‹ Les Maures de l'Afrique occidentale françaiseChapitre 1 sur 20 · LETTRE-PREFACE · texte numérisé non relu

LETTRE-PREFACE

Mon cher administrateur,

J'ai lu avec le plus grand intérêt votre ouvrage sur les Maures de l'Afrique occidentale. Laissez-moi d'abord vous féliciter de l'ordre et de la méthode avec lesquels, grâce à un travail énorme, vous avez recueilli à Saint-Louis et dans les escales du Sénégal, rapproché, et coordonné, tout ce que Ton savait sur les populations nomades de la rive droite du fleuve. Sans doute les archives étaient riches et votre travail en est la preuve ; encore fallait-il se donner la peine d'y puiser et personne ne Tavait sérieusement tenté. Cette tache, vous Tavez entreprise et menée à bien ; vous en conserverez tout le mérite. Vous avez su y apporter une note personnelle qui rend votre ouvrage d'une lecture facile el agréable sans rien lui retirer de son intérêt documentaire et de son exactitude rigoureuse, indispensa-

bles quand il s'agit de mieux faire connaître des populations presque ignorées de nous jusqu'à ce jour.

Le moment était bien choisi pour ce travail, et votre éminent gouverneur général l'a fort bien compris. Alors que nous voulons exercer une action plus directe sur nos sujets berbères et arabes, que nous voulons à leur tour les faire participer à celte œuvre d'assimilation toute pacifique dont il a si judicieusement élaboré le programme, il a pensé que nous devions étudier davantage leurs mœurs, leur ctal social et politique, les affinités qui les rapprochent et les rivalités qui les divisent.

Vous avez, dans vos très justes conclusions, montré ce qu'étaient devenus ces peuples dont Ebn-Khaldoun a vanté dans maintes circonstances la cohésion. Vous n'avez plus retrouvé que les vestiges de leur ancienne puissance dans leur fractionnement, dans leurs divisions en castes et en tribus plus ou moins hostiles entre elles. Vous les avez représentés livrés aux rapines des uns et au pillage méthodique des autres, inca])ables de se livrer avec sécurité au commerce et à l'élevage, incapables même d'une action commune sous le drapeau de l'islam, et réclamant ouvertement une protection qui leur permette, dans l'ordre et la paix, de prendre part à cette évolution civilisatrice dont ils nous voient présentement assurer le bienfait à leurs voisins nègres de l'Afrique occidentale.

C^est là Tœuvre féconde que, commo moi du reste, vous êtes d'avis d'entreprendre désormais. Je ne doute pas qu'elle ne réussisse sur la rive droite du Sénégal, comme elle a réussi déjà sur la rive gauche. Vous aurez pris une grande part à ce résultat final, que j'appelle de tous mes vœux et vers lequel votre gouverneur général saura vous conduire, pour le bien général de peuples encore ignorés et pour la grandeur de notre belle Afrique occidentale.

BiNGER.

tement^ dans les faits passés et présents et de circonscrire le problème^ par un résumé de Tétat actuel des choses.

Dans ce but» nous étudierons d'abord^ Tune après l'autre, chacune des grandes tribus qui s'échelonnent sur la rive droite du Sénégal depuis l'océan Atlantique et vont s'enfonçant jusqu'aux confins du Sahel. Fuis^ les ayant envisagées séparément dans leurs besoins autant que nos relations et nos documents nous permettront de le faire à l'heure actuelle, nous rechercherons l'œuvre d'ensemble à laquelle il est iK)ssible et souhaitable de les associer.

Sur cette première opération qui s'inspirera de l'esprit de pénétration pacifique qui doit nous guider dans cette partie de la côte occidentale d'Afrique, nous grefferons l'importante question d'extension de notre zone d'infiuence vers les populations riveraines de l'océan entre le Sénégal et le Maroc.

Tel est le plan de ce travail : rechercher à qui nous avons affaire afin de mieux savoir ce que nous jyouvons faire, le tout x>our assurer la sécurité des frontières commerciales actuelles de la colonie, pour contribuer à son développement, pour collaborer à l'action énergique déjà entreprise au nord par l'Algérie, au sud par le Soudan dans un but de jonction nécessaire et prochaine et enfin i>our ne pas &illir à la tâche naturelle qui nous incombe de protéger et de défendre toutes les tribus tranquilles et laborieuses qui vivent ou désirent vivre à l'ombre protectrice de notre drapeau.

Le but de cet ouvrage n'est point de rechercher dans les lointains fuyants de l'histoire l'origine des peuples maures. Ces renseignements sont aujourd'hui connus et de nombreux travaux les ont propagés et mis entre les mains et sous les yeux de tous. Il nous suffira pour pénétrer l'esprit et l'âme de ces nomades de les suivre dans le cours des événements auxquels ils ont été mêlés depuis un demîsiècle et de rappeler en quelques mots quel est leur point de départ, quelles sont leurs mœurs, leurs coutumes, leurs tendances, leurs sujétions religieuses et leurs ambitions politiques.

Afin de bien comprendre la vie, les mœurs et les luttes de ces populations il convient d'abord de s'abstraire assez, pour oublier les principes d'ordre, de méthode et de classification que la civilisation et l'étude nous ont donnés. Bien chez les Maures ne correspond à ce que nous connaissons ou sommes accoutumés de voir. Tout y est vague, imprécis et fiottant. Les groupements qu'on ne saurait appeler des peuples, n'y ont pas à proprement parler de territoires

géographiquement ou politiquement déterminés ; Tensemble même d'un groupe n'est qu'une agglomération de races et de tribus diverses. Les mêmes tribus se dispersent et se répandent dans des groupements différents. Les familles s'y maintiennent intactes et cependant s'y encheyêtrent. Les castes y sont à la fois mélangées et distinctes. Dans le commandement de ces masses hétéroclites et cependant compactes, tout dépend du chef reconnu; il n'y a pour tous les personnages de son entourage aucune spécialisation arrêtée, (y est le camp instable, remuant, vagabond, indépendant, désordonné où régnent seuls, par la force, les chefs que suivent, soumis, les fractions maraboutiques impuissantes et le flot des tributaires et des esclaves opprimés. On ne saurait oublier dans cet ondoyant et continuel remous, les ambitions, les convoitises, les cupidités brutales de tous les chefs de bande, les trahisons soudaines, les réconciliations plus rares mais aussi brusques, les fluctuations incessantes que des rivalités jalouses y produisent, jmrtageant les tribus ou les déplaçant, allumant des inimitiés que des assassinats successifs perpétuent ou que de subites alliances endorment, toutes choses enfin qui font de cet ensemble, en apparence inorganisé, une sorte de fourmilière immense, tumultueuse et confuse.

Dans le passé, tout le pays qui s'étend de la Sénégambie au vieux Maghreb avait été le domaine de deux grands peuples berbères, les Zenata et les Zenaga, et c'est à la présence de ces derniers sur les bords du Sénégal que le fleuve devrait, dit-on, son nom. Sans nous attarder à un développement historique, nous signiderons seulement les croisements qui se produisirent à la suite de la conquête arabe parmi le peuple zenaga. Une des fractions de la tribu himiérite de Makil, les Béni Hassan, venus de l'Arabie jusqu'aux environs de Sousse et de Kairouan, avait été repoussée et contrainte de reprendre sa marche vers l'occident sur la frontière du désert. Les alternatives de succès et de revers, qui durèrent des siècles, mirent en contact constant l'élément berbère et l'élément arabe. Ce dernier parvint à se maintenir dominateur sur une partie au moins des Zenaga qui tombèrent dans l'état de vassalité et de dépendance où nous retrouvons des tribus entières, encore aujourdliui, que leur nom est devenu synonyme de tributàii^.

Au XI* siècle, un de leurs chefs, de la tribu de ])jeddala, créait, à son retour de la Mecque, une sorte de secte, les c Morabethyn » — d'où serait venu le mot de marabout donné encore de nos jours à tous

Il en est bien deux autres encore, les forgerons et les griots; mais les premiers se fondent avec les tributaires et les seconds ne sont point assez nombreux pour arrêter l'attention.

Les guerriers que, par généralisation, on désigne sous le nom de Hasscm, se composent non seulement des princes El Arbia, descendants des Béni Hassan qui ont subjugué les berbères du désert, mais encore des tribus d'Haratines qui suivent ces princes à la guerre et des tribus de Zenaga qui, volontairement ou par contrainte, portent les armes avec leurs maîtres.

Les tribus baratines sont formées d'anciens captifs afErandus ou descendant d'affranchis. Moyennant une redevance qu'ils jMtient tous les ans au prince de qui ils dépendent et qui les commandent, ils sont entièrement libres et se livrent au commerce, à l'élevage et quelquefois à la culture.

Chacune de ces tribus est commandée par un prince qui perçoit les redevances annuelles de ces sujets. Ce prince appartient toujours à l'une des tribus guerrières et lorsqu'il prend part à une guerre soit pour la défense du roi, soit contre l'émir régnant, les Haratines l'accompagnent, sans qu'il soit même obligé de les 7 contraindre. C'est dans les mœurs.

Les tribus maraboutiques (Tolba) sont, en tous les points du pays maure, les plus nombreuses et les plus importantes. Dans les grands groupements qui ont pour chefs des princes arabes, comme les Trarza, les Yahia ben Othman, les Eounta, les Brackna et les Oulad Ben Nacer, les marabouts ne s'occupent exclusivement que de commerce, d'élevage, d'instruction et aussi un peu de culture avec l'aide de leurs captifs. Les marabouts sont libres. Ils paient de« redevances au chef des guerriers, au roi; mais ces redevances ne sont point déterminées d'une façon fixe ni payées à des époques régulières. Il arrive fréquemment qu'une tribu de marabouts trop fortement imposée par le roi, se place sous la protection d'une triBv guerrière puissante à laquelle elle confie la défense de ses intérètSL Cette intervention des guerriers auprès du roi en faveur des marabouts est naturellement rétribuée jmr ces derniers.

Certaines tribus maraboutiques, telles que les Chorta, les Oulad Beiri, les Taleb Mokhtar, jouissent d'un grand prestige et d'une grande influence près des chefs et des tribus guerrières. Ce pxestige et cette influence viennent toujours de la présence d'un grand chef

religieux dans chacune de ces tribus, comme de Gheikli Sidia chez les Oulad Béiri et de Sidi-El-Eheir chez les Taleb Makhtar.

Un fugitif — fût-il plusieurs fois coupable, — est toujours resjwcté, s'il a. pu se réfugier dans le camp d'un de ces Cheikhs. Toutefois certaines tribus guerrières, les Oulad Dahman, les Oulad Fakhi, les Oulad Bolhia, les Oulad Nacer et les Oulad Delim, moins respectueuses des coutumes religieuses, ne se privent point d'attaquer les caravanes des tribus maraboutiques.

Les marabouts ne prennent jamais part aux combats, du moins tous ceux qui vivent avec les tribus des princes Hassan. Pourtant ils suivent souvent les guerriers, pour dépouiller les morts, sur le champ de bataille, et enterrer les princes tués pendant la lutte. Ils ont la faculté de circuler librement entre les tribus belligérantes.

Les Zenaga sont les débris des vieilles tribus berbères aveulies par les croisements et la servitude et qui sont devenues les tributaires des guerriers et des marabouts. Ce sont les serfs du désert. Us sont à l'entièi^ disposition du prince qui commande leur tribu. Il en peut disposer à sa fantaisie ou suivant ses besoins, les vendre soit à un autre prince, soit même à des marabouts. Ces tributaires paient annuellement une redevance à leur chef, qui peut, en outre, exiger d'eux de nouvelles contributions, soit en argent, soit en bétail, ou en étoffe, tout ce que possède le tributaire étant la propriiSlé de son maître^

Les Zenaga travaillent pour leur compte personnel; ils font surtout du commerce et de l'élevage. Il en est qui possèdent jusqu'à 200 chamelles, 150 vaches et plusieurs troupeaux de moutons. Les tributaires vendus par leur maître deviennent, avec leurs biens, la propriété de l'acheteur, à moins que leur premier propriétaire leur ait retiré leurs biens et qu'il les ait vendus seuls.

Ce qui différencie la condition du tributaire de celle du captif ordinaire, c'est que son maître ancien ou nouveau, ne peut pas l'oKliger de quitter sa famille ni de se déplacer. Le tributaire vit oii il veut. Vendu, il peut rester avec les siens dans la tribu où il se trouvait avant la vente, mais en payant à son nouveau maître la redevance annuelle qu'il jmyait à son ancien propriétaire.

Ahmet Saloum, roi des Trarza, pour expliquer la situation des Zenaga, disait qu'ils sont pour eux, ce que les pièces de 6 francs sont pour les Européens. Les Maures pour les outrager disent que c'est de la c viande i (Lahma).

Les Zenaga participent aux gineires en marchant avec les guerriers dont ils dépendent. Ils sont plutôt de mœurs pacifiques, si on en excepte, chez les Trarza, les Rakhala, tributaires des Oulad Ahmed ben Dahman, et les Mzazga, tributaires des Eleub. Ces deux tribus zenaga sont particulièrement pillardes. Certains groupes de tributaires suivent volontairement leurs maîtres à la guerre ; mais beaucoup d'autres ne marchent que contraints et par crainte des représailles qui pourraient être exercées contre eux, les hostilités terminée».

Le Zenagui ne peut jamais se libérer. Ce n'est pas un esclave; c'est un homme libre/...

Parmi les Zenaga on compte aussi les forgerons, qui, ainsi qu'il a été dit, forment une sorte de caste à part, mais non distincte des tributaires. Ce sont les ouvriers qui fabriquent les mors, les étriers, les sabres, les poignards, les lances, les bijoux, les calebasses en bois, les pipes, les briquets, etc., etc. Les femmes de cette caste travaillent le cuir. Ils sont répandus dans les diverses tribus zenaga.

Les captifs vivent dans l'état ordinaire de domesticité qui caractérise l'esclavage dans ces régions. Ils sont les serviteurs naturels des familles auxquelles ils appartiennent. Nourris et entretenus par le maître, c'est lui encore qui verse la dot de la femme que désire épouser le captif.

Lorsque le chef de la famille disparaît, les captifs passent aux héritiers^

Ils vont rarement à la guerre, ou seulement pour y servir de palefreniers. Chaque semaine ils ont deux jours de liberté, le mardi et le vendredi, pendant lesquels ils peuvent travailler pour eux. Si, d'ordinaire ils vont chercher de la gomme pour leur maître, ou s'îls cultivent pour lui des lougans, ces deux jours du mardi et du vendredi, ils les peuvent employer à récolter de la gomme qu'ils vendront pour leur compte personnel, ou à cultiver le terrain qui leur a été cédé à côté de celui de leur maître.

Le captif peut toujours se racheter; c'est, du moins, une faculté qui lui est accordée par la loi coranique et dont il lui est possible de profiter lorsqu'il a la chance de n'être pas captif d'un prince; car le rachat ne se fait que par une entente entre le maître et l'esclave. Si le maître ne consent pas, le rachat ne peut avoir lieu — et les princes n'y consentent jamais.

Dans la pratique le rachat est une chose rare. Le captif libéré

devient un hartani (singulier de baratines) s'il s'établit dans le pays.

Les griots (igaoun) forment une caste à part^ la dernière et la plus basse du pays. Ils choisissent leurs femmes dans les familles griotes et ne contractent jamais d'alliances avec les gens des autres castes. Ils vivent de mendicité, recbercbent l'aumône même des captifs, bien qu'ils aient des captifs eux-mêmes bien souvent et qu'ils possèdent une réelle fortune. Cependant le griot n'économise pas; étant toujours certain de recevoir des cadeaux, il vit largement, vendanFla plupart des choses, captifs ou animaux qu'on lui donne et dépensant presque tout ce qu'il a recueilli

Les griots n'accompagnent les guerriers en temps de guerre que pour chanter et jouer du tédinite (sorte de violon). Ils s'arrêtent loin des combattants, lancent un chant de guerre nommé Fakho et ne se rapprochent que lorsque la bataille est terminée. Ils no soignent ni les maladies ni les blessures. Certains d'entre eux ont une réputation d'improvisateurs, de poètes, qui en fait des personnages. Au commencement du siècle dernier, il en existait un, Sedoum Ould N'Diartou chez les Oulad M'Bark, qui était célèbre dans tout le désert. Le roi des Dowich, Bakar Ould Amar, résolut de se l'attacher. H le fit venir dans le Tagant et lui accorda un droit régulier sur toutes les caravanes entrant dans les escales. La situation de Sedoum ne fit que s'accroître ainsi que sa renommée. Ses chants étaient remarquables. Les présents lui venaient de tous côtés et chaque tribu guerrière et zénaga des Dowich lui donnait annuellement un mouton par tête d'adulte. Ses descendants, d'ailleurs, jouissent encore des mêmes privilèges.

Lors de la division des Dowich, les deux fils de Sedoum Ould N'Diartou se partagèrent la situation^ L'aîné Jeich se fixa chez les Abakak et le cadet Mohamed Deia suivit le chef des Chratitt. Ce sont les enfants de ces deux griots qui vivent encore, très en faveur, dans le camp royal de chacune des deux fractions des Dowich.

Tous les camps maures se déplacent régulièrement suivant les saisons. Les femmes suivent leurs pères ou leurs enfants dans tous leurs déplacements. Pendant toute la durée de la saison sèche, les Maures se rapprochent des bords du Sénégal et de nos établissements du Sahel. C'est l'époque de la traite de la gomme, du sel, des produits de l'intérieur et des rapports commerciaux. Ils trouvent près de nous l'eau nécessaire à leurs besoins et à l'abreuvement dé leurs troupeaux. Dès le commencement de l'hivemage, ils s'éloi-

gnent vers le Nord pour chercher dans l'intérieur des pâturages nécessaires à leur nombreux bétail et aussi pour fuir les piqûres des moustiques, auxquelles ils sont fort sensibles.

Leur migration a lieu tous les ans à peu près dans les mêmes directions, suivant les tribus.

Les tribus guerrières partent généralement les premières et s enfoncent le plus avant vers le Nord. Vers la fin du mois de décembre, elles commencent à reprendre la route du Sud et arrivent sur les bords du Sénégal et près de nos possessions sahéliennes dès les premiers jours de février. Si l'hivernage s'est terminé de bonne heure, elles avancent l'époque de leur retour^

La plupart des autres tribus, tout en abandonnant les rives du fleuve, ne s'en éloignent guère à plus de 100 kilomètres. Elles partent "beaucoup plus tard et reviennent aussitôt la fin des pluies. Tous les ans, pendant quarante jours, à la même époque, appelée chez eux Âlaoua — correspondant à notre canicule et qui s'étend du milieu d'août à la fin de septembre — tous les camps s'immobilisent. La guerre même ne les ferait point bouger. Pendant oetta période très dangereuse pour les hommes et les animaux, toute marche pourrait, à leur avis, leur être dangereuse.

Bien que musulmans, les Maures sont tous monogames. Ils s'allient dans la classe à laquelle ils appartiennent. Il y a cependant des exceptions. H arrive fréquemment qu'un prince prend sa femme parmi les tribus maraboutiques et même que des marabouts épousent des filles d'Hassan ; mais, dans ce dernier cas, l'enfant résultant de cette union naît tolba et ne peut pas porter les armes. Des unions se contractent entre baratines et captifs : un hartani peut épouser une femme zenaga ou soudonia (captive) ; mais on a fort peu d'exemple d'un zenagui ou d'un captif épousant une femme haratine.

En résumé, les zenaga et les captifs sont de castes inférieures chez lesquelles les autres consentent à prendre femme, mais à qui ils ne donnent jamais leurs filles. Toutes les femmes ne sortent que voilées.

Sous la tente maure, la femme commande.

Elle ne s'occupe jamais des gros travaux ni de la cuisine; ce sont les captifs qui sont chargés de ces détails. De loin en loin, elle prépare les vêtements de son mari ou de ses enfants. C'est son seul travail. Ses journées se passent dans l'inaction ou en visites dans les

tentes Toisines, chez ses compagnes. Bien qu'elle possède toujours des bijoux d'or ou d'argent qu'elle porte les jours de grande fête, elle n'est pas autrement coquette. Elle ignore les premières notions de propreté et d'hygiène. Chez les Trarza, les Oulad Naoer, et les Ifechdouf notamment, la femme se lave à peine une fois par mois, dans la saison chaude ; mais de la fin de septembre au commencement de juin, elle ne touche jamais à Teau. Les Dorwich, les Oulad Abdallah, les Yahia ben Othman et les El Sidi Mahmoud sont moins négligents.

La femme maure est l'objet d'un profond respect de la part de son mari. Elle mange seule, avant lui et servie par lui. Il ne prend son repas que lorsqu'elle a terminé le sien.

Elk nourrit très rarement ses enfants ; c'est une exception extraordinaire, surtout dans les tribus guerrières. Elle prend une nourrice parmi les femmes de ses captifs. Ce sont également ses serviteurs qui s'occupent de tous les soins à donner à ses enfants.

Les jeunes filles ne font rien, pas même de couture. Jusqu'à l'époque de leur mariage elles portent journellement des bijoux, bracelets d'or et d'argent, boucles d'oreilles, colliers d'ambre, etc.

Lorsqu'un jeune homme désire se marier, il adresse d'abord sa demande à la mère, et la plupart du temps, pour no pas dire toujours, il est d'accord avec la jeune fille. La mère ayant donné son consentement, il s'adresse au père avec lequel il discute la question de la dot.

A rencontre de ce qui se passe parmi les populations sénégalaises, chez les Maures, la dot n'est versée aux parents de la femme qu'une fois le mariage accompli. Le taux d'une dot dans la dasse moyenne des marabouts est d'environ 150 pièces de guinée, ce qui représente à peu près 900 francs. Certains princes ou che& religie^pc ont exigé pour dot de leurs filles jusqu'à 6,000 francs.

Lorsque le père de la jeune fille et le fiancé sont tombés d'accord sur le chiffre de la dot, le mariage est décidé. Il donne lieu à de grandes réjouissances dans le camp de la jeune fille, coups de fusil, tam-tam, danses, etc... Pendant la durée de tous ces divertissements, le marié ne voit pas sa femme. Elle reste sous la tente de sa mère, avec ses compagnes qui la peignent et la parent.

Une tente nouvelle a été préparée pour les jeunes époux. Le sol en est couvert de nattes et de tapis. Le mari, lorsque la nuit est tombée, y pénètre le premier avec ses amis. On leur ai^orte à manger et le

repas terminé, il envoie une de ses captives chez la mère de la jeune fille. Celle-ci arrive accompag^née de quelques jeunes femmes de la tribu et tout le monde se retire.

Le lendemain matin avant Taube, le nouvel éjioux quitte la tente et pendant huit jours il n'y rentre que le soir quand il &it nuit.

Lorsque le jeune ménage doit quitter le camp, ou s'établir définitivement chez lui, le père de la mariée fait à sa fille de grands cadeaux qui quelquefois égalent le montant de la dot i>ayée par le mari et qui, en premier lieu, consistent en deux chameaux, l'un avec une selle de femme, appelée dans le pays c araguine » ou c zerfa » et munie de la toiture dénommée Takheter, Tautre portant une captive et la tente qui doit abriter le nouveau couple. Le beau-père donne également deux vaches.

A partir de ce moment, le gendre ne x>eut plus se trouver en présence de sa belle-mère, ni de son beau-père. Dès qu'ils s'aperçoivent ils s'évitent. Si un grand palabre, un conseil en temjM de guerre les obligent à se rencontrer, ils se tiennent toujours éloignés l'un de l'autre.

En général, les jeunes gens ne doivent ni boire, ni manger, ni fumer devant les personnes âgées.

Le divorce, qui existe chez les Maures de par l'application des textes du coran, est rarement réclamé. Il n'est jamais prononcé que sur la demande du mari et le plus souvent pour des raisons d'ordre intérieur, d'incompatibilité de caractère, quelquefois aussi, lorsque l'union n'a pas donné d'enfant ; mais presque jamais pour cause d'adultère. Le mari trompé frappe quelquefois sa femme ; mais il n'y a pas eu d'exemple qu'un maure — et ils ont cependant le coup de fusil facile — ait tué ou cherché à tuer sa femme coupable ou l'amant de celle-ci. Beaucoup connaissent l'inconduite de leur femme et ferment les yeux.

Lorsqu'un homme se «décide à divorcer il appelle deux témoins et répudie sa femme devant eux. Aussitôt la femme part chez sa mère, les parents et les captifs se réunissent autour de sa tente, tuent des chameaux et des bœufs, tirent des coups de fusil et organisent un tam-tam. Ces réjouissances durent deux ou trois jours. Trois mois plus tard elle peut contracter un second mariage.

Lorsque meurt un chef de famille, le cadî procède au partage des biens du défunt suivant Ioa textes de la loi coranique : les dettes une fois payées, la femme touche un huitième et les enfants se par-

tagent le reste dans la proportion de deux parts pour chaque fils et d'une part pour chaque fille. Si le mort ne laisse pas d'enfant^ la TeuTe touche la moitié des biens de son mari.

En temps de guerre^ les hommes seuls se mettent en mouvement. Les femmes, les enfants, les vieillards restent au campement, sous les tentes et gardent les troupeaux. Les vainqueurs qui, après avoir mis leurs adversaires en déroute, arrivent dans ces camps pour les mettre au pillage, s'emparent des captifs, des animaux et de tous les biens ; mais les vieillards, les femmes et les enfants sont toujours respectés. Dans aucun cas on ne touche aux femmes libres des vaincus. Il est même fréquent que le vainqueur laisse une part du butin aux femmes du camp qu'il vient de piller.

Cependant chez les Trarza et chez quelques autreft tribus du Sahel, lorsqu'au cours des guerres intestines, le jvarti vainqueur trouve les enfants d'un roi ou d'un prince marié à une femme étrangère, les fils nés de cette étrangère sont immédiatement mis à mort, pour éviter que plus tard un étranger ne puisse un jour les commander.

Au reste, ordinairement, quand les guerriers se préparent à combattre, ils prennent soin de confier leurs biens aux marabouts ; car il est dans les coutumes de ne point porter la main sur les tribus où se trouvent des chefs religieux, coutumes que cependant ne respectent pas toujours certaines bandes plus pillardes encore que les autres.

Le costume des Maures est des plus rudimentaires. Il est taillé dans des pièces d'étoffe bleue connue sous le nom de guinée, et cousu par les femmes. Il comprend une espèce de culotte courte, large et flottante et une sorte de gandoura, relevée de chaque côté sur les épaules pour leur laisser toute liberté de mouvement. Chez les Trarza, le roi seul a le droit de porter une culotte blanche : c'est l'insigne suprême du commandement.

L'armement des Maures consiste en fusils à pierre ; c'est leur principale arme. Quelques chefs ont des fusils de chasse à piston. Chacun d'eux porte aussi un poignard ou un couteau. Leurs forgerons fabriquent bien quelques lames, mais ils les vendent aux indigènes de la rive gauche du Sénégal ou du Sahel, les Maures n'en faisant jamais usage.

Leurs chevaux nés dans le pays, de petite taille et rustiques, sont résistants et capables de fournir de très longues étapes. Les che&

ont Bouvent des animaux de plus grande taille qui viennent du Tagant et de l'Adrar où des races de choix ont une réputation sou- Tent méritée. Il en sera parlé plus loin; il ne s'agit ici que de la généralité des chevaux qu'emploie et monte la plus grande partie des Maures. Ces chevaux ne sont pas l'objet de soins spéciaux. Le Maure qui cependant doit souvent la vie à la vitesse de son cheval, n'a, à part de rares occasions, pour son compagnon de guerre aucune attention particulière. Il lui donne juste ce qui suffit à lui assurer l'existence.

Les Maures, qui sont grands batailleurs et pillards, semblent, par une bizarre anomalie, manquer de courage guerrier. Quand ils font la guerre, ils marchent par tribus sous la conduite de leur roi ou de leur chef.

Chez quelques tribus comme les Hammounat, par exemple, fraction dissidente des Mechdouf, dans le Sahel, il y a toujours deux chefs, l'un qui gouverne en temps de paix, l'autre qui commande pendant la guerre.

Les Trarza qui, plus que tous autres, ont été en contact avec les Européens, en ont un peu copié les usages. Chez eux, chaque tribu a son drapeau. C'est, au bout d'une hampe grossière, un morceau d'étoffe bleue, rouge ou noire, sur lequel des marabouts ont écrit des versets du Coran qui doivent leur assurer la victoire. La tribu royale des Oulad Ahmed ben Dahman a seule droit au drapeau blanc. Une garde de 7 hommes à pied entoure toujours chaque drapeau.

La façon de combattre des Maures est à peu près la même dans tout le désert. Pour se porter à la rencontre de leurs adversaires, ils marchent par tribu et sans ordr^ les cavaliers devant, les fantassins montés par groui>es de 2 ou 3 sur des chameaux. Arrivés près de leurs ennemis, ils s'arrêtent à 2 kilomètres environ, attachent leurs chameaux et se mettent en marche en ligne de bataille, les fantassins, qui sont toujours les plus nombreux et qui sont les véritables combattants, en avant des cavaliers, lesquels restent derrière à 150 ou 200 mètres du combat.

Les attaques ont lieu le plus généralement vers la fin de la nuit — 3 ou 4 heures du matin — à moins que les deux armées se rencontrent volontairement en plein jour.

Pour combattre, les Maures se mettent presque nus. Us ne gardent que leur boubou (gandoura) qu'ils roulent en corde devant et

derrière le corps de façon à ce qu'en cas de blessure aucun morceau d'étojSe ne pénètre dans la plaie.

Chez les Trarssa tous les drapeaux et leurs gardes se portent à quelque distance en ayant. Les gardes se couchent et s'avancent en rampant Toute l'armée opère de la même façon, suivie à distance par les cavaliers. A partir de ce moment la lutte devient individuelle. Les cavaliers n'interviennent que lorsqu'ils rencontrent d'autres cavaliers ou pour poursuivre les fuyards de l'armée défaite, les empêcher de rejoindre leurs chameaux et s'emparer de ces montures.

Qu'il s'agisse du pillage d'un camp ou de l'attaque d'une caravane, la manœuvre des Maures est la même : ils procèdent par surprise; mais contre les caravanes, oe sont surtout les cavaliers qui se mettent en marche.

Le butin capturé, captifs, chameaux, chevaux, moutons, ânes, étoffes, bijoux, etc., est partagé par les chefs assemblés. On met d'abord de côté la part du roi, qui est déterminée d'un commun accord; on distingue ensuite la part à attribuer à chaque tribu combattante, iniis les guerriers de chacune des tribus fixent ce qui revient à leurs chefs respectifs et se partagent le reste dans la proportion de deux parts pour chaque cavalier et d'une part pour chacun des fantassins. Les tributaires qui ont participé au combat, les captils, si jeunes soient-ils, qui ont accompagné les guerriers et qui cependant n'ont point combattu, touchent également leur part dans les mêmes conditions.

Les Maures n'ont jamais de grands approvisionnements de poudre ou de plomb. Chaque combattant emporte avec lui la provision qu'il a achetée lui-même et qui lui paraît nécessaire, 250 à 300 grammes II y a même des guerriers qui n'en emportent pas. Il leur en est fourni par le chef de la tribu qui lui-même n'eu emporte guère plus de 10 à 12 kilos.

Dans le Tagant, les Dowich et les Eounta fabriqueraient une poudre grossière en faisant venir le salpêtre de l'Adrar et le soufre de Tofoli, dans le pays trarza, entre Touïla et Nouaramach, à environ 600 kilomètres au nord du Sénégal.

TRIBUS SÉNÉGALIENNES

LES TBABZA

Population approximative, 80,000; — guerriers : fantas^ sins, 4,200; cavaliers, 300.

Boi des Trarza : Ahmet Saloum II.

Situation géographique. — Le pays Iiabité ou du moins parcouru par les tribus trarza s'étend du Sénégal, au sud, jusque vers le fond de la baie d'Arguin, en un point nommé Agadir, assez près du 20^30^ de latitude. Il a pour contrées limitrophes, au nord, le Tiris et TAdrar. A Test, il touche au Tagant et au pays Brackna.

C'est une région de vastes plaines que quelques ondulations accidentent lorsqu'on remonte vers le nord. Des points d'eau assez nombreux en facilitent le parcours aux caravanes sans cependant y avoir créé des oasis habitables. Une large bande de terre d'alluvion ne mesurant pas moins de 4 à 6 kilomètres, submergée pendant pr^s de trois mois de l'année, constitue la rive droite du fleuve. C'est sur ces terrains que les Maures et quelques villages indigènes de 1» rive gauche viennent cultiver après le retrait des eaux. Les marigots de Sokhan et de Guédayo qui alimentent le lac Cayar, le marigot de Oarak qui aboutit au lac Djig^éna, le marigot de Morghen qui va rejoindre le fleuve au-dessus de Podor, augmentent le long de leurs rives la zone des terrains alluviaux.

Tout le long de la côte s'échelonnent des salines nombreuses.

Bans tout le pays les arbres sont rares si on en excepte la foret de gommiers qui s'étend dans l'Iguidi sur une profondeur de 200 kilomètres. Quelques puits comme ceux de Boutréfia dans le Ehat, de Tougount et d'Ameundour dans l'Enoualaler et en quelques points encore de la cote voient seuls grandir autour d'eux de pauvres et rares dattiers. La végétation se restreint, au fur et à mesure qu'on s'élève vers le nord, aux rares plantes désertiques que broutent les troupeaux des nomades.

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