Giotto aurait, comme preuve de son habileté, tracé d'un seul trait, devant l'envoyé du pape, une circonférence parfaite.

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qu'il prit, avec Andréa Pisano, aux premiers bas-reliefs.

145. Je reprends maintenant la série des sujets au point où nous l'avons laissée, pour suivre jusqu'au bout leur enchaînement philosophique.

A la Géométrie qui donne à chacun la possession de sa maison et de sa terre, succcèdent (2 1) la Sculpture et (22) la Peinture, ornements des habitations stables. Suivent ensuite les grands arts de l'éducation donnée dans une famille Chrétienne. D'abord,

(23) La Grammaire, ou plus proprement la Littérature dans son ensemble. Nous avons examiné, dans la série de la Chapelle Espagnole, l'importance qu'on lui accordait jadis. Ensuite,

(24) L' Arithmétique . — Au centre, ici comme dans la Chapelle Espagnole, pour les mêmes raisons {a). Elle affirme, ici plus catégoriquement, que deux — à la main droite — et deux — à la main gauche — font Quatre. Tenez ainsi vos comptes, vous qui possédez des livres de double entrée, et vous serez sauvé, dans ce monde et dans l'autre, dans votre charge d'intendant (b). Mais vous ne le serez en aucune manière, si vous admettez jamais la Loi de l'Arithmétique des usuriers qui dit que deux et deux font Cinq.

Vous voyez, par la riche bordure de sa robe, que celui qui affirme ce premier principe économique est un homme bien posé dans le monde (c).

(25) Chant [d) .

(a) Au troisième rang ici; au dernier, dans la cliapelle. D'après une autre interprétation, ce serait la Logique et la Dialectique (v. note [b], p. 194)-

(b) L'une des idées les plus chères à Ruskin était que les riches devaient se considérer comme les intendants de Dieu.

(c) Cf. Porte Étroite, % 108.

{d) Les éditions Allen (1901 et igoS) intervertissent, à tort, l'ordre des

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C'est la puissance élémentaire exercée par la musique sur la vie animale. Orphée qui incarne cette puissance est l'inventeur de la musique, en tant que loi du sentiment, comme Dédale en est l'inventeur, en tant que loi de construction. C'est pourquoi la « vie Orphique » est une vie d'idéale miséricorde (régime végétarien) — Platon : Lois^ livre VI, 782 — ; Orphée est nommé le premier après Dédale, et lui fait pendant comme le premier des harmonistes. (Livre III, 677 [Ed. Etienne].)

Remarquez les deux oiseaux qui chantent et battent des ailes, dans l'arbre, au-dessus de lui; puis les cinq animaux mystiques — le plus près de ses pieds, l'indomptable sanglier; ensuite, le lion et l'ours, le tigre et la licorne ; près de sa tête, le dragon furieux ; les flamme» sortant de sa gueule se mêlent au souffle d'Orphée, tandis qu'il chante. L'aigle qui écoute a, hélas, perdu son bec, et on ne peut le reconnaître qu'à son fier maintien ; le canard, près de l'épaule du chantre, sommeillant agréablement après un repas bourbeux , est vraiment conquis. Derrière, la huppe, ou un autre oiseau portant une crête ; je ne puis identifier, avec certitude, les trois derniers . Le feuillage est sculpté comme Luca seul pouvait le faire, et l'œuvre est d'une forme et d'une compréhension parfaite.

(26) Logique {a).

L'art de démontrer. C'est l'image la plus vulgaire de la série ; elle dit beaucoup trop bien la manière dont

sujets (aS) et (26). Nous avons cru pouvoir le rétablir, en nous basant sur la fin du § 127. — Voir note [h), p. 194.

(a) D'après une autre interprétation, l'Arithmétique et la Géométrie (v. note- [h), p. 194).

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les arguments sont maniés par ceux qui ne peuvent pas

tenir en bride la faculté qu'elle incarne.

(27) Harmonie (a).

C'est la musique du Chant, dans toute sa puissance ; elle témoigne d'une éducation parfaite dans tous les arts des Muses et de la vie civilisée. Le mystère de son accord symbolise l'état de perfection d'une nation, et un jour, sans doute, du monde entier. Telle est la prophétie de la dernière pierre angulaire de la Tour du Berger.

(a) Encore Tubalcaïn ; mais il est seul ici. Luca avait perdu cette parfaite entente du symbole que possédaient les Primitifs ; pour lui, les Sciences sont les Maîtres.

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