‹ Les Maures de l'Afrique occidentale françaiseChapitre 3 sur 20 · LEUB BOI, LEURS CHEFS, LEUBS ALLIANCES, LEURS RIVALITÉS · texte numérisé non relu

LEUB BOI, LEURS CHEFS, LEUBS ALLIANCES, LEURS RIVALITÉS

Ahmet Saloum est le petit-fils de Mohamed El Habib qui fut assassiné le 15 septembre 1861 et dont la famille, depuis cette époque, a fourni tous les émirs du Trarza, comme l'établit le tableau généalogique ci-joint.

La fortune i>ersonnelle d' Ahmet Saloum au mois d'octobre 1901 avant les événements d'insoumission qui se sont produits contre sou autorité et au cours desquels il a perdu presque tous ses biens pillés par ses adversaires, se décomposait ainsi :

69 chevaux, dont 28 juments de race (des Jerayba, des Doufernijat, des Guicheriat, du Tagant et des Jereyggat du Toukna près de l'Ouad Noun) achetés 1,450 chamelles : 1,450 x 200 f r. = 29,000 fr.

41 chevaux achetés 51,820

216 chamelles à 200 francs 43,000 fr.

30 chameaux à 150 francs 4,500

Total 47,500 fr. 47,500

280 vaches à 250 francs 70,000

1,000 moutons à 5 francs 5,000

100 captifs à 300 francs en moyenne 30,000

Espèces argent 2,500

Bijoux de sa femme 5,000 fr.

Total 501,820 fr.

H ne lui reste plus actuellement (juillet 1902) que 13 juments, 7 chevaux, 3 chameaux, 40 vaches et 100 captifs^

Ahmet Saloum est marié en secondes noces avec Fatma, sœur d'Alunedou Ould Sidi Ely, roi des Brackna. Cette femme, âgée de 28 & 30 ans, a sur le roi une très grande influence. Avec sa première femme Mariem Minte Brahim Khelil, fille d'un prince des Oulad Ahmed ben Dahman, il a eu un garçon Mohamed £1 Habib, âgé aujourd'hui de 7 ans, et deux filles plus jeunes. Il y a cinq ans, lois d'un voyage qu'il fit chez Ahmedou, il s*éprit de Fatma et l'épousa, donnant une dot de 600 pièces de guinée, 4 chevaux, 8 captifs et d'autres cadeaux. On dit qu'à cette occasion des serments sur le Coran ont été échangés entre eux par lesquels ils s'engageaient mutuellement à ne jamais, quoi qu'il arrivât, se faire la guerre l'un à l'autre.

En apprenant ce mariage, Mariem Minte Brahim Khelil, sa première femme, se retira chez ses frères qui l'obligèrent à divorcer. Cette rupture produisit le plus mauvais effet dans le pays et aliéna à Ahmet Saloum la confiance des Oulad Ahmed ben Dahman, Depuis son mariage il a eu, avec Fatma Mint€ Sidi Ely, trois garçons dont le dernier a 10 mois à i>eine.

La maison ordinaire du roi comprend 17 dignitaires : le premier ministre est chargé de toucher à Saint-Louis les coutiunes qui sont attribuées à l'émir des Trarza par le gouvernement français, en vertu du traité du 8 octobre 1891. II prélève pour lui un tiers de la part qui revient au roi, c'est-à-dire près de 3,350 francs et un douzième des produits du grand khafar. Il est l'intermédiaire naturel, principal entre le roi et les étrangers et surtout entre l'émir et le gouvernement français. Il a le privilège d'assister aux conseils des princes de la famille royale et il accompagne le roi en temps de guerre.

Jusqu'en ces temps derniers le premier ministre était un Oulad bou Iba, Kayaroum Ould Moctar Sidi, âgé aujourd'hui d'environ 70 ans. Il avait rempli les mêmes fonctions près de tous les rois trarza depuis Sidi M'Borika (1861) et avait successivement travaillé à leur renversement au bénéfice de chacun de leurs successeurs. C'est ainsi que pendant quarante ans il a pu rester premier ministre et que, dernièrement encore, il a trahi Ahmet Saloum pour aller servir son rival Sidi Ould Mohamed Fall. C'est lui le premier meneur du mouvement actuel.

Le second personnage important de la maison royale est le percepteur du grand khafar. Il a droit, en cette qualité, à un douzième

— aèdes produits de cette taxe. C'est ordinairement un captif de la. couronne. Actuellement et depuis 1872, c'est un Ouolo£E du nom de Mangoué, âgé d'environ 60 ans.

Le troisième personnage est le percepteur du i>etit khafar, qui, comme le précédent, habite presque constamment Saint-Loui& Il garde pour sa part le sixième de ce qu'il encaisse. Un autre sixième du produit de cette taxe est remis à un frère ou parent du premier ministre qui le représente en quelque sorte auprès de l'administration à Saint-Louis.

Vient ensuite le percepteur chargé d'encaisser les redevances que l'usage a imposées aux traitants sénégalais allant sur la rive droite, par le marigot des Maringouins, exploiter les salines qui se trouvent à une, deux ou trois journées de marche dans l'intérieur. Il prélève un droit qui ne peut être estimé étant extrêmement variable. Le tiers lui reste en propre et peut varier de 60 à 100 pièces de guinée par an.

Trois autres percepteurs sont affectés au recouvrement des droits qui frappent la coupe du bois en pays maure. Il convient de remarquer qu'ils n'opèrent que le long des rives du Sénégal. Le premier a une zone d'action qui s'étend de la mer jusqu'à N'Tienou (petit village à 7 kilomètres à l'ouest de Dagana)^ l'autre de ce même centre jusqu'au marigot de Sokhan et le troisième de l'embouchure du marigot de Sokhan jusqu'à Lamenayo.

Le premier, Maouloud Ould N'Diak, perçoit pour le compte du roi à peu près 45 pièces de guinée par an, soit 270 francs ; le second, Sidi Mahmoud, 60 pièces; le troisième, Maham ould Sedikh, 75.

Le tiers de la perception leur appartient. Aucun contrôle d'ailleurs, pas plus que sur les autres impôts, n'est établi à ce sujet

I^s dix autres collecteurs sont chargés de percevoir l'assaka sur les indigènes sénégalais qui cultivent en pays maure. Ils ont droit également au tiers des produits qu'ils reçoivent.

Dans ses déplacements l'émir des Trarza est toujours accompagné par les Oulad Ergueig et les baratines Mokhtar Cherkhi qui constituent sa garde.

Il convient d'ajouter aussi, pour être complet^ le captif de la couronne, Hatsman ould Yeboul, chargé de la garde générale de ses biens.

Les attaches d'Ahmet Saloum ayec les princes trarza sont peu importantes et ne peuvent lui être que d'un faible secours, en admettant même qu'elles ne soient pas encore de nouvelles causes de trahison.

De ses deux frères, un seul, Sidia, est marié à Fatimou Binte Amar Labeïd, princesse des El Khaïta de la tribu des Oulad Ahmed Ben Dahman. Il vit près de l'émir avec sa femme.

L'autre Amar, âgé à peine de 22 ans, est célibataire et reste également à côté d'Ahmet Saloum.

Les deux sœurs consanguines du roi des Trarza, Mana et Mariem, sont également mariées à des princes des Oulad Ahmel ben Dahman. Mana avait épousé justement Sidi Ahmet Ould Brahim Khelil, frère de Mariem, la première femme d'Ahmet Saloum ; mais, il y a trois ans, lasse de son mari et désireuse de s'unir avec Ahmet Saloum Ould Brahim, elle chassa Sidi Ahmet qui ne put protester, le roi ayant pris la défense de sa sœur et facilité son nouveau mariage.

Cet acte ne contribua pas peu à mécontenter gravement les Oulad Ahmed ben Dahman contre Ahmet Saloum.

Les deux beaux-frères du roi marchent avec lui ; mais l'un d'eux Ahmet Hassan a deux frères qui combattent dans le camp adverse avec Sidi.

C'est indiquer en peu de mots le peu d'avantages qu'il a su tirer de ses alliances.

Les princes trarza les plus influents appartiennent tous à la tribu des Oulad Ahmed ben Dahman. On en peut compter neuf plus particulièrement écoutés. Ce sont

Des El Tounsi : 1" Hatsman Ould Brahim Khelil, 35 ans, frère de la première femme d'Ahmet Saloum; 2® Sidi Ahmet Boubakar Sira, 40 ans, parent; 3® Sidi Ahmet Hassan (beau-frère d'Ahmet Saloum), 46 ans.

Des Cheikh El Ould Edy : Sidi Ould Ely, 40 ans; Sandi Ould Ely, 35 ans; Mokhtar Mohamed, 50 ans.

Des Oulad Seïd : Mohamed M'Bark, Mohamed Boubakar Maloum, Sidi Ould Mohamet Elemin.

Les sept premiers de ces chefs marchent contre Ahmet Saloum.

C'est à leurs conseils et à l'instigation du premier ministre Eayaroum qu'est due la compétition de Sidi Ould Mohamed Fall.

Malgré l'entente presque absolue de tous les éléments du pays trarza contre le roi actuel, il n'en existe pas moins de profondes divisions et des haines véritables entre certaines tribus guerrières qui ne peuvent combattre pour la même cause qu'à la condition de ne pas marcher les unes à côté des autres.

Plusieurs de ces inimitiés sont vieilles de plus d'un et même de deux siècles Les Trarza habitaient autrefois, vers le milieu du xvn^ siècle, le Tisiast et l'Adrar Sotof, contrée avoisinant l'océan au Sud du Tiris actuel. La rive droite du Sénégal était en partie occupée par les indigènes du Oualo que la rivalité des familles royales des Djeuss et des Tediek avaient partagé en deux camps. Les luttes continuelles auxquelles se livraient ces deux partis les avaient affaiblis l'un et l'autre, lorsqu'en 1667, les tribus maures des Oulad Elialifa et des Oulad Bohli firent irruption au milieu d'eux. Les Oulad Bohli prirent parti pour les Djeuss et les Kahlifa pour les Tediek. Malgré cet appui aucune des deux familles ne put vaincre l'autre et les luttes continuaient comme par le passé quand arrivèrent les Oulad Ahmed ben Dahman qui rejetèrent de l'autre côté du fleuve tous les indigènes du Oualo.

Les rancunes qui avaient séparé les Oulad Bohli et les Oulad Khalifa n'avaient fait que grandir au cours de ces discussions, les morts de chaque combat augmentant les haines de chaque famille. Ces deux tribus sont cependant arrivées à se réconcilier.

Mais des raisons à peu près semblables ont mis en état de rivalité pour ne pas dire d'hostilité constante d'autres tribus des El Guebla.

Ainsi les Oulad Bohli, les Oulad Benioug, les Diegbadié, les Oulad Khalifa sont en lutte contre les Takharajent et les Oulad Agchar; les Zomboti et les Oulad El Bohlia contre les Oulad Dahman ; les AboUah contre les El Aguemoutar et les Eleub contre les El Boïdat.

Déjà en 1898 Ahmet Saloum se séparait de son premier ministre dont il avait, en partie du moins, découvert les intrigues.

Kayaroum, oncle d'Ahmet Ely Kaouri et grand-père d'Ahmet Saloum Ould Brahim Saloum, tous deux princes des Oulad Ahmed ben Dahman, cherchait à renverser l'émir actuel pour le remplacer par un de ces deux princes. Ould Brahim Saloum de son côté s'efforçait déjà de gagner l'affection de Mana, sœur du roi, et de la .faire divorcer pour l'épouser ensuite.

L'émir Ahmet Saloum, préyenn des agissements de Kayaroum, et pour brouiller Ould Brahim Saloum avec les Oulad Ahmed ben Daman et lui créer des ennemis, fit assassiner par le jeune Ould Brahim, le prince Ahmet Bouna, chef très influent qui pouvait être un obstacle et pour ce jeune prince et pour lui.

Mais cet événement n'eut pas les résultats attendus : tous les princes s'élevèrent à la fois contre Ahmet Saloum et contre Ould Brahim qui restèrent seuls, comme ils le sont encore actuellement.

Sidi Ould Mohamed Fall, neveu d' Ahmet Bouna assassiné, et le fils de ce dernier, Sidi Mohamed Bouna, quittèrent aussitôt le pavs pour se réfugier le premier à Dagana, le second chez Cheikh Sidia. Au bout de quelque temps ils rentrèrent dans le Trarza. Kayaroum qui n'était plus premier ministre depuis longtemps déjà, ne cessait de travailler contre Ahmet Saloum. Une première fois en 1899, le jeune Sidi, fils de Mohamed Fall, émir assassiné en 1886, avait dû quitter le pays pour ne pas subir le sort de son père. Il s'était retiré chez les Oulad Dahman qui vivaient alors parmi les Brackna; c'est au mois d'octobre 1901, que le pays ayant été suffisamment préparé, il revint avec 40 cavaliers pour se mettre à la tête de tous les mécontents qui voulaient renverser Ahmet Saloum.

Au mois de novembre, Sidi, Bouna et Kayaroum, attaquèrent en plein jour le camp royal. Sidi Diaw, le frère du roi fut tué dans cette attaque. Ahmet Saloum, qui se trouvait hors de son camp, réunit ses gens et des guerriers azouna et se porta à la rencontre de son compétiteur. Ils combattirent une première fois, mais Ahmet Saloum, défait, dut s'enfuir et demander la protection du gouvernement français qui chargea le chef supérieur du Oualo, Yamar M'Bodj, de prêter le concours de ses contingents à notre allié, le roi des Trarza.

Sidi et ses troupes se retirèrent vers le marigot des Maringouins. A Boyguida une rencontre eut lieu qui amena des pertes importantes de part et d'autre, et le jeune prétendant se retira chez les Brackna. Le chef du Oualo reçut alors l'ordre de rentrer dans son pays.

Mais un mois plu* tard, le 27 février, Ahmet Saloum fut de nouveau attaqué dans son camp à Djiguéna, près de Khéo, et contraint de prendre la fuite en laissant tous ses biens aux mains d<' son adversaire.

Le gouyernement français envoya alors des troupes pour le protéger. Ces troupes allèrent s'établir à Souet £1 Mâh sur les bords du lac Cayar. Devant notre intervention effective, affirmant notre volonté de maintenir le roi avec lequel nous avons passé un traité en 1891, sur la demande du roi des Trarza d'une part, et de Sidy, influencé par Cheikh Sidia, d'autre part, le gouvernement français s'entremit pour essayer d'obtenir la soumission de Sidi et le rétablissement de la paix. Après de longs pourparlers, Sidi rompit brusquement toutes relations et se retira dans l'intérieur (juin 1902).

Depuis cette époque, une nouvelle bataille permit aux deux adversaires de se mesurer. Le 7 août, dans une rencontre qui dura près de quatre heures, les deux partis perdirent de nombreux combattants sans qu'un résultat définitif fût obtenu. Ahmet Saloum paraissait toutefois avoir conservé l'avantage; mais à la suite de bruits fâcheux, venus de Saint-Louis, laissant supposer que le gouvernement français avait abandonné Âhmet Saloum, une grande partie de la tribu guerrière des Takharajent, qui jusqu'alors était restée neutre, fit appeler Sidi qui revint avec ses partisans s'établir au milieu de ses nouveaux alliés.

C'est alors que le Gouvernement français intervint administrativement et commença l'organisation des pays maures.

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